G-f^^\MCc^n.
IaA^u^jU
Le
Monde Modetne
5« ANNÉE
REPRODUCTION INTERDITE
des articles et des illustrations.
DROITS DE TRADUCTION RÉSERVÉS
pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.
Le
Monde Moderne
Tome IX
Janvier - Juin 1899
^J.
PAR IS
Albert QUANTI N, Editeur
5, Rue Saint-Benoît, 5
Digitized by the Internet Archive
in 2010 with funding from
Universityof Ottawa
http://www.archive.org/details/lemondemoderne09pari
CrlLLETTi: D'KTIOLLKS
(■ l-\'le-Dieii.
tlciute et (le
lin celle a[)iès-nii<li
(nule baif^née tie luniiéi
la fumée des eii-
tensoirs, il v avail
foule autour de la
slatue du bon roi
Henri.
Aux abords de
la place Dauphine.
se dressait le nia-
i;nilique reposnir
i|u ornaient les
landélabres d or
cl darjj^cnt , les
riches tapisseries
empruntées aux
marchands les plus
célèbres du quai,
et qui formaient
contraste avec la
note claire et par-
fumée des Heurs
semées à profusion
par les bouque-
tières du terre-
plein.
La foule des
f,'ens qui encom-
braient le Pont-
Neuf olîrait un
coup d'œil à part.
A coté des charla-
tans qui faisaient
leur parade, à coté
des chansonniers
dont un joueur de
vielle accompa-
frnait le refrain, un négociant improvisé
vendait des dents et des veux de cristal.
On voyait encore des marchands de
chiens, des décrotleurs à la « Royale ».
et un nombre incalculable de camelots,
le plus souvent doublés de fripons.
Plus bas, à la hauteur de la » Sama-
ritaine •>, la pfinipe à eau. comme on
l'appelait alors, était le rendez-vous des
badauds et des oisifs. L'attraction prin-
cipale de ce bâtiment carré dont les
sculptures représentaient la Samaritaine
donnant à boire au Christ était un ca-
rillon sonnant les heures. En cet endroit
GIM.KTTK 1) KTIOI.I.KS
même se len^iiciil lo r;i(|iiiiis ])orteiii'S
de chaises qui, c-n hiver, eiitreprenaieiil
le transport des voyaffeurs soucieux de
ne pas se crotlcr, d'un bout à l'autre du
Pont-Neuf: en cette saison, ces mêmes
porteurs, transformés en loueurs de pa-
rapluies et d'ombrelles, abritaient pour
un li';,'er salaii-e tous ceux et toutes
celles (jui se liaient à eux... pour leur
malheur.
Mais l'intéi-èt de celle journée élail
vraiment à la place Danjjhine, où les
jeunes peintres et les membres de 1 .Aca-
démie de Sainl-Luc (la seule où l'on
entrât sans ennuyeux discours a\ aient,
dans l'anrfle {gauche de la place, accro-
ché leurs toiles et leurs dessins. Ce petit
événement artistique avait attiré une
quantité de marchands brocanteurs,
clients ordinaires de celte bohème artis-
tique, trop liciireuse, en sa misère, de
donner |inur un écii ce cpie les <■ com-
pagnons de la frralFaffnade " allaient re-
vendre ])ourcent livres.
Aux balcons de la place, les maîtres
arrivés (des bohèmes d'hier, entrés à
l'Académie I s'amusaient fort de ce
marchandage et des réflexions du pu-
.blic. La joie de ceux-ci était partagée
par leurs voisines, femmes peintres ou
originaux des portraits exposés, dési-
reuses de monirer le modèle à cote de
l'image.
Pi-esquc_ tous les tableaux ainsi placés
au plein air de la place Daupliiiie por-
taient d'énormes signatures ou des men-
tions sur bois indiquant le sujet du
tableau, le noni de l'auleui- et son
adresse.
Le jour de la l'"éle-l)ieu dail, poin- Li
plupart de ces jeunes peintres, le seul
jour où la notoriété leur fût permise, el
ils avaient, pour quelques heures, le
senlimenl vague de la gloire, aloi-s (pie
dans celle foule, composée de l'élile du
Paris artistique et lilléi-aire, chacun
pouvait lire à haule voix le nom du
peintre cl le sujet de sa com|>osition.
Gloire éphémère, dont je soir emportait
les funu'es el rendail à leurs mansardes
les peintres à jeun dont les brocanleurs
ou le bourgeois amateur n avait pas en-
levé l'étude 1
Dans cette foire de portraits, de su-
jets mythologiques ou religieux, une
tête de jeune tille, spirituellement ébau-
chée, lîxait rattention, autant par lOri-
ginalilé de sa facture que par le manque
de signature au bas du tableau.
Celte circonstance piquait surtout la
foule curieuse des pciulres et des nou-
vellistes alfairés. soufllanl, causant, dis-
ciilaul cl lorgnant chaque toile.
1. un deux, un gros homme qui tenait
son chapeau à la main et s'épongeait de
lautre. trouvait enlin motif à satisfaire
la curiosité de ses voisins :
— Eh mais, xoyez donc cette jeune
lille, qui donne la main à ce grand jeune
homme en habit vert; elle ressemble, à
s'y mé])rendre, à l'original du portrait?
— \'ous ave/, pardieu, raison, reprit
un petit homme aux yeux mobiles et
fureteurs, qui, le menton appuyé sur
une grande canne, ne perdait pas des
yeux la jeune lille.
— Ne dirait-on [)as vraiment la
Pompadoui'... avec quinze ans de
moins? continuait un troisième interlo-
cuteur. Peste! la jolie lille! J'ai comme
un souvenir de l'avoir vue quelque
part... Mais où, el quand? Qui donc
peut-elle élre?...
Ccpendanl lo marrliands. Ilairanl une
bonne all'aire, à cause de la curiosité
soulevée par celle élude, marchandaient,
et, tout en discutant sur le peu de
valeur qu'olfrait, à les entendre, une
toile non terminée, cherchaient partout
lauleur du lablcan.
t]ehu-ci n élail pas loin : celait un
jeune homme d'une trentaine d'aïuiées,
la barbe mal i-aséc, la perruque en
désordre, et si sale, qu'il faisait con-
traste dans celte foule endimanchée.
Ses bas, tachés et percés, ])araissaienl
blanchis avec de la craie, et son habit
marron accusait toutes sortes de souil-
lures aiicic'inics, dissimulées par de la
couleui-. I II album à la main, il crotpiait
vivement le groupe des nouvellistes
discutant avec chaleur devant lui, cl
CILI.ETTK DKTIUI.I.i:
tout en achevant sa pelile composition,
prise au milieu de la place Dauphine,
il notai l en marge, quand ses modèles
bougeaient par trop, une lîgure, une
attitude, dans celte foule mobile.
Cependant les nouvellistes s'élaienl
remis en marche, continuant leur dis-
cussion, et le peintre, impatienté de voir
ses modèles lui échapper, fil à son tour
tpielqucs pas vers son modèle et le ieiine
homme qui raccompagnait.
A la vue du jeune peintre, Gilleltc lit
seulement une pelile moue dédaigneuse
el lui dit en s'elForçanl d'être grave :
— \'oilà encore monsieur de Saint-
.\ubin, les bas mal tirés el la perruque
de travers I Fi ! navez-vous |)as honte
de vous montrer en pareil équipage, un
jour de Fête-Dieu I
— Bah! je ne suis pas un person-
nage, mademoiselle, et pourvu que mes
contemporains aient des poses pittores-
ques et des habits intéressants, c'est tout
ce que je leur demande 1 Quant à moi,
ils me prendront ou ils me laisseront...
pour ce que je suis 1
— Mais les demoiselles aussi vous lais-
seront, monsieur de Sainl-.Aubin. \'ous
resterez tout seul avec voire talent et votre
barbe qui pique! Aucune lille ne voudra
pour mari d'un garçon si peu coquet !
— Me marier, moi! J y songerai... à
Pâques prochaines!
Saint-Aubin n'écoutait déjà jilus les
railleries enjouées el tendres de Gillette.
Son énorme cahier sous le bras, il sui-
vait de son œil railleur un chien, une
bonne femme, un marchand, el s'amu-
sait énormément d'un geste, d'une posi-
tion, à laquelle ses deux voisins nalta-
chaienl pas la moindre importance.
Insensiblement, el après de nombreux
heurts, les trois personnages avaient
atteint la rampe du quai de l'Ecole el
s'étaient arrêtés devant la devanture
|)einte en vert et en or du café du c Par-
nasse », où le devoir professionnel rete-
nait ce soir là M. el M"" Poincelet, les
propriétaires de ce café littéraire dont
la vogue avait été considérable, en un
temps, hélas! lointain déjà.
' Les volets fermés à la devanture du
café du Parnasse entrelenaienl à l'inté-
rieur la demi-obscurité et une fraîcheur
appréciable. C'était une salle relalivc-
menl petite, mais longue, el qui ressem-
blait plutôt à un salon qu'à un estaminet.
Le long des murs peints en blanc el
rehaussés de petits plais d'or, le long
des gracieux caprices d'un style rocaille,
on ne voyait ni verres ni bouteilles,
mais de fines gravures, et des glaces
encadrées de cadres tourmentés el dorés.
Du plafond, descendaient, releruis par
une grosse corde rouge, deux grands
lustres avec leurs bougies, mais que la
soigneuse M""" Poincelet avait recou-
verts d'une étoffe de tulle. Sur les
tables, en palissandre, traînaient des
jeux d'échecs et de dominos el, auprès
de celles-ci, sur les fauteuils el sur les
tabourets, des chapeaux, des manteaux
et des épées.
Derrière un comptoir de forme bom-
bée dont les cuivres rehaussaient les
saillies, se tenait, dans une sorte d'em-
brasure produite par une porte-fenêtre,
M'"" Poincelet. Mais combien vieillie el
changée, pour ceux qui l'avaient connue
dans sa jeunesse ! Ses cheveux a\aient
blanchi ; son corps avait pris des pro-
portions énormes et c'était maintenant
une femme obèse, dont le triple menton
retombait sur la poitrine. .Appuyé sur le
comptoir, derrière lequel se trouvait sa
femme, Poincelet lui causait à voix
basse.
Lorsque la porte s'ouvrit pour livrer
passage à Gillette, au graveur Sainl-
Aubin el à son compagnon, Poincelet
s'avança gaillardement à la rencontre
de Gillette, salua d'un bonjour amical
Saint-Aubin le distrait, el s'adressanl au
jeune homme qui acconqiagnait Gil-
lette :
— Eh bien, .\ndré, as-ia reconnu le
Pont-Neuf, et celui-ci est-il bien tel que
tu l'as laissé avant ton départ pour les
Indes?
— Il y fait presque aussi chaud, mon
oncle, répondit André Chevallier.
.Au bruit de ce court colloque, trois
c. 1 i.i.i:tti: dktkh.i.ks
ppi's(iiiiiaf;os (|iii se leiiaioiit, par liabi-
liidn. sans cloute, aiiltiur de l'énorme
|ioél(' en faïence situé au milieu de la
salle, avaient détourné la tète.
Poincolet lit quelques pas vers le
},n'nup<' et |irésenla son ne\eu en ces
termes :
— M. André (îlieN allier, mon neveu,
qui revient des Indes a\ec M. de la
Bourdonnais.
— Et qui ne l'a pas mi1\ i à la Hastillc,
repartit un pelil lunnnie ■,'risonnanl et
vil".
- Il espère, monsieur Hameau, tpi d
ne l'v suivra pas I
— D'ailleurs, interrompit un second
personnage, il n'y a plus de place dans
le château que pour les grands seigneurs,
les abbés et les procureurs qui ne sont
])as de l'avis de Sa Majesté 1
Le troisième interlocuteur s'était re-
tom-né vers Saint-.Vubin, el, feuilletant
le carnet que celui-ci avait déposé sur
le |)ocle, ne pouvait contenir son hilarité.
(Chacun s'était penché pour mieux
voir l'album dont le titre portait, en
lettres peintes : Album de caricatures.
— .Ah ! ah 1 monsieur Rousseau I je
crois bien que voici le roi Louis XV,
cuisinant lui-même au château de la
.Muette :
— Où diable avez-vous pris ce cro-
(|uis'? interrogea le persomiagc qui, le
premier, avait parlé au graveur.
— <>h! par le trou de la serrure, un
|Mni- (pji' jetais allé au château de la
Muillc. |ioin' \ coÉ-i-iger une gi-a\ure di-
-M""' la marquise de l'(Hnpadour!
— I']l ce comte de C.lerniont (pu pari
eu guerre, une fenune au bras, une
gaule sui- l'épaule chargée de volailles et
de lièvres. On <liable eu(raine-t-il la
femme, la venaison cl la ])ièi-e de vin
(pi'il mène dans une broiicllcl
— t"e Hiclielieu en singe el en boites
es! assez conforme à la naluie, objrcla
.M. Houclier.
Oh ! nli ! \ (MCI Hameau . \ niis-
niéme, luoiisieiir Hainrau : vous \ rccon-
naissez-vous?demanda ledeuxiènie inler-
locnlenr, qui était Hoiissenu lui-même :
vous y reconnaissez-vous à la Inng'ueur
el à la maigreur de votre être sans lin?
— .\ll'amé quelquefois, pardon, repar-
tit \ivement Hameau : on n'a pas tou-
jours payé ma musique aussi cher que
les sourires de la Deschamps ou de la
Pompadour 1
— La Pompadour, objecta Houchei-,
mais la \ciici, une houlette dans une
main, unr irosse d'évêque dans l'autre.
.Ah 1 mon petit Saint-.Aubin, vous pavez
bien les cadeaux de porcelaine de (^hino
et de meubles que vous ;i faits M"" la
marcpiise. Lorsque vous fréquentiez chez
moi, je ne vous apprenais |)oint la
méchanceté ; je ne vous ai nionlré, je
crois, qu'à bien dessiner; la méchanceté
et le mordant vous sont venus tout seuls !
— t".onsolez-vous, luaitre Houchcr.
remarqua rageusement Housseau. .M""'' la
niarcjuise ne retirera point ses faveurs
au i)eintrc de ses grâces. |)onrnn méchant
dessin de votre élève.
Ils en étaient là de leur conversation
et du feuilletage de l'album, lorsque la
porle s'ouvrit, livrant passage à un
homme de liaule taille, dont les petits
yeux étniceiaiils d'ciu'ii;!!' et (!<■ malice
éclairaieiil la l'arc apoplectique el san-
guine.
{^elui-ci s'était rapidement ell'até de-
vant un des jiorlefaix du Pont-.Neuf (pii
l'avait accompagné, el il élail resté
innniiJiMi' cl cniicux sur le seuil, tandis
(pic le la(pnn. l'uiliarrassé, bégavail à la
ronde :
\ (lici Ci' monsieur qui \cuidr,iil
bien savoir, ipii... croit savoir (pie l'aii-
teiirdii jKirIrail exposé place Dauphine. . .
du portrait de votre lille (lillelte, (>sl
chez vous. Puis il s'esquiva, après avoir
salué gauchement les feuilieleurs de
ralbiiiii lont interdits.
Ciilletlc n'était point, ainsi (pic l'avait
avancé le fa(piin, l.i lille de Poincelel et
de sa digne éiioiise. Mais elle était la
lille adoptivc de leur cd-ur, l'enfanl
abandonné, (piinze ans auparavant, dans
GII.LICTTK I) KTIOI.I.ICS
ce ini'iiin ciil'é du Parnasse, par un l iio inquiétude vague, inexplicable,
ineoiiiui de honne mine el qu'ils ii"a\aienl l'avail saisie, et bien c|ue le nom que lui
jamais pu retrouver. avait jeté ce passant : \',iliil , maitrc
Toute la relique laissée par ce passant Vallet, n'éveillât en elle aniiine idée
avec la petite tille parlant à peine con- précise, elle ne pouvait se détendre de
sistait en un sachet de soie rose, conte- ce sentiment de terreur qui l'ail pres-
nant quelques rubans, du liuLte d'une sentir l'approche d'un péril inconnu.
X'allel, puisque nous l'a-
' /' T >^ vous nommé, était un af,'ent
^-■. ,Ç."~'-"i^ '-^'■^^Sk inqiortant îles plaisirs du
''' ~' roi Louis W. Ame damnée
(in duc de Richelieu et d
blancheur et d'une linesse remarquables,
et une bourse de cinquante écns.
Et, depuis quinze ans bientcM. le sac
et les secrets qu'il contenait dormaient
au fond de l'armoire de dame Poincelel.
Mais l'étrange entrée en scène de
l'amateur de tableaux avait remué en
loule les souvenirs de la bonne hôtesse
qui demeura longtemps, après le départ
de l'inconnu, plongée dans de profondes
réllexions.
la marqiMse de Pompadour. c él.iit lui
l'homme sinistre et mystérieux qui se
chargeait d'achalander la tristement
fameuse maison de Versailles : le Parc-
aux-Cerfs.
11 avait remarqué, ce jour même. la
beauté de Gillette.
Déjà la beauté de la favorite, M"" de
Pompadour, s'était dissipée avec sa
santé.
Elle était en proie à des bâillements
(iii.i.KTTi; 1) i; 1 iDi.i.Ks
épouviiiiUibli's, à des- lassiUiili'>. à des
faiblesses ; ses jeux se crcusaienl peu à
peu, el les rides de la vieillesse pavaient
son visajje, quoi qu'elle fit. Elle vivait
dans rin(|uiOtiide continuelle de perdre
les faveuis du roi ; craignant et soupçon-
nant les complots tramés auprès d'elle.
L'institution du Parc-aux-Cerfs avait
clé la dernière invention de la courtisane
à son déclin. Pour remplacer la jeunesse
(pii l'avait fuie, elle avait entouré le roi
(l'un essaim de jeunes (illes et de jeunes
femmes amenées, de f;ré ou de force ù
\'crsaillos, par \'allot el ses acolytes.
\'allol dissinudail 1 infâme métier au-
quel il se livrait sous le titre et les
honnêtes apparences d'huissier priseur
au Châtelcl. Il venait précisément
d'acheter pour le compte du roi la
maison avec dépendances de la rue
Saint-.Médéric à \'ersailles.
Mais si l'huissier \'allet était ofliciel-
lemcnt un pcrsonnaf;c respecté et consi-
déré dans le quartier Saint-Germain-
l'Auxerrois, où il habitait, sa bonne
renonmiéc ne s'étendait pas aux fa(|uins
<lu Ponl-Neuf et aux malandrins, clients
habituels de la Ilaute-Borne ou de la
C^ourlillc.
I.a niaisiMi de la nu' l»i-llus\. proilie
le ].,i)uvre, lierniéli([Mcmenl close sur la
I ne, n ouvrait que le soir ou de grand
matin sa lourde porte cochèi'c au.x ban-
dits qui amenaient à \'allet les victimes
destinées à la maison de \ersailles.
Le soir, celte rue Béthisy, éclairée fai-
blement par des lanternes suspendues à
des i-oi-des, élail presque plongée dans
l'iibscurité el le silence absolus.
X'allcl n'Iiabilail de riii'>lel ([u'une
modeste chambre el un petit salon ; il
avait réservé à ses pensionnaires forcés
l'aile donnant sur une cour profonde,
bordée de h.Tutes murailles.
Kl le portier de celle maison maudite
était |)réi'isément le (lorlefaix {|ue nous
avf>ns vu eiilrer avec son digne niailre
an café du l'arnassc.
On élail aux premiers jours de 1 année
1757, au milieu du rude hiver connnencé
de bonne heure: une neige épaisse cou-
vrait les maisons, les ponts, les quais cl
les berges de la rivière gelée. Les pas-
sants attardés dans le quartier, cinglés
par la bise piquante, le nez dans leurs
manteaux, se hâtaient vers le logis. La
nuit tombait : les lidèles, parmi lesquels
quelques femmes, sortaienten ce moment
(lu salut en musique de Saint-Germain-
l'Auxerrois. Marchant péniblement el
appuyée sur le bras de (iilletle. M""' Poin-
celcl s'engageait une des dernières dans
la rue Béthisy.
L'n carrosse sans cocher, et dont les
chevaux s'élaient mi^en travers de la
rue, obligea les deux femmes à se séparer
et à suivre le long des maisons, l'étroite
chaussée.
M""^ Poincelet, passée la |)remière,
avait atteint déjà l'encoignure de la rue
de l'.Arbre-Sec et se retournait pour
reprendre le bras de Gillette.
Pendant le court moment qu'elle avait
mis à faire ce trajet, la porte cochère de
la ijiaison de Vallet s'était cntr'ouvcrte
et Gillette s'était trouvée tout à coup
entre un homme baissé, qui paraissait
chercher quelque chose à terre, et l'in-
dividu (pu tenait le ballant de la porle
entrc-bàillé. Elle lit un pas de coté pour
éviter l'individu courbé devant elle.
Dans ce mouvemoni, elle se sentit
tirer légèrement par son manteau ; un
pas de plus la mit dans l'axe de la porto ;
le lourd battant se reforma sur olle,
avant que l'idée d'un guet-apens lui fût
vcmie à l'esprit ou qu'elle ont songé à
|)oussor un cri d'alarme. Ha|iidomcnl
entraînée, malgré ses pleurs el ses sup-
plications, elle fut bionl(M conduite
])ar les deux hommes au fond de l'holel,
dans une chand>re aux fenêtres ferméos,
el donl les épais.ses tentures devaient
empêcher ses cris de parvenir aux
oreilles afiinées d'une mère.
La stupeur qui saisit M'"" l'oinceh'l,
en se reironvani seule, ne saurait se
dépeindre: elle resta un momenl. piiso
de vertige, dans la rue déserte autour
d'elle, revint autant que ses jamlx^s le
(". I l.l.KTTK 1) i; TIÔI.I.KS
lui permeltaient au carrosse resté à la défîlise. il éteiijnail une à uue les
même place, regarda les façades immo- | lumières du chœur. Les pas agités et
biles'el noires el revint sous le portail j pressés de la pauvre femme sonnaient
de l'église, prise du vague souproruque , d'une façon retentissante sous les voûtes
sa lille avait pu V rentrer. I des chapelles désertes; elle ressortit
Le bedeau fermait les grilles; avec ce précipitamment par une petite porte
geste lent et ponctuel, familier aux gens , latérale, et, se retrouvant seule dans
C. II.I.KTTK I) KTHil.I.i:
l'obscurilé IVdidi- de \:i riif. icmiiiit cm
sanglots briivanU. l'risç de ixnir, clic
cniirail sur los pavés glissants, appelant
lie sa vnix sans écho : " Gillette !
Gillelto : ..
Elle était arrivée ainsi tlevanl le café
du Parnasse el tomba, plutôt qu'elle ne
s'assit, douloureuse et meurtrie, dans un
fauteuil eueiuubré de manteaux.
A cette lu'Uie, l'éclat indécis de deux
bougies posées sur une lahic. |)rcs du
poêle rougissant, éilair.iil seul le calé
du Parnasse.
Piiincelel somnnlail dinis un fauteuil,
et .André (Chevallier, sou nexeu, parlait
avec animalion à un jeune homme, vêtu
connue un laquais de boinie maison.
Cet homme, le visage allongé el
jaune, piqué par endroits des marques
de la petite vérole, avait un regard pi"o-
fond et mvslicpie: tantôt sa face sombre
s'illnminail comme au spectacle d'une
\ isi(,iu lointaine, tantôt une rêverie dou-
loureuse l'emporlail bien loin du discours
que lui tenait André Chevallier, et son
front gardait un pli dur, gravé profon-
dément entre ses deux sourcils. .André
(Jhevalliei- a\ail cnumi Damiens, car tel
était son nom, alors cpie celui-ci élait
domestique chez La Hourdonuais, qui
revenait des Indes, misérable, sonp-
(.•otmé, calonniié, pour mourir à Paris.
accablé de dégoûts el d'injustices.
Damiens avait voué, depuis la mort
de, son maili-e, à la société égo'isle et
cynicpie de son Icnips une haine d'autant
plus faroticlic ipi il ne l'épanchait à
persomu'.
I,e hasai-d l'avail ciisnilc fait cnirci-
<lie7. liè/.c (h' Lys, un de ces \ienx par-
lenu-ntaires hostiles à Louis .\\ et à ses
ministres. l'"nlin, apiés l'arrestation di-
c<' s("con(l maître, il a\,iil Irouvi- jilace
chez Marigny, frère de la Pompadonr,
dont l'hôlcl, situé à peu prè.s sur l'empla-
eenn-nl de l'Klysée acinel, n'était guère
qu'une I. folie " luxueuse, un prostibnie
de plaisir, on se donnaient rendez-vous.
sous l'ombre épaisse des Champs-Elysées,
encore déserts el mystérieux, les grands
seigneurs mangeant leur patrimoine el
les femmes galantes haut cotées.
Le spectacle quotidien des débauches
de gens appartenant à la plus haute
société avait encore aigri el assmubri le
caractère de Damiens.
Comme le philosophe de .. 1 (Irgie
romaine ». il avait clé le témoin taci-
turne el sombre des scènes scandaleuses
a uxquel les son emploi le forçait d'assistei-.
Il étail comme la proleslaliou unicité
de ce banquet ininterrompu.
Entre le choc des verres et le bruit
des baisers, il entendait dévoiler les
secrets les |)lus graves de la politique
intérieure et extérieure ; devant le valel.
chacini racontait librement les scandales
de la coui- el de la ville. (Quelquefois,
en se retournant, un convive renccMitrait
sa face songeuse et triste et c'étaient
alors des plaisanteries sans nondire,
quelquefois accompagnées de coups el
de bris de verres sur le dos du valel
taciluiMie.
Damiens >c relirait, loul pâle cl iii>-
panl les poings de rage.
Dans ranlichambre, de nouvelles
railleries l'atlcndaienl : celles des \alets
et des soubrelles sur lesquels se i-ellé-
lail l'insolence et la gaieté des maîtres.
bjilin, l'homme malade s'était enfui,
emportant loin de ces scènes son humenr
chagrine el sa haine.
La brnsipic ai'rivée de M""' l'oincelel
avail lire i\r lenr iévei-ic les deux In'ite-.
silcniicMX (In Parnasse.
VA\o resta quelques secondes, élouiréi-
à ne pouvoir parler, entre Poincelel el
André (Chevalliei- qui, la venant senleel
bouleversée, pressentaient déjà le mal-
heur (pii les frappait Ions.
I'',lle nnn-mui-a. des ipi'elle cul repi-is
l'nsage di- la parole :
- Ciillelle n'esl-elle point rentrée'.'
In regai-d plein d'anxiété, l'interro-
gation douloureuse qu'elle lut dans les
yeux des trois hommes, lui apprirent
que la jeune lillc n'avait point reparu
(le|>ui> son di'p:ul pour rej;lise.
(;i I.I.KTll-: 1) KTKU.I.KS
l'Ile repiit ;ivce liiio \iii\ Iro
hiaiitc (1 oniotiiin. saccadée, hak't;ml
— 11 y avait un <;rancl carrosse
vert, rue Bélhisy. Gillette a brus-
quement disparu au nionu'iil oi'i
elle passait derrière moi... .A lé- i
i^lise, où j'ai couru, il n y avait
personne... Dans la rue. où j'ai
crié, nul n'a répondu... Mon
Dieu 1 mon Dieu! ils ont
Incrédiilo. Damiens secouait la léle :
— Il est, dit-il, impossible qu'une jeune
lille se soit hasardée, seule el sans
nidlifs apparents, dans l'obscurité du
(|uai et du l"'or-ri%vétpie. par un froid
notre fille... ou bien — et elle se ratta-
chait à celte dernière espérance sans
oser y croire beaucoup — ou bien (îillette
aura tourné par le For-l'Kvéque...
jinreill — Poincelet,
■^ dont les mains trem-
blaient, el sur les
joues duquel cou-
laient deux grosses
larmes, achevait d'allumer un falol,
tandis qu'.André Chevallier s'avançait
vers la porte, les reins déjà ceints d une
courte épée :
C. I 1. 1. 1; T TK DliTIOl.LKS
— Peut-être, ;ijr>iilii André Chevallier,
en se toiiriiaiit versM""' Poiiicelet, votre
douleur vous a-l-elle empêchée de voir si
quelque embarras nu quelque indisposi-
tion suhite n avait |)as cmpêehé Gillette
de vous suivre; clic n est pas loin sans
doute, et, tandis que vous resterez ici,
ma bonne mère, nous chercherons avec
l'oncle cl son valet...
Poincelet et son neveu sortirent, en
elFel, suivis du domestique du calé du
Parnasse, encore mal réveillé et se frot-
tant les yeux.
Ils marchèrent quelque temps en si-
lence, rasant une à une les maisons du
quai, de la rue Héthisy et les murailles
(In l'"cM--l Evêquc, projetant avec mille
précautions la lumière de leur lanterne
dans tous les coins donibre, puis revin-
rent enlin dans la rue Héthisy.
In homme arrivait, avançant rapide-
ment vers la rue de l'.Arbre-Sec; ils
marchèrent vers lui : riionime accéléra
son allure; ils coururent, et, quand le
passant poursuivi se vit prêt d être at-
teint, il tira vivement une épée cachée
sous son manteau et se mit sui- la défen-
sive.
Sa contenance autant que sa voix tra-
hissaient l'émotion et la peur :
— Par Dieu ! messieurs, que me vou-
lez-vous? On m attend au lo^is, et
pourquoi poursuivre à celte heure un
pauvre père de famille qui ne l'ail de
mal à personne?
— N'ayez crainte, monsieur, lépondit
.André Chevallier à l'ondirageux passant,
c'est une jeune lille que nous cherchons,
grande, avec un fichu blanc sur la tétc
et un lon;^ manteau de laine noire sur
les épaules.
— Je ne I ai point vue, messieurs, dit
I inconnu qui reculait toujours, j^ardant
sa position tléfensive; j'ai vu seulement
un faraud carrosse vert dont les portiè-
res étaient closes et que deux ^'ros va-
lets emmenaient par la rue des Poulies
vers le Louvre.. .
Cette phrase était à peine linie, (pie
maître Poiucelel tournait les talons et,
sans s'excuser, se préci|>ilail avec ses
deux compajinons vers la rue indiquée
et les masures noires entourant le
vieux Louvre.
L'inconnu,, heureux d'en être quitte à
si bon com|)te, disparaissait et fuvait
par la rue Saint-dermain-r.Auxerrois,
autant que le lui permettait la vitesse
de ses jambes.
Le {jrand silence du quartier s'était
déjà étendu au château et sur les mai-
sons blotties à son ombre. Ils soulevè-
rent les marteaux des portes, question-
nèrent, injurièrent et reçurent plus de
mauvaises réponses que d'indications
utiles : les plus pitoyables répondirent
qu'en elFet ils avaient entendu rouler un
lourd carrosse, et qu'au bruit il pouvait
bien avoir fîa;,'né la Porte-Neuve ou
celle de la Conférence...
Tous les indices qu'ils purent recueil-
lir pendant près dune heure se bornè-
rent à ces renseijjnements vaf,'ues. Par
la rue Héthisv, où ils repassèrent, le
même silence régnait; seuls, leurs pas
pressés résonnaient sur la terre f,'elée :
ils se hâtèrent vers le café du Parnasse,
pris du fol espoir d'y retrouver Gillette.
Le sombre Damiens s'ell'orçait en ce
moment de démontrer à M'"" Poincelet,
(jui voulait courir chez le lieutenant de
police, toute la folie d'une pareille dé-
marche.
— Gardez-Mius-eii bien, madame; qui
sait si les exempts ne sont point respon-
sables de la disparition de votre lille?
— Comment, Uainicns! ciunmeul,
interrompit maître Poincelet, cpii venait
de rentrer avec ses conqiagnons, M. le
lieutenant de police pourrait-il être le
complice d'un acte aussi odieux?
— Je connaisde f;rands sei},'iieurs (|ui
ne dédaiffiienl pas de pareilles tenta-
tives, re|)rit Damiens, suivant dans son
esprit les soupçons qui lui venaient...
Il y eut un silence pénible.
— Mais dans quel but ? interrogea
.André Chevallier.
— Le but? lit Damiens. ICsl-il besoin
d'un but au courtisan qui s'est fait le
pourvoyeur des plaisirs de son maître?
— Parlez bas, mon Dieu! parlez bas.
r. ii.i.KTTi-: I) KTKii.i.i:;
Daniieiis. iiilerrnnipit M""' Poincelel,
san};lotant(\
— J "ai vu (le près les vices des jjrands,
continua Damiens; j"ai vu et sa bouche
prit un pli amen des filles enlevées à
-M
leur mère el qui ne sont jamais reve-
nues de la prison de la rue Sainl-Médé-
ric, où les retenait le caprice royal...
— I>a rue Sainl-.Mcdéric? gémit maî-
tre Poincelel.
— A A'ersaijlis. dit Damiens, d'une
voix sombre.
— Il y a bientôt quinze ans, remar-
qua Poincelel. . . que Gillette, ici même. . .
Il s'interrompit au geste désespéré
que lui fit sa femme.
— Si pourtant, ajouta Poincelel, on
avait entraîné notre Gillette à Versailles
c. ii.i.i: TTK 1)'i:ti()I,i.i:s
dans un but criminel, ou pour des rai-
sons qui nous échappent, peut-être...
à Versailles?
Ce soupçon les tenait tous, l'ne sorte
(l'intuition va^'ue leur disait à chacun
([ue (lillelle v était partie contre sa vo-
lonté...
— lîh bien, j'ir:". dit rrMilunicnt .\n-
dré Chevallier, en se levant. J'irai, s'il
le faut, réclamer au roi lui-même Gil-
lette, enlevée à ses parents par des mi-
sérables! Je l'avertirai...
— Il sera louché, re|);niil l>:iniiens
dont les veux brillaient d'un feu sf)nibre;
il sera touché. El Damieiis mit dans ces
paroles une intonation élranj^e, que ses
com|)af,Mions ne comprirent pas...
— Et tu prendras a\ec loi. lit à son
tour M""" Foincelel. la preuve qu'elle
est notre lille el que nous l'aimons
bien.
Ses larmes redoublèrent à ce souve-
nir, el l'émotion f;a^Miait Pnincelel lui-
même. Mais leurdouleur trouvait comme
une atténuation à cette es|)érance à la-
quelle ils se rattachaient el qui, peu à
peu. de\enail |)our eux comme une cer-
titude de l'clrouver à ^'ersailles leur
lille d'adoption.
I)aniieiis, un moment immobile, se
leva, s'enroula dans les plis de sa lonjiue
cape brune, serra la main fie Poincelel,
el, avec un accent étranjje, prit congé
on disant : adieu !
Le jour s'était levé f;ris et blafard :
l'ondirc falote des passants paraissait
et disparaissait le lonj; des quais el du
pal.-iis de la Cité, au Iravei-s d'un bivuiil-
lanl cotonneux et jaune.
M""" Poincelel, toute IriMnbiante, fjlis-
sail plutôt (pi'ellc ne |)araissait marcher,
le Ion-; de la rue de la Harillerie el la
cotn- (le Mai, fermant le palais <le la
Cité.
De la masse noire de> bâinnenl.-, vers
la Sainle-(.',hai)elle, sortait une rumeur
indélinissablc de cris, d'imprécations,
<piel(|ue chose connue le i^rondenienl
sourd d'un torrent entendu i\f j.ini.
Maintenant quelques coups de l'eu
claquaient dans le brouillard, répondus
aussitôt par une clameur humaine plus
perceplibie et [dus assourdissante, à
mesure que M""' Foincelel s'avançait
vers la cour du bâtiment des (Comptes.
I-'lle disliuffuait en ce moment, assié-
freant le petit hôtel du lieutenant de
police, une foule d'hommes et de fem-
mes au-dessus de laquelle émer-^eaient
les poings frémissants et les bâtons
brandis.
Les quel(|ues e\em])ls el les gardes
françaises qui avaient déchargé leurs
fusils sur la foule perdaient peu à peu
du terrain el se repliaient de marche en
marche, sur i'escalici- di' la lieulenance
de police...
En bas, une troupe en furie traînait
un homme de haute stature, étouiranl el
sulfoquant sous les coups de poing qui
tombaient retentissants sur ses larges
épaules :
— Tiens, coqnni. liens, misérable I
Ah! tu prends la défense de ceux qui
nous alTamcnl !
L'ne femme lui frappait la pciiti-inede
son bâton :
— Tiin Neutre e>t plein de la misère
du peuple ; tiens, va dire au roi qu'on
ira brûler N'ersailles et liiules celles qui
vivent de iioli-e misèi-e!
— Pendez-le! dit un gran<l hiuume,
qui venait de fendre la foule! Pende/.-
le ! je le reconnais, c'est un de ceux qui
oui aidé aux eidèvements du faid)0urg
Sainl-.\ntoine...
La foule suspendit un moment sa co-
lère el se retourna \ ii-s je nouvel ,irri-
vanl.
La victime releva la lêle : de grosses
gouttes de sueur |)erhMenl de son front,
et les coups (|u'il avait reçus en essavanl
d'arrêter ses agresseurs sur l'escalier du
lieutenant de [xdice avaient marqué ses
joues et son nez d'ecchvmoses sanguiuo-
lenles.
— .Vccrochous-le! conlîrméreni les
plus enragés des émeuliei-s; à mort, le
jinvenr <le sang! à moi-l, le pourvoyeur
lin roi ! a mort, l'huissier du Châlelcl...
G I I.I.KTTi; 1) Kl im.I.KS
I^t les i'i)ii|i> i-i_'tiiiiil)c'i'iMil Mir 11' m;il-
lieiiriniN.
M""-' Poiiicclct. |)rist' d'uii iiiiuivcmiMil
(le (■i)ni|)assimi. s'élail ii|)|>riitlu'c : clli-
IViMiiil i\ la vue de riiulividii, ([u'elle re-
cdiuiiit imniéclialenieiil pour élre \'a)lel.
I.cs cireoustanccs élaieul crilitiues
]iour riuiissier pourxoyeur de Louis X\' :
il sortait de llx'ilel occupé daus Ten-
ceiule du palais |)ar le lieuteuaiit de po-
lice Berryer, lorsqu'uue baude d'énieu-
tiers, formée dans le lauliourj; Saiul-
Antoine, envahit la tmir du Mai.
\allet, lorsqu'il vil s'avancer la trou[)e
nieiiaçaute, s'était réfugié en hâte vers
le lieutenant de police, et. quclf|Me
IViilienx lui 1
raiit la mute
a\ ait rra_ _
cainie.
Force était cependant restée aux
\aliisseurs, et niaitre \allet. roulant
j;ronpes en fjronpes. avait été reconnu
et trahi i)ar un de ses acoKles du 1
Neuf.
La cpialilé de ^■allet avait donc l'ail,
en un clin d'œil, le tour de la petite
armée de l'énienle. venue dans un mou-
vement spontané de colère |irotesler
sons les fenêtres dn lieutenant de police.
1\. — 2.
utre le~ enlé\einents,
la misère et les impôts.
En un instant, \'allel fut l'objectif de
la rage plébéiemie : autour de lui, la
foule des manifestants s'écrasait, prise
du vertige du massacre, laissant libre
l'hôtel du lieutenant de police en butte,
cpielques miiuites au|)ara\aut, à toutes
gii.i.i:tti: d ktidi.i.k
les Iriiliillvc- vi,il<-iil(>. \.r> (■\.'lll|>l> cl
les ^;inlos-li-iiiiViii:^i's avaient pi-oliU- du
ri'-|)i( que leur laissaicril les assiéffeanls,
|ii>iii' se iiieUro à l'ahri derrière les portes
si>|i<lciii(Mit eloses de leur <• eorps de
'jiiiMi- -. laïKJis que les plus valides el
!(•> uiciiiis clVravi-- allaiciil chercher
inaiii-roi'l<- au Cliàlclcl.
\allcl. Iiaini'sur les pa\c'> de la cour,
di'cliifc, s(iuilli\ couNcrl de sauf;, f;éniis-
sail suiirdenicril. Ii's \('M\ hrcMiilh's iTum
voile rouf,'e.
Son couiplice du l'oul-Nciil lui asail
passé autour du cou une corde détachée
à la hâte d'uiu' charrette à foin, et une
j;rappc huniaiiic, sus])endue aux rampes
de lescalier de l'holel, s'éta;;eait jus-
(pià la lanterne où A'allet montait len-
tement, porté par le remous de la foule.
lii immense cri ])artit de la cour,
|or>que les bourreaux abandonnèrent
tout à coup le ctu'ps de \'allet, accroché
dans res])ace. à la lanterne. Sa face
s'injecta dans une f^rimace hori'ible, el
l'atroce supplicalion de ses veux, déme-
siM-enii'nl mncrls. s'arrêta sur la foule
cruelle cl ladlciiM', l.o dei'uières secous-
si-> ilu nii-eiajijc cl le poids de ses bour-
reaux, encore accrf>chés sur les portants
eu fer, entraînèrent tout à coup la lan-
terne el son chargement humain : peu-
deurs et pendu seU'ondi-èrent bruvam-
menl sur le sol, au milieu du jieuple,
qui s'enli- iin\ ril lunudliUMisciueut. puis
se referma >nr (Mi\, cmiuihc l'eau sdcn-
cieuse el a\ciii;lc d'un ('■lani;, lronbli''e
un momi'hl par la clmlc pc~aiilc il'iui
c..rps,
IVu a peu la IomI.' s'eeoulall .le la
cour de ,lcin>alem ; le.- lainliours du ;;nct
du ("diàtelet résonnaient dans la rue de
la jtarilli'rie. <'t les plus coupables de
rcxcculiou de \'allel -'elaieul liàl<''s de
soi-lu- de r.'Uc.'Mile ilu l'alai-.
I.c- soldais ai'i'i\aicnl par la couj- du
Mai, l'I les curieux o-, ilhnciil enlrc lai'
ihe de Na/ai-elh el la ('.oui- des <(.niples,
passant par-di'ssus le cadavre de \ allet
et les blessés qu'ils abaiidounaieul . pres-
sé- de fuij' le chanq) de bataille.
I.c mouvement irrésistible de la foule
cnlraina .M"" l'oincelet, qui, en ipn^lipu's
instauls. se tiiiu\a poi-lée sur le ipiai
des Orfèvres.
Elle y resta ipu-lques miiuites, éton-
née, confuse des violences auxquelles
elle venait d'assister, oid)lieuse pour nu
instant de Cilletlc. d.Mit elle était venue
siy:ualer reidcveuiciil au licutcuanl de
polil'C.
Il.inneii- a\all Ii'MU la pr'mn'sse ipi'd
s'clait l'aile a liM-uu'inc - d'a\ertir le
roi ■■.
La nuit même où nous I avons vu
quitter le cal'c du Parnasse, il était ren-
tré clic/ lui. marchant comme en un
rêve. son';eanl à la misère du royaume,
au malheur des Poincelet , évoquant
enlin, flans son âme myslicpu*. le ven-
fjeur héro'ique de son sièi'le corrompu,
La lecture des Psaumes avait achevé
denllammei- sou imafjination maladive
et il avait quitté son logis, comme obéis-
sant à uu<> volonté plii> forte que la
sienni'.
Sans bien préciser encore le but de
son voyage, il était parti poui- X'crsailles,
à trois heures du matin, dans nue voi-
ture louée à prix d'or, vêtu d'une culotte
rouge et voyante, et sei-raut contre sa
poitrine un petit livre de prière.s, des
petits ciseaux, un l'oulean, et une liour.se
de \ iugt-cin(| louis.
De son coté, .\iidre Chevallier avait
atteint N'ersailles le lendemain de l'ar-
rivée de Damiens, emportant avec lui le
pi'lil sac de soie noire (pii coiitciiail les
ctl'els trouvés avec (lillett.',
.\u(li-é Chevallier ne doutai! pa> que
le l'écit du malheur ipii frappait ses
|)arciils d'adoption el ci-ux <le Ciillelle
lie loiiclial le n .i . .'1 il clail bien .lc<-idc
a iinplorer la proleclinii di' l.onis W.
en (pichpie ciidiiul (pi'il le rencontrai.
Il iv.iil .ippn-. eu arrivant à ^'er-
sailles, ipie le nu -'l'I.iit rendu le malin
a Ti'ianon,
lue nouvelle iliflicullc s oIVrait doue :
les abords du parc et iln petit château
étaient soigneusement l'iitonres par les
r, IM.KTTl-; 1> KTim.I.KS
19
compag:iiies suisses et les grenadiers,
floiil les superbes sentinelles montaient
une jrarde ininterrompue entre les <• sauts
(le loup » et les {grilles.
A plusieurs reprises déjà, il avait l'ait
le tour des fossés et n'était parveiui.
vers la lin de la journée, à approcher le
château qu'en se dissinudant derrière
les bois bordant l'extréniilé fin ■,n-and
canal.
De sa cacliette. il entendait les chan-
sons et les cris des Suisses et des soldats
enfermés dans le corps de jrarde, entre
les deux fossés remplis d'une eau pro-
fonde et croupie.
N'ers le soir, harassé déjà et brisé par
-sa lont;ue attente, il s'approcha du poste
et se rendit compte qu'une animation
extraordinaire v réjjnait ; à la hâte, les
l'actioniTaires se repliaient et les hommes,
bouclant leur ceinturon et ajustant leur
|)erruquo. ne tardèrent pas à se former
on Inuipe et à se diriu'er vers le châ-
teau.
Quelques Suisses seulement étaient
restés dans le corps de garde.
André Chevallier crut le moment
venu de mettre à exécution le projet
{|u"il méditait : il s'avança doucement,
en suivant le canal et, arrivé à la grille
fermée qu'encadraient deux pilastres
surmontés de vases, il se his.sa sur ce
piédestal et mil le pied sur Pescalier de
marbre, évacué depuis quehiues instants
par les sentinelles.
In silence anormal et incpnétant a\ ail
succédé, tians le pclil ihàleau. à l'ani-
mation.
S,in> élri' \u. .Viidré Chevallier put
i:ra\iric perron doiiruml sur les jardins
et s'introduire, par la ])orle-fenétre qui
n'était point fermée, dans une longue
salle pavée de marqueterie grise et
iioM'e.
Il [lassa dans deux petits salons où le
feu brillant, dans les cheniinées, atté-
nuait la pénombre, et s'arrêta, pris de
crainte, derrière une porte au delà de
laquelle un bruit vague, pareil au frois-
sement d"nn cahier lentement feuilleté,
indiquait que la pièce était occupée.
Far qui? Les doutes venaient mainte-
nant à .\udré Chevallier que le roi fût
encore au Trianon.
Le relâchement de la surveillance, le
reirait inexpliqué des sentinelles lui
faisaient pressentir, au contraire, que
celui-ci en était parti.
.\ cette jjensée. il ressentit comme une
joie et un soulagement, puis la témérité
de son projet insensé lui apparut entière-
ment.
Il songea alors à s'enfuir par le che-
min qu'il avait suivi, et fit, eu eiTet,
quelques pas vers les fenêtres du petit
salon où il se trouvait.
il vit des lumières s'agiter et se
croiser, balancées par le pas rythmé des
patrouilles, et se rejeta, immobile, sur
un des fauteuils (|ui garnissaient la pièce.
Lue toux légère, une toux de femme,
et le bruit étoulfé de bâillements par-
venaient aux oreilles d'.André Chevallier,
que la frayeur clouait à sa place.
Il perçut le bruit que faisait, en se
levant, la femme assise, et le frou-frou
dune robe de soie. Les pas, étouffés,
s'éloignaient, s'approchaient des portes,
qu'un mouvement de colère refermait
en les faisant claquer; il entendit dis-
tinctement appeler : Jeanne, Jeaime...
puis le silence succéder au bruit.
l'^nlin la porte du pelit salon souvril
brusquement, et une tète de femme
a|)parul. éclairée de profil par les bou-
gies allumées dans les candélabres posés
sur la cheminée, une tète de femme au
leinl dechlorose, les pommelles rosées, la
goi'ge débordant d'un flot de dentelles,
et dont l'teil, d'un bleu clair, fouillait
avec inquiétude l'obscurité du réduit où
se trouvait André Chevallier.
(-elui-ci, surpris, n'avait ])u retenir
un mouvement, et, dans le saisissement
qu'il avait éprouvé, un craquement du
fauteuil où il se trouvait, avait révélé sa
présence.
Un cri de frayeur lui répondit et la
femme . poussant vivement la porte
quelle avait ouverte, se précipita sur
une sonnette, au bruit de laquelle les
valets se hâtèrent d'accourir.
Gii.i.KTTK 11 i:i iiii.i.i::s
Aiulré Clicvallier, découvert, sélail
(Ih I niailamo ! tjui qui' vou:- ^ovcz.
levé et, entrani daus le salon, se tint ' pardonnez à tles malheureux dont on a
immobile sur le seuil el les yeux sup-
pliants.
La niar(|ui.-e de Poinpadoui-. ipi
volé reniant, el qui viennent jusqu'ici
inq)lorer votre miséricorde...
La marquise détourna la tête vers la
porte opposée à celle par laquelle .Vndré
Chevallier était entré.
Des valets et un jeune oflîcier des
j^ardes entraient en ce moment.
Du doi^l, la marquise leur
désifrnait André Chevallier,
resté dans son humble posi-
tion :
— lùnmenez ce fou, qui
xciiiiil de- .'-urpieiidre ainsi, se Iciiail ilci-
riére une lahie eu bois doré, charf^ée de
livres, de {jravures el de rouleaux de
musique, el sa mine hautaine. >a mâ-
choire accentuée par les pli^ din> des
ans, inditpiaieul plulc'it la coléii' <|ue la
fraveur.
Sans faire un pas. .\ndri- él.iil Imnbé lés à l
Aient me réihinu'i- sa lille. (pie ji- m-
connais point
— Par pilié. madame, noire lille,
(iiiieiie :::...
L'officiel- el lo \alel> axaient saisi
rudement les bras d'.André ('.hevalliec el
le poussaient delioi-s, écartant du pied,
sous la tal)le dorée de la marquise, le
chapeau el le petit sac de soie noire res-
ii ;,'enoux i-l. d'une Mii\ (■•traiif,'lre pai-
l'iinolicn. il dil :
Ils repasM'renI dan- la -lamle >alle
1 paxée. el. .iiiiM^ dari^ le Nolibnle, il?
G M.I.ICTTK l)KTI(M.|,i;s
jolèrpiil sur iiii hiiiu' Andio Chevallier.
Les iiiiiiiis j;rnssitr'es (les laquais l'ouil-
laieiil ses |)(nhes el relouriiaient son
habit, tiiiulis c|iie les ;jarcles suisses
liaient ses bras avee des cordes.
l'entre les soldais armés. Chevallier
traversail niaiiilenaiil la ;.;iaiide <onr.
sous la conduile d'un serycnl len.iiil uni'
el le rellel rouf,^e d'uu petit corps de
ffarde blotti à l'ombre du château.
Une foule de soldats et de domes-
tiques eTi occupaient les abords lorsqu'ils
y entrèi-ent. el li's f^ai'des durent IVayei-
dans cette foule un passade à leur pi'i-
sounu'r.
In linninn» qui. à >a nii-e. devait èti'e
lanterne, el iliacnn le poussait, sans
prendre ^arile à ses snpplic;ilions el aux
appels désespérés qu'il laiivail à l'écho
des bois, couverts de yivre : Gillette 1
Gillette!
Sous leurs pas. L;rinçail le sable des
allées.
Ils marchèrent ainsi peiulanl vinf;l
minutes environ, et à mesure qu'ils
approchaient du palais, ils percevaient
plus netlemenl les allées el venues des
lumières derrière les grandes fenêtres.
un faraud persoiniaye, tui larnet ,i la
main, se penchait vers un autre homme
solidement >;arrollé sur un banc.
Les bas du misérable, couché, étaient
arrachés, et l'atroce odeur des chairs
ffrillées remplissait le corps de g^arde...
A l'arrivée du prisonnier, les soldats
et les oi'liciers tournèrent la tête et un
capitaine aux gardes s'avançant vers les
Suisses qui amenaient André Chevallier,
demanda :
— Est-ce un complice ?
C.ll.l.l.TI'i: I) KI'liiI.I.KS
I.'lioniiiu' ;iII:k1u' sur le haiu- louriia
ses rej,'ards cl son IVuiit, où le saii^ cou-
lait, vers le nouvel arrivant, mais ses
yeux se fermèrent aussitôt.
Le serfjent dit à son tour : <• Capitaine,
cet homme que voici s"étail introduit,
dans un mauvais dessein, à Trianon ;
nous l'avons arrêté dans le boudoir de
M'"'' la marquise de Pompadom-. •
.\n(li'é Ciievallier pàlil et ciianeela ; il
sérail tombé sans les irardes qui le sou-
tenaient , et venait de reconnaître
Damions dans l'iiomme attacbé sur le
banc.
De iion\eau. les soldats s'élaieiil pen-
chés vers Damiens, leurs pinces à Iriser
toutes roufies à la main :
— .Avoueras-lu. cnquin. celui-ci est-il
ton complice?
— Des complices, je n'en ai point,
répondit Damiens dune voix sourde;
mon projet, je l'ai exécuté seul parce
que seul je l'ai convu...
Les ])inces roufj;ies l'aisaienl dans les
jambes de Damiens de prolVmds sillons,
mais le malheureux, retenant sa dou-
leur, continua d'une voix vibrante :
— Je l'ai l'ail pour Dieu et pour le
peuple, qu'opprimait Louis W. el parce
(pu> la France périt de misère I ...
Les bourreaux conlinuaienl leni'n'uvre.
tordant les chairs du paliciil.
— Qui t'a poussé à frapper le roi ?
— La misère qui est aux Imis tpiarls
du royaume 1
Le personnage habillé de noir lit un
si{;ne aux soldats, qui s'arrêtèrent, el,
s'adressant au capilaine. il lui dil l'i'oi-
demenl :
— .Ménafie/ cel homme : il laul qu'il
xive el (pi'il parle ; mais surtout ne le
perdez pas de vue nu moment 1
Le supphce qui' les soldais du ciu'ps
de ^arde avaient inlli^'é à Daunens avait
jeté celui-ci dans une lièvre violente, et
le ministre .Machanll, i-rai^nanl pour la
vie de l'homme qui avait tenté d'assas-
siner le roi, avait ordonné qu'on le soi-
^'•nât el qu'on cessât pour un mmnenl de
l'inlerrog^er sur ses complices.
Cette circonstance sauva de la torture
André Chevallier, qui, sentant bien que
loulsif^ne de reconnaissance a vccDa miens
pouvait le perdre, ne cessait de demander
avec insislai»ce au capitaine sous la {jarde
duquel il avait été enfermé, qu'on voulut
bien lui permettre de voir la marquise
de Pompadoui-, affirmant entre elle et
lui l'existence tl'nn secrel.
Le ton convaincu d'.Audré (Chevallier
avail poussé le soldat à avertir la mar-
<piisi> (les prétentions du prisonnier.
Celle-ci. la première émotion ])assée,
avail ouvert le petit sac de soie noire
ipu^ sa femme de chand)re avait trouvé
avec le chapeau d'.André. sous la table.
]'"lle se crut le jouet d'un rêve quand,
du bout (le ses doif;ls. elle lira la petite
robe brodée de dentelle que portait
("lillelle, à l'à^re oii elle l'avait perdue,
el les pièces de liujjerie en line balisle.
avec les armes de Lenormand {l'Hliolles.
son premier mari : écusson d'azur à une
tête el col (le lion d'ar^'enl re^'ardanl
une étoile d'or, posée d'anj;le.
Le petit boiuiet de l'enfant était là
devant elle, évoquant les souvenirs les
|)lus purs el les jilus humains de la cour-
lisane: ce linui' d'enfant avail fiardé
coiniiii' u\\ |)ai'lum d'honnéteté... Le
cour lie M de Pomjjadour battait à
i-onqire dans sa |)oitrine. el les larmes,
de bonnes larmes, coulaient maintenant
sur ses joues.
La nouvelle de la lentalivede Damiens
avail produit au Palais el à Trianon
une émotion considérable : le roi avail
élé couduil, immédialemenl après le
coup de canif de l'ancien domestique (.le
Marif,'ny, dans les ap|)arlemenls de la
reine, el. depuis plusieurs jours, la
l'av(irile n'axait pu voir Lmiis W ni
même obtenir de nouvelles de sa sanlé.
La séparation f(uvée de M""' de l'om-
padour el du roi avait été mise à prolit
à la <-our: les confesseurs avaient l'ait
sentir discrètement à Louis W les
scandales de son existence et de celli>
de la marquise. Les courtisans de la
i;i I.I.KTll-: 1) KTIn|,|,i:s
•cmo iii>i>l;n('u( Mii-lrml
sur ce que 1 ass;is.siuHl du roi a\ ail élé
commis par un \alet de Mariyuv, un
IVère de la marquise, et tirèrent contre
celle-ci toutes les déductions possibles
et impossibles du coup de canif insij^ni-
liant porté par Damiens.
_\£me dp Pompadour était donc restée,
dans un silence précurseur de la disyrâce,
dans le petit salon de Trianon, aux ten-
tures bleues rehaussées de bnf;uettes
dorées, au milieu de son riciie nioi)iii(M'
de Beauvais, des f;ra\ui-es, des li^■res
précieux et de ses insirumenis de mu-
sique.
I.a vie du boudoir désert où elle
n'attendait plus le roi, était concentrée
sur la table dorée, sculptée par Kiesener,
où le petit sac de soie noire et les vête-
ments de Gillette étaient placés, et
le sou\enii' de reniant qu'elle avait
Gl I.I.KTTK. I) iVnoi.l.KS
iibiiiuloniiée la possédait loul entière.
Ce visiteur dont l'apparilinn l'avait
tant eirravée, elle eût désiré le voir,
apprendre de sa houehe quelque chose
de ("lillette. reeueillie pMi- lui peul-élre.
sa liiincée peut-être 1
Autant (pielle avait pu apereevoii-
sou \isaf;e, l'iionnue lui |)araissail jeune.
(Juel élail-il et cpiel lien l'unissait à
Gillelle .'
Kije tnuniail cl l'etonmail entre ses
doi^'ts le liuf^e de sa lille, et tout le roman
de l'abandon de Gillette hantait son
souvenir.
Mais toute (enlali\e ])onr voir elle-
même le prisonnier eût l'Ic folie de sa
part I
Mlle avait essayé du moins de savoir
son nom et les motifs de sa venue,
'l'ontes les portes de la maison du roi
s'étaient fermées devant elle. Seules,
les indiscrétions du capitaine l'avaient
à peu près rensei^niée et elle lui a\ait
recommandé le prisonniei-.
Des joui's se passèrent ainsi, pendant
lesquels elle perdit l'appétit, le som-
meil ; elle fut en proie à la lièvre
ardente, au désir l'un d allei- ti'onver
.Andi'é Chevallier.
Dans les nombreuses démarchesqu elle
avait faites à A'ersailles pour s'informer,
en a|)parence, de la santé du roi, on
avait remai-qué sa |)àleur élraiifie, son
air fatif,'ué, douloureux, et chacun avait
cru lire sur le visajje de la marcpiise le
sifjne certain de sa disf;ràce.
L'n soir, vers neuf heures, mal},'ré
l'obscurité el le froid, elle se lit condnii'e
an lraver> dn parc, dans sa chaise,
jus(pr:iu\ apjiarlemenls de Louis W.
I.c mi l'Iail <iccn|ic à sif;ner de
iHiMiliicuses pièces (li''])osées sur son
bureau.
A la \ lie lie la UKircpiiM'. i.nul> W ne
put retenir irn iiioiiv cinrul (\r niau\aiM'
iiuuieur, ?nais, toujoin-s ^^danl. il la lit
asseoii' :
— Madanu' la marquise <-sl dehors si
lard-.'
- .le n'ai pu résislerau désii- de vous
\-oir. .l'ai vécu ces jours passés dans une
incertitude cruelle sur les suites de
voti-e blessure... Oh! sire, c'est bien
mal à vous de m'axnir abaiidnunée sans
nouvelles !
Et M""ilePonq)adour. tout eu larmes,
s'était jetée aux pieds du l'oi.
— Uelevez-vous. mai'(|nise. Ce sont
les médecins tpii m'nnl (Idriiihi il aller
vous l'cudre visile...
Puis, chanj;('anl l>i'ns([nemeiil la con-
versation :
— Mais ne m'a-l-nii pc.ini dit cpi'on
avait voulu altenleiaux jcui.- de Madame
la marquise ?
— Oh '. >ire. non point I C'est ini
pauvre fou ([ue je \dyais entrer, il v a
ipielqnes jours, dans mes .-qipartements
et (pie les fjardes ont mis à la porte. Il
\enait, disait-il, me réclamer sa tille.
— Et vous ne l'axiez ])oint ?
— Non, sire.
— l,e<o(piin sera puni de sou audace I
— I'"ail('s-liil i;ràce I sire. Kende/. sa
libeil('' à ce nialhcureux que la douleui-
é^'are el ipii ne m'a ciusé cpi'un peu de
fraveur par son entrée à Triaiion.
— Puis(]iie vous le désire/., marquise,
et (pie l'homme ne vous a point oilensée,
nous dirons à M. de Machault de l'aban-
donner où il \oiulra. .Mais... iirenons
conjié, niar(piise. et séchez \ os beaux
veux. J'irai bieiili'it vous rendre visite !...
Va Louis W avait oll'ert sa main à
M""' de Pompadour. Il l'accompaffiia
jusque dans une petite antichambre à
laquelle aboutissait un escalier dérobé.
Comme les piulenis de sa litière pas-
saient dans la cnur de la suriulendance,
elli' \il (rois grands carrosses à (piaire
clie\aM\ eninures par nue foule de ycn-
darines. A la lueur des torches, elle
rej;arda hisser dans un des carrosses,
lij;()tée dans une smle de couverture
blanche, une ronne liumaiue (]ui se
débattait dans ses liens. Deux -ai'des de
la |)révolé el un l'hirur^ii-u du nu iiiuu-
tèreiil avec le prisonnier.
Dans le troisième carrosse, les exempts
faisaieul mouler l'individu arrélé dans
les appartements de Trianon.
I.es avenues dn chàlenu él aient pleines
r. II.I.KTTK. I) KTKU.I.i:
(lo ijiviiliiMs. (le s(Mf.'tMits o( (le iriinlcs — Kt vous lo l;k-hiM'e/, ajoulii la iilar-
|•,.;l,l(_■;u^e.•■. iiuise de son air le plus aimable; il ii a
M'"" de Pompadour avait l'ait tiéposer causé chez mai aucun ddniniajre. .1 ai
sa chaise sur le pavé de la cour et deuiaudé sa liberté au r"i.
Sur le bui'; clieniiii cpie suivirent les
voilures, des délachemeuts d'hommes
armés et des troupes
de cavaliers veil-
laient.
Dans les villages
traversés, une con-
signe sévère inter-
disait aux habitants
s'était appnichée du duc d'Aven, com-
mandant l'escorte :
— Où menez-vous donc tout ce monde,
capitaine?
— Au Palais, à Paris, où nous arrive-
rons fort avant dans la nuit.
— Et vous emmenez aussi l'homme
cpii sest introduit chez moi?
— Je crois qu'il vient d'arriver un
nouvel ordre du roi le concernant. En
tout cas, nous l'emmènerons juscpt'à
Pans.
de se mettre aux l'euétres. et les soldats
de l'escorte devaient l'aire l'eu sur ceux
qui contreviendraient à cet ordre.
\'ainemeut .\ndré Chevallier avait-il
essavé de tirer de ses jrardiens des éclair-
cissements sur le crime qu'il avait com-
mis et sur le .sort qui lui était réservé.
Ceux-ci restaient muets.
Ils traversèrent ainsi les villages en-
dormis de Sèvres, d'Issy, de \'au','irard.
la barrière de Sèvres, la Croix-Rouire.
puis entrèrent dans la rue du F"our. Par
les rues Dauphine, le Pont-Neuf et le
quai des (orfèvres, ils arrivèrent dans la
(;i i.i.KTTi-: 1) KTKu.i.i:
cour ilu Piihiis, iicrupée niiliUiiiiMiic-iil . Il se toiii-ii;i vci> le piisumiicr :
l^fs hdis i'XiMU|)ls c'Oiuluisirpiil Aiidiù , — Cc^i \<iiis ciiii n'avez pas rraiiil
(;he\alli(>r:i la liciiloiiaiiro de polii-o, cl, 1 d'onlrcr che/ M""' la niart|uise de Fi>m-
apri's avoir ])arcoiirii un couloii-, l'anic- 1 padnurl Savez-vous que Tacle que vous
ncreiil PU prcscuco do Herrver lui-même, | avez commis vous mènera sans doulc
assis dans un pelil salon, dcvanl une ' aux galères I Dans quel bul avez-vous
table éclairée par des bouffies cl
chargée de pajiiers.
remis à X'ersailles, cl celui-là, api'cs
avoii- rcgai'dé, par-<lessous ses linielles,
André ('-!i<'vallier, oiivril <•( lut :
'■ I,c lieulenanl de police renicllra l'ii
liberté 11- sieui' Aiulré f.iievallici-, de-
meurant en la (!ilé de l'aiis, après l'a-
voir admonesli' se\èi-eineMl pour laii-
dacc (pi'il a eue de >'ijil l'odnire dans le
cii.ileau (II' Irianori ! '
Ironipi' 1.1 >nr\ cill.inci' des i;ardes de
IVianon ?
- - .r.illins iinplorer une gràc<', pro-
Icclinn poin- l'elroiiv Cl' mie jeune tille
(pi'on a \ niée à ses parents !
— .le vois, reprit lieri-\i'r; \ ous éles
de ces séditieux cpii répandent le lii'uit
qu'on \'ole des enlanis et de- jeunes
lill<'s! (".es choses-là n'cMsIi'iil iini' ilans
nii.i.iri ri; d ktkh.i.ks
I imafjinatioii des {;ciis animés de inau-
\ aises intentions. Tenez, vous leriez
mieux d'avouer que c'est la curiosité
([ui vous a fait entrer chez M""' la mar-
quise 1
Sans s'arrêter aux prnleslalious d'An-
lier; il restait à la niénic place, crovant
avoir mal entendu.
— Sortez! réitéra Berrver. et veillez
surtout sur vos actions!
Comme mi aveuirle. .André cherchait
le couloir: l'exeni])!, sur un sig-ne de
dré tnievallier. le lieulenant de police
prit l'adresse de son prisonnier, et,
en le menaçant de toutes les sévé-
rités de la police, lui noliiia sa mise en
liberté.
L'n coup de i'oudre n'eût pas davan-
lai,'e frappé d'immobilité André Cheval-
Berrver, le jiril par le bras et, après
avoir traversé la cour de la Sainte-Cha-
pelle, ouvrit une petite porte et poussa
dehors son prisonnier.
Il était sur le quai des Orfèvres, à
deux pas du Pont-Neuf, que les tire-
laine s'étaient empressés d'abandonner.
CII.I.KTTK I) ÉTMiM.KS
;i ciiiiso (lu iiKiuvpinciit iiiusilO de troupes
ri (le |)(illic (|ui ;i\ iiil. celle iiull, liciuhli-
hi Cile.
Aridn'' sui\ il ddiie d'un |)iis inaeliiual
la liiaussi'P (lu IViiil-Neul" el remarqua
i|u un i;niu(l nombre tle feiu-lres des
environs du Palais étaient éclairées.
Celles du eafé du Parnasse ne Taisaient
point excepliiin.
Il heurta d un pninf; timide la (le\ au-
ture close, el pensa élouH'er lorscju il re-
eoniuit la voix de Poincelet demandant
le nom de son visiteur. derri('re les
volets.
Il se nomma. Kn un inslanl. l'ouclo
et le neveu étaient dans les liras l'un de
l'autre. .M""' Poincelel, en toilette de
nuit, allil'ée d'une vieille robe de cham-
bre, accoiu'ut bient(it aux aj)])els de
Poincelel; |)uis ce fut Gillette elle-même
(pii vint se ranger ])rès de ses parents
d adoption, autour tlu poêle allumé dans
le calé.
I.ei' Parnasse " pai-aissail lnul cliaujjé ;
à part les chaises, il v restait à peu pn'-s
les (piati-e mni's.
M Poiiu-ejel rompit la jiremière le
silence ;
— .Mou pauvre ^ari^-on, dil-elle à .\n-
(\rO. nous t'avons cru bien jjerdu, cpiand
nous avons appris l'atlental de Damiens
et laiTestation d un jeune homme qui
répoiulait à ton signalement.
.M.M. Moucher et Rameau, (|ue nous
avons su|)pliés d'intercéder j)our toi,
auprès du lieutenant de police et de
.M. .Macliault. ont obtenu des réponses
désespérantes. Ils ne sont n)éme pas
pai-veiuis à savoir de (piel crime lu étais
l'oupable.
— Mais (pnd miracle 1 amène, mon
bon Audrc'? interrogea Poincelel à son
I '.
Aiiilrc'. sans i-('' poudre, serrait (iillette
sur sa poitrine, el c(dle-ci. sans se déga-
ger, racfinlait naïvement ses fraveurs
dans la maison de ^"allct. comment, le
troisième jour de sa détention, elle avait
trouvé les portes ouvertes, la vieille
duègne et le portier disparus.
Klle était venue tout droit, un peu
hésitante cependant, trouver papa et
maman Poincelel, et elle avait connu
d eux rex])lication de sa liberté et la lin
misérable de ^'allet, mort des suites de
sa pendaison, dans la cour de la Sainte-
Chapelle.
Poincelet expliqua que leur plus grand
désir à tous était de quitter Paris et de
se réfugier en Hretagne, où M°"' Poin-
celel avait quel<[ues parents.
Le « Parnasse •> s'était vidé, en elTet,
el les clients les j)lus lidèles n'v avaient
|)lus remis les pieds depuis tpi'ils avaient
appris rari-eslation du ne\ eu de la mai-
son el celle de Damiens.
Les Poincelet craignaient surtout
dètre inquiétés, car on cherchait par-
tout des comidices au valet de Marigny.
André ("chevallier, cpii partageait ton-
tes leurs craintes, opinait de la léle :
— Me laisserez-vous seul ici, mon
oncle?
Les Poincelel el (Iillette répondirent
d une seule voix : ■• Nous prétendons
bien l'emmener. »
.\ndré avait saisi la main de (îillelle
el celle de .M""' Poincelet, el les serrait
doucement dans les siennes.
In matin, le <> Parnasse " ne s'ouvrit
|)oinl. La police, qui surveillait .André
Chevallier el les maîtres de céans, fil
procéder à l'ouverture du café littéraire :
il n'y restait tpie ipieUpu's meubles sans
valeur, el les botes s'en étaient enfuis à
jamais.
P A I I 1. M E liU I 111.
■^^tx^^y^T^
^"^;'W
m^'-K' "T.Mfit
V r E li f; x li r, A L E
OXFORD
L'Anglo-Saxon est à la mode : on
vante volontiers la lucidité de son es-
prit, la vigueur froide de son couraj;e,
sa conscience de la dignité humaine et
son amour de la famille, son sens des
nécessités pratiques et son aptitude aux
alFaires. Avec cela on lui envie un peu
sa sagesse politique et ce respect de la
tradition, ennemi de la routine, grâce
auquel il accomplit sans secousses son
évolution progressive.
Il y a une ville où 1 on prend sur le
vif la formation de 1 esprit et du tempé-
rament anglais, où Ton voit l'élite de la
nation apprendre son métier d'homme,
où 1 on entend débuter les futurs parle-
mentaires, où l'on découvre, dans la
piété qui entoure les coutumes ar-
chaïques, cet attachement au passé qui
est comme la sauvegarde du génie de la
race, où l'on contemple enlin, dans l'in-
timité charmante ou grandiose des parcs
et des jardins, ce goût naïf et profond
pour la nature qui s'est épanché en une
poésie si radieuse et si jeune depuis
Spencer jusqu à Tenuyson : c'est Oxford,
le siège de 1 antique Université, la cité
calme et fleurie.
Les molles ondulations qui accom-
pagnent de loin la Tamise se confondent
tout à fait avec la plaine à l'endroit où
le fleuve enserre la ville de sa boucle
nonchalante. La contrée d'alentour est
toute plate et humide : ce ne sont, au
printemps, que hautes herbes mou-
vantes, que prairies étincelantes de bou-
tons d'or; l'atmosphère moite fait des
horizons très bleus et, sous le soleil,
avive toutes les couleurs ; c'est le pur
paysage anglais <c brillant, vert et riant »,
tel que la décrit Thomson, tel que l'ont
peint Turner et Landsees.
Dès l'abord, dans les quartiers neufs,
on se sent dans une ville trantiuille et
reposée sans être morne, active sans
être bruyante; les cottages ont un air
engageant : ils forment, avec leur porche
garni de roses ou de clématites, une
sorte de sanctuaire où la vie de famille
doit s'écouler sans heurts et sans ac-
crocs. Ce n'est guère ici l'agitation du
Quartier latin avec ses files d'étudiants,
ses vagues poètes à feutre et à canne
recourbée, tous ses jeunes gens n déra-
cinés ■ en travail de quelque fantaisie
ou en quête de quelque diplôme. Rien
; K — Il K 0 A 1)
d'une vie liâtivo, intcnsi\e, artificiellf.
De loin en loin la silhouelte d'un
" l ndergradualc » en nianleau conrt,
bizarrement coiiré (le la "planche à mor-
tier », qui ref,'agne son logis ou son col-
lège. I,e long des murs de pierre, l'ombre
file, grisâtre et silencieuse, el, dans la
large rue ensoleillée, le pclit tramway
grince, au trot du cheval, qui fail lon-
guement éclater les pavés.
< )n avance, el soudain on se trouve
emprisonné, perdu, ravi. Les bâtiments
des vingt-dcu.\ collèges surgisseni au-
tour de vous, vous élreignant de toutes
parts : on ne voit d'issue que du ciilé
de l'a/ui-pàle et mouvant où se [JrolileMt
leurs clairs arceaux et leurs épis élancés.
Dans les rues tortueuses, les aspects se
renouvellent sans cesse : un pignon
svelle, un frêle clocheton caressent dé-
licatement 1 (cil. une échappée à travers
un porche lias sur une pelouse le récrée,
la perspective des sévères murailles le
leposc par sa lif,'ne simple cl sa couleur
-oimIii'c (l'est, ici. le douie et les colon-
netle^ italiennes de la Uadclill'e, à côté
la masse gréco-romane du Sheldonian,
sorte de Maison Carrée, |iuis, le go
thique pur à New t'ollege, el (|ui se res-
sent, à Christ Churcli. des approches de
la Henaissancc : tous les styles que les
hommes ont inventés depuis mille an-
nées, tous ceux qui ont jailli du carac-
tère et du terroir nationaux, tous ceux
qui ont été péniblement transplantés
par elfort d'exactitude : tous voisins,
tous avec un air de famille sous le grand
manteau de la vétusti' qui a ell'acé leurs
disparates, eu rongeant leurs angles
nets, en ternissant leur éclal neuf. Et la
poésie de ces pierres noirâtres, déchi-
quetées el vaillantes, se rehausse de toute
celle de la vi\aule nature, de celle du
ciel toujours changeant eu ces climats,
de celle des Heurs, impétueuses à pro-
liter des' beaux joui'S d'été.
l/haruionie ipi'a su mettre le lenqi>
entre ces coinbinais(Uis si diverses de la
matière, traduit bien aux yeux celle
fusion intime qu'il a accomplie entre les
collèges iudéj)endanls pour les réunir
par la communauté d'un même esprit
et par le culte collectif de r.l/»ii.-i
Miitvr. Fondés par des libéralités pri-
vées, les uns plus Agés que les autres de
plusieurs siècles, n'ayant iiitrr eux ni
lien administratif, ni rapports pécu-
niaires, les collèges forment une asso-
ciation aussi unie t|ue pourrait l'être
une l'niversité d'Klat : unie par les
idées politiques, religieuses cl pédago-
;;iqaes, qui forment ce quon peut ap-
peler Icsprit universitaire anglais.
Il y a longtemps qu'en France, l'uni-
pas les excès d'un culte inlem])érant de
la raison : c'est un robuste travailleur,
attaché aux institutions et aux croyances
établies, véritable docteur de sa science
et apôtre de son enseignement. 11 a une
famille, une famille nombreuse : il y vit
avec délices ses heures de repos, il a un
gouvernement, il le soutient ])our l'amé-
W.IDHAM COI. LEf
versitaire est un type, et un type si ar-
rêté même qu'il toucherait presque à la
caricature, si les traits fins qui le com-
posent ne le dérobaient à ce ridicule
grossissement. Un puriste cultivé, scep-
tique, voltairien et libéral le représente
assez bien tel que l'a façonné, on dirait
presque fabriqué, pendant longtemps
l'Ecole normale. 11 n'y a pas loin, — et
l'événement l'a prouvé, — de ce type à
celui de l'égoïste dilettante qui, détaché
de toutes les all'ections et se flattant
d'avoir sondé toutes les illusions hu-
maines, n'adore que sa raison et ne
goûte que ses impressions. L'univer-
sitaire anglais conserve un meilleur
équilibre de ses facultés et ne connaît
liorer, une Eglise, il l'accepte d'abord.
Tous ses sentiments sont fermes, calmes,
réfléchis; avec une grande liberté d'es-
prit, il a pour les choses que le passé a
consacrées une instinctive vénération.
D'autres sont mis en défiance par l'anti-
quité d'une institution : le long usage et
l'épreuve du temps lui inspirent tout au
moins un respect provisoire. De carac-
tère très indépendant et très élevé, il
sert la couronne par devoir de con-
science : inquiet, si son loyalisme était
récompensé, il ne veut le voir reconnu
que par une liberté plus grande. Cette
liberté, il a su la revendiquer et la con-
quérir sous les rois les plus absolus.
Jacques II, voulant violer au profit d un
favori lii réj^lc rf)iul;inu'iilali' de 1 i-lec-
lion, se brisa à la résistance des rcj,'enls
de .Magdalen. Kii somme, un petit
nombre de principes communs, de com-
munes maximes de labeur, de sagesse
cl de modcralioM l'ormenl entre les uni-
versitaires anglais le lien moral qu on
appelle l'esprit de corps. Cet esprit de
corps ne se dislingue par rien d'étroit,
d'exclusif, de tracassier : il ne donne
pas de mots d'ordre, il ne souffle ])as de
cabales. Il assure, par son heureuse lar-
geur, avec l'iinilc de renseignement, le
déveiojjpenicMt li!)rc cl (îer des talents
personnels.
Cet esprit universitaire a mis quatre
siècles à se former, à prendre conscience
de lui-même et à s'exprimer par la
création de l'entité qu'est l'Université.
La charte qui constitue l'iniversilé date
du régne de Charles I'^ "tandis (|ue
lexistence des premiers collèges est
consacrée par le roi Jean sans Terre.
L' Université consiste essentiellement en
la personne d'un chancelier, nommé à
vie, qui est le plus souvent un prince
du san;;, d un vice-chancelier, choisi
poiM' un an parmi les princi])aux des
collèges, et d'un petit nombre d'autres
dignitaires. Uile s'offre aux regards,
surtout, en deux céi'émnnies, qui se sui-
vent à un jour de dislance, et, en ces
deux occasitms, elle montre les deux
caractères de son autorité, qui est à la
fois sévère et paternelle. C'est durant
la semaine consacrée à la commémo-
ration des fondateurs, la dernière de
l'année scolaire et à propos de la colla-
tion des grades. L'Université attribue,
chaque année, le litre de docteur ho-
noris causa à un certain nombre
d'hommes éminents dans la politique,
dans les lettres et dans les arts. La
séance où, vêtus de rouge, ils viennent
recevoir ce témoignage distingué, est à
la fois solennelle, pittoresque et bouf-
fonne. Elle se tient dans une vaste salle
de théâtre construite en forme de cirque.
Une heure avant le commencenjent, un
orgue entreprend de surexciter les nerfs
par les plus vulgaires refrains ; tous les
yeux se tournent altentifs vers les gd-
leries supérieures où les étudiants, relé-
gués, préparent bruyamment leurs fou-
droyants la/./.is. Le cortège parait, le
brouhaha commence , les quolibets
s'abattent, serrés : le vice-chancelier se
■vc, s'assoit. ])arle lalin, dnniic la pa-
• 1.1. Kiii; —
; E V D DE LA n r e
rôle il l'orateur public et perd son sé-
rieux. Les candidats s'avancent un à un,
olFrant leur tète illustre à la facile plai-
santerie des jeunes gens, trop heureux
quand l'orateur écourle leur louange
pour abréger leur supplice.
Un supplice, c'en est un parfois que
cette marque d'honneur. Les Anglais
ont la joie grosse, et, d'éclat de rire en
éclat de rire, il leur arrive de perdre le
sentiment de l'urbanité; ils oublient, par
exemple, qu'il est médiocrement co-
mique de rappeler à un homme sa nais-
sance <« à l'assistance publique >>. ^\^'ork.-
house! criait-on un jour à un vieux
savant, j La plupart du temps d'ailleurs,
tout se réduit à des piqûres d'amour-
propre, et le candidat en est quitte pour
un peu de confusion. Je vis M. Cham-
berlain gentiment houspillé : on deman-
dait au coquet homme d'Etat où donc
« était passée son orchidée » (sa bouton-
nière habituelle), on le questionnait sur
la santé de Pau-Paul (le président
Krijgeri, et sur la ligure que faisait Ja-
meson. Ses lèvres tremblaient un peu
et son monocle était mal assuré. Mais
tout le monde demeure d'accord que la
jovialité des étudiants devient chaque
année plus empruntée, et leur empres-
sement moindre à profiter du franc-
parler qu'on leur donne. Leur plaisan-
terie perd sa qualité : cette qualité
franche et un peu rude de la vive saillie
naturelle ; la politesse, vertu sociale faite
de ménagements de pensée et de con-
trainte, a tué les bonnes langues. Jus-
qu'au bout cette cérémonie unit le
plaisant au sérieux. L'orateur public se
lève, grave dans sa robe aux plis olym-
piens ; il célèbre d'une voix lente et
basse la mémoire de ceux qui ont doté
leurs descendants des bienfaits du sa-
voir: cependant sa physionomie se dé-
tend et son action se fait plus familière ;
il se prend à conter, comme pour réjouir
les protecteurs d'Oxford, quels menus
événements ont agité leur bonne ville
durant l'année écoulée, et le voilà qui
badine en latin sur l'arrêté municipal
qui a mis au désespoir les étudiants et
les vieilles filles sensibles en muselant
à perpétuité leurs terriers et leurs lou-
lous. Admirable exemple de souplesse
OXFORD
d'esprit, de ton et de manière que donne
l'Université avec celui d'une aimable
indulgence pour la jeunesse et la gaieté !
Elle n'y sacriCie rien d'ailleurs de son
prestige, et elle se découvre deux jours
après, à propos d'une cérémonie qui
répète la précédente, dans toute la
simple grandeur de son austérité. Le
vice-chancelici- n.issr à diixers les riuiLjs
haute police (le vice-chancelier peut
contraindre toute personne à quitter la
ville dans les vingt-qualre heures) et un
rôle de haute représentation. Elle en
remplit la première partie avec une
discrétion et une prudence qui lui valent
un surcroit d'autorité morale dans la
seconde. De la vie des étudiants. l'Uni-
versité ne connaît que les écarts, de
INTÉIllBIl! DE LA lil B t, I O T H È y T K B il n L É 1 E N N E
de ceux qui ont été reçus au grade de
maître es arts pour leur donner l'inves-
titure. C'est alors qu'une vieille cou-
tume autorise quiconque n'a pu obtenir
de l'un des candidats satisfaction d'une
injure ou payement d'une dette à venir
toucher le manteau du chancelier en
signe de supplication. Si la plainte est
usto, celui qui y a donné lieu perd à
amais l'espoir de son grade, tant la
probité et les vertus morales sont tenues
5 plus {l'hoimcur qu'un esprit subtil et
une science raflinée.
I/Université, être abstrait, conserve
les traditions, maintient les règles,
sanctionne les résultats des elForts indi-
viduels. Son rôle est à la fois un rôle de
haute surveillance, on dirait presque de
leur travail que les fruits. C'est dans
les collèges qu'il faut voir le train quo-
tidien de leur existence, la méthode et
le progrès de leur labeur.
Le collège est à lui-même un petit
monde qui se suflil, qui se gouverne
selon ses lois et ses inspirations, qui a
son corps enseignant, son conseil et ses
étudiants. Il possède la personnalité
civile, il est propriétaire de son terrain,
de ses bâtiments, il a des revenus en
fermes, forêts, il nomme à des paroisses
et dote des fondations charitables. (Le
plus riche Christ Church dispose chaque
année d'un million do francs.) Ses biens
sont administrés par les fellows ou
agrégés, nommés à vie et pourvus d'une
rente qui peut atteindreli(K> livres. La for-
tune des collèges est très variable ; elle
varie surtout avec leur antiquité. Quelle
qu'ait été la munificence des fondateurs,
la plupart ecclésiastiques, les dons qui
s'ajoutèrent aux leurs, à travers les
siècles, ont puissamment contribué à
créer ces grandes richesses dont certains
collèges jouissent aujourd'hui. Les plus
récents sont les plus déshérités. Keble a
dans des collèges portant souvent un
nom de ville ou de province. Il en fut
de même à Oxford et cette affinité
locale groupe encore aujourd'hui ceux
qui viennent y étudier des parties les
plus lointaines de l'Angleterre. Les
noms de Lincoln, d'Kxeler, de Pem-
broke n'exercent plus d'attraction sur
les jeunes gens qui, habitant le centre
,DE DE LA CHAPELLE
pauvre air dans sa moderne robe de
brique à côté de ses aînés en dentelles
de pierre et en velours de mousse, et
Worcester attend anxieusement un bien-
faiteur. Chaque collège diversement fa-
vorisé au point de vue matériel possède
une clientèle de maîtres et d'élèves qui
est proportionnée avec ses ressources.
Les chaires dont le nombre est déter-
miné par le chiffre des revenus sont
occupées par les felloics. quoique tous
ceux qui portent ce titre n'exercent pas
l'enseignement. Il va sans dire que
toutes les sciences de l'encyclopédie
n'ont pas dans chacun leur représentant.
Au moyen âge, dans l'Université de
Paris, les élèves se classaient par « na-
tions » et se réunissaient par « contrées »
du pays, ont perdu les mœurs provin-
ciales ; mais les Norifierners — les
gens du Nord — sont toujours fidèles
à Queen's et les Gallois se serrent autour
de Jésus Collège dont les couleurs vert
clair et vert foncé reproduisent les
nuances de leur légume national, le
poireau, emblème ailleurs qu'en France
orgueilleux et respecté.
A la cohésion, pour ainsi dire na-
turelle, qui formait autrefois et qui
maintenait les groupements d'individus
originaires d'un même pays, se sont sub-
stitués entre les éléments étrangers de
la population des collèges des liens plus
larges, mais aussi plus réfléchis, faits
de l'unanimité des sentiments à l'égard
de quelques objets, de la communauté
VF, 0 0 I, I, E G E
■OfU I) Il UN X ET II
fies pensées ù l'égard de ccrlains sujels.
F>'un des sentiments les plus forts
comme les plus généraux est celui de
l'attachement à son collège, de l'orgueil
à lui appartenir, lune des pensées les
plus fréquentes est une pensée d'ambi-
tion pour lui et pour son renom. Tout
conspire, en effet, à exciter envers les
collèges un pareil intérêt; ils llatleiit la
liorté de chacun en faisant de chacun,
de prime abord, le continuateur de tra-
ditions glorieuses, le successeur des
lioniines illustres qui éludièrcnt à sa
place même; ils satisfont son goût esthé-
tique par leur noble et curieuse archi-
tecture; ils nourrissent son besoin in-
time de poésie par la solitude de leurs
cloîtres cl de leurs terrasses, parl'élran-
gclé de leurs lours et de leurs chemins
de ronde, par le niyslérc de leurs fenê-
Ircs crénelées, parla majesté do leurs pro-
menades, par l'éclat de leurs parterres.
I>ar ratmosphérc de calme rêverie qui
(lotte le long de leurs étangs, où les
cygnes voguent comme immobiles au
milieu des nénujihnrï épanouis. Tant de
charmes tpii entourent leur vie gagnent
non seulement l'alTection des étudiants
au lieu où elle s'écoule, mais ils impri-
ment à leur travail et à toute leur exis-
tence quelque chose de la paix et du
contentement que donne un beau spec-
tacle vu dans une douce lumière. En-
trons dans ce milieu, — un milieu si
homogène qu'il exclut toute manifesta-
tion du laid et du violent, — pour
essayer de com|)rcndrc l'étal d'esprit de
ceux qui y vivent .
Les bâtiments — mot pesant et vul-
gaire pour désigner ici quelque chose
de distingué et d'élégant — nous arrê-
tent d'abord. Les constructions scolaires
ont pour nous à l'heure actuelle quelque
intérêt et nous mériterions, en France,
d'y être passés maîtres depuis quinze ans
que nous élevons à grands frais des
« palais I) pour la jeunesse. Nos archi-
tectes ont eu le champ vaste |)our s'es-
sayer et le loisir pour donner leur me-
sure; leurs elTorls ont dressé la masse
de la nouvelle Sorbonne, leur ingénio-
sité décorative nous a régalés de la
façade de l'I'^cole de droit. l^)uand on
arrive à Oxford avec l'image fraîche de
celte archileclure néo-pyraniidule et de
celte sinf,'erie artistique, c est une allé-
presse pour les veux de voir la pierre
eniplovée judicieusement, sculptée avec
poùl el délicatesse. Là, aucune fausse
idée ollicielle de pompe n a imposé des
dimensions j;i{;antesques, une régularité
froide et mécanique, point de cahier des
charg^es pour refréner la fantaisie de
lartisle, pour décourager son imagina-
tion somptueuse par de minutieuses
prescriptions et par des crédits mesurés.
Aussi les constructions des collèges
ont-elles la beauté des choses naturelles
bien venues : une beauté harmonieuse.
Tantôt elles s'ordonnent comme à Christ
Church autour dune vaste cour cen-
trale pleine de celte majesté humaine
que le xvu" siècle aimait tant, de cette
majesté que proclament la nature sou-
mise, les jets deau obéissants, les pe-
louses contenues entre leurs bordures
(le brique vernie, la pierre des escaliers
disposée commodément; tantôt elles se
pressent un peu au hasard en un fouillis
tout ajouré, découpant par terre de
petits coins adorablement intimes, fai-
sant au ciel bleu, de leurs campaniles,
un cadre riche el enchanteur. La nature
fait à ces ouvrages de Thomme un ad-
mirable accompagnement : elle leur pro-
digue le luxe de ses lierres, de ses
roses, de ses glycines: elle les frange
de géraniums, les coilfe de la line ai-
grette des ravenelles et des pariétaires;
elle les entoure comme d'un vénérable
cortège, de groupes de vieux arbres qui
abritent les mouvements inquiets et les
jolis ébats d'un troupeau de daims.
L'homme d ailleurs la respecte, la com-
prend et l'aime d'un amour naïf et
presque paien.
Chaque année, du haut de la tour de
Magdalen qui domine la ville, un chœur
d'enfants salue l'aube de mai d'un
chant d'exultation, d'un hymne de con-
fiance en la mère nourricière dont les
forces obscures el fécondes s'éveillent
avec le printemps.
Les collèges n olTrenl point ce con-
traste, qu'on rencontre dans certains
palais italiens, d'une mesquine pauvreté
à l'intérieur, el d'une riche magnificence
X 0 V E R > I E It
VIEUX BATIMENTS
au dehors; tout y est d'un luxe sévère,
d'un f,'oûl noble el relevé. Dans [)lu-
sieurs, les salles communes, le <. hall »
ou réfectoire, la chambre du conseil, se
font remarquer par leurs boiseries et
leurs lambris fjolhiques, par les tapis-
series, les peintures, les estampes qui
en font <ie véritables musées. C'est ainsi
qu'on voit à Christ Church le portrait
sique et pour y acquérir surtout la qua-
lité u d'honnête homme » (comme l'en-
tendait le .xvii" siècle) par la fréquenta-
tion de la bonne société. Mais, s'il peut
à son gré négliger les études, il lui est
difficile de ne point sacrifier à l'engoue-
ment général pour les sports, et la pre-
mière condition pour y vivre est d'y
prendre le bon ton. Ce qui a de l'impor-
II. lei:e —
de tous les lidnimes télt'hres qui curent
c|uclquc relation avec le collège depuis
le cardinal ^^'()lsey qui le fonda jusqu'à
M. Gladstone qui fut longtemps son
représentant au Parlement. Des escaliers
de pierre, larges, à balustrade sculptée,
mènent aux appartements des étudiants;
pénétrons plus avant au delà des solides
portes de chêne pour voir quels jeunes
gens vivent dans ce romantic[ue décor,
quelles |)ensécs les occupent et quel but
ils poursuivent durant les trois années
qu'ils y séjournent.
Un jeune Anglais arrive à l'Univer-
sité entre dix-huit cl vingt ans, au sortir
d'une Public School pour y compléter
son éducation classique, pour v achever
par l'exercice son dé\ eloppemeiil phy-
tance à ses yeux, c'est de se préparer
pour la vie un cor|)s robuste et un esprit
iiabitué au commerce des hommes; les
lettres ne sont qu'un prétexte pour faire
cette pré|)aration et cet apprentissage
dans le milieu le plus choisi. Du moins,
c'est ce que pensent la grande majorité
des étudiants, tous ceux qui sont atta-
chés aux collèges en qualité de pax.i inen
hommes de passage); ainsi nommés par
opposition avec les class men i hommes
d'étude) dont le mérite leur a valu une
bourse .scholarship). Les étudiants de
la première catégorie ne sont pas as-
treints à suivre les cours des professeur»
de l'Université ; on ne leur impose
d'autre travail que celui d'entendre une
conlérence par jour de leur liilor, sorte
de surveillant répctileur, et de préparer
pour 1 examen de fin d'année un nombre
fort restreint de matières qui leur sont
déjà connues. De copieuses vacances
viennent en outre mettre des intervalles
de repos entre les efforts très modérés
qu'on exige d'eux. L'Université chôme
la moitié de l'année et pendant chacune
sances dans l'algèbre el la géométrie
élémentaires ; à les persuader de la sortie
de ri'-glise anglicane. En somme, c'est
un complément d'instruction assez som-
maire que le gros des étudiants vient
chercher à O.xford; au peu de curiosité
intellectuelle qu'ils témoignent, à l'a-
pathie qu'ils manifestent, en particulier,
CHRIST c H rue H
I U R I N T E I! I E r II E
des périodes de recueillement qui succè-
dent à chaque période d'activité, les
élèves sont libres entièrement de leur
temps et de leur résidence. Les plus
studieux demeurent et goûtent à plein
cette sorte d'agilité et de contentement
au travail qu'Oxford semble donner en
propre, la plupart se dispersent au gré
de leurs goûts aristocratiques et de leur
humeur voyageuse. On conçoit que des
études menées ainsi à bâtons rompus ne
soient pas bien solides et approfondies;
elles se bornent à développer chez les
étudiants l'intelligence littérale et cri-
tique des textes classiques en négligeant
les leçons d'histoire et les exemples
d'art que donnent les chefs-d'œuvre de
l'antiquité ; à affermir leurs connais-
à l'égard des sciences les plus modernes
et les plus attrayantes, l'histoire par
exemple un cours plein d intérêt sur les
hommes d'Etat anglais n'attire guère
plus de dix auditeurs,, on sent que ce
n'est vraiment pas le goût des choses de
l'esprit qui les amène et qui les attache
à l'Université.
Il y avait jadis dans les collèges des
étudiants pauvres, chétifs et timides
dont le teint semblait avoir pris la cou-
leur du vélin et de la poussière au mi-
lieu desquels ils vivaient tout le jour;
c'étaient les rats de bibliothèque, les
servants de leurs riches camarades, qui
s'étiolaient dans l'immobilité, tandis
que ceux-ci battaient la campagne der-
rière le renard ou le blaireau. Aujour-
(l'hui celte race soull'reteuse a disparu
et chiKiin prend sa pari de plaisir et de
santé dans les jeux en plein air. On sait
quel salutaire régime, le régime de l'eau
froide et des fenêtres ouvertes, endurcit
les corps des jeunes Anglais, les rend
tout frémissants de vie, avides de mou-
vement et résistants à l'etrorl. Le séjour
à l'Université achève les heureux elfets
quinze derniers jours qui précèdent les
examens finals. ("."est lépoque des
grandes épreuves où est engagé le re-
nom de rUniversilé, où les collèges sef-
forcenl de conserver ou daméliorer
leur position sportive, et chacun est
dehors pour s"exercer les bras aux mou-
vements cadencés de l'aviron, à la dé-
lente raide du « bat » pour habituer
de ce régime en donnant à riionimo sa
trempe (lélinilive. Cesl cette trempe
physique qu'on vient recevoir à ttxford,
beaucouj) plus que le brillant d'un
esprit cultivé. Les exercices qui la don-
nent sont des plus variés et adaptés à
chaque saison : le football l'hiver et les
longues courses à patins sur les prairies
qui bordent la Tamise; le tennis, le
golf, le polo, l'équilalion, le canotage
tout le reste du temps. Il y a aux mois
de mai et de juin plusieurs semaines
consacrées aux jeux athlétiques et aux
réjouissances champêtres. Le terme d"été
f"i(> avril-"J(t juin) ne voit guère les étu-
diants dans les collèges que durant les
l'u'il à prendre une exacte mcsvne de la
distance, à suivre les capricieux détours
de la balle, ou enfin pour goûter les
émotions d'un spectacle où l'on prend
parti. Durant ces beaux mois, les onze
qui représentent I Tniversité au jeu na-
tional du cricket engagent la lulle avec
les équipes des comtés d'.\nglelerre.
parcourant le pays pour remporter sou-
vent la victoire sur les vétérans les
plus experts; partout la réputation de
leur manière fougueuse et brillante
attire une grande foule; mais cesl
tout un peuple qui marque les coups
dans leurs deux plus fameuses ren-
contres à Oxford avec les .Auslialiens, à
OXFORD
Londres avec lUni versité de Cambridge.
Les régales, qui se tiennent dans
le même temps, sont pour d'autres
champions le sujet d'autres luttes et
d'autres triomphes. Chaque collège, y
est représenté par un équipage de huit
rameurs et un pilote, logés dans un
léger esquif en bois d'acajou de quelques
millimètres d'épaisseur. Les épreuves
durent une semaine. Chaque soir, à
quatre heures et à six heures, le départ
est donné aux deux divisions qui com-
prennent chacune onze concurrents.
Echelonnées l'une derrière l'autre, selon
le rang obtenu l'année précédente, et
séparées environ par l'espace d'une lon-
gueur; maintenues par un léger batte-
ment des rames au milieu du courant,
les fluettes embarcations attendent pour
bondir le coup de pistolet du signal. On
compte de la rive, aux équipages hale-
tants, les secondes qui s'écoulent, et, à la
détonation stridente, c'est un éclair
d avirons luisants, un chatoiement sous
le soleil de 1 eau dispersée en poussière.
La rivière semble s'être peuplée tout
à coup d'un grand vol d'oiseaux sau-
vages aux ailes lustrées, aux ébats
bruyants. Une grande rumeur roule en
efTet et se précipite, qui ne monte pas
des rameurs silencieux. Sur le chemin
de halage une troupe échevelée anime
de ses cris ceux qui faiblissent, adjure
les autres de pousser leur avantage; les
crécelles mêlent leur son aigre au beu-
glement des trompes, au bourdonnement
obstiné des cloches, au crépitement des
revolvers. Les visages sont gonflés _d es-
pérance ou de colère ; ils passent avec
des grimaces, avec des expressions ten-
dues et grotesques. Mais cela dure un
instant. Des gens plus rassis ou moins
agiles ferment la marche, accompagnant
ceux des bateaux qui, ayant touché ou
s'étant laissé toucher, ont abandonné la
course et remontent lentement jusqu'au
but. Là-bas le long des pontons chargés
d'oriflammes et de toilettes claires la lutte
se prolonge scandée par les exclamations
qui saluent chaque victoire. Le len-
demain, le bateau heureux prendra la
place de celui qu'il aura démonté la
veille et, tout en se gardant contre un
retour offensif, poursuivra celui dont il
sera devenu le voisin. Ainsi, durant sept
jours, 1 épreuve est renouvelée et la
valeur réelle de chaque équipage, sept
fois contrôlée, trouve sa consécration en
dépit des accideiils et des surprises. Le
«lernier soir, c'est dans les collèges vic-
torieux un déchaînement d'enthou-
siasme, une griserie de joie physique et
presque brutale ; il ne se passe guère de
ces bump sappers sans que le mobilier
M A li I) A L E X C (1 L L E «i E \- r D
de quelques étudiants soit pillé, cassé,
jeté par les fenêtres pour alimenter le
grand feu qui craque gaiement au milieu
de la ronde hurlante en lançant vers le
ciel ses claires étincelles, sa llamme on-
doyante et légère.
Un voit quelle place les sports tien-
nent dans l'existence d'un étudiant à
Oxford, quel prestige exercent sur lui
la force et radres.sc ; on devine quelle
ardeur il met à acquérir les qualités
qu il envie cluv, sos camarades. Il sup-
portera pour cela toutes les rigueurs de
renlraincmcnl. les efforts énormes, le
régime, la privation de ses plus chers
plaisirs, l'alcool et le tabac. Mais il ne
faudrait pas croire qu'en prenant les
niifurs de l'alhlèlc il en prit la gros-
.sièrcté. Il fait tout pour devenir l'émule
des professionnels, mais il \eut que ses
manières le fassent toujours reconnaître
pour un <■ amateur ■■ cl un <■ gentleman ».
(iagnor ce litre de « gentleman » est
d'ailleurs ce qui donne un sens, pour la
plupart, au séjour de l'Université. L'aris-
tocratie, en .Angleterre, est une classe
très large et très ouverte ; on se qua-
lifie pour y prendre place, par un cer-
tain déploiement de richesse, cl l'on y
est rangé quand la
voix publique té-
moigne de votre
'• honorabilité ».
Le fait de dépen-
ser à vingt ans sept
à huit mille francs
par an — coût
moyen à ( )xford —
atteste une situa-
tion florissante et
celui d'avoir fré-
quenté la meilleure
s o c i é t é il c v i e n l
presque la garan-
tie d'un esprit ou-
vert et de senti-
ments droits. Le
type d' " honnête
homme » qui sort
; 11 AS d'Oxford mérite
d'être défini tant
pour son c-araclère original que pour l'in-
térêt qui s'atlache à juger par ce produit
le système d éducation tout entier, (^e
n'est point le brillant coureur de salons
du xvni*^ siècle, qui a des clartés de toul,
sur toutes choses une épigramme à pro-
duire ou un jugement à hasarder : il a
assez fréquenté le monde pour en
prendre le maintien et s'y trouver à
l'aise, pas assez pour y faire figure et
pour lui laisser un regret quand il faudra
vivre à la campagne ou dans les pays
lointains: moins instruit que préparée
apprendre, par une sérieuse connais-
sance des choses qu'il a étudiées; de
corps aussi robuste que d esprit sain et
de volonté ferme ; possédant enfin à un
degré éminent les qualités physiques
intollectuelles et morales de sa race,
propres, sinon à séduire et à enchanter
l'univers, du moins à le conquérir et à
le dominer.
JxcQi'iis Baron.
AU PAYS DE CORNEILLE
I.
Al Petit-Ciilhonne.
Nous comprenons d'autant mieux les
Français qui font le voyage de Strat-
ford-sur-Avon que nous-mème avons
accompli ce pèlerinage délicieux au pays
de Shakespeare, dans cette fraîche petite
ville du \\'ar\vickshire on la maison du
poète est si romantique, dont 1 église
est si belle, dont le cimetière même est
si plein de vague et puissante poésie I
Mais pourquoi ne trouve-t-on pas de
touristes au pavs de Corneille, dans ce
site charmant du Petit-Couronne où le
modeste grand homme passa le tiers au
moins de sa noble vie, toute de travail
et de vertu ?
Serait-ce que la tombe de Corneille
n'est pas là? que l'on n'y voit pas une
petite cathédrale ? qu'il ne s'y trouve
pas de monument superbe ?
Peut-être.
Mais, en revanche, au Petit-Couronne,
il n'y a pas non plus d'édifice préten-
tieux ni de gardes sur le qui-vive pour
réclamer la pièce blanche, les multiples
(I six pence » de Stratford 1
Il y a un paysage séducteur, une mai-
son d'art ravissante, des souvenirs
d'une grandeur sans égale.
#
« *
De Rouen au Petit-Couronne, sur
une distance de deux lieues, c'est, à
travers des plaines toujours vertes, entre
des collines aux lianes gracieux, avec
de continuelles et changeantes perspec-
tives sur la Seine large et tranquille, la
route enchanteresse vers la mer.
Au printemps, c'est un bain de jeu-
nesse que l'on prend au milieu de cette
nature puissante et colorée.
A l'été, quand la terre féconde s'est
ornée de l'écharpe ondulante des mois-
sons d'or, la majesté succède à la grâce.
En automne, sans leur manteau bruni,
alors que les feuilles flétries s'éparpillent
aux premiers souffles de mort, ce pays
respire une douce mélancolie.
Enfin, dès que l'hiver a déjiouillé les
bois, poudré de neige plaines et monts,
soulevé des vagues sur le fleuve, le pays
de Corneille ouvre des horizons d'une
réelle grandeur.
Dans le site où survit la maison
du poète, les aspects de la nature nor-
mande sont particulièrement beaux.
En amont, la Seine se resserre entre
les rives; la gauche, sous une bordure
verte de saules, de roseaux, de pom-
miers, a des atterrissages où toujours
quelque bateau se repose; la droite
s'enfle en collines marquées çà et là des
grandes taches blanches du calcaire ou
coupées de chemins qui serpentent.
En aval, le fleuve élargi descend, ma-
jestueux, au milieu des vastes et grasses
prairies, chante, murmure ou menace
au pied des coteaux bleuâtres élevés sur
le fond du décor, contourne et caresse,
quand il ne les mord pas, les îlots ca-
chés sous leurs palpitants rideaux de
peupliers... De temps en temps, animant
encore cette vivante nature, un esquif
de rameurs court au fil de l'eau, un
voilier descend vers la mer, les ailes à
demi ouvertes ; ou quelque gros vapeur,
écumant et crachant, monte des loin-
tains effacés là-bas, derrière les coteaux.
On ne voit pas la mer, on la devine.
Ce paysage participe de la grandeur
qu'elle donne aux hommes et aux choses,
au temps et au lieu.
Et puis, que de détails intéressants !
Ici, c'est la cabane du douanier, une
hutte primitive de planches et de joncs;
à côté, le poteau que surmonte la cloche
pour appeler le passeur. C'est un coin,
un tout petit coin, mais si suggestif, de
la Bretagne désolée, de celle des landes
mystérieuses; au crépuscule, on rêve de
l'autre passeur, de celui du Pen-ar-Bed,
qui transportait les âmes des défunts
d'Armor aux îles Fortunées.
AU PAYS Di; CUliNKI M.K
*«v_l-/.
i B 1 X K AU !■ E T I T - C 1.1 L U u X N K ( K V A M O X T )
il ne voulut point sen
défaire, même dans ses
plus durs embarras
crarf,'ent.
Celte espèce de com-
préhension poétique de
la nature immortelle,
c'est là une source de
i,M-andeur morale qui
lionne à l'écrivain, avec
! I sérénité de l'esprit,
.-1 pure chez Corneille,
des imaj;es ineffables
comme dans Shake-
Uans la forêt voisine, sous les chaudes
frondaisons, dans un épais tapis d'herbe,
sous cette ombre où s'arrête maintenant
la bicyclette de quelque artiste, voici la
table rustique, la table de pierre sur
laquelle jadis le père du poète, maislre
(les eaux el forêts, faisait ses adjudica-
tions de bois.
Tout ce qui entoure le souvenir du
grand Corneille est ainsi fait de beauté
simple et colorée, comme si la nature,
cette nature qu'il aima tant sans le dire,
était seule dij;nc d'encadrer sa f,dnire.
Pourquoi le sublime poète n'a-t-il pas
chanté cette nature toujours jeune?
Sans doute pour le même motif qui
l'empêcha de peindre cerlaine-; formes
de l'amour à la ma-
nière de Racine, quoi-
qu'il ait prouvé vic-
torieusement qu'il nrii
était pas incapable : il
semble s'être imposé de
faire (X'uvre noble a\ anl
tout.
Mais le goût de Cor-
neille pour les specta-
cles de la nature est
indiscutable. Non seu-
lement le poète s'éta-
blit au Petit-Couronne,
avec sa famille, dès
qu'il eut hérité de ce
domaine manant, com-
me on disait alois, mais
speare.
C'est ellec|ui fait diie
au dramaturge anglais :
A'dVcz comme le ilaii do lune
Dort tlouccnicnt sur ce gazon là-bas.
C'est elle qui lui a fait crier à la fin de
sa vie, en lui montrant l'homme de plus
haut :
I.a grande ànie du monde esl jus-le.
Pour nous, il nous est maintenant im-
possible de séparer la haute figure de
Corneille de ce paysage lumineux et
vaste d'où le simple el si fier poète
écouta les harmonies de la terre et du
ciel, d'où il regarda le fleuve courir vers
la mer immense, et les étoiles rouler au
sein des infinis.
^'asle , pur, calme, j^raiid comme
i l fl: 11 1 -t
DK C.OUNKILI.K
l'ieuvre qui naquit do
l'évocation des fortes
âmes antiques dans ce
milieu, le site du Pelit-
Couronne salliail ad-
mirablement au carac-
tère même de Corneille ;
là, il V eut collabora-
tion incessante et in-
time dun homme avec
la création, et l'im-
mense nature moulait
l'homme comme le lau-
rier se moulait au front
de César.
La g^randcur sereine
du poète, elle est donc
en ce paysage normand aux lignes
nobles et pures. Sa force y éclate avec i
lion moins de splendeur.
Mais la simplicité, cette simplicité
qui faisait du poète un causeur modeste,
un homme discret, si modeste et discret
qu il fallait le lire pour savoir son
génie, c est dans la maison qu'on la
trouve.
Corneille, qui était né à Rouen, rue
de la Pie, mourut à Paris, rue d .Argen-
TABLE DE PIE HUE SL'K LAyLEL
LE rÈRE DE CORNEILLE VENDAIT LE BOIS
A C A n A X E D U D G F A N I E R
teuil. Maison-berceau et maison-tombe
ont disparu sous le pic et la pioche des
partisans fanatiques du cordeau ou dans
le désordre des révolutions.
Faut-il le regretter?
Non 1 Un grand homme n'est pas seu-
lement dans les murs qui abritèrent sa
naissance et dans ceux qui furent les
témoins de sa mort ; il est encore, et
surtout, là où il mit le plus de son âme.
Or l'ieuvre de Corneille sortit, pour la
plus grande partie, de
la maison normande du
Petit-Couronne.
Cette maison, An-
toine Corneille, le maî-
tre des eaux et forêts,
lavait acquise pour y
fortifier, au milieu de
l'air embaumé des fo-
rêts, la santé de son fils
Pierre : comme \oï-
taire, comme Fonte-
nelle qui cependant
vécut un siècle, comme
Hugo et tant d'illustres
encore, le père du Cid
naquit frêle et chétif.
Cet achat permettait
au maître des eaux et
^E forêts, pour le roy, de
DE LA FORÊT fuir aussi Une épidémie
AU l'AVS L)K CORNEILLE
qui désolait Rouen. La maison élail bien
située, presque sur le bord de la Seine,
au milieu des domaines à surveiller.
Antoine Corneille avait fait un bon
choix. .Malheureusement, Pierre n'eut
pas les aptitudes commerciales de Shake-
speare ou de Hugo : il lui fallut souffrir
pour conserver ce petit héritage double-
ment cher à son cœur de fils et de poète.
1' A (,' A D E DE LA .MAISON DE C u li .V ]
AU rETIT-lOUROXX E
De Corneille jusqu'à nous, l'histoire
de la maison peut se résumer assez
facilement :
Le 7 juin M>US, elle fut vendue à
Antoine Corneille sous la désignation
que voici : « Une masure, lieu et héri-
tage ainsi bâtie d'une maison maiiante,
grange, estabic et fournil , contenant
une acre ou environ, close de murs et
plantée qu'elle est assise en la paroisse
du Fetit-Couronne. Ladite maison ainsi
qu'elle se comporte, borne d'un coslé les
hoirs de Pierre Fouger, d'autre costé la
mare, d'un bout en pointe la rue et
d'autre bout l'entrée de ladite mare. »
.'\[)rès la mort du grand tragique, la
pro|)riété fut vendue par son (îls — il faut
pardonner aux pauvres — à un certain
Jacques Voisin, sieur du Neubosc, pour
5,100 livres du temps, l'uis, elle passa
au marquis de l.vs. à un sieur île \'en-
tinelle, et, à l'émigration de celui-ci,
devint propriété nationale comme tous
les biens dans le même cas. l'n citoyen
Morv Tacheta au Trésor pour le compte
d'un nommé Guéroull (< prairial an H).
Des mains de celui-ci, la maison pré-
cieuse passa dans celles de plusieurs
fermiers. Lorsqu'on retrouva ses par-
chemins, et ceux du génie ne sont pas les
moins durables, Dieu
merci ! la pauvre habi-
tation élail dans un
état de misère navrant.
Il restait des pommiers
dans le verger; la mare
était là; on n'avait pas
détourné la Seine, bien
entendu... mais la de-
meure était fendue, cre-
vassée de partout 1
Heureusement, les
piiuvres gens qui l'habi-
liiient en avaient res-
|icclé la disposition. Il
n'y avait qu'à restau-
rer. Cette bonne et
belle action est due à
"■'-'• Frédéric Deschamps,
aidé par le conseil gé-
néral de la Seine-Infé-
rieure. L'exécution, une restauration
soigneuse et artiste, fut opérée par l'ar-
chitecte du département, ÂL Desmaresl,
avec une piété dont il faut louer sa mé-
moire.
Par sa fafade, la maison ressemble à
celle de Shakespeare dans la petite ville
de Slralford. Comjdéléc par la vue
arrière, elle donne bien l'impression
typique d'une demeure normande, non
noble, au wi" siècle. Klle est encadrée
de vieux murs que pare une coquette
végétation; et cela rappelle ce sourire
de l'âme qui met de la jeunesse dans les
yeux de certains vieillards. A ces murs,
on aperçoit les meurtrières à travers
lesquelles .Antoine (Corneille pouvait
surveiller ses domaines et les terres du
rot/.
Le village même (|ui entoure la pro-
])ri('té, village de quatre cents feux
AU PAYS DE COU Ni: IL M':
peut-être, a quelque chose de tranquille
et de souriant qui prépare bien à la
visite qu'on va faire. 11 est formé de
maisons basses, à un étage, couvertes de
tuiles rousses, d'ardoises violettes ou
grises, de chaume aussi. Au milieu, une
vieille église pauvre, avec une place
couverte d'arbres. Dans les soirs des
beaux jours, on trouve les braves gens
du pays, causant et songeant sur le seuil
de leurs maisons claires
Quelle différence avec
ce Slratford où l'on a
fait de si belles choses,
mais où chaque maison
se transforme en au-
berge à la descente des
voyageurs !
Après avoir dévalé
de la gare, à travers ce
village souriant, jus-
qu'au petit chemin
écarté où se trouve la
relique, voici enfin les
murs d'enclos avec la
plaque : << Cette mai-
son, qui était la pro-
priété de Pierre Cor-
neille et avait été ache-
tée par son père, le 16 juin 1608, a été
acquise par le département de la Seine-
Inférieure le 28 juin 1874 et restaurée
par ses soins en 1878. »
La porte d'entrée est de la forme dite
charretière. Elle est surmontée aujour-
d'hui d'un toit-abri. Du temps de Cor-
neille, il y avait au-dessus un cabinet de
travail qui servait surtout à son frère
Thomas, l'auteur de tant de pièces jus-
tement estimées.
Au delà de cette porte et à gauche,
la demeure du gardien : c'est une con-
struction toute récente.
Devant soi, on a la maison historique,
et un peu sur la gauche, entre la maison
et la demeure du concierge, le puits,
celui même que le poète connut presque
un demi-siècle. Entouré de verdure, ce
puits n'est pas un détail négligeable
dans l'ensemble caractéristique de ces
lieux charmants.
La maison, elle, a la coquetterie des
belles habitations de ferme du type nor-
mand. En forme de parallélipipède
allongé, elle fut construite, selon les
usages du temps, en pans de bois avec
intervalles recouverts de plâtre. Les pans
sont eux-mêmes couverts de carrés de
bois disposés comme des ardoises.
Il y a six pièces dans la maison, trois au
rez-de-chaussée, trois au premier étage.
MAISON' DE fOIÎXEILLE AU P E T I T-C O U U O N X E (DERUIÈUE)
En bas, la salle d'entrée, la cuisine,
la buanderie.
La salle et la cuisine ont des chemi-
nées remarquables, en tuile rouge ; la
hotte est couronnée par une niche en
dents de scie, détail que l'on remarque
parfois dans l'ornementation bretonne.
Le restaurateur du petit monument la
fait repaver en carrelages de fond rouge
encadrés par des appareils plus petits
en vert clair ; cela était ainsi au temps
de Corneille. De même, on a repeint en
bleu pâle les plafonds et en brun clair
les poutrelles. Les fenêtres, à meneaux,
sont garnies de vitres à mailles de
plomb. Les chenets et la crémaillère
sont d'un beau travail. Dans la salle
d'entrée se trouve le buste exécuté pour
les fêtes du deuxième centenaire.
L'escalier qui mène au premier étage,
très étroit, comme le sont forcément
toutes les issues de cette maison aux
Af PAYS DK CDHNEILLE
climeusions ix'slreiiiles, a élé l'ail de
plaire mélan^'é avec de la colle forte.
Au premier éta;,'e, deux pièces et un
cabiiiel.
Dans l'une des pièces, disposée en
manière de salon, les amateurs admirent
une large et haute cheminée avec colon-
nettes de brique, de beaux chenets.
L'autre pièce contient une jilaque où
se trouvent les armes de la l'aniille et la
Hère devise de Corneille, ■■ escuver, con-
1 1. 1, !■; 1) ' K X T 11 l< y.
seil 1er el ad \oca t d u roy,
en la table de marbre
ilu palais à Rouen, né
le (j juin IGOii, mort le
1'^' octobre 168$ » : El
mihi res non rchus me
■submittere conor. En
termes brefs : <• Je veux
soumettre les choses,
el non me soumettre à
elles » ; devise bien
digne de l'homme qui
écrivit les J/oraces !
Avec le verger pota-
ger oii l'on devrait re-
])lantcr ses pommiers
]Hiisque Corneille les
aimait: avec le puits
verdoyant, avec le four,
avec cette « pierre de
montoir » d'où le poète enfourcha
maintes fois son cheval, la maison-reli-
que est vraiment une évocation complète
et d'un temps et d'un homme.
Nous ne pai-lons pas des souvenirs et
des objets d'art renfermés là par dou-
zaines, ni des registres où les voyageurs
— surtout les compatriotes de Shake-
speare — viennent témoigner de leur
respect et do leur admiration pour notre
cher Corneille; tout cela est beau et
bien, est doux au coeur
des hommes qui vivent
de pensée ou se con-
solent dans la musique
-iicrée des vers.
Ce par quoi la mai-
son du Petit-Couronne
est grande, c'est par
1 harnionic qu'elle éta-
blit nellenient entre les
iiu\rcs simples el ce-
|Mii(lanl grandioses du
piièlo avec le caractère
clo l'homme, de cet
lionime aux yeux francs,
;ui nez puissant, à la
iiiinche fine, au menton
Milonlaire sans excès
dont !.<• Brun nous a
laissé le porirail.
DK C.iiliM;! l.l.K
In imlie portrait île
Corneille . d après Le
Brun, nous montre le
poète plus jeune. Il est
peut-être plus con-
l'ornie à l'idée que nous
nous faisons du grand
homme qui éclaira de
son };énie la maison
modeste.
Cest bien toujours
le même œil fjrand ou-
vert et brillant, le
même nez des forts,
la même bouche bien
dessinée, les mêmes
moustaches courtes et
relevées, avec la bar-
biche, et le menton
plein de volonté. Mais
on V remarque en plus un air de bonté.
La grandeur noble et simple du poète,
celte même grandeur que nous avons
signalée dans l'aspect de la nature au-
tour de sa jolie maison, Meissonier l'a
parfaitement rendue, en ce portrait où
il a représenté le tragique debout, quel-
ques feuilles à la main, superbement
drapé dans son manteau.
Si les goûts de Corneille, dans sa fa-
çon de vivre, nous conlîrment l'àme
haute et modeste que
proclament ses œuvres,
l'écriture du poète dit
aussi beaucoup de
choses : elle est claire,
égale, artistique, sim-
ple. L'autographe que
nous reproduisons en
est une preuve.
Détail que certains
ignorent, non seult-
ment Corneille avail
gardé jusque dans la
vieillesse un esprit bien
au-dessus de l'insuccès
discutable de ses pièces,
car plusieurs , faibles
IX. — 4.
I. K F n r I! N' 1 1.
par la forme, sont puissantes d'idées;
mais ii »vait aussi gardé la force d'ai-
mer. S'il ne le fit pas voir, c'est qu'il ne
le voulut pas. En effet, ce fut lui qui
écrivit, dans la Psi/ché de Molière, à
l'ombre du nom de celui-ci. ces vers
enflammés qui eussent pu rivaliser avec
la poésie passionnée de Racine. Cor-
neille vieux ne voulut pas plus se mon-
trer ridicule pour les esprits faibles,
qu'il ne consentit à devenir le rival de
' U li M 1 NI. t A
r L r 1 E s ut [ii; H,
.m: l'AV? DE COBNEILLK
Racine dans le p^enre nouveau... ^'oici
encore une marque de noblesse qui.
alliée au bon sens, ne saurait étonner
les visiteurs du Fetit-Couronne.
Ici, tout rappelle et chante la gloire
pure de notre grand pocle, de rancélre
du romantisme. Si jamais la théorie de
Tainc l'ut vraie, ce lut du moins en ces
lieux charmants; non point qu'il y ait
eu réaction des choses sur l'homme ou de
l'homme sur les choses, mais plutôt une
parfaite concordance entre Pierre Cor-
neille, type achevé de la race normande
littéraire, et le paysage normand où il
rêva, pensa, écrivit plus de trente ans.
Amis lecteurs, lorsque vous cherche-
rez une double satisfaction de voyageur
et d'artiste, allez à Rouen, celle forêt
gothique, et n'oubliez pas le pèlerinage
du Petit-Couronne : Corneille n'est pas
seulement un Normand illustre et un
illustre poêle; par la valeur sublime de
son (ciivre, ce grand homme est un
grand Français.
LÉO^ litKTU.VLT.
Nous croyiins intéressant de rappeler ici. par la généalogie ti-dessous, que Charlnlle
Corday, dont nous avons donné la maisnn d'habitation dans notre numéro de décembre 1.X97,
était une descendante directe de Corneille.
A. de la R.
COU m; il. 1.
Makif,
If 10 janvier 1642.
P.i
Épouse en premières noces, le 13 septembre 1661,
KÉLI.X DE GuÉNÉBAUT IIE BoiS-I.B-CoMTK,
Sei(;ncur du Huut,
lue en I66X, au sii-^e de Candie.
I
De ce mariage naquit un lils.
mort i-cliBieux thoalin. à Paris.
I
lue autre iille et quatre (;arvons.
Ijpuuse en deuxièmes noces,
le 17 août 1673,
,lA<:gi'ES i>E Kaiu:y,
Trésorier de France, à .\lcni,'oii
D'où sont issus :
M.VItlE UE Fahcy
FltANÇOISR DB FAnnY.
née le 2 novembre 16n2.
Kpouse. le 22 oduhro 1701.
AimiBN iiK (^iimiAV.
Dnù
I
.lA»xtrBs-,\iiuniN 1U-; ('.ouuay.
né le 7 avril 17oi,
épiiiix (le Maiue i>e Hbi.i.eau »e i.a Motte
le 22 août 172!»,
uri-nl ein(i lils et trois lillcs, dont le troisième lils,
.lAi:yri:s-FiiAM,;ois un ('.ohiiay h'.Viimont,
né le 2 seplembre 17.(7.
piiu\ (le ,lAi:Qiii'.I.INB-(^UAiu,oTTi;-MAnin i>i; (iAUTUii-n i>ks .\riiiii:i
eul deux lils et lr(>i>. filles, dont la deu.xiéme Iille lut
M mii-.-.\>NB-('.UAiu.iiTTi: m-: C'.ohuav h'.Viimont,
née le 2H juillet 176«, f le 17 juillet 1793.
qui
AU l^WS DK C.liUNKII.I.l-:
II.
A li(
(k' C.u'die. Le
« Kcseiiaiil d'Allemayiie cos jours
derniers — écrivait Paul Bourgot liier
encore — je niarrêlai à Francl'orl ])our
visiter la maison lia
compatriotes du poèlc
ont eu la piété de la con-
server intacte. Ils y ont
amassé quelques reliques
recueillies un peu par-
tout, et, sur l'arrière i
ont construit un pelil
musée gcethéen, aut|u
le voisinafje de la
vieille maison
donne sa pleine
valeur. Nous iié-
f^ligeons trop en
France celle ex-
cellente habitude,
qui consiste à
maintenir en son
entier le cadre
matériel où tra-
vailla un illustre
artiste. "
-Ah I il paraissait
en vérité bien à
propos, ce la men tu :
et s'il s'adressait à
tous les Français
en général, on au-
rait pu croire qu'il
visait les Rouen-
nais en particu-
lier.
C'était à ces der-
niers, sans nul
doute, que le bril-
lant romancier
avait pensé quand
il cherchait à per-
suader à ses lec-
teurs que « la fi-
gure des choses
au milieu d e s -
quelles vécut un
noble écrivain, se
raccorde à son
ii'uvre pour la coiupléler et 1 éclairer ■■
cl aussi que ■• nulle part le rapport
exact de l'artiste avec son milieu, cette
recherche propre de la critique mo-
derne, ne se pervoil avec plus d'aisance,
plus de sûreté, qu'au contact des objets
qu il a regardés, maniés, utilisés. ■> Kl
Paul Bourget disait cela — et
autres aussi le pensaient ave?
lui — parce que la maison natale
de Pierre Corneille est à
vendre depuis quelques
mois, sera \eiidne
?%
DE riERUE El DE THOMAS CORSEILLB
Rue de la Pie, à Rouen, au xviii' siècle.
AU l'AYS 1)K COltNKIM.E
demain, el que Houeii, lout liouen, est
bien coupable de ne pas conserver une
<• relique » aussi précieuse.
•' Uelique ■• es! peut-être un peu ex-
cessif. Ht si certains Monennais d'au-
jourdlini manquent d'enthousiasme
pour cette maison... il est bien permis
de les défendre, lui défendant ceux
d'aujourd'hui inms iillons, il est vrai,
être quelque peu dur pour ceux qui nous
ont précédés. 11 importe i)eu; ce que
nous venons d'avancer exifje une expli-
cation; cette explication, la \oici.
Au mois d'août 1898, à liouen et
dans les environs, une affiche de cou-
leur, de petit format, était placardée sur
les murs :
A VENDUli
UNE MA1S(» OV NAyllT l'IEHUE CCJltNEILLE
Revenu : 2.110 francs.
Mise à prix : .'52.000 francs.
l,a /»t(/.so;i u:il;ile de Corneille pour
trente malheureux billets de mille fi-ants.
c'était pour rien... .Aussi quelques en-
thousiastes s'en|lammérenl-ils, tandis
que d'autres, plus sceptiques, restaient
plus qu hésitants.
C'est que cette maison était si peu la
maison de Corneille que, pour quelques-
uns de ces derniers, elle ne l'élail penl-
êtrc plus du tout.
In Nouvel itinéraire de Houen et
de ses environs, l'iHun': i;n ISi;{, contient
déjà ces c|uelques lignes : " Lorsqu'on
est prés du \'ieux Marché, on est si près
de la maison du grand (Corneille, (|u'on
ne peut se dis|)enser de le traverser
pour joindre à l'angle de la place, ii
gauche, la rue de lu Pie. La maison de
Corneille porte le n" L .\iilrefois, ;iii
lieu du revclemenl de pli'ilre dnnl on l'a
couverte, cette maison laissait voir les
colombages et les croix de Saint-André
de sa charpente... toute celle vieille
phi/.sionomie a disparu. Corneille est né
dans la chambre du second étage... on
voudrait voir ces mêmes murs... mais
toutes ces dispositions ont été changées
de même que la décoration dvl'e.Ttérieur.
.\ coté de la maison de Pierre Corneille
est, à droite, celle qui, dans le |)artage
de la succession paternelle, échut à
Thomas. On dit qu une espèce de trappe
mettait en communication les appar-
tements où travaillait chacun des deux
frères, et que le grand Corneille, qui
versifiait moins facilement que Tho-
mas, ayant de la peine à achever un
vers, levait la trappe et criait: Sans-
Souci, une rime .' »
\'oil;i donc en quel étal était la mai-
son de (Corneille, il y a plus de cin-
quante ans, el on voit quelle dilTérence
il y avait déjà avec l'aspect primitif des
façades dont nous donnons un dessin
les représentant telles qu'elles étaient
au siècle dernier.
Mais ce n'est pas fini. Cela va de-
venir bien pis. \'ers 18.'}j on s'aperçoit
que la rue de la Pie est vraiment bien
étroite ; notez qu'à deu.r pas il y avait
et il y a encore une rue parallèle, la
nie du Marché, qui existe toujours, est
bordée de constructions quelconques,
est assez large, et pouvait être élargie
sans inconvénient. Mais non, il fallait
à loiil prix élargir la rue de la Pie.
Pour cela il fallait faire rentrer à l'ali-
gnement la façade de la maison de (Cor-
neille... mais " elle était déjà tellement
défigurée ». C'est là — notons-le équi-
tablement en passant — la seule excuse
des Houennais de lA'n, bien f|ue celte
excuse, en y rélléchissanl, n'ait qu'une
valeur relative, car sous l'enduit de
plâtre, la charpente de la façade, la vraie
cliar|)eiite existait au moins el, à celte
éiio(pie, à l'aide d'une restauration ha-
bile, mais sans exagération, complétant
celle (|ni avail déjà eu lieu en ISLJ, on
d'il pu transmettre aux générations
actuelles la maison du grand tragi(|ue
telle qu'elle était.
.Mais la rue de la Pie ('tail Imijours
li'op étroite.
La maison (uicouficeeiiilcii.v — comme
on d'il parlagi' d un formidable con|) de
AU l'AVS 1>K r.OliMMI.I.K
1
MAISON' DE
n-c-Conirillo, à 1
DITE
P I E R U E Cl
;onell (IS',18).
couteau un gi^ranlesque pàlé — disent
ceux qui voudraient au moins espérer
que dans les planchers de la maison ac-
tuelle il se retrouve encore quelques
bouts de bois des siècles derniers ; elle
l'ut purement et simplement démolie,
disent d'autres historiographes rouen-
nais. — et tout porte à croire que ces
derniers n'ont peut-être pas tort.
Un simple coup d'a'il
jeté sur le dessin qui ac-
compagne ces pages per-
mettra au lecteur de se
faire lui-même une opi-
nion exacte. Où est le pan
nuraille en pierre du rez-
tle-chaussée'.' Que sont deve-
nues les charpentes'?... l)n
aura beau dire, la maison à la
l'açade plâtrée que nous voyons
;mjourd'hui n'est plus la mai-
son de Corneille.
Sur la façade, tout récem-
ment, un buste de bronze a été
posé sur une console. Sur un
cartouche on lit ces mots :
<( Ici est né Pierre Corneille. »
Eh bien, c'est de cette inscrip-
tion que vient tout le malen-
tendu.
En 1 858, on avait placé sur la
maison une tablette de marbre
avec cette inscription ; u Ici
est né, le 9 juin 1600, Pierre
Corneille. » La date était fausse... on
posa une nouvelle tablette avec cette
nouvelle inscription : « Ici étaient les
maisons où sont nés les deux Corneille,
Pierre, le 6 juin 1606, Thomas, le
■2i août 162Ô. » Hélas! si la forme gram-
maticale était défectueuse, le sens de l'in-
scription était rigoureusement exact...
et elle disait bien ce qu'il fallait dire.
R X E I L L E
AU PAYS DE CORNEIM,E
t, A rdlITK l>K I, A MAISilX 11 r. 1' 1 K II II I-; r Cl 11 X F. 11.1, K Air Ml'sftE Dfcl'A IITKM FNTAI.
Il' A XTi(,i riTf:s, A II iir kn
DIC CiUiXKII.I.K
Mais la ffraniniaire l'emporta et la
tablette disparut, Remplacée par le petit
cartouche que uous voyons aujour-
d'hui.
Aux fenêtres du petit débit, dont le
possesseur a fait peinturlurer en lettres
jaunes, sur un fond sombre : ■• .\ Pierre
Corneille " , des plantes grimpantes
s'enlacent au treillajje ; sur le bord du
trottoir, parfois, un vase de fleurs est
exposé à la pluie; dans une cage des oi-
seaux chantent gaiement. A la place de
la maison de Thomas Corneille, un grand
mur plâtré est bardé d'affiches... Tel est,
à la fin du xix'' siècle, l'aspect de ce coin
de l'ancienne rue de la Pie qui, de-
puis 18()7, porte le nom de rue Pierre-
Corneille. Piètre consolation, en vérité!
Hélas! que n'avons-nous conservé
plutôt et les maisons des deux Corneille
et même le nom de la vieille rue qui de-
vait cette appellation au vieil hôtel de
la Pie, qui existait dans cette ruelle
eu 1488!
Hélas! (pie n"a\ons-nous su couserx er
aussi à la vieille ruelle — si courte
pourtant ! — son aspect primitif. .V deux
pas de là, il y a encore des poutres go-
thiques en encorbellement qui sont bien
amusantes. Des villes heureuses, comme
Anvers, exhibent avec lierté la cour
centrale de l'imprimerie Plantin avec
ses verdures pimpantes; Rouen aurait
pu montrer aux touristes ce qu'était une
rue au wii'' siècle. C'eût été déjà une
curiosité d un autre genre, et quand au
milieu de cette rue, on eût trouvé pit-
toresquement encadrées les façades des
maisons des deux Corneille, le spectacJe
n'eût pas été banal. Mais à quoi bon les
regrets!
Eh bien alors, si la maison de la rue
de la Pie n'est vraiment plus la maison
du grand Corneille, Rouen n'a plus de
Il relique », dans le vrai sens du mot,
à offrir aux admirateurs du grand
Rouennais.
Détrompez-vous : Rouen possède en-
core une relique, une vraie, une indis-
cutable, plus émolionnante peut-être
dans sa sim])licité que bien d'autres
maisons de grands hommes, trop pitto-
resquement restaurées, disons-le, un peu
agaçantes même, lorsqu'on prétend les
hausser à l'importance de documents
historiques.
Les Rouennais de la fin du siècle ne
peuvent plus songer à conserver la
maison de Corneille abîmée et démolie
par leurs prédécesseurs de la première
moitié de ce siècle.
Mais au musée départemental d'anti-
quités, dans l'ancien cloître de Sainte-
Marie, une baie est fermée d'une porte
à panneaux, donnée en 181:i par un
propriétaire de la maison de Corneille,
— la vraie, — un homme dont il faut
conserver le nom : Lefoyer.
Cette porte, autrefois dans sa baie de
pierre arrondie en demi-cercle, ainsi
que l'indique notre dessin, avec ses pe-
tits panneaux délimitant bien l'étroit
guichet par lequel le grand poète a
passé, elle est là. Pieusement gardée,
soigneusement placée à l'abri sous la
saillie ogivale, dominée d'un buste de
l'auteur du Ci'd, les visiteurs du musée
s'arrêteront toujours devant elle, non
sans émotion.
Le grand Corneille frappant du mar-
teau de fer l'huis lent à s'ouvrir; le
grand tragique rentrant tardivement au
vieux logis par le petit guichet; ne
semble-t-il pas que l'on voie toujours la
grande ombre de l'illustre Rouennais
se projeter sur l'humble porte si pieuse-
ment, si justement conservée !
Les Rouennais, toujours fiers, — quoi
qu'on puisse dire, — peuvent porter
haut la tète ; si d'autres n'ont pas fait
tout ce qu'ils auraient dû faire, quelques-
uns, au moins, ont su arracher aux
griffes des destructeurs une relique
d'une valeur incomparable.
J ri.ES Ade lixe.
-:•; . vvTTvvrrrvvTVTVVYVvvvTvrTvrvTTVTTVVvvvrvvvvTVvrT'\«:«
-: :- . ->:o:-
-; ;- -;c:>
; .. La Piorro qui ijO<intq Ziljr
M ^^ 31^
-!;§;» Un jour, vain(|ueiir tlnns l'art de chanlci' cl de dire -ioi-
"'.;':' Des prtircs étonnes, et du honteux Satyre, li'*!"
Las du |)ri.\ hunihle offert à ses merveilleux chanls, -;$;•►
;.. Seul, Apollon s'assit près (l'un arbre, en plein ehamp. ^'rJC
-!g;- pv -*!e!-
"•wj" L/epuis l)ien des saisons, elairs étés, hivers mornes, -îû!"
J^^'y l'our Admèle il fiardail les bœufs blanes, dont les cornes -'û'»
"^dj" S'ouvrent comme la lune aifjuë au fond du ciel. -!0!-"
J'.-.C. Pour Admèle il veillait sur les ruches A miel. ~l^f'
^gC tli' celui dont jadis la flèche inéluctable *iÊ!*
-;Ô;- Mar(|ua les derniers bonds du Python redoulublc, -AqI-
Z'nC- Maintenant écoulait dans son cœur anxieux "ISÎ*"
♦iSs» l-a plainte que l'exil arrache même aux dieux. -isl-
^îftS'- rêvait, immobile el baissant la paupière. DsC
■^wj" Il avait, près de lui, sur une large pierre -ioJ*
-!©f Posé la grande lyre et le divin arf het I-ttÏ!
Et le soir ceignait d'or son beau Iront qui penchait. -ÎOJ*
Il rêvait, puis bienliM il se leva dans l'ombre Z»o*«
1-U partit pour l'ètabW- où le bétail se nombre... -«ÎO;-
Mais dès le lendemain (|ueU|u'un passant par l,'i 5o!*
Entendit, d'un rDchcr iiuc son pas ébranla. -Sa;-
D„ „.„... „.,„,„.«..,.. 3|
EnlenJil s'exhaler une voix ellacée, "iSf"
Kine, lointaine et douce .linsi (]ue la rumeur -50!»
Ou'un mouiheiiin appr>rlc aux tempes d'un dormeur. I-^iC
\Ji- cet hymne, part-il au bruit d'une onili' vaine, '•2*'"
L'insensible granit le gardait dans ses veines. l'O'»
El le i-ythm,; impalpable et ses sublils accords «ÎO!-
Sommeillant dans la pierre y lésonnaienl encor! l!Î.!C
A-ici-
insi mon cieur redit ta musique immortelle
Divin Amour! .Ainsi, douloureux et fidèle.
Il gai'de en lui l'écho de suitlimes chansons
l-;t plus d'un ne sait pas d'où lui \iennenl ces sons. Jg'.
" passant ingénu, <|ui veux prêter l'ofeille, *;^
Ecoule dans mon cceur la plainte <|ui sommeille
-;0>
■:©;-
m:
Sous la main d'une fe.nme un .jour il a vibré lîo'*
Et chante épciilunicnl son souvenir sacré! -ÎO!-
liftir \1m..; i.ECdiA.M». *:|:-
-■ ' M
'-xxxxxxxxxxxxxxxx.>.x.<..<.x.<.xx.>.xxxxxx\xx^:)&:-
' 1 i : ^ . ; I ! "i i i t"; i ■rrVV''»*VVVVTV''t*V''«**i VVVVVVVVVVVVVVVVVVVTVVVi.'
LA PIERRE QUI CHANTE
CO.M l'OSlTIUX DE l'. UENAIDOT l' u i: U LA PoKslK I) K M. M A 1: r LE(;RAN'D
UNE JOURNÉE DE CHASSE A COURRE
... lu (Ictciiilirc. — SccnruI (lr'|)l:ue-
niciil (If l'éi|ui|);if;i' cii ïnvi-[ de Siiiiil-
|-:vrM„ll.
... On c'sl ;i ICchiiiiU'our, à raubcrffe,
i1mii> un |);iys fie lerrain ;issc/. niouve-
iiieiili', plein (l'iici'hiifit's, où vivent nuit
et jour, hiver loniiue été. niajeslueuse-
niciit, (le belles vaches lourdes et som-
nolentes, toujours considérablement
vexées par le train de nos chasses.
L'auberf^e, tenue par un poète, Paul
Ilarel. f;ai cc>m])a;;non, a un rez-de-
chaussée, un étaffc, un fireiiier; l'açadc
crépie en blanc, avec le tour des l'e-
nèti-es en brifpie rouire. Si^'uc inlail-
lible révélant notre pi'é.sence aux intli-
^'ènes qui en i;;noreraienl : dehors cl
carrément dans la rue, devant la mai-
son, une imnien.se table «le cuisine cou-
verte de trompes et de jiaires de bottes
chaussées de leurs embauchoirs, cpie
nos hommes astiquent en plein vent
pendant tout l'après-midi.
I)'lù'haullbur, j^'ros villafic sans carac-
tère et appartenant déjà |)lutôt au
Perche qu'à la vraie Normandie, on
n'aperçoit pas la forêt : celle-ci est à
huit cents niMres. .Mais les f;aillar(ls
lof;és pour le moment dans la fjrande
cour de notre hôtellerie je veux parler
(les chiens sa\ent bien {piand même
n ils Minl. Il laul les voir, en atten-
(laiil, allci'. \cnir. s'étirei'. bâiller, tour-
ner el llàner an milieu de la cour en
(pjcslion l'I sons le lianf;ar du fond ser-
\anl (I (•curie su|)plén)enlaire les
jours (le marché. I.a meute du
mar(|uis de C"* a été créée, en
tant (pic i-ace, par son pi'opi-iétairc
lui-même, de ces excellents bri-
(picls Moi-mandsauxquds il s'aj^is-
s.iil (le donner de la taille. Inutile
(le dire que chaque sujet
est scrupuleusement blanc et
oraiiffe. l.e père Louis réfrente
tout ce monde en (pialité de
premier piqucur. Montant un
peu couiM, mais bien
campé sur son tort
cheval, lui et .«es
soixante ans, lui et sa
panse de cocher d'ar-
chevc(|uc, lui cl sa
Iroi^^ne de vieuxchaii-
Irc buveur, la l'ace
ias(-0 (piencadrenl
seulement deux pattes
de lapin, la lippe à la
loisi'ourm.indccl linc.
UNI-: .KiriiNKK DK C. IIASSK A Cdlliin-:
(liin
lifi-
le meiilnn lier, un di^ihle de bnut de
nez un jieu en 1 air. el les yeux si l'ulés,
e'esl une liyure, le père Louis.
Nul auli-e ne l'ait le bois. J'ai obtenu
de 1 accompaffuer. La veille au soir,
dialogue mémoi-able entre le marquis et
le piqueur :
Le m.\rquis. — Surtout, [lère Louis,
pas de bêtises 1 Ne va pas le saouler
chez le j^arde, demain !
Le père Loi is. avec une sainle indi-
finalioii. — Monsieur le marquis peut
être tranquille! In jour de chasse I
J aimerais mieux!...
Le M.\RQiis. — (tui, oui. je suis tran-
quille : quand on ira se coucher, il
faudra encore que La Gi<;ue el ^'ol-
au-\'ent te portent dans ton lit, comme
le mois dernier à Sainte-Gauburf;e 1
Le père Loris, Ij-ès diqne. — Je
prendrai ma sullîsance, el voilà tout.
... Brr! brr! nous avons dû partir de
,t;rand malin, tous les deux, pour être
au bois à la pointe du jour, et cette
nuit de décembre était g^laciale.
— ^'oilà qui vous pique bif;'rement le
poil ! déclare mon compafjnon en con-
sultant une topelte d'eau-de-vie.
.A 1 orée du bois, un Lr^rde nous
allendail : promenade jiendant trois
heures autour des enceintes. Le
fjarde dit quelques mots brefs à voi.x
basse. Le père Louis dodeline de la
tête: son vieux Habaijoie, le limier,
tire sur sa bricole. .Moi. je g'relotle.
llh ! ce paysaf,'e spectral dans le jfivre
d'une aube morte I En dépit de la froi-
j ai -v\\{\ tout le mvstère fores-
I ii'l amour de faire le bois
qui tient les vieux |)iqueux, ce
charme spécial préféré à la vé-
ritable chasse, poursuite un peu
vulf,'aire pour eux. — Le père
Louis a enlin un animai :
il l'ait sa brisée, puis nous
rentrons à la maison du
f,'arde où sera le rendez-
vous et où on lui appor-
tera sa tenue. On ma en-
A-T"; \oyé une charrette pour
me ramener à Echaulfour;
les deux hommes s'apprêtent à manger.
Le gros piqueur s est au préalable versé
plusieurs rasades : je lui trouve des
nuances déjà vives à la figure, vu
l'heure peu avancée.
... Dans la charrette, je suis transi.
Transi el ébloui. Je sors du monde des
fantômes : ces cathédrales des bois, ces
montagnes et ces gorges d'arbres, ces
défilés de futaies, ces palais de clai-
rières apparus dans des brumes, l'humi-
dité poignante, la terreur du silence...
J'arrive à 1 auberge au moment où tout
le inonde se lève, vers huit heures.
\"ite, je grimpe chercher dans de nou-
velles ablutions un peu plus d'équilibre,
le sens du réel qui continue à me man-
quer après ce songe.
... Déjeuner à neuf heures. — Par
ce temps, on ne traîne pas dans les
chambres : en bas, il y a du feu, on en-
tend remuer des assiettes. Une poignée
de main aux camarades, on court dire
bonjour à son cheval, et l'on trouve à
table la moitié de la compagnie quand
on revient, toujours courant, sous une
vilaine petite bruine, de l'écurie, où les
palefreniers garnissent desselles. — Par
l'unique fenêtre du bout, dans cette
salle à manger, un jour gris jette son
iNK .1 1 ) r H M-; K ni: ciiassf: a cdiuhk
rêve fie froid. Les coins oui de siii};ii-
liers jeux de lumière liuisse. Des lèles,
sur la méine ranffée que vous, se noient
il demi dans des ombres mal franches
doù ne sorl qu'un bnul de ne/ très
pointu, nienavant, rormidable, telle-
ment maif;re. tellement lonjj, qu'il ne
|)eul appartenir qu'au vieux baron de la
Soubre", ou la saillie d'un menlon en
•;nloclK', celui du cadet des Fimper-
naud. D'autres, en face, prennent des
lividités verdâtres, tanlùl blafardes,
tantôt bistrées. La cheminée a un l'eu
d'enfer, tin parle peu. I,e volubile et
remuant X'aujoyenx lui-même ne se
soucie pas de bavarder. J.e service va
vite : les visaf,'es sont dans les assiettes,
on niatifje en une demi-heure. — - Pitto-
resque, l'aci iiuli-emeiit des convixcs :
tdul le nicinde est di-scendii en culotte
de clieval, mais les uns en bottes déjà,
tandis que les autres simplement en
mollets, les pieds dans n'importe quoi
qui les chausse, l'^l sur les é-paule> on a
de vieux paletots, des parilessus mastic
étriqués et trop courts, un caban, un
•rros tricot de chasse ou un ierscv de
blcvcliMi
lU un \e>lon de \ ejours.
moins que I on ne s'enveloppe, comme
cet épicurien de Cabrif,niac, dans une
ample jcâleuse ou «Jans ipielque lon^'
manteau de voilure en coverlcoatinj; qui
serve de robe de chambi-c. Les uns ont
sur la tète une casquette de fourrure,
les autres un béret, d'autres leur toque
de chasse, d'autres d'alFreux feutres
mous. Kn sorte que, f;râce à la dispa-
rate de tous ces ori|)eaux, on est fait,
sinon comme des brijjands, du moins
comme des saltind)anques. avec un faux
air de cirque en vovajje.
Mais les visafjes se font im|)ortanls
et recueillis. Le maître d'éi|ui|).if,'e de-
meure plein de réserve : on n'ose f;uère
lui adresser la parole: seuls, des valets
viennent, penchés derrière lui et à voix
basse, lui demander des ordres. — Le
café s'expédie au Irol. (^hose remarquable,
personne ne s'attarde aux liqueurs. Dn
ne sirote pas, on avale coup sur coup
quelques b-nnpées d'alcool, poiu' re^'rim-
per aussilol s habiller.
... Puis l'on redescend en tenue
d'équipaffe : culotte café au lait clair,
bas de vénerie et bottes natui'ellemenl
aussi (le vénerie, redinj^ole verte à pa-
rements de velours noir, fjilel
fjrenat foncé, cravate blanche et
toque. — Le (lé|)arl doit s'elfec-
tuer vei's dix heiu'es, le rende/.-
V(nis étant pour onze heures. Je
vous laisse à penser si d'ici là le
père Louis aura eu le loisir de
laper sur quelques bouteilles
cl de s'in},'ur';iler quelques bo-
lides de cidi'e avec son ami le
-ir.ie.
('.eii\ ipii ont des voilures oui
iiVDxé devant leurs honnnes
ivec leurs i-hevanx. (^eux des
unités qui n ont pas de chevaux
|ireinienl des lionrlus. .\li! les
I. mieux hourtus<le l.i l'orél Sainl-
l^vroull 1 (iesont des chevaux de
charbiinniers, ensellés. petits, au
poil bourru, à la croupe a\ali-e,
sans encoluie, axi'c une >;ro>>e
léle. el Ions panards, qui vivent
pal- Ironpeauv. à I él.il -.auvaue.
TNK .lOlliNKK DK C.IIASSl-: A r.orUHK
dans l.i l'i>i-c(. Ils lie sci'\eii-t (|iu' trois
miiis (lu liimiée, pour lriiii>|ii)rU'r les
bourrées. Prévenu par le poMe-aubcr-
•jisle, I un des propriétaires de celle sin-
gulière ea\alei-ie \ieiil d'arrixci- sur un
liourlu avec cpiiu/e ou \iui;l elievaux
non triés, même pas allachés, simple-
ment poussés par un chien de berf;'er.
(^>ne chacun choisisse sa moulure : il
emmènera aussitôt les bêles désifjiiécs à
la l'orfic el les fera l'errer. On peut rire
de laspecl incullc et mal bâti des hour-
lus : quand on a chassé dessus toute une
journée, on n a plus envie de s en mo-
quer. Ils latij;ueraienl tous les huniers
du monde... Nous voilà doni- en
selle et commenvant à pi-oces-
sionnerbieii sa;;'emeul surlaroule.
Derrière, un peu plus lard, '
troisième et dernier départ :
celui du maitre d'équi])a>;e et
des fjeus en voitui-e, qui nous
rattrapent et nous dépassent.
Leur train excite nos chevaux
— Mil bien. Louis, (leinandc le niar-
(|uis, (pi est-ce ipie tu as an rapport?
— I"]h beii, monsieur le niai'quis, nous
avons deux animaux : un cerf dix cors
à renceinte des Hriquettes et une ipia-
trième tète aux Ventes-Brûlées.
— Qu'en penses-tu?
— M est a\is, monsieur le
niaripiis, que (.'a serait mieux
pHi- d'attaipier le K'w animal : il
I est hardi, c'est vrai, mais (,-a
fera toujours une |)lus belle
( chasse.
I — \ a ilonc pour le dix-cors I
Vh
1
,^'
rendre à la réunion
)tte.
et [leut-étre nous-
mêmes. On s'était
bien promis de s
dans le plus fjrand calme, el 1 ou t
on s'échaulle les uns les autres, on al-
longe ; bref, on arrive dans une embal-
lade générale. C est toujours la même
chose.
... Mais que disais-je? Quoique le père
Louis soit d'un beau vermillon, sa voix
ne me paraît point pâteuse. Il se tient
droit, saii"lé dans sa livrée.
t. ^■.,x,,l-c'-''-
Le maitre d'écpiii)af;e, descendu de
voiture pour le rapport, quitte soudain
sa peau de bique. Linstanl est solennel.
On lui approche un grand bai foncé du
Morvan, ressemblant à un irlandais un
peu lin. Sans dire un mot, il monte à
cheval. Brouhaha dans I assistance. On
se rend à 1 attaque.
... La bête est rembùchée ; tout
bruit cesse dans 1 assistance, on dé-
INK .1 0 1- M N )■; K 1)K C.IIASSI-: A f.rifHHE
couple scpl riii huil t-liifiis (r;illiic|ue.
— Anii-ne [{nselte: dil M. rie C***
H son piqiieiir.
Alors, on voit parailre, conihiile avec
des préc-anlions inllnies par un homme
exprès, une vieille chieime loute Manche
à force tle vieillesse : c est HoscKc :i\ei-
ses seize ou dix-huit printemps. Si la
^'oici les chiens à la brisée. J-e père
Louis, :i cheval, enlre avec eux, écar-
tant les branches. Hientol on rencontre
la voie un peu chaude : les toutous com-
mencent à doinier; mais cela ne l'ait que
rapailler encm-e sans précision, Uo.sflte
insiste, peu à peu ses compafjnons se
i-ameutent, tout s'al'lirme, tout indique
vifiueur ne lui manquait pas, ce serait
cncf)re la meillem-c bête de I équi|)a};c :
elle va toujours à l'attarpie, amenée
directement en voilure ; on lui laisse
l'honneur de mettre l'animal sur pied;
ensuite on la reprend, on la i-ennnéne
en voiture, et si, dans la journée, il se
pré.sente un défaut par trop dil'licile à
relever,' on va la chei'cher jiuur oblcnii-
de sa sa<;acité (piasinieiil inl.nllilili nui'
consultation décisive.
le tancer imminent... Tandis qu'en par-
tie les chasseurs se sont rangés sur la
roule, ceux (|ui cojniaissent le pavs vont
pour Miir sauter ! animal. De 1 autre vn[r
de l'enceinte, se tient un \alet de chiens
avec inie dizaine d'artistes (pi'il découplé
fort adi-oitement, quand la bêle saute,
de manière à les joindre à ceux cpii mè-
nent. — Itosette a eu raison : le di\-
(■i>r-. mis sur pied, prend un parti : il
Nieiil de sauter au milieu de ses trois
UNE JOURNÉK DE CHASSE A COLUHE
63
OU c|iuitre biches. Et 1 on sonne la vue,
et les bien-aller éelalenl . et toute la
musique s'éloif^iie.
... Qui sur son denii-sanj;, qui sur sa
claquette de pur sanj;, qui sur son cob
irlandais, qui sur son hourtu, derrière
les normands beaux chanteurs, nous
voilà partis. Comme terrain . Saint -
Evroull est ignoble : c est un sol aruji-
leux . toujours mouillé, très mauvais
pour les pieds des chevaux. De l'en-
ceinte des Hiiquettes, la béte, après être
venue à la roule qui lonjje les tonds des
Débuseaux, descend en tournant vers
l'Essart, et lile, lilc, a\ec des tentations
de débucher; elle quille le bois, en
elFet, voilà la chasse dans des herbaj^es.
Panique des placides bonnes vaches. I']l
les bien-aller de les faire sauter comme
de petites folles. Ou dirait epielles vont
mouler aux pommiers. Le cerf en a vite
assez des découverts ; la chasse remonte,
il la mène derrière le château de Sainl-
Uubert, traverse deux lignes de chasse,
hésite, tourne brusquement
■•ur la droite, comme pour re-
venir au lieu d at-
taque. .Après une
série de défauts, où
des compères comme
X i c a n o r , César,
Flambant, Jupiter,
montrent toute la
perspicacité qui peut
loger dans une cer-
velle de courant, il
ci-oise sa voie non
loin des Briquettes,
laisse prévoir qu'il
repassera dans les
environs de lEssarl,
mais oblique. Aux
bruits, les deux Pim-
pernaud, A'aujoyeux
et moi, nous gravis-
sons une étroite et
funèbre allée de mé-
lèzes. \'oilà plus de
quatre heures que
Ion sillonne cette
triste forêt au décor
hivernal sur lequel
le soleil n"a passé
qu un instant, et si
pâle I — De temps
à autre, un son de trompe : on sonne
peu, dans l'équipage. Autour de nous,
tout s'apprête à retomber dans le
froid : les pins, les hêtres soûl déso-
lants. Parfois, une troupe de hourlus
passe avec des bonds, puis c'est le désert
partout. Un se rapproche décidément
>.i iNK .1(1 r II m: i:
{le> liiiul^ : I ^iiiiiiiiil doit tlRTclu-r I i
et If.- |)liis ;i\iM'> iii(li(|iRMil (Icjii II
hili ;iii\ l)cl.ii.<i':m\. Kii cIlVI. celle
hi nulle est .••:iiil(''e : miiiiiteii.iiil --iir
m-. (.ii.\ssr. .\ cm liiti;
4m\fflm''ié
\ii^ .
,\<- l;illli>. -<■
. en élnifiiie, Pi
releiilil le bitl-
liiis, le eeil ciiiilniiriir
rii|)|»riielie «le hi lisière,
viii);! Miiiiiiles iiprès
l'eiiii.
... l ne rmelle ili' leiro niiii'ct';i-
(jeilses : ,111 l'oiiil. l'etiiii^' îles Déliil-
seîiiix : sur les |ieiile-. îles eliénes,
(liiel(|iies honleiiiix. «les |iins «le I .Vifjle
iiux liDiies liiiiiiehi'ilres : un soi île
hruvère «1 nu vinlac(^ niiU'rnn (lepuis les
fîclées : el «les joncs j;uines. eas.sés ,
rMcliilii|ues . 1 )es paysans aeeourenl.
^'ranils anialours
«le CCS speclacles.
l>cs chasseu rs, cf; re-
nés en arrière, ral-
lient pen à peu.
Kchaurfée, les
|)alles raidcs, vou-
, , lant se rafraîchir
; coùlc que coûte,
la bèlc a foncé «lans
le beau milieu de
l'étan;; ; l'eau, {fla-
cée, paralyse ses
membres. Les
chiens, à jieu près
à deux cents mè-
tres el allonfjés sur
une centaine de
mètres, apparais-
sent : les premiers
ipii arrivent au
bord de la mare sar-
rélenl, manifestent
|)ar un vacarme si-
i;niliealif loulelenr
contrariété: mais,
à peine rejoints par
les autres, ils se
précipitent à la
na};e, entourenl le
cerf. On nesail«roii
on a apporté une
espèce de cuve «la us
bupielle le maître
d é(piipaj;e entre
braxemenl ; à I ai«le
(1 inie perche il ma-
no'uvre ce bateau
d un nouveau j;enre
et iiMiiipie pliisu'iir- l'ois de chavirer a va ut
d'accoster la béte. l'.nlin, il y est. lire son
couteau de «basse el sert 1 animal au nù-
lieu des fanfares el «les clameurs de I hal-
liili. On haie le «'adavre avec des c«>r«les
jusipi'a la ber^'e, on les «'hiens soûl re-
veuus,sous le fouet, en alleiulaul la «Mu-i'e.
... I.orsipie le premier valet «le chiens,
iNK jDi liNKi: in; ciiASSi: a coriiui:
(|ui a retiré sa tenue, a fini de dépecer
le cerf avec son couteau et a mis de coté
cer.tains morceaux pour quelques pay-
sans ou quelques ijardes. tout le reste
de l'animal est recouvert par la peau
Jivcc la tète qui domine. La meute est
religieusement rangée devant . sous le
fouet. Nous, à l'autre bout, en face,
nous sommes pied à terre, et il tarde
sans doute à quelques-uns que ce céré-
monial ait pris fin. Mais il me semble
vi-aimcnt d'un caractère étrange et plus
saisissant qu à l'ordinaire, dans ce coin
lugubre où la nuit a 1 air de vouloir nous
éloufTer. Le père Louis abaisse son fouet :
le valet de chiens, debout près de
la dépouille et tenant les bois du mal-
heureux dix-cors, opère une prompte
retraite et enlève la peau ; la meute se
rue. — .Alors, la scène de boucherie bien
connue : il y a des chiens qui entrent en
entier dans la carcasse, fouillant là
dedans, pour en sortir tout rouges, ter-
ribles. On sonne la curée, et tout de
suite après les honneurs. Le père Louis,
guilleret à la pensée qu'il va empocher
de quoi boire, apporte le pied sur sa
I.\. — b.
toque à un gentleman des environs
réputé, d'ailleurs, pour avoir le porte-
monnaie d'une ouverture difficile. Le
gentleman fait une grimace héroïque,
y va de ses vingt francs et reste dans le
plus grand embarras avec ce pied dans
la main, ce ])ie(l dont il ne sait que faire,
une chose encure mouillée et sentant la
viande fraîche. Brusquement, il le fourre
dans sa poche... Et le froid venant, le
■joiir tombant, tout le monde remonte à
cheval, on abandonne ces lieux sinistres,
H'iine mortelle humidité ; on rejoint en
hâte la, route la plus proche, en hâte,
mais au pas, comme toute la retraite.
Derrière, les valets de chiens ont recou-
plé-: c est la rentrée au chenil qui trouble
le bMs de ses notes devenues mélanco-
liques sbns la nef de ce temple sauvage
au travers-' duquel se promène une
obscurité furieuse. Lorsque l'équipage
débouche sur la route, il prend un train
d'enfer, sans courir, mais
à raison de deux bonnes
lieues à l'heure . passant
entre les chasseurs qui se
rangent, puisdisparaissant,
précédé du père Louis, tel
un puissant empereur sur
son cheval de bataille.
L'heure est venue
d'allumer les pipes. Il fait
très faim. L'onglée com-
mence à vons chatouiller.
Le temps dure à tout le
monde. Les chevaux en ont
plein les jambes. Le nez
démesuré du vieux baron
de la Soubre s'allonge
encore : c'est le raseur de
la bande. cethonnète baron.
' ,-r._ 11 entame ses interminables
^ ^V histoires de chasse que per-
sonne n'écoute. Dieu 1 que
1 on a faim ! Dieu ! que ce
pas est éreintant, cet éternel
pas! Les jeunes ne soufflent mot. Des
étoiles ont l'air de se mettre en marche
au-dessus de nous. Un cheval bute,
son cavalier peste. Où donc est Echauf-
four?
^^■^ff
INK .101 liNKK 1)1-: ClIASSi: .\ i;()l liliK
... .\iTivi'.s, merci, mon Dieu I que les
ffens se .saisissent des chevaux el se
débrouillent. On court se r('ili]- au l'eu
do la salle à mang^er, puis on moule \ile
se chauffer, el quand on descend dans
des tenues confortables el délassantes,
le couvert est très éclairé, le dinei- est
presque prêt . le maître d'équipaj^e
attend, flebout, le derrière au l'eu, cl
de lui aussi on attend le signal, car c'est
une autre curée. La soupe grasse est
bouillante : n'importe, on l'avale, et
l'on s'empile avec, dans l'estomac, des
carottes brûlantes, des navets incen-
diaires. Pendant deux heures, on va
dévorer. Donc, peu ou point de conver-
sation. Le menu , typique ; bœuf,
légumes à profusion , nombreux •j)ou-
lels sautés, nombreux canards au sang,
gigot monumental, salade de chicorée,
noix, poires, pommes très ridées, fro-
mage ; peu de vins. Le patron de l'au-
berge olfro du Champagne, car il excelle
à ()orter un toast et il entend nous gru-
lilier d'une ou de deux pièces de vers
de sa favon. Au café, l'on soufile; bonne
eau-de-vie : les langues se délient, le
père de la Soubre reprend ses histoires
de chasse. On l'écoute de moins en
moins. Deux ou trois autres patriarches
nous bousculent un peu, pressés de voir
déblayer la table pour se livrer aux
délices du whist et des dominos. Sévè-
rement i)roscril dans l'équipage, le bac
délétère et désorganisant. (Ju'il soit
remplacé |)ar quelques strophes de plus
à Paul Ilarel!
Sans interrompre la ])arlie de ses voi-
sins, le marquis fait son livre d'équi-
pîige, s'cntoui'aut pour cela des gens
cojMpcli'iil-. in\o(|nanl le> souvenirs de
tel \ euiiu- exj)erl sur un moment confus
(h' la chasse: et, sur le vieux i-egistre. il
écrit lentement, après des délibérations,
des calculs, des discussions : Ce 19 de
dC'vemhre. un mardi, attaqué dans l'en-
ccinlc des lirif/uetlex un dix -cors;
l'animal, liardé de trois biches, saule
la LiffjiL*-\euve , etc. — Le livre
fermé, îNsouhaite le bonsoir à tout le
monde, va faire un tour au chenil el à
l'écurie, monte se couchei-, A dix heures,
il n va plus qu'un roulleMuiil dans I au-
berge d'l'"chaull'our.
... Mil c'i'sl tout (le même meilleur
(pie le l)ouk'\ard el les iiuils de cercle !
ALmîci: 1. Li 1. 1 1 T.
LE CHRIST MoiiT d'holbeix (Muséede Bàle.)
IIOLBEIN A BALE
A celui qui vcul admirer comme il le
mérite le g:éiiie d'Holbein, un vova^œ à
Bàle s'impose. Le musée de la ville lui
offrira, en effet, la plus riche collection
qui soil en Europe de peintures et de
dessins portant la précieuse signature.
En même temps l'occasion se présentera
à lui de faire connaissance avec Bàle du
xvi*' siècle, avantage fort important pour
l'étude du maître. Les monuments qui
existaient alors, enchâssés maintenant
dans les constructions modernes, sont
encore assez nombreux, en effet, pour
que de leurs vieilles pierres s'évoque
comme vivante limage dune des grandes
cités commerçantes de l'Allemagne ou
de la Suisse au temps de la Renais-
sance, avec les mœurs et les idées des
bourgeois qui l'habitaient. Si bien qu'en
se promenant parmi ces souvenirs, l'on
revit dans le monde d'Holbein, l'on a
sous les yeux, pour ainsi dire, l'original
dont ses œuvres nous donnent la copie,
sorte de contrôle qui permet de les com-
prendre et de les goûter d'autant mieux.
Faisons ensemble, si vous le voulez
bien, cette visite de l'ancien Bàle.
Il ne reste plus debout que trois des
portes qui fermaient la ville auxvi" siècle:
Saint-Johann Thor, Saint-Alban Thor
et Spalen Thor. Les deux premières
consistent uniquement en unetourcarrée
éventrée à sa base par un passage. Mais
Spalen Thor. dont le nom est peut-être
une altération de Saint-Paul Thor, est
plus imposante. C'est un petit donjon à
toit pointu, qui est tlanqué à droite et
à gauche de deux grosses tours crénelées.
Au-dessus de la herse qui est aujour-
d'hui immuablement retenue dans sa
coulisse par deux grosses barres de fer,
l'on aperçoit lécusson bâlois avec la
crosse épiscopale et une statue de la
\ierge entourée de deux prophètes :
images du xv" siècle le plus exquis.
Des remparts massifs encerclaient
Bàle. Il n'en subsiste plus que quelques
vestiges, notamment la partie qui rejoint
la porte Saint-Jean au Rhin, et qui
aboutit à une redoute dominant le lleuve
par une muraille à pic d une quinzaine
de mètres. L'endroit a été converti en
une promenade publique, et les enfants
bâlois confectionnent aujourd'hui des
pâtés de sable derrière les créneaux qui
abritaient les fiers arquebusiers d'au-
trefois.
C'était aux bourgeois qu'avaient été
abandonnés par l'évèque, depuis long-
temps déjà, l'entretien et la garde de
l'enceinte, et ils s'acquittaient vigilam-
ment de ces soins qui garantissaient
leurs biens contre toute cupidité exté-
rieure.
L'une des portes disparues s'ouvrait
sur la rive droite du Rhin, à l'extrémité
du pont qui reliait Petit-Bàle au Vieux-
Bàle. Au-dessus de l'entrée grimaçait
lluLUlilN A liALi;
d'une irn'-sistihl
qui, mu |);ir
inli-rimir, roulait
énormes cl liniit
un niasqi
il i-ol e r i c
mécanisme
(les yeux
une lan^'ue
» r A I. F. X T II ■ 1 1!
démesurée. Ou le conserve aciiielienieni
nu musée hislori(|ue. Il dalcrail, à ce
f|u'on raconle, du leni|)s où les Auli-i-
chicns possédaient la ville liasse, c'est-à-
dire du xiv" siècle, et c'était, parait-il.
un déli cpie leur adressaient les hahi-
taiils de la ville liante de venir leur
faire la loi. (lependaiit certains aivliéo-
logucs opinent que celle pièce est
du x\n' siècle; cette classe de savants
chI impitoyable pour loules les Ir.idi-
tions pittoresques.
Au milieu du pont, dont encore au-
jourd'hui une partie des ]iiles est en
bois et l'autre en pierre, se tiressc, enjo-
livée d'ornements f^otliiqucs, la llèche
(liine minuscule cliajicllc. I.onj.jlemps il
l'ut, j'i machine, pour les riches
marchands hâlois, comme un
lémoiffiiafTC de reconnaissance
au ciel prolecteur de leur
commerce, ce petit édilice,
éri^é sur le lleuve même qui
les enrichissait en les Taisant
communiquer avec la mer du
Nord et avec toutes les villes
actives que l)ai;;naieiit les
ai'lluenls du Hhiri.
.\u centre de la ville, la
cathédrale lend comme deux
bras dans l'azur ses hautes
tours. Klle est bâtie en ce grès
rouge des ^'osges, très commun
dans le pays et qui donne aux
monuments le chaud aspect de
ia terre cuite l'^Ile date du
\i\'' siècle; mais ce temps qui,
|i:ii' la maigreur et la débilité
(le son style, semble avoir été
partout ailleurs comme l'âge
ingrat de l'architecture, olFre
ici (les proportions et des mi>-
lil's d'une santé charmante.
.\iitour de la grande porte
(igi\aie chevauchent deux ca-
valiers de pierre; à gauche,
V un saint (îeorgcs, tenant une
lance d'au moins six mètres,
fond au tri|)le galop de sa
monture sur un dragon qu'il
transperce; à droite, un .saint
Martin pensif fend son manteau de sou
épée.
.■\u-dessn- du Iml de la nef, les tours
s'élèvent dissemblables, mais également
ouvragées, ajourées, ciselées, fouillées,
et (les plates-formes supérieures en s'ac-
coudant |)rès des gargouilles qui de leurs
deux mains distendeul leur gueule pour
vomir l'eau des pluies, l'on peut porter
ses regards soit sur les derniers contre-
forts de la l'orét Noire, soit sur les
\'osL'es lointaines et bleues.
llnl.HEIN A HALK
Par derrière lu chu'iir. une terrasse
ombrag'ée de marromiiers et entourée
par un parapet de grès roujj^e se trouve
en bordure du Rhin qui roule ses tour-
billons glauques à vingt mètres au-des-
sous. On y resterait des heures à regar-
der les coquettes maisons bâloises sus-
pendues sur la pente abrupte de la rive
gauche et surgissant au milieu de cas-
cades de verdure. Plusieurs de ces habi-
tations, en elTet, possèdent des terrasses
plantées d'arbres qui rappellent la Pfalz
en petit; entre autres la résidence des
anciens chevaliers teutoniques, un vrai
nid de feuillage délicieusement perché à
près de cjuinze mètres au-dessus de
l'eau.
A 1 ombre de la cathédrale, du coté
droit, deux cours plantées de thuyas
toujours verts sont encadrées d'arcades
gothiques. Ce sont les deux chemins de
croix d'un cloître. Sous leurs fraîches
galeries sont ensevelis les plus notables
anciens Bâlois : Hier ruhel in Goll,
c'est ici que repose en Dieu... tel magis-
trat, tel savant d'autrefois, disent les
inscriptions armoriées qui se lisent sur
les murailles ou qui, gravées sur les
dalles, selTacent peu à peu sous les pas.
Jamais d'ailleurs lieu sacré ne fut moins
austère : l'air et la lumière y pénètrent
à Ilots et par les fenêtres de l'une des
galeries l'on découvre sur le Rhin la
même admirable vue que de la Pfal/.
La cathédrale, la Pfalz, le cloître for-
maient avec la demeure épiscopale qui
touchait au cloître le centre religieux
de la ville; et c'était ainsi dans le site le
plus enchanteur que la religion avait
élu séjour, toute pénétrée elle-même de
ce bien-éire matériel qui llollait sur la
cité.
-Au surplus, la puissance politique de
l'évéque n'était plus au commencement
du wT siècle qu'un lointain souvenir,
car déjà au milieu du siècle précédent
Enéas Sylvius, qui fut pape sous le nom
de Pie II, écrivait ; « Râle était autrefois
soumis à son évèque, mais depuis, je ne
sais comment, il perdit son pouvoir et
les Bàlois se sont rendus libres, bien
qu'ils reconnaissent l'empereur d'Alle-
magne pour leur souverain. » Or même
cette tutelle extérieure, ils la secouèrent
bientôt, car, étant entrés en 1501 dans
a Confédération helvétique, peu après
ils refusèrent arrogamment à l'empereur
le serment que Râle lui avait prêté jus-
LE VIECX PONT
IIOLliKlN A HALI-:
qu'alors comme ville impériale. Des lors
leur inilépeiulance fut complète.
A celle époque c'élail la riche bour-
j^coisie Iravailleuse qui était souveraine
:i liàle; les },'ens de métier, né{;ociants et
artisans qui la composaient n'avaient
obtenu de parlafier avec les nobles le
droit de bourgeoisie qu'au .\iii" siècle:
mais à travers le .mV et le .w'" siècle,
ils avaient acquis une influence poli-
tique qui avait rapidement f,'randi et,
fil l.")]*), |)our la première fois, un mar-
chand, Jacob Meyer, étail nommé
bourf^mestre.
Au reste, ces enrichis n'élaicMl rien
moins que des démocrates: ils consti-
tuaient une oli;,'archie qui réfrnait sur le
e.xisle encore
édifié de 1504
bourgeois,
! car c'est une
I se distin-
;^uant <ies
I habita-
lions par-
ticulières
que parla
richesse
de
lail
T I' O I s
portos
Ofji vales
munies
aujourd'hui, fut
à 1.513. i^lyle
pourrait-on dire,
maison carrée ne
LA C .V T H f: I) U A 1. K
menu pcu[)lc bâifus dont le concours
dans le fcouvernemenl étail nul.
Kn 1521, ces hauts conimervanls,
jaloux de leur liberté, rompirent le der-
nier lien, tout moral d'ailleurs, de vas-
selajfo les lallachanl à leur évcque. Ils
décrétèi-iMil (|uc le serment <pii lui était
ti-adilionncllcmcul prêté par les nou-
veaux magistrats serait dorénavant fait
à la ville.
J.e centre politique de la cilé était
donc le Halhaus, c'est-à-dire l'holel de
\ill('. où les conseillers bâiois discutaient
11"- alfaires communes. I,e Halhaus, qui
d'élégantes grilles en l'or forgé ouvrent
sur une cour intérieure où se dresse en
bronze le lieutenant de César, Muna-
cius, fondateur de Hàle, un Homain
fièrement campé cl par avance orgueil-
leux do son (Ouvre.
La ville est ornéo d'une multitude de
fontaines d'où jaillissent dos eaux claires;
elles sont surmontées de ligures sculp-
tées, qui toutes respirent la joie: ici
c'est une grosse commère qui, repré-
sentée au saut tlu lit. s'étire encore dans
son <lonii-somnieil ; là c'est un évoque
bien portant qui tient en main une
lldl.ItKIN A H A Lit,
i^rappe de raisin; c'est une plantureuse
Dalila qui, riant de sa trahison, coupe
précipitaniniont la toison de son époux
roiillant; c'est la fontaine du marché
joyeux sous ses doigts agiles. Il préside
ainsi à une ronde de paysans et de
paysannes, frars et fdles de ferme entre-
lacés qui tonrnoienl autour du fût de
LE K A T H :
aux poissons dominée par une sainte
\ ierfje souriante et potelée, une vraie
petite Bâloise. C est surtout la fontaine
dite d'Holbein qui fut exécutée, croit-on,
sur les dessins de l'artiste. Sur une
colonne corinthienne adorablement ren-
flée, fleurie, enguirlandée, un joueur de
cornemuse gonfle la poche de son ins-
trument d'où s'échappent des sons
la colonne. De tels monuments récréaient
l'esprit des citadins lassés par les afTaires
commerciales.
Imaginons maintenant que nous en-
trons dans une opulente maison bàloise
du xvi" siècle; cette reconstitution est
facile à faire quand on a visité le musée
historique de Bâle où sont réunis des
objets sans nombre concernant l'exis-
I loi. m; IN A H.\i\:
lence privée des .inciens habitants.
Les chambres de la maison prennent
jour par des vilra^'es faits de sives ou
culs de bouteille enchâssés dans du
plomb; la lumière discrète qui les tra-
verse donne au foyer un air de sanc-
tuaire et c"est bien en effet la retraite
inviolable et sacrée où le Bàlois se sent
seul niiiilrc de s:i personne et de ses
frises et frontons. Le soir, la clarté
tombe de lustres pleins de fantaisie: en
voici un qui représente Neptune sur un
cheval marin dont les nageoires étendues
supportent des chandelles.
A la cuisine, d'appétissants rôtis se
dorent dans un âtre pantagruélique :
au-dessus, une crémaillère imposante
porte une marmite \iMilriir: nuiis sur-
l«<^
biens. Tandis que le mari, aidé de son
lils aîné, fait ses coni])tcs de marcliand.
la femme, entourée de ses lilles, brode ou
bien file à son rouet. De grands poêles
de faïence cliaufTent les pièces; on v
voit ligures des sujets mythologiques
comme Diane faisant pousser des cornes
sur le front d'Actéon ou bien des per-
sonnages antiques, comme Sémiramis,
Antiope, l'haraon. Hercule voisinant
ilans le plus amu>anl péle-méle.
Les meubles témoignent d"un grand
luxe : panneaux sculptés, colonnes.
loul se remarque un arsenal de moules
à gàleaux ; des presses en fonte, des
tablettes en bois où s'impriment sur des
gaufrettes ou sur des ])ains d'épice de>
scènes rustiques comme le labourage, la
ventlange ou de gracieuses silhouettes
de femmes en costumes de gala. (Gour-
mandise dont la tradition s'est d'ailleurs
maintenue à Bàle, qui encore aujoui'-
d'Iiui se fait gloire de ses pâtisseries et
s|)écialeinent de ses pains d'épice connn>
de tout le montle sous le nom de \ck-
kerlv-.
MOL m: IN A liAi.i-:
Cette bourgeoisie domina-
trice dont nous venons des-
quisser l'existence publique
et privée devait d'ailleurs
voir son bonheur traversé de
quolc[ues nuages lorsque la
Hél'ornie s'introduisit dans la
ville. On sait que les idées
(le Luther furent, en IS'i.'i
propagées à Bàle par (H^^co-
lanipade qui, selon la mode
bizarre des savants.de l'épo-
que, avait traduit en f;rec
sou nom d'Hausschein, lu-
mière de la maison. En I5"28,
le catholicisme fut aboli offi-
ciellement. Or les passions
populaires que surexcita cette
crise religieuse sj tournèrent
contre le gouvernement bour-
geois, et plusieurs impor-
tants personnages, le philo-
logue Erasme et le légiste
.\merbach, entre autres, du-
rent quitter Bâle où une con-
stitution plus démocratique
fut établie.
Résumons les caractères de
cette ploutocratie au milieu
de laquelle Holbein vint au
commencement du xvi" siècle
exercer son génie : c était,
on le voit, un groupement
de marchands qui étaient
libres, après s'être émancipés
de toute sujétion féodale, qui
étaient très riches, très amou-
reux du bien-être et passa-
blement hautains vis-à-vis de
la foule des humbles artisans
qu ils adminis-
traient.
Remarque très
importante d'ail- •^
leurs : Bâle était
loin d'être alors la
seule ville oii la
bourgeoisie com-
merçante jouît
d'une telle prospérité ; dans toutes les
cités d'.Mlemaffne dites villes libres im-
périales, il en était de même;
et pour ne citer que quelques
exemples ; à Lubeck était le
quartier général de la Ilanse,
cette formidable association de
marchands pleine de vie encore
au xvi" siècle ; à Augsbourg
résidaient des banquiers ri-
chissimes dont l'un, A'elscr,
eu 15"27, se faisait concéder
en payement d'une hypothèque
le droit de coloniser le \"ene-
zuela, pays dont une armée de
mercenaires lui assura la pos-
session, dont un autre, Fugger,
commandita les guerres de
Charles-Quint dans les deux
mondes; les alTaires des bour-
geois de Cologne étaient égale-
ment si florissantes que l'ex-
pression, riche comme un
drapier de Cologne, l'Iait
proverbiale. Si bien que les
observations faites à Bâle par
un artiste devaient réelle-
ment s'appliquer à toute cette
puissante société laborieuse
répandue dans de nomlirenx
centres.
De quelle façon Holbein
a-t-il vécu dans ce milieu
bâlois, quelle reproduction en
a-t-il donnée, quelle manière
de sentir en a-t-il retenue,
même quand il est allé peindre
dans un autre pays, c'est ce
que nous allons exposer.
11 naquit à Augsbourg
en 1497, et ce fut
sous la direction
^^ de son père Hans
Holbein dit le
Vieux qu'il fut
initié à la peinture.
On a cru recon-
naître et non sans
raison son pinceau
dans certaines parties de quelques
œuvres paternelles. Ainsi, à la Pinaco-
N T A I X i: 11 H O L B E I X
IIKI.KKIN A liAI.I':
llKt|ue (le Munich, le retable qui repré-
sente le martyre de saint Sébastien
offre sur la face extérieure des volets
dont il est pourvu une Annonciation
qui parait bien devoir être attribuée à
llolbein le Jeune, car sa délicieuse
intimité contraste étrangement avec
l'inspiration sauva};c et la facture scelle
des archers visant le saint. VA si la sup-
position est fondée, de quel ccil attendri
le père ne devait-il pas suivre le travail
de Tenfanl qui déjà le surpassait.
.■\ dix-neuf ans, Icjeune peintre quitta
Augsbourg- et vint à Bàlc. Ses premiers
travaux auraient été peu glorieux si Ton
en juge par une enseigne de maître
d'école, que l'on conserve au musée de
Hàjp comme étant de sa main. Mlle est
en deux |)anneaux : ici l'on voit deux
soldats qui. tardivement honteux de
leur ignorance, viennent chez un ma-
gister apprendre à manier la plume: là
il s agit, au contraire, d'enfants placés
sous la conduite d'un maître d'école et
de sa femme ; celle-ci opère assez ma-
ternellement, suivant du doigt sur le
livre la lecture ânonnante de l'élève:
quant à l'homme, il traite les marmots
avec plus de désinvolture et leur tient.
en manière de stimulant, un paquet de
verges sur le revers de leur individu.
Procédés pédagogiques du bon vieux
temps. Mais cette enseigne d'une allure
si pi-imilive est-elle d'Ilolbein et fut-il
\ raimenl astreint pour ses débuts à des
besognes si modestes? \'oilà qui est fort
douteux. Il est certain, en- elM, qu'à
peine arrivé à H;"de, il se trouva en rela-
tion avec de très gros persorthages dont la
protection dut lui éviter des tâches humi-
liantes ])our son talent. Il lit, en l.5l(),
le ])(irlrait du bourgmestre Jacob Meyer
cl (le sa femme. Le tableau est acluel-
IciiuMit à Hàle : le mari, gras et rose,
porte sur le coin de l'oreille, avec une
bonhomie d'heureux négociant, la loque
dont il es! coilfé; la femme, d'une santé
superbe, a le chef couvert d'un bonnet
tous deux, quoique de traits plutôt plé-
béiens, manifestent dans la fermeté du
regard une distinction altière; au-dessus
de leur tête s'arrondit la voûte d'un
somptueux portique lleuronné soutenu
par des colonnes. Grandeur de l'indi-
vidu qui, par le travail, s'est jirocuré ou
du moins a gardé sa fortune, paisible
jouissance à deux des biens ac<]uis, tels
sont les caractères fortement empreints
dans ce double portrait où llolbein, dès
son premier essai, donnait toute la
psychologie d'un riche ménage de com-
mervants au xm" siècle.
Le libraire l'roben, (|ui imprimait les
auteurs latins et grecs, .s'étant également
I10I.1U;1N A HAI.E
intéressé au jeune homme, lui lit dessi-
ner la marque de sa maison el des fron-
tispices de livres. Ce fut jirobaljlenient
par cet éditeur quil connut 15oniface
Amerbach, fils du
libraire auquel
P'roben avait suc-
cédé, un juriste
dont il lit le por-
trait en t.')!'.» et
ilont la collection
de tableaux prin-
cipalement compo-
sée de « Holbein »
forma plus tard le
premier noyau du
musée de Bàle.
Amerbach dans le
portrait d'Ilolbein
est un jeune boni me
dont les yeux éner-
giques sont presque
insolents, un teint
vermeil, une che-
velure el une barbe
singulièrement soi-
f^nées, des lèvres
pincées qui indi-
quent une certaine
sécheresse de
cœur : c'est une
figure où se lit le
triomphe de la
bourgeoisie mai-
tresse d elle-même
et quelque égoïsme
dans le bonheur
possédé.
Ce fut sans doute
aussi par Froben
que l'artiste fut
présenté à Erasme.
Un exemplaire de
V Eloge de la Folie,
ce charmant badinage du grand savant,
s'étant trouvé entre les mains du dessi-
nateur, il en couvrit les marges d'une
foule de vignettes piquantes enlevées en
un moment du bout de Ja plume. C'était,
par exemple, la Folie en chaire prêchant
les humains en s'accompagnant des gre-
lots de son bonnet; c'étaient, pour ligu-
i-er les sots qui se complimentent, deux
ânes se grattant ; c'étaient des cyclopes
et des satvres dansant les entrechats
DAME NOBLE DE B .1 L E , TAU H II L B E I X (^SlllSe
les plus comiques. Le livre fut montré
à Érasme. Il s'arrêta à la représentation
que l'artiste avait faite d'un disciple
d'Épicure en joyeuse société et le verre
à la main : il sourit malicieusement et,
s'armant d'un crayon, il inscrivit le
nom d'Holbein au-dessus du gai com-
IIOI.BIMN A H A m:
|)a;,'non. Précieux exemplaire qui appar-
licnl au musée de Hàle.
Leur amitié leur profila à lun comme
à l'autre. Erasme soutint Holhein de
son iniluence cl le peintre immortalisa
les traits du docte vieillard dans plu-
lUTliAlT !■ Kl
sieurs portraits. .Nous en possétlons un
au l-ouvre, véritable jovau qui est liieii
à sa |)Iace parmi les merveilles de noire
Salon carn-, l,c savant est dans son
cabinet de travail; une courtine brodée
tirée devant sa porte le j^arde des vents
coulis : une chaude douillelle l'enve-
Io|)pe, un bonnet emmiloulle sa lète et
ses oreilles; dans la manière dont il
écrit perce un (jrand contcnlemenl de
soi et surtout la satisfaction d"êlre à
l'aise dans son fover: en Érasme, Hol-
bein, le peintre des bourgeois, n'a pas
oublié de montrer l'homme à qui son
labeur avait procuré l'indépendance el
de sérieux revenus.'
Entre temps le jeune artiste faisait
en l.")17 un voyage
à I.ucerne el il y
exécutait sur la
maison des Her-
teiislein une série
de fresques mu-
rales qui mal-
heureusement onl
été détruites en
18"i5. Elles repré-
sentaient, outre
[)lusieurs scènes
lelifiieuses, un Iru-
tulent sujet an-
tique : la coura-
jreuse I.éena s'arra-
chant la lanjjue
(levant les juffcs
d'Athènes pour se
retirer toute pos-
sibilité de trahir
son amant .\rislo-
giton, et une fan-
taisie de (< haute
ffresse >>, comme
eût dit Uabelais :
la fontaine de Jou-
vence. ( tn y voyail
quantité de vieilles
bonnes femmes ri-
dées que leurs en-
fants anienaicnl.
I." .■-•.■ .
(|ui dans une
brouette, qui dans
une hotte, qui sur ses épaules, jusqu'au
bassin où, soudain réfjénérées, elles rede-
venaient de fraîches et ravissantes créa-
tures.
C'est bien le cas de répéter les vers
du i-ondeau que nous a transmis l.a
Hruvère :
Itrand iliiiiiiii<i|;o est que ceci soil sui
Killos cnnniiis qiii ne siml pas jcuiu'tto
.\ qui orKr l'iiii de .louvcncc vieiulriiil
Hion A propo?.
iiiKo
IIDI.BEIN A lîAI.K
Eu l'année 15'21, Holbein peignit à
Mâle le sublime Christ mort qu'on voit
aujourd'hui au musée de la ville. (Test
un cadavre allongé sur un suaire, les
veux retournés, les
cheveux agglutinés
par la sueur de
l'agonie, la chair
bleuissante, les
mains el les pieds
troués , tuméfiés,
faisant horreur.
CEu\re sublime
par l'idée du sa-
crifice divin si
complètement con-
sommé. Ce Christ
consacra sans
doute définitive-
ment la réputation
de soiî auteur, car
la même année la
magistrature bà-
loise le chargea de
décorer la salle du
conseil de l'hôtel
de ville tout nou-
vellement construit
par elle en lui
allouant 120 florins
pour cet ouvrage.
Ces fresques,
comme celles de
Lucerne, ont été
anéanties; il n'en
reste plus que les
projets au lavis et
quelques fragments
de cartons, gran-
deur d'exécution,
qui sont au musée de Bâle. Les sujets
étaient choisis dans l'histoire ancienne
el dans la Bible. Ici, Charondas, le
législateur locrien, qui avait défendu
sous peine de mort de porter des
armes dans l'assemblée du peuple, y
paraissait lui-même, par inadvertance,
avec une épée au côté et, s'entendant
reprocher de transgresser sa loi, répon-
dait en se perçant la poitrine : « Du
tout, je la confirme 1 •■ .Ailleurs Zaleucus,
le législateur thurien, dans son amour
pour son fils que la loi paternelle con-
damnait à perdre la vue comme adul-
tère, preiuiit |)our lui la moilié de la peine
PORTR.IIT I. lli
, 1, lii.v l'A 11 LUI-MÊME (Musée de Bâle.)
et se faisait arracher un œil à lui-même;
ailleurs encore Curius Denlatus, aux
ambassadeurs envoyés pour le corrom-
pre, montrait le modeste repas qu'il ve-
nait d'apprêter de ses propres mains et
qui suffisait à sa frugalité; Sapor II,
roi des Perses, se servait du dos de l'em-
pereur romain Valérien comme d'un
marchepied pour monter à cheval ;
Roboam, en s'emportant contre ses su-
jets, provoquait la défection d'une partie
IIOI.HKIX A HAI.l!:
d'entre eux. Toutes compositions bien j une répétition se voit à Dresde. Le
faites pour exalter le civisme ou llatter j bourf^meslre est ag;enouillé avec ses deux
l'indépendance des li(iiii-i;eois de lîàle. t'emnics car la première qui ékilt niorle
LA K KM M h: I) Il m. liEl.N
K.^■^■A^T!> ^ilupée lie Bàlc.)
Sur trois nnjrailles à peindre, llolbein
n'en décora (pie deux : le travail ne fui
achevé qu'ullérieuremenl.
Ce fut vers la même éjjoque sans
doute que llolbein peij,niil pour Jacob
Meyer la ^'ierf,'e dile de l>ariiisladt doiil
est ici placée prés de la seconde) et avec
ses enfants, aux pieds de la madone,
contre le bras de laquelle il frôle sa
grosse tête d'iiomiéte homme; c est bien
là, en clfet, la \'ierj;e que le marchand
.Meyer devait ailorer: une .Allemande
IIOI.IÎKIN A liAI.l-:
hloiu
fl ai
e et hiLU porlante, couronnée d'or
iplenieiil vêtue délolTes choisies.
Qu'il y ail quelque matérialité dans une
telle conception, cola ne fait point de
doute : du moins les portraits sont ])ai"nii
les plus beaux que le peintre ait pro-
duits.
En lj2f), Ilolbein résolut do partir
que la digne femme avait des raisons
d'être triste, si, comme le relaie égale-
ment la tradition, sa figure fut ainsi
reproduite un jour qu'Ilolbein, père de
famille assez insouciant, était revenu au
logis les poches absolument délestées de
tout ce qui pouvait assurer la subsis-
tance des siens.
I.A FAMILLE DE THOMAS MORCS (Musée de Bâle.)
pour l'Angleterre. Peut-être la cour
magnifique d'Henri A'III lui offrirait-
elle une existence plus lucrative encore
que la société à demi républicaine où il
avait vécu jusqu'ici. La tradition, grande
collectionneuse de racontars malveil-
lants, rapporte que ce fut surtout l'hu-
meur chagrine de sa femme Elsbeth
Schmidt qui le décida à ce changement
de séjour. Il est vrai qu'un portrait
d'Elsbeth, peint par son mari lui-même,
nous la montre pleurant en compagnie
de ses deux enfants, document qui jus-
tifierait à son endroit l'imputation de
caractère peu jovial; mais il faut avouer
Débarqué en Angleterre, le peintre
reçut l'hospitalité, à Chelsea, du chan-
celier Thomas ^lorus, auquel il avait été
recommandé par Erasme. Il eut alors
pour modèles les membres de la famille
au milieu de laquelle il se trouvait et
différentes hautes personnalités liées
avec Morus, comme John Fislier, évêque
de Rochester et le vénérable AN'arham,
archevêque de Cantorbéry. Cette der-
nière œuvre, qui est au Louvre, est un
prodige de psychologie sacerdotale :
l'excellent prêtre est courbé pour ainsi
dire sous le poids de l'indignité humaine ,
mais ses yeux se relèvent vers le ciel.
IIML1U:IN A HALK
<lonl ils implorent la miséricorde avec
confiance, et ses vieilles mains trem-
blolanles sur un coussin de damas se
cherchent l'une l'autre pour une prière.
Cependant Holbein ne trouva pas
aussitôt, dans la Grande-Bretagne, les
succès rémunérateurs qu'il attendait, si
l)ien qu'en .1528 il était de retour à
Mâle, où il termina, au prix de l'I flo-
rins, en l'année 1.Î30, les peintures du
Uathaus.
Puis, deu.v ans après, il repartit pour
r.\ngleterre, où, celte fois, la fortune
devait lui être hautement favorable. Il
y lit d'abord le portrait d'un certain
nombre de marchands allemands ou fla-
mands qui résidaient <i Londres.
H exécuta aussi pour leur (iuildhall,
c'est-à-dire pour leur lieu de réunion,
deux grandes fresques allégoriques sur
toile qui en furent enlevées quand la
corporation fut dissoute; qui, depuis,
furent vues à Paris en 1650 et qui,
envoyées en Flandre, s'y perdirent ; avis
à ceux qui auraient la chance de les
découvrir. D'après les croquis d'IIolbein
et les copies d'un artiste hollandais,
nommé Hischop , elles figuraient le
triomphe de la Richesse et le triomphe
de la Pauvreté.
Dans le premier de ces cortèges, le
dieu de l'or, Plutus, monté sur un char
splendide, tenait un trident à la main,
llalterie à l'adresse du commerce mari-
time, et posait le pied sur un liallot de
marchandises. Les chevaux qui le traî-
naient étaient menés par de fort impo-
santes matronnes : la Justice, l'Egalité,
la Libéralité, la Loyauté, comme l'indi-
quaient des cartouches en latin placés
au-dessus de leur tèle. A la suite du
char venaient Midas, (>résus, Cléopàtre
et toute la familio des humains qu'illus-
(r-a leur opulence.
L'autre cortège formait avec celui de
la Hichesise le 'plus parfait contraste,
l'ne affreuse mégère, toute cassée, sié-
geait sur une méchante botte de paille,
dans un vieux chariot disjoint que traî-
naient des bœufs maigres et des mules
étiques : c'était la l'auvrelé. Spectacle
qu'illuminait cependant une philosophie
consolante, car le branlant véhicule était
précédé par l' Espérance, et à côté de la
famélique triomphatrice cheminait, char-
gée d'instruments de travail, l'infatigable
Industrie. Ainsi, dans la pensée d'IIol-
bein, la Pauvreté était la conseillère du
courage et du vouloir.
Cîénie multiple, comme tous les grands
artistes de la Kenaissance, le peintre
(i'Augsbourg travaillait pour les orfèvres
et les ciseleurs de métaux. Il lit le des-
sin d'une coupe en or pour .leanne
Seymour. C'était la troisième femme
d'Henri XIU , qui l'avait épousée le
lendemain du jour où il avait fait déca-
piter .Anne Boleyn, sa seconde femme ;
pratiques oxpéditives. Henri, ayant vu
l'objet précieux entre les mains de la
reine, demanda, plein d'admiration, quel
en était l'auteur et, quelque temps après,
Holbein était désigné pour déiorerdans
le palais de \\'hite-Hall la pn'vi/ cham-
ber du souverain. 1! y peignit Henri \'III
et son père Henri \ IL ainsi que .leanne
Seymour et Elisabeth ^'ork, la fennne
du roi défunt. Malheureusement , la
déplorable fatalité qui s'est acharnée à
faire disparaître les grands travaux déco-
ratifs du maître n'a pas épargné cette
fresque : elle a été détruite dans un incen-
die, eu 1(')98, et le seul souvenir qui en
reste, suffisant d'ailleurs poiu- la faire
regretter à tout jamais, est la partie du
carton qui représentait les deux souve-
rains. I-e maigre Henri \'II s'efface dis-
crètement derrière son fils, qui, étayani
sa large panse sur ses deux jambes écar-
tées, ses jambes massives, qu'il se van-
tail pourtant d'avoir aussi bien tournées
que celles de François I"", crispe un
poing sur sa hanche et joue de l'autre
main avec un poignard. Formidable
ligure où se révèle la passion de l'abso-
lutisme et en même temps sentiment
qui est, comme la signature d'IIolbein,
le bonheur de bien vivre, de bien jouir
de la situation occupée.
Quand cet Adonis de forte corpulence
eut perdu sa troisième femme, il éprouva
le désir de la remplacer, et il dépêcha
1 1 O 1. B !•: I N A lî A L !•:
Ilolbein clans le Hrabant pour faire le
portrait de Christine, fille du roi de
Danemark et veuve du duc de ^lilan.
sur laquelle il avait des visées
matrimoniales. Holbein rapporta
i'efligie, mais la belle refusa la
main de son royal prétendant :
la décollation d'Anne Bolcyn
lui avait probablement laissé
la plus détestable impression.
l^>uelque temps après, le
peintre fut envoyé en Alle-
magne pour faire le portrait
d'Anne de Clèves. Fut-elle em-
bellie par lui"? Evidemment, car
la peinture plut, et point du
tout la femme, quand elle des-
cendit en Angleterre : elle était
laide, parait-il. Diable d'Hol-
bein 1 Henri X'III. en se faisant
violence, la conduisit à l'autel,
mais son courage n'alla pas plus
loin; le mariage célébré ne fut
pas consommé, et il répudia
lestement sa quatrième femme.
11 en épousa une cinquième.
Catherine Howard, qui fut dé-
capitée, comme on sait, pour
être remplacée à son tour par
Catherine Parr. la sixième et
probablement la bonne, car
celle-ci resta reine jusqu'à la
mort dllenri VIH, survenue
en 1ÔÎ7.
Ilolbein ne vécut pas jusqu'à
cette date. Il continuait à exé-
cuter à Londres des portraits
d'une vigueur extraordinaire,
lorsque, la peste ayant éclaté
dans la ville en 1.543, il fut
foudroyé à quarante-cinq ans
comme un arbre en pleine sève.
Dans son testament, il demandait que
tous ses biens, y compris son cheval,
fussent vendus pour désintéresser ses
créanciers: il réservait seulement une
rente de sept shillings et six pence par
mois pour deux de ses enfants en nour-
rice à Londres, fruits d'une union nou-
velle, dans laquelle il avait sans doute
voulu oublier les contrariétés domesti-
quesde Bàle: quant à son ménage Làlois,
le testament n'en parlait pas, mais il est
bien certain qn'Klisabeth Schmidt et ses
.%^.^^—
urrv
-J:
I ET H E N" R I
enfants héritèrent des biens assez impor-
tants que le peintre possédait en Suisse.
Nous avons reproduit plusieurs des
œuvres d'IIolbein d'après les belles
estampes qui illustrent le grand ouvrage
sur le maître, par Paul Mantz, édité par
Quantin et Mav.
1 1( 1 1. lii: I N .s I! A I. !•;
(Juaiil à la description que nous avons
donnée de l'ancien Hiile en l'accompa-
j;nanl de pholographies prises d'après
nature, on peut constater maintenant
combien Ilolboin doit à cette ville où il
au poing, sur son cheval bardé de fer,
Holbcin a célébré le marchand ou
l'homme d'étude : il a vu que l'ave-
nir appartenait à leur |)aisible labeur,
l.a seule critique qu'on pui-se lui
\ Il
passa les années décisives (le sa carrière.
Son séjour au milieu de la bourf^eoisie
Iji'doise lui donna le sentiment de la
liberté individuelle, du travail pacili-
<pie, de l'opulence cl de hi joie maté-
rielle bien f,Mf;nées.
'l'aiidis que queif|ucs années à |)cine
avant lui, .Mbert Uiirci-, l'antre f,di>ire
de I art allemand, s'était plu à la rej)ré- dont il fut le f^énial interprèle
senlaliiin tie la féodalité et iivait volon- !
tiers montré l'Iionnne de irnerre. I.ince I I' m i I'imm
faire, c'est de s'être rarement intéressé
aux bunibles, au [letit peuple, et de ne
l'avoir re|)roduil dans certaines esquisses
que d'niie manière moipieuse et carica-
turale.
Mais même en celte alTectalion de
hauteur, il a été en communion d'alti-
tude avec cette puissante classe moyenne
AU PAYS DES PALUDIERS
lm;iyinez un hiblejiii île IVerio repré-
sonlaul le Royaume du Sel, une phiine
immense remplie d'iiiie lloraisoii de sel,
où des mamelons de fins cristaux, d une
éclalanle blancheur, viendraient seids
rompre la platitude du paysaj^e ; un
])arc merveilleux dans lequel des jar-
diniers chimériques, sendjlahles eux-
mêmes, en leurs louys sarraux blancs,
à des statues de sel, cultiveraient des
j)arterres de sel à 1 aide d'instruments
iantastiques; quelque chose comme une
])laine sacrée où des j,;;ardes armés de
])ied en cap feraient le j;uet jour et
nuit, de peur qu'une main profane ne
vienne soustraire quelque ^rain de la
précieuse récolte... et vous aurez une
idée assez juste de ce qu'est la presqu'île
du Croisic.
Féerique est, en elTet, le décor qui se
déroule sous les yeux du touriste descen-
dant des hauteurs de Guérande, la
\ ieille petite ville féodale, semblable
elle-même à une cité de rêve.
Pas un arbre, des marais et encvire
des marais, un \aste damier l'ait de
petits carrés d'un blanc d'arf;cut qui
miroitent au soleil. Çà et là un hameau,
un bouquet de joyeuses maisonnettes
fraîchement badif];eonnées de chaux
comme pour faire leur partie dans celle
svmphonie eu blanc, tandis que, au luin,
se dressent les clochers du (]roisic et de
Balz, hautes tours de granit qui jadis
étaient, sur la côte, les seuls points de
repère des marins.
Enlin là-bas, àl'horizon, 1 u'ildislinj;ue
comme un cercle d'acier : c'est la mer,
la mer qui, sans cesse, apporte la semence
à l'immense champ de sel.
Des marais salants se renconli-cnt sur
bien d'autres points de nos cotes; nulle
part ailleurs ils n'olfrent un aspect aussi
pittoresque.
C'est que, à peine a-t-on passé la Loire,
aussitôt sorti de cette forêt de mâts et
deiîheminéesquis'appelleSaiut-Nazaire,
^n se sent au pays des léfjendes. Ici,
l'âme bretonne est partout et « Bretaf^ne
est poésie », comme dit la vieille devise.
AT l'AVS l)i:S l'A I r Dl Klir
(•il seul chez SCS ciifaiils iiiio conception
si pcrsoniiello des choses, iiii tel respect
(les Iniditioii--. (|ii'il mihIiIc tpie cette
riice bercée <in hrinl do lluls se soit
endormie dej)uis des siècles el refuse de
se laisser arracher à son ré\e.
Aussi lien n ép;ale la puissance d'évo-
cation de celle terre, dont les rudes
liahitaiils oui ccril i'hislivire en lettres
de ^^raiiil.
La |)arcourii-, c csl se ]iroiiiener dans
le pa.ssé.
-Ne .se senl-un point coninie ellleuré
])ar le souille des temps héroï(|ues, à la
vue des remparts de (îuérande. Guérande
la iiKirle, comme on pourrait rap[)elcr,
car elle esl bien morte la vaillante cité
du duc .lean. Il ne reste plus d'elle que
sa cuirasse, cette ceinture de murailles
(pie cpiatre siècles d'abandon ne sont pas
|)arvenus à drlruii-r et cpii l'cdil au pai-
sible touriste le- iullcs iniiuïcs (les temps
])assés. |)i'- (pi iiii IVaiicliil ses |i(ii-|cs.nn
épnuiM' une sensaliiui de inoil. l.a \ille
daujourd liui n esl plus (pi'un corps
sans âme. \ ides les rues, désertes les
places, l'herbe pousse entre les ])avés.
un silence morne emplit la \ ille.
dette impression très spéciale sullirail
à rendre intéressante une jiromeuade
dans les rues de ("luérande. Quehpies
morceaux d'architecture valent aussi l.i
|)eine qu'on s'y arrête.
Très curieuse l'éi^lise Saint-Aubin,
a^■ec s:i iief du xn'' siècle, ses sculptures,
d'une imaj^iuatioii ;'i la fois macabre el
j^duailleuse, el sa chaire extérieure, où
1 1111 crnil \()ir encore des moines du
luoveii à^i-e, mi-f;iierriers. mi-reli-jieux,
exiiorler les hobereaux au massacre,
I-n presqu'île renferme d'ailleurs d'au-
tres s])écimens d'architecture religieuse
d'un caractère très saisissant.
Si \ nus descendez au (^roisic, la
cliaptlle (lu Crucifix, convue dans le
scnlimeiil du i;otlii(MU' llambovanl ,
-"^xris^fUm,
,.. ^■
Éfanl
HM-K I Nïi: I !■; ii(. i;ii \ x ni;
Af l'AV^ i)i:
l'AI.lDIKH:
iTUE- 1) A M i; 1; r
[ l l; I Ei; — L EU LISE
appelle tout d'abord \o(ri' allcnlinii.
Fuis, en pénétrant dans la \ill(\ à Ira-
vers des ruelles tortueuses où se dressent
encore quelques maisons du xv'' siècle,
vous arrivez à Noire-Dame de Pitié, bel
édifice en jurande partie de stvle Renais-
sance, enlièremenl construit en granit
et dominé par une tour haute de [irès
de soixante mètres.
L'éylise paroissiale de Balz. placée
sous le vocable de Saint-Guénolc, n'est
pas moins curieuse. Ses parties les ])lus
anciennes sont du xn"siècle. Ici encore,
c'est dans le granit qu'un sculpteur fan-
taisiste a promené son ciseau ; certaines
clefs de voûte des bas cotés, où l'artiste
a entendu exprimer l'horreur des péchés
capitaux, sont d une naïveté amusante.
La haute tour de Saint-Giiénolé. d'un
travail plus sobre que celle du Croisic,
présente un aspect non moins imposant
et plus âpre.
L'église de Balz offre cette particu-
larité que le chevet est incliné pour
figurer la position du Sauveur sur la
croix. Cette disposition se retrouve assez
fréquemment en Bretagne.
Aime/.-vous les églises? On en a mis
partout.
A quelques mètres de Saint-Guénolé,
et dans une direction [Jarallèle, se
dressent les ruines de Notre-Dame du
Mûrier, jolie chapelle du style gothique
llambovant, rendue plusgracieuseencorc
par le charme de la légende qui se rat-
tache à ses origines.
On raconte qu'un chevalier, revenant
de captivité, fut assailli en vue du bourg
de Batz par une tempête épouvantable.
11 allait être englouti |)ar les Ilots, quand
une lumière, placée au milieu d'un
mûrier, lui indiqua lacijteoù l'atlendail
la dame de ses pensées. Il put y ahoriler
sain et sauf et. en souxenir de ce fait
miraculeux, le bon che\'aliei- lit con-
struire, sur le point où le feu lui était
apparu, une chapelle qu'il dédia à Notre-
Dame du ^lùrier.
Ces contes merveilleux abondent dans
la contrée. Je prends celui-là entre mille,
et tout ici est si bien imprégné de rêve,
qu'on est tenté d'ajouter foi aux histoires
de korrigans et de gnomes que, sous le
chaume, on conte à la veillée.
Af l'AYS DKS l'A l.l lilKKS
Quel k'ilcvjiili'lrf la saveur (les tableaux
c|u oll'raient ua;;u(TC encore ees villafres,
(luaiid une foule vêtue des costiniies
(i'autrerois se pressait sous le porche de
ces antiques cfrliscs !
Mais les temps sont changées.
Aujourd'hui, la facilité des comniuni-
calinns. le ser\ice militaire, les jour-
PAI. rniER E.\ COSTIME DE FETE
naux ont porté à tous les vieux usafres
les ])lus terribles cou|)s. Ce n'est plus
f;nère qu'aux jours de {grands mariajres
qu'il est |)ermis d'assister à une exhibi-
tion des anciens cosluuies du pays.
l'^t pourlani (|iril> riaient joli- ers
cn>tnmes ! lU d,'n..l;ncnl cluv. le pidn-
diei- un sens 1res juste dn plttcires([ue et
étaient foil lieiireusenieiit ap])ropriés
aux nécessites de sa profession : d'am])les
culottes de toile nouées au-dessous des
genoux lui facilitaient la marche sur
l'étroit bossis du marais; les bas étaient
de firosse laine blanche, la chaussure de
peau de daim jaune.
Le chapeau de feutre .lux larf;es ailes
a été conservé par beaucoup : il constitue
un excellent préservât if contre les ardeurs
du soleil. L'une de ces ailes est relevée
par une chenille de laine multicolore, et
les cornes — honni .«oit qui mal y pense!
— reçoivent, conformément au protocole
local, une orientation dilférente suivant
que l'homme est marié, veuf ou céliba-
taire.
N'iiiLi (In N\ ndii)llMiie et du |)hi>
ini|)ré\ n.
La veste, écarlate ])oin' les ^ars de
Saille et brune pour ceux de lîatz, reste
eritr iiu\erle par devant et laisse apcr-
leMiir une série de t,'ilets dont les lisières
s'échelonnent sur la poitrine : le premier
est de drap bordé d'une };anse verte, les
autres sont en llanelle blanche. Celle
mode parait bizarre. .\u foiul, rien de
plus rationnel : exposé tout le jour au
>oleil et au vent du marais, le paludier
peut ainsi faire face à tous les caprices
lie la tenipéi-atnre ; il n'a qu'à enlever
iiii a renietlii' un mnnbre de fjilels cor-
respondant aux variations du baromètre.
C'est ti-ès in^a'iiieux, vous voyez.
Un col de chemise lar^'ement évasé el
i;arni de dentelles complète cet accou-
trement à la fois crâne et très pratique.
.l'allais oublier le manteau à l'espa-
;;nole (pie, dans plusieurs villages, les
lunnines se jetti'iit encore sur les épaules
pour assister aux enterrements. Certains
érudits en l'ont remonter l'orifrine au
séjour, problénialicpie d'ailleurs, d'une
colonie es|)af;mile <lans le Jiays de Hatz.
\ ous i-omprencz (|ne là où les hommes
s'habillent avec un pareil faste, les
femmes ne sauraient être portées à la
simplitité.
An-si la paludière a le {;oùt des
nuance.- \ i\ es et des étolfes som]ltueUses :
cotilhni de ilrap violet on cramoisi,
larf;es manches d'éloll'e écarlate, bas de
laine l'ou^e à fourchettes d'un Ion clair,
s<ndiers de velours vert ou nianve : tel
est le costume de gala.
Mais c'est surtout le tablier qui
constitue le critérium de la véritable
éléfîauce : il est de moire jaune, verte
ou mau\e, et snrnmnté d'un plastron
Af PAYS DKS l'AI.lDlKHS
i-if:i(le II unie tic j);issenienleries dorées.
('l'He cuirasse est d une }jrAce coiiles-
l;iblc; mais elle donne aux femnies une
[iliYsiononiie très curieuse et je ne sais
quoi de raide et de {guindé qu'on trouve
dans les portraits des primitifs.
Un fait à noter, dans l'habillement
des paludiers, c est l'appropriation du
vêtement aux diver.ses circonstances de
la vi(>. Ain>i que 1 homme, la femme
avec une certaine ^^ravité du visage
commune à pres(|ue tous les jjens de la
presqu ile. Toute 1 expression de cette
coill'e est dans les brides, lesquelles se
nouent différemment, suivant la position
sociale. Les veuves ne les nouent pas du
tout. Pour(|uoi? Il y a tant de moulins
et un vent si perlide sur la côte !
\'ous le voyez, toujours le symbolisme.
La vérité m'oblifr*" «' reconnaître que
U X E NOCE D ]
P A Lf D I E R S
DE B A T Z
]3ossède un manteau d'une étoffe et
d une coupe spéciales pour les cérémo-
nies funèbres. C est une sorte de cape à
long^s poils rappelant les peaux de mou-
tons et qu'on désif;'ne sous le nom de
■i loulou ».
Le loulou est également le vêtement
des relevailles. Mais alors, au lieu d être
noir comme pour les funérailles, on le
porte de couleur verte — est-ce un signe
d'espérance? — On en rencontre parfois
de bleus.
La coilfe aussi est significative, la pe-
tite coiffe à pignon dont le bourrelet en
forme de diadème s harmonise si bien
ces somptueux costumes sont de jour en
jour plus délaissés. .\ part quelques vieil-
lards attachés aux antiques traditions,
les paludiers tendent de plus en plus à
s'habiller comme les cultivateurs d'.As-
nières et c'est seulement aux jours de
grands mariages qu'ils sortent de l'ar-
moire à gâteaux les riches habits qui
furent la gloire de tant de générations.
Si quelque artiste épris de pittoresque
veut s'offrir à son heure le spectacle des
anciens costumes, il doit s'adresser à des
professionnels, qui lui donneront pour
quarante sous d'illusion — c'est un prix
fait.
AT l'AYS lli:S l'Al.lDl i;il;
( ) ! ri\ ilisiilidii, \in\n ti-~ cmips I
l.;i |>ur>'lt'' ilu lv|i>> pi'iiiiilir ii';i poiiil
t'it- s;iiis soiillVir, cllo ;iiis>i. de hi i-nn-
.slrucliiiri (les voies forivcs.
l'iuirliiiil, >i 11' |),ilii(lii'i' (1 ;iiiiniir<rhni
eiii|)iiiiil(' iiu\ cciilro (Hi\ii('r> liMii's
iiiixlcs cl leurs (i|)inii)ns ])i>liliqiios, il
l'Iuiisil ciicuiv f,^(!'iiéi;ilcnienl s.i IVinme
|)arnii les lilles dp son lianiiMU. cl mir'Hii
(•(l'aiijier n'oscrail sdUicitcr la iiiaiii de
i-os dpriiicTPs.
De là, des lionioiiyniips 1res curieuses.
A Saille, |iar pxeni|)le, I un des ])lus
},'ros bourgs du |>avs, sur neuf eenls
habitants inseril- lois du dernier recpiise-
nipnl, deu\ cents rcpnndput au nom de
Macé. (]oiiuiienl se reconnaître parmi
celte |)léiade de Macé? l'"f>rce a été de
i-ecourir aux sobrit|uels. 1/uu d eux est
devenu Macé le J'cre de famille, l'autre
Macé Préfet, ou bien Macé Grospoil, et
ainsi de suite, et peu à |)en , f;ràce à
I usaf,^e, le sobiiquel s'est substitué au
nom palronymicpie; c est ainsi (pi'on dit
la \ aclie à (iro-ipoil, Icochon du Préfet.
Si on l'euillelait les ref;isti'es de l'élal
ci\il. on ne Iromerait ])as plus d'iuie
dizaine de noms de l'amilles pour une
cincpianlaine de \illaj;es constiluanl le
pays de lîalz.
I'3t, nialfjré litul. la iMce est restée
saine. A'oilà île (pioi déconceiler les
adversairps des unions consanguines I
.\ cette po|)idalion éprise du pittoi-ps-
(pie, il l'allail un mobilier en rap])ort
avec le faste du cosinme. (]elui-ci pré-
sente cllecti\emenl un cai-aclèi'p très
|)articnlie['. encore cpie la i-a|)acité des
loiii-isles, amis du bric-à-brac, en ail
gravement compromis l'unité.
l'hltrons dans une chaumière (pii,
exiéripuremeni, ne se dislingue en rien
(h'S habitations rencontrées dans la plu-
part di's \ illages «le l'"rance.
I,à encoi'e, ce ipii frappe avant tout,
c'est la pi'édominance des couleurs vives.
.\insi, parliculai'ilé bizarre, Ions les
meubles soiil rouges, de ce rouge sang
de boiif habilupllemeul réservé à la
dc'coration des boiu'heries. Ilinige, l'ai--
nioire à gâteaux aux pi>rles ornées de
riches scnipini-es : rougi', la table Louis
XII 1 dont les j)ieds à balustres ou à
torses sont souvent d'un fort joli tra-
vail. Hougp aussi, le lit à c|ueuouillps
cpie snrmrnilp un dais, foi-mé de balda-
cpiins d'élollp verte, sur laquelle comenl
tles arabesques de soie jaune d un ellel
très ilécoralif.
(^p lit pst un vi-ai mouinuent. Il com-
porte nombre de matelas, dont le dei-uier
atteint, à peu de chose près, la haulcm-
du plafond. (Comment arrivp-t-ori jus-
tpi'au faîte? .Myslèi-e et gymuasiicpip. I,e
\a>le rollie placé ilevaul chaipie lit,
facilite, il est vrai, rasceiision dans mie
cerlaiiie mesure.
\oilà. nie ilirez-x'oiis . un luxe île
matelas tpii doit iieser bien lourdement
sur le budget du paludier. Dévoilons la
su])prcherie : pour les cnudies infé-
rieures, on substitue le plus souvent
quelques rangées de fagots aux lits de
|)lume. L'idée est ingénieuse, mais on
tremble en songeant au.x inconvénienis
d'une literie si éminemment combus-
tible dans l'hypothèse d'un incendip.
lùilîn, il y a 1p vaisselier. (îéuérale-
nipiit sans intérêt comme meidile, il a
contenu et coulient (pielquefois encore
de belles pièces, trop rarement intactes,
il est \rai.
(lii esl I l'poqne où le collectionneur y
faisait lies trouvailles? Les temps hé-
roïques ne sont plus. C'est vainemeul
qu'on y chercherait aujourd'hui quel-
qu'un de ces plats de vieux Chine olferls
par les marins. Les fines assiettes de
Delft ])olychrome ont pris, pour la |)lu-
part, le chemin dp Paris, ainsi que les
vieux Nevers semés de naïves allégories
pI dont les mariniers de la Loire eiiii-
chissaieut les vaisseliers.
Çà et là, \'ous aperce\rez, générale-
ment à létal de débris, des urnes d'un
beau galbp on dps plats liiipiiienl godroii-
nés qui, par le coloris et la forme, \ ous
parallronl de iiroveiiance italienne, t^-
sont des |)ièccs de vieux ('roisic, d'un
sentiment italien, en eirel, la fabriipie dn
Croisic ayant été fondée jiar un niaiiro
céramiste venu d'au delà (.les .\lpes.
AU l'AV
l)i;S l'AI.l DIKUS
Les vieux Injoiix se IViiil égalemenl
raies : croix. liaf;iies el •■ Saints-Esprits ■>
siiiit presque tous passés daus la vitrine
(lu revendeur. Désertion refjreltable, ils
s'harmonisaient heureusement a\ec la
soni]jtuosité des costumes.
iJoil-on ei>nc-lure mniutenani de te
tableau huit soil |îeu sondire. ipie Inul
pilloresque a disparu de celte presc|u'ile?
Non. .\ défaut daulre chose, la nature
profond entouré de petites di^'ue
bossis , construites avec la boue
marais. C'est dans ces bassins
s'ell'cctuc la récolte. L'opération
curieuse à suivre, et bon uondir
baij;neurs s'attardent à regartler le j
(lier écrémant ses (cillels à l'aide
i-àlean de bois à lonu manche a]
nible.
(^•uand. par suite dune évapoi',-
ipie
est
e de
[lalu-
d nu
même de sa culture lui assure un carac-
tère d'une étranf,'eté saisissante.
Situés le plus souvent à quelques
kilomètres de la côte, les marais sont
alimentés par des étiers qui conduisent
l'eau jusqu'à des réservoirs appelés va-
sières. dans lesquels celle-ci est intro-
duite au moyen de vannes ou cuits.
Là. une partie de cette eau s'évapore
sous l'action du soleil, le reste est diri<;é
dans des chauiroirs désignés sous le nom
de cahiers et, par une série de canaux et
de fares destinés à favoriser l'évapora-
tion. amené ensuite dans 1 œillel.
C'est là que s'opère la cristallisation.
L'œillet est une sorte de bassin peu
l)r(donfrée, l'eau de r(eillet es! jiarvenue
à Ti" de saturation, il n'y a plus qu'à
racler cette mince couche liquide.
On amène d'abord le sel blanc ou sel
de crème; c'est, en effet, une sorte de
crème léf^èrement teintée de rose qui se
forme à la surface de l'eau dans les
ang-les des œillets lorsque le temps est
chaud et le ciel découvert: les femmes
sont plus spécialement charj^ées de l'en-
lever et elles procèdent à cette besojine
au moyen de pelles en bois, de forme
plate, dites n lousses à sel blanc ■■.
Cette première opération faite, on
procède à l'enlèvement du se) yris. C'est
ce dernier qui constitue la véritable
Al l'AVS IH:S l'AI.l 1)I1•;U^
ricliessp du |):i\s. Son cxlriiclioii psi
(li'licale. et I iirl du paliKlifr consisle un
un ri-rliiiii loin- de main qui permet d'en-
lever le sel sans attaquer la couche de
vase accumulée au fond de rieillel et en
lui faisant subir une sorte de lava^'e.
I,e sel, une l'ois retiré, est déposé sur
(le |ielits rernf;es cii"culaii-es |)lacés à
l'intersection des bossis et (|u un appelle,
là-bas, (les ladurés.
l)es femmes l'enlèvent plus lard et le
transportent dans des qèdcs ou vasques
de bois d'une l'orme très fjracieuse, et
(pi'elles portent sur la lèle. L'adresse de
ces |)orleuses est surprenante : elles
cciurenl sur les bossis, jamiies nues, la
jupe relevée jusqu'aux f,'enoux, s"ar-
rélenl. iep;irlent el se croisent sur l'étroit
sentier, sans que jamais leur fardeau
tombe. Les f,'èdes sont ensuite vidées
sur les Iremels, larfjes plates-formes
réservées à peu de dislance des u'illets,
el on édifie .ivec le sel des muions cpii
alteifjneni parfois la hauteur de trois ou
(piaire mètres, et au faite destpiels ou
parvient par des sentiers en labyi-inthe.
La récolte y sé|ciiiinc |ii>(praM jour où
on l'ensache.
Kl la pluie? me .lirr/-\ ,,u>. ,\\ec le
ri-j,'imr plu\iiii\ liidiilui'l ,iu\ provinces
de l'Ouest, voilà des |iyraniuie> bieii
con)promises.
Hélas! fiui, le déchet est énorme, .\nssi
ne laisse-l-on séjourner que fort peu le
sel ù ini sur le marais. L'avilissement
des prix roblif,'e-l-il à ajourner la vente,
le paludier prali(]ue l'opération du chtius-
■sage. qui consiste à
i-ecouvi-ir le sel d'une
épaisse couche d'ar-
•rile : on obtient de
cette manière ce que.
dans le pays, on ap-
pelle ilc'> muions d'a-
iiiii.s ; le produit ainsi
|)rolé^é est encore
sujet à un déciiet con-
sidérable un tiers
pour une période de
cinq années . L opé-
ration, néanmoins, est
souvent fort avanta-
jfeuse, el heureux le
|)aludier assez riche
pour attendre (pie la
hausse se produise.
'■ ^'^'^- N oubliez pas, eu
cIVcl. que les prix
oscillent ciihc luiil cl soixante francs.
(]e dernier jirix a même été éxception-
nellemeul dépassé. (Four plus de clarté,
nous raisonnons ici par tonnes. Dans la
presqu'de fjuérandaisc le sel se vend au
niuid — 3000 kilos.
\'oilà pour le côté cullural.
Mais, avant d'être livre à la consom-
uiatioii, le produit cluil >ul)ii' nue prépa-
ration indushiellc.
\'n\iv CCS liaulo cluMiiinées que sur-
uioule joui- el nuil un panache de
fuiuée : elles apparliennenl à de^ rafli-
neries de sel.
(^est là qu'en lin de saison Inus les
chariots de la réfjion viennent apporter
le sel.
lue partie de celui-ci est simplement
lavé, c'est-à-dire déf;af,'é de la boue el
des impuretés de toutes sortes que l'ex-
traction y a mélaufrées. Pour cela, on
le l'ail circuler dans des canaux de bois
i-emplis d'eau s.ilurée. l'ue série de firu-
Al' l'A^s i)i:s l'A i.ri)ii:ii;
fjpurs ol (le l;ivc'urs le conciissi'iit c'. le
iieUoient; oiiiiii, il parvient à 1 étuve,
iloii il sort à l'état de « p^ros sel h, pro-
pre à la préparation des conserves et
aux iisaf;es de la cuisine.
Le produit qui lif^ure sur \os tables a
subi un traitement plus ((luiplel ; c est
du sel rafliné. Ihi l'ohlicnl de la ma-
luère suivante :
1) imuieuses cuxes nii''lallic[ues, rem-
plies d'eau titrant 5" au pèse-sel. jouent
le rôle de marais artificiels. A l'action
du soleil se substitue celle de fourneaux,
qui en portent la température jusqu à
lOH". L'évaporatiiui est ainsi lrè«; ra|)itle.
I.e peu de liquide qui subsiste ccuisliluc
les eaux-mères, aujourd'hui si en ra\<Mn'
pour le traitement de certaines mala-
dies. Le résidu est un sel blanc d une
Irlande liuesse, surtout depuis que les
ral'tineries du pays ont adopté lafjitateur
perl'ectinnné en usa^e dans les usines de
l'Kst.
I>es usines de lEst ! \ Hilà la constante
préoccupation des raffineurs de lOuest.
Mieux outillées, plus résolument en-
trées dans la voie du proijrès, exemptes
surtout des aléas que le caprice des sai-
sons impose au sel marin, ces usines
jouissent d'une situation priviléf;iée.
Heureusement le sel marin est snpé-
l'ieur au sel de mines pour bon nombre
d'usag'es, à preuve que certaines indus-
tries n'hésitent pas à lui donner la prt'^-
l'érence, en dépit d'un écart de prix
souvent très sensible.
Quoi qu il en soit, la situation de la
culture salicole dans lOuest est aujour-
d'hui assez jirécaire.
11 n'en a pas toujours été de même.
Pendant la première moitié de ce siè-
cle, cette culture fut prospère. Elle fai-
sait vivre alors près de cinquante mille
familles — en comptant les professions
connexes — et occupait une superficie
évaluée à seize mille hectares. Le prix
moyen de 1 hectare était alors de 5 à
600Ô francs, représentant un revenu de
7 à 8 pour 100.
La moitié de la consommation inté-
rieure était alimentée par les salines de
r()nest. Des caboteurs dn l'iinlif;urn el
du (^roisic portaient le sel sur tous les
points du liltoial. de Bayomie à Dnn-
kerque.
Bii'U plus, nous étions exportateurs.
L .Vu^leteri-e <•! la Norvèfje s'approvi-
sionnaient chez nous. Des nsiiu's se
construisirent vers IS.VJ et linduslrie
FEMME DU BOURI
DE B ATZ
du raffinafje donna des bénéfices consi-
dérables. Cette période de prospérité
prit fin vers 1848.
A cette époque, l'.Anfjlelerre trou\anl
à s'approvisionner de sels indig-ènes,
déserta le marché français. La Norvèg^e
en fit autant bientôt, r.\n',deterre et
l'Espagne lui olfrant des cours plus
abordables.
Lu débouché important nous restait :
la pèche à la morue.
i)i:s i'Ai.ri)ii;itr
.M:ii>, lie c-0 côlt', une nouvelle décep-
tion oliiil réservée à nos provinces de
rOnesl. Une loi du "J4 novembre 1848,
connue sous lenipire de préoccupa lions
poliliipies, supprima, pour nos arma-
lein-s, I dhlifialion de s"a[)provisionncr
de sels IVançais. Moveini:int nu droit
d'importation illusoire, cl ninnc sans
aucun (Iniit |iiiin' I l-hiiidc, ils purent
<leniaiidi-i- aux nKirtliés i'tran"ei's les
^in^JL^
lui ])i'oduil d'un maniement ]>lus souple.
La récolle de sel marin se troiive-l-elle
ahondanle, lliist vend à bas prix sur les
marchés de l'Ouest, quille à s'indemni-
ser de ce sacrilice sur les points où
aiiciiiie concurrence n'est à craindre.
.Aujourd'hui le syndical des Sels de l'Ksl
a cessé d'exister. Mais ce fait n'est pas
de natiiio ;i iiiodilicr i^i situation fâcheuse
dfs siiliiic- lie l't liiest. j-^i elle!, il a ixnir
coiiséi(ueiKe dans le
présent de jeter sur le
marché du sel au |ïrix
<lr lut le de |--> fr. H't
et 1- Ir. .')ll, ce cpii
représente à peine le
remboursement des
droits et frais acces-
sciircs; tandis ([uc,
(l.iiis un a\enir pro-
chain, toutes les usines
serf>nl forcément ra-
chetées par l'un des
concurrents nctnels,
tpii n'aura qu'à dicter
w^*-IÈ=
quantités énormes nécessaires à leurs
salaisons. Le résultat fut désastreux.
Lisez les statistiques el, pour ne citer
qu'un exemple, vous verre/qu'en 1887,
sur deux cents bateaux armés dans nos
ports pour la |)éclie à la morue, six
scnlemenl se sont a|)provisionnés en
l'raiice.
Tout sembla conspirer contre celle
mallleiireiise industrie. La coin iitriMiii"
des sels de nulles vint encore a\ ilir la
valeur de la propriété salicole (huis nos
|)roviiico de I Ouest.
Lt la lutte se présente diiiis des itut-
dilioiis flirt iiié;;ales.
Les salines de l'I^sl oui Imi-lenips
formé une puissante assucialion rele-
vant d'une direction unique el opérant,
par la force des choses, dans des condi-
tions plus faxoiables (|ue les marais de
l'Ouest, .\neiine crainte, ici, île voir la
matière première faire défaut; par suite
la piissibilili- d'opérer à (.'oup sur. a\('c
Le paludier, je le
ré|)ète, se trouve dans
une >iluallon d'infériorité déiilin-able.
Il est, lui. à la iiieiii di's éléments : que
raiinée suit pitn ieiise, la récolte est
nulle, el comme le sel constitue sou
unique ivssource, son absence entraîne
la misère.
Il faut coiisiilérer. d allli'iii>. que le
paludier de la rive droite de la Loire est
(le beaucoii]) moins favorisé que c-elui de
la (niarente-Inférienre el de la \'endée.
î Tandis cpie ce dernier joint à la cnl-
! Iiire des marais une exploitation ajfricole
jilusiiii iniiiri> iiiipurlaiile. Il- premier n'a
poiiil iraiilre n'>MiiiiTr que le sel; car
ses saliiir>. -iliiiTs siir di's lerr.iiiis d'al-
lii\icin, iir --,,iil alliées à aucune terre
j arable.
I De plus, la rareté, sur le marais, des
roules praticables aux chariots. oblif;e
1 encore aujourd'hui, sur beaucoup de
points, le saunier à eirecliier ses trans-
ports à dos de niiilel.
(1 est en considération de cette silu.i-
AT PAYS DKS l'AUDlKltS
lion (K'l"iivoi-;il)l(> ([lie le lisi' ;i lonjjlemps
iucordi' aux |)alii<liiMs de la l.oire-IiilV'-
lieure et du .Moil)iliaii le hiMiclice du sel
dil de lro(/ue.
Eu vertu d'une loi aussi patei'uelle
(|u'iu.i;éuieuse, une eertaiue quanlité de
sel, exemple de (cuis droits, était abau-
dcuuiée à chacpie cultivateur. Cette quan-
tité était lixée à raison de lOtl kilos par
télé. Chaeun des membres de sa lannile
son ti'a\ail. li' piiliidlei- <cimmenva à dé-
sertei- le maj-ais. .\uiiini-d'hui, il n'y a
plus f;iiére que les vieux pour consentir
a rex|)loiter. Les ehaulicrs de la Loire,
les l'orges de Trifjnae attirent tous les
éléments jeunes |)ar l'appât de salaires
moins incertains et plus en ra|)port avec
les exij;ences du tra\ailleur moderne.
L'immense déveloi)|)enient iiris eu ces
deriuèr(
stations
r I. K V F, M K NT m
tra\adlanl a\ee lui au marais jouissait
de la même laveur.
En revanche, les bénéficiaires étaient
astreints à exporter ce sel à dos de mu-
let, et à le lro(fuer contre des céréales
d un prix équivalent.
La loi, par ce moyen, assurait en
même temps la li\raison des sels et la
subsistance des sauniers.
Malheureusement, cet état de choses
dura peu. Une loi du 17juin 1840 porta
une première atteinte à la franchise du
sel de troque, et cette allocation, après
axdir subi des réductions successives,
lut tléfinitivement supprimée.
Cette mesure eut des conséquences
déplorables. Xe pou\aut plus vivre de
néaires delà ci'ite, est encore m'mu enle-
ver bien des bras à la culliu-e du sel.
Des chalets innombraldes et de vastes
hôtels se construisent chaque année au
Poulif;:uen, à la Baule, à Pornichet et à
Sainte-^Lar-fuerile ; rentrepreneur ne
demande qu à embaucher et le jeune
paludier qu à abandonner le râble pour
le l'abot ou la truelle.
H i'aut avouer, du reste, (pu^ rai-eiiieul
culture l'ut moins rémunératiice que
celle de nos marais salants.
tu paludier, avec deux aides, exploite
environ quarante œillets ])roduisant. en
moyenne, 40 tonnes de sel.
-Au temps de prospérité relative, c est-
à-dire avant 1848, le salaire du cultiva-
AT l'AVs i>i:s i'Ai.ri)ii:it:
ti'iir tompiTMKiil : I" le quart de la ré-
idIIc: '!' le sol blanc: ,■<" le sel de (roque,
représeiilaiil tin lotal de ii(» francs, si
ion raisonne sur le prix de 2.5 francs
])ar tonne, (|ui peut être c-onsidéré
<-oninie la nioyeinie tl alors.
lùanl donné que son travail n excé-
dait pas cent cinquante jours, son salaii'c
ressortait à '2 l'r. .')0 et celui de ses aides
;i .")(! eeiiliines par Jour.
I.e pniprirlnire. lui. relii'ail ."> pour
l(M( (le ^a propi-iélé. I
Toiil cela H a\ait rieii d excessif. (
.Apres la loi de 184S. le salaire du palu-
<lier tomba jusqn à cinqiianle centimes!
Quant au |)i-opriétaire, les frais d e\-
|)loitation et 1 iui[)ôl absorbaieni sou\ iNit
la totalité de son revenu.
Aujourd hui, la situation n'est |ias
sensiblement meilleure. Bien (pie Icui-
cliaiil poiu- sa pai-l le tiei's et sonveiil la !
moitié de la récolte, l'ouxTier paludier
ne lrou\'e pas toujours dans le ti-a\ail
(pii enricliissait ses ancêtres, un salaire
lui pei-me(t:irit de \i\re.
|)e son r('ilé. le pro|)i-iélaire s'eslinK»
souvent heureux s il louche un rexciiii
net lie I pour Klll.
(Jii.inl a riiiduslrie du rallina-e. elle
<'st cliacpie jour plus menacée.
Il y a, de pins, chez les producteur-
<!e lOuesl. un niautpie d or^'anisation
déplorable, (^luelipies |)ropriétaires avi-
sés essayèrent de constituer un s\ iidical. '
mais ra])atliie du [)lns j^rand nombre a 1
fait échouer la tentative. Et |)ourtaut il
est hr)rs de doute que les tendances in-
dividualistes dc's (hlenleurs de marais
sont |)(uir eux la principale cause d'im-
puissance.
Dès rannée 1S7.'), ruii des hommes
{|ni coiinaissenl h- mieux la qiieslioii,
.M. I.orieiix, iris|)ecleiir i;eiieral des
mines, sif,'nalall di'-ja le remède : •■ Tons
les elIVirts. disiit-il, doivent tendre à
iTcou^llliier entre les mêmes mains
l'iiiiile (le la saline, d.uil le morcellemeut
s (ipj)ose à loni proférés. .
Sa voix ne fut pas entendue.
.Alljoui-d'hni, l'abseuci' de lonle action
co||cc|i\c, jointe a la concnrr<'nce du sel
de mine, a délerniiné un avilissement
des ])rix (pii ])arail sans remède. .Mors
que les vieux du pays se souviennent
d'avoir vu le sel à 60 francs, les statis-
tiques des dix dernières années font res-
sortir |)our rensemblc de la prescpi'ile
fjuérandaise un |)rix moyen de 'H) fi-. (>()
la t(mne pour une |)ro<luction moyenne
(le •2f)S(MM)00 kilofjrammes. Kucore cette
moyeime jiarait-elle destiiiéi' .'i lli''ehir.
l'oiir l'atteindre, il faudrait rcMiir le
cours de i() francs. Or. laccroisscnienl
de la production de l'Kst ne permet pas
d es])érer que le ]>rix de 'M) francs soit
jamais dépassé.
La situation des salines de lOuest est.
on le voit, très compromise. Maljrré cela,
les charf^es liscales qui les ^^rèveiil n'ont
pas été réduites. Bien qu'ayant subi une
(le|)réciation de près de 80 pour KM», les
marais salants sont cotés à la contribu-
tion foncière sur la ba'se des meilleures
terres labourables; ceci en vertu d'un
décret de 1810 et dune loi de 18i(t. l':t
il se trouve des ^'ens pour oser dire ipie
notre léfjislation est instable I
Particularité curieuse: c'est un indus-
triel de ri'"sl i|iil donna à la culture ilu
sel marin dans lOuesl l'impulsion qui
lonf;lenips la rendit si prospère.
V.w 18;J2, un honune dont le nom
mérite d'être noté, parce qu'il fut un
créateur. M. Benoit, (piitta Salins, sa
ville natale, pour se lixer au l'oulij;uen,
alors simple bourfjade vi\ant surtout du
jiroduit do la ])êche.
.Avec unofirande sûreté de coup d'ieil,
il avait c(uupris tout de suite le parti à
tirer des ressources do ce Jiays, H résolut
de les mettre en leinro.
Sur ses conseils, les coudlli(Uis de la
pi-odneliou furent rapidement amélio-
rées; aux routines trop lonj;tomps sui-
vies succédèrent (riioureuses initiatives.
.Min d'alVranehir le jiays de tout con-
C(Mirs élrau.L;er, M. HoikmI le pourvut de
moveiis iiidiisiriels (pii lui man(|naient.
Va\ peu de temps, trois usines fiu'enl
C(Uistruites sur divei-s points de la ci'ite.
Ce développement de la production né-
ees-ilailenou\ eaux debiuiche^. .M. Benoit
Al' l'AVS DKS l' A l.l I)li:U:
aclKlii iiiiL' pelile llolle, el cesl de celle
o|i(>([ue que claie la prospérité relative
(lu port du Houliyiioii, mi idnii-dciil
;u-tuelleiiu-nl , outre le^- l)iilcau\ de
])èelie, un nombre inipurlaul de iai)o-
teiirs.
I.:i niorl de eet liiuiinie d iinliMli\e
ne (.■(uiipniniit |ia> le ^ne^■l■^ ik' mhi
<eu\i'e.
Ses lil.- la eonlinuèrent di^iienienl .
été le créatcui-, dunl il était resté le
père. Kl si j'ai eru devoir, dans ce lai)leau
de la prescpiile j^uérandaise, esquisser
la lif;ure de ce véritable homme de bien,
e est ipie sou iioni est étroitement lié à
l'histoire de l'industrie salieole dans la
réfjion de l'Ouest.
\'oil;i pent-éli-e de bien longues pa-jes
consacrées au\ |ielils crislaux blancs
dont (piel(|ue> pincées lii:urenl sur nos
I. E M A R .\ I .s E \ T r. K I. E r o r I. I G r l'.
ET G r f: U A -N" D E
I.'ainé r-iutoul. M. Jules Benoit, l'ut
jiendanl quarante ans la providence de
ce |.avs.
Flnlanthrnpe éclairé." il ne se crut |ias
le droit de consacrer toute sou activité
à l'entreprise industrielle que lui avait
léj,'uée son père. Son ambition était plus
haute: améliorer le sort des tra\'ailleurs.
élever leur niveau moral par la dillusion
des idées de progrès, telle fut sa préoc-
cupation. Pour atteindre son but, il ne
ménagea ni son temps, ni sa peine.
Maire du Pouliguen pendant près d'un
demi-siècle, il consacra tous ses etîorts
au bien de cette commune, dont il avait
tables à manger. (Ju'oi\ ne >'\ méprenne
pas : le sel est un [)ri>duil île première
nécessité. Son rôle dans l'alimentation
n'est pas moins indispensable que celui,
du pain et de l'eau.
Le fisc, avec sa clair\ ovance habi-
tuelle, l'a compris et. à toute épuipie.
il a su l'aire des .. petits cristaux blancs ".
une ressource précieuse pour le Trésor.
L'impôt qui frappe le sel a joué un
rôle dans notre histoire. Son recouvre-
ment a causé bien des révoltes, entraîné
bien des répressions, el le seul mot de
g-abelle évoque le souvenir d'abus sans
nombre el d'exactions fort reiiretlables.
AT PAYS l)i:S l'A llDlKli;
Sii|)|)rimé il fliiititie révolution, cel
iinpol iulùètre bientôl rcliil)li. Quoi qu'il
en soil, nous sommes loin du temps où
oliiiquf citoyen devait consommer an-
nuellement une quantité déterminée de
sel ;i prendre dans les jrreniers dn roi.
Uéduile an rôle de simple taxe de con-
s(iiiniiali<iii, l'ancienne -jabelle n'a pas
mi caractère plus vexatoire que les
aulr^'s imp<'>ts dont sont l'rap[)és tous les
nhjels de première nécessité.
I.a loi exonère même de tout impolies
sels destinés à certains usa^-es déterminés.
comporte. Le maire de la c<iiunuiue
délivre aux intéressés un ccrtilical dont
nous donnons ci-dessous la formule,
et celle pièce est remise aux a-.'ents de
la douane en présence destpiels s'opère
la dénaturation.
(]ar ])<nn" rendre le])rodnit livré franc
de droits. inipi'u])re à la consommation,
la loi exij^e cpi il soil dénaturé par
l'addition de matières étranjrères. telles
(pie l'absinlhe, le tourteau de sésame ou
d'arachide, etc.. anvipiels on mêle â
petite dose <ln pemxvde île fer.
CEHTIFICAT l'OTH O II T E M II DES S i; I, S Iil. >' A T U II H S EXEMPTS I» IMPOT
P O U II I. " A ' i II I C U I. T U II E
(p.ir qiiiiitîti- (le 500 kiloprammes et ou-4les3U5>
Le maire de lu commune de ctnlnn de
(lépnrtemenl de cerli/ie (jiie M. esl agri-
cnlleur noiirrhseiif dans celle commune, (/n'il 1/ erploile hectares de
terre, y nourrit Iclrs de hélitil el ijue son crploilnlion nri'essile une
(/unnlilé de l^ilogrummes de sels (U'iiatiiivs,
.\oin. — l^o>; quantités d'iisctares, rlc têtes de bétail et de sel tloiveiit être 6erlte.s en toutes lettres.
L'af^riciiilnre, ncilamnienl. ipii en cmi- l.e inoiihnil des droils excédant la
somme diinporlanles quantités, échappe valeur du prodiiil. leur snpjiression \'ul-
aux exif;ences dn lise. ^'arise siiif^ulièrement les emplois a^ri-
(>n enijdoie le sel à la l'eniie, soit coles dn sel el, sans nuire aux inléréls
comme en^'rais, mais raienieiil. suil ihi Trésor, constitue pour l'éleveur un
comme condimeni pour 1 aliineiitallnii ]Heeieux a\anla;;e.
du bétail. Les ruminants en sont friands I.a valeur iMlrin~iM|ne dn sel esl, en
et la salaison des fourraî.jes se pralitpie ellcl. lir> niiiiliu;'. Ic> iiiliailles de In
assez généralement La dose esl environ terre el les Mois de la mer i-onliennenl
de 1(1 pour KHI. On \oit dans certaines des stocks de chlorure de sodinni ipii ne
élables, lixés an râtelier, des rouleaux sont pas près délre épuisés,
de sel a;;f;'loniéré où les bestiaux aiment Lt niainlenanl. ipielle surprise nous
à pi'iimener leur lanf;ue, ce (pii constitue ré-crv e l'aM-nir? La iniiie arriv era-l-elle
pour ra|ipi-lil iiii précieux sliiiHilaiil . à liier deliiiiliv CMienl le marais? ,Ie me
(^iiiiiiiM (■•Ile exemption d'inipiM pniii- plai> a n'en rien croire, car j'ai une pré-
rail Diixiii- la pnilc à la fiaiiilc. on a du férence d'arlisie pour celle rianle culture
l'enloniir d'iiii corléi^f de pirraMlidii-. des paludiers bretons, .-i pilloresqiie, si
Quiconipie \eiil en bénelicier dnil. poélitpie même, à ci'ilé de riMilii>lrie
axant (oui. jnslilier de sa ipialilé d'aj,'ri- sonlerraine du sel ;,'eniine.
culleur el faire connailre le nombre de
léles de bétail cpie son expluilalinn On. li 11 1 11 \ 1 n- 1. M .1 \ 11 m i.ii 1:.
WKK WIIJ.I1-: WINKI1-;
Son vnii nom i'tail : lVi\i\iil \\'illiiini
\\"illi;ini5 ; il rama>sa k's autres dans un
livre tle contes cl ce fui l'annihilalinn
lies noms léfîilimes et chrétiens. \.';ii/ah
«le sa mère l'appelait \\\\\\e-Baha, mais
comme il ne Taisait jamais la moindre
attention à ce que disait \'t>i/;ih, ses
décisions ne comptaient pas.
Son père était le colonel du 11)5'' et
aussitôt que ^^'ee Willie ^^'inkie fut
d'âge à comprendre ce que signifiait
•• la discipline militaire ■>, le colonel
^^'illiams l'y soumit. 11 n'y avait pas
d autre manière de venir à bout de l'en-
fant. Quand il était sage pendant une
semaine, il recevait la paye de bonne
conduite et quand il était méchant, on
le privait de son galon. Généralement,
il n'était pas sage, car l'Inde olfre aux
petits êtres de six ans bien des occasions
de mal faire.
Les enfants n'aiment pas la familiarité
des étrangers et ^\'oe W'illie ^^'inkie était
très susceptible à cet endroit. Quand une
fois il acceptait une nouvelle connais-
sance, il daignait rompre gracieusement
la glace. Il accepta Brandis, oflicier
subalterne du 11)5'', à première vue.
Brandis prenait le thé chez le colonel,
lorsque ^^'ee ^^'illie ^^'inkie entra, por-
tant fièrement le galon de bonne con-
duite pour n avoir pas poursuivi les
poules autour de lenclos. 11 examina
gravement Brandis pendant dix minutes
au moins, puis exprima son opinion.
— Vous me plaisez, dit-il lentement,
en descendant de sa chaise et s appro-
chant de Brandis : \'ous me plaisez; ze
vous appellerai Coppy, à cause de vos
ceveux! Ça vous enuuie-t-il d être appelé
Coppy"? C'est à cause de vos ceveux
rouzes, vous savez.
C'était là une des plus embarrassantes
singularités de \\'ee Willie Winkie. Il
dévisageait un étranger pendant quelque
temps et puis, sans avertissement ni
explication, lui donnait un nom. Et le
nom restait. Aucune punition réglemen-
IX. — T.
taire ne [)i>uvait guérir \\'ee Willie
W inkie île cette habitude. Lu jour, il
perdit sou galon de boinic coniluite pour
avoir baptisé la femme de l'iulendanl du
nom de Pobs, mais rien de ce que le
ctilonel put faire n'empêcha le canton-
nement d'adopter le sobriquet et M""^ Col-
len demeura M""' o Pobs •> jusqu'à la tin
de son séjour. Brandis fut donc baptisé
Coppy et. eu conséquence, gagna dans
l'estime du régiment.
Si ^^'ee \\ illie \\ inkie s'intéressait à
quelqu'un, l'heureux homme était envié
par le mess aussi bien que par le simple
soldat. Et à cette envie ne se mêlait pas
l'ombre de calcul.
Le lils du colonel était idolâtré et ne
le devait qu'à ses propres mérites. Cepen-
dant W'ee Willie Winkie n'était pas tou-
jours charmant.
Son visage était perpétuellement cou-
vert de taches de rousseur et ses jambes
invariablement égratignées, et malgré
les remontrances et presque les larmes
de sa mère, il avait insisté pour que l'on
coupât ses long'ues boucles dorées, à la
mode militaire. " Ze veux que mes
ceveux soient coupés comme ceux du
sergent Tummilo ", avait dit ^\'ee Willie
Winkie et le père consentant, le sacri-
lice avait été consommé.
Trois semaines après avoir dévolu son
aU'eclion sur le lieutenant Brandis, désor-
mais appelé " Coppy » par abréviation,
la destinée voulut que Wee Willie
A\ inkie vit des choses étranges qui
dépassaient son intelligence.
Coppy lui rendait son all'ection avec
usure. Coppy lui avait permis, pendant
cinq minutes de joie délirante, de porter
sa grande épée. juste aussi grande que
\\ce Willie ^^'i^kie. Coppy lui avait
promis un petit terrier; enfin Coppy
l'avait admis à contempler la mystérieuse
opération qu'on appelle « se raser ».
Et, bien plus, Coppy avait dit que même
lui, Wee ^^"illie W inkie, arriverait avec
le temps à posséder une boîte de rasoirs
\\ \:e w ii.i.ii: wi.Mvii:
brillutils, une savoimiiTe en ;ir{;ent el
un blaireau à manche (l"arf,'eiit, ce que
W'ee W'illie NN'inkic aiipelail une " l)rosse
t|ui mousse ■•.
Bien décidément, il n'v avail per-
sonne, excepté son père cpii pouvait
doiuier ou retirer le fiaion de bonne
conduite), dont la saf;esse, la force et la
valeur é^'alasseiil celles de Co|)py sur la
poitrine duquel brillaient les médailles
d'Egypte el d'Afghanistan. .Mais alois
conimenl « Coppy " ])Ouvail-il itre loii-
|)able d'une faiblesse si jhmi \irilc, (|ue
celle d'embrasser, d'embrassci- véhémen-
tement » une grande jeune lille », miss
Allardyce en personne ? Pendant sa pro-
menade à cheval, \\'cc AN'illie W'inkie
avait vu (]o[)py se livrer à cet exercice
et, en gentleman qu'il était, il avait fait
volte-face pour rejoindre son groom el
l'empêcher de voir à son tour.
En cas ordinaire, il aurait parlé à son
père; mais il sentit instinctivement qu'il
s'agissait là d'une chose sur laquelle
Coppy devait être consulté le premier.
— Coj)|)y, cria \\'ee ^^'illic AN'iidvie,
en arrêtant son [joney, un malin de
bonne heure, devant le bungalow du
jeune officier, Copjîy, je désire vous voir.
— I"]nlrez, jeune homme, répondit
(]op|)y, assis à son pi'enner iléjeuner et
entouré de ses chiens; de (piclle esca-
pade vous êtes-\diis rendu coupable,
voyons?
\\'ee Willie Wiiikie uav.nt rien fait
de sérieusement répréheiiMble depuis
trois jours entiers et trônait sur uw pié-
destal de vertu.
— Je n'ai lii'n r;iil ilc mal. dil-il. en
se pelotonnant daii> un liiulcuil prolond.
où il imitait à mer\eille ian- de lan-
gueur du colonel après nue longue
maïuiîuvre. Il plongea son |)etit ni/, a
lâches de rmisseur dans une lasse de
thé, et prinnenanl des yeux nnnls el
inlirrogaleurs par-dessus les bords, il
ji'|iril :
Dites donc, (^oppy, est-ce que c'est
convenable d'embrjisscr les grandes tle-
uioiselles'.'
l'ar .Inpitrr! \ ou> connnence/
de boinie heui'C, \\ illie W iidvie. l'^t ipii
voulez-vous embrasser?
— Personne. Ma mère m'embrasse
toujours, si je ne l'arrête pas. Si ce n'est
pas convenable, pourquoi embrassicz-
vous la grande (ille du major .MIardycc,
hier malin, près du canal?
Cop|>y fronça le sourcil. I.ni et miss
.Allai'dyce avaient très habilement réussi
depuis quinze jour- a liriir leurs (ian-
(.ailles secrètes. Il y a\ait des raisons
très sérieuses, des raisons majeures,
pour (|ue le major .Allardyce ignorât la
\éiilé pendant un mois encore au moins
et ce petit trouble-fête avail découvert
beaucoup trop de choses.
— Je vous ai vu, dit ^^ ee Willie
AX'inkie avec calme. Mais le groom n'a
pas vu; je lui ai dit : Ilul Jao.
— .Ah I vous avez en cet esprit-là,
jeune inquisiteur? gémit le pauvre
(loijpy mi-fâché, mi-diverti. VA à com-
bien de gens avez-vous bien |)u couler
la chose?
— .\ moi seulement. \'oiis n'avez pas
ra|)porlé (juand j ai essayé de monter le
buflle. parce que mon poney boitait, et
])iiis j'ai pensé que ça vous contrarierait.
— W'iidvie, s'écria Coppy avec enlhou-
siasnie, en serrant la petite main de
l'enfant. \ ons êtes le meilleur des bons
garçons, lù'oulez-moi ; vous ne pouvez
comprendre tontes ces choses. Ln de
ces jours... diable ! (-ommenl vous expli-
tpier?... Je vais me marier avec miss
.Vll.irdyce et alors elle sera M'"" Coppy,
coMone on dil. Si \tAvv jcnnr c-prit est
si >ran(l;ilise a lldre Ifembrasser K>
grande- .lenioi-rlles. all.v. le dire à votre
père.
(Jii'arnv cra - 1 - il? clfiiiarida \\ ee
Willie Wiiikie. qui crovait lerniement à
1 iiMinlpolence de smm i>ère.
.lanrai des ennuis, réplnpia Co|)|)y,
jouant son atout, ,i\ec un l'egai'd sup-
pliant vers celui ipii Iniail l'as.
- .Mors ze ne ihiai rien, iiprit \\ ee
Willie Winkie, brièvement; mais mon
père dit (pièce n'est ])as x d'un honnne •■
d'embrasser toujours, el ze ne croy.iis
jias (pie riiiis. Co|ipy, vnns feriez \:i '.
\\ i;e wii.i.ii: ui.NKiK
— Je n'embrasse
|);is toujours, mon
i- ;i m a l' a (1 e ; seule-
ment de temps en
temps. Quand vous
serez ^rand. vous en
l'ère/ autant. A'olre
père a voulu dire
que ee n'était pas
bon pour les petite
j:areons.
— Ah : lit Wee
W'illie W'inliie, dé-
sormais amplement
éclairé, c'est comme
la brosse qui mousse'
— Précisément,
répondit Coppy avec
;,M"avilé.
— Cependant ze
ne pense pas que
) aurai jamais envie
d'embrasser les
faraudes tilles, ni
personne. excepté
ma mère; et elle,
vous le savez, (/ le
f:iul.
11 V eut un lon^
silence rompu par
WeeWillieWinkie.
— .\i niez- von s
beaucouji celte
j;rande tille. Copin'.'
— Terriblement !
— Plus que Bell,
(Ui le Hutcha, ou...
nii moi ?
— ,1e I aime au-
trement, dit Coppy. \'ous comprenez,
un de ces jours, miss Allardvce m'ap-
partiendra ; mais vous grandirez, et vous
commanderez le régiment, et... toutes
sortes de choses arriveront. \'ous voyez
comme c est différent.
— Très bien, dit Wee ^^'illie ^\'inkie,
eu se levant. Puisque vous aimez tant la
grande demoiselle, ze ne dirai rien à
personne. Maintenant il faut que ze m'en
aille.
Coppy se leva pour escortei- son petit
bote jusqu'à la purte et il ajouta : \'ous
êtes le meilleur des petits êtres, Winkie.
Tenez, je vais vous dire : dans trente
jours, vous pourrez tout conter à qui
bon vous semblera.
Le secret de u l'engagement •> Brandis-
.\llardyce dépendait donc de la parole
d'un petit enfant. Coppy, qui connais-
sait les idées de Wee Willie ^^'inkie
sur la loyauté, était tranquille, car il
savait que ^^"inkie tiendrait sa promesse.
Wee AN'illie "Winkie laissa percer l'in-
WKE Wll.l.li; WINKIi;
lért'l iiuisilé el loiil particulier que lui
inspirait miss Allardvce en évoluant
lentenienl autour de celle jeune pei-
sduiie, la re^'^ai-ilaiit dun u'il grave el
lixe cpii ne laissait pas que de l'embar-
rasser f|uelque peu. 11 essayait de dc-
cduvrir pourquoi Coppy l'avait em-
hrassée. l'Ah' n'élail |)as moitié aussi
chai-manle que sa j)ro[)re mère. D'autre
|)arl, elle était la jn-opriélé de Coppy et
lui appartiendrait dans le cours des
temps. Il était, en conséquence, de son
devoir de la traiter avec autant de res-
|)ect (pie la jurande épée ou le |)istolel
brillant de Coppy.
I.a pensée qu'il partaf,'eail un jjrand
secret a\ec Coppy maintint AN ee \\'illie
W'inkie dans le chemin de la vertu, pen-
dant trois semaines consécutives; phé-
nomène tout nouveau. Mais au bout de
ce temps, le vieil Adam reparut et il fit ce
(pi'il appelait » un feu de bivouac » au
bout du jardin. Comment eùl-il pu [)ré-
voir que les étincelles vaf^abondes iraient
allnnicr la jielite meule de foin du co-
lonel et consumer la provende d'une
semaine destinée aux chevaux? I,c clià-
linient ne se lit pas attendre; pri\aliori
du galon de bonne conduite, et, pins
dure que tout, retenue dans la caserne
(la maison et la véranda!), avec cette
circonstance aggravante que la lumière
de ses yeux, la présence de son père, lui
serait refusée !
Il accepta la sentence e;i homme (pi'ii
s'eiroi'vait d'être', se redressa, la iè\ ic
inl'éiMCUi'c un peu IriMnhlantc, lit le saint
militaire, el. une luis hors iln salon.
courut plein-er amèrement dans sa iiur-
seri/, qu'il ap|iclail c. son quartier ".
(!iippy vint dans l'après-midi el essaya
(Ir consoler le coupable.
Ze suis aux arréis. dit W'ec \N'illic
W'inkie lugubrement, et /.v ne devrais
(las vous pai'Ier.
l)c 1res boinie heure, le lendenuiin
matin, il grimpa sur le toit du la nuiison
(ceci n'élail pas défendu el aperçut
miss .MIardycc qui parlait à chov.d.
- Ou alir/-v<uis? cria Wee W illie
Winkic.
— De l'aiitic cote de la rixièir, ré-
pondit-elle, el elle mit son cheval au
trot.
Or le cantoinienunl où le l'.tj' tenait
garnison était borné, au nord, par une
rivière à sec en hiver. Dès sa plus tendre
jeunesse, Wee W'illie W'inkie avait revu
la défense de traverser la rixière, et il
avait remarijué i^uc Co|)py lui-même, le
presque tout - puissant Coj)py, n'avait
jamais mis le pied sur la ri\e opposée.
In joui-, on a\ail In à Wee \\'llli<'
W inkie. dans un grand li\ re bien. 1 his-
toire de " la Princesse el des niéchants
es|)rils >■ , histoire merveilleuse d'un
jiavs où les méchants esprits avaient
toujours l'ail la guerre aux enfants des
hommes, juscpi'à ce (juils fussent enfin
vaincus par un nommé Curdie. Depuis
lors il lui avait semblé que les mou-
lagnes arides, bleues et noires, siluécs de
l'autre côté de la rivière, devaient être
peu])lées de méchants esprits et par le
fait tout le monde avait dit (pie là habi-
taient " les mauvais hommes ».
Même dans sa propre maison, la moitié,
inférieure des fenêtres était recouverte
de papier vert, parce (pie, disait-on, si
les mauvais hommes voyaient facilemeiil
à l'inlérieui', ils pourraient tirer sur les
paisibles salons cl les conforlables
chambres à coucher. .Assurément , de
l'autre c(')lé de la rivière qui marijuail
la lin de toute la terre, devaient de-
meurer les •• nianvais hommes ». Kl
voilà (pie la grande demoiselle du major
.\llanl\ ce. la |Mnpriélé de Copjiy. allait
s'a\ (ntniir Mil' leurs frontii'io I (Jiie
(lirait C(i|ip\ si i]iiel(pie chose lui arri-
vait ? Si Us nicchants es|)rils s'enfuyaient
en reiile\aiil. comme ils avaient enlexé
la i)rincesse de Curdie? .\ tout prix, il
l'allail lui l'aire rebrousser chemin.
I.,i Miiiison élail silencieuse; Wee
W illic W ndvie rélléeliit un instant à la
colcre leirible de son père et enfin...
rompit SCS arrêts! C'était un cniiic s.ins
nom !
I.e soleil, à son lever, jelail smi ombre
très grande et très noire sur les allées
soignées du jardin, pendant ipi'il se
\\K1-: W II. 1,11-: WINKIK
(lirii;(.Mil \ers lc> fcurlo |iiiui- rcun-
niiuulor !S<iii poiu'V. Il lui sciliblail, ilans
If silence île l'aurore, que toul le vasle
inniule avail reçu lordre de s'arrêter et
(le contemplei' Wee Willic \\'inkie cou-
pable de rébellion. Le fjroom, encore
assoupi, lui remit sa monture et, comme
la f;rande faute rendait toutes les autres
insii;niliaiilcs, ^^'eo Willic NN'iukie dit
nienl cl 1 Inde lirilaiiiii((iii- ilrrrii'i'c lui.
Penché sur le cou de son poney tpi il
cravachait d'importance , Wee \\'illie
^^'iukie pénétra sur le territoire al'^diau
cl ])ut apercevoir ,iu loin un point noir
qui voltigeail sur la plaine |)ierreuse.
l..a cause de celte course errante était
l'orl simple. Coppy, d'un Ion prématu-
rément autoi'ilairc, avail dil la \-eille aLi
!#..
i|u'il allait chez tlupjjy Sahib, et sortit
au pas, en |)iétinant le terreau des pla-
ies-bandes lleurics.
I>es Iraces dévastatrices du poney met-
taient le comble aux iniquités qui le
rendaient indigne de la sympathie de
l'humanité. Il prit la grande roule et
courut, aussi vite que son poney pouvait
le porter, dans la direction de la rivière.
Mais le plus vite des poneys ne peut
lutter avec le galop allongé d'un grand
cheval. Miss AUardyce avait une longue
avance, avait dépassé le poste de police
où tous les gardes dormaient, et les
sabols de son coursier faisait voler les
cailloux du lit de la rivière, lorsque
W ee ^^'illie Winkie laissa le cantonne-
soir à sa llancée quelle ne dexail pas
aller du coté de la rivière, et elle y était
allée pour prouver sa force de caractère
et donner une leçon à Coppy 1
Tout à coup, presqu'au pied des
montagnes inhospitalières, Wee Willie
\\'inkie vil le grand cheval buter et
tomber lourdement. Miss AUardyce par-
vint à se dégager, mais elle s'était donné
une forte entorse et ne pouvait plus
rester debout. Ayant ainsi prouvé sa
force de caractère, elle se mil à pleurer
abondamment et fut toute surprise de
voir apparaître un enfant pâle, aux
yeux efTarés, monté sur un ponev essouf-
flé.
— .\vez-vous beaucoup, beaucoup de
\vi:i: wii.i.ii; winkii:
iii;ir.' cria WCc Willu' Wiiikic. aussilol
(|u'il lui ;issc/. pii's |)iiur ^c■ l'aire eii-
Iciulre. X'ous ne devriez pas cire ici.
— Je ne sais pas, répondil trislemenl
miss Allardyce, sans parailre entendre
le repi-ochc. Bonté du eiel 1 Enfanl, que
l'ailes-vous ici, rous?
— \'ons avez dil que vi>ii> alliez à la
i-ivière, i-épliqiia \\'ee \\ iliie W inkie
hors d'haleine, en se jelanl à has de son
|ioney. l'^l ijei'sonne, pas même (^oppy,
ne doil traverser la rivière; alors z'ai
couru après vous, aussi vite que /.'ai pu,
mais vous n'avez pas voulu vous arrêter
cl maintenant vous vous êtes fait mal,
et '-"l'py sera fâché contre moi cl... z'ai
roni|)u mes arrêts! Z'ai niMipii mes
arrêts 1
l.e futur colonel du 193" s'assit et san-
f;l(ila. .Malfjré la douleur de son |)ied, la
jeune lille fut émue.
— l'>tes-vous venu à cheval (le|)uis le
cantonnement, petit homme'.' Pourquoi?
- \'ous apparteniez à Coppy 1 Coppy
me l'a dil, f,'cmit \N'ee W'illie VN'inkie,
inconsolahle. Ze l'ai vu \ous endjrasser
et il m'a dil qu'il vous aimait plus que
liell et le Hutcha et moi. .Mors ze suis
venu. Il faut vous lever el revenir avec
moi. \'ous ne devriez pas être ici ; c'est
un mauvais endroit. El z'ai rompu mes
arrêts.
— .le ne pi-ii\ pa.- remuer, \\ nilvie.
dit miss .Mlardyce avec un {^êmissemenl.
.le suis hlessêe au |)ied. Que faire?
l'allé se montrait prêle à |)leurer de
nouveau ; ceci ralfermit le ciniraj^e de
\\\'C \N illie Winkie à rpii Ton avait
enseif,'nê que les laiMiio élaiciil le cniiililr
lie 1 indij,''nilê pour un liiiniMif. I'ipmi-
lanl. c|ii,iiirl on f-l iiii aus>i ur.iiicl j»'-
<h.'in- ,|ur \\(v Willie Wmkie, il c>l
prrnn- de succomher, même à un hounne.
W inkie , i'C|)ril miss .\llardycc,
(|uaiiil \ous sei'ez un ])eu reposé, re-
tournez là-hiis à cheval el dites c[u'r)n
envoie (pielipie chose pour nu- porter
chez moi; je soull're horrihlement.
I.'enfant resta immobile pendant (piel-
tiues instants el miss .Mlardyce ferma
les veux; la douleur la faisait défaillir.
lui i-e\eiianl un peu à elle, elle vit
W'ee \N'illie Wiidiie c|ui attachait les
rênes sur le cou de sou poney, après
quoi il lui administra un violent coup
de cravache qui le lit hondir.
Le petit animal se prê(i|iila d.ins la
direction du cantoiMiemenl.
— Olil ^\ inkie 1 Que faites-\nus?
— Chui: lil \\'ee ^\'il!ie Winkie.
Ndih'i un liommc (|in \ iciil , un de-
.. mauvais hummes >. ; || l'juil (pie je
reste avec \iiu.v. .Mdh père dil (|U un
h(unme dnil lonjours prolê^'er une
femme.
.lack n'a ilinil clie/ [inus. el alors il.-
vieudnml nous l'hercher ; c est poiu' ça
(|ue je l'ai reuxoyé.
Non seulement un homme, mais deux
et trois avaient paru, sortant de derrière
les rochers des montagnes, el le cœur
de W'ee AX'illie Winkie défaillait, car
c'était précisément de cette manière que
les méchanis esprits paraissaient autre-
fois pour torturer l'âme de Curdic. (^esl
ainsi qu'ils a\aicnl jiiis leurs éhals dans
le jaidin ilr (airdir i-l cH'rayé la nour-
rite de la piinces.-e ; il eu a\ail vu
rimaf;e 1 II les euleLulil se parler cuire
eux el recomnil avec joie le patois
pushto qu'il avait appris d'ini jjroouj de
son père, renvoyi- réi'emment. I>es jrens
(pii parlaient celle lani;n(' ni' ponvaieni
pas èli-e " le~ mauvais lioninies ■.. ("e
n'elaieiil ipie de> indij,'ènes, a|)rès tout.
Ils s approchèrent des hhics de pierre
(pii avaient lail loinher le cheval de
miss .Mlanhce.
.Mors se 'leva .lu inclier We,' Willie
Wiiikie. enCinl de la raee df uniiianli',
ii'^r de si\ an- el hni?. cpiarU. ipii dil
linév eiiieiil el iiiipcTieli>eiuelil : ./.'l'/ .'
l.e ponev ,1V ail lravci-M- la rivière.
1,1'- li(iiiiines se mireiil à rire : cu' le
l'ire de- iiidi^'èncs était la cho>e du
monde (pie Wce Willie NN'inkie lolérail
le moins. Il leur demanda ce cpi'ils vou-
laieul el pounpioi ils ne s'en allaient pas.
D'autres honnnes, aux très méchanis
visages el armés de fusils charj^és,
émerf;eaienl de l'ondire des nionla;;nes,
el l.ieutol WeeWillieWiiikie.se vil face
\\\:\: wii.i.ii: winkii;
;i l'iici' :i\ ec un auditoirL' d ciiviniii vin^l
individus. Miss Alhirdycc cria.
— Qui ôlcs-vous?
dcMiiaiida l'un des
lionimes.
— Je suis le (ils
du eoldiiel Sahil) el
/e \iius donne l'm--
dre de vous en aller
loul de suite. \"ous
autres hommes
noirs, vous eirrave/.
lauiissSahih. 11 l'aut
que
aille
outre, lui. \v lulur colonel du 195'',
avait ce terrible réiriment derrière lui.
ui canloniK
nient el fasse sax'oir
(|ne la miss Sahili est
blessée au pied et
(|ue le lils du colo-
nel Saliib est ici
avec elle.
— .\ller mellrr
nos pieds dans \r
pièf;e? fut-il ré-
])ondu eu riant. Kn-
tendez-vous cet en-
fant?
— Dites que ze
vous ai envoyés,
moi, le fils du colo-
nel. On vous don-
nera de Tarifent.
— .V quoi bon
lont ce bavardage?
Kmmenons renfani
et la jeune tille et
nous pourrons de-
mander une rançon.
Nos villa};es soni
là-bas, sur les hau-
teurs, dit une \oix.
C'étaient bien les
" mauvais hommes ",
pires que les « mé-
chants esprits », et il f;
seignements reçus p
Winkie pour l'empêcher de fondre en
larmes. Mais il sentit que pleurer devant
un indigène i\\iy;ih de sa mère toujours
exceptée) serait une indignité plus grande
que toutes les rébellions du monde. En
lut tous les en-
■ Wee ^^■illie
— Allez-\ous nous enlever? dit Wee
Willie \\'inkie, très pâle el fort mal à
l'aise.
— Oui, mon petit Sahib Bahadur.
répondit le plus grand des hommes, et
nous vous mangerons après.
— Ça, c'est des contes pour les en-
\\ \:v. \\ 1 1.1. Il-: wiMv 1 1:
liilits, iv|)luiu;i Wi-o W'illie W liikic. I.r>
liomincs lie miiMf,'enl jkis lus 1iiiiiiiir'.>.
l'ii formiilable écl.it de rire l'iiiler-
rompit ; mais il reprit avec l'ermeté : —
VA si vous nous enlevez, ze vous tlis que
tout mon rézinieut viendra demain el
vous luera tous sans qu'il en reste un
seul. Oui veut porter mon messaffe au
colonel Saliil)?
r)iscourir en une lanfjue quelconque,
et Wcc \\ illie \N'iidiie en possédait trois,
était facile à cet eid'anl qui ne prononçait
pas encore bien ses j. ses (j et ses ch.
Un autre homme prit pari à la confé-
rence en s'écrianl :
— O hommes stupidcs! Ce que dit
cet enfant est la \ érité. 11 est le cœur et
l'âme de ces trou|)es blanches. Pour
l'amour de la paix, laissons-les partir
tous deux, car s'il est ])ris. le ré};inient
inondera la vallée. Nos villaj;es à nous
sont dans la vallée et nous n'échappe-
rons pas. Ce régiment est composé de
démons. Ils ont défoncé la poitrine de
Khoda Yar à coups de talon, quand il
a essayé de voler des fusils. Si nous
touchons à cet enfant, ils brûleront, pil-
leront, violenteront nos femmes pen-
dant un mois, jusqu'à ce qu'il ne reste
plus rien. Mieux vaut envoyer un homme
porter le message et recevoir une ré-
compense. Je vous dis que cet enfant
est leur dieu et qu'ils n'épargneront ni
nous, ni nos femmes, si nous le tou-
chons.
C'était Din Mohannned. 1 ex-groom
du colonel, qui faisait cette diversion;
une discussion violente s'ensuivit, ^^'ee
AN'illie W iidvic, vcilhnil >iir miss ,\llar-
(lyce, en allendail le riMiilal. lîien sûr,
son régWiienl, son cher régiment ne
l'abandornierait ]>as s'il apprenait sa
détres.se.
Le jioney, sans ca\alier. apporta la
nouvelle au 105''. Déjà, il est vrai, de-
puis une heure, la consteiiialion régnait
dans la maison du ciilnnil. I.c pclil
animal arriva jiai- li' champ <!(' ma-
nieuvrcs, devant la |>rincipale caserne
où les hommes se préparaient à jouei-
à lin ilr leurs jeux, jusqu'à l'après-midi.
Devlin, le sei-gent porte-enseigne de
la compagnie E, vit la selle vide et se
précipita à travei-s les salles de la ca-
serne, faisant lever, d'un coup de pied,
chaque caporal de chambrée en passant.
« Debout I fainéants! Il est arrivé
quelque chose au lilsdu colonel, criait-il.
— Il ne .serait pas tombé. Non ! sur
ma parole, il n'aiintil p;i.t pu tomber,
dit eu sanglotant un ]ielit tambour.
Allez chercher de l'autre côté de la
rivière. C'est là (pi il est, s'il est quelque
part, et peut-éire ces /'<i//iau.ï l'ont pris.
Four l'amour de Dieu' ne le cherchez
pas ailleurs. .Allons à la rivière.
— Il a ^du sens, ce petit Motl, dit
Devlin. Compagnie E, au pas de course
à la rivière I Et ])liis \ite (|ue ça 1
Donc la compagnie V.. presqjie entière
en manches de chemise, prit sa course
avec rage. A l'arrière se hâtait le ser-
gent en nage, adjin-ant ses hommes de
courir encore plus vite. Le cantonne-
ment était rempli de soldats qui cher-
chaient W'ee W'illie AX'inkie, el, enfin,
le colonel rejoignit la compagnie E qui
se démenait dans les pierres de la
rivière, lui-même trop épuisé pour
penser à jurer.
l'n édaireur tira deux coups \ ers les
hauteurs de la colline an ])ied de laquelle
les « mauvais hoiumes » de W'ee X\ illie
Winliie di.scutaient la nécessité d'en-
lever l'enfant et la jeune lille.
— (Ju'cst-ce que je vous disais? s'écria
Din Mohammed. \ Dilà le jireiuier aver-
tissenicul. Les l'ullnns sont déjà sortis
cl lra\ crsciil la plaine, .\llons-nnns-eii.
(Jii'oii ne iKUis \ oie |)as avec renlaiil.
Les hommes attendirent un instant el,
un nouveau cou|) ayant été tiré, dispa-
parnrent dans les montagnes aussi silen-
cieusement (pi'ils en étaient venus.
— Le rvzimcnl arrive, dit W'ee W'illie
W'inkie, plein de (■ouliauce,à miss .\llar-
dvce. 'l'oul \a bien, ne pleurez pas 1
Lui aiis>l ■A\:\\\ be^iiiii ilr ce conseil,
car di\ iiiiiiiilc's plii> Iji'cI. ipiaïul son
père arriva, il sangli>lail dans le giron
de miss .Mlardvce.
\\ i:k wu.i.ii-: wi.nkii-:
Les hommes du lit.")' 1 oinijorlèi-ciil on
poussant des cris de joie, el (>oppv. qui
;ivail fourbu un cheval, le rcjoifjiiil et,
à son extrême indi^rnalioii. I embrassa
devant la troupe.
Mais il V eut nu bannie pour sa
dijjfnité blessée. Son père lui aflirma que
non seulement il lui pardonnait davoir
rompu ses arrêts, mais que le ijalon de
bonne conduite lui serait rendu, aussi
\ite que sa mère pourrait le recoudre
sur la manche de sa jalouse. Miss .AUar-
dvce venait de raconter une histoire qui
rendait le colonel fier de son fils.
— Elle vous appartenait , Coppy,
<li-ail A\ ee A\ illie \\inkie, en montrant
miss .\llardycc d'un doigt assez pou-
dreux ; ze savais quelle n'aurait pas dû
traverser la rivière, et ze savais aussi
(pic le réziment viendrait à mon secours,
si ze renvoyais Jack.
— A"ous êtes un héros, \\inkie. ré-
pondit Coppy, un pukka héros 1 1
— Ze ne sais pas ce que ^'a veut dire,
répliqua Wee ^^ illie NNinkie, mais il
ne faut i)lus mappeler ^\'illkie, zamais !
ze suis Percival AN'illiam ^\'illiams 1
El ce fut ainsi que Wee W'iilie W'inkie
entra dans sa virilité.
R r D V .\ li i> Kipling.
Traduit par M"" MiniE Diio\s.\nT.)
L'auteur de W-'f WîUii' Winkie est un
des lieureux de la littérature anglaise ac-
tuelle; très jeune encore, il y a quelques
années, il passa tout à coup de l'obscurité
à une éclatante renommée. Il en était
digne, ayant eu la bonne et rare chance
de trouver un filon nouveau dans la mine
littéraire où ils deviennent si peu nom-
breux. Sa découverte était une de ces
idées géniales dont la simplicité, la facilité
apparente font dire à mille geng, furieux
contre eux-mêmes : comment n'ai-je pas
pensé à cela"?
Il avait découvert les Indes! Si étrange
que cela paraisse, aucun Anglais, depuis
que l'empire britannique s'est annexé
l'Hindoustan, n'avait songé à l'esploiter
au point de vue littéraire.
Le champ était vaste et riche; dès son
premier coup de pioche, M. Rudyard
Kipling frappa sur une pépite d'or; le len-
demain, il était célèbre.
Les Simples contes île la montagne révé-
lèrent un talent éminemment original, une
rare puissance d'imagination et d'obser-
vation, un talent exceptionnel de conteur
unissant l'humour au pathétique, un écri-
vain vigoureux, ennemi delà phrase et du
délayage, un créateur de types sortis tout
d'une pièce de sa fantaisie ou de son ob-
servation pénétrante, un attachant peintre
de genre dont la manière rappelle celle de
l'Américain Bret Harte, sans rien sacrifier
de sa propre individualité; il y a ressem-
blance de nature et non imitation de pro-
cédé.
Toutefois, M. Rudyard Kipling est encore
loin d'avoir exploité tout son domaine ; il
n'a jusqu'ici montré l'Inde que très incom-
plètement et superficiellement, se bornant
presque toujours aux scènes de garnison
ou de la vie mondaine à Simla et autres
lieux où les Européens vont retremper
leur santé débilitée par le climat des
RUDYARD KIPLIXG
(ilaines. C'est à peine s'il a touché à la vie
indigène, excepté dans son roman le \au-
lakha qui n'est pas la meilleure de ses
œuvres. Au reste, il n'a pas, jusqu'à pré-
sent, aussi bien réussi les ouvrages de
longue haleine que ceux dans lesquels il
a pu condenser sa pensée et son style; il
semble avoir besoin, pour donner toute sa
mesure, de réunir ses forces dans un etîort
WKK Wll.l.li; UINMK
rapide et manquer de souffle pour fournir
une trop longue course; même son beau
roman, Liiini/re (-leinlp, n'a pas la perfection
de forme et de proportions qui distingue
un grand nombre de ses nouvelles.
C'est plutôt une collection de scènes et
de dialogues, ou de conversations entre
journalistes qui s'expriment en une langue
ressemblant fort à celle que nous avons
vouée au vert en France, et dont l'auteui'
se sert pour faire connaître ses propres
idées sur l'art et le monde en général.
Certains chapitres néanmoins, comme celui
où les doux iiéros encore presque enfants
ont l'inluilion de leur amour latent, et celui
où [)Uis tard, parvenus à l'âge où ils ont
pleinement conscience d'eux-mêmes, et
ramenés par la volonté du jeune homme à
la môme plage aride et froide où ils ont
entrevu l'état de leurs cœurs, ils voient
ces eœurs cruellement séparés par les pré-
tentions artistiques aveugles et jalouses
de la jeune fille, ces chapitres, disons-
nous, et quelques autres, prouvent que
M. Kipling pourrait, s'il s'y appliquait,
écrire un admirable roman.
Son dernier ouvrage, Caplain (^ourarjeoii):,
se distingue en effet par des qualités très
supérieures de composition ; il y a là un
plan bien conçu et fidèlement suivi avec
un but qui, sans en faire un livre à thèse,
se laisse clairement apercevoir ; c'est l'apo-
théose du travail opposé à l'inanité de
l'oisiveté égo'iste et inintelligente. L'auteur
a dû voir de près la rude vie des pêcheurs
de Terre-Neuve, comme il a connu celle
du troupier à la caserne et du matelot
dans l'entrepont ; et avec l'extraordinaire
acuité d'ol)servation qu'il possède, il a
donné l'illusion complète de la réalité
dans le tableau de la vie du marin pêcheur
comme dans les aspects si puissamment
décrits de la mer et de ses effrayants
caprices.
Mais de toutes les iruvres de M. Rudyard
Kipling, la plus originale et la plus pro-
fonde est /t> Litre clf la Juiu/lc. en deux
parties, dont la seconde est, contrairement
à ce qui arrive le plus souvent, plus belle
encore que la première. Depuis Esope et
avant lui peut-être, bien des auteurs ont
fait |)arler les animaux, mais en leur prê-
tant simplement les sentiments de l'iiomme.
M. Kipling a tenté de faire plus et il y a
prcscpie (■()nq>lètement réussi ; il a voulu se
niélainorphoser, pénétrer dans l'esprit des
animaux, voir, comprendre et exprimer les
choses comme ils les exprimeraient s'ils
possédaient la faculté nécessaire. Il fallait
pour cela une puissance d'imagination
extraordinaire ; il a soutenu la gageure de
fa(,()ii slupéfianle et donné îi ses person-
nages, si l'on peut employer celle expres-
sion, une individualité telle, qu'en revenant
b l'humanité, on s'aperçoit tout à coup que
l'un sort d'un monde nouveau et inconnu
jus(|ue-là.
L'homme qui a pu concevoir et réaliser
une telle ouvre devrait, s'il le voulait,
|)Ouvoir en créer d'autres (|ui prendraient
une place permanente dans la littérature
de son pays, sans avoir recours à des
moyens inférieurs qui peuvent amuser le
public, mais n'assurent pas la durée. L'abus
des patois, de la langue verte et de l'argot
rend la lecture de -NI. Kipling laborieuse,
même pour ses compatriotes ; <|ue dire des
étrangers ! Et si c'est l;i un obstacle au
succès durable des (cuvres en prose, c'en
est un plus insurmontable encore lorsqu'il
s'agit de poésie. Or M. Kipling ne s'est pas
borné à écrire en prose. Ses vers, très
critiqués par les uns, très admirés par les
autres, se rapprochent trop souvent du
burlesque et du grotesque , dépassent trop
la limite qui sépare le sublime du ridicule",
il y a de belles pensées et de beaux vers
dans son œuvre poétique, mais trop fré-
quemment la forme les dépare, ou quelque
voisinage compromettant les couvre d'une
ombre néfaste. 11 est vrai que M. Rudyard
Kipling choisit d'ordinaire son milieu dans
un monde qui n'est pas toujours beau,
comme la chambre des soldats dans /(■,•>■
liaUndi'f. lie l;i cagrriif ou le quartier des
matelots dans 1rs SrpI iiiits et qu'il n'essaye
pas d'eniLellir son cadre; il met au défi
les convenances, voire même le sens com-
mun et le goût le plus élémentaire comme
à plaisir ou comme s'il n'en avait pas le
sentiment.
Mais s'il ignore, volontairement oirnon,
l'art de faire des vers pour le monde poli
et raffiné, il a en lui une vitalité puissante,
un feu intérieur, une force de rythme et
d'expression (jui saisissent l'attention du
lecteur et riniposent i\ son souvenir. Par-
fois aussi, i)lus rarement, mais avec une
grâce qui ferait soupçonner du ])arti pris
dans sa violence, il sait être tondre et idyl-
liijue et doucement triste. Avant tout, il
est fort et vrai (piand il fait chanter ses
troupiers, ses matelots, les lils du peuple
et il a deux grandes passions cpii doivent
faire vibrer h l'unisson do son âme collo
de ses compatriotes; la passion de son
siècle qui le fait s'écrier : <■ Seigneur, en-
voyez un homme comme Hobbie Burus
pour chanter le chant de la vapeur ■>; la
passion de " la plus grande Hretagne ■> (jui
lui inspire l'àprc dédain de l'esprit insu-
laire en face de la grandeur impériale. Il
pourrait bien être le nouveau << Robbie
lîurns I) désiré.
COMMENT ON SE FAIT .1 1 1 T E H
Ou VOUS connaissez le directeur du
théâtre, ou vous ne le connaissez pas.
Si vous ne le connaissez ni d'Eve, ni
d'Adam, vous avez des chances d être
représenté.
Si vous le connaissez, si vous avez eu
loccasion de lui rendre des services, si
vous êtes enfin son ami des bons et des
mauvais jours, portez votre manuscrit
ailleurs, vous ne serez jamais joué.
Est-il nécessaire d'être un grand pro-
phète ou même un petit psychologue
pour avancer cela?
Non, que non.
Si vous ne connaissez pas le direc-
teur, ne vous faites pas recommander par
un ami qui soit de ses intimes ; vous
risqueriez qu'il fît une crasse à son ca-
marade, parce qu'il est justement son
camarade, et vous seriez le premier à en
pâtir.
mmander
Alors, me dites-vous, on est reçu par
directeur, sans avoir l'ombre d'une
carte d'introduction à lui faire passer?
Sans s'autoriser d un nom quelconque
pour arriver à fléchir le garçon de ser-
vice et la porte souvent verrouillée ?
Non, vous ne serez pas reçu.
Que faire alors ?
-Attendre une occasion, se trouver là
par hasard, au moment critique, à l'heure
grave où le directeur est affolé, inquiet,
ruiné, ou qu'il va l'être. .Assister à ses
doléances, être du nombre des gens qui
s'assoient à sa table, au café ou au res-
taurant; le regarder dans le blanc des
yeux et lui dire carrément :
— J'ai votre affaire; une pièce exquise,
pas de frais, je vous la donne, mais à
une condition : on répète demain.
Quelqu'un de vos amis qui se trouve
là, par hasard, et qui connaît beaucoup
le directeur, mais ne lui a. jamais parlé
de vous, fait une courte présentation el
n'insiste pas davantage.
Que fait le directeur?
Il vous examine avec déférence; il
vous demande poliment si vous avez le
manuscrit en poche.
— Je vous l'apporterai dans une heure.
liï^lO!!
lis I.KS COULISSES
rL'poiule/.-vous, !i;ms eii-
lliousiasme ; et l;i-cles- '
sus, vous pnriez d autre
chose, vous allume/
une cigarette, vous ra-
coulez une ou deux 1
courtes, mais drôles.
Que pense le directeur?
11 pense : il est rigolo, ce
type-là. Pourquoi pas plutôt sa
pièce qu'une autre? Est-ce que le
théâtre n'est pas un jeu de cartes?
On abat huit ou neuf comme au bac
sans raison, sans savoir pourquoi. Sa
comédie est peut-être idiote, elle est
peut-être très bien. Si c'était un ami,
je me reiirocherais jibis tard, au cas
d'un four, de ne pas avoir poussé plus
loin mes investigations. Mais je ne le
connais pas, je ne lai jamais \u.
C'est pile ou face. .Avec lui j'ai au
moins l'ivresse de tenter un coup.
Comme vous n'ignorez rien de ce
(pii se f)asse dans le crâne directorial
et que vous ne tenez pas à gâcher
votre veine probablement éphémère,
vous vous levez, vous prenez congé
de tous et du directeur surtout, en
pniineltanl tléln
au théâtre dans
une heure ou deux,
et vous partez eu
laissant aux voi-
sins le soin de
régler les consom-
mations.
Hlen entendu, vous vous êtes concerté
avec \olre ami qui est resté à la table
du directeur. \"ous lui avez bien prescrit
(le vous débiner, ni trop ni trop (jeu, dès
\<itre départ.
I.e directeur devient, de ce l'ail, \-otre
plus chaud partisan; il lui semble qu'il a
charge d'âme, il doit vous sauver des
endjûches des méchants, il vous en sau-
\era, d'ailleurs, comme M. Perrichon
protège la vie d'un brave jeune lionuiie
cl le rend à la lumière du jour après
icrlain accident <pie vous connaissez.
Après quoi vous êtes joiu'-.
Si vous avez tlu succès, inutile de
recommencer les mêmes mystérieuses
ih-niarches. On viendra vous chercher.
Si vous remportez une veste, vous
n avez qu'à chanter le même an', mais
chez un autre.
LES COri.ISSKS DKS l'.O f M SSKS
Il y ;i une quarantaine de Uiéâtres à
Paris, il vous faut vingt-cinq ans envi-
ron pour en faire le tour, à la condition
que vous ayez vingt-cinq pièces iné-
dites dans vos tiroirs.
En route, vous rencontrez bien un
ami de collège à qui vous contez vos
misères et qui vous donne une place de
comptable ou la main de sa sœur.
Mais vous avez été représenté, c'est
l'essentiel et, plus lard, vous racontez
la divine aventure à vos invités, un joui-
que vous avez du monde à dîner et. il
n'v a pas à dire, vous faites 1 admira-
tion des femmes,
et les jeunes gens
ont pour vous un
respect mêlé de
curiosité.
Ah I le théâtre...
Si on ne veut
rien solliciter, si
on ne peut faire
antichambre, si on
trouve les comé-
diens incapables
de comprendre et
de traduire un
traître mot de l'œu-
vre, si on méprise
les droits d'auteur
et l'opinion du gros
public :
\'oir le chef-
machiniste d'une
grande scène, lui commander un théâtre
d'un mètre de haut sur quatre-vingts
centimètres de large, avec trappes,
portants, plateau tournant, herses élec-
triques, coût : vingt-cinq louis. Acheter
trois douzaines de poupées, une troupe
de dix hommes et de dix femmes suffit,
coût : vingt-cinq francs. Prier un peintre
de brosser un salon, une chambre, une
forêt (pour les actes en vers) : et dès
lors, on sera en mesure d'être reçu, mis
en répétition, exécuté solennellement
autant de fois qu'il plaira.
Les camarades aideront à la ma-
nœuvre; les parents et les invités ap-
plaudiront, diront : « C'est charmant I »
" Est-ce assez original? >. •> Quelle
idée exquise I •>
Et on passera jiour être un grand dé-
daigneux, un vrai i-afliné. (^e qui fait
bien.
Ceci s adresse aux auleuis et aux ac-
teurs. Les uns joueront leurs [liècc^s, les
autres diront leurs rôles.
Peut-être même qu'ù l'issue de la re-
présentation, un jeune écrivain timide
et une délicate ingénue Irapperont à la
petite porte du théâtre minuscule, image
diminuée de l'.Autre, et imploreront une
lecture et une audition.
II
Ceux-là ou celles qui sortent du Con-
servatoire étant engagés d'office à la
Comédie-Française ou à l'Odéon s'ils
sont primés, nous ne nous occuperons
pas d'eux.
Mais nous irons chercher ceux ou
celles qui n'ont fait aucune espèce d'élu-
I,KS C.OL'I.ISSKS UKS COl'LISSKS
«les cl (iiii, loiito Ifur nii>érable vie,
oneiil (les (;obeliii> ;iux Halifîuolles el
cnj,'iienl en vain aux théâtres plus relevés
(les {jfrands boulevards.
Le rêve de certaines est de doubler la
commère en matinée.
Les hommes, eux. n'hésitent |ias à
jouer n'importe oii. n'im-
porte quoi, et ils vont rre\ cr
la misère à Tan
I-'pinal ; la caté-
<,'orie du cabot
est trop connue
1"""' '1
Monsieur
lii-ecleur.
(' Un désir irrésistible me pousse vers
le théâtre. Si vous pensez qu'une élève
de M. L*** de la Comédie-F'rançaise
vaille la peine d'être entendue, accordez-
moi la faveur de vous donner une audi-
besoin des'ap-
pcsa n ( ir su i
elle.
Passons à une autre.
.V celle des femmes qui, du
monde <iu du demi-monde,
n'ont fiiTuM but i<i-bas : .wiini in noi.i;.
Les piiilecliiiris sei-\ enl-clies a quehpie
chose ?
Oui el non.
.Mais procédons par oi-di-e.
Avez-vous lu (les lettres de candidates
aux emplois (rinf;i'nMis ou de jeunes
premières ?
N'ous plail-j| (I l'ii |i,ircniiiii- cpiclques-
unes ?
V,\i- cxemiili-, celle-ci. l^lle émane
d une pei'si e sérieuse coiixaincuc :
lion, .le sais .\^'nès. je sais aussi
I .M""' Haymond du Monde où l'on
s'ennuie. Je ne serai jamais cxi-
jfcanle et vous ne me paverez
même pas, si votre budget s'y oppose.
.le ne demande, moi, qu'à travailler.
.le suis jolie, éh-gante, ce qui ne gâte
rien. Hé|)ondez-moi, car je ne vivrai plus
jus(|u'à ce que j'aie une réponse.
M .\gr(-ez...
<■ Siijnce : .liviiANNi; i>e S viM-.\v<;ri.r. "
Le li'iulcniaiii, le diiecleui- reçoit un
pi'IJI mot laconi(|ue avec ren-lèle
I !li;iinlirr des députés ■>.
I.ICS COL'l.lriSKS UE^ COULISSE^
■' Monsieur le dirccleiir,
" Je vous reeomniaiule toul pai-licu-
lièremenl M"'' .lelianue deSaint-AvffuH'.
<' Aj,M'ée/... SigiU': Le comte de \... ••
Presque le même jour, un banquier
bien connu fait demander au direeleui-
si ses alTaires vont bien, si lnule> ses
actions sont soustriles. Il
prononce aussi le nom de
.M""deSain(-Av>-uir.
dire à lauleur : .■ Si vous ne contiez pas
ce joli rôle à ma petite amie, je fais
fermer le théâtre: c'est mon droit, le
directeur me doit trois mois de lover. •■
Mettez-vous à la [)lace de l'auteur...
Est-ce que vous ne lui donneriez pas le
rôle demandé?
A'ous croyez que je plaisante? De-
mandez à Ciiose et à Machin si le fait
ne s'est pas présenté der-
nièrement.
I..e directeur, qui n'est pas un
imbécile, a cru comprendre. Il se
dit : cette créature n'a certainement
aucun talent, mais elle s'habille bien.
Nous lui (loniienuis cent cinquante
francs ])ar mois et elle en dépensera
quinze cents en toilettes : d où économie.
Son ami le banquier prendra les pro-
chains tlécors à sa charrie et le député
choisira le mobilier.
— Hein! c'est enlendii. ma petite,
nous en recauscrons !...
Celle qui veut jouer devrait bien con-
naître le propriétaire d'un théâtre quel-
conque.
Le jour où le directeur se trouverait
en retard pour son terme et qu'une
pièce sérail en répétition dans le même
temps, le propriétaire ne pourrait-il pas
Il ne faudrait pas pour cela décou-
rajjer les jeunes comédiennes qui ont
de bonnes intentions et même du talent;
car, on peut le dire sans être démenti,
celle qui a des qualités finit toujours par
arriver à ce qu'elle veut.
N'en douiez pas. Le rôle dont per-
sonne ne voudra, elle en fera quelque
chose et à force de jouer sur les scènes
les plus modestes, peu à peu son nom
arrivera aux oreilles d'un auteur en
détresse ou d un directeur cpii n a pas
toul son monde.
Ma foi, les débuts auront été durs, la
vie impitoyable: mais la bonne volonté,
l'amour du métier, l'intelligence dra-
matique auront eu raison de toul.
En résumé, il y a celles qui ont du
LES COLI-ISSKS DES COULISSES
laleiil — flics
sortclil toujours
de leur coin —
cl celles qui n'en ont iiiiciin. 11 sut'lit
d'être belle, souvent, cl riianiionic de
la lifine, la joliesse du visa;s'e rciuplaccnl
la voix exquise et la diction juste.
Ces (|ualilcs d'ensemble étant les
martiucs de (garantie de là courtisane
célèbre, il faut donc s'adresser aux mar-
chandes de sourires, futures marchandes
de frivolités. D'ailleurs, si le directeur ne
s'adresse pas à elles, elles s'adresseront
toujours au directeur.
Un bon et somjitueux diner sera le
prétexte classique à l'entrevue. Au des-
sert, rengaj,'ement vite si};né entre une
coupe de cham|)af;ne et un bon ciffare
lendra tout le monde content et ne fera
tort à persfunie.
I.orscpie la belle déesse deviendra com-
mère de revue ou \ éiius en personne,
elle ne prenilra aucune place. La comé-
die et la trafjédie pourront dormir tran-
quilles. Les candidates qui catéchisent
Racine et Molière n ont |)as à être trou-
blées par les notes que publient souvent
les courriéristes au théâtre : « On de-
mande de jeunes et jolies femmes. S'a-
dresser de deux à quatre heures à l'ad-
ministration du théâtre de ... •>
" Monsieur le directeur,
" J'étais tellement émue, hier, en vous
donnant une audition dans le Pa.ssanI
que je comprends fort bien pourquoi
vous n'avez pas dit à votre régisseur de
prendre mon adresse. Ah! monsieur!
quelle histoire! je suis sortie de scène
presque défaillante et je me suis mise
à sangloter. Tout le monde était parti.
Seule, je demeurais là à regarder vague-
ment la grande salle toute noire, les
murs de la scène sales d'afliches arra-
chées, les décors gracieusement peints,
laids à être vus de près. Et toute cette
odeur de poussière, de vermoulu, de
parfums éventés m attristait encore. Il
me semblait que j'étais reléguée au fond
d'une vieille armoire, rarement ouverte
et que je mourais.
>> Cet envers du théâtre ma presque
guérie; mais avant de m'en moquer tout
il fait, laissez-moi, cher directeur, lenler
à nouveau l'expérience aux lumières.
Que je boive le calice jusqu'à la lie,
qu'on me jette des ponmies cuites, que
je tombe en scène de trac et d'inexpé-
rience, que mes moindres gestes soient
sifllés. .\iors. vrai de vrai, vous m'au-
rez rendu un lier service. "
lîlles sont vraiment me
pauvres « acleuses » ! Kniî
urables, ce>
n, c'est une
manière comme une autre de débuter,
Il n'y en a pas tant.
,\ moins d'être trop grande : alors.
rien à faire.
M
.\ l C M H K .
LE MOUVEMENT LITTERAIRE
\'ous .jureriez, n'est-ce pas, en lisaril le tilie du
roman d'Huf^ues Le Roux, Gens de poudre, roman
<l histoire et d'aventures, public chez C^lmann
LÉvv, que vous allez lire quelque conte A la ma-
nière d'Alexandre Dumas le père, et que ces gens
lie poudre, ce sont les anciens f;ens d'armes dont
la cuirasse portait une croix de Saint- André.
.le le croyais comme vous, aussi n'est-ce pas
>ans surprise que j'ai vu de quoi il retournait. Ce
i<iman est un épisode de la conquête de l'Algérie;
lela se passe en 1851, et quelques-uns des person-
naj;es, qui ont réellement existé, vivent encore.
Voild qui explique et qui précise l'impression
bizarre que laisse le volume quand on a fini de le
lire et qu'on le ferme. Certes, c'est fait avec talent,
liien qu'on sente l'inexpérience d'un esprit beau-
coup trop subtil et trop délicat pour manier le
^ros drame. Il n'y a pas là la bonne patoche d'un
Dumas ou d'un d'Ennery. Ce sont des mains blan-
ches et aristocratiques qui s'écorchent à un bloc
grossier. L'ensemble est froid avec d'excellentes
parties de détail.
L'inexpérience de cet esprit fin et raffiné devant
iMie œuvre ])eu coulumière s'affirme et s'aggrave
tl'iuio difficulté devant laquelle un d'Ennery lui-
même aiu'ait peut-être échoué. A ce genre de
romans d'aventures, il faut le panache et la cou-
leur, il faut le costume, il faut le recul dans le
passé, dans le temps, dans l'espace. Un détache-
ment de soldats, vêtus comme les nôtres, et
bivouaquant en Algérie, cela peut prêter à un
roman militaire avec un grand déploiement de
troupes ; mais il y manque le feutre et la dague
pour avoir l'envoléa lyrique de la geste d'aven-
tures.
Vous le verrez, le tableau de Hugues Le Roux
est froid, est gris, et on a l'impression d'un talent
de rare valeur fourvoyé dans un genre où il est
apprenti. On sent trop qu'il s'est plié aux exigences
(l'une convention : chapitres courts, mots de la fin
pour accrocher l'attention et jeter la ciu-iositr vers
le chapitre suivant, action vive et précipitée : eiuore
celle-ci nous parait-elle lente auprès des habitudes
que nous ont données les histoires de ce genre.
Le sujet comportait de splendidcs descriptions
des lieux, des choses, des gens, des mœurs. Rien
de tout cela. Il faut que le feuilleton aille, coure,
se hâte pour égaler l'impatiente rapidité des lec-
teurs au jour le jour. Jamais il ne s'arrête, jamais
il ne nous repose devant des paysages qui sont
peut-être l'unique attrait de cette région. Et voilà
un manque d'autant plus regrettab'e qu'on sait de
quelles jolies pages nous prive l'obligation où se
mettait l'auteur de pousser son récit à perdre
lialeine.
Ce roman militaire comportait encore beaucoup
lie militarisme, de grands mouvements stratégi-
ques, une peinture à la plume qui eût rappelé
Horace Vernet, la vie des camps, des détails sur
l'existence spéciale des soldats de la légion étran-
gère. Tout ce côté est demeuré dans l'ombre et l'ar-
rière-plan; l'imagination n'a pas pu suppléer à une
«locumentation spéciale qui eût demandé la vie.
Peu de paysage, peu de couleur militaire. Il reste
vui drame qui se passe entre quelques personnages
dont les mouvements vont si vite qu'on a à peine
le temps de les fixer, de les reconnaître, de leur
attribuer une physionomie spéciale.
El puis, et surtout, on a beau nous assurer que
tout cela s'est passé ainsi réellement, il nuit aux
héros de romans d'être nos contemporains. La
même action se passerait au xvi*^ siècle, dans
<pielque république de Venise, vous verriez comme
IX. — S.
cela prendrait tout de suite du relief et de l'éclat !
Mais il faut prendre ce qu'on nous donne et ce
que l'auteur a entendu et voulu faire. Il s'en
explique nettement dans sa préface.
J'ai pris vis-.^-Tis de moi-mi>nie rengagement de faire con-
naître, dans une suite de récils, ces magnifiques épisodes de
notre énergie uatîonate. Pour occuper dans les listes do la
France la place qui lui appartient, l'Algérie n'a peut-être
manqué jusqu'ici que de cet historien populaire qu'est le
romancier, je veux dire un écrivain qui, sans ôtre profes-
sionnellement embarrassé par le détail dea faits, par les tyran-
nies du temps et de l'espace, simplifie la réalité particulière,
au profit d'une vérité plus générale et de l'intérêt dramatique.
C'est donc comme une histoire romancée de
l'Algérie que l'auteur entreprend. L'Algérie a eu
son heure de popularité autrefois. La retrou-
vera-t-elle ■? En tout cas, il y a de quoi faire. C'est
un pays que les générations actuelles connaissent
mal et on peut le leur faire découvrir.
\h ! il y a les noms propres ! C'est une sérieuse
difficulté qui n'a pas échappé à l'auteur. Nous sommes
très réfractaires à l'arabe, comme au turc, comme
au russe, en un mot à toutes les langues qui n'ont
pas avec la nôtre quelque lien de famille, un air
de parenté, une communauté d'écriture et de pro-
nonciation, comme les idiomes de race latine. Il
ne faut pas. pour le bon intérêt du roman, que
ses héros aient des noms rébarbatifs. L'auteur l'a
senti et s'est évertué à prévenir la difficulté :
encore est-il bien malaisé de retenir et de dis-
cerner entre eux Abderrhaman , Selman , Lala-
Aichouch, Cheik-el-Arab, Tounis. Il faut pourtant
savoir gré à l'auteur d'as'oir simplifié et le nombre
et la forme de ces noms interminables qu'allonge
ù plaisir la fatuité orientale.
L'auteur a, là-dessus, des théories à propager :
Un des obstacles que mes devanciers ont dû rencontrer sur
leur route est la difficulté d'imposer au lecteur français les
patronj-miquts des Arabes et les appellations de leur géo-
graphie. Tout cela, sans doute, pourrait être simplifié, et l'on
ne voit pas bien, puisque la majorité des nôtres ignorent
l'arabe, pourquoi, dans nos atlas, on n'écrirait pas, par
exemple, au lieu de >( Tizi-Ouzou » et de 1' « Ahmar-
Khaddou », le « Col des Genêts » et la a Joue Rouge ïk
L'Algérie y gagnerait de reconquérir une poésie qui lui
appartient et dont notre ignorance des langues sémitiques la
découronne.
On ne saurait mieux dire, en dépit de ce Leconte
de Liste qui voulait qu'on appelât Ulysse Odus-
seus, et Achille Akilleus, ou Neptune Poséidon.
Nos pères sur ce point étaient gens bien sensés,
qui francisaient tout et disaient Auguste. Virgile.
Décie, Brute et Scévole.
Le sujet de Gens de poudre? Le voici en deux
mots ; Eric a divorcé, et pour fuir sa femme
Sonia, qui le hait et le poursuit, — on ne nous dit
pas pourquoi, — ■ il s'engage dans la légion étran-
gère , en Algérie. Là il s'éprend d'une jeune fille
indigène, Ourida, qui est la sœur de Tounis. Tounis
est la femme de Cheik-el-.\rab et la maîtresse du
sultan Abderrhaman. En outre, elle est aimée par
Selman. C'est Sonia qui tient les fils de tout ce
monde. Elle vit cachée dans la maison de son
amant, le lieutenant Frank, qui est dans l'intrigue
comme dans son élément naturel. Sonia attache à
elle par la foi religieuse un nègre nommé Corail,
qui tue Abderrhaman pour lui voler une amulette
compromettante. La même Sonia, qui est le génie
infernal du récit, poursuit de sa haine tout ce qui
approche Eric. Eric aimait Ourida : elle fait empri-
sonner la jeune fille, se donne auprès d'elle pour la
soeiu" d'Eric et l'empêche ainsi de faii'c ce qu'il fau-
LK Mi>LVKMi:NT LITTKH A I K K
(Irait i)our sauver celui-ci, (jui lonibc aussi dans
les fers. Elle essaye même de faire tuer Ourida par
Eric en lui envoyant un pistolet dans sa prison,
comme s'il vcnaiï de la part d'Ourida dcsahusce
avec l'ordre de tuer au passaj-'c Sonia, «lui sera
vêtue de bleu. Mais elle a eu soin de chanjier de
costume et d'habiller en bleu Tinnocenle victime
Le bruit mou tks sabots se rapprocïiait sur la pipte »le sable
soadaUi, il s'étouffa sou» la voûto.
Eric était «krri^re la fcnître pour les voir sortir. Il laifisa
passer une vbigtaiije lic poumicra qui ouvraient le cortige.
Deux femmes, l'une en blanc, l'autre en bleu, sortaient de la
porte, en causant, II fronça les sourcils ;
— Advienne que pourra I dit-il.
Sa main ne tremblait pas. 11 glissa le canon de l'arme entre
deux bnrrenux, ferma de nouveau son œil gauche, ajusta
tranquillement la femme bleue et fit feu.
Heureusement, un ami avait soupçonné le piêgc
et retire la balle,
A vrai dire, l'action n'a pas une continuité uni-
linéaire et le plan n'a |>as l'air d'avoir été très
savamment concerté à l'avance. A qui en ferait le
reproche ii l'auteur, celui-ci dirait que ce décousu
même est un ar^ctiment en faveur de la vraisem-
blance du récit, qui prend ainsi un air de journal
de camp. C'est la vie lA-bas, avec des épisodes qui
ont de la couleur et de l'entrain, jusqu'à l'échec
piteux des manœuvres de Sonia, qui s'enfuit on ne
sait où.
Des types se détachent sur le fond de la toile
ensoleillée, Ourida, la petite sauvaj^e dévouée, qui
a existé, qui vit encore et que l'auteur a vue récem-
ment, belle toujours sous ses cheveux blancs. C'est
le lieutenant van Boom, un Hollandais, que sa
payse épousera truand il aura trouvé l'insecte rare.
la ^Julfidis deserttcoln. Nous faisons sa connaissance
en i)U'in désert et nous le trouvons installé de nuit
dans la brousse avec une lampe poui- attirer les
insectes.
Ce personnage, entièrement viitu do toile, coiffé d'un de ces
casques de Hègc dont l'Algérie venait d'emprunter la mode
aux officiers sénégalais, était assis sur un tabouret h côté
d'une table en X. qui twutcnalt une lampe Carccl, pourvue
d'un réflfcteur puissant. Ix jet de lumière qu'Eric lui envoya
en pleine figure éclaira un visage brillant de jeunesse couleur
de saumon. À peine dessiné par des cheveux, des Ponrt^ilp, des
mouHtnclics d'un blond si \>ii\e qu'ils s'effaçaient comme des
chalumeaux de seigle dans de la marne rose.
De la main droite, l'homme au casque soutenait son fusil ;
de la gauche, il manœuvrait lui filet en gaze et s'emparait des
inscctc:it attirés pur l'ébloui^emcnt du fanal. Furieux d'avoir
cté dérangé dans sa chasse, ce naturaliste jurait dans un
français correct, mais avec un accent où fc tnihippait l'origine
étrangère. I.e toiMigraplie lui répondait sur le même ton, quand
le caponil Chri.'^toijhf arriva tout hors d'haleine.
— Tais-toi donc, malheureux I dit-il. Tu parles à un officier
de la légion, lo lieutenant Tan Boom.
C'est le lieutenant Auër, un Mapyar quelque
peu inlenq)érant en betiverie; on les rencontre
(nus deux dans les quartiers calants de ]tiskra, où
ils prennent part i\ des échaulTourées épiques, et
Inide d'Eric ne leur est pas inutile.
AuOr l'aperçut. Des gens on burnous, griffés, meurtris, décon-
ronnés de leurs turban» et pour la pluiwrt éclaboussés de sang,
étaient suspendus au rnllet.aux coudes, aux genoux et jusqu'aux
talons du géimt comme t\vA chiens rlan^ une curée, acharnés hur
nii solltairL'. Dmus rini|K)hxlbiHté uù le niettult ce gurruttiige do
répondra aux conp^, AuJJr po )>ccnuait ilo façon furieuse, <t
chaque fuis des ai-s dltnnts hb-hiiicnt prise, rcjctés au tas par la
Tigoureusc «létcnte de hoii échine.
A la Tur ilu renfort qui Inl arrivait, le Mog>-ar, oublieux
do fa querelle, cria avec anguicse :
Mon sabre)... Ils m'ont volé mon sabro I... Dégngez-mol !...
— Ati< iidcz ! réiKinrlit ICrle.
Il iivait n-comniencé de faire toumoycr In matraque. Il ébor-
gnait. étiré* hftlt, fracaiisidt quiconque no lui cédait juis le
chniiip Ui terreur commençait h faire lo vide autour do cette
Bppnrltinn liifi>rnnh) qui, d^iiis ht mémo seconde, dtMtrihunit
.■Mit <-niii>« iir tiiH-Hin' iiv.c un seul b&ton, briwiti.i i.- ikv <■» i.--*
mâchoires, fendant les crânes, faisaut jaillir les deots hors de*
twuches, béantes d'épouvantes et de cri*.
C'est aussi Lala-Aichouch, la vieille reine répente
de Tou^ourt, la mère d'Abd-el-Kader; et elle a
tout à fait la majesté royale quand, debout devant
son trône, elle reçoit sur les marches du palais
le représentant de la France.
— O reine des tresfcs et des épées, tes p.iroles d'accueil dépas-
sent celui h qui tu les adresses. Je les rapporterai au chef qui
m'envoie.
Tout en parlant, il s'était incliné et il b:iîsa les mains tatouées
de mitaines bleues que Lala-Aichoucb lui abandonnait.
— Il te faut attendre à demain, dit-e'lo. pour remettre h
Abderrahmann la lettre dont tu es porteur. Ce soir, il n'est pas
rentré de la cba.=sc. Demain il t'écoutcra avec clairvoyance.
J'aurai préparé son esprit, dirigé ses intentions.
Sur ces mots, elle se leva.
Debout, elle avait encore la majesté d'une reine. L'intensité
de la réflexion faisait se joindre ses sourcils magnifiques que
ne réunissait nulle peinture. Devant cette beauté eu ruine.
encore impérieuse, Eric éprouva une nuance de regret. Peut-
être il songea à ce qui serait advenu, s'il eût coiniu Lala-
Aich-mch au temps de sa jeunesse, lorsque dans un nuage de
poudre, mystérieusement invincible, elle apparaissait sur les
champs de bataille, criant à son ennemi :
— Ta tête ou la mienne 1
Il y a une grrande bataille qui a de rnllure, de
l'action, de l'entrain. Voici des détails précis sur
la jîuerre de la contrée, telle qu'on là comprend cl
telle qu'on la pratique ;
En dehors de la guerre régidiérement conduite, il ^ pra-
tique dans le Sahara trois sortes d'opérations belliqueuses qui.
généralement désignées sous le nom de razzias, se distinguent
jxjurtant entre Poi par des nuances iirécieuses. C'est tout
«l'abord la 't téhha » ou la « surprise )>. Elle s'exécute au
])etit jour, a Thcure où, comme dit le proverbe, « la femme
e^t sans ceinture et la jument «ans bride n. ï*a « téhha )► est
une opération qni ne manque pas de noblesse. Le profit n'est
]ms son but xmique ; elle comporte une i<îée tle vcngeaiu-e, elle
a une moralité de rejirésailles. La « krotefa v, bien au con-
traire, avoue cyiuquement que les préoccupations de gloire et
de justice lui sont définitivement étrangères. C'est une ri'colte
que l'on fait aux dépens du voisin. Si discutable que soit ce
genre d'industrie, elle emprunte, au nombre des cavaliers
qu'elle fait mouvoir, une allure épique <le brigiuulagc. Ces
belles proportions manquent à la n torbigue d, qui n'est qu'un
vol de nuit, exécuté dans lo douar |mr quelques coquins
déterminés.
La bataille de Me^'^^arin est bien conduite, et il
faut lire en entier cet épisode, les Trouds se fai-
sant massacrer héroïquement, sans défense, au son
de la musique sacrée :
Les musiciens, assis au centiv de l'aire, éUileut suix-r^wse.-
en trois cercles. Kn bas, les lutteurs «le tarrs, de timlmlcs, do
hendaïrs, de doss et de dcrlmukas. Au second rang, les jnutrurs
de flûte, goslms en roseaux, kiatas aigu»-s couiinc îles niusetti--,
Au-4lessus de ces deux étages, se dresAiit le chef d*orclM'>tri .
C'était un Soudanais gigantesque^ complètement nu ; il frappiiit
i\ tour de bras, avec un os de mouton, ce tambour formidable
que l'on nomme « ntambor » et que les tribus ne font niisnn-
ner que dans les jours noirs.
— Parbleu ! dit Eric en mettant la inahi sur ses sourcils :
c'est notre ami Corail qui bat cette grosse caisi«el J'avais tmi-
jours ditque lui et moi nous nous retrouverions 1... Je iip le
savais ])as si musicien.
Tout prêts lï se servir do leurs armes, les gi>umter« de Van
Boom avaient arrêté les chevaux. Ix'S Trouds étiieiit mainte-
nant à iK'lle portée. Ils virent ce qui se prt-|jiiniit. mais il-
n'interrompirent ni leurs ctnints ni leur nniFiique. Vas un fusil
no s'abais-^a dorrièro ta haie ilc palmiers; ils semblaient anr-y^l
tranquilles que dan'î un divcrtis-^enient de noces.
Van Ilooin était déronct-rté par citle IndlffehTire. 11 tIeniamU :
— Qu'attendent-ils donc?
— Veux-tu iKirier. dit Krlc, qu'il;» ménagent leur |Hiudre? M
leur re-ite une clmrge ou ileux dans leur» djebtmhs et ilf pn*-
tcjnlent nous fu-ulhr A bout ixirtant.
— Je ne lieux ]Ktnrtant pi\s les saluer diei I reprit le Hol-
landais.
— Peuli I dit Eric, ils font de lu bien mauvai^ie musiqui-,
— AI>omlnBblnl dit Van B.«^»m.
L K M O V V E M K N T 1- 1 T T E H A I li I-:
Quand lu fumée fut abattue, l'aire parut dépeuplée. Les
balles avaient haché la broussaille et, tie leurs selles, les gou-
iiiiers voyaient les Troods qui gisaient à plat ventre la figure
L'i-nisée sur leurs fusils.
Le premier étage des musiciens avait été fauché avec eux.
— l'ii iiir;iit. fit Eric, que la symphouie a baissé d'un ton...
— lîrini. /-vous ' cria Van Boom.
11 m rL-~t;iit plus sur l'aire que le Soudanais et six joueurs
lio fiûti'. C\-^ nègres lâchèrent leurs instruments, et, bondissant
sur l'estnule, ils se mirent à sauter de façon éperdue. L'un
d'eux avait ramassé un fusil pir le canon; il le brandissait
dans une mimique terrible. Cela tenait de l'épilepsie de caba-
non et du rut de fauve; au-dessus de ce délire, le tambour de
Corail continuait de ronfler.
— Quels cavalière seuls I s'écria Eric avec une admiration
sincère. On ne fait pas mieux à Mabille.
— Ni môme à Biskra ! répondit Auër. En voilà un qui se met
à danser le ventre... Quelle détente !... Quel coup de reins... C'est
à dégoûter des Ouleds-Nayls I
Van Boom cria encore :
— Vous rendez-vous !... Vous ne vous rendez pas !... Feu !
Quand le voile blanc s'effilocha, tout le goum était sur l'aire.
La salve avait produit son effet, car seul, au milieu d'mi mon-
.■cau de cadavres. Corail restait debout.
Il regarda fixement ses adversaires.
— Rends-toi donc I dit Eric eu lui mettant la main sur
l'épaule.
Sous les coups automatiques de l'os de mouton, « l'atambo »
résonnait toujours. Mais Corail avait fini d'entendre et ses yeux
se troublaient. Us se fermèrent. Ses genoux fléchirent, il
'^'écroula sur 1* face. Alors on vit que, dans la dernière décharge,
tuie balle l'avait traversé de part en part.
Auër repoussa du pied le tambour qui bondissait sur l'aire.
Il dit avec un échtt de rire :
— Ces négros ! Eu voilà un qui était mort depuis cinq
minutes... Il continuait de battre sa caisse !
Ce Corail, le nègre initié et fanatique, prend une
(les meilleures places parmi cette iraleric do (vpes.
iiù il faut ranger encore Cypriani. !.■ r.ilMr.'tier
interlope Larbi Mamlouk, qui fut a>s,iv-.nic en Is7;i,
le caporal Christophe, une sorte tlf -.tini I;ui[ik'. le
commandant Séroka, le colonel Dcrvaux. le com-
mandant Carbuccia, d'une bonhomie ferme, siu*-
nonimé le Père de la Légion.
Sur tout cela, le chaud soleil de ce pays dont
im sent qu'on eût aimé avoir une description plus
complète des mœurs, au plaisir avec lequel on
jKoticille les détails qui nous sont trop chichement
nu--ui'és, comme les voyages des femmes en <- bas-
si»ur ' qui est la corbeille posée sur le chameau.
i>u bien le concert arabe dans la cour à arcades.
tni bien la scène d'initiation.
•\u total, la tentative était intéressante. I/auteur
a voulu nous arracher à l'engouement trop persis-
tant pour l'épopée napoléonienne afin de passer à
I une des belles époques suivantes. L'elTort est
généreux et louable. Il sera sans doute plus décisif
si l'auteur, continuant son œuvre, évoque de
grandes figures comme celles d'Abd-el-Kader. de
lUigeaud. Ses héros sont trop méconnus du grand
public — et, je crois, aussi de l'autre.
Si M. Hugues Le Roux a voulu renouveler la
manière du roman de Dumas père au profit de
1 épopée algérienne et de l'éducation du peuple
pour la volonté, voici un livre où, de ce même
Dumas père, c'est le théâtre qui est tout particu-
lièrement le sujet.
Hippolyto Parigot s'est fait une spécialité de
1 étude minutieuse et serrée du théâtre au xix® siècle.
On lui doit déjà un Emile Augier et une critique
raisonnée du théâtre d'Alexandre Dumas fils, d'une
conscience telle que Dumas voulut connaître l'au-
lêur et lui exprimer son étonnement d'avoir été
étudié à fond avec les mêmes principes qui eussent
présidé à une étude sur les drames de Sophocle.
Il vient de publier chez Calmanx Lévv un nou-
veau livre, le Drame d'Alexandre Dumas le père,
étude dramatique, sociale et littéraire. C'est
sérieux, compact, solide et méthodique ; l'auteui-
aime son héros et veut le réhabiliter, le venger
du dédain où le tiennent toujours les intellectuels
de grande marque. On lui a discrètement reproché
d'avoir découvert un écrivain déjà connu et d'en
exagérer la valeur, comme il arrive souvent quand
un critique lie avec un ouvrage un commerce long,
patient et laborieux. Il faut bien se donner raison
de tant travailler, et c'est pour cela que M. Pari-
got a vu dans Dumas père un peu plus <pie ce qui
y est, ni plus ni moins (juc le père de tout le
XIX® siècle dramatique. C'est ainsi qu'il ne fait pas
à Mademoiselle de lielle-tsle la part qui lui revient,
pour gagner le bénélice de présenter comme le
colosse des grands genres celui qui lut avant tout
un merveilleux amuseur.
Toute cette étude est. d'ailleurs, très approfondie,
très complète, et d'un style qui a de la vigueur,
de la propriété, de la tenue. Elle replace bien
Dumas père dans son milieu, au sortir de cette
épopée napoléonienne qui avait créé à l'esprit public
le besoin de suivre encore de gigantesques aven-
tures, au moins par la lecture des fictions.
Toute la psychologie de ce doux colosse est
agréablement traitée.
Pendant quinze ans il grandit en libert»!-, sauvageon plein dt-
sève, dans les taillis des grandes forêts ducales, parmi de^
hommes frustes, dont les récits militaires autant que le spec-
tacle de la nature, échauffent son imagination. Dès 1«06, sa
mère est veuve, dans la gêne, malgré de pressantes démarches
faites auprès de Kapoléon. De cette mère qui fut excellente, et
de ces années difficiles le souvenir lui restera présent. Il en
gardera je ne sais quelle tendresse toujours prête à s'émouvoir
et ime inépuisable indulgence pour les faibles femmes, qu'il
verra toujours épouses ou veuves de ces colosses de l'Kmpire,
abandonnés aux hasards de la vie. Muscles, imagination, sensi-
bilité se développent à Tmiisson. Tout cela se tient eu lui. Il
faut sans cesse faire état des indications physiologiques dans
l'étude de son caractère et pour noter la formation de son
esprit. Cependant il devient avec insouciance mie a force de la
nature », selon le mot de Micbelet.
Toute contrainte le gêne. Il lui faut l'espace, le grand air.
Aucune entreprise ne l'efifraye. Tout jeune, il fait douze lieues
à pied pour paraître dans un quadrille; plus tard, il commen-
cera un drame historique sans connaître les éléments de
l'histoire. Il est confiant, entreprenant, comme il est marcheur,
chasseur, hâbleur, exagéreur, amoureux et sensible — â pleins
poumons. Il a une intrépidité de qualités et de défauts qui
fait sourire et ne fâche poiiit. Se fàche-t-on contre le chêne
orgueilleux de la fable, que le vent a semé et qui croit en
pleine campagne ? Il y a eu lui mi Diderot moins cultivé,
mais plus robuste, et souvent plus proche de la nature et de
la foule. A ses lieures de joie, il embrasse tout le monde,
hommes et femmes, les femmes surtout. Et il imagine comme
il sent, de tout son tempérament, de toute sa force vive, et
parfois de toute son incroyable vanité.
Et ceci encore :
Du penseur il n'a rien; il atteint malaisément .lux idées
générales qu'il traite trop volontiers de Turc à More. Il n'est
ni compliqué, ni subtil ; mais il possède la délicatesse, môme
poétique, quand il lui plaît : souvenez-vous des attaches fines
et de la main déliée. Cette main, qui frappe d'instinct les coups
de violence, a des caresses presque féminines. Ce lutteur ne
manque point de grâce, alors qu'il raccourcit le geste pour
effleurer ce qu'il touche. Ces gentillesses lui sont naturelle?,
pour peu qu'il s'attendrisse. Et j'ai dit qu'il est tendre volon-
tiers et souvent. Le peuple se plaît aux larmes des athlètes sen-
sibles.
Il est vraiment peuple et '( enfant de la nature »; tout ce
qui l'amuse est bon, et mauvais tout ce qui l'ennuie. Il a .une
religiosité vague, avec la superstition des obscures fatalités ;
d'ailleurs inconsistant, endurant et très laborieux, au jour le
jour. Son désordre a imposé à son génie de rudes labeurs et de
pitoyables corvées, qu'il accomplissait le sourire sur les lèvres.
Il a été la plupart du temps un terrible improvisateur, avec
jovialité, toujours dispos. Il s'est plu aux pires besognes; il
s'est beaucoup amusé en de meilleures. Cette allégresse continue
de la production, qui est peut-être la seule unité qu'il ait mise
dans sa vie, en eût fait déjà un favori de la foule. Joignczy
d'incessantes et retentissantes frasques : c'était de quoi former
une légende autour de son nom. Dumas a eu sa légende, sa
légenje à lui, k lui tout seul, comme sou théâtre, son château
I.i: MOl.VliMKNT I.n TKltAIUK
(le Monte-Cristo, sa poudrière de Soissons : et sa copieuse jac-
tniice et sa truculente imngnuation en ont exulta. Il voyageait
pour la propager; il eût fait le coup de i>oiug pour la rétablir.
Le moyen qu'un pareil homme ne fût pas populaire ?
Un Iniil du caractère sur Iciiiicl notre auteur,
|i.n- iléfi'-ivnrc, n'a pas très appuyé, ce fut la va-
nité inciiinniensurablc de ce bon lioninic dont son
liU disait :
— Il serait capable de monter derrière sa voi-
lure ]iour faire croire qu'il a un néjrre.
Il y a un autre joli mot du fils A son pire, qui
parlait avec jactance de sa noblesse et de ses
armoiries :
— On les connaît, les armes, papa! Beaucoup
(le tîueule sur très peu d'or!
Il avait un amour-propre très sensible. Un soir
il était avec Soumet au Tliéâtre-Kranvais. On
jouait du Soumet. Un sprclaleur de l'orchestre
s'endormit. Dumas dit à son ami :
— Voilà l'ellVl (pu- In produis.
Le lendemain on jouait du Dumas père. Soumel
avise un spectateur qui somnole et dit à Dumas :
— Tiens! lu fais aussi dormir les gens!
Dumas repartit :
— Ça'? c'est celui d'hier qui ne s'est pas ré-
veillé!
On cueillerait à pleines poignées les mots du
père Dumas, qui pétillait de malice, de gaieté,
d'esprit jovial. C'est un C("itc de sa physionomie
qui disparaît un ])en trop dans l'élude austère de
M. Parigot.
I.c livre est divisé en trois parties. C'est d'ab<ud
laiitour d'Henri III et sa cnur. logiquement issu
(le son époque épique, des inlluences anglaises de
SliaUespcare, de W'alter Scott, de Byron, des in-
lliieuees allemandes de Goethe et de Schiller, qui
liiiis l'avaient préparé i\ la conception du drame
natiimal. A vrai dire, ceci n'était morne pas une
nouveauté, et je signalerai à M. Parigot les
(Ouvres, au xviii" siècle, du ])résidcnt Hénaul, qui
a écrit tout un Trailé du drame nalinnnl. et, à
limitation de Shakespeare, composé un drame
historique, I-'raii<,iiis II. mi de France.
Nous examinons ensuite, de Dumas père, ses
drames tragiques, comme Charles VII chez ses
grands vassaux: ses drames hislori(|ues, ses
drames populaires de cape et dépée la Tiiur de
i\esle), et enfin son drame moderne. Anlony. et
ses suites, Kean, Anijèle. etc.
Il y a un chapitre qui aura pour le public un
vif attrait d'indiscrétion et d'inédit. Ce n'est pas
tant celui on est analysé longuement le drame
inédit de Dumas père, t'iesque de Lacai/na. Il n'a
(pi'un intérêt documentaire, comme une esquisse
dans un coin d'atelier. Mais c'est le chapitre de la
lin, l'ère et Kils.
Dumas père y est l'occasi(m d'imo brill.inle
digression è propos de son successeur, celui (|ui
lui disait :
— Nous sommes les deux Corneille !
i;i Dumas père répondait :
- Konjoiu', Thomas!
(In y trouve notamment une analyse de la Haute
de rhèlies. diuil M. Parigol a lu le luanuseril.
Tout le passage est intéressant et vaul la eila-
lion; c'est un document rare :
Iji Koult lie Thl^liej ou pliittH la T'Oiiblnnlc (Dinnan flla «'î-talt
ù la (In Brr(M(S à ce tltro) «tait un ouvnigc (lu genre «le la
tVmmf de Claude, <lc l'EIranfftre; ce qiu' l'nutcur m'en avait
'Ht et lu, lu iniini'ro niis-d dont II en pirliiit, vient (> l'appui
■ le ce clin|iltre. lj> pi(' w n'a pa» (le pnlili(''c, conforiiiènient A
^.H (liapoxitlona tf)(tninenUiros. Miils pcnt-('-tr(' n'oat-cc pas
iiutruiKisocr si volonl* que de doiincr, au point de vue qui nnu«
(((îonpc, quoique!» ron»clgnemonts pr('Ti>* snir nno (rnvro tï propos
(lo iMiiH'llc ont (M* lin|irlnl*c« Iwaiipoup d'errcni-H ou de siippo-
Didier, niAdnnin, en un
nt et
i Iioin'i
homme suixjrieur (voir Autouy). Il s'est marié trop t(jt à uuo
brave femme incapable de le comprendre, mais qui lui a donné
lUie Itonnc flile, Geneviève. Didier a un élève de prédilection,
MathiiiS, mat(-rialiste décidé comme «on maître, qui ne croit
jxis à a l'âme », et dont je me r.ippelle ces mots : u J'ai déjà
vu, disait-il h GencWève, des cerveaux sans pensée, mais jamais
de |>enséc sans cervein », et dans ht même scène de l'acte pre-
mier : « Si je te donnais un violent coup de bâton sur le cer-
veau, que dirait ton âme ?» — « Elle te |tardonnernit », répond
Geneviève.
Dans cette famille ainsi composée d'hommes supérieurs et
(le femmes de cœur simple arrive la TroubUnte, Miliane, qui
y reçoit l'hospitalité avec sa mère. Autrefois riche, le père
était mort, laissant sa femme et sa fille dans la gène. Et
Miliane a conservé un amer souvenir des leçons de piano, des
omnibus avec la correspondance. Elle a vingt-deux ans, l'âge
où la femme est a toute-puissante ». Elle répand autour d'elle
je ne sais quel charme irrésistible. Elle aime le luxe, elle est
à la recherche du bonheur ; elle a des idées à elle, nullement
routinières et beaucoup plus que le commun des hommes. Elle
VA à fon but par des moyens qui étonnent. C'est la («aut^ et
l'intelligence réunies. El e'est la fen\me. On voit les ravage que
peut faire autour d'elle cette superbe créature de libre esprit.
On voit le drame, c'est-à-dire les êtres supérieurs, affranchis
(les préjugés sur le mariage et autres, aux prises avec des
âmes tout unies. Et l'on devine la portée symbolique de la
pièce : matérialisme et nature.-esprits forts et cœurs croyants,
la chair et la foi. Dumas fils avait mis eu cette œuvre le
meilleur de lui-même, ses idées snr la science, la religion, sur
le mariage, la société, la femme, la jeune fille bourgeoise et la
société contemporaine. Ce que j'en ai pu entendre était d'tme
imagination et d'une beauté audacieuses.
Il va sans dire que la passion, pour mettre ces hautes concep-
tions en valeur, faisait rage. Je me souviens d'une scène où la
Troublante, recherchée par un M. Dominique, qu'elle avait
refusé pauvre et qui étiùt devenu riche, et ne voulant pis se
a vendre )• en mariage (car. disait-elle, ou à peu près, lorsqu'une
femme se vend, elle ne doit vendre d'elle que ce qu'elle peut
reprendre), venait d'essuyer une décharge de revolver dans la
rue. Elle disait que le juge d'instruction l'avait interrogée
comme une voleuse, et puis lui avait fait des propositions
comme à une fille. Puis elle demandait à Mathias du poison, Kt
le savant médecin, Didier, l'aimait; et elle offriit à Mathias
d'être son camarade dans la vie ; et Geneviève, la douce jeune
fille, aimait Mathias...
C'en est assez de ces souvenirs, pour faire voir que la Trou-
hlan/e. qui semblait un effort admirable de raison puro, mettait
en œuvre la passion et l'invention des Dnmas. Kt je vois encore
lo bon dramaturge, en son cabinet de Marly, le coude appuyé
sur S.1 table, sa tête blanche, si énergique et si expressive.
baignée d'une pâle lumière, lisant avec bonhomie et fermeté
la scène du matérialiste Mathias avec Miliane, et coupant les
théories savantes de remarques pcrsoiuielles. où la fantaisie
s'envolait par delà le connu et le visible. Je songeais & Frit»
Sturler, à l'épilogue du Comte Hemiann, à Anlony, cependant
que de chaque coté du foyer souriaient les visages épanools de
Balzac et de Dumas père, formant avec l'auteur de la Trou-
bifintt une vigoureuse trinité.
Cette prixieuse indiscrétion est charmante;
c'est le père qui nous vaut le plaisir de connaître
un drame inconnu, que la sollicitude palcrncllc
aurait certainement voulu faire sortir du silence
pour servir les intérêts de la gloire filiale. Kl que
n'aurait i>as fait le |)apa pour reconnaître les
lioulés de ce garçon qu'il adorait, qui avait pour
lui toutes les bontés et toutes les tendresses,
jns(prà (lire un jour : ,
— M. (11 ]h'mc esl un grand enfant que ,| ai eu
étant t..nt |M-lil.
M. .Iules Trullier, l'érudit sociélaire de la ( jimédic-
l'"rau(,-aise, a |)ublié, chez Stock, imc inléi-essanlc
étude sur la comédie de Uegnard, les Ménechmts
nu les Jumeau.r. dont il a donné une édilion nou-
velle, arrangée et allégée pour les représentations.
I,a pièce elle-même n'est point notre fait et elle
ressortit nu département de notre voisin, lu critique
dramatique du Monde Moderne: mais la notice est
une précieuse conirilmtion à l'histoire littéraire pnr
le n(uul>rc des renseignciuenls précis, des faits el
aneeddtcs (pie notre patient rureleur a colligés dans
l(-,.iii;i du l,uip-a\ 00 asxv (le bonheur poiirapporler
I.K MOUVKMKNT M TTK li A I li i:
encore de la nouveauté, ou du vieux neuf, niènK"
après le travail de M. Gandera.v.
Les Ménechmes appartiennent à tout ce cycle de
comédies dont l'action sort d'une ressemblance
complète entre deux jumeaux qu'on prend l'un
pour l'autre, depuis les Ménechmes de Plante, les
Deux Jumeaux venillens de Gokloni. les Ménechmes
de Hotrou. Amphitryon de Molii'n'. los Jumeaux
tie Bergame de Florian cl taiil d iiiihi-, jusqu'aux'
Deux t'alèmun du même Jules Trullier. On com-
prend l'importance, quand on lepiéscnlc des comé-
dies de ce genre, de la ressemblance physique A
créer entre les deux acteurs charges des deux rôles
jumeaux. Ici, la ressemblance est exigée par la vrai-
semblance :
I.n liistribution des rôles des deux jumeau.x fait penser tout
de suite à la ressemblance des deux acteurs qui parait iiniis-
peiisable à la vraisemblance de la pièce. Le Valentin de
Regnard doit être siiiCère quand 11 dit au chevalier :
Valentin est encore sincère lorsqu'il fait une « marque y au
chapeau de son maître pour le distinguer; marque (jui, au
dénouement, doit permettre à Isabelle de choisir des deux
celui qu'elle aime.
Il ne parait pas cependant que cette vraisemblance ait étû
s;iuvegardèe jamais lorsque l'on vit ensemble successivement :
Prùville et Monvel, Dugazon et Fleury, S.amson et Menjaud?
Notre vieux maître Régnier, de qui je tiens la brochure
ayant aujourd'hui servi ii monter la pièce, Régnier prétendait,
par expérience, qu'il fiHliaît au contraire, pour l'effet de la
pièce, que les deux Meruchiiïfs ne se ressemblassent point du
tout 1
Eugène et Louis Ifonrose qui ne se ressemblaient pas pluî
que nous nous ressemblerions de Ferandy et moi, ou que Berr
ne ressemblerait k Boucher ou à Laugîer. Eugène et Louis
Monrose jouèrent aussi la pièce à l'Odècn au joli temps ou h s
spectateurs, ne redoutant pas d'entrer au spectacle à six heures,
écoutaient en une seule soirée : les cinq actes du Misanthropf,
les cinq actes du Tartitjff'e, les trois actes du Malnxie imaginaire,
la Cén'monie, plus un à-propos en im acte 1 On adjoignit alors
iV l'admirable Antigone de Sophocle, si bien adaptée par
MM. Auguste Vacquerie et Paul Meurice, les cinq actes des
Ménechmes; et, comme cela ne suffisait pas à la capacité dr.i-
miitique de5 spectateurs, on jouait aussi la Ciijnë, les deux
actes d'Emile Augier!
M. Trullier a réuni quelques avis contemporains
qui sont intéressants et, sur un ton d "aimable cau-
serie faite d'érudition curieuse et de souvenirs
personnels, sait donner à la critique lillérairc l'at-
trait et le sourire qui ne sont pas toujours ra|ia-
nage de celle docte dame.
11 appartenait à M. J.-K. Iluysmans, cet homme
d'autrefois égaré parmi nous, de consacrer quel-
ques monographies au vieux Paris, comme celle
(|u'il vient de publier chez Stock, la Biévre et Saint-
Séperin. Il parle de ces vieux murs, de ces coins
antiques et de ces quartiers attardés avec une
poésie et un charme qui semblent être le souvenir
ému d'un Parisien des âges passés. Tout cela est
écrit do hun style et agréablement évoqué. Ces
ciMii'^ iiiiii\i<. fumeux, antiques, ont plu, on le sent,
^'i i ri linli- ^doncieux des monastères et des cloîtres.
lL j.auais, j'imagine, l'humble Bièvre, que souillent
les tanneurs du quartier Saint -Marcel, n'avait
entendu un hymne lyrique comme celui que ce
poète en prose lui dédie :
Et pourtant, combien était différente de cette humble et
lamentable esclave, l'ancienne Bièvre ! Ecclésiastique et suze-
raine, elle longeait le couvent des Cordelières, traversait la
gr.\nde rue Saint-Marceau, puis filait à travers prés sous des
saules, se brisait soudain et, devenue parallèle à la Seine, des-
cendait dans l'enclos de l'abbaye Saint-Victor, lavait les pieds
du vieux cloître, courait axi travers de ses vergers et de ses
bois, et se précipitait dans le fleuve, près de 1 1 porte de la
Tournelle.
Symbole de la misérable condition des femmes attirées dans
le guet-apens des villes, la Bièvre n'ost-elle pa? aussi l'emblé-
matique image de ces races abbatiales, de ces vieilles familles.
de ces castes de dignitaires qui sont peu & peu tombées et qui
ont fini, de cliute en chute, par s'interner dons l'inavouable
boue d'un fructueux commerce.
L'espace nous est mesuré et il faut déji quitter
noire guide quasi monacal parmi ces vieilles pierres
et ces masures qu'il hante avec une prédilection
do solitaire. Je vous l'indiipie : allez avec lui et il
vous fera voir bien des choses, ressentir bien des
émotions tristes et charmantes que peut-être votre
luodernisuu' ne vous ct'it pas suggérées spontané-
UU'Ul.
La comtesse Diane a pieusement récolté une
jolie gerbe des Glanes de la rie, et elle leur a
dimné une corbeille d'un goût délicat et artistique.
Son petit volume de pensées est un bijou typo-
graphique qui fait honneur à la maison Oi.i.ex-
iioiiFF. Les grains que renferme le coll'ret sont
grains tlambre. choisis et purs. La lecture de ces
pensées et apophtegmes fera les délices des déli-
cats, des penseurs; ce sont maximes d'un moraliste
avisé, éveillé et observateur. Pierre Loti présente
ce petit ouvrage, à l'apparence d'un coquet livie
d'heures pour les heures méditatives, et il le fail
en termes justes, spontanés, véridiques :
Vous y trouverez sou tact, sa discrétion, sou ironie indul-
gente et légère, son intime comiaissance de notre cœur à tous ;
sa tristesse de fond avec sa gitîeté de surface, et ce don qu'elle
a d'énoncer «l'un mot îngéuîeu.x et juste, il'uu trait i)rofond et
bref, les vérités inattendues ou bien les choses que vous avioz
peut-être déjà vaguement senties, mais qui, passant par elle,
prendront à vos yeux des aspeo^ imprévus, s'affirmeront à
vous comme pour la première fois, vous surproudrout autant
que les plus récentes découvertes.
Il faut parcourir les pages de ce petit La Bruyère,
ot'i la 'bonté et le sourire l'ont .dmcr jusqu'aux
sévérités :
Il est injuste de rendre les gens responsables des illusions
qu'où s'était faîtes sur eux.
Voilà qui est finement pensé. Cette autre maxime
est bien vraie aussi, car l'amour, comme aussi
l'alTection, ne vont pas sans l'estime :
Il faut devoir lever les yeux pour regarder ce qu'on aime.
Glanons encore: ce sont des bribes qui sont les
rameaux d'or du poète :
Les années qu'une femme retranche de son âge ne sont p .s
perdues : elles sont ajoutées à l'âge des autres femmes.
La femme qui n'a pas mis de sévérité dans ses mœurs s'ef-
force d'en mettre dans le choix de ses relations. Elle se fait
ainsi un rempart extérîem' de la vertu des autres.
C'est tellement vrar, qu'on en ferait un roninn
tout entier par la seide application de cette maxime.
Ceci encore est juste :
La timidité n'est, au foiul, que de l'amour-propre en défia'icr-.
Quelle élévation dans ce conseil :
Et que de philosophie ttuichantc. résignée, atten-
drie dans ce trait que M™« de Lafayette ■■u
M™" d'Houdetot eussent trouvé :
On n'est vraiment seule que lorsqu'on n'attend plus.
Tout ce petit livre est ainsi, linement écrit, fine-
ment pensé; il est court; mais il est long à lire,
car à chaque ligne il fait tellement songer!
LÉO Cl Alt ET ir.
CAISKRIK SCIKNTIl igrK
Il y a tlix ans on ne cunnaissait pas l'appen-
dicite ; atijourd'liui on en entend |)arler tous les
jours. Bien des j^ens ont succomlic jadis A des
maladies attribuées A des causes diverses qui
n'avaient pas d'autre nrij;inc que l'appendice. Ce
n'est pas que l'anatomic ait méconnu cet orj,'anc
jusqu il ces derniers temps, mais il était peu
observé et considéré comme inutile. Le fait est
que, encore aclucllement. on ne se rend pas du tout
compte de sa fonction : car il n'est pas à supposer
<|ue son seul but soit de iirovoqucr des maladies
souvent mortelles. Il y a comme cela dans le corps
humain plusieurs orj,'anes : la rate, l'appendice,
certains muscles du mollet, dont la présence ne
s'e\|>li(pie pas très bien; les Iransl'ormistos nous
disent <pie ce sont des restes d'organes qui furent
autrefois plus développés et avaient une fonction
importante clicz l'homme préhistorique : peu A
peu les mœurs, les altiludcs. les habitudes, le
^enre de nourriture chanjrèrent, et l'orpanc, de
moins en moins utilise, s'est atrophié. C'est une
théorie (pii en vaut peut-être une autre, mais si
l'explication est exacle, il faut espérer pour nos
descendants que la transformation continuera à se
faire, et qu'au moins l'appendice disparaîtra tout
A fait. Actuellement, et pour des siècles encore,
nous sommes condamnés à le conserver; ce que
nnus avons de mieu.v A faire, c'est de l'éludier.
Sa situation peut se déterminer facilement en
li-avant
rtant de
la droite du ventre une li(.'iie N B lip. 1 i
l'ombilic nombril i et aboutissant A
l'épine iliaque antéro-
supérieure extrémité
de l'os du bassin for-
mant la hanche' : le
mi icu A de cette lijïne
est ce qu'on appelle le
point de Mac-Burney :
il est juste au-dessus
de l'appendice. C'est
un tube de quelques
centimètres de lonj;,
dont l'ouverture, de
i ou â millimètres de
large, se soude au
ca'cuni (commence-
iiu'nt du pros inlcs-
lin : il se termine en
ciil-de-sac et c'est
ci'llc poche sans issue
<|iii est la cause de
loMl le mal. Les chi-
rurgiens, s'ils sont
bien d'accord sur les
méfaits occasionnés,
ne le sont pas tout A
l'ail sur les causes pre-
mières qui les déter-
minent : les uns ad-
mettent que, le plus
FUI
Il V .M .'
e o c l' g DU
MONTltANT 1,.\
SITUATION IlE I.'AI'IKS Illl I
F, omplacoment >lu foie: NB, ligiv
Allant lia nombril A la tmnclic et souveni, ce sont *de
ci>rps étrangers fl
milieu 'le laquelle se trouv»?
point (lo Mac-Bnrnc.v, i
au-<lCBiUft de l'appcndico A.
ipie |>épins de fruit;
débris d'os. etc.. qui
doimeiit lieu à l'Innaïuiiialioii de l'organe. Tout en
iidiiiellanl ipie rintrodiiclinn de corps étrangers soil
possible, h's autres pensenl ipie c'est une exception,
mais qui' (les concrétions se forment là, comme se
rormeiil les calculs du foie lui de la vessie. Qiie'le
i(iie soit la cause <le riri'ilntion pi'oduile, il n'en est
|ias moins vrai que liienlol une colonie de microbes
S)' dé\ eloppe, prèle à se ri'pandre dan*; l'organisme:
le péritoine et le foie sont parliculièrenient menacés.
Le que nous dcMiiis surtout retenir des leçons
professées par les spécialistes en la matière, c'est
qu'il ne faut pas dill'érer l'intervention chirurgicale
dès que l'aiipendicite est bien caractérisée ; même
quand la médication intervenue a calme la douleur,
il faut se métier. .\vec les ressources antiseptiques
dont on sait s'entourer aujouixl'hui, l'opération
n'est pas dangereuse, si elle est faite A temps |>ar
un bon praticien.
Les fondateurs de religions ont prescrit certaines
pratiques qui ne sont autre chose que des mesures
hygiéniques dans la loi de Moise il y a même une
opération chirurgicale, peu grave, il est vrai, et si
la vaccine ciit été connue à cette époque, elle eut
sans doute aussi été imposée. Dans la suite des
temps, si on fonde de nouvelles religions, la sup-
pression de l'appendice, dès la naissance, serait un
baptême précieux pour la santé des adeptes.
Peu de temps après la décou\erle des rayons
Hientgen. on pensa à les utiliser pour l'étude de la
tuberculose: mais il ne faut pas oublier que ces
rayons sont invisibles A l'œil et ne permettent
pas, par conséquent, d'éclairer un objet de façon
qu'on puisse le voir par réne.xion, comme cela a
lieu pour la luuiièiL' ordinaire; ils servent seulement
A rendre phos|ilic>ic.s(cnl un écran spécial et sur
celui-ci se luojettenl les ombres des substances
non traversées par eux : tels les os. Quand on les
projette sur le corps humain, ils peuvent traverser
plus ou moins certaines parties, chair, muscles,
viscères, ce qui donne sur l'écran des ombres dont
l'intensité varie avec la plus ou moins grande per-
méabilité qu'offrent les substances traversées. On
a réalisé aujourd'hui des perfectionnements impor-
tants dans la fabricalion des bobines, des inter-
rupteurs, des ampoules, et on a augmenté la
puissance des radiations ; on peut donc, mieux
qu'au début, se rendre compte tle la valeur des
ombres projetées: aussi l'étude de la tuberculose
du poumon, qui repose surtout sur ce genre
d'observation, a-t-elle été reprise. Dans une com-
munication A l'Académie de médecine, M. le
D' Kelsch, médecin inspecteur de l'armée, et
M. le U' Boisson, médecin-major, donnent le
compte rendu de leurs recherches à ce sujet.
Pendant plusieurs mois, ils ont scruté au radioscope
la poitrine des soldats entrant à l'hôpital, quel que
fût le motif de leur admission, sauf ceux, bien
entendu, dont l'état ne pcrmcltail pas un examen
de ce genre. C'est le plan p<isléricur du Ihiu-ax qui
a paru devoir donner les indications les plus
nettes. <• Le tableau, disent-ils dans leur C(unmu-
nication, que présente en arrière le thorax. A
travers l'écran, est des plus saisissants, car tiuil
y est agissant, tout y est vivant. Chez le sujet
sain, les poumons apparaissent transparents du
sommet A la base. Celte transpai-ence est inter-
rompue, au milieu, par la colonne sombre du
rachis el. latéralement, par des bandes moins
obscures répondant aux côtes. La zone qui se
trouve au-dessus de la projection des clavicules el
les deux régions scapulaires sont moins claiivs que
le reste, en raison des muscles cl. des lames osseuses
qui les couvrent. La région inlerscapulaii'c est
parfaitement transparente; A droite, celle transpo-
rence s'étend jusipi'A la convexilé du foie ; h
gauche, elle est obscurcie, au tiers inférieur, parle
ca'ur, |>lacé obliquement île haut en bas, el de
droite A gauche. Cel organe se proliuige par »n
base, à ilroile de la colonne verlébrale. par une
C, A USE H I E se I EXT I EIQ V E
ziinc (il)scuiv ii'pondaiil ;iii\ iircilk'lles ; il est
surmonli; de la crosse de l'aorle, dunl la partie
convexe di^passe à gauche la colonne vertiibrale de
deux i trois cenlimètrcs.
I. Tout cl mobile dans ce tableau. On y voit très
nettement les mouvements d'élévation et d'abais-
sement des côtes, les battements du cueur et de la
crosse de l'aorte; enfin les larj^es excursions du
diaphrag;me, qui, dans l'expiration, remonte .jusqu'A
la sixième côte et, dans l'inspiration, s'abaisse
.jusqu'à la huitième ou la neuvième, parcourant
ainsi une étendue de huit à dix eoulimèlres. et
donnant l'impression du jeu d'ime puissante pompe
aspirante et foulante adaptée à la base du thorax.
I^e foie, qu'il coille étroitement, ne l'abandonne
jamais dans ses mi^'rations. »
Ce n'est qu'après s'être familiarises avec l'aspect
ilu thorax nonnal que MM. Kelsch et Uoisson ont
abordé l'étude des afVections pleuro-pulmonaires
et qu'ils ont pu constater des anomalies diverses,
telles que diminution de la transparence des
sommets du poumon, des ganglions bronchiques,
de la plèvre, transparence qui disparaît même
dans certains cas. C'est surtout dans ces régions
(|ue se trouvent les foyers d'infeelion qui peuvent
rester ignorés pendant longtemps. A la suite de
décès survenus en dehors de la tuberculose, ils
ont pu. à l'autopsie, reconnaître que le diagnostic
radioscopique ne les avait pas trompés. Panni les
hommes examinés qui sortent de l'hôpital, après
gucrison d'une blessure par exemple, on pourra
surveiller ceux chez lesquels on soupçonne la
luberculose latente. Cette méthode d'e.xamen peut
donc avoir une très grande importance en permet-
tant de traiter la maladie, même avant l'apparition
des symptômes extérieurs. Mais il est clair qu'il
f lut être entraîne à ce genre d'examen par une
hiugue série d'observations; car un œil non pré-
paie ne voit, au lieu du tableau si bien décrit par
MM. Kelsch et Boisson, qu'une forme confuse qui
pr^)\'ient de la projectitui sur l'écran de la masse
des chairs, des muscles et des os qui forment les
|)arties postérieures et antérieures du thorax. Il
faudrait, pour bien faire, pouvoir en supprimer au
moins la moitié, en introduisant l'ampoule, source
des rayons, dans l'intérieur du corps. On est sur
le point d'y arriver, parait-il : MM. Rémond et Noé
seraient parvenus à éclairer des cavités naturelles.
Placée dans la bouche, l'ampoule a donné une
épreuve très nette et très détaillée du maxillaire
et des dents, jusqu'à leur i-acine; précieux docu-
ment pour un dentiste, au moment de faire une
opération .
L'habile souflleur de verre, M. Chabot, auquel
ou doit déjà bien des perfectionnements dans la
fabrication des ampoules, ne désespère pas d'en
construire d'assez petites pour être introduites
dans une sonde œsophagienne. Transformé ainsi
en lanterne à rayons X, le corps humain n'aura
plus de secrets pour nous : on ira, de temps en
temps, en faire passer l'examen pour savoir s'il
n'y a pas quelque organe de la machine qui me-
nace de se détériorer.
Les produits alimentaires sont souvent l'objet
dune falsification cnnire laquelle les pouvoirs
publics ont le devoir do pinlé^er le consommateur.
On n'a pas idée de l'ingéuiosité, de la science
luéme, déployées par certains marchands peu
scrupuleux, pour arriver à truquer le jiroduit
\çndu, de façon à dissimuler la fraude et à rendre
plus ditBcile la tâche des chimistes et des micro-
i;raphes oHîcicls, chargés d'analyser leurs produits.
Le laboratoire municipal de la ville de Paris,
■ci'éé en 1S7f par M. (îirard. qui en est encore
aujourd'hui le directeur, rend sous ce rapport les
plus grands services au public. Outre les échan-
tillons prélevés journellement par des agents spé-
ciaux dans tous les quartiers de Paris, tout le
monde a droit à l'analyse qualitative gratuite; il
suini pour cela de déposer le produit suspect au
ETUDE MlCKUSCOriQUE DE L .V FARINE DE BLE
et, cellules transversales; é, épicarpe; p, poils; a, amidon;
b, enveloppe brune de la graine.
laboratoire, ou simplement au commissariat de
police de son quartier; on reçoit, quelques jours
après, une réponse laconique, mais suffisante, sous
l'une des rubriques : bon, passable, mauvais, nui-
sible ou non nuisible. Des experts spéciaux sont
également attachés au ministère du commerce pour
l'examen des produits faisant l'objet de marchés
importants, pour fournitures à l'Etat de denrées
alimentaires.
L'une des falsifications les plus difficiles à déceler
est celle de la farine; non pas lorsqu'elle est gros-
sièrement faite, avec addition de plâtre ou d'une
poudre minérale quelconque, mais quand elle con-
siste à mélanger la farine de blé à celle d'autres
céréales d'un prix moins élevé, ou avec de la farine
plus ou moins avariée. La hausse qui s'est produite
sur le blé a nécessairement incité à pratiquer sur
une plus grande échelle ce genre de mélange, et il
en est résulté des procès importants. C'est à l'ana-
lyse chimique qu'il y a lieu d'avoir recours de
préférence quand il s'agit de reconnaître la pré-
sence de vieilles farines; mais pour l'addition de
seigle, de ma'is, d'orge ou de riz, c'est le micro-
scope qui est employé; et il faut, pour prouver la
fraude, une connaissance approfondie de l'anatomie
des céréales. M. Eugène Collin s'est fait une spé-
cialité de ce genre d'études, et il a publié, dans le
Journal de pharmacie et de chimie, des travau.x
fort intéressants à ce sujet : nous lui empruntons
les deux dessins ci-contre, qui donnent, l'un (fig. 2)
les principaux éléments du blé, l'autre ^fig. 3) ceux
du seigle. On voit qu'il y a entre eux une assez
grande similitude; les.dilTérences reposent souvent
sur des remarques peu apparentes : ainsi les parois
latérales des cellules transversales c / du seigle ont
(".AUSEHIE SCIENÏIIMQLE
des cpaississcmcnts qui ne se relrouvenl pas dans
le blc; les poils qu'on observe à l'cxlrémiliî supc-
licurc de l'i'picarpc du seigle ont dts parois moins
épaisses que dans le blé. Slais les firains d'aniidun
sont plus caraclérisliqucs : dans l'amidon du sei):lc,
les grains sont en général plus gros que dans celui
Kl H. 3
ÉTIDK MICROSCOI'UJUK DE L
FARINE UK SEIGLK
cty cellules transversales; é, épicarpe ; p, poils; a, amidon;
bf enveloppe brune de la graine.
du blé; ils ont un contour plus ncllemcnl arrondi
et plusieurs sont étoiles avec quatre ou cinq bran-
ches, ce qui ne s'observe jamais dans le blé. L'im-
portance de la falsilication peut se mesurer en
comparant au nombre de j^rains d'amidon de seigle
contenus dans didérenles préparations faites avec
de la farine suspectée, le nombre de grains trouvés
dans d'autres préparations, faites avec de la bonne
farine, contenant du seigle en proportion définie.
Le nia'is, le riz se rcconnais.sent par le même pro-
cédé; mais dans tous les cas il ne faut pas craindre
de multiplier les essais avant de conclure.
11 est certain que la fraude est en raison directe
du prix du blé, et, de tous les moyens employés
pour la diminuer, le meilleur sera celui qui pci--
metlra d'aujçmcnler la récolle. Nous ne savons pas
si celui-ci, indique par M. Lestrom, professeur à
l'Université de Ilelsingfors (Finlande), aura un
résultat pratique; mais il est cependant i\ signaler.
Ileprenanl les études faites au commencement de
rc siècle, M. Lestrom a voulu se rendre compte
de l'inlluencede l'électricité sur la végétation, l'our
cela, il a entouré un cliamp de blé avec des lils
métalliques , supportés par des godets isolants,
placés sur des pi(|uels de 1 métré de haut; tous
les bO centimètres, il n disposé des pointes sur
ces fils, et une machine de llolz, produisant de
l'électricité A haute tension, fut reliée A ce réseau
et fonctionna tous les malins de six A dix heures
et tous les soirs de cinq A neuf, du mois de .juin
au mois de seiitembre. La partie du champ ainsi
traitée mûrit beaucoup plus vile ipie l'autre et
fournil une récolle plus abondante cl de meilleure
quolité. C'est vraisemblablement A la production
de l'ozone, formé par ces décharges électriques
continues dans l'air, qu'il faut attribuer le résultat,
et l'expérience serait à renouveler. Il ne manque
pas d'endroits où de petits coui-s d'eau, même de
peu d'importance, pourraient servir à faire tourner
les plateaux d'une machine statique produisant
l'électricité nécessaire.
Quoi qu'il en soil de nos procédés île fertilisa-
tion, le célèbre \\illiam Crooks prédisait derniè-
rement, devant les membres de l'Association bri-
tannique, que, dans une quarantaine d'années, nous
devrons mourir de faim si on ne trouve pas un
autre mode d'alimentation que celui actuel; car la
surface du sol sera, à cette époque, incapable de
produire la quantité de froment nécessaire A la
population. Nous ne savons pas sur quelles sta-
tistiques l'cminent physicien se base pour faire
cette prédiction sinistre ; mais, sans adinetlre une
date aussi rapprochée, on peut tout de même pré-
voir qu'A un moment donne le sol acluelleinenl
cultivé ne suHira plus, à moins qu'on ne lui fasse
produire des récoltes meilleures. Or. ainsi que
l'indique M. W. Crooks, c'est encore l'élcclricité
qui, produite par les grands cours d'eau inuliliscs.
pciunnil. sous une autre forme que celle que nous
niilii|ni.iii> tout A l'heure, venir A notre secoiii-s :
rii l.i. ilii.ml la fabrication de quantités considé-
i.iMi - ,1 iii^iais chimiques, dont le bas prix permet-
trait la fertilisation des terres jusqu'ici incultes el
donnerait aux autres un état de prospérité inconnu
jusqu'alors. Nous terminons le siècle de la vapeur,
il est cerlain que celui qui va commencer sera le
siècle de l'électricité.
Nous avons parlé dernièrement du chaulTagc an
pélrole, à propos de l'alimentation deau des loco-
motives en cours de route, et on nous a demandé
sur ce mode de chaufl'age quelques détails complé-
mentaires. C'est naturellement dans les pays où le
pétrole abonde qu'im a fait les premières applica-
tions de ce genre. La ville de liakoit. sur la mei-
Caspienne, est un des principaux centres de pro-
duction de l'Europe et de l'Asie, el. bien qu'on
expédie des quantités énormes de pélrole A l'étal
brut, il y a aussi un grand niuubre de rallineries
qui ont pour résidu des huiles lourdes; ce sont
celles-ci qu'on utilise pour le chaulTage des chau-
dières de bateaux et de locomotives. .\ii lieu de»
monceaux de charbon que nous avons l'habitude
de voir dans nos gares, on ne trouve. lA-bas. <pie
des citernes dans lesquelles des pompes puisent le
pétrole pour l'envoyer dans le lender des machines :
comme cette huile tend A s'épaissir par les grands
froids, on a placé dans les citernes des seii)cntins
où on fait circuler un courant de vapeur. Les appa-
reils adoptés pour la combustion soni de divers
modèles, mais reposent sur le morne principe.
On place devant le foyer (lig. 1) \in pulvérisateur
dans lequel le pétrole arrivant en 1' al>oulit A 1 e\-
Irémité d'un tube F, formant lue, dans leipiel
s'ajuste un second tube r. aboutissant A une prise
de vapeur V; celle-ci, en s'échappanl, détcrniiiic
l'aiipel du pétrole. L'extrémité de eliaciin des deuv
tubes étant conique, l'espace annulaire qui les sépare,
et par où arrive le pétrole, se moditie en avançant
ou en reculant le tube intérieur, au moyen d'un
régulateur M, de favon A diminuer ou augmenter
le débit. Dans ces conditions, le pétixile se trouve
lancé sous la chaudière A l'étal IK's divisé el brûle
avec une grande tlannne. L'intérieur de la cliainbre
A feu se trouve revêtu de briques réfraclaiivs et
l'air y accède par des ouvertures dont on règle la
.section A volonté, l'oiir mellie une chaudière eu
pression, il faut naturelleiiuiit avoir déjA de la
vapeur; s'il .s'agit d'une locomotive, pai exemple,
on relie la prise de vapeur du pulvérisateur A une
r.ArSKlilK SC.IKNTIl-KJl K
121
cliautlièrc tlcjâ en pression. Au btjul d'cnvii-dii une
ilcmi-lieiire, on a un nombre d'atmosphèros sulli-
sant pour que ralimcnlation se fasse directonienl
siu" la machine même el pcnncUc de supprimer
liiutc intervention étranj^ére. Ce mode de chaulïajre.
(|ui ne d(mnc pas de fumée, est plus rapide, plus
propre et plus faeile à rég:ler que celui au charbon ;
mais son application dépend, hirn cnlendu. du
CHAUl-FAGE DES I-oCO MOT I V ES AL' l'ETlZOLK
V, arrivée du pétrole dans le bec de rùjecteur; V, arrivée de
la vapeur ; M, régulateur permettant de faire varier le débit
de réjecteur ; r, tube amenant la vapeur au bec ; F, bec de
réjcL-teur.
prix auquel on peut se procurer le pétrole. .Vussi.
depuis quelque temps, s'occupe-t-on d'arriver au
même résultat avec le charbon de terre, par des
moyens un peu dilïérenls, mais basés toujours sur
le même principe de la division du combustible en
parcelles très petites. A l'état de poussière, la
houille peut être, pour ainsi dire, injectée, comme
un licpiide, sous la chaudière, au moyen d'un cou-
rant d'air comprimé, et elle brûle alors comme un
(;az. Il y a déjà plusieurs sy-.|rTii.'^ ('iMblis pour
atteindre ce but dans les chau.lic rr- li\r-. La pous-
'^ière de houille, placée dan^ un inilrc conique,
tombe peu à peu, par un urilice réglable, dans un
uros tube où un ventilateur envoie de l'air sons
l)ression; elle se trouve ainsi entraînée dans le
foyer et s'enflamme facilement, par suite de son
itat de division en présence de l'air. Il faut évi-
iKuiuient arriver à déterminer les proportions de
poiis>ière et d'air qui sont le plus favorables ; mais
ce n'est que par l'expérience qu'on arrivera à les
connaître ; la même question s'est posée au début
du chauffage au pétrole, qu'on est arrivé aujonr-
il'hui A réfçler très facilement. Pour les villes, il y
aurait un fîrand intérêt à voir cette méthode
ilevenir pratique, parce qu'elle supprime la fumée:
pour la mine, il y aurait un intérêt non moins con-
sidérable, car elle produit du charbon à l'état de
poussière en grande quantité, parfois 50 pour 100
de la production totale; or actuellement on est
obligé, pour utiliser ces déchets, de les transformer
en agglomérés, dont la fabrication coûte assez
cher. Le jour où on utilisera la poussière même,
cela simplilicra la question et il arrivera probable-
ment un moment où les poussières, considérées
jusqu'à présent comme un déchet gêmint, devien-
dront l'élément principal de consommation : on
cherchera à augmenter leur production dans la
mine. Dans tous les cas. chaque industriel dispo-
■;ant d'une force motrice pourra toujours en obtenir
facilement et sans grands frais.
Le chaufl'age de nos habitations est, en général,
assez mal compris ; on considère la cheminée
ancienne comme la plus hygiénique : c'est pos-
sible, mais elle est d'un rendement déplorable.
I.'air de la pièce \i\enient appelé dans lu cheminée
s'évade i mesure qu'il s'échaulVe, et il s'établit,
par les interstices <les jjorles et des fenêtres, des
courants d'air froid qui ne sont peut-être pas tou-
jours sans danger pour ceux qui les reçoiveni
directement; ce sont eux probablement qui ont
fait inventer le paravent, si employé jadis dans les
appartements. D'autre part, la cliominée chaulVe
trop par rayonnement du foyer; on risque, si ou
est trop près, d'être cuit d'un côté et gelé de
laulre. Tout le monde connaît trop ces inconvé-
nieuls pour que nous y insistions, et tout en con-
-.uK'ranl le feu de bois à la cheminée comme le
plus f;ai el le plus agréable, chacun s'ingénie à le
leuiplacer ou à le compléter par autie chose. Les
clieiiiinées elles-mêmes ont été bien perfi'clionnées
et comportent des appareils permettant d'utiliser
une plus grande partie de la chaleur; dans certains
systèmes une prise d'air, venant directement de
l'extérieur, passe dans un conduit au-dessus dif
foyer et se répand ilans la pièce ajjrès s'être ain>i
échaulTé. Le poêle, qui utilise aussi souvent cette dis-
position, est cependant préférable, car il donne par
rayonnement une chaleur plus douce; le poêle,
mobile ou non, àcombustion lente, qui chautVe exclu-
sivement par rayonnement, ne doit être employé
que si le tirage est très sûr. Dans tous les cas, quel
que soit le système employé, l'air chaud monte au
plafond de lapparlenient. s'échappe par la partie
supérieure des portes et des fenêtres, dont la
partie inférieure amène l'air froid : de sorte qu'on
a toujours la tète chaude elles pieds froids; tandis
que l'hygiène nous enseigne qu'il faudrait se
trouver dans les conditions conti'aii'cs. Le calori-
fère à air appliqué au chaufTage de toute une mai-
son donne le même résultat; son principe, bien
connu, consiste à chauffer l'air, venant de l'exté-
rieur, dans un serpentin S qui traverse le foyer fig. 5,
el à le distribuer par une ou plusieurs colonnes
montantes A, avec dérivations lî aboutissant aux
pièces à chauffer. Ici encore on a l'inconvénient
d'une mauvaise
répartition de la
chaleur et, de
plus, l'air, en arri-
vant aux bouches
d'échappement .
produit un souffle
désagréable. On a
en outre un air
beaucoup trop sec
et. pour lui rendre
la vapeur d'eau
dont il est privé,
on devrait tou-
jours mettre dans
la pièce un vase
rempli d'eau sur
une source de
chaleur suffisante
pour l'évaporer
lentement et réta-
blir ainsi l'état hy-
grométrique né-
cessaire à la santé.
Les calorifères qui
distribuent de
l'eau chaude, ou
de la vapeur, dans
une tuyauterie
sont préférables, parce qu'ils chaufl'ent l'air même de
la pièce, sans y apporter un air desséché. Ils pro-
cèdent par rayonnement et on augmente encore
celui-ci par la forme de la canalisation qui est
munie d'ailettes, de façon à en exagérer la surface.
Ce système a sur le poêle l'avantage de pouvoii-
5, serpentin où circule l'air arrivant
de l'extérieur ; A, conduite de l'air
chaud par des dérivations B dan?
les pièces à eliauffer; E. arri\vr
de l'air froid ; C, clicminée ; F, foyi-r.
CALSEHIK SCIENTIKIQUK
se placer le lon^ des iiiurs^ au ni\'caii du plancher,
ce qui assure une meilleure répartition de la cha-
leur. Mais il arrive souvent, lorsqu'il s'afrit d'ap-
partements surtout, qu'on n'utilise pas cette dis-
position et qu'on envoie de la vapeur se détendre
dans des appareils, de volume réduit, placés dans
un coin de la pièce; on retombe alors à peu prés
tlans les conditions d'un poêle ordinaire, sauf
<(u'on n'a pas à s'en occuper. L'idéal serait de
n'avoir aucun appareil apparent dans la pièce,
mais de construire les murs creux de façon qu entre
leur double paroi on puisse faire circuler de l'air
chaud, qui ne se répandrait pas dans les chambres,
mais en porterait les murs A une température uni-
forme. Il n'y aurait qu'à assurer, comme pour
tous les antres systèmes du reste, une ventilation,
réglable à volonté, pour permettre de renouveler
l'air de la pièce, plus ou moins rapidement, suivant
le nombre de personnes qui s'y trouvent réunies.
Si les appareils de chaulîage méritent d'attirer
notre attention, les combustibles ne sont pas
moins intéressants. On s'est occupé de déterminer
pour les plus employés, tels que le bois, la tourbe,
l'anthracite, les houilles de diverses pro\'enances,
la quantité de calories qu'ils déf,M^'Ont : c'e^l-i'i-dire
leur puissance de chauffe, si on peut >'o\|)rinu'r ainsi.
Nous n'entrerons pas dans le délai! des dilVérenles
méthodes employées : mais . dans la pratique, on
peut se rendre compte approximativement de la
valeur calorifique de dilTércnts combustibles en
prenant un même poids de chacun d'eux, en fai-
sant chaulfer successivement la même quantité
(l'eau el en prenant la température de cette eau
([uand le combustible est épuisé. D'une façon géné-
rale, c'est le bois qui déj,'ape le moins de calo-
ries, 3500 environ : la tourbe donne un peu plus
et peut aller de 3500 à iOOO; puis viennent les
houilles de diverses sortes qui varient entre 7000
et 8000 calories ; enlin. l'anthracite, qui arrive
à 9000. Mais les conditions spéciales nécessaires
A l'emploi de certains combustibles ne permettent
pas toujours de choisir celui qui chaull'e le plus :
c'est ainsi que l'anthracite, dont l'alluniaf^e est dif-
ficile, ne brûle bien que dans les foyers profonds :
comme les poêles à feu continu : les dilTérentes
espèces de charbon de terre ne peuvent non plus
être employées indilïéretiiiiieiil dans im foyer quel-
foyer des appartement:
croire, du reste, que ce
Belgique ou en Angleterre
ces dilTérents charbons
nous consommons en
France sous ces diflé-
I rents noms provicn-
' nent tous de nos
mines françaises, mais
ils prennent le nom
, du charbon type qui
a servi à faire une
classification.
Un tramway élec-
trique nouveau vient
d'être inaugure, entre
la Bastille et Cha-
renton, sur une lon-
gueur de 6 kilomètres.
Comme toujours, la
question s'est posée
de savoir si le cou-
rant serait envoyé au
moteur par fil aérien
cl trolley, ou par ca-
niveau souterrain.
Nous avons déjii eu
l'occasion d'expliquer
en quoi consistent ces
dilTérents systèmes.
7. — DisrosiTiov
lARIUT DE rKl^E
DE cor II A NT SOCTERRAIN
M L, frott«urs élastiques ; G, galet
suivant un plan incliné placé
À l'extrémité du caniveau, pour
faire sortir le chariot 1' au
moment où la prise de coar.uit
devient aérienne.
roiiipic. I,e (^H'dill convient peu aux usages domes-
liques, mais plutôt au chaulTage des chaudières A
vapeur. Le (.linrleroi, au cfmlraire, marche très
bien dans le fourneau de cuisine, ainsi ipie le Ncw-
lastU'. qui, i cause de sa facilité d'allumage el sa
1 oiiibu^liim rapide, devra être réservé pour le
/•■j yiiiriiinrrit'nts df cet artictf toni donnf't au poiut de
iiNT demawiri d'udrt
dont le premier est employé d'mie façon presque
générale, mais est peu compatible avec l'esllié-
liquc de nos boulevards parisiens. Pour le nou-
veau tramway, on adopte une solution mixte : A
l'extérieur de la ville, sur 2600 mètres, il y a un
fil aérien, de même que sur 3500 mètres à l'inté-
rieur; mais pour la traversée des places de la Bas-
tille et Daumesnil, ainsi que de la rue de Lyon, on
a adopté le caniveau souterrain. Par une manu-uvre
très simple, on supprime le Irollcy au point voulu
el on abaisse un frolteur qui va prendre le cou-
rant sur les fils places dans le caniveau. Celle dis-
position a déjà fait ses preuves sur une plus vaste
échelle, notamment à Budapesth. oi'i elle fonctionne
depuis dix ans. el elle a été également adoptée pour
les tramways de Herlin. Dans celle
dernière ville, l'installalion est faite
de la façon suivante. Le double
rail est posé ffig. 61 sur des pièces
de fonte, placées A l^.i;) les unes
des autres, dont l'évidenient inté-
rieur a la forme du caniveau cl
celui-ci s'obtient en réimissant ces
pièces de fonle entre elles par une
construction en ciment. Les fils y
sont placés sm- des godets isolants
en porcelaine. La prise de courant
(fig. 71 se fait au moyen d'un cha-
riot P placé SIM' l'essieu île l'ime des
rimes el deux languette^ flexibles
M L viennent frotter chacune sur
l'un des lils conduclem-s : ce chariot
est monté sur une glissière el peut
se déplacer de bas en liaul.de façon
qu'on puisse le relirer au moment
où l'on va prendre la ligne aérienne.
Pour faciliter cette manieuvre, un
galet Ci est fixé A la pai'lie infériem-e el im plan
incliné est disposé A l'extrémité du caniveau, de
sorte ipie le système remonte de lui-même au
moment oi'i le couranl siiiderrain doit être remplacé
par le cotu'ani aérien.
Cl. MAni:sriiAi..
KlmUtl'lut rt rii dthors de tovie riclan
OM de frntriffunnentê eommertiaujt.
r /• K répandu
CHRONIQUE ÏHÉATRALK
TllKATRE PE
I,is luorl? \cmt vite et les pièces aussi... .l'en-
Ifiul'^ 11"- s|»'clacles d'art. Oh! combien lonjjtonips
s L'tt TiiUiMil siii" l'affiche les stupicles balançoires,
ili\eili^>oiiu'nts jfrossiers aux rires épais et vul-
uaii'os! Mais qu'une œuvre de solide pâle, au.\ vers
lie mêlai snunre, au.ï penscrs puissants, aux accents
rarouchcs, vienne, de trop rare aventure, secouer
notre torpeur et importuner notre apathie, vite
l'ueil, un instant entr'ouvert, se referme et la pape
lumineuse s'achève, dans l'obscure indiirércnce.
Digérons, mes frères, digérons en paix! Au diable
le fâcheux qui s'imagine que nous avons en les
veines quelques gouttes du sang des ancêtres qui
tremblaient à Cinna et frémissaient à Phèdre!
(Juel ridicule poète s'avise, inspire par Sophocle,
de penser que le public d'aujourd'hui comprendrai!
un trailrc mot (l'Œdipe, si tout petits on ne nous
avait enseigné, par routine plus que par sincérité,
que la tragédie est la forme d'art la plus pure, la
|)lus belle parce qu'austère et farouche'?... Médée!
■lasun, C.okhos, Creuse, qu'on épelle Creuse en
ricananl. C.réon, qu'on accole finement au sou-
venir de Mangin au casque de ferraille, Hécate et
l'élinii. Artemis et Corinthe! Quels noms! quel
haioquo assemblage! Peu Smart en vérité, cette
histoire des fureurs antiques et fort peu boulevar-
ilières ces amours sauvages! Alors à quoi bon ces
s|iectaeles que nul ne comprend et dont nul ne
s'inspire? Mais qu'en infâme prose ce fait divers
soit narré, que le feuilleton se transmue en mélo-
drame ou que, cause célèbre, le mystère jette. la
foule comprimée au prétoire, alors tout Paris gre-
lotte de fièvre, chacun chez soi se barricade et les
.lasons ventrus et repus restent inquiets devant
d'anémiques Creuses, en songeant A leurs Médées
crampons. Mais des vers! mais du génie d'inter-
lirélalinn, mais de l'art en un mot! Non! non!
Digérons et dormons.
Et c'est ainsi, lecteurs, qu'en celte fin de siècle,
s'achemine d'un pas rapide et sur vers l'avachis-
sement inévitable le peuple d'assez sotte vanité
pour se proclamer encore lui-même le plus spiri-
luel et le plus éclairé du monde.
Et c'est ainsi qu'après quelques soirées Mèdàe,
ilont je vous promis le mois dernier de vous faire
goûter les beautés, disparut de l'affiche et plongea
dans l'oubli.
Etrange époque que la nôtre. Jamais peut-être
en aucun temps il n'y eut comme maintenant >uie
telle poussée talentueuse, et jamais peut-être aussi
il n'y eut moins de public pour comprendre et
]>our admirer. Pour qui les perles alors'? Haussons
les épaules, passons, et si nous sommes encore —
ee dont on doute — capables de faire des enfants.
Dieu les garde de leurs pères! Qu'ils s'élèvent et
s'instruisent tout seuls. Ils vaudront toujours plus
i|ue nous.
Mais non! A vous, Mendès, merci, merci quand
même, poète! 'Vous avez jeté au vent d'harmo-
nieuses strophes! A vous, chère Sarah, merci! L'or
ruisselant de votre voix a comme ébloui d'un
éclair fugitif notre crépuscule assombri, liien de
timl cela ne sera perdu, tout germei'a en son heure
et NOS semences d'art très noble ccloronl en de
prochains avrils ctmniie une moisson superbe dont
les fils de nos fils seront revivifiés,..
Pourquoi ne comprendraient-ils pas la farouche
imprécation de Médée droite au sommet des monts,
fatale et somptueuse en ses draperies d'écarlale et
d'or, traînant des voiles noirs, semblable, dans
l'haleine rouge des rocs, i quelque colossal papillim
de nuit?
Seule dans tout le ciel j'ou\Te et lève raugiire
De la catastrophe, aigle à l'énorme euvergiu-e î
Et l'épouvantement
Tombe comme un duvet du moindre battement
De ma grande aile oliscure I
Celles de Tliessnlie, en chercliant les nielles :
« Est-ce l'oiseau de Zeus, foudres torrentielles !
Ou la ehauve.souris
D'Hadès, sen.ant la fièvre et les baumes pourr'is
Des mares pestilentielles? »
Quand surviendra l'effet de mes volontés forte.s.
Mon aile, hemreuse et lasse enfin de tant de sortes
D'orgueil ou de remords.
Sera le voile noir jeté sur tous les morts
Et sur toutes les mortes !
Pourquoi leurs âmes plus ouvertes que les
nôtres aux robustes amours ne seraient-elles pas
émues aux amoureux accents des douleurs de
l'amante ?
Quand Jason parut sur la nef sonore
Porté par le flot doucement grondant,
Je pâmai de délice et crus qu'à l'oecident
Se levait une aurore.
Pour le charme propice ou le charme qui nuit
Sous le vol des stryges acerlies
.\Uez seules, au bord des marais de la nuit,
O cueilleuses, cueillir les herbes !
Je reste avec Jason pour l'amour de ses yeux !
Au bord de ses chers yeux doux et pernicieux
J'xi cueilli des touffes de crimes;
Des membres dispersés battent sur nos chemins...
Mais je sens ses biiisers à mes affreuses mains
Comme le pardon des victimes I
Pourquoi les filles de nos filles, qui seront
épouses et mères, ne frissonneraient-elles pas A ce
tragique hurlement d'une mère délaissée, d'une
épouse trahie?
Géantes de l'ancien chaos 1
Aux mains pleines de bous fléaux !
Épouvantables sœurs de la fille d'Hécate 1
Tisiphone hâtant, d'un fouet qui siflle et mord.
Le bétail des forf:iits anx labours de la mort ;
Toi, mégère, emportant la ville scélérate
Et le trône comme un enfant sous ton manteau,
Et toi la meilleure, Alecto,
Dont la morsure a d'âpres rocs, dans sou étau.
Pareils anx dents d'un antre.
Voyez ceci, démo.ns terribles aux ingrats :
Une femme tient dans ses bras
Le mari de mon cœur et les fils de mon ventre !
Oh ! que si, ils ou elles comprendront et leurs
lèvres souriront de notre indilTérenee, comme sou-
rient les nôtres des sottises d'antan.
Au revoir donc. Médée! qui passas haulaine et
i:;;
r;ilHONIiJLK TilKATltAI.K
qiion n'a puinldcvince. l'uissiuns-nnus. vicill.irdsaux
lélcs branlantes, aux mains couturées de rides,
acclamer enfin les revanches certaines parmi les
tètes blondes et les mains potelées de ceux qui.
trop jeunes encore aujourd'hui, halbiilient.
Odkon'. — /m Itrine Fwntetff^ conte «Iramatique, en ciiici actes
et six tableaux, de M. Catulle Mendès. Musique de sctue de
M. Paul Vidal.
A dix ans de distance environ, lOdéon reprend
une pièce qui, comme genre, par une fatalité rai-
sonnante, vient A son heure, après le Cyrano de
Hosland et le Struensée de M. Paul Meuricc, com-
pléter une trilogie de beauté romanesque et roman-
tique. Depuis le grand Hugo, on croyait le souille
apaisé, il n'en est rien, il anime l'œuvre entière.
Catulle Mendès est un poète heureux. Il possède
ce don rare de savoir allier à la beauté du verbe
le rythme du vers et la noblesse de l'idée, trois
«piaiités qui, réunies, ont (lélerminc le succès de la
Heine Fiametle,
Le sujet du drame est de ceux qui sont d'avance
A peu près certains de réussir, l'amour étant un
thème sur lequel le public aime à entendre broder
les variations les plus fantaisistes, pourvu qu'elles
ne soient pas trop sombres. Il veut un frisson, mais
non la terreur. Et voilà pourquoi Médée ne fut pas
Cl imprise, tandis que sa gracieuse sœur fut accla-
mée. Loin de moi la pensée de pousser plus loin
la comparaison entre ces deux œuvres si dissem-
blables et pourtant si pareilles en noblesse.
Voici très, trop sommairement l'ésumé. le sujet
de la Reine Fiamelte. Je dis (rop, car je ne puis
montrer les broderies exquises dont la grAce et le
charme des vers font au poème un éclatant man-
teau de brocart.
La jeune reine de Bologne, Orlanda, surnommée
Fiamctte à cause de la petite flamme d'amour qui
brûle éternellement sa chair rose, inconsciente et
jolie, a, par un caprice, élevé jusqu'au pouvoir, jus-
qu'à ses cotés, un être infâme, Lriorgio d'Ast, qui
bientôt, las de l'amour, ne rêve que l'abaissement
de la reine gentille pour s'emparer seul de la cou-
ronne. Il s'est fait un complice en la personne du
cardinal Sforza qui, pour servir hs iK'li-l.ilili-^ pro-
jets de Giorgio, suscite la haiin- lim ,|' mu- moi-
nillon, Uaniello, nourri dans le sili ih r iii\ -liquo des
cliiitres depuis que son frère jumeau a élé .i.-..-.assiiié
au cours d'une orgie et d'une façon assez mysté-
rieuse. Ce Danicllo est bientôt convaincu que la
reine est l'instigatrice du meurtre de ce frère tant
regrette et sa main s'arme pour la vengeance, mais
avant de commettre l'acte brutal, il veut apaiser
son âme et demande à se retirer pendant cinq jours
dans un couvent où seul il se réfugiera en Dieu, qui,
plus tard, jugera son âme. (>'est au couvent des
Nonnes d'Assises qu'il se retire. Dans ce couvent,
où la reine vient faire ses dévolions, tout est char-
mant; la reine y parle d'amour, entre deux oraisons,
aux nonnes rougissantes qui, connue de grands lis
blancs qui marclieraienl, errent sur les pelouses, i\
l'iuubre bleui- des orangers. Brusquement, sans la
eiinnniti-e pour ce qu'elle est, Danicllo se trouve en
l'ace d'Orlanila, el, falalenienl, ces deux jeimesses
.ic lient d'amour; un soir, A la lueur tran(|uille des
étoiles, Orlanda se donne et enunène, pour l'aimer
iihreuu^nl, Danicllo dans ime petite maison perdue
au fond (les bois. Ils s'aiment. Oi-landu avec toiit
son cieur, Danicllo avec toute son àme et ce serait
ainsi longtemps si d'abord une bonne àme ne |)ré-
venuil la reine du complot qui se trame et ne dési-
gnait l'assassin. Orlanda se croit trahie cl va punir,
mais son nom tombe des lèvres de son amant
endoi-mi. IClle fera grâce el s'en renielira A l'amour
seul ])iiur dénouer I intrigue. Ilélus) pour Danicllo.
le terme fatal est arrivé, il faut qu'il s'en aille pour
luer la reine ! .\u troisième acte, à la cour, l'assassin
se présente: mais devant le sourire et la caresse des
yeux de celle qu'il aime, il jette son arme et avoue
son dessein. Sforza, qui voit comme (iioi-gio tous
les beaux projets s'évanouir, réclame la mort pour
Danicllo, la l'cine refuse; mais Danicllo. étant
d'Kglise. c'est à l'Kglisc qu'il appartient et c'est en
son nom que Sforza punira A moins, honteux
marché, que la reine ne dépose la couronne ! S'il
en est ainsi, on les laissera libres de vivre et de
s'aimer. l'Iacéc enire snn ambition el son amour.-
la reine gentille n'hésile pas, — elle abdique. — alors
Sforza la poui-suil en adultère au nom de Giorgio el
la livic A un ti'ibunal qui la condamne A mort. Da-
nicllo, (pii voit toujours en elle la meurtrière de
son frère, l'abandonne A son tour; mais A la minute
suprême de la mort il cunscnl A se rendre au désir
de la condamnée et A lui porter les secours reli-
gieux. Dans «me scène exquise cl non dépourvue
de grandeur, l'amant apprend que jamais l'amante
ne l'ut coupable, que les blanches mains si souvent
baisées par lui n'ont élé souillées d'aucun crime,
et enfin désabusé. Danicllo frappe Sforza et meurt
avec celle qu'il aime. Ils vont A la mort en chan-
tant un épilhalame d'amour que seul le bnurreau
peut interrompre.
L'amour! C'est l'amour seulement qui lient ici
loidc la place. C'est lui. la lumière Iriiuuphante.
C'est lui, plus fort que la mort qu'il rend douce.
C'est lui la seule raison, le seul but de ce drame
dans Ictpiel. d'un bmit A l'autre, règne un souffle
de passion juvénile.
L'Odéon a fait merveilleusemenl les choses, les
décors sont adorables, et l'interprétai ion au-dessus
de tous les éloges. M'"" Segond-Weber a créé un
Danicllo plein de l'nugue. M'" Yahne remplit le
rôle de la reine l'iamette. Itameau a fail un Sfoi-za
très sinistre, el Maripiet a bien campé sou ruffian
de Giorgio, l'ne très agréable nuisique. île Paul
Vidal, seconde et appuie le vers, complétant un
magnificpu- spectacle qui l'ail honneur A l'Odéon.
■^ de M. héo<\
Le nom lie Cindillol évoque toiuonrs l'idée de
vaudeville, el celui de vaudeville l'idée de quelque
spectacle un peu vulgaire. C'est une erreur qu'il
faut dissiper. L'auteur de VAmorceur est im obser-
vateur, un écrivain, un penseur même, el assuré-
ment un hunioriste. Ses pièces sont difficiles A
classer. Vaudeville.' Non, pas précisément , car par
la faclure el surtout par l'élude des mœurs actuelles,
elles relèvent beaucoup de la comédie, ('omédies .'
Non plus tout A fail. car l'action y suit presque
toujours une roule tant soit peu capricanle et fan-
taisiste qui les tient éloignées de ce geiu-e très
détermine. Appelnns-les comédies-vaudevilles, ou.
ce ipii serait plus jusic, vaudevilles-comédies. C.'csl
un genre mixte, disent ceux qui l'aiment, genre
bâtard, disent les autres. Comme on ne peut accuser
yi. Gandillol de vouloir ménager la chèvre cl le
chou, son indépendance de caractère étant bien
conmu\ il faut peut-être regretter que cel écri-
vain, doué des plus rares et des meilleures qualité*
qui l'on! l'auteur comique, n'oil pas a l'bi Irai renient
pris i)»rti pour l'un ou l'autre genre. Il s'en-
suit, en elTct, une hésitation dont on ne peut s'af-
franchir. .\ u'êlre ni Labiche ni l"eydea\i. ou risque
fort de passer aux yeux des indilTérents pour
incomplet ou indécis.
Son ileriiier ouvrage. l'.tHi'ircciir. est un peu vic-
time de celle imléiiMun Ciméilie .-,«... nVio.-nl eai-
CIllidMijLE TIIKATKAI.K
M'^ I bimshomiucs •> son! v ùcu> i-l nbM'i-\i;s. Muis
alni,- Icludc cbauclu'C sagnerail à ùlic plus serrée.
;i..u-m'i- plus A fond et conden-.i-o en trois actes.
1) autre part, les procédés, tjràce auxquels l'action
est conduite et menée jusqu'au dénouement, sont
du répertoire courant des vaudevilles suivant la
formule... Voili pour justilier l'opinion de la masse.
Quant A ccu.v qui raisonnent cl font crédit à l'au-
leur, il est certain que les pièces de Gandillot.
l'.'lmoreeur en tète, fourmillent de ravissants coins
d'une observation fine et amusante... Ces réserves
faites, voici la pièce.
Henri Lavergnc est le type de ces viveurs pari-
siens dont l'existetii-e est' un insoluble i)rol)lème;
d'aussi louche origine. Il faudrail forcer la note et
obliger le jeune homme i se déclarer. Le moyen
s'olTrc. Lafont a tout de suite reconnu en liavcrync
un pané qui, pour quelques louis, consentira A
jouer le rôle d'amorceur, c'est-à-dire à se compro-
mettre avec Léopoldine. Jean, mordu au cceur par
la jalousie, fera un esclandre dont on exigera
réparation ou obligera sa famille à baisser pavillon.
Marche conclu. Mais l'alTaire tourne autrement que
ne le désirait Lafont. Jean de lîrignac se fâche et
provoque Lavergne qui est forcé, à son grand
regret, car un tel esclandre peut compromettre ses
affaires auprès de la veuve aux 80000 francs de rente,
de se battre avec son pseudo-rival.
— Décor du troisième acte.
n'ayant jamais un oou dans leur poche, ils jouissent
on" ne sait comment d'un crédit assez large qu^
leur permet de faire figure jusqu'au moment où,
par des moyens en général peu recommandables,
ils tirent le gros lot à la loterie du mariage. C'est
le cas! Notre homme a réussi à tourner la tcle à
une veuve inllammable de SOOOO li\res de rente,
mais en même temps il joue au|)rès d'une demi-
mondaine très lancée, Léonie d'Argenton. le rôle
de chandelier pour cacher les amours d'Edmond
Jouanot, gendre de cette veuve, avec celte grande
cocotte. A Trouville, où se passe le premier acte,
il a fait la connaissance — connaissance de ville
d'eaux — d'un boursier véreux, Lafont. Ce Lafont,
qui n'a pas le sou non plus, a une fdle. M"" Léo-
poldine. Caser sa fdle à un jeune godelureau niais
comme un coquebin, le jeune Jean de Brignac,
dont la famille est millionnaire, tel est le rêve de
ce financier.
Malheureusement, Jean de Brignac est élevé
1res .sévèrement par des parents rétrogrades qui ne
consentiront jamais 1 donner à leur iiU uni' femme
Mais Jean de Brignac, avant d'aller sur le terrain,
a voulu goûter un peu à ces amours voluptueuses
qu'il ne connaît que par ou'i-dire. Or — voyez le
hasard vaudevillesque des choses — c'est préci-
sément Léonie d'Argenton, celle dont Lavergne
tient le flambeau des amours, que Jean a choisie
comme initiatrice. Il faut croire que l'initiation
parut douce au jouvenceau, car, le duel terminé, il
ne veut plus entendre parler de Léopoldine et se
jette tout frémissant encore dans les bras de
Léonie. Lavergne, mis à mal, perd tout espoir
d'épouser la veuve rentée, et comme dans ce flirt
convenu avec Léopoldine il a fini par se laisser
prendre lui-même au jeu, tout finit par un mariage
prévu dès le second acte, ainsi qu'il con\'ient à
tout vaudeville qui se respecte.
Voilà la pièce. Un compte rendu forcément res-
treint ne peut qu'affaiblir le plaisir qu'on prend à
l'entendre, car son charme réside surtout dans les
nombreuses saillies, les reparties spirituelles, les
boutades qui jettent sur toute ro'u\'rc une grande
gaieté.
i.iiHdNigi !■; III i:.\TiiAi.i-:
Nublel. Hi>issL-liil, Muiiicr. IVuUl. liar.m lils.
M"'' Thoniassin, de Lajrny, M°"=' Henriot et Saniary
sont les protagonistes de cette pièce qui semble
assurée d'un succès durable.
cttii, .le M. Feruaii.l
Je ne dirai que peu de mots de cette première
ivuvre dramatique d'un jeune écrivain qui s'est fait
dans la pléiade copieuse des romanciers psychologues
une place honorable. Contrainicnt aux prévisions,
le (^nlire n'a pas obtenu le succès de durée sur
Cl. Bnry-Benquf.
M. Feunand VANnf:i!KM. auteur ilu Cii/i<
le(|uel on comptait, et au nionioiil où paraîtra cette
chroni<pie la pièce aura disparu de l'alliche... I.e
défaut — car c'en est \m, il faut en convenir —
que je signale plus haut A propos de l'Ainnrreur.
je le signalerai aussi et plus nelteniont encore à
propos du Calice. La pièce de Oandillot flotle indé-
cise entre le vaudeville cl la comédie, celle de l'"er-
nand Vandérem se tient A distance égale de l'ci-uvre
dramatique et du roman philosophique, avec une
tendance évidente i\ se rapprocher de celui-ci.
I.a thèse, la voici : une femme trompée doit-elle
montrer A son mari qu'elle sait tout '/ Ne fait-elle
pas mieux de feindre de tout ignorer'.' Présentée
ainsi, la question est vile résolue. Il ne s'agit que de
donnei' A l'action une forme scénique. Mais ce n'est
pas précisément le cas du Cttli'n'. M""' Danthoine
n'ignore aucune des l'rasipies nombreuses de son
don .ïuan lie mari, mais elle a:;il *;i bien comnje si
elle les ignorait que nous ne sa%ons uiénie pas
nous-mêmes qu'elle les connait ; de sorte que. au
lieu de passer à nos yeux pour une héroïne, elle
ne nous apparaît que — suivant l'argot d'aujour-
d'hui — comme une banne poire, qu'il est vraiment
trop facile de tronqjcr. Tout se découvre enfin.
Simone se révèle à nous, trop tard pour que nous
nous intéressions à son sort et quand, désespérée
d'avoir elle-même brisé l'illusion qui lui pcrnietlail
de vivre auprès de l'infidèle, elle s'évade par la
mort des liens où elle était enchaînée, nous accep-
tons ce dénouement avec une tranquille résigna-
liim. qui a du sûrement surprendre l'auteur. A lire,
la pièce a de rares qualités de style, et avec deux ou
trois retouches quasi insignifiantes il sera aisé de
la transformer en un intéressant et même très
attachant roman, ce que M. Vandérem. j'en suis
sûr. ne manquera pas de faire.
Jouée par (Guitry. Héjane, Nertann. Drunïcr,
Gildès et Dauvillicr, la pièce avait, comme vous
le vovcz. une interprétation digne du théâtre du
Viiud'cville.
Cha'Itlet. — ta Pouiirt de Perlimpinpin, féerie à grand
sïicctacle reuouTeléc des frères Cof^ianl.
.\insi i)ortc l'afliche... Pourquoi ? Il me semble
qu'il eût été plus juste de mettre comme noms
d'auteurs ceux du cartonnier Halle, du coslumier
I.andolIV. des décorateurs Jambon et IJailly, Amable.
Lcnieunier. etc. : car, en vérité, c'est à eux et c'est
à Hochard, le fastueux directeur du Chàlelet, que
reviennent la gloire et l'arpent de ces merveilles
décoratives. Quant A la pièce!'.! de méchantes
langues prétendent qu'elle a été accommodée A la
sauce moderne par MM. Hlum et Decourcclle ! Jamais
on ne me le fera croire : nous connaissons trop
l'esprit parisien du premier et l'habileté scénique
du second pour les accuser d'avoir aussi radicale-
ment changé leur manière et accumulé en qualiv
heures de spectacle un pareil tas d'insanités... Le
jour où ces deux auteurs se voudront donner la
peine d'écrire une féerie, ils la feront spirituelle et
dramati(|ue. j'en suis bien persuadé ; et ce dont
je suis également certain, c'est qu'elle aura tout
autant de succès, sinon davantage. Et pourtant la
l'niidre de Perlimpinpin est dès maintenant partie
|)(iur la trois centième. Les enfants s'y plairont
sûrement et les graniKs personnes se consoleront
en admirant les somplocuv décoi's. les costumes
éblouissants, les bullils nierveilleux et toutes ces
richesses gaspillées en folies p;ir le plu< fou... ou le
plus sage des directeurs.
Me sera-t-il permis, A la fin de cett»" chronique,
où si souvent nous avons eu l'occasion de faire
l'éloge des pièces de M. Henri Lavcdan, <le féli-
eifer le jeune académicien du choix que l'Institut
vient de faire pour donner en sa personne un
digne successeur A Meilhiic ?
Nous applaudissons de tout ciour A celte élec-
tion qui sera unanimement bien accueillie comme
un juste hommage rendu à un talent des plus frnn-
«'ais et il un homme d'un eo'ur evqui< et d'un
esprit aiguisé.
M M .■■• ■ I
La Burgonde. — Décor du troisième acte, quatrième tableau.
LA MUSIQUE
A LorÉUA. — La Burgonde.
PnrMiE» ACTE, premier tableau. — On entend au
loin une niclopêe aux rythmes orientaux dont les
strophes expriment la vénération fanatique dont
Attila M. Delmas est lobjet. Zerkan M. Vaguet
vient annoncer à Hairen XI. \oté^ la mort de son
père et son avènement au trône. Hagen ne peut
ijuitter la cour d'Attila. Lorsque le roi des Huns
jeta ses hordes sanguinaires sur les Gaules, trois
rois lui firent accepter, en échange d'une sauvegarde
icriaine. trois otages de sang royal qui sont : lui,
llagen, Gautier (M. Alvarez\ fils du roi d'Aquitaine,
et llda M"" L. Brévall, fille du roi des Burgondes.
ilont la présence fut cause, dès le premier jour de
oapli\ilé. d'une implacable rivalité entre eux.
-Vttila l'été Gautier qui avait accompagné liérikh
M. liailhel à ime chasse d'où il est revenu chargé
lie luitin et olîre à Hagcn la couronne de son père.
1 lagon hésite et avoue qu'il ne veut point partir
-ians lida dont il demande la main. La jeune fille
<e tuil, Gautier le prend vivement à partie. Attila
lucl fin à cette altercation inattendue et consent à
laisser la jeune fille libre de sa destinée à la con-
dition que. seul, il lira dans son àme.
crel detes (ié.sirs nais.sanis.
lUla lui répond qu'elle n'a aucune confidence à
l'aire. D'un impérieux et infiexible geste, Attila la
congédie. Il impose à Hagen la succession de son
père et avertit Gautier que. lui présent, nul n'a le
'Iroit de défendre une femme qui est son otage.
•2' tableau. — Gautier vient au rendez-vous" quo-
tidien où llda et lui échangent leurs tendresses.
Elle est sombre. X'a-t^elle pas compris qu'Attila de
son esclave veut faire une maîtresse I Gautier,
pour la soustraire au péril, lui olTre de fuir
ensemble ou de périr tous deux. Pyrrha, qui les a .
entendus, favorisera leur fuite; cl Zerkan, qui les a
épiés, fera son possible pour déjouer leurs projets.
n« ACTE, .3« tableau. — Pendant la fête qu'.\ltila
oITre en l'honneur de Gautier. Pyrrha iM"" lléglon
dit au peuple la légende du (îlaive-Roi.
champs de Magos.ber.ceaux de aos ra . ce;
Se tlonnunt des apparences insensées. Zerkan
fait remarquer l'absence d'Uda et de Gautier. Ils
se sont enfuis! .\ttila jure de se venger. .\ux ycuv
lie tous éclate la vérité : il aime, lui aussi, la jeune
lillo. Accompagné de Bérikh et de quelques cava-
liers, un chevalier masqué, qui n'est autre qu'llageu.
part à la poursuite des deux otages après s'être fait
promettre par serment que, s'il revenait vain-
queur, il aurait la femme qu'il réclamerait, quelle
qu'elle soit.
111' ACTE, -i" tableau. — Gautier et llda, fugitifs,
l'epi-ennent des forces et du courage. Il lui montre
au loin les collines du royaume d'.\quilaine et lui
dit : C'est là que. charmée, à mon bras toujours plus
aimée et plus belle, un jour aussi tu rèfineraslFAlc
lui répond :
La Burgonde
m-KKA IN gUATHh AC I l.> Il i;lM,i lAlil.liAI\
Livret (le M. E. Bkbgkkat et Cajju-i.e uk S.«xte-Cbol\.
Musique du M. Pail Vin.M..
FRAGMENT
DE LA SCÈNE II DU TROISIÈME ACTE
Chaule par M"" I,. BiiÉ\ ai. Jlda)
et M. Al.VAlIBZ '(ÎVUTIEH !>' AQUITAINE .
IllItTRAIT DE M. PAUL V I li
Dessillé par iT. Baschet et peint par Pinta dans les dernier^
iiwtaiits du séjonr A la villa MMicis. Borne (1W6.)
poco ri . te . illl . fij
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.ti.'i.r. hii-,-..- Mfi.iM
é t i t é t t t £f£C
t é ± M. M. M.
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3^
Pnlilié avec l'autorisation île M. C/ioui/ciis. l'ilileur. l'aris. Tous ilroits réserves.
I.A isr lUlOMlK
■^ t*t sileiiriHux, si^iits Pti.po . rc, (ie.vartt <v flcu\>'Pt «ou^ la fl^mmpdujour. tun'es qu'un homme.
ptjesuii n_ne U-m . me. _il _ Ha! .Tun'es qu'unhomme. et cet homme est^iljant. Il evi beau, doux
ptfort; et c'estentressaillantquej'e.coute enmoi-niême mon cœur chanter: cet hommeest l.h
I.A lUliCiONDK
-SI, iliiiislerecueilli'iiit'iil, ivltp exjasc audfriiiermonienldt'la cour, se vagaboii. de ounous fù . iiifslipu.
.hi'ur et de. vaut raveiiir,
Sur la ri - \v di> co beau lli-u . \c, dans cr diTuiiT iiistanl
f" rrnr ppQ- ly ^y r'^Tr^r^ r'''f" "L'^'*' '
.hi"ur itdi'.vaiil l'aviiiir,
f "f r ' 'I I ^r T r
Sur la ri . ve de rebeau flou. \t', dans
4"^'J'j'J'j''J'J"ii-
LA lUItC. (INIJI
u r r'r fH^r '^'^^'^'^' ^
de ladPniifTfeprcu
Vivrpl'unpourl'.iulrt-
oii mourir, cVst - l'iiivoca.t
i.on su
.nier instant de ladernièrPepre» . ve, Vivre l'un pdur l'autre où mou.rir, c'e^t riii\oca.ti.
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llda prend un peu du ivpns. Prulilunt de sa suli-
Indp, elle donne libre cours i> la profonde et pure
joie éprouvée en son^'eant qu'elle est la liancée
d'un héros aimé el admiré. Tout à son rêve, elle
s'endort conlianle pour se réveiller prisonnière.
Kn edet, le chevalier mastpié, lîérikh et quelques
cavaliers se sont approchés silencieusement des
fujîilifs el. se jetant sur eux à liniprovistc. les ont
captures.
iv ,vCTE. S'' lahteuii. — hv retour des captifs
dissipe la mélancolie d'.Vttila. Se démasquant.
Hagen lui rappelle son serment et réclame llda.
Parjni-e. .Vllila le chasse ; puis proscrivant Pyrrlia.
il lui retire la ^'ardc du talisman des Huns.
Vierge de sang, le Glaîve-Roi
Garde les Huns, vierges d'effroi !
pour le cnniier à llda envers laquelle sa clémence
est sans limite. Seul. r.V(|uitain pajei'a de sa vie
cette évasion. Pour sauver son liancé, llda s'adresse
au tyran et lui dit : Si lu hiissp.i la vie au prince
d'Aquitaine, :i ce prie, tu me remis... .i toi... sans
.Vltila lui fait duniinnl iviiiarquer qu'aucune
condition ne lui peut élie ini|)nsée. .\ccablé de
remords. Ilajienjure d'expier sa félonie : el puiscjue
Ciaulier doit péiir. il péi-ira aussi. Pliyrra. (pii est
restée solitair-e. aperçoit les événements qui se
succèdent tra;;ic|uemenl au loin. Ilai^en s'est jeté
témérairement sur les l>ourreau.\, el, avant de
mourir, a délivré (lautier (pii. saisissant des armes,
l'ail des prodij^es de \ aleur. tue lîérikh, et apparaît
tenant victorieusement à l'écart les guerriers qui
le pressent de |)his en plus.
Pâle, échev.lée. lUla accoiu-t au-devanl de lui,
tenant en main le l'.lai\ e-l{ni ^luillé du sang' d'.\l-
lila ipielle vient diiumoler. Klle défaille.
Gautier s'empare du talisman sacré et faisant
l'ace à la foule en furie, lui jette à pleine voix,
conmie un suprême déli, la strophe prophélicpu"
de la légende du Glai\e-Hoi (jui tlnit frayer tout
chemin à l'élu iln tieslin <jui le lient clans sa main!
Mom'anl. .Vltila s'avance soutenu par ses esclaves.
Pardonnant à llda et à dautier cpii. tendrement
enlacés, chanlenl l'épithalanu' de leui' auinur triom-
phant, il nnnnuue dans un dernier ell'orl : .1 mes
peuples, cachez, (/uerrierx, ma miirt infâme!...
Laissez fuir imm hmirreau !... I.e mande ne dnit
pas savoir i/uc le fléau des hommes est tnnihé!...
frappé... par une femme!
Le sujet de l'opéra en cpudre actes cl ciiu[
tableaux. comi)Osc sous le titre d'.l(/i'(a. répète
avec celui de Gautier d'.\(iuilaine. et linalemenl.
interprété avec celui de la hurçinnde. a été inspiié
par une légende latine du moyen âge. Walther
Aquilancnsis. Le compositeur, M. Paul \'idal, esl
né en 186.3. à Toulouse. C'est un jeune (pie ses
rares mérites ont ])lacé A rO|)éra. connue chef
d'orclieslre: au Conservatoire, comme professeur.
Les nombreux apj>laudisseinenls <pii saluèrent /,i
liuri/imde n'ont l'ail <|u'ajoiiter un laurier de plus i\
ceux (pie ses numbreux succès artistiipics lui ont
(h'ji'i l'ail cueillir (le]niis Jeanne d'.\rc jusqu'à
Guernica.
Sans selaisscriniluencer. ils'esl très heureusement
inspiré du sentimentalisme poétique de ("lounod.
Il y joint même, avec habileté, la note pathéli(pie
de son maitrc Masscnct. La facture musicale de la
lluri/onde esl des plus modernes. Cette partition
renferme des originalités de combinaisons somu-es,
la légende du (!laivc-Hoi. par exemple, qui sont
de véritables tnuivailles ddrcheslration. L'acte le
mieux venu, d'une sentimentalité des plus expres-
Hivei, est sans contredit le troisième. Dn y trouve
UaDX airs : l'un, sur un rythme de berceuse fort
bien chantée par M. .\lvarez : l'aulrc, une sorte de
récit exlali(iue interprète avec un très juste senti-
ment par M"" L. Bréxal. qui précèdent le duo, dont
l'ellct vocal est des plus heureu.x. Nous nous sommes
fait un plaisir d'en otfrir un extrait à nos lecteurs.
L'orchestration de toul ce troisième acte ren-
ferme des barbarismes musicaux spirituellement
nommés dissonances, qui, tout en étonnant l'oreille,
ne la choquent pas un seul instant.
.Vvec le (luatrièmc acte reviennent les riches et
vigoureuses sonorités de l'orchestre dramatique, La
superbe péroraison de cet acte est chantée par les
larges accords que donnent les cuivres pour accom-
pagner l'agonie et le pardon d'.Vttila. et sur lesquels
bondit, connue des captifs en liberté, le chant
d'amour qu'accompagnent les harpes et le quatuor.
Quand j'aurai ajouté <|ue l'orcheslre, sous la
magistrale direclion de M. P. Tall'anel. el (|uc tous
les interprètes sans exception ont conc(mru avec
talent au succès de celte belle soirée, je ne ferai
que rééditer les coniplimenl* (pie r()|)éra mérite
1 N.M 1. 1 II A ï loN m Nor\Ki orHR A-(;o>in.iii;
Le 7 (léceiubre Is'.iS a été une date artistique non
pour le spectacle panaché (|ui fut oITert, par la
direction de r()|)éra-Comi(pie. à un brillant audi-
toire ofliciel. mais A cause tle l'inauguralion de la
noiuelle salle consacrée i celle seconde branche
de l'art lyii(|uc. Le triomphateur de la soirée ne
fut pas M. L. Bcrnier, l'architecte, que. bien A
tort, l'on rend responsable de la lenteur de l'exé-
ciiliiui onze ans six mois et treize jours ! . de la
favade regret lablemenl (^diliée place Hoiéldieu. et
du nian(|ue d'entrée particulière pour les abonnés
qui viendront avec leurs voitures.
.\vant d'être si sévère, on devrait se souvenir
(lue le concours pour la reconstruction de l'Opéra-
Conii(pie ne fut ouvert qu'en juin IXM, soit six ans
après la catastrophe, el (pie les crédits xotés el
lenlement acciu'dés ne permirent pas à ^L L. Bernier
d'aller aussi \ ite ipie >L Carpentierqui reconstruisit .
pour le tij mai IsiO. le même Opéra-Coniiquc (pii
avait déjà brillé en 1.S.38.
Le litre d ( ipéia-Comiipie parut jiour la premièiv
fois en 17ir> sur leiiseigiu- d'un théâtre dirigé par
M"'" Baron et .M. de Saiut-Kdme. Depuis 1-02, le
lliéàtre de l'Opéia-Coniinue. dirigé par Monet et
installé à la foire Saint-dermain. donna, six mois
par an. des représentations (piotidicnnes. Puis il
s'installa à llinlel de Bourgogne. La salle qui y était
aménagée tombant en ruine, il la ipiitta en 1780.
C'est alors (pie l'on choisit leniplacemenl de riu'itel
de Choiseul pour y eouslruirc un théâtre assez
grand (|ui. commencé en 17x1, sous la direcliim
de lareliiteete lleurtier, fut achevé en mars 178».
KaMirt, (pii était alors directeur, ouvrit cette salle
au public le 2S avril 17s;\. Kn 17i>7, d'indispensables
réparalions obligèrent les artistes à deinander asile
au théàlre l'eydeau. I.oixpie la salle fui remise A
neuf, ce fuiviil les chanteurs italiens ipie faviu'i-
sait .Napoléon 1" ipii roeciipèrent. .Vvec la Ues-
tauralion. le répertoire français, ipii est une de nos
plus belles gloires art isliipiesel nationales, retrouva,
inlerpivlé par des artistes fran\'ais, dans la salle
Tavart ses succès d'aulrefois.
Kcrire l'histoire de l'Opéra-Coniiciue, co serait
dresser le tableau chronologique de révolution
niiisicale. .Vussi ai-je pensé êlrc agréable aux lec
leurs du .Mande .\l<iderne en leur rappelaiil les
principales étapes de l'art musical franvais. Clia-
eune d'elles fui un ri.iu\eau protçrès, chacune
MlSIQUi;
ilrlli'- L-MR|ui' lin houiviix Munonir.
Qui ne .-e plail encmv de nii> jiiurs ji-
parlo, bien onlcndii. des porsonnos sin-
cères, aimant la musique pour clle-
ménie à fredonner les molil's niclo-
dii|ues. les sentimentales romances de
celle lon.i;ne liste de cliers-d'ieuvre
dont je ne puis donner ici ipiune trop
brève séleelinn :
20 février 1741, ta Cherchtuae d'cspiit, yarart.
» mars 17G4. Ros<r ti CoUn, Sedaiiie et Mousiguv.
•1\ octobre 17S4, Bichirii Cœur de Litm, Grétr.v.
•26 septembre 1798, t'Enlê renient au fVrait.
Mozart.
17 féTTÎer Isu", Joseph, Méliul.
2S février IS14, Joconde, Nicoîo.
29 février 1C21, te Hailre de Cliapelle, Pair.
10 décembre 182.5, la Dame Btamhe, Scrilte et
Boïeldieu,
■i mai 18.31, Zampa, Hérold,
15 (lé-embre 1832, te Pré aux Clrra. HéroUI.
25 septembre 1834, te Chatet, Â<lam.
11 février 18-10, /-< Fitle du Régiment, Dimizctti.
(i mars 1841, tes Diamants de ta Couronne, .\uber.
3 février 1846, les Mousquetaires de ta Reine,
Halévy.
14 avril 1852, Galalée, Barbier et V. Masse.
4 février 1853, tes Noces de Jean»elle,Y. Massé.
16 février 1854, VStoite du Sord, Meyerlieer.
4 avril 1859, te P.irdon -le J'Ioérmel, Mejerbei r.
12 mai 1862. Latla-Roulh, Félicien David.
17 novembre 1866, Mignon, A. Thomas.
Depuis la guerre de 1S70-IS71. les tendances de
notre Ecole musicale ont bifuix|ué subitement.
Plus d'opéras-comiques proprement dits, mais des
leuvres lyriques d'une sentimentalité plus morose,
d'une tendance morale plus austère. Ce sont, si
j'ose ainsi m'e.\primer. des spectacles pour âmes
endolories. On ^•oit t|u'un peuple a cruellement
soulïert, et que s'il sourit parfois, les éclats de
son rire se sont tus pour longtemps. Toute une
jjléiade de musiciens lui a composé une suite
d'teuvres aux sujets plus sévères, et dont les souf-
frances des héros sont comme une compensatiim
LE X o r V E L
o r É li A - c o M I (J F E
LA FAÇADE
à celles que l'on éprouve; car pour qui souffre,
voir souli'rir esl un dilettantisme aigu et conso-
lant. Le Piistillrm de Lotigjumeau est loin, l'invasion
l'a tuél...
C'est Massenet. l'incontestable chef de la véri-
table Ecole française actuelle, qui détient le record
du succès avec ses six œuvres inégales en beautés,
mais égales en exquises détresses psychologiques.
Voici la liste des principales œuvres données
La Honle des X'Jcs. — Plafond du foyer, [i.ir il. Albert ilaignan.
I.A MISIc.UM-
Le Jeu de Robin et de }farwn. — (Petit salon du foyer donnant sur la rue FavartK par M. Toudonze.
depuis 1X72 ri'ni
lu },'iien'e jusiiii";
i-luiv de rOpcra-C.
■ juur :
30 luiveiilbrc 1K72. Don O'snr dr nauai, Massflict.
21 nini 1»73. le Roi fit dit, Léo Delibes.
1H71, Marie-MadeUtne, Massenct
3 murs 1S7'>, Carmen, Dizet.
n arril 1«7B, liccolhio, E. Guirnud.
6 avril 1877, Cimi-Miirs, Goiinod.
30 iléfcmbre 1S7S, ■Sii:<inne, Paladilhc.
22 (ii^ccmbrc 1H79, Dianora, S. Kousscau,
« mars \«m. Jeu» tle A'itvlle, Léo Delibes.
10 février ISXl, len Contes d Hoffmann, Offenbach.
13 novembre 1S82, la Nuit de Snint-Jean, LacôDie.
14 avril 1NH3, Uck-mé, Léo Delibes.
19 janvier 18H1. Manon^ Mnssenet.
S-'i avril, 188.'., Cne NiiU de Clfopâtre, V. Massé.
G décembre 1S8H, Eijmont, Salvayre.
18 mai 1887, le Koi malgré lui, Chabrler.
Le 23 mai ISS", pendant la ie|iii'senhdiciii de
.Mignon, dWnibidise Thomas, le lenildi' iiieeiidie
C|ui fil plus de 200 victimes consume lolalemeul
lOpéra-Cnmiquc.
7 mal 18SS, le Rot rfTi, Lalo.
l.'i mai 188y, Eiclormonde, M«9Senet.
3» mal ISUO, ta Btiioche, Mes«ager.
Jnln 1831, le Rtee, Bruneau.
l!l janvier 181)2, Caralhrin Rutliciina. Masengiii.
le janvier 18;»3, Werther, Massenet.
15 avril 18'J.1, fnUlaff, Vcr.li.
1" avril ISil.-i, lu nmndiere, D. Godnril.
■| mal I80(î, le Chevalier d'Hnrmentlml, A. Messager.
27 novembre 18it7, Stipho. Massonet.
10 mal 18118, Fermai, V. d'Indy.
(Connue vous pouvez le consloler. A partir du
Riii d'y», les tendances wajrnéi-icnnes nu>nli'enl le
IkiuI de roi-eille. Avec le Rêve, c'en est presipie
liiléalisnu' .joint (1 la nide réaliste suraih'uë si en
vo(rue II celle époipu'. Puis linnlenu-nl, la (iloii'e de
ritnlic uiusieule vient, clic aussi, porter le Iriliul
de son jjassé Iriomphal. de son ^t'iiic ! l>e Ihift-
lellu cl (/■.liV/,i \'er<li descend à Falsl.-iff! \\af:ner
triomphe et ses disciples, cachant de ]>ius en plus
leur personnalité, se fourvoient.
("est dans cette évolution exagérée cl par trop
rapide qu'il l'aut cherchei" les causes, les (U'iicines
des critii|ues dont M. !.. lîernier fut accablé. Ou
lui a cimimandc un Opéra-Comique, il en a édilié
un : que voulez-vous de plus?... Le théAtre est-il
trop petit?... Non. Vovez la pittoresque et nou-
velle mise en scène de Cirme;i avec ses masses de
figurants, de choristes qui vont cl viennent sans
jjéner les artistes. I>u reste, de nuMUe «pie l'an-
cienne scène, la nouvelle a 17"'. aO sur 17™.!i:).
I-a salle est-elle plus exij;uè?... Non. puistprellc
a la même profondeur : 17'". rm. cl qu'elle est plus
large de O^.IO. C'est peu de chose, mais c'est tou-
jours ça.
Si ce théâtre avait été construit en Krl)ii(|ue. on
.\llemaf;ne ou ailleurs celte conslalatiou est triste,
mais elle n'est que trop \rjiie , a\ec un touchant
ensemble les voix de la Henommée chauleraient
les loiuinfîes de l'archilecte et de son leuviv. Seules,
les qualités seraii'iit apparentes, et les défauts se
noieraient dans des Ilots d'admiration et iTein ie.
Mer\eilleusement décori- au fover par le< panneaux
el le plafond de M. MaiKuau. dans les petits sahms
par MM. l'oïKlou/e el llapliaél Colin, .laiis le> esca-
liers d'honneur par MM. Liic-Olisier Mer^on el
Klaineii}.'. dans la salle par la coupole de M. llen-
jamin CousIanI, sur la façade par les si-ulpliires
de MM. Puech el Cuilbert. dans le vestibule par
les statues de M\L KalKuièie et .\. Mcrcié. cet
étlilict- est un temple lie l'art dont l'heuiviix direc-
teur. \l. .\. Carré, se fera cerlainemenl un devoir
de continuer les jjlorieuses Irailitions.
(i I I 1. I. A I Ml
1) '
ÉVKXEMENTS GEOGRAPHIQUES
KT COLONIALX
Nous venons de vivre des journées liislori<iues:
un événement, prévu, il est vrai, ses! aeeonipli le
mois derniei'. qui entre admii'nhienieni dans le
cadre de ces études familières : une nation euro-
péenne vient de perdre, d'un coup de plume, l'em-
pire de ses colonies. Il faut remonter à ce lamen-
table traité de Paris, où nous perdîmes, en I76:«.
et l'-\niéri(|ue du XoixI. » quelques arpents de
neiïc ". disait \'<iltaire. et la plupart de nos
.\nlilles. et le Sénéfial. et l'Inde, pour trouver dans
l'histoire du monde un semblable désastre colo-
nial. Plus litin encfu'e faudrait-il remonter, jtisqu'au
traité d'L'lrecht. jusqu'en ces années de t'I.'î
et IT14. (pii virent ravir à l'Espagne son empire
européen : et les Pavs-Iîas. et l'Italie, et (îibraltar.
pour trouver dans Ihisloire du peuple espagnol
l'exemple d'une seodilable défaite. Malheureuse
nation! Elle perd, à deux cents ans à peine de
distance, les deux moitiés de cet énorme territoire
sur lequel le soleil ne se couchait jamais, qui fil
de cette nation la force et l'iu-gueil. et qui amena
pour elle, par son énormité même, la décadence et
l'irrémédiable chute! Il ne lui reste plus que la
terre pauvre et rude des premiers a'icux. .\h! c'est
que les faibles sfint les faibles. Ils peuvent se sou-
tenir (jueKpies années, faire illusion quelques jours ;
ils sont destinés à périr, leurs elTorls sont risibles.
leur perte vient à l'heure dite, comme le dernier
jour du condamné à mort.
Lorsque, le 6 juillet dernier, le conseil des mi-
nistres d'Espagne proclamait la résolution de
poursuivre la lutte tant que demeurerait debout à
Cuba un seul soldat espagnol, de bons amis de
l'Espagne ne purent se tenir de hocher tristement
la tète. Ils ne savaient que trop, hélas! la destinée
des mots héro'iqucs. Onze jours plus tard. Santiago
capitulait: vingt jiiurs plus lard, le 26. les mêmes
ministres faisaient demander au président Mac-
Kinley la paix. I.e 12 août. M. Jules Cambon.
ambassadeur de la liépublique française à A\'ashing-
ton. agissant au nom de l'Espagne, et M, Dav.
secrétaire d'Etal au.x affaires étrangères dans le
ministère américain, signaient à la >Iaison-Blanche
un protocole : l'Espagne acceptait la cession de
Porlo-Rico. la reconnaissance de l'indépendance de
Cid)a, la cession dune des iles Marianncs. la cession
d'au niciins une station de charbon aux Philippines.
Le même jour, les hostilités cessaient à Cuba et à
Porto-Ric».i. l'évacuation de ces iles par les forces
espagnoles se prépai-ait : c'était la paix délînili-
\ement. Le J3 septembre, le Sénat et la Chambre
votaient, à Madrid, la ratification du protocole: la
veille même, les délégués américains à la Commis-
sion de la paix. MM. Whitelaw lîeid. Frve. Davis.
Uay. Gray étaient partis pour Paris; le 18. les com-
missaires espagnols étaient nommés : MM. Mon-
tero Bios. Abarzuzya. Garnica. Villarulia. général
Cerrero. Le 1''' octobre s'ouvrait, dans les salons
du ministère des affaires étrangères, la première
séance de la Commission, Celle-ci procédait silen-
cieusement à ses travaux, et déjà l'opinion pu-
blique, considérant celte querelle comme réglée,
se détournait vers d'autres objets : la Crète, le
voyage de l'empereur allemand en Orient. Fachoda.
la Chine, lorsque, le .31 octobre, éclata comme un
coup de tonnerre la nouvelle que les commissaires
américains réclamaient la cession de toutes les iles
Philippines.
Du coup, la question se posait à nouveau, tout
entière. Il était manifeste que les vainqueurs intro-
duisaient dans les travaux de la Commission des
clauses qui ne figuraient pas dans le protocole
signé à A\'ashington, La délégation espagnole pro-
lesta aussitôt avec énergie. Mais r.\mériquc impé-
rialiste avait résolu l'acquisition des Philippines,
.V Madrid, on eut beau crier au scandale. A l'abus
de force. propi>ser échanges, arbitrages, etc. Le
21 novembre, une note américaine, qui avait tous
les caractères d'un ultimatum, réclamait l'abandon
complet par l'Espagne de la souveraineté de l'ar-
chipel des Philippines. L'émoi fut grand dans les
deux hémisphères. La guerre allait-elle recom-
mencer? Etail-ce en vain que l'Espagne avait con-
senti sacrifices sur sacrifices'.' et nétait-il pas à
craindre que !c punihmnr castillan ne se réveillai
et ne poussât la nation dans l'abime? La séance
de la Commission, le 29 novembre, fut solennelle.
Dès qu'elle fut ouverte. M, Montcro Hios se leva,
la souffrance morale la plus terrible peinte sur le
visage. Il protesta une fois encore, au nom de
l'Espagne, solennellement, contre les prétentions
des Etats-Lnis. Il ajouta qu'il n'était pas au pou-
voir de son jiays de résister par la force : pour
éviter de nouveaux et plus grands désastres, la
délégation était prête à signer le traité de paix
dans les conditions imposées par le vainqueur.
Toute réflexion sur la pratique qui consiste à
exiger de sim ennemi vaincu et désarmé plus qu'on
ne lui a fait promettre, lois<iu'il avait encore les
armes à la main, serait inutile. Ces prati(iues sonl
jeux de prince. Mais, devant de tels spectacles,
on ne peut se défendre d'une grande tristesse,
.\h ! quel ironiste méchant a poussé le premier ce
cri, si doux aux lâchetés humaines: Gluria Viclis !
Non, non, l'autre leçon était meilleure et plus
féconde, qui disait : Malheur, malheur aui raincus !
et qui poussait les hommes à tout tenter, avant de
se reconnaître vaincus.
Donc, la paix est faite. Le samedi 10 décembre,
dans une dernière réunion, les commissaires ont
échangé les signatures. Il est donc permis d'établir
dès aujourd'hui le compte des profils et pertes —
ce compte où toutes les pertes sonl du même coté.
L'Espagne abandonne :
1» Cuba. Ilss.'ÎS kilomètres carrés: 1631690 habi-
tants:
2" Porto-Hico. 9 315 kilomètres carrés: 798 570 ha-
bitants :
3» Philippines. 296 182 kilomèlres carrés;
7 832 719 habitants.
.\u total, ce sont 424 330 kilomètres carres el
10 262 979 habitants qu'elle perd. Ces chiffres repré-
sentent presque, l'un la superficie de l'Espagne
elle-même, qui est de 492 230 kilomètres carrés, et
l'autre, près des deux tiers de la population de la
métropole, qui est de 17 500 000 habitants. Désor-
mais, dans CCS Indes occidentales que décou-
vrirent ses caravelles, dans ces Amériques qu'elle
exploita durement, il est vrai, mais qui lui doivent
les origines de leur civilisation. l'Espagne ne pos-
sède plus un pouce de territoire. Dans l'Océanie
septentrionale, où elle dominait, son drapeau ne
flotte plus que sur quelques récifs madréporiques :
les Carolines. les Mariannes. Et ces récifs, avec les
Canaries, les iles du golfe de Guinée : Fernando-
Po. -\nnobon. et les Présides du Maroc, sonl tout
ce qui reste du plus magnifique empire colonial
qui fut jamais.
El nunc, Brilanni. erudimini.
On comprend «[ue le ministère espagnol s'occupe
à cette heure de supprimer son département des
colonies. Cependant, comme si le peuple espagnol
i:\' i:m:m I. N i> <.k
i.iiA l'ii iiii !•;
iiiiviiit i)a> U.in-lir !<• loiul cl.- I liiiii]ili,ili..ii il ilr
rinlorliinc, viiici i(iil' U-s Américains soiiihlcnt sr
prùparor à de iinuvellcs — ef pi-ul-iiii dire der-
nières? — réclamations. Déjà, dans les Marianncs
(111 arclii|>el des I.arrnns. ils se sont lait céder l'ile
principale : (liiani. sur la mule des Sandwich aux
Philippines; aujcindliui. c'est tout rarchi|iel des
Larriins, cesl innl larchipel des Cariilincs qu'ils
a appi...]
dans les
avions le
claii'.
ladiipliiin dune polilique e\clu
Irées sur la destinée «K-scpielles i
lit de dire nuire nml. i'.v lan^'a):e
LES ÉVÉNEMENTS DE 1898 EN EXTRÊME ORIENT
réclaiiienl. Il- -.ml m-alialile-. c \<u- un cnr.nil
auqui-l OM i.llrilait ilu desscri p.>ur lu première luis.
A leur tour, après lein-s frères de C.ramle-Iire-
luitne, ils veuleni devenir une nation cecuniénicpic :
xi<iirl(l xl.ilc. (lui: mais le monde est trop petit pour
renfermer deux nations douées d'un appétit pareil.
Que rien ne les anéic. cl ces amis (l'anjoui-d'hui.
c<'s ennemis d'hier dcviendiont les Apres rivaux de
denniin. Dé.ji'i, les pro.jcts douaniers pour (^uhn.
poiM' les l'iiilippines rencontrent des obstacles... à
Londres. ICcoulez le Times K décend)re ; ■■ Nous
eux isa(.'eons avi'C h's plus conliaux senliuicrds i\r
svnipatldc le dévclopp.inent de l'impérialisme civi-
lisateur et colonisateiM' des Kl at-l nis. Mais il „e
fiudrait pas en conclure ipic nous sommes dispo-i-
u.jonrdlmi. d'ailleurs, les Klals-l'nis doi-
x'ent s'a}><'rce\'oir tpi'il est plu-
diflicilede protiter de la victoire
(pu' de vaincre. Kn attendant les
diflicultés futures avec l'.\nj.'le-
leire. les \(iiei attelés à celle
double beso^'ne : réjrier la ques-
tion cubaine, conquérir sur les
indi}.'énes les l'hilippincs.
.. I.es Klats-l'nis, dit le dernier
MU'ssajie du président Mac-Kinle\ ,
n Ont pas clé un spectateur imlif-
férent de- événements e.xtraoï-
dinaires (pii se sont pi'oduils en
Chine. » Au début de l'année 1S9'.«.
qui veri'a se préciser et s'auj;-
nu'nter les lézardes faites ces
derniers mois, dans l'antique cl
éiiornu' coips de l'empire chi-
nois, il cinivienl de ramasser en
tableau les .. événements exlnnu'-
dinaires ■. dont pailail le prési-
dent des Klals-l'iiis.
Combien était instable léqui-
lilire des puissances en Chine.
nous lavons dit ici même, en fé-
\ ricr is'.is. .\ Pékin. r.\ni;lelerre.
(in'aidail le .lapon, et la Hussie.
(|uc secondaient la France cl
I .\lleina(,'iu-. luttaient sans trêve
|ionr rinilucnee: nuiis les intérêts
en .jeu étaient si considérables,
les (lanjicrs d'une aeli(ui bruscpu-
si jrrands (pie. mcnic a|uès l'inci
dent de la (.-ueire siiio-japonaise.
l'écpiilibre se mainliiil. Il fallut
rintervention brutale de l'empe
reiir allemand, pour amener la
crise: et cette crise n'est point
terminée. I.e li mars. r.\llenui},'ne
obtenait le bail de la baie de
Kiao-Tchéou (pielle occupait
depuis décembre IS!17 . sur la
coic méridionale de la péninsule
(lu Chan-Toiint,'. .\ussit(jt. tons
les compétiteurs s'a|;itent. I.e
•11 mars, on apprend «pie les
ports de la |>éninsiile du l.iao-
Toun;; : Port-.\rlhur et Talien
Wnn s(ud donnés, à bail. A la
liussic: le i avril, (pic W'ei-
llaï W li, sur la ciile septentrionale du Chan-Toun;;.
esl donné à r.Vn(,'lelerre : le :> avril, (pic la baie de
Koiiaiiff-Tchéon. sur la ci'de orientale de la pénin-
sule de Loiii-Tclieou. près du TonUin. est donnée
à la rrance. De plus. rAnt;lelcrre avait obtemi de
la Chine la promesse de ne donner it bail, h.viio
tliéipier ou vendre i> (juehpie puissance ipie ce soit
les provinces de la re(;ion du '^'anp-tse-KianiJ. et
la l'iaucc. la mcine jndmcsse pour les provinces
limitrophe- de son empire indo-chinois : Vnnmin.
Kouanj; Toinij;. Kouan^-Si et l'ile dlla'inan. .\insi.
ehaipu piiissanee avait revu son morceau de Chine:
il semblait <|u après l'ébranlement causé par la
biu-ipic occupation de Kiao-Tcliéon. l'éMpiilibre se
lui rétabli, aussi instable (piaiiparav uni . mais
1 ; \' i-; N ]•: m i-: n t s ( ; i :
iipcmiant réfl. Cl' n ctail qu iiiio apparence. Kii
\énté, depuis un an. bien des chanj;cmentss'claient
produits dans les positions réciproques des puis-
sances en Chine.
D'abord, dcu.x nouvelles puissances ont pris pieil
in extrême Orient. L'AUenia^'ne. dès qu'elle eul
ilébarqnc ses soldats à Kiao-Tcliéou. s'occupa, avec
une activité extrême, à pousser son avanlajre. I.a
baie était mise iunnédiatement en étal de défense:
les collines \(iisines étaient armées; dans le bourj;
de Tsin-Tiin, des constructions de toute so.rte
étaient entreprises. Le prince Henri, frère de l'eui-
pereur, ne cessait de parcourir les mers de r.liin<'.
Il y avait là une situation nouvelle, et dont <m vit
bientôt l'importance : on se rappelle la liàle (pie
mirent les \ aisseaux allemands à se rendre à Manille.
Inrs de la victoire de l'amiral IJewey. Il sendilail
ipie l'empereur eut dit : « Désoi'mais. i-ien de le
cpii touche aux questions d'extrême ( Irieut ne m'esl
l'-lran^ei". » On poiu-rait aujoiu-d'hui prêter la mêmt-
pensée au président des Ktats-l'nis. Lon.ulemp-'
nous a\ons ci'U (pie l'Amérique se contenterait du
seul port de Manille: nous venons de la voir récla-
mer âprement les Philippines, toides le - l'liilip|)iues.
Iles Ilawa'i. île de Guam dans les Mariannes . Philip-
pines : c'est la jurande route de la Chine (pielle
s'est assiu'ée. Désormais, clic p(>ssède sm* les liane*
de cet empire un empire (pie peuplent huit mil-
lions d'hommes, qui exporte aujourd'hui pour
ein(piante milliims de tabac, de chanvre, de sucre
el ipii peut en exporter deux fois plus. Sa situation
lerrilorialc n'a d'éfiale. en extrême Orient, que
I elle delaKussie: et 1 Amérique, depuis son instal-
lai ion à Manille, se voit recherchée et courtisée
par rAngleterrc, amie des plus ftn'ls.
Un second fait nouveau est l'aceroissenicnt d'in-
lluence qu'a refu des derniers événements la
liiissie. Sur la carte, la frontière russe est tracée
bien au niu-d du ^nlle du Petchili : en réalité, elle
y aboutit. Lorsque la Chine, vers la fin de IS'Jii,
autorisa le passafre du transsibérien à travei-s la
Mandchourie, nul .ne se méprit sur la frravité de
cet acte, La Russie pouvait faire }rarder par ses
soldats les travaux : elle a\'ait nn droit de conti-
nuelle intervention, et la réalité, sinon les appa-
rences, du protectorat. De ce droit, elle usa sans
délai : on vit, dès lors, des cosaques armés sur
biut le i)areours de la future ligne: A Kirin, à
Moukden, le pavillon chinois porta, dans le coin
supérieur droit, tes couleurs l'usses. Or la pénin-
Miie du Liao-Tonn^ est accolée à la Mandchourie:
en s"^- établissant, la Hnssie n'a fait que donner
aux territoires dé.jà soumis à son influence une
siu'lie sur la mer jaune. De Péfcrsbourg au Liao-
Toung, les cosaques circulent librement: et, à
LES i; l" Il
Port-.Vrthur, ils retrouvent leurs camarades de la
flotte, La Russie enserre de toutes parts Pékin.
En même temps, dans la capitale même, ses repré-
sentants s'impatronisaienl de plus en plus. Ils lut-
taient pied à pied contre linnueuce du minisirc
anglais, sir Mac-Donald: un instant, ils parurenl
reculer : le 7 septembre étaient annoncés el la des-
titution de Li-Hung-ïchang. qui passait pour être
leur homme, et le triomphe du réformateur Kang-yu-
Me'i',le (' Confucius moderne m, le partisan des .\nglais,
disait-on. Le triomphe du i-êt'oi-inaleiir fut de courte
durée : dès le 21 septembre, une ré^■ollltion de palais
donnait le pouvoir à l'impératrice-mêre : le '2 i. Kan^-
yu-Me'i de^"ait fuir ; il se réfugiait sur i\n \aisseau
anglais. Quelques jours plus tard, un fait signilic:itir
se passait à Pékin : la populace y avait insulté
des Européens: le 7 octobre pénétraient, dans la
capitale, 30 soldats allemands, 25 anglais, fifi russes.
Les Russes avaient amené deux fois plus d'hommes
que l'Allemagne et que l'Angleterre, et leurs sol-
dats marchaient en tête. C'est l'image exacte de la
situation,
L'Angleterre, cependant, ne s'est-clle pas établie,
elle aussi, sur le détroit qui mène A Pékin'? — Elle
est à We'i-Ha'i-W'e'i, Ce port est plus vaste que
Port-.\rlhur: mais, outre que sim accès est bien
])lus difficile à défendre et n'est pas défendu, que
tout y est à créer, sa situation n'est point eompa-
L E s E l' K 0 P K E .N .S E !
LE e H E M 1 E K c H E M 1 .N DE F E K
I3S
f. \ y. m: M i: N r s ( ; )■: < i c; k a i • 1 1 ko r i-: s
ral)lo A colle du pmt i-iissi-. A l'nil-ArlIiiir. hi
Russie a derrière elle un pays où elle duniine libi'e-
nienl, exelusiveiiieiil. «lui est plus c|u'i\ nioitic à
elle. A \\'eï-llaï-\\eï. 1 AnjiletciTe est acculée au
C.lian-Tdunt;, cn'i di.inine l'inlluence allemande. Port-
Arlhup el. demain. Nioii-Uliant: si.nl. aux portes
de IVkin. des ;)rjr(,s de l'emitiie russe, où les Uusscs
pcmrroni bienlol venir de PélersbourK. en watron.
sans ciinllei- leur teniloiie. ^\■eï-lIaï-^Veï n'est,
pour l'.Vn;;leleiie. «piune très lointaine station de
<l,;ii-b..n. (111 un |i..il de ivlu^e sépai-iS par prés de
sa tloniination sur la vallée du Yan;r-tse-Kian(;.
sans <pie nous bougions ! — Ah I pardon, el la
baie de Kouaiift-Tchéou. vaste eonuue la lade de
Hrcsl? Or nous nous sommes établis à Kouant:-
Tcliéou. tout au sud de l'empire, à près de If 00 ki-
lomètres de Pékin! •■ Sans charbon, a dit le capi-
taine Malian. les plus beaux navires meurent
d'inaniliim ..; el l'exemple, désormais fameux, de
l'escadre de Cervera a illustré cette théorie. I.c
jour de la crise, où nous devrons |>arler haut à
"Pçkin. défendre nos intérêts, réclamer notre part.
.V D 0 11 E s — CHINOIS I N I) I G K N E S
.UIOO kilomèli-es i\u poil anglais le plus proche :
llonj-'-Kon};.
Kl la Krance?— I.e : oclobi-e. lois de l'enlréc
dans Pékin de soldais russes, allemands el an^îlais.
nos amis eherclièrenl l'uniforme français el ne le
virent pas. ("est cpie nous avons commis l'erreur
de croire <iue. n'a\'oisinanl la Chine (juc par le sud.
nous n'avions tl'inléivt (pie dans le sud de la
("lune, alors <pie le no'ud de la (pieslion est à
Pékin, et \i\ siMilenienl. Ce n'est (pi'i'i Pékin tpi'on
y peut parler eflicaceineiil au i;ouverneinenl chinois,
se faire enlendie de lui. le faire w^iv. (,tui lient
Pékin lienl l'empire de la Chine. I.e 1 oclobre.
une compagnie française dans la capitale mirait
plus l'ail pour notre inlluence ipi'un corps d'armée
sur la fronlière du Tonkiii. D'aulie pari, le ^re-
uier de la Chine, c'est l'immense vallée alluviale
ilii ^auft-lse-Kian}; : li^ sont les populations à la
densité énorme, là les riches maicliés. (Jui lient
le ^'an^-Isc-Kiani; lient le commeii'e île la (Ihine.
101 voici i|iie nous laissons la Kiissie mellre dans
sa iioclie les clefs <le Pékin, r.\ii|;lelerie préparer
dans <[uel ])orl nous approvisionnerons-mms. nmis
réfugierons-nous, du (lolfe du Tonkin A celui du
Pelchili'.' Nous avons laissé échapper par deux fois
les lies Pescadores. aujourd'hui japouai~es. .\u lieu
d'aller à Kouanj.'-Tcliéou. thinl la valeur maritime
est. au surplus, contestée, el ipii n est même pas
sur la i-'iande route Sin(.'apour-Shan},'ha'i. c'est l-oii-
Tchéou. dont l'arsenal est noire icuviv, et la
rivière Min. ou, plus au nord encore, la haie île
Samsali, qu'il eùl fallu réclamer énerjiii|uemenl :
iKiiis l'aurions obtenu.
Dans le même temps (|u'elles s'élahlissaienl sur
le lilloral chinois, les puissances emopéennos se
dispulaieni la concession des fiilures voies ferrées de
riCinpiie, L'exemple de la Hussie, qui colonisait In
Mandchouiieen eonsiruisani un chemin de fer. avait
l'ail comprendre cpiel puissanl inslruinenl d intluence
poinail elle, ilans un pa\ s peuplé il ii\ilisé, la
iocomolive. Les Chinois, au reste, n étaient plus
invini'ibleineni opposés ù l'inlroduetion cher, eux
ilii '• dragon de feu "; leur rapide défaite parle
.lapon les avait éclairés. .\h>rs qu ils n'aMiieiil pu
KVKNKM KNTS (". Kix; H A IMI 1 ij l F.
1 .(<>
M' rcs'iiulrc à vi.ir fonctionner nionio le- )H'(il clio-
niiii lie IVr de quoliiues kiloniélres. conslruil. on
IsTti, entre Shan^liaï et \\nosuni;, el que. (lés 18"".
ils l'avaient acheté... ponr le détruire, ce fut l'un
il eux. Li-Hun^'-Tclian^'. qui créa le premier réseau
elunois de voies ferrées. Ce réseau reliait, dans le
l'etcliili. les mines de Ka'ipinj; à Ta-Kou 12» kilo-
mètres . Takou A Chan-ha'i-Kouan •J'is kilomètres .
Tien-tsin à Lou-Ko-Chiao . banlieue de l'ékin
1J7 kilomètres'. Ces 500 kilomètres de voie sont
.luoiL'Ies seuls (|ui soient, à celte lieure. construits.
Kianj; à Slianf;liaï. Ilan^-lcliéou et Ninjç-po, sur
la mer orientale, a été concédée à un syndicat anfriais
I" nuii IN'.is . 3" Dans le sud. An(rlais et Français
projettent de prolonjrer leurs liftnes de la Hirmanie
et du Tonkin dans les provinces chinoises avoisi-
nantes. Le 11 février IS'JS. la Chine accordait à
l'Angleterre l'accès, par voie ferrée, du Vunnan;
le ;i mai, M. lîalfour déclarait A la Chambre des
communes que le f;<uiveniement s'occupait de la
façon la plus sérieuse de celte pénétiation. Dès
lss.->. |,-i France rere\ait le droit de pousseï- son
EUROl'KEX.S E.N CHINE — UNE I; l E UE 11 u N G - K O ;
Mais un système très complet a été concédé: en
\ oici les lijincs principales :
I" Dans le nord, la Russie construira convention
de ISiiU la lijrne Kirin-XIoukdcn-Port-Arthur. avec
conxention du 21 mars J89S l'embranchement
.Moukden-Chan-ha'i-Ivouan; 2° Dans le centre, un
syndicat franco-belge a obtenu définitivement
ï'2 août 1898 la concession du " Grand-Central chi-
nois ». de Pékin à Han-Kéou 1300 kilomètres .
a\ec prolonf;cment éventuel de Han-Kéou il Can-
ton. Une lifine. presque parallèle à la précédente, et
((ui relierait Tien-tsin à Chin-Kiang. a été accordée
à un syndicat anjrlais: mais la France a formulé
des objections contre son établissement. A l'est,
lembraneliement de Tchinfç-ting dans le (irand-
Central à Ta'i-Yuen-fou a été obtenu par la Banque
russo-chinoise, qui l'a rétrocédé à un syndicat fran-
çais: un syndicat anglo-italien construira le prolon-
gement de cette ligne, de Tai-Yuen-fou à Si-ngan-
l'ou, capitale du Chen-si. A l'ouest, les Allemands
lelieront, dans le Chan-Toung, leur port de Kiao-
tcheou à Tsinan-fou 280 kilomètres . Enfin, une
ligne transversale, de Nankin, sur le Yang-tse-
chemin de fer de Langson jus(iu"à Lon-lcheou: le
12 juin 1897. la concession de la ligne de I.ao-Ka'i
sur le lleuve Rouge! à Yunnan-fou: le 7 juin 1S9S.
celle de la ligne Pakho'i à Xan-ning-fou.
C'est ainsi que les puissances ont pris cliaeune
leurs positions. Il se produit, à cette heure, un
moment d'accalmie : qu'en sortira-t-il'.' Ce sera peut-
cti'e le partage définitif. Et c'est pourquoi il est
bon de méditer le dernier discours de M. Cham-
berlain 10 décembre, faisant des avances à la
Russie : « Je crois qu'une entente avec la Russie
est désirable et même nécessaire ». des avances
à l'Allemagne : " L'action commune de l'Allemagne
et de l'Angleterre sera plus énergique que ne le
serait l'influence de l'une d'elles ». des avances aux
Etats-L'nis : ■• Je me réjouis de nos relations crois-
santes d'amitié avec les Etats-L'nis. » Il est clair
qu'une entente entre ces quatre puissances simpli-
fierait beaucoup la question d'e\trème Orient :
mais où serait, dans cet accord, l'intérêt de la
France '.'
G.ISTON RoiviEn.
TAU m; A IX 1)K STATISTIUIK
I.a .slali>lii|m- .jur Napiilènii ii|)|i.-lail le Budget
lies choses a vie ilrliiiic par K- proIVssi-iu' Ti'i-
raiis : n L'i>l)scrvaliciM iiu''lli<idii|iic' cli> laits cmii-
pionil. aillant <iii.' jx.ssihlo. la lntalitù île ces
faits iiu un liés tjiaïui ncunbre do laits répartis en
;.'i'Onpes liiiniiij;ines el inlei'|)iétés an iiKiven île
linducliiin niatliéinali(ine ». délinitinn i|ne M. Le-
vasscur a simplifiée en disant : <• I.a statistique esl
l'étude numérique des faits sociaux. ■■ Tout ce qui
peut se coniptei'. se tiadiiire en nombre, est du
<lomaine de la stalisliipie. qui comprend ainsi les
richesses sociales sous leurs di\'erses formes : Tin-
<lustrie, le commerce, les transports, la population,
l'instruction publique, les finances, l'armée, la ma-
rine, comme la relij-'ion ou la justice : elle s'occujje,
au même titre, des importations et des exporta-
tions, lies naissances, des niaria;;es el des décès,
des mouvements des mélaiix précieux, de la fcrande
et de la pelile iiidiisirie. des produits de l'ajiricul-
lure connue de ceux de la chasse el de la pèche,
des ju^emenls rendus et des dilVérenls cultes, des
hùpilaux cl des inslilutions de prévoyance, du do-
maine privé comme du domaine public.
I, utilité de la statistiipie se dénionlre par l'usage
ipii en est fait sous les formes les plus dill'érentes.
Non setileinenl dans les journaux ou au cours des
ilisciissions, les chilVi'cs représentent souvent rar};u-
iiienl décisif; mais la statistique esl mise i\ contri-
bution pour nombre tle i)rojets de lois. ])our toutes
les questions d'impôts, de prévisions financières,
de prévovaiice ou d'assistance ; les relevés du com-
merce extérieur, les situations des p-auds étabUs-
sements de crédit, le mouvemenl des métaux pré-
cieux, les prévisions des récoltes, les stocks connus
dans les dilTérenls pa.vs, la production houillère ou
métallurj;i(pie, ont pour les bamiuiers, les commer-
vanls, les industriels une importance considérable:
en comparant les cliilVres nouveaux à ceux des
périodes antérieures, ils v pensent trouver des
indications précises.
C'est seulcmenl dans le siècle arliiel que la sta-
tistique a JJU prendre toute son iinporlance : le
perfectionnemeni de la méthode, des nioveiis d'in-
>eslij,'ation. l'applicalion îles lualhéiiial iques à la
discussion des résultats ont donné une certitude
toujours plus grande aii\ cliill'res fournis ; en même
temps (pie pour favoriser les comparaisons inter-
nationales, les statistiques leiulaienl à se présenter
dans un cadre unifornie. Mais bien aniérienremeni
à notre époque, existaient de véritables travaux
lie slalislique. Sans parler des dénombrements tout
au moins essayés par les C.liinnis. les .luifs. les Ho-
niains, les Ordonnant-es de C.harlemagne. le Domes-
day liook de (■■uillaume le Conquérant, les lielalinns
des ambassadeurs de la république de N'enise, nous
oll'rent des end)ryons de slatisliques. I.e premier
traité digne de ce nom fut publié par Sanso\ino
lA'enise, irni"! el fut siiix i des ouvrages tie Kroii-
menteaii il.iSljet de l'ierre l)a\il\ Kili ; les xvii''
et xviu" siècles en \ irent paraiire de nombreux eu
France, en .Vngleterre. en .Mleiuagne ; mais c'est sur-
loiil aux travaux de (Onetelel, de Moreau de ,Ionnès.
de MM. liodio, Levasseur, Hertillon. Korosi, Mayr.
Gill'en, sir liawson et d'autres encore que la
statistiipie doit la place qu'elle occupe comme
science.
Les donnée» nécessaires ^oiil obleniies par rem-
ploi de moyens dilVérenls. olViiiiil nalurcllemenl
nue précision plus ou moins grande. I.e meilleur
moyen esl le relevé direct, c'esl-à-diie l'enregis-
I rement de tous les faits d'une même nalure. soil
de fai,-on eonliuue relevés de l'étal civil , périodi-
quement reeeiisemenls de la |iopulatioii . ou enfin
oecasionnellemenl. quand il s'agit de faits irrégu-
lier- ilallv ],-,ir~ liiauifesliilion- Mais le relevé
direct est loin il'être toujours possible, el on pro-
cède alors par enquêtes, sur un plan préalablenienl
établi, par tpieslionnaires, ailressés A tous ceux
que leur situation, leur fonction, leur enq>loi.
mettent à même d'y répondre, ou enfin par
évaluation, en opérant soit par analogie, en
parlant d'un résultat comme pour en déduire d'au-
tres, soit par |)roportionnalité, en établissant, par
exemple, la circulation monétaire d'un pays, des
résultats obtenus par la vérification des encaisses
d'un certain nombre de bureaux ou d'établisse-
ineiits de crédit.
On comprend <(ue tous les chiffres présenlés par
les statistiipies ne doivent pas être acceptés avec
la même confiance: la source d'où ils proviennent.
les faits en cause, indiquent en général le degré
d'approximation qu'il a été possible d'obtenir. Dans
les pays on les finances sont organisées de favon
sérieuse, les chilTres des budgets, le rendement des
impots, les dépenses des divers services, peuvent
être donnés avec une complète exactitude: il en
est de même des bilans ou des relevés des grands
établissements de crédit, des statistiques établies
par les compagnies de chemins de fer : on peut le
dire aussi, partout où le service est bien organisé,
des chitrres de l'état civil, des tableaux de la jus-
tice civile ou criminelle, de l'instruction à dilTé-
rents degrés, etc. Mais si on prend les dénombre-
ments de i)opulatio;i , il faut considérer si ces
recensements sont entrés dans les nneurs. et si
l'étendue du pays, ses moyens de communication,
la fixité au moins relative des habitants, doivent
on non fournir des chances d'erreur: les slatisliques
du commerce extérieur, en partie basées .sur des
déclarations, <pii. volontairement ou non, s'écartenl
de la vérité, celles des métaux précieux, dont une
notable partie que les voyageurs transportent eux-
mêmes échappe A toute investigation: celle de
l'émigration, qu'il est impossible de suivre par-
tout, donnent également lieu A des erreurs, l'our-
lant on ne saurait dire que les chilTres relevés
ainsi, parce qu'ils ne sont pas absolument exacts,
sont inutiles, l'ris isolément, sans doute, ils pour-
raient donner quelques idées fausses sur certaines
choses ; mais, comparés avec ceux qui .se rapportent
à d'autres années, ils fournissent alors des indica-
tions utiles.
l'réciséineni A cause de son caractère universel,
les sources statistiques sont fort nombreuses : ce
sont d'abord les .Innu.ii'res que publienl la plupart
des nations civilisées, et les ra|iports spéciaux, mais
plus détaillés, que fournissent les services ou les
ministères: les publications faites par les grandes
administrations, les banques, les Compagnies de
chemins de fer. <le transports, les enquêtes parle-
mentaires ou particulières : les informnlions des
journaux spéciaux pour l'industrie, le coinnierce,
l'agriculture: les Annuaires narticuliers à diverses
professions: lAnnu.tire de téconnmie pntifi(/ue el
de In shilisliiiiie . le Slalesman i/e.ir Houk. V.Klma-
nach de (!<ilha. fonrnisseni également des rensei-
gnemenls sur de nombreuses ipieslious. On peut
consulter aussi les journaux spéciaux, parmi les-
ipiels on peut ciler le Journal of Ihe lloi/al slalis-
tical snrielii. le Journal de la Snciélv de slalislique
de Paris, la Herue (/:■ slalislique. .\rchiv vnn sla-
lislili cl siirloul le liullelin de I Inslilul inlerna-
linnal de slalislique. qui publie «les travaux île la
plus haute valeur scientifique.
Chaque mois, nous publierons, dans le Monde
Moderne, une |»age de tableaux de statistiques où
les chilTres. puisés aux sources les plus authen-
tiques, permettront, par leurs rapprochements, de-
observations intéressantes.
i; l'i. VM ois
VILLA l)i: IJAINS DE MEU
Cette villa de bains de mer, destinée à l'ha-
l)itation d'une famille nomljieuse, est située
à mi-côle, sur une ponte assez forte, qui a
nécessité la forme générale de la constrnclion
simple en profondeur à l'étage jjrincipal.
Le rez-de-chaussée a été consacié au service,
cuisine et cliamljres de domesliques; di'S pièces
situées au-dessus, salon, salle à manger et
chambre principale, le coup d'œil sur la mer est
d'autant plus étendu.
La distribution a permis de disposer dans
l'ensemble sepi chambres suffisamment confor-
CouPS
A3
tables pour un séjour d'été, sans compter les doux chambres
e domestiques au rez-de-cliaussée.
Les façades sont élevées en briques
roses et foncées, avec quelques re-
hauts de céramique; les comljles sont
couverts en ardoises.
La dépense s'est éle-
vée à .3'J 000 francs,
ainsi répartis :
F. milles partielles. NOO
Maçonnerie Iti 000
Serrurerie 1 250
Menuiserie, par-
((uets :> JOO
Charpente -S 250
Couverture, plom-
berie i 200
Peinture, vitrerie. 2 000
l'umisterie 1 fiOÛ
Divers : céramique,
décoration, etc. 1 400
39 000
H. D.,
architecte.
Ce
CD
LA MODE DU MOIS
Oo devrait l>ien exiger, dans tous les théâtres, ce qui
■est décrété à la Comédie-Française et à l'Opéra-
Comique relativement à la coiffure des femmes admises
aux fauteuils d'orchestre et de balcon. Rue de Kichelieu,
comme place Boïeldieu, le chapeau n'est autorisé, pour
le beau sexe, que dans les loges ; partout ailleurs, il
est heureusement banni. Pourquoi n'en serait-il pas de
même dans toutes les autres salles de spectacle ?... En
tout cas, ne devrait-on fermer les yeux que pour
<le minuscules et basses capotes... tandis qu'au con-
debourgs de ton assorti, ou noirs, à volonté. La jaquette,
de forme nouvelle, est garnie soit de chinchilla, soit de
renard bleu, soit encore d'astrakan. Quant à l'empiè-
cement, il est en guipure d'Irlande sur fond de soie
traire, les femmes affectent de porter, le soir, des cha-
peaux très seyants, j'en conviens, mais de dimensions
cxagéréo.», en dépit de leur prétention i la modération.
Ce vœu formé, je m'empresse, à l'occasion du renou-
vellement de l'année, d'adresser aux abonnées du Monde
Moderne tous ceux que forme, pour leur bonheur et
pour le succès croissant qu'elles veulent bien assurer
(i notre publication, leur dévouée courriériste de mode.
rUis nous allons, et plus les robes se font collantes,
au moins sur les hanches. Les jupes, 'pour éviter de
s'ouvrir, fc lioutoniuMit même par derrière & l'aide île
trois ou quatre doubles boutons. La clieviotte est un
tissu parfait, solide et très comme il faut pour le costume
tailleur. Le modèle que nous offrons aujourd'hui (n" 1)
est de teinte marron, très collant, et orné de bran-
jaune. Le chapeau Louis XVI est en feutre souple
assorti A la robe et empanaché de plumes noires. Le
manchon se fait en même fourrure que l'ornement de la
jaquette. Gants de suède teinte naturelle, bottines de
chevreau glacé, et bas en mi soie, marron ou noirs.
Cette robe peut se répéter en tout autre tissu, comme
en une nuance différente; telle qu'elle est, elle est
charmante comme toilette de sortie ou de patinage.
Le mois de janvier étant par excellence celui des
fêtes et des réceptions, nous donnons, dans ce numéro,
plusieurs robes destinées & des réunions diverses.
Toutes sont longues, car la traîne est la note domi-
nante du moment, et toutes peuvent servir de modèles
comme forme, si les tissus dans lesquels nous les
représentons ne sont pas du goût de nos lectrices. Elles
I.A MODE Dr M 1)1;
II.)
pourront même puiser ici des idées pour faire ce qu'on
appelle <( des arraugemenls »...
Tout i fait nouvelle est cette toilette dont le jupon
et le bouffant du corsage sont en mousseline de soie de
nuance claire, bleu, mauve, crème, rose, vert d'eau,
orchidée, etc., et la tunique en lèze de guipure d'Irlande,
ivoire, liséiée, comme le boléro formant corsage, par
une bande de zibeline. Le décolleté « Agnès Sorel »
est ondulé, et la coifïure u Médée » est à la fois légère
corsage est également en tulle mauve. Le même tulle
compose le haut col drapé. Toujours coifïure genre
Empire, très flou, et ombrageant bien le front. Gants
blancs ou gris perle, suivant le degré de cérémonie de
la réunion. Souliers et bas de soie mauve. Eventail de
fantaisie.
Voili enfin (n" 4) une robe princesse eu tissu souple
« majesty » i ramages. Ce genre de tissu porte en lui-
même sa garniture. Seul, le décoUetage, très nouveau,
est souligné par une bande de zibeline. Les manches
sont longues, mais elles laissent les épaules bien à
découvert. Des épaulettes très nouvelles, faites de
petits rubans de velours, au nombre de trois, main-
tiennent le corsage bien en place. Quelques fleurs se
nichent i"! droite, au creux de l'épaule.
et très seyante. Cn filet en perles fines couto irne la
tête en dessous du chignon (n°2).
Les manches, mi-longues, sont absolument collantes.
L'éventail est en plumes blanches, les bas en soie crème,
et les sonliers assortis à la robe.
Une robe de ce genre se porte à un grand dîner, un
bal, ou une fête officielle; mais pour dîner, de même
que pour une petite soirée, beaucoup de personnes pré-
fèrent le décolleté à clair, au grand décolletage. Ce
n'en est, du reste, quelquefois que plus seyant. Notre
modèle (n" 3) donne une idée charmante d'une robe de
ce genre. Celle-ci est en tissu vagué mauve, mélangé,
comme la précédente, k de la guipure d'Irlande. Les
manches sont longues, moitié en tulle mauve, moitié en
guipure, et la cravate qui coupe en quatre le devant du
Dans les cheveux, rien que quelques peignes ou
épingles en bijouterie.
ilalgi'é ses manches longues, cette robe serait fort
distinguée au bal. Bas de soie blanche ou assortie de
nuance au fond du tissu; souliers pareils ou en vernis
noir.
Comme sortie de bal et de théâtre, grande mante
Louis XV très longue et très confortable en satin
souple, en peluche, en velours miroir, en zibeline, en
ottoman ou en cachemire, ouatée, ou doublée de four-
rure, mais toujours ornée de fourrure, surtout de
fourrure blanche ou claire. L'hermine est encore eu
grande faveur, et la chèvre de Mongolie, plus modeste,
mais non moins avantageuse au teint, n'a pas dit non
plus son dernier mot.
I. A M<l|)K m Miil:
FANTAISIES
Tablier pourjlve o'doek. — Ce tablier, charmant pour
jeune fille ou très jeune femme, se fait soit en batiste
de couleur tendre, soit en satin liberty très souple.
En général, on choisit des
nuances qui vont avec
tout, ou qui assortissent
au costume avec lequel on
porte ce tablier que l'on
garnit, tout autour, d'uu
volant de dentelle coquil-
lée ; et, sur la hauteur, de
trois entre-deux entre les-
quels des petits plis linge-
rie font très bien. La ba-
vette, sur le dessin, donne
une idée de ces petits plis.
Les épaulettes et la ceinture
sont en rubans ou en petits
velours noirs. Le tout est
t.'ujolivé de nœuds qui sont
du plus gracieux eiïet (n" 1).
Élégante matinée. — En
velours abricot, ajustée der-
rière et vague devant. Un
haut volant en satin Li-
berty, même ton et plissé,
contourne cette matinée
avec laquelle une femme élOgante peut fort bien rece-
voir à déjeuner. La cravate à longs pans, qui remplit
l'intérieur de la matinée et recouvre le corsage de
dessous, est en den-
telle écrue ainsi que
l'encolure tt le sabot
par lequel se termi-
nent les manches
(n« 2).
Ce modèle peut se
faire en ottoman, on
drap, voire en flanelle
ou en beau molleton.
En zénana, elle serait
encore ravissante. Kt,
bien entendu, la
nuance varie suivant
le goiit et l'âge de la
personne.
Encolure. — Lors-
que, sans quitter sa
robe, on veut lui don-
ner un antre aspect,
on moilifie un peu
sou corsage et on en
change le col. Il est donc bon, pour cel.i, d'avoir des
cols mobiles. Celui-ci est en taffetas rose bengale,
doublé de taffetas blanc, et entouré, ou jilutùt encadré,
col, nœud et pans, par
une Julie guipure jaune
(11° .1). Une femme élé-
iraiite, mais économe, a
d:ins ses tiroirs une va-
riété de cols, de nœuds,
lie jabots, etc., qui lui
l'ri-inettent,pans grands
frais, de n'être pas tou-
jours liabilléc do même.
NOS PATRONS
Corsage-habit. — Ce corsage, très pratique, peut se
porter avec différentes jupes et se faire lui-même en
tissus divers, suivant l'usage auquel on le destine. Au
printemps, il permettra même de sortir en taille avec
une simple étole de fourrure ou de mousseline de soie
sur les épaules ; il peut fort bien, dans ce cas, tenir lieu
de jaquette.
Le velours est ce qu'il y a de i>!us élég.ant pour les
jupes du soie (salin ou .autre), avec Ic-iquelles cepiU-
dant le drap est au.ssi fort admis. Sur les ju|ics de lai-
nage, on peut choisir entre le drap, la cheviott* ou la
popeline.
Ce modèle est aussi pratique pour les femmes un pc\i
fortes que pour les femmes minces. Les premières feront
peut-être bien de faire deux pinces au lieu d'une.
I.A MOUD
145
La manche, le dessous de bras, le petit côté et le
dos doivent être posés en haut droit fil sur l'étoffe ; en
les laissant tomber naturellement, le biais se trouve &
la taille. Il doit y avoir une couture au milieu du dos,
et des plis creux, en dessous, pour former l'habit.
Tel qu'il est, notre modèle est en drap violine, avec
revers et col en velours violet, lisérés de velours blanc.
Six boutons en passementerie avec brides assorties se
trouvent de chaque côté des devants et en bas des man-
ches, très plates et très longues. Gilet intérieur en
ottoman ivoire. Cravate, nœud et jabot en dentelle
ancienne, un peu jaunie. Ainsi composé, ce corsage est
très coquet.
Matériaux : velours ou soie, 7 m.; 4 à5 mètres suiv.iiit
longueur des pans; lainage grande largeur, 2 m. 50.
OUVRAGES DE DAMES
N» 1. Col en broderie likhelieu. — Ce col est droit,
bien entendu, les fleurs allant de bas en haut.
Le dessin est posé sur «ne batiste tendue sur un
papier glacé bleu ou une toile cirée. On fait un point
de feston tout autour des fleurs, puis on découpe et on
pose le col sur un transparent de soie de nuance claire.
On peut faire de même les manchettes et, au besoin,
le gilet qui se composerait alors de deux bandes avec
engrêlure ou galon de fantaisie, dans le milieu, pour
cacher la couture.
N" 2. Poche de nuit destinée & envelopper pendant le
jour toute la toilette de nuit.
Cette poche se fait en grosse toile bise brodée avec
une ondine de couleur que l'on utilise comme de la sou-
tache en suivant le trait. Chaque personne choisit l'on-
dine de la nuance qui lui plaît le plus.
La poche est fermée en biais par trois boutons de
fantaisie assortis à la nuance de la broderie. Sur le
côté plein on peut fort bien broder un chiffre un peu
grand. Les lettres séparées valent mieux, dan» ce cas,
que les lettres enlacées.
N° 3. Détail du travail montrant les points de fan-
taisie dont on peut agrémenter la broderie de la poclir
Je nuit.
N» 4. Coin de icliére en broderie Colbert. Ce dessin
représente le quart de l'ensemble qu'on devra, pour la
circonstance, agrandir suivant la proportion désirée.
La broderie Colbert se fait comme la broderie Kiche-
lieu, mais l'adjonction de barrettes dans les jours laissés
par le dessin la rendent plus riche.
N» 5. iJctail d'une feui
les points du travail.
(/(( coin de la lîliire montrant
Berthe de Présillt.
MKMKNTO KNCVCLOPKDIQL K
Événements de Novembre 1898.
1. — Les souverains allemands visitent le jardin des ûlmers et le tombeau
«le David — Le ministre 'rAUemagne à Pékin propose à ses coltègoea de proci-der
à l'occupation de la ligne fie chemin de fer de CiaDg-Huï-Kouan à Pékin afin d'assorer
les communications avec la côte si les Chinois ne retirent pas leurs troupes à unr
distance suffisante de Tékin,
2. — Le président de la Tïtjpublique visite le tombeau <hi président Camot an
Panthéon. — M. Dupuy prtsente les nouveaux ministres a M F. Fdure. —
Ouverture du "« C"nçT.s .i.> ouvriers des manufactures de tabac. — Mort
du général sir Edward Luçard, qui nviiit jins \kxti hu\ ^:^.t^.ie^ guerres des Indes
depuis un demî-siéclc. — L Allemagne dtcl.tre purt ir.iiic, puur les marchandises desti-
nées au territoire allemand, le port de Kiao-Tcheou.
3. — Le commandant Marchand, venant de Fachodn, arrive hu Caire, où !.i
colonie franc lise lui fait une chaleureuse ovation. — Les élections au Landstag
donnent vingt sio^'es de phi'; à l'npiKJsition, mais la majorité n'est pas dt-placéc —
Le gouvernement .inL'hii-; il' .nk- ilenvoyer aux luiles u,ie commission scientifique pour
faire un rapport -iir la peste. — Le Sénat du Chili approuve la convention
conclue avec la République Arg^entine en vue de l'arrangement de la question
de Puna et \t\>- un i.
4. — M. Jules Legrand est nommé sous-secrétaire d'Etat à l'intérieur et
M. Mougeot, . 1 -I . r, titr. .l'Etat aux postes et télégraphes. — Le général Branlt
est nouniu chef d'état-major général en remplacement du général Renouanl,
nommé au commandement du 11* corps d'armée. — A la Chambre, le président du
Conseil lit la déclaration ministérielle affirmant la suprématie du ponvoir
civil ; disant que le gonvernement ne laissera pas attaquer l'armée; qu'il assurera
le respect de la justice; que l'afifaire Dreyfus ne doit pas absorber plus longtemps
les préoccup liions du pays et que la France doit justifier la confi.ince de l'étranger
à qui elle donne rendez-vous pour la grande manifestation pacifique de 1900.
La déclaration termine par l'énumération des projets que le gouvernement
soumettra au parlement et eu faisant appel à l'union de tous les répabli-
cains pour une politique de progrès et de réformes. Interpellé à la suite
de la déclaration, le gouvernement obtient une majorité* de
429 voix contre 64. — Le Conseil des ministres déci<le de ne pas
h Facho.la la mîssion Marchand. — Les souve-
rains allemands quittent Jt-msalem. — Mort de César
Rossi, grand comédien italien. — L«3
reprt-senUnt les puissances, prennent en i
le gouvernement de la Crète. Dans i""
ils invitent la population h désarmer
L U >U' B U E l' l( Il ALLEMAGNE
IIIFNVNT l'OSSESdlON DU TBHRAIN
i F K E li T PAR LE SULTAN
MKMKNTO KNCVCI.MlM.DtgrK
et à faciliter l'œuvre de pacification pir l'oubli «le leurs
rancunes. — Les commissaires espignols de la Commission
de la paix remettent aux dé'«!'gUL^s américaine un mémoire
repoussant les prétentions des Etats-Unis en ce qui concerne
la souveraineté sur les Philippines. — La peste est constatée
à Anyob (province de Simarc;ind>.
5. — Les souverains allemands arrivent à Beyrouth.
— Le professeur Grasso. de Komc, dit avoir découvert le
bacille de la malaria.
6. _ Le nouveau ministère japonais est constitué
comme suit : premier ministre, le marquis Yamagata; affaires
étrangères, M. Aoki; intérieur, le marquis Saïgo ; finauces, le
comte Matzukata; guerre, le général Katzura; marine, amiral
Yamamoto; justice, le comte Kugoura; instruction publique,
v'*' Cabaxama; agriculture. M. Sone; postes, v**- Yosikama.
7. — Les souverains allemands quittant Beyrouth et
arrivent à Damas. — M. /.uiiui-;, pnsident du Conseil, remet
au roi la démission du cabinet grec. — L'Angleterre occupe
Boussa et Ilo. Les Fnutçiis sitabli^sent à dix milles au-
dessus d'Ilo. — En Crète, les amir.iu\ embarquent de force
les derniers soldats turcs de Candie et de Retymno et enlèvent
le drapeau turc de Candie. La Porte proteste. — La France
reçoit satisfaction dans l'affaire de la Faculté de médecine
de Beyrouth, dirigée par les jésuites. Les titres décernés par
la Faculté seront contresignés pour la forme par des délégués
de la Porte.
8. — La chambre criminelle de la Cour de cassation com-
meuce son enquête pour la revision du procès Dreyfus.
Klle entend les généraux Mercier et Billot. — La Chambre élit
vice -préside ut s MM, Cochery et Aynard, en remplacement
de MM. Krantz et Leygues. nommés ministres. Elle adopte un
crédit pour le dég.igement du Musée de Cluny. — Mort de
M. Sirot-Mallez députe du Nord. — Par suite des élections
au Congrès des Etats-Unis, la majorité républicaine est
accrue au Sénat et diminuée à la Chimbre. — Les amiraux
en Crète somment Chakir pacha de partir avec ses troupes
et invitent Ismaïl bey à quitter également l'île.
9- — La Cour de cassation entend M. Cavaîgnac, ancien
ministre de la guerre. — M. Delombre, ministre du commerce,
visite les travaux de l'Exposition et assiste au déplace-
ment de la galerie de trente mètres, — A Londres, procession
du nouveau lord-maire, sir John Voce Moore. Au banquet
lord Salisbury prononce un discours pacifique au sujet des dif-
férends avec la France. — A la Commission de la paix,
les commis^ires américaius communiquent la réponse de leur
gouvernement qui refuse d'assumer la dette de Cuba et main-
tient ses revendications concernant les Philippines.
IQ^ — jl, Y^ Faure assiste à de nouvelles expériences du
télégraphe sans fil faites par M, Ducretet entre la tour
liiffel et le Panthéon. — Lucchenî, l'assassin de l'impéra-
trice d'Autriche, e=t condamné à la réclusion perpétuelle par
les tribunaux suisses. — L'assemblée cubaine vote le licencie-
ment de l'armée cubaine. — Le nouveau ministère
grec est composé comme suit : Zaïmis, présidence et affaires
étrangères ; colonel K;irpos, guerre; capitaine Miaoulis, marine:
Monferratos, justice; Triantafillakos, iutérieur; Négris, finances.
11. — M. Mesureur est élu président de La Commission
du budget et M. Pelletan rapporteur général. — La Cham-
bre vote l'enquête sur l'élection de M. Thomson. —
L'Académie royale des sciences de Berlin élit, comme
membre correspondant, M. A.-M. Lévy, ingéuieur en chef
des mines. — L'Académie de- sciences île Munich élit, comme
membres correspondants. MM. Barrois, professeur à la Fa-
culté de méleeine de Lille, et Chuquet, professeur au Collège
de France. — Le storthing de Norvège décide d'adopter un pa-
villon exclusivement norvégien, sans aucun signe
indiquant l'union avec U Suède. — Le prince Arschid, oncle
du sultan du Maroc, se met du côté des insurgés du Tafilet.
Le gouvernement envoie 2 000 hommes contre les insurgés.
12. — Au Palais de justice, une demoiselle Heiuque blesse
grièvement, d'un coup de revolver» le juge d'instruction
Boursy. — Eu quittant Damis l'empereur Guillaume
adresse un télégramme au sultan pour l'assurer de son iné-
branlable amitié ; nouveau teli gramme en quittant Beyrouth.
13. — Election législative à Nantua : M. AUombert,
républicain, est élu par 5 798 voix, en remplacement de
M. Carrier, décédé. — Fête du cinquantenaire de l' Associa-
tion philotechnique. — Le commandant Marchand
et le capitaine Baratier quittent le Caire pour retourner à
Fachoda, d'où ils gagneront TAbyssinie et Djibouti. — Le
peuple suisse adopte, avec une majorité de 150 000 voix, le
projet dnniâcation du droit civil et du droit pénaL — Les
souverains allexnands, regagnnnt leurs Etats, passent à
Rhodes. — Le nouveau ministèie brésilien est constitué
comme suit : instruction publique et justice, D' Epitacio
Pessoa ; finances, D' Joaquim Murtinho ; affaires étrangères,
D"" Olyntho de Magalhaes ; industrie et travaux publics,
M. Séverine Vieira ; guerre, général Mallet ; marine, vice-
amiral Balthasar da Sîlveîra.
?'i'*^-<'^ al
M i;mknto KNCYCI-UPEDIQUE
14. — La Chambre v.ae l'atnnistie pour tous les ilélits
■le presse, de réunion vt ir;i--.i.iaioi.. — De graves inonda-
tions cau-ïent d'iiiip.irt;iTit- li. pats dans la n-gioii tl» Uliône.
— Xm Cour de cassation intt-nd les frénéraux Zurlinden
tt Chanoine. — More du M. Dauphin, sénateur de ta Somme,
aucien inlnistr<?. — Le ministre de la justice transmet au
Parquet une plainte du ministre de la guerre contre M. Urbain
Gohier pour son li\-re l'Annt'^ rotitn' la nation.
15. — La Cour de cassation rend une ordonnance aux
termes de htquel!e Dnyfus sini informé de la recevabilité de
ta demande en révision de son procès et invité h présenter ses
nïoyens do 'léfense. — A Claniitrt, jn;ingur;xtion de l'Orphelinat
<!e la dotation de la jeunesse dn i mnoe. — Le président
• le la Ki-pubhqne 'lu br<-ii. M. Campos Salles, élu le
1" mars, prend po--. --ion >\u pnuv.iir. — Le président du
ci.mité exécutif de Crète ^idn-s-i- an mini>tre des affaires
«■trangères de France un téU-gr;inime exprimant Ja profonde
tîratitude dn peuple crétois envers le gouvernement français
pour la pirt qu'il a prise h la libération de la Crète. — Une
<!onfércnce internationale des grandes compagnies trans-
atlantiques d'Europe et d'Amérique, réunie A Londres,
décide l'ailuption de deux routes pour l'aller et de deux routes
|tour le retour pend;int la saison des brouiUanls et des glnces
et pendant celle du beau temps. — Lei= souverains alle-
mands arrivent à Malte. — Kév..lution ;in San Salvador.
Le président Gutierrez e-^t reuiplacé p;ir W t,'iri<i,ii Tlmmus.
16. — A la commission de la paix W-^ cnnimi-^aires
o'^pagnols maintie lient l'intHpriilité de leurs revendicati>'us au
sujet de la souveraineté des Philippines et deniandent de sou-
mettre à un arbitrage l'interprétation de l'article 3 du proto-
cole do p:tix. — Les Boers s'emparent de la forteresse de
Magato et la rébelliou est considérée comme terminée. —
iHiverture solennelle du parlement italien.
17. — Cérémonie solennelle dr' la remise de la ToiSOn d'or
à M. F. Paure. — Séance publique annuelle île l'Académie.
iJiscoura de M. Pierre Loti sur les prix de vertu. — La
Chambre nomme les trois g^randes commissions de
Tarmée. de !h marine et des colonies. — ^'inlLnt cyclone au
nord de la Tunisie. — Départ de Biskra, sous le cmniiimlement
du colonel de Lugan, d'utie colonne se dirigeant vers le Touat.
18. — La Soiiété de géographie décerne sa grande médaille
d'or à M. Gentil, explorateur du Chari et du lac Tchad. —
Chakir p.icha et les dcrnici-s soldats turcs quittent la Crète.
— L*enipiT( iir il'Ai'y — îiiic entreprend une cxpi;'dition contre
le ras Mangachîï, iv-vnité.
19. — M. I'. l'-mr.' <iéccrne à la reine-régente d'Es-
pagne le gfiiid cordon de la Légion d'honneiir.
20. — A Eu, inauguration du monument élevé h la mémoire
dos enfants morts pour la patrie. — Election sénatoriale
â Châlons-sur-Marue : M. Val'é, député, radical, est élu par
499 VOIX en remplacement de M. Poirrier, décédé. — Explosion
de gaz dans les sous-sols dn restaurant Ghampeaux,
pince do la Bourse. 1 tué, 8 blessés. — Mort, i\ Si-ïjîon, de
MR' Deapierre, évoque de la Basse-Cochindiine. — M. Max
Régis est élu maire d'Alger. — Le ctnf des rehelles du
Kwang-Si, Li-Ho-Pting, est pris et exécuté. — A Kavenne.
<tu remet au jour les restes du palais de Théodoric le Grand,
f|Ui se et proclunuT mi d'Italie en 493. — A Saragosse,
'luvorture du con^rt-; ilr^ fliimbrcs de commerce {l'Kspugtie.
21. — La Cour de cassation entend les généraux Conse
et Roget. — A II Commission de la paix, les délégués
américains proposent une sumnie de Ion niiliiniiv de francs en
i-omponaation de l'amu-xii-n de^ riiilipiùn,-. ;iii\ l':t:4tS-Unis. —
signutnrod'un accord commercial franco-italien basé,
pour la Frarice, sur |i' tarif nnniMnnn et, pmir l'Italie, sur le
tarif convontloinicl, — Les troupes anglo-indiennes ilu Soudan
égyptien occupent Auadelaï, dans l'Equatoria. — Une émeute
hO produit a Setingapaiani (Indes anglaises) au sujet do la
peste. 10 000 émeutiers attaquent les forts dans lesquels sont
ittol^s les pestiféré*. La police et les troupes font fou.
22. — La Cour de cassation entend les généraux de
Ilolsdeffro et Gonse. — La Chambre décide do nommer une
grande comnds^ion pour étudier les questions relitivcs A l'en-
seignement. — Entrée solennelle du général Renouard à
Nantes. — A l'ocdaHion do l'accord commercial franco-
italien, l'amiral Caiicvaro est ntiinnu- K''an(l-croi\ de ta
l^égioii d'honneur.
23. — La Cour de cassation entend le général Itoget,
nuoien chef de cabinet de M. Cavaignac. T^ co'onel Ptcquart
«•Mt confronté nveo le général Itogct. — M. 1'. Piuire préside
l'inauguration do l'Ecole supérieure de commerce. ~
A Séoul (Corée), une collision ho pr..duit entre le;* parlisuns
desréformofl et ceux do hi réaction. Nombreux nmrts et blessés.
Mort do l'Ingénieur a. -Khils Fowler auquel oU dfï lo tr.icé
du niétrop.dItidn do Unnlros. ^ A Buda-Pesth, condit entre
le« étnlImitH et la police devant l'Uidversité. - Les Souve-
rains allemands arrivent ii Pola.
24. M. F. Faure visite les mines de Ix-iib. — I^ gouver-
neur du Paris signe nue ordonnance renvoyant le colonel
Picquart de\-ant un conseil de guerre |>our faux, u->age de
faux et communication de documents intcrcssmt la sûreté de
l'Etat. — La Cour de cassation enten l le c<doncl Pic-
quart. — L'ambassa teur d'Italie exprime a MM. DniMiy et Del-
cassé les sentiments d amitié et de syTopithie du t-'nuv.-rncmcnt
italien A l'occîïsion de l'accord commercial franco-
italien. — A Rome, ouverture de i;* conféreoce interna-
tionale anti-anarchiste, au P.tlais Casâi, s^us la prési-
dence do l'amiral Canevaro, qui salue lea 'iciégu's au nom du
roi. Le baron Paselti et le ministre de Belgique sont nommés
vice-présirlents. — Un duel a lien à Buda-Pesth entre le
ministre de l'intérieur et un dépnt-* à 1 1 suite de paroles inju-
rieuses. — La démission du maréchal Blanco, gouvemeor
de Cuba, est acceptée. — lu Corée, lo parti des réfomieB
gagne du terrain. Plusieurs f()ueii.'iiii:iires dont lo ministre
de Corée au Japon, sont bannis. L'empereur a doiuié aux mi-
nistres étrangers l'assurance de son désir de faire des réformes.
25. — M. Langlais, député de Pontivy, dont l'élection
est contestée, donne sa démission. — La Chambre vote la loi
relative au maintien du contrat de louage ou de services,
pendant les périodes d'instruction miâiaire. — Le cabinet
colonial de Cuba remet sa démission au maréchal Ulanco qai
l'accepte. — Dans une dépêche au tsar le suHan proteste
contre l'envoi du prince Georges, de Grèce, en Crète. — Les
Chambres autrichiennes célèbrent la conimémor.ition du cin-
quantenaire du règne de François-Joseph. I^i Chambre
hongroise, dans une adresse an roi, demande l'éloigncmeDt dn
cabinet Bauflfy.
26. — M. F. Faure reçoit une lettre de M. Julio A.Roca
lui notifiant son élection à la présidence de la république
Argentine. — Les souverains allemands arrivent A
Potsdam. — Les ministres de 1 raiiee. de Hussie. d'Italie et
d'Angleterre sont reçus pir le mi .ii- Crece et lui demandent
son assentiment a la noinimitir.n du prince Georges comme
haut commissaire en Crète p>nr trois ans. Le roi auto-
rise le prince à accepter et exprime sa reconnaissance aux
représentants des puissances. Le prince Georges accepte sa
nnmînatinn. — L'empereur d'Autriche témoigne sa confiance
an cabinet Bauffy.
27. - Naufrage, prés North Trurt, du navire anglais
I\ni'n,f! lit nnvés. - "uverturc dn Parlement roumain.
28. - M >rt dr M. Royer, ancien questeur de la Chambre.
— Mnrt >\y M. Coudreux, député de Heaugé. — A la
Chiinln-t', ]■■ OMiiv.Tiieiiiriit interpellé au sujvt du renvoi du
colonel Picquart d. vant un cnnscil de guerre, bien que la
Cour de cassatiu.. n'ait \m\s st itné sur l'affuire connexe de la
révision du procès Dreyfus, .ibti.-nt nn vote de confiance par
437 voix contre 73. — A la commission de la paix, les
commissaires espagnols déclarent ipic. tout eu maintenant, au
ptûnt de vue juridique, l'interprétation donnée par eux à l'ar-
ticle 'i du protocole, ils s'inclinent, en fait, devant la force et
devant les conditions imi»sées par les Etats-Unis, c'est-à-dire
l'abanilon de leur souveraineté sur les Philippines et sur l'ar-
cliijiel des îles Sdulou moyennant une iinlemnité de 20 millions
([>■ di.lliirs, — A l'occasion des élections législatives dans
l'Uruguay, il se produit un mouvement révolutionnaire,
promptement réprimé. — D^ns nu corisistoire secret le pape
confirme l'élection de M«' Rihmain comme patriarche de
Syrie et jiréconise une quarantaine de nouveaux évt-ques.
'29. — Mort de M. Lucien Brun, sémiteur inamovible:
par suite de ce décès le nombre des sénateurs iiuiniovibles est
réduit h 21. — Des c-as de peste bubonique sont constatés à
Tamatave (Maiiigascir). ~ A Wellington (Nouvelle-
Zélande), la cathédnile catholique est oétruite pir nn incendie.
— Le Tsar, répondant à la depécho du sultan, lui ilit que
le prince Georges se rend en Crète en qualité de haut commis-
saire des quatre puissances et que les droits de sonvoralncté
du sultan seront sauvegardés. — Au Transvaal, les tribus
du Magatolaitd ayant fait leur sonmi«sinn au gouvernement, la
guerre est terminée. — M. Cirlos CmIvo est nonimi- mini-*tro
de la république Argentine à Paris. — Ui Skoupchtina,
«le Serl>le, vote une loi restreignant la libertù d'as:«iH!iation et
30. — An moyen d'un procédé dont 11 est l'inventeur.
M. WolfT, de l'observatoire de îleldelberg.découvni six petites
planètes. — M. Deschanet. président de la Chambre, rcçdt
A déjeuner les grands-ducs Wladlmir et Alexis, et le^ ducs
Kugéne et Ceorges de lAMiehlcnberg tlo Itussio. — Un mouve-
ment carliste PO dcs-*ine eu ll-tpagnc. — Lo conflit entre la
Prusse et la principauté de Lippe est en vole <rarrange-
ment. — V\\ confill se produit outre rA>lomagnc et lo Congo
belge nn sujet de la délimitation des ixiei^cssions nu nonl du
lac Tanganika. — A I» suite dune révolution qui se pro-
duit danA la république do Sjilvador. ta république des
Etats-Unis de l'Amérique centrale, qui oomprrnait le
Salvador, lo Honduras ot le Nicanigua, est dissoute ot chacun
dos lroi< l%tats reprcmi son Indépendance.
LA CUISINE DU MOIS
LA VIK PU A TIQUE
Œufs au miroir. — A peu près lout le montle se
croit cupuhie du ouifeclionntM- des œufs sur le plut : il
n y a pas d'erreur f)lus commune. L'œuf doit èlre cuit
ainsi qu'un œuf û la cofpie, le blanc laiteux; le jaune
bien chaud doit ^Ire voilé lêj^ercmenl II ne doit pas
nager djns un bain de beurre noir, noisclle ou huileux.
Pour l'obi enir à point, il faut prendre des ^ouis i|uî parais-
sent minutieux aux gens supcrlic.cU. mais judicieux à
quiconque sait manger. Chauliez légèrement un plat à
œuf de u,IO centimètres environ de diamètre, faites
fondre lô grnmmes de beurre, salez et poivrez, cassez
deux œufs sur une ass ette pour vous assurer (pi'ils sont
frais, fa.te^ les g'isser doucement sur le p'at, posez
celui-ci sur une pacjue dans laqueilc vous aurez mis un
peu d'eau bouillante, poussez lu piaque au four chaud et
aussitôt que vou-i verrez les jaunes recouverts d'un léger
voile blanc, servez.
Gibelotte de lapereau. — Formule : 2 lapereaux,
IOUi;ramn.es de laid maij^re. 18 peiits oignons. 18 petites
pommes de terre, liiO grammes de champignons, derai-
lilre de bouillon, demi-litre de vin blanc ou rouge, un
bouquet garni, un verre A madère de cognac, une gousse
d'ail, un soupfjon île poivre de Cajenne, une cuiller de
farine, to grammes de sel. 5 grammes de sucre.
OptRATioN. — Dépouiller et detotiper les lap^M'eaux en
morceau\ régulier» et pas trop gr()S. Mettre Ue côté sur
une nssieUe les têtes, les foies, "les rameaux et lu peau
du ventre. Couper le lard en dés, le faire fondre très
doucement dans une casserole large et basçe appelée
#<ï?/roir, d'environ 22 cenlimélres de diamèire; dê> qu'il est
doré, enlever les dès avec l'écumoire el y jeter la moitié
des lapereaux. Dans cinq minules, retournez les morceaux
avec une cuiller de bois et ajoutez les morceaux qui res-
tent. Deux fois à cincj minutes dinlervalle, relournezà
nouveau. Verser le cognac cinq minul»s après et y
mettre le feu. Pencher le sauloir couvert pour verser la
graisse dans un pot, saupoudrer avec la farine, remuer.
mouiller avec les deux Ii(iuides. remuer un moment et
laisser bouillir. Parer et laver le-* champignons, peler les
pommes de lerre, monder les petits otguoiis et les sauter
dans un peu de degrai&sis des lapjrejii.x pour les dorer,
trente minutes avant de servir, aiouter les pommes, les
champignons, les oignons, le boutpiet et les condiments.
S'assurur <|ue la ^auce n'est ni grasFC. ni trop longue ou
courte. Vcisrr dans un plat rond creux.
Ruznpsteak au cresson. — Cette grillade doit être
prise d 'ii-i le laux-lilet. après renlrecôle; il ne faut pas
laisser adhérer l.i peau qui se relire en cuisant et fait
gondoler la pièce. Vt^ riinipstenk doit peser environ
500 grammes complètement paré; il doit èlre épais et
pas trop large. Aussitôt paré, l'arroger d'huile et le tenir
au frais. Qnmze minules avant de servir le déjeuner on
le pose sur le gril. La braise <loii èlre amortie « u recou-
verte de cendre chaude. Huit minutes de cuisson de
chaque côté suffirent généralement pour le servir rosé.
Popersur un plat long, chaud, l'arroser de quelq .es gouttes
de citron, le saler cl le poivrer, meltre au-dessus quelques
coquilles de beurre frais et autour du cresson légèrement
acidulé.
Macaroni au parmesan. — 250 grammes de maca-
roni. J litr.s (I iMii lillree, JO grammes de sel. HOgrammrs
de beurre, I-O gr;nnnies do fromage de parmesan rûpé.
i dccdilrc de jus, 2 cuillerées a bouche de sauce tomate
un peu épaisse, poivre et muscade.
Oplration. — Faire bouillir l'eau et le pcI, y jeter le
macaroni coupé en morceaux de 5 centimètres; laisser
reprendre le bouillon une mmule, cou^xir herméti-
quement, laisser pocher une demi-heure au chaud Chauf-
fer le Jus, avec la tomate, le poivre el la muscade. Kgoul-
ter le macaroni dans une pa:^s^oile a gros Irons, le sauUr
pour bien égouller l'eau, le remettre dans uie casserole
facile à manier, le faire fortement chnulTer sur le feu.
diviser le beurre en ^ ou à morceaux, le meltre dans le
macaroni avec le cjuart du fromage, faire totn-ner la cas-
serole pour bien mélanger beurre et fromage, meltre lu^
autre quart de fromage el liir lonjours, s..upoudrer un
plal creux et rond de fromage, arroser de jus. verser la
moitié du macaroni, saupoudrer de from..ge el saucer
peu, (inir de verser le macaroni, saupoudrer avec le fro-
mage 'iui resie et verser le restant d. jus en couronne. ■
Gâteau des rois. — bOOgrammesde farine. 200 grammes
de beurre. 1(J0 grammes de sucre en poudre. I decditre
de lail, 1 demi de cognac, ôO^rammes raisins deCorinlhi-,
50 grammes de Smyrne, UX) grammes de cédrat, d beaux-
œufs, 20 grammes de levure, b grammes de sel lin.
Opération. — Délayer 150 grammes de farine avec la
levure et le lait tîede. Poser sur une assietle et laisser
doubler de volume. Mariner les fruits dans le cognai-,
travailler le restant de farine avec ^ œufs, en ajouter un
et travailler, un autre et travailler. Si le levain est prcl.
l'incorporer dans la pâte, sinon mcHre le sucre el le
beurre, linalement le levain, puis les IVuils marines. Laisser
lever la pùle du double dans une terrine dans un en-
droit tiède. Renverser la pâle sur la table farinée, l'ar-
rondir et faire une couronne que l'on pose sur une pla-
que beurrée. Laiascr lever la pâle une deuxième fois, la
dorer avec de l'œuf battu, saupojdrer de sucre cristal-
lisé el cuire au four dou.x environ 'lO minutes.
A. C O L O M B I I .
Traitement des brûlures. — Voici un procédé très
simple qtii a èle indiqué par la Mcdecine M'hUrw. Il con-
siste à laver tout d'.ibord la lnuluru avec le plus grand
soin, soit avi c de l'eau boilquec. soil, mie ix, avec une
solution de snblitné corrosif à I pour 2,oou. Il faut ensuite
percer les phlyctenes avec une aiguille flambée à la
flamme d'une làmpe îi alcool, puis d'une fayon aseptique,
c'est-à-dire après lavai^e minutieux d s miin«, enduire
largement tou e la surface i»rùlee d'une couche assez
épaisse de la pommade : vas.;l ne. 30 gr^mincs; salol,
4 grammes; chiorhydrale de coca ne. 2o centigrammes;
appliquer par-des-ùs un pansement formé de petite mor-
ceaux mmces de coton hydrophile bien imbir.es de la
solution de sublima à I pour 2, mO ou .'i.O h). puis ex-
primes assez fortement; superposer plusieurs de ces
gâteaux d'ouate et enfin envelopper le tout de lallelas
gommé ou mieux de guUa-peicha lam.nee. Le pan-
sement, en général, n'a bc^om d'être ch,-n^é que tous
les deux ou trois jours Dius rinlei'vaile, on peut
mouiller de temps à aube le pansement sans le d, faire,
en se servant toujours de la solulio.i de sublimé Si les
brûlures n ont p-s ele désinfectées au préalable, on peut
éviter complètement la suouuralion et la douleur. Les
plaies ne prèsenieni pas Itace de pu=, aucune odeur que
celle du salol. it les malades nèprouvcnl aucune douleur.
Le changement du panscmenl se fait avec la plus ex-
trême facilité ri sans douleur, ta pommade empêchant
l'adhèren- e de l'ouate.
Emballage du gibier. — D'après Chisse et jêche, il faut
toujours ?■'■/■/(;((/ ?• le gibier avant d«r rcmbiller. Pour le
gibier à poil, a[U'ès s'èlre a'^suré de ce que dans je coup
de feu de la ballue les gardes et rabatteurs ne sont que
tron portés .'i l'oublier, il faut, après avoir li^sé le pod des
liè'fres el lapins avec la main, les mettre bien étendus
sur le dos, sous une couche de padlc non moisie, dans
un endroit frais el sec.
Pour le gibier à plumes, on peut, après avoir li&sé les
plumes, le coucher sur le dos sur une couche de paille,
ou le suspendre par le cou en prenant .sun de ne pas
arracher l»s plumes, il faut, autant que possible, que les
oiseaux ne se t-ucheni pas,
l-c lendemain de la ballue on emballe dansdes paniers.
toujours les animaux couchés sur le dos, chaque las
séparé par une couche de paille fr.iiche el sans. odeur, le
gibier à poil formant le las de dessous, les oiseaux le tas
de dessus.
Persil frais en hiver. — Pour avoir du persil frais en
hiver, on se procure un de ces pots de lerie percés de
Irotis où l'on l'ail pou.'ser des crocus.
On fait choix, dans le jardin, de pelils pieds de persil
que l'on airacheavec la main.
On introduit ce< pie<(s, la racine en dedans, dans les
trous inféiicrs du pot et, par l'ouverluic supérieure, on
les recouvre d'un peu de terre.
On fa t de même pour la deuxième rangée de trou^,
pour la IroisièmL-, et ainsi de suite ju^qu'e.. hau'.
Finalem. ni on a une série de pousse.'' de persil enra-
cinées el qui donnent des feuilles au dehors.
Ou cueiUe celles-ci au fur et à me=ure des besoins: le
persil repou-se toujours.
Bien entendu, il laut arroser de lemps à nuire et main-
tenir le pot à la lumière et à l'abri des gelées.
Victor de Clèves.
LE MONDE ET LES SPORTS
■ AiiDK Dr nuls
M A T I N i: i: AU H o I s
Le- lîi.is.K- lîciilognc est le jardin
iK-^ l'.irisirrw. ol I mis. jîrands et pe-
tits, liL■|]l■^ el painres. profitent lar-
u'euuMil de cette foret en miniature
que la rajïe de construire n'a pas
encore aiteinl et qui est le refiifîc
de tous ceux qui veulent se reposer
des soucis de la vie à outrance
qu'on mi^nc à la ville. Les mois de
mai et de jm'n sont ceu.x pendant
lesquels on se porte le plus de ce
cAté, et pour cause; les allées en-
sablées de neuf sont délicieuses sous
les jeunes pousses, et rien n'est
plus agréable que le bois les matins
de printemps. On aurait tort cepen-
dant de le négliger pendant l'au-
tiinme; si la belle végétation de l'été
.1 disparu, les grands arbres qui pro-
lilent sur un fond gris leurs sil-
linuetlos grêles lui di.nnont l'appa-
C L (i 0 1) K M É It o 11 K
rence d'un pay-
sage du nord, tout
en gardant ce ca-
chet de parisia-
nisme qu'aucun
voile, fût-il de
neige, ne saurait lui
enlever.
Si les grandes
journées du prin-
temps ne se retrou-
vent pas li l'automne
et si l'on ne ren-
contre pas les bril-
lantes réunions de
cavaliers et d'nma-
zones.il n'en est pas
moins vrai que les
matinées d'nulonmc
et d'hiver soni plus
spécialement choi-
sies par les vrais
professionnels de re.\ercice à pied, à cluv.d
et. faut-il r.njoiiter... A bicvclelte.On est moins
nondjreuv. mais plus à l'aise: on cause moins.
c'est possible, mais on chevauche, on marche.
"n pédale... davantage. „
I.a conséquence de l'éducation moderne est '
que Paris peut se diviser en deu\ camps bien
déliiiis : celui des personnes très occupées et celui
des personnes qui ne
le sont pas du tout;
la classe intermédiaire
Il existe pas on presque
pas chez nous. Nous
vivons les enfiévrés qui
u'iirrélent pas et que
les airaii'es absorbent
l'oniplè temen t : ils
n'ont pas le lemp» de
se promener, ceu\-l,'i,
et SI jamais ils vont au
Uois, c'est par liasanl.
et ils s'y trouvent dés
orientés.
Quant niix autres,
■ ■iix ciui n'ont rien A
i.iire, ils sont plus on
moins blasés du charme
i|ue pourrait avoir une
promenade en elle-
inéiiie. I.e panornnia
I.i: MdNDK i: T LKS SPOIITS
5 0 l V E .V 1 II DES TOILETTE
mil >o iloroulo à chaque in>lanl de%ant Iciii-s pieds
les laisse indilTéienls et ces merveilleux sites du
Bois ne leur oITienl plus d'attraits.
Kn général, on connait peu le Bois et si la bicv-
clelle n'avait pas été inventée, il est probable que
certaines régions seraient restées à jamais ignorées
de la plupart des Parisiens. Du coté de Boulogne
et de Sèvres, il y a des sites absolument charmants ;
à certains moments, quand la foule du dimanche
n'envahit pas ces allées, elles prennent un aspect
])resque sauvage, on y rencontre même des biches
que le moindre bruit fait sauver; on se dirait dans
quelque grand bois, si l'arrivée inopinée d'un cha-
peau à haute forme ne venait presque toujours
nous rappeler à la réalité.
Les nombreuses concessions situées au Bois de
Boulogne ont presque toutes pour objet le déve-
loppement d'un sport déterminé, c'est ainsi que les
deux hippodromes de courses, le Racing-Club. le
Tir au Pigeon et le Polo absorbent à eux .seuls
|)lusieurs centaines d'hectares. Faut-il s'en plaindre
et trouver que, dans un but démocratique, on
aurait dû consacrer la superficie entière aux pro-
meneurs du dimanche? Nous ne discuterons pas
cette question, mais nous pouvons dire que, du
moment que le grand public a pour lui toutes les
allées et les massifs considérables du bois, il est
bien juste de réserver aux personnes qui désirent
se livrer à un exercice spécial une portion de
terrain qu'elles ne retrouveront peut-être pas ailleurs
à pi'oximité de Paris et que le merveilleux cadre
du bois rend préfé-
rable à tous les
P ^ points de vue.
Le bois n'est pas
désert pendant • les
journées d'auti-uunc et d'hiver, les promenades y
sont, au contraire, délicieuses, et, dès qu'un rayon de
soleil vient ill.miiner les dernières feuilles, le spec-
tacle lient de la
féerie. Les après-
m i d i du Bois
sont forcément
plus tranquilles
en automne
qu'au printemps, Paris retient ses habitants dans
ses murs ; les femmes se préparent pour l'hiver et
la couturière absorbe toutes les heures de la
journée : or le bois sans femmes, c'est encore un
bien merveilleu.x cadre, mais sans tableau, un
ravissant écrin, mais sans diamants, une potiche
incomparable, mais sans roses.
.\ . r. A C t Ml
QUESTIONS FINANCIÈRES
Jusqu'à la fin du mois de d(!ccmbrc, les banquiers
ont été fort occupt's à l'aire timbrer, pour leurs
clients, les litres des fonds d'Etats étrangers.
L'opération était urfjenle, puisque, pour tous les
titres timbrés avant le l" janvier, le droit de timbre
n'était que de (',50 9é, et que, aux termes de la loi,
il est de 1 franc % à pai'tir de la date ci-dessus
indiquée. La dilVérence est importante, on le voit;
et on conçoit que le public ail mis beaucoup
d'empressement A obéii* aux prescriptions de la loi.
Un (çrand nombre de personnes m'ont chargé de
faire pour eux les démarches nécessaires ; et je ne
saurais dire le cliajirin que j'ai éprouvé en consta-
tant jusqu'à quel point nous sommes saturés, en
France, de valeurs étrauftéres ! En évaluint leur
total à 15 milliards, je suis bien certainement
au-dessous de la vérité; cl, si ce chilVrc vous
parait excessif, considérez, je vous prie, qu'en ce
total les valeurs russes seules entrent pour 1 à
8 milliards à tout le moins. Et quand je parle des
valeurs russes, j'entends les rentes et les titres
garantis par l'Etat. S'il nfe fallait parler aussi de
l'incommensurable quantité de papiers qui ont été
'< introduits >> ici [■ous prétexte de houillères, de
mines ou d'exploitations variées, le total ci-dessus
serait, soye/.-en certains, considérablement aujr-
menlé.
La Russie, certes, y a trouvé son compte. Autre-
fois, en elVct, quelques-unes de ses rentes se capi-
talisaient à prés de 7 9é; le temps n'est pas éloigné.
en elVet, ou le 6 % russe se négociait entre 85
et 90 francs. Grâce A des circonstances en partie
politiques et en partie sentimentales, l'engouement
s'en est mêlé, et, aujourd'hui, les rentes russes se
capitalisent aux environs de 3,15 %, soit à un taux
qui se rapproche de celui des meilleures valeurs
du monde entier. En dépit de notre déférence pour
la Russie, nous ne pouvons nous empêcher de trouvir
que cela est excessif. Ou dit bien que, jusqu'à pré-
sent, nous n'avons pas sujet de nous plaindre, et
c'est exact dans une cei-taine mesure, ])uisque les
cours des valeurs rus-i-- son! .m-dessus de leur prix
d'émission; nuiis lail.-. ^illrnli..n que ce bénéfice
n'existe (|ue sur le iiiipii. Si, |Miur'une raison poli-
tique quelconque, le hcMiin de réaliser se faisait
sentir, les prix baisseraient avec une grande rapi-
dité.' Nous avons eu un avant-goùt de cela tout
dernièrement ; au moment où les complications
internationales prenaient une apparence menaçante,
de lourdes ventes sans contre-partie ont été ell'ec-
tuécs... Ceci est de l'histoire, et toute récente.
Dans mon derniei- article, je vous parlais d'ar-
bitrages, c'est-à-dire de la nécessité d'échanger
certains titi'es que l'on peut posséder en porte-
feuille et qui, depuis leur acquisition, ont large-
ment progressé, contre d'autres valeurs qui n'ont
pas encore accompli leur évolution vers la hausse.
Le moment me parait excellemment choisi pour
pratiquei' de» opérations de ce genre. Je répète
que nous avons tiop de valeurs étrangères en
France. Je parlais |)lus haut des valeurs russes; ce
n'est pas à elles seules que j'en ai, et même, si l'on
y tient, j'accorderai volontiers qu'elles sont meil-
leures que bien d'autres. Mais elles sont trop I El
en matière de placements tout au moins, il n'est
pas défendu d'être nationaliste. Ayez r<i'il sur les
valeur» étrangères ; elles commencent à être fort
précaires; et les bonnes sont logées presque à In
mime enseigne que les mauvaises. Si les vniciu's
que l'on n sont douteuses, — cl il est facile de se
renseigner A cet égard, puisque je suis là pour
cela, — il saule nui; yeux qu'il faut les vendre,
dftl-on subir im sacrifice. Si les valeurs étrangères
dont on dispose ont une bonne réputation, il faul
les vendre tout de même, au moins en partie; car
les bonnes valeurs étrangères rapportent peu quand
elles sont au-dessous du pair, et, quand elles sont
au-dessus, laissent toujours la porte ouverte à une
de ces conversions si fréquentes et qui se tradui-
sent naturellement et immanquablement par des
réductions d'intérêts.
l)u reste, il n'y a pas que les valeurs étrangères
qui soient sujettes à ces conversions. Nous en
avons, en France, qui se livrent volontiers à ce
petit jeu, si coûteux pour les porteurs. Pas plus
tard que le mois dernier, la Compagnie des Petites
Voitures a converti ses obligations i % en obliga-
tions 3 1/2 %. Cela, simplement parce que ces
obligations avaient dépassé le pair.
Ne boinez pas vos investigations aux obliga-
tions. Vous avez sans aucun doute des actions de
telle ou telle Compagnie qui gagneraient à être
remplacées par des actions d'une autre Compagnie.
Je parlais plus haut des Petites \'oitures. Leurs
actions avaient été fortement poussées en avani
sous prétexte d'automobilisme. Elles ont baissé
depuis, et même d'une manière assez sensible, el
])iiur les causes auxquelles j'ai ci-dessus fait de
transparentes allusions. l)n a donné 3-1 francs de
dividende de 1880 à 1892; depuis, le chilTre est
ilescendu à 25 francs, et il est bien certain qu'on
diinnera moins encore. Dites- vous bien que la
situation de la Compagnie des Petites Voilures
n'est pas la seule sur laquelle votre attention doivt-
être appelée. Une question se pose nalurellemenl.
Par quoi remplacer, par quoi " arbitrer ■> ces dif-
férenles valeurs? Mais, cher lecteur, par des
valeurs industrielles, tout simplement, par des
valeurs industrielles qui, étant au début de leur
carrière, n'ont pas encore acquis les plus-values
auxquelles leurs exploitations leur donnent le droit
de prélendre. Faut-il que j'en signale quelques-
unes? Pour les personnes qui aiment les revenus
fixes, nous avons les obligations du Mimde Maderne
(|ui donnent un confortable et sur rendement de
5 Çè l'an. Pour les personnes qui préfèrent toucher
un peu moins connue revenu, à la condition de
trou\ er une compensation dans la plus-value du
capital, nous avons les acticms des Tramways des
Deur-Sèi'res, dont le revenu jouit d'une garantie
de l % accordée par l'Etat et par le département,
garantie qui s'exerce au fur cl à mesure que les
dill'érenls tronçons du réseau sont livrés à l'exploi-
lalion. et qui court jusqu'à la fin de la concession.
Et ce taux de <! % est largement rémunérateur,
puisque, par suite de la hausse des cours, toutes
les all'aires similaires se capitalisent entre 2 3 '■
et 3 1/1%.
... Mais nous causerons plus à loisir de loutcela.
si, comme nous l'espérons, nous sommes en coni-
municiilion directe. Voici venir l'échéance de jan-
vier et l'encaissement des ei>upons à celle date.
une des plus importantes île l'année; c'est uni-
occasion de revoir son portefeuille. Adressez-vous
à nous, pour l'encaissement de vos coupons (paye-
ment que nous faisons gratuitement aux abonnés
de ce ,|ournal\ ce nous sera l'occasion de revoir
enseml)le les valeurs « sujettes à caution «. Pour
vous, lecteur de pi'ovince, n'hésitez pas à nous
adresser vos coupons, dont les fonds vous sei-onl
retournés par retour du coiu'rier, avec réponse. «
toutes les questions que vous nous poserez,
E. Uhnoist,
Dirootcur du iforitlfur étonomtque fIJftKtifiir,
17. rue du Pout-Kcuf.
BOURSE DE PARIS (Comptant). — Cours extrêmes de Novembre 1898.
FONDS D'ÉTAT ET DE VILLES
3 % français perp«^tuel
Z % d» amortissable
3 1/2^ d»
Obligations tunisiennes 3 %\99î..
Emprunt Annam et TonkiD 2 1/2 %.
Emprunt de Madagascar 3 1/2 %,.. .
Angleterre, consolidés 2 3/4 j^
République argentine fi % 1886
Autriche 4 % 1876, or
Belge 3 % 1873 conv. (2' série)
BrésUien 4 % 1S89
Cliine4^ 1895, or
État Indép' du Congo, lots 1888
Egypte 7 %, dette unifiée nouvelle..
— 3 1/2 %, dette privil., conv..
Espagne c:ttérieure 4 % 1882, perpét.
Hongrois 4 % 1881, or
Italien 5 %
Portugais 1863 Z %
Roumain i % 189U
Russe 4 % 1880 (6» émis.sion)
— * % 1889. or
— i % consol. (1" et 2« séries). .
— 4 Jj: 1890 (2" et 3' séries)
— 3% 1891, or
— i% Î893, or
— 3 1/2 ,?• 1894, Ubéré
— Z% 1896
Serbie 4 % 1895
Suisse (chemins de fer) Z %
Turquie, dette convertie (D) 4 ^
— oblig. consolidé 1890. 4 %
— — ottom. priorité 1890, 4 %.
— — privil. douanes 5 X
— — ottom. 1894,4^
— — 1896, 6 %
Ville de Paris 1865. 4 ^
— 1869, Z%
— 1871.3^
— 1876,4^
— 1876. 4 r
— 1886,3 1"
— 1892. 2 1/2 ^tont payé.
— 1894-96. 2 1/2 % d»
Ville de Marseille 1877, % %
— d'Amiens 1871.4^
— de Bordeaux 1863, 3 ^
— de Lille 1860, 3 %
— — 1893. 3 \I2 %
— de Lyon 18S0, Z %
ÉTABLISSEMENTS nE CRÉDIT
Banque de France (Actions)
Banque Paris et Pays-Bts.
Banque Transatlantique..
Compagnie Algérienne . . .
Comptoir d'KFcompte
Crédit Foncier de France. .
Foncières 1879. Z% .. (Obligations)
— 1883.3^
— W»b.î%
— 1896, 2.80 % lib.
Communales 1879, 2.60 % .
— 1880. Z % ...
— 1891. Z % ...
— 1892,3^....
Crédit Industriel (Actions)
Crédit Lyonnais
Société Générale
Banque Ottomane
Rf>. ici
Plni haut.
3 s
102 30
3 >
101 »
3 60
104 75
16 »
499 11
2 60
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26 >
461 B
4 x
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91 50
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17 67
104 25
4 B
43 »
4 s
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4 >
96 B
S 93
23 40
4 I
94 30
4 1
103 00
4 n
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4 I
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4 9
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3 J)
101 80
1 J
22 80
20 p
402 B
20 B
475 B
25 I)
606 B
20 »
465 B
25 »
466 50
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555 B
10 66
426 B
10 68
415 75
18 06
671 B
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668 50
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8 82
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3 »
130 B
2 64
128 .50
3 16
607 B
2 67
102 50
115 j
3610 B
36 95
949 B
11 68
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29 60
778 B
2.^ >
581 >
24 96
732 50
13 40
6U7 »
13 48
464 »
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496 »
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497 60
11 50
4118 60
13 40
600 I)
10 72
401 B
14 36
500 B
12 B
616 B
32 05
865 B
12 »
642 B
12 50
648 »
lu b».
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100 36
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494 B
83 40
87 75
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446 B
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53 50
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22 25
396 B
466 B
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553 B
423 B
413 B
503 »
663 26
398 50
400 B
394 75
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120 B
120 B
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604 B
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3565 B
934 B
426 B
755 B
672 B
710 B
498 B
460 »
494 50
493 »
495 B
497 B
397 B
499 B
606 B
840 B
540 B
541 60
CHEMINS DE FER
Est 600 fr. tout payé (Actions)
P.-L.-M d» d»
Midi
Nord
Orléans
Ouest
Bône-Guelma. .
Bst-Algérien...
Ouest-Algérien
Andalous
Autrichiens
Sud-Autriche . .
Nord-Espagne. .
Est 3 % nouveau i^Oblig.)
P.-L.-M. 3 % nouveau d®
Midi 3 ,?r nouveau d»
Nord-Est françiis Z % d«
Orléans 1884 d»
Ouest 3 % nouveau d*
Bône-Guelma 3 % d»
Est-Algérien Z % d»
Ouest-Algérien 3 % d"
Médoc 3 % d°
Andalous 3 % estamp d*"
Autrichiens 3^1"* hypotli. d»
Nord-Espagne l" hypothèque. d"
VALEURS DIVERSES
Docks et Entrep.de Marseille.f Actions)
Entrep. et Mag. Gén. de Paris, d*»
C" G^ Transatlantique d»
C'* française des Métaux .... d"
C* générale des Tramwaj's d*>
C" générale des Eanx d°
C'^ du Gaz de Bordeau-t .... d«
C'^ du Gaz général de Paris. d"
C du Gaz de Marseille d»
Aciéries de France d"
Forges et Chantiers Méditer. d»
Bateaux Parisiens d°
C'*franç.desChargeursréuni3. d*
C" des Lits militaires à"
Société de la Tour Eiffel d»
C'* intem'* des Wagons-lits. . d*"
Régie des tabacs ottomans.. d**
O' générale des Eaux 3 %.. (Oblig.)
- - 5^.. a»
C'« Parisienne du Gaz i % .. &°
Gaz central 500 fr. 4 ^ d»
C" du gaz p. France et Et. 4 IT. d»
C"de3Me3sag.Marit.31/2i'. d»
Cl" G'» Omnibus de Paris 4 i". d"
0" &' Voitures à Paris 4 %. i"
C" G'' Voitures Urbaine b% . d»
C'« des Lits militaires i % .. d»
Canal de Panama, lots, t. p. , d*"
— 210 p d»
— bons à lots 89. i"
C" du Canal de Suez i % ... à'
— 3 .?• (l"série). à."
— 3^ (2' série). d»
Obligations du Monde Motif^tw (5 fr.
net de revenu). — Coupons pay).ble3
le !"■ avril et le V^ octobre
bureaux du Monde Modtm^ o
Comptoir général de crédit, 17, me
du Pont-Neuf.
ttl tit
Plat kial.
32 16
1072 B
49 70
1930 B
46 42
14C0 II
66 90
2120 1
52 99
I82S 50
34 75
11!'2 B
26 97
793 B
25 10
739 B
22 78
672 B
6 B
126 B
31 B
770 B
4 B
167 B
S B
88 B
4 25
171 »
13 44
472 »
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473 B
13 44
470 1,
13 44
474 B
13 44
474 y
13 46
463 75
13 60
469 B
13 48
460 B
13 64
423 B
11 B
225 B
16 B
469 B
11 B
229 B
14 30
306 >
16 43
458 »
25 72
691 B
17 30
350 B
27 96
860 B
B
1119 B
59 98
2270 B
82 66
2000 B
3U 33
471 B
45 60
1170 B
34 44
1140 B
25 30
830 B
22 63
810 B
65 04
1350 »
44 79
1682 B
5 13
482 B
30 B
770 B
25 B
289 B
13 46
475 B
22 94
627 B
18 16
613 50
18 16
612 B
18 20
5U5 B
15 84
605 B
18 B
617 B
18 18
316 B
23 30
200 B
21 81
618 B
B
122 B
B
26S B
B
115 B
24 50
649 73
13 4U
484 50
13 50
482 »
5 »
100 B
LA CARICATURE
I NTERNATIONALE
L'wliquage du ervitufant turc (d'aprfca Chout, Pt-terabourg). • ■
Frott« bien, Fatnia ! Pour noa amis les AUemnndt, Il fmit nu moin^
iloimor tout son (V-Int «n clMfr qui se voit.
i<M clc/a lie la ^t'UUcrrant' {d'tyii» /wcfli«(it>, Turiur. — Ehl
tn liIoQdo et la bruQC (Fnncc ot Italk*), disputoft-TouB bien. Eu aUcu-
ilunt, c'est mol nui Ion al, loa rlofa, groddAtn t (Albion tloat un trouncau
•\c clchi où Vi>u i>4-ut lir. : tgyytc, Malte, Gtbraltar.-i
fn inruhU qui n>- fc-vy /./im (a flxtiir- . - Wni"''- l'unch. T.ondr^*.
Vn liffuenr (d'aprin ta CorJcoJwv, PartaJ. -
Ki TOuti, monalrur Prud'homme, de quelle llf uc
f All4i«-Toua luirtlo F — InutUo do choUlr, moniioii r,
Il faut Atro do toutes, ptiNiiuo toiitn doWiut
l'n toast de /élit
hautes aspiratioas
>nv;iiS cpil.)
Jeux et Récréations, par m. g. Beidin
N 256.— Haut : Noirs.— Bas : Blancs.
1 lau j ue t et f t uat en 4 ujto
N' 257.— HiiutTNoïrZ^ Ba.- : Bliincs.
N 258. — WMst.
Avec ^ 8, 6. 2. ^ 8, 7, 3.
V 8, 6, 4. 4. A, R, V, 4 (utuutsj.
Quelle seniit votre ouverture?
A'irifsser les coinmnnicatious po*ir
N« 259. — Dominos.
CARRÉ MAGIQUE
Avec les 28 dominos construire un
carré parfait contenant un vide de la
superfî e de 4 dominos ; le double-deux
levra -« trouver placé horizontalement à
1 angle supérieur de gauche ; le trois-as
1 orizontalenient à l'angle supérieur de
droite le double-as horizontalement à
1 angle inférieur de gauche; le cinq-trois
hor zontalement à l'angle inférieur de
Iroite Les points des dominos devront
donner à l'addition des 8 horizontales,
det> 8 verticales, des .2 grandes diagonales
le chiffre unique de 21 (8 X 21 = 168
ombre des points réunis de tous les
dommo ).
H 260 — Mots syllabiqaes en carré.
ENVOI D'UNE L E C T R I C H
Dénués de parfum, agni-ables aux yeux.
Mon premier, mon second sont des fleurs
[tous les deux ;
Mon troisième que l'eau tout autour en-
[vironne,
Est une ville forte et rime avec Bellone.
N» 26i. — Métagramme.
Par S. P.
Paré d'un sp'.endide manteau
(En ce vieux temps on disait, XXXX),
Certain jour du haut de sa XXXX,
A Venise en fête, le XXXl<
Dans tes flots lançait son anneau.
N» 262. — Curiosité.
Par quel raisonnement ciptieux pour-
rait-on démontrer qu'une bouteille pleine
de vin est égale à une bouteille vide?
Us jeux '( ^f. G. BeuJin, à Billancourt
SOLUTIONS
N' 252. — I. C 5 R. 1. Au choix.
2. D 3 D. 2. Au choix.
3. D ou C fait échec et mat.
10
— . - if^l
17 11
16 7
14
4
29 23 24 42 46 41
1» 2a 15 24 27 18
42 37
31 42
47
36
38 33 34 11 40
45 34
gagne.
N* 254. — Il est à peu près certain
que votre pjirtenaire a une longue couleur.
C'est pourquoi il est meilleur de débuter
par un petit atout afin de la connaître
par le développement du jeu, plutôt que
de jouer une courte couleur avec l'espoir
de tomber dans une longue du partenaire.
Vous avez deux chances contre une de la
manquer et vous aidez l'adversaire â
établir une couleur ; vous montrez un
point faible dans votre jeu et perdez le
débat. Débuter par le 10 de trèfle ne vaut
guère mieux. Si on le joue et si on fait
la levée, il faut contiiïuer par les gros
atouts pour être sûr de 3 tours.
N»
255.
1.
Labourage.
Bien.
Arago.
2.
Balancier.
Blanc.
Tare.
3.
Laubardemont.
Blond.
Marteau
4
Mun^ieur.
Noir.
Muse.
5
Nuremberg.
Brun.
Germe.
6.
Courageux.
Rouge.
Cauî.
7.
TaTerae.
Vert.
Ane.
8.
Janiuule.
Jaune.
Cil.
9.
Sigebert.
Gris.
Bète.
10.
Sorcière.
Rose.
Cire.
11.
Stiellite.
Lilas.
Tête.
12.
Volontaire.
Violet.
Arno.
(^Seine), avec timbr'e pour 7-éponse.
BIBLIOGUAFIIIE
l'anni les nombreux viilumes que la librairie May
imblie ù l'occasion des iHrennes, nous si;rnalons
avec plaisir la conlinuation de ccHc ISibllollièqiie
lie l'hducaUiin malernelle qui a conquis droit de
cité dans toutes les familles : un volume où M. Mas-
sillon-Rouvet nous raconte la Liberté conquise par
les franchises municipales, au temps de l'Iiilippe-
Auj-'uslc ; et particuliùrement le bel ouvrage consacre
au Dauphiné i>ar M. Gaston Donnct.
La Krance est si belle qu'on liésilc A dire que le
Daupliiné en est la plus belle partie. I^en de contrées
cependant ninnissent la grâce et la (grandeur au
même point. Si les alpinistes y trouvent l'entrai-
ncment des plus périlleuses ascensions, les tou-
ristes plus calmes peuvent s'ari'étei' à mi-nion-
tap;ne et contempler sans péril des spectacles d'une
infinie variété. On trouvera dans ce livre une
moisson de souvenirs des voyaj^es réalisés ou de
nombreu.\ programmes de ceu.t i cxécuti-r. Des
dessins d'artistes dauphinois, en particulier ceux
de M. Bastet, a.joutent au pittoresque une note
artiste très afjréable.
Cette note se trouve absolue dans les Types et
Sites de France, dont le premier fascicule est
consacré à la Hretattne. M. Félix Héfîamey y apporte
dans ses dessins une conception bieo personnelle
de la nature et une pénétration très profonde des
types humains. Ces albums formeront une collec-
tion précieuse pour les amateurs et les artistes.
I.a Ribliothcque d'histoire illustrée s'est .auf,'-
nicntée d'un nouvel ouvrage : l'AUemagne de
1810 à 1852, par M. Denis.
.Vprès nous avoir raconté dans un précédent
volume la lin de l'ancienne Allemafçnc, M. Denis
étudie dans celui-ci la formation de l'Allemagne
contemporaine. Sur le sol déblayé par la Uévolu-
tion et les conquêtes impériales, les guerres de
l'Indépendance ont exalté le patriotisme, mais les
idées politiques demeurent vague* et les traditions
puissantes. Aussi la Confédération geimanique
laisse le champ libre il toutes les compétitions.
Après l'échec de l'.\ulriche et de Mettei-nich, les
libéraux du sud et de l'ouest prennent un moment
la direction pendant la Itévolution de 1818; leurs
succès momentanés et leur défaite définitive pré-
parent la voie à la Prusse. L'auteur s'attache à
dégager l'action qu'ont exercée sur les événements
les théories philosophiques et les écoles littéraires,
de manière A nous donner un tableau complet de
la vie économique et morale de l'Allemagne pendant
la première moitié du siècle.
Citons enfin, à la même librairie, l'Epopée du
Costume militaire français, par M. II. Kouchol,
avec des dessins de .lob.
Ce volume vient à son heure. Ce n'est point
cependant là un livre de cond)at ni de doctrine;
l'idée jilus haute qui s'en dégagi- repose sur la gloire
des aimées françaises; l'inlention de l'écrivain est
de montrer par le lexle et l'inuige ce qu'ont été
dans leurs succès ou leurs revers les soldats de
France. On y rencontre l'uniforme symbolisant les
gestes nobles, consolant des misères et peu à peu
formant une classe S|>éciale d'hommes, dont les
c|ualités et les défauts s'expliquent et se .justilienl.
.lob a mis dans ses dessins toute l'érudition et
res|)rit qu'on lui sait; il s'est attaché de préférence
A dégager la philosophie du sujet, A en exprimer
les cotés humains, tout en restant dans la science
exacte des choses.
Avant de le donner à son fils, le père de famille
qui voudra lire tes premières lignes de Jean Tapin
se sentira entraîné page à page et achèvera d'une
haleine le beau livre du capitaine Danrit. Son héros.
vt)lontaire à douze ans, traverse les guerres <Ie la
Képublique et de l'Empire et fonde une famille de
soldais que nous retrouvons plus tard. Il était à
Valiny et dans le dernier carré de Waterloo.
Commencée dans une apothéose d'aurore, sa car-
rière se termine dans la grave tristesse du couchant.
Insensiblement, sans pi'ul-être que l'auteur s'en
aparçoive, l'amour de l'Kmpereiir se substitue l'i
l'amour de la patrie ; mais pour ces héros de l'épopée
légendaire, le sentiment reste aussi pur. D'un bout
à l'autre de ces récils, écrits pour les jeunes gens,
mais qui réjouissent de même les hommes mûrs, le
drapeau éployé fait frissonner un vent de grandeur.
Une étrange impression vous saisit. Comme ces évé-
nements que l'on redoute et que l'on désire en même
temps, résurrection d'un passé qui ouvrirait l'ave-
nir, on rêve de ces cstrailes où la patrie en danger
réunissait les Ames dans un même amour et les illu-
minait d'une indicible espérance.
M. Paul de Semant a illustré ce volume, publié
pur Delagrave, de nombreuses compositions où le
geste de l'artiste complète la pensée de l'écrivain.
La même librairie a publi'-. dan-i un monumental
in-quarto, le Voyage en Orient que le Izjirevitch.
depuis S. M. Nicolas II, a fait dans les Indes, la
Chine, le Japon et la Sibérie en ls9t. La relation,
écrite par le prince Oukhtomsky, est présentée en
français par M. Louis Léger. Il n'a été laissé du
texte russe, très abondant, que les parties pré-
sentant un intérêt général.
Le volume est illustré de compositions de Kara-
zine, d'une saveur toute particulière. L'artiste russe
rappelle Gvistave Doré, mais avec plus de précision.
Le fantastique de la plupart des scènes qu'il repré-
sente existe moins dans son imagination que dans
la réalité même de ces contrées de prestigieuse
exubérance. .V contempler ces palais qui semblent
des rêves figés en pierre, ces forêts frémissantes
d'une vie intense, ces espaces sans limites où la
nature semble défier l'homme, se dégage la sensa-
tion que la vieille et immense Asie, après avoir été
le berceau et le tombeau de tant de races, s'olTre
encore comme une proie qui n'a point trouvé son
définitif conquérant.
Il ne s'agit pas, d'ailleurs, d'une conquête par la
force et l'extermination, mais d'une assimilation à
la civilisation européenne. Or la Itussie aspire
ouvcrieinent A jouer ce rôle. El'e ne cache point
SCS ambitions, ni sur l'Inde, que les Anglais achèveni
d'é|)uiser et qui se reprendrait A la vie sous de^
maîtres moins égo'isles, ni sur la Chine, dont elle
réveillerait la torpeur. Kt la domination russe, sou-
son triple caractère : religieux, mditairc elconimer
cial, eonsliluerait un empire d'Asie dont la puis-
sance dépasse les mesures humaines.
Ce voyage A travers l'Orient apparaît comme une
reconnaissance épiipie, un ranl fabuleux de conqué-
rant futur. Il denu'urera comme la prophétie d'un
avenir qui ne demandera pas des siècles A se réaliser.
Citons aussi un nouvel allas historique, dressé
par MM. Vast et Mallelerre, qui présente la For-
mation des Etats européens. Mieux que bien des
gros livres, cette sueoes^ioii de cartes simples et
claires permet de suivre le développement <les
nationalités et la constitution territoriale. les l'InU
ItlBMOGHAPHIK
M. Guslave Toudouic ilonne toujours dan? ses
'•u\ragcs la noie d'une robuste et joyeuse lionné-
leté. Il n'y a pas A craindre avec lui le déscnclian-
Umenl ni la délaillancc. Son style est vigoureux
it franc. Aussi c'est une joie pour les jeunes qu'un
icrivain de cette valeur écrive pour eux des livres
lonime le Démon des sables, qui vient de paraître
liez Hachette en un bel in-8° bien illustré par
A. Paris. Ce n'est pas que le volume ne puisse
^lussi être lu avec plaisir par les grands, mais il
rentre dans la catégorie de ces livres de choix qui
servent de transition heureuse entre les plaisirs de
la jeunesse et les satisfactions de l'âge mur.
Les scènes se déroulent au coure de la campagne
d'Egypte, mais Bonaparte y apparail à peine. C'est
l'histoire décrite par des aperçus de faits isolés.
comme Waterloo par Stendhal, avec l'intérêt d'une
aventure personnelle et, tout le temps, l'espril
français présenté en heureuses saillies.
Dans un sentiment différent, plein de douceur et
de tendresse, est le Bateau des sorcières, édité à
la maison Mame, avec de belles gravures de Vul-
hcmin, et c'est plaisir de voir la souplesse du talent
de M. Toudouze.
Il ressent en poète les spectacles de la nature et
enveloppe dans la grandeur de la mer bretonne les
sentiments de ses chastes amoureux. Pour lui, la
tumultueuse Atlantique n'a point de secrets, et il
fait battre les cœurs au bruit de ses flots retentis-
sants. .\insi son histoire, volontairement simple,
évoque des réminiscences d'Homère.
Dans ces ouvrages, qui n'ont des livres d'étrennes
que leur date d'apparition, la meilleure littérature
est coquettement offerte à la famille entière.
Nous signalons le Panthéon des Bonnes gens,
par Paul Fesch, à la librairie André fils.
Il contient le récit des actes de dévouement, de
vertu, de courage, accomplis dans ce siècle, et
dont le mérite réel a valu à leurs auteurs d'être
récompensés du prix Montyon, Tous ces héros du
bien sont Français et de condition modeste. Par-
lant d'eux, le maitre moraliste qu'était .\lexandrc
Dumas lils disait :
Il Le souvenir de leurs bonnes œuvres devrait
èti'c, avec leurs noms, gravé en lettres d'or sur tles
plaques de marbre dans les mairies et les écoles
de leurs villages. Sur quels meilleurs tableaux les
petits enfants pourraient-ils apprendre à lire et à
vivre? Et pourquoi ne le ferait-on pas? »
Voilà qui est fait. M. Paul Fesch a eu l'excel-
lente idée de puiser dans les Oiscnurs sur les prix
de vertu prononcés chaque année à l'Académie
française, et d'en tirer ces extraits textuels dont le
choi.x est fort judicieux. Ils montreront à tous que
la France est toujours la terre féconde du dévoue-
ment et de l'honneur. Pages choisies du courage
et de la vertu, modèles de littérature et de morale
écrites par des maîtres en l'art de bien dire, elles
ne peuvent manquer d'élever l'àme et l'intelligence
de nos contemporains et de les rendre dignes des
efforts que leur demandera l'avenir.
La littérature doit beaucoup à lamour: les phi-
losophes aussi. Dans son Essai sur l'Amour, chez
Ollendorff, M. Eugène Monlfort chante en prose
un nouveau cantique des cantiques. Il est de ceux
qui aiment l'amour pour l'amour et honni soit qui
mal y pense. Sans doute quelques-uns retrou-
veront dans ce livre le goût des heures délicieuses
de leur vie.
L'auteur a voulu qu'après chacun des chapitres
on s'arrêtât pour rêver, l'uisse-t-il donc consoler
icux qui n'ont plus que le souvenir ou qui n'ont
.'Il que le rêve !
Le roman de M. Henry Frichet, élégamment
édité chez Magnier, se déroule Dans les ronces et
dans les épines de la vie. C'est une mélancolique
histoire d'une jeune fille sacrifiée, fuite pour
l'amour et qui n'a connu que la douleur. On y
trouvera de délicates pensées exprimées dans un
bon style. Les femmes malheureuses y puiseront
la triste consolation qu'apportent les malheurs des
autres et celles qui jouissent de la vie y prendront
des inspirations de modestie.
Illustrer Lumen, de Camille Flammarion, pouvait
paraître une tentative au-dessus des forces d'un
artiste. M. Lucien Hudoux a cependant eu cette
hardiesse et il s'en est tiré à son honneur dans le
joli volume que vient de publier la librairie Ernest
Flammarion. Les intellectuels chercheui's d'Idéal
reliront ave^ joie cette œuvre rare d'un rêveur
épris de science et d'humanité. •■ L'aspect lumi-
neux de la Terre voyage dans l'espace à raison de
300 000 kilomètres par seconde et n'arrive à la dis-
tance de l'étoile Capella qu'après soixante-douze
ans de marche incessante », dit Lumen à Quxrens.
Plus vite et plus loin encore s'envole la pensée du
poète et du savant, et la bestiole humaine n'est
point si misérable dans l'infini, pour avoir de telles
conceptions.
A la même librairie, le premier volume des
Mémoires de Marie Colombier, Fin d'Empire, avec
une préface d'.\rmand Silvestre.
L'époque impériale, qui rappelle par sa fantaisie
et sa folie celle de la Régence, y est décrite avec
autant de vivacité que de verve brillante par un
témoin bien placé pour assister au.x passionnantes
évolutions de la galanterie, du théâtre, de la poli
tique et de la littérature. Par l'abondance des ren-
seignements qu'il contient sur les hommes et sur
les choses de l'Empire, ainsi que parle caractère lit-
téraire de la forme, il occupera un bon rang parmi
les ouvrages de ce genre.
Le baron de Vaux, par son traité historique
et pratique de l'Equitation. ajoute un nouveau
volume à la bibliothèque déjà si complète de l'art
du cheval. Le volume est agréablement illustré et
amène à cette conclusion que les progrès de l'au-
toniobilisme auront pour résultat de relever la
qualité des chevaux. On ne fera plus que de bons
chevaux et surtout du cheval de monte. Il est donc
opportun d'étudier l'art du cavalier, noble entre
tous.
Le roman passionnel de M. Frederick Hucher
est de nature à soulever bien des discussions.
Cette Erreur d'âme n'est point d'un esprit vul-
gaire; mais trop de problèmes y sont posés pour
arriver à une solution reposante, et l'idée prin-
cipale ne se détache pas. A recommencer l'expé-
rience quand on s'est trompé en amour, c'est
s'exposer à une nouvelle méprise, car on est tou-
jours deux à jouer la partie. Les personnages rai-
sonnent trop et ce ne sont point des cœurs simples.
Ces critiques faites, il faut reconnaître dans ce
volume une belle recherche d'idéal, un mépris
courageux superbe des conventions, une originalité
de bon aloi, et y trouver le gage d'œuvres pon-
dérées et fortes.
Enfin M. Castellani a donné chez l'infatigable
éditeur un volume sur les Femmes au Congo, ce
qui touchait à l'élément féminin et aux mœurs
ayant été éliminé de son précédent ouvrage des-
tiné à la jeunesse des lycées. Et vraiment il aurait
été beau qu'on y laissât ces détails! L'auteur
semble se contredire lui-même quand il raconte
ce qu'il a vu. quand il présente de nombreuses
lilBI-IUGHAlMllK
photojiraphics cl qu'il conclut que la diirc'rcncc
n'est pas si grande, au fond, entre les blanches
et les noires. Mais ces noires sont des brutes,
d'horribles brutes le plus souvent. Les mission-
naires auront alTairc pour relever ces àmcs et ce
ne sont pas ces corps qui feront naître, avec ou
sans jeu de mots, l'amour colonial.
M. Li5o Houanet, dont les Iraducticns de la litlé-
raturc espagnole ont obtenu, ces dernières années,
un accueil si favorable auprès du public t'rudit, a
publié chez Charles un nouvel ouvrage plus vaste
et plus soigneusement documenté encore que les
précédents. Ce livre contient trois drames de Cal-
dcron de la Barca, inconnus en France jusqu'à ce
jour. Le premier met en scène les amours inces-
tueuses des enfants de David, Amon et Thamar.
et la révolte d'Absalon. Le deuxième a pour sujet
les légendes de Tolède sous la domination mu-
sulmane. Le fameux Purgatoire de saint Patrice a
fourni l'argument du troisième.
Des notices très détaillées, pleines de renseigne- \
mcnts inédits, ont été puisées aux meilleures i
sources ; des notes substantielles précèdent et sui-
vent chaque pièce et contribuent à faire de cet i
ouvrage un des travaux les plus consciencieux qui
aient été écrits sur Calderon.
La bibliothèque des Sciences et de l'Industrie,
éditée par la librairie May. s'est enrichie d'un
nouvel ouvrage sur l'Aéronautique, par M. Banct-
Rivet. L'auteur a donné là un traité complet,
théorique et pratique à la fois, qui marque un
véritable progrès sur les publications relatives à
l'art de voyager dans les airs. Tout y est inté-
ressant et sérieux, pittoresque et scientifique; ce
livre contient la substance de ce qui a été dit sur
cet intéressant sujet. Historique de la navigation
aérienne, construction, gonflement, lancement d'un
aérostat, sensations de voyage, ascensions célèbres,
résultats scientifiques obtenus ou espérés, étude
de l'aviation, etc. Ni trop de science, ni trop peu ;
juste assez de calcul pour donner une base sérieuse
à toutes les questions qui l'exigent.
M.\L Schleicher continuent, avec une rapidité
qui s'explique par le succès, leur petite Encyclo-
pédie populaire illustrée. Cette fois, M. Deschamps
nous mitie à la Vie mystérieuse des mers et en
dévoile tous les secrets. Dans des bas-fonds de
plus de 8 000 mètres la vie circule intense et l'homme
a su l'y découvrir. Partout, dans l'immensité liquide,
c'est la bataille des êtres, les mêmes lois de fécon-
dation et de destruction que nous pouvons sur-
prendre sur la terre, et ce petit livre condense
toutes les grandes observations de la science.
M. .loiion a publié, à Tours, un petit Almanach
agricole où nous remarquons une élude d'une
exploitation rurale bien ordonnée et plusieurs
articles d'un sens très pratique.
Nous devons ù M. Henri Avencl deux publica-
tions bien dissemblables et bien liurieuses. Il a
réuni ses discours et ses rapports relatifs A la
société la Pomme. Ils sont excellents, comme le
fruit dont le nom réunit dans une amicale émula-
tion Normands et Bretons, ces bons François de
France. A lire un tel recueil, on est attristé d'ubord
de ne pouvoir suivre, faute de temps, toutes ces
manifestations patriotiques et littéraires qui, ailleurs
comme \ii, témoignent chaque jour de la vitalité
franvaise. Mais quoi I Un coin du spectacle fait
pressentir la grandeur de l'ensemble. Kt l'on se
réjouit, nu contraire, A lu pensée que partout les
intelligences travaillent et les ca-urs battent. Ici,
et il l'aul remercier l'auteur de nous le montrer si
bien, la petite patrie est bien aimée. C'est de tous
ces amours qu'est fait le patriotisme.
Kt la grande patrie est condensée, tout au moins
l>ar ses représentants, dans l'autre publication de
M. .Vvenel sur le Nouveau ministère et la nou-
velle Chambre. C'est un tableau aussi documente
que philosophique du résultat des élections et des
expressions de l'opinion publique.
Nous en extrayons une amusante statistique des
.'i9 ministères qui se sont succédé en France depuis
le i septembre 1870.
La durée moyenne de chacun de ces ministères
a été de neuf mois; mais 22 ont vécu moins que
cette moyenne de neuf mois; même il en est trois
qui n'ont pas vécu un mois. Voici d'ailleurs le dus
sèment, par longévité, des ministères de la troi-
sième Hépublique. non compris, bien entendu, le
ministère actuel.
du mmistvrp.
18 mai 1873
22 novembre 1877.. .
29 janvier 1833. . .
6 décembre 1892.. .
24 novembre 1881.. .
12 janvier 1893
12 décembre 1887...
28 juin 1898
12 décembre 1876...
4 septembre 1870. . .
U décembre 1886...
7 août 1882
26 novembre 1873. . .
3 décembre 1893
30 octobre 189.i....
29 mai 1873
17 mai 1877
30 janvier I8S2
30 mai 1887
30 mai 189-1
4 avril 1893
9 murs 1876
28 décembre 1879 .
6 avril 1885
27 janvier 1895.. .
27 février 1892. .
22 mai 1874
3 avril 18S8
4 février 1879
7 janvier 1886
10 mars 1876
22 février 1889
23 septembre 1880.
13 décembre 1877 .
17 mars 18;i0
29 avril 1N96
21 février 1883
19 février 1871... .
[.Dufaore
de Rocticbouet. .
Palliéres
Ribot
Gambetta
Ribot
Tirard
Brisson
Jules Simon . . . .
Gambetta
Goblet
Duclero
de Broglie.
Casimir-Perier..
Bourgeois
de Broglie
de Broglie
lie Frevcinet.. . .
Rouvier
Charles Dupuy..
Charles Dupuy..
Dufaure ,
de Freycînct.. ..
Brisson
Ribot
Loubet.
de Cissey
Floquct
Waddington ...
de Freycinct. . .
Buffet
Tirard
Jules Ferry. . . .
Dufsore
de Proycinet.. .
Mèline
Jules Ferry.. .
Thiere
Le nombre des députés ou sénateurs qui, depuis
vingt-huit ans, ont été ministres ou sous-sccrétaires
d'Etat atteint le cliilTre respectable de 221 ; 100 onl
passé une fois seulement au pouvoir; ùi, deux fois ;
.■!3, trois fois; 12, quatre fois; 10, cinq fois; (i, si\
fois; 5. sept fois; 2, huit fois; 2, neuf fois; 2, di\
fois ;MM. Fallières et Léon Bourgeois); 3, onze fois
[MM. Tirard et Dcvelle); 1. douze fois. Ce record
est détenu par M. de Freycinct qui vient de cnni
mcncer su onzième année de porlefeuille.
Si l'on étudie les pix)fessions auxquelles ont appiir-
tenu les ministres passés et présents, on constnle
que 75, soit 33 pour 100, sont avocats; 20, soil
9 pour cent, sont anciens polytechniciens; 17 sont
professeurs ou savants; Ifi journalistes; 14 admi-
nistrateurs, préfets, chefs de service, membres du
Conseil dKtat; 9 médecins; 8 magistrats; 6 Com-
merçants ou armateurs;! industriels. A celle liste,
il fuul Jijnuler 13 généraux cl 12 amiraux.
i:t:J:irii>-t7iranl : A. QnANTlN.
Le
Monde Modetne
Février 1899
Le duc de \'almy rentra vers six
heures. Il venait de faire une longue
promenade à cheval, tout à la joie de
vivre, à la douceur du bel après-midi
de printemps. Au long- des allées du
Bois, les marronniers, blancs de fleurs,
avaient un air nuptial. Quand il sauta
à bas de sa monture, dans le vestibule
de l'hôtel, le valet de pied lui dit :
— Monsieur le duc, il y a un incen-
die à la vente de l'Orphelinat...
— Et madame? elle est rentrée?
— Non, monsieur le duc.
Le duc de \'almy devint livide... Une
panique aussitôt l'angoissa. Il demanda
des détails. On ne savait pas tout en-
core. Mais il y avait des morts...
C'avait été brusque et terrible. A chaque
instant les domestiques apportaient de
nouveaux renseignements, colportés par
on ne sait qui, propagés instantanément
au bout de Paris avec la rapidité du
vent.
La duchesse de ^ almy était allée à
cette vente de l'Orphelinat.
— Qu'on attelle : vite ! ordonna le duc.
Tout en changeant de costume, en
hâte et fébrile, il éprouvait comme le
presse'ntiment d'un malheur. Pourtant
Thérèse était agile, mince, très intelli-
gente et de sang-froid. Même au centre
du danger, elle aura dû s'orienter, trouver
une issue. Et puis elle était déjà partie
peut-être, quand le sinistre éclata... Ah 1
ces fatalités du hasard I Dire qu'il avait
voulu l'accompagner! II l'aurait sauvée,
lui, fort et calme. Même il insista un
long moment. Car elle était délicieuse
dans sa toilette nouvelle, de ce bleu per-
venche, à la dernière mode. Toute bleue 1
Elle avait l'air d'un morceau de ciel. Si
jolie! Ah! comme il l'aimait, comme il
LA MAIVAISK IMiKl \i:
l'avait aimée à celte minute de son dû-
part , plus peut-être qu'il ne l'aima
jamais depuis leurs trois années de ma-
riage... Il aurait été fier de l'accompa-
gner. C'est elle qui n"avail pas voulu,
refusant avec une jolie moue : « On se
moquerait de nous... Mes amies ne sont
pas ainsi toujours escortées par leurs
maris... »
Le duc se remémorait tous les mots
de leur conversation. Il éclata en san-
glots. Thérèse 1 Thérèse! Il l'appela tout
haut, comme si elle était déjà de l'autre
côté de la vie, ou pour l'exorciser d'une
destinée qui entrait dans l'irrémédiable.
Quand il approcha du palais oii eut
lieu la vente de l'Orphelinat, il vit tout
le désastre. Les rues étaient barrées.
Des hommes, des femmes, comme en
folie, couraient dans tous les sens. Une
acre odeur de combustion infectait l'air.
La fumée lissait des linceuls. Le soir
tombail. Aux lueurs des torches, des
sauveteurs , des pompiers couraient.
Leurs ombres grimaçaient , agrandies ,
sur les façades d'en face, livides. Les
machines à vapeur grondaient , hale-
tantes. Les tuyaux gisaient, crevés, inu-
tiles... Déjà le feu était éteint. C'avait
été épouvantable et instantané ! Main-
tenant l'eau ruisselait, emplissait les
rues. C'était comme après une inonda-
tion. On aurait dit que la guerre avait
passé. Des blessés râlaient. D'autres
étaient emportés à bras, sur des civières,
ou déposés dans les voitures de l'ambu-
lance urbaine, insuffisantes. Des femmes,
des jeunes filles, les vêtements en loques
et noircis, à demi nues, couraient,
criaient, s'alfolaient , enjambaient des
(laques, trébuchaient, recommençaient
à courir sans savoir où,..
Des morts passèrent... atl'reux, noirs,
carbonisés, grimaçants; débris humains
comme déménagés d'un ossuaire. C'é-
taient les premiers déjà reconnus et
qu'on emmenait à leur domicile, escor-
tés par queltpie parent sanglotant.
Le duc de N'almy, qui avait forcé les
cordons d'agents, était arrivé sur le lieu
de la catastrophe, Plein do stupeur cl
dans une angoisse grandissante, il s'in-
forma de la duchesse. Personne ne ré-
pondait. Tout le monde courait, épars
et halluciné. Il rencontra un de ses amis,
venu seul à la vente el échappé par mi-
racle, s'étant trouvé porté, il ne savait
comment, vers la porte par les remous
de la foule en fuite. Quelle horreur! Il
ne pouvait s'en aller, demeurait fasciné,
comme on l'est à la Morgue, connue on
l'est quand on regarde un mort. Le duc
l'interrogea sur sa femme. Oui ! il
l'avait aperçue au commencement de
la vente. Même sa toilette bleue avait
fait sensation. Depuis, il ne la revit
plus. Peut-être qu'elle était partie avant
l'incendie. Peut-être aussi qu'elle s'était
sauvée et déjà se trouvait chez elle en
ce moment.
Le duc s'angoissa de plus en plus...
In élan lui serrait la gorge. Une sueur
d'agonie lui collait son linge au corps.
Tout à coup il cul une lueur, un sou-
dain apaisement. Oui ! elle était ren-
trée peut-être, el, à celte heure même,
l'attendait , dans sa ravissante toilette
bleue, tout intacte. Le duc la revit en
pensée, l'aima, l'adora, la récupéra.
-Vussilôt il rebroussa chemin el, dans
l'immense désordre du quartier en dé-
bâcle, il chercha sa voilure... Quand il
arriva à son hôtel, rien ! La duchesse
n'était pas rentrée.
Le duc, fou d'épouvante et de dou-
leur, repartit, (^>n lui indiqua, en route,
qu'on portail les cadavres — el il y en
avait déjà une centaine! — dans un bâ-
timent municipal assez proche. Le duc
v alla. Déjà il s'agissait de songer moins
à la retrouver vivante, qu'à la recon-
naître morte! Spectacle horrible! Le
duc courut connnc un insensé d'un ca-
davre à l'autre, cherchant la robe bleue.
Hélas! presque tous les cadavres étaient
nus, dans la nudité sacrée de la mort.,.
Débris informes, momies séculaires, ci'it-
on dit, car cela n'avait presque plus rien
d'humain : ossements anonymes, cendres
humaines |)areilles à la cenilro du bois el
des matières insensibles. L identité ne
pouvait être qu'à peine présumée. On
i.A MAfVAiSK l'UKrvi:
recoiiu:HS,sait ;i iiii détail, un si^ne du
corps, une alliance cternisée au doigt
d'un squelette, petit anneau d'or survi-
vant seul à la lonn;ue chaîne d'une vie
Unie !
Le duc chercha lonfjuement. aveuglé
de larmes. II ne doutait plus que Thé-
rèse n'eût péri... Sinon, elle serait ren-
trée immédiatement, se doutant bien
qu il apprendrait la catastrophe, et pour
ne pas lui donner d'alarmes. Peut-être
qu'elle n'était que blessée; mais alors
elle aurait donné son adresse et serait
quand même revenue à son domicile.
S'on 1 elle était morte. Le duc en avait
plus que la crainte ou le pressentiment.
Pourquoi celte certitude qui, dès la
première minute, s'était faite en lui?
Tout de suite il se mit à récapituler ses
trois années si heureuses , le mariage
d'amour, la toilette bleue, la beauté
exquise de Thérèse, comme si tout cela
n'était plus et qu'il fallût se le rappeler.
Il était entré instantanément dans le sou-
'.enir, ainsi qu'on fait pour les morts!
.\h ! Thérèse ! Thérèse 1 comme il
1 aima 1 qu'elle était ravissante tout à
l'heure encore... II fallait la retrouver
à tout prix, même hideuse et en débris,
comme tout ce qui était là... Le duc se
remit à chercher, souleva des jupes,
examina un bas, une jarretière sauve-
gardée par hasard, tous les détails qui
pouvaient renseigner. Il dérangea, bous-
cula les cadavres. C'est étonnant comme
le deuil d'autrui ne nous atteint pas
quand un propre malheur nous enve-
loppe 1
Le duc chercha longtemps avec des cris,
des pleurs, toute une fièvre et un éga-
rement qui s'acharnaient, sans prendre
garde aux recherches et aux sanglots
des autres... Rien I Décidément rien I
Alors il songea, dans un éclair, qu'on
n'avait peut-être pas emporté tous les
morts du lieu de la catastrophe. On
avait déblayé avec peine. II en restait
peut-être, enfouis sous des décombres
trop vastes. Il se précipita. En effet, on
venait de découvrir, sous les énormes
châssis d'une cloison, moins atteinte
par les flammes et qui s'était écroulée à
la fin, tout un nouvel amas de corps.
On commençait à établir leur identité
au moyen de bijoux, de carnets. .A
cette place, les victimes étaient moins
détruites. Elles étaient plutôt mortes
d'asphyxie, bloquées dans ce coin, sans
issue ouverte, où les fumées et la cha-
leur du brasier les avaient atteintes. Les
flammes aussi avaient dû venir jusque-là,
mais moins furibondes et irréparables.
La foule est folle à ces moments. Et
le feu aussi est fou. II est fantasque. II a
des anomalies inexplicables. Un cadavre,
ici, apparut carbonisé, tandis qu'une
fleur au corsage, sur un morceau d'étoffe,
était restée intacte. Le duc, au bout
d'une minute, dans cet entassement nou-
veau, aperçut un pan de robe bleue...
Oui 1 la même couleur... Le bleu per-
venche... II songea qu'elle avait dû s'en-
flammer tout de suite... Il la vit en
pensée, brûlant toute droite, comme une
bougie bleue...
C'était ellel Le duc, tragique, hurlant,
se jeta sur le corps, baisa le visage à
peine défiguré, l'inonda de larmes 1 Ah !
ses larmes ! toutes ses larmes 1 II en
aurait eu sulTisamment, s'il avait été là,
pour éteindre le feu 1 Thérèse ! Thérèse 1
11 l'appelait, sanglota, cria.
Un commissaire de police s'était dé-
cidé à s'approcher de lui. II fallait éta-
blir l'identité, prouver la parenté et le
droit d'emmener les corps. Le duc
donna son nom. Et on chercha sur le
cadavre un détail qui pût confirmer.
— Oui 1 sa montre, dit le duc, se rap-
pelant... Son chiffre y est gravé.
Lui-même dégrafa le corsage, presque
intact ; la flamme s'était arrêtée au haut
de la jupe, brusquement, y laissant une
mince ligne dentelée comme celle de la
mer sur le sable d'une grève.
Le duc retira la petite montre qui
certifierait... Mais en même temps ses
doigts avaient ramené un bout de pa-
pier qui était aussi dans le corsage, contre
la montre, papier satiné, fleurant encore
son odeur de sachet. Aux lueurs des
torches, le duc lut : « Ma chérie. Je
i.A MAivAisi; i'iii:r\i-;
t'attendrai demain à cin([ heures où tu
sais. Je ne t'écris pas davantage par
prudence, car je parie que lu ne déchires
pas mes lettres tout de suite et que lu
les laisses traîner... » Signé : P.\ii....
Le duc avait pâli alîreusement. Il
serra le papier du mouvement convulsif
dont le suicidé crispe sa main au revol-
ver. Cinq heures 1 Le rendez-vous était
pour cette heure-là. Et la petite montre,
qu'il tenait à présent, froissée dans le
choc, s'était arrêtée une heure plus lot
et marquait l'heure de l'I'lternité! Le
duc regarda la morte. C'est le feu qui
l'avait déshabillée! Elle 1 Elle! Après
trois ans de mariage à peine, et un tel
amour! Il rabroua toutes ses larmes...
Il donna l'adresse aux sauveteurs qui
enlevaient les corps. Et il s'en alla
seul, à travers le grand terrain dévasté,
au sol noir, élastique à la fois et bossue
d'un million de débris : bijoux infor-
mes, étoffes, chaussures, ossements, et
toute la bimbeloterie de la vente. Le
duc ne vit rien. Mais soudain il buta
contre un entassement clair : c'était un
monceau de poupées, jonchant le sol, à
l'endroit sans doute où il y avait eu un
comptoir de jouets. Elles gisaient, pêle-
mêle, entassées, culbutées, renversées
sur le dos, toutes mortes, aurait-on dit.
Ici aussi on reconnaissait les étranges
caprices du feu. L'une était carboni-
sée, tandis que sa belle chevelure d'or,
si inflammable, continuait à s'étaler sur
l'herbe. Le duc se rappela Thérèse, la
flamme fantasque s'arrêtant au bord du
corsage, pour laisser intacte la preuve
posthume de la trahison.
Le duc regardait, elTondré, sans
pensée, dans un vide immense. Il mur-
mura : " l']lle aussi une pou|)éc... l'ne
petite poupée humaine, n I"]t la lettre
cruelle, qu'il tenait toujours, lui brûla
moins la main, comme si elle-même
avait été du feu et qu'elle s'éteignît et
qu'elle commençât à entrer dans la nuit
rafraîchissante.
•Après tout le niouvcmenl, l'accapa-
rement des funérailles, des condoléances,
des visites, le duc de Valmy se retrouva
enfin seul dans son hôtel. Il lui sembla
que c'est à partir de ce moment-là seule-
ment qu'il était veuf. A table surtout,
il sentit le vide, la solitude, le silence...
La place inoccupée s'élargissait. l"n
fantôme venait s'y asseoir parfois. Il
revoyait Thérèse, comme dans les com-
mencements où ils s'étaient tant aimés.
Il la revoyait aussi, avec sa robe bleu
pervenche du dernier jour et tout en
larmes. Elle était lasse... Elle arrivait
du fond de l'absence ! Elle revenait
de ce caveau d'un cimetière de village
où on l'avait enterrée, le village où était
leur château. C'était loin... Elle était
fatiguée... Elle demandait la permission
de s'asseoir, <•< sa place, de s'expliquer
un peu. Et le duc se mettait à douter.
Les larmes de la morte l'attendrissaient.
Elle le regardait avec des reproches...
Car il l'avait maudite, après la funèbre
découverte. Il n'avait même pas péné-
tré dans la chambre où elle fut expo-
sée... Ce sont ses gens qui l'avaient
couchée dans le cercueil. Maintenant
il éprouvait comme un petit remords.
Sa colère tombait, et sa certitude aussi.
C'était peut-être le premier rendez-vous,
l'audace soudaine d'un soupirant lui
écrivant après un flirt anodin, où elle
ne vil aucun mal. Pouvait-elle empêcher
qu'on l'aimàl ? Pourquoi cette lettre,
cependant, conservée et portée sur elle?
C'est une manie ordinaire de l'amour.
Néanmoins, se disait-il, elle pouvait avoir
reçu le billet au moment de sa sortie. Mais
l'enveloppe, alors? C'était inextricable. Il
réfléchissait, construisait deshypolhcses,
discutait la preuve, preuve convaincante
en apparence, mais nulle peut-être,
prouve matérielle infirmée par des évi-
dences morales. Thérèse, à un rendez-
vous, et un rendez-vous coupable, se
livrant, se donnant à un autre, elle,
d'une pudeur si frileuse, d'une âme si
fîère et que les mensonges révoltaient — ■
c'était absurde, invraisemblable, impos-
sible! Oui! il s'agissait d'un rendez-
vous. Mais qu'importe. Elle n'v serait
pas allée. Ivn (ouf cas, t'Ilv ii'i/ vlnil pas
allée.
I.A MAIVAISK l'UKfVl-:
Le duc prenait, reprenait le maudit
billet. Les termes ne prouvaient rien,
sinon que ce n'était pas le premier. Mais
des billets, c'est encore du flirt, et sans
importance. « Ma chérie » n'était pas
non plus un signe grave. Dans le monde,
il y a de ces familiarités qui peuvent
s'établir entre des natures pareilles, et
qui vile sympathisent. Cela a même
quelque chose du ton d'un aine pour
une petite sœur, une jeune amie pour
qui on n'est pas compromettant. Le duc
discutait et soupesait un autre terme :
« Où tu sais. » C'est donc qu'ils n'avaient
I. A M AIVAISK lMii:rVK
pas un lieu lixe de rendez-vous, un
appartement, une garçonnière quelcon-
que, à leur usage et connu d'eux. « Où
lu sais », c'est évidemment un endroit
que le tentateur lui avait désigne, quel-
que peu lointain, un coin de hanlicuo
ou du Bois, propice à cette première pro-
monade sentimentale. Non 1 décidément,
ce billet ne prouvait rien. Mais qui en
était l'auteur? Paul? Le duc de Valmy
avait cherché parmi tous les hommes de
son monde et de ses relations. Trois
seulement s'appelaient ainsi. Mais, pour
deux d'entre eux, il connaissait leur écri-
ture. C'était impossible, d'ailleurs: des
hommes graves qui ne devaient plus
songer aux aventures. Et puis, jamais
Thérèse n'aurait voulu; jamais elle n'a
pu les encourager, au point qu'il le faut
pour qu'on écrive. Il y en avait un troi-
sième du nom de Paul, un petit vicomte
assez élégant, rencontré à peine. Mais
Thérèse ne lui avait guère parlé. C'est
lui-même, qui, un soir, l'avait eu comme
p;ir(enaire à une partie d'écarté et, après,
causa avec lui. N'importe ! il fallait
s'assurer de ce côté, savoir, vérifier.
Car le duc maintenant voulait savoir,
savoir à tout prix et en toute certitude.
11 avait condamné Thérèse à la légère.
A présent il regrettait, se repentait.
Le fantcime de la morte le hanta, plein
de reproches. Sans doute qu'elle n'était
pas coujjable. Il se le jjrouverail contre
la preuve même, car il voulait jiouvoir
la pleurer légitimement.
Le duc de \'almy s'était lié avec le
petit vicomte. Il avait trouvé le moyen
de le rencontrer de nouveau. Certes, il
était charmant cl bien capable d'inspirer
une passion. l'^tait-ce lui qui avait écrit
à Thérèse, la désirait, la voyait, la pos-
séda peut-être? Le duc avait vn de son
écriture, en réponse à un mol (pi'il lui
avait envoyé sous un prétexte. Il y avait
des similitudes, certes, avec l'écriture
du billet trouvé sur le cadavre, mais pas
assez pour conclure. -Aucune évidence.
D'ailleurs, l'écriture du billet de rendez-
vous était peut-être déguisée, si jias
ccinli-efaite. Il v a des hommes méfiants
et très précautionneux. Ht celui qui écri-
vit à Thérèse avait avoué sa peur des
imprudences, ce qui, entre parenthèses,
était encore un signe favorable, l'indice
d'une intrigue à sesdébuts et. par consé-
quent, de l'innocence de Thérèse, car on
ne s'alarme qu'au commencement : après,
on s'est habitué au danger et on vit en
se fiant à l'impunité déjà acquise. Le
duc essaya de l'épreuve orale. Il parlait
maintenant de Thérèse au petit vicomte.
Il lui disait parfois, à bout portant:
« Ma femme vous aimait tant ! » Paul
ne bronchait pas. L'ne autre fois, il lui
disait : <i Oui 1 c'est pour parler d'elle
que j'ai tant désiré me rapprocher de
vous. »
Ils devinrent tout à l'ait intimes. .Alors
le duc continua l'exécution de son plan
qu'il tenait tout entier depuis le pre-
mier jour. Il comptait sur une expé-
rience décisive qu'il prépara avec minu-
tie. Peu à peu, il s'était mis à parler
femmes avec son nou\el ami. 11 feignit
de commencer à se consoler. ■• Oui 1 on
ne peut pas toujours pleurer... ni rester
chaste I... C'est impossible... » Il insinua,
un peu plus tard, des rencontres, une
aventure...
Un jour que Paul devait déjeuner
chez lui, il prépara tout dans le fumoir
pour l'exécution de la dernière épreuve
de son plan: sur une petite table, de-
vant une glace, un buvard, un encrier,
des plumes. Quand Paul arriva, il le
trouva la main emmaillotée, bandée,
toute grossie d'ouate. " (^ui, une foulure
du pouce. » On déjeuna ; puis, au café,
le duc recommença à parler femmes, eut
l'air indiscret, donna des détails sur
son aventure, une femme mariée, déli-
cieuse... .lustement il avait besoin de la
prévenir, mais ne pouvait pas tenir la
|)luniedanssa main malade... Il pria Paul
décrire pour lui, l'installa à la petite
table et — placé derrière lui, le regar-
dant bien, pouvant suivre sur son visage,
dans le miroir, son moindre mouvement
de physionomie — il se mit à lui dicter ;
« Ma chérie, je t'attendrai demain à
cin<| heures où tu sais, .le ne t'écris pas
I.A MAlV.XISi: l'HKlVlC
davantiige
par prudence, .'
car je parie que tu ne ;
déchires pas mes lettre?
tout de suite et que tu
les laisses traîner. »
Paul, calme, sans sourciller, sans
apparence de trouble, avec son teint
toujours rose, son visag^e confiant et heu-
reux, écrivit le billet qu'on lui dictait...
Le duc, en achevant, s'élança vers lui,
lui prit les mains, l'étrei^'nit pour le
remercier avec une effusion folle, une
joie débordante et qui s'exprimait en
paroles coupées, hésitantes :
— Oh ! merci, merci, mon ami ! \'ous
ne savez pas ce que vous avez fait pour
moi, combien vous m'avez rendu heu-
reux .. Merci, merci ! Si heureux!
Le duc avait réfléchi que jamais, si
Paul avait été l'auteur du billet écrit à
la morte, et dont il venait de lui dicter
les termes textuels, il n'aurait eu un tel
sang-froid, un tel empire sur lui-même
pour ne rien laisser transparaître de
l'émoi où ce jeu féroce et macabre
l'aurait jeté, en l'avertissant des proches
vengeances du mari informé dont ce jeu
ne devait être que l'ironique prélude.
Il n'avait pas sourcillé. Thérèse était
donc innocente. Ah 1 comme il l'avait
aimée I II allait donc pouvoir l'aimer
toujours... Et pouvoir, en effet, la pleu-
rer légitimement. Ce n'était pas celui-ci
qui lui avait écrit. Ce n'était personne
peut-être... Elle ne l'avait pas trompé.
Tout au plus pouvait-on dire qu'elle
avait joué avec le feu !
Georges RiinEXB.\(.n.
L'ÉCOLE
POLYTECIIMQUK
ET LES
ii,rii-;i,iiMi:iK\s
— A quoi doslinez-vous votre fils?
— A rKcolc polytechnique.
Dans la bouche d'un père ou d'une
mère, cette réponse étonne toujours
comme un peu prétentieuse, car, per-
sonne ne l'ignore, n'entre pas qui veut
à l'Ecole polytechnique.
C'est sans doute par une conséquence
de cet étonnemenl que l'on songe rare-
ment à ajouter : « Et que fera votre
enfant une fois sorti de cette Ecole —
s'il y entre? »
L'X, comme ra|)|iL'llc'nl ses élèves
futurs, actuels ou anciens, n ouvre pas,
en cITct, une porl(î unique à ceux ([u'ellc
berce deux ans dans son sein. Saint-Cyr
fait des ofliciers, l'Ecole normale des
professeurs, l'I'xole centrale des ingé-
nieurs civils; Polytechnique mène à
tout.
Hégulièrenienl, elle assure à ses en-
fants des places dans les dilTérenls ser-
vices des travaux publics de l'Etal,
mines, ponts et chaussées, manufac-
tures, etc. ; dans l'armée, corps du génie
et de l'artillerie; dans les dépendances
de la marine, artillerie de marine, ser-
vice hvdrograpliique, commissariat,
constructions navales, et même dans la
llolle de guerre, puisque de nombreux
officiers de vaisseau ont passé sur ses
bancs. Mais, de façon irrégulière, à
combien d'autres emplois ne conduit-
elle pas? Une foule tlingéuiours civils,
directeurs, sous-directeurs, ou chefs de
service des chemins de fer ou de grandes
industries sont ses anciens élèves: cl
combien, parmi ceux-ci, occupent des
situations auxquelles i'enseignemoni
donné à l'ICcole polytechnique ne semble
en rien préparer : dans ma promotion
ne ligure-t-il pas un avocat au Conseil
d'I^tat, et ne sont-ce pas des anciens
élèves de l'X, ce Président de la Hépu-
L ÉCOLE IMiI.YTliCIlMQUl-; ET LES 1>0 L VÏEC II N I Cl ENS
blique que le poignard d'un assassin
empêcha d'arriver au terme de son
mandat, et ces hommes politiques dont
certains furent ministres ou le sont
encore à l'heure actuelle?
Dire que l'on destine son enfant à
l'Ecole polytechnique, ce n'est donc pas
(lire qu'on entend lui faire embrasser
telle ou telle carrière, car à la sortie de
IKcole toutes les carrières sont ouvertes,
et non pas seulement celles qui exigent
des études mathématiques très fortes,
seules études cependant que l'on fasse
à 1 X, mais bien, à proprement parler,
toutes les carrières, puisque la littérature
moderne elle-même compte parmi ses
adeptes les plus fervents quelques anciens
élèves de l'Ecole polytechnique marchant
sur les traces de deux romanciers de pre-
mier ordre, leurs camarades : j ai nommé
Armand Silvestre et Marcel Prévost.
Dès son âge le plus tendre, l'enfant a
entendu sa mère lui répéter : « Travaille
bien et tu entreras à l'Ecole polytech-
nique. » Aussi l'École lui apparait-elle
glorieuse, située sur une haute mon-
tagne dominant le monde intellectuel,
iiaute montagne aux bords escarpés, bien
durs à gravir.
Le ou les baccalauréats nécessaires
conquis, le jeune homme devient can-
didat en pied à l'X, il entre dans la
classe de mathématiques spéciales, celle
des taupins.
A partir de ce moment, le collégien
est saisi par la fascination qu exerce si
aisément à cet âge toute renommée. Hors
de 1 Ecole polytechnique, pour lui, il
n'existe plus rien. Le bicorne et l'épée
de ses aines déjà entrés à 1 X lui sem-
blent un idéal, le polytechnicien est un
être exceptionnel dont le sort est plus
digne d'envie que celui d'un empereur.
Ecoutez-le prononcer ce nom, sacré pour
lui ; un X, et vous sentirez à son ton
combien il y a d'idolâtrie dans ces deux
mots. Avant toutes choses, il cherche à
imiter cet X radieux, et, suivant en
cela un penchant de la nature humaine,
il l'imite surtout dans ses petits côtés. 11
recueillera précieusement les mots d'ar-
got spéciaux à l'École cl s'en composera
un langage extraordinaire, au grand émoi
de ses parents, au profond ahurissement
de ses frères et sœurs plus jeunes. Il ne
rêvera plus que monômes...
L'époque des examens arrivera et, aux
monômes nombreux pratiqués pendant
l'année dans les cours des lycées, sous
l'œil bienveillant des surveillants, succé-
dera ce grand monôme auquel prendront
part tous les taupins de Paris et dont
les anneaux se déroulent annuellement
au quartier latin sous l'œil non moins
paternel de la police.
Les uns derrière les autres, les taupins
défilent un par un; et, la main posée
sur l'épaule du jeune homme qui marche
de vaut lui, chaque participant au monôme
va ainsi chantant à travers Paris, unité
d'une vivante chaîne humaine qu à tous
il est interdit de couper.
Et, pendant que se déroule 1 immense
serpent, la circulation est interrompue
sur son passage. Fiacres, omnibus, pié-
tons doivent s'arrêter, attendre la fin du
défilé. Généralement cette légère gêne
est supportée en riant ; ne faut-il pas
que jeunesse s'amuse? Si quelque grin-
cheux veut forcer le passage, malheur à
lui, il sera pour le moins bousculé; un
omnibus fut jadis pris d'assaut pour
avoir voulu couper un monôme.
Cette règle de l'insécabililé de la
chaîne des taupins n'est pourtant pas
absolue : les voitures de la poste voient
souvent les rangs s'ouvrir devant elles.
La légende rapporte même que jadis un
vieux monsieur, arrêté par la chaîne,
dut à une phrase heureuse de la pouvoir
traverser.
Souriant, il regardait passer la jeu-
nesse en joie, et sans doute sa vue
éveillait en lui de doux souvenirs d'ado-
lescence, car il dit :
— Allez, jeunes gens, amusez-vous,
je sais ce que c est ; moi aussi ai pris
part à des monômes de mon temps.
Quelques-uns des monômistes l'enten-
dirent.
— \ive le vieux taupin I crièrent-ils,
laissons-le passer.
I, KCOLK POI.VTEClINKjrK KTI.KS l'( ) I. V T KC 11 N 1 Cl KNS
El la chaîne se rnnipil devant lui pour
lui faire place libre.
Si ces jeunes gens avaient osé, ils
eussent incorporé ce vieillard dans leur
monrime en sa qualité d'ancien laupin,
dancien X peut-être; mais la rosette de
la Léfjion d'honneur qui tachait de rouge
le revers de son habit, et aussi ses che-
veux blancs, les en empêchèrent.
.Après le monôme, on touche au seuil
de cette I-xole rêvée dont bien peu —
les candidats sont si nombreux — fran-
chiront la porte. \'oici les examens
d'entrée.
Ces examens se divisent en deux par-
lies. Un premier triage s'opère dans la
foule des candidats, et ceux qui subissent
les épreuves avec succès sont déclarés
admissibles, autrement dit aptes à prendre
part au concours suivant duquel dépen-
dra leur admission définitive.
I-cs examinateurs chargés de pronon-
cer cet te première admissibilitécherchent
à se rendre compte plutôt du degré d'in-
telligence du candidat que de son savoir.
Ils ont trop peu tle questions à poser
pour pouxoir apprécier ce savoir, ils
s'attachent moins aux réponses qu'à la
façon dont elles sont faites. Cela se sail
généralement et les candidats prévenus
agissent en conséquence.
Il en résulte une apparente anomalie
qui bien souvent a l'aitcrier à rinjustice :
\n\ jeune homme aura répondu de ma-
nière fort convenable au point de vue
ilu ImikI aux questions posées, mais il
aura semblé à son juge qu'il récitait une
leçon a|)prise parcd'ur, sans comprendre
suflisaninicnt l'esprit des théories déve-
lopi)ées, et il ne sera pas déclaré admis-
sible; tandis que son voisin, moins ferré
p<iil-ètre sur la lettre de ces mêmes
liicories, aura fait preuve en se débattant
contre son défaut de mémoire d'une
intelligence alerte et enlèvera son bre\ l'I
d'admissibilité.
l'ii exemple, que je demande au lec-
li'ur la ])erniission de lui présenter, bien
iiuil lue soit ])ersonnel, fera bien saisir
ilr (|U(llr façon sont jiorlés ces juge-
inrnl-,
I ri fui m- poivicihnicien, (pie nous
a|)pellerons \, puisque tel de\ail être
(Ml ai'gol son nom ini an plus tard, pas-
sai! son examen d'admissibilité.
I.a première question qui lui esl posée
exige uniquement de la mémoire pour
ilic traitée. \ sent (pi'il ne la possède
pas sufdsamnienl ; il craint de dire des
sottises et de se fan-e mal juger. Il se
tourne vers l'examinateur, el, donnant
l/ÉCOLE POLYTECHNIQUE ET LES Pu L V T KC II MC. I EN;
sans détour ces raisons, sollicite une
autre question. Sans faire dobservation,
bien que peut-être étonné au fond, son
juge lui dit alors :
— Déllnissez-moi la ratine carrée de
deux.
Cette tjueslion, en a])parence d'une
extrême simplicité, est au conlraire des
plus délicates à traiter. Sur son exposé,
un candidat peut être jugé à coup sûr,
car la mémoire seule ne saurait permettre
de la développer sans encombre en face
d un examinateur quelque peu exigeant.
Notre candidat avait imaginé une
délinition à lui. 11 la développe.
Ktonnemcnt de l'examinateur pour
(|ui elle élail naturellement inédite.
Quelques objections de sa part sont
réfutées victorieusement par X qui, cela
était visible, possédait bien son sujet
et se défendait avec feu.
Après une autre petite question, posée
jiour la forme, et dont notre candidat se
tira plus ou moins bien, il fut déclaré
admissible.
Les secondes épreuves , plus nom-
breuses, déterminent le classement des
jeunes gens reconnus aptes à les subir.
Si deux cents élèves doivent être reçus
à l'École, on prend dans la liste ainsi
formée les deux cents premiers noms,
ils sont ceux des élus. Si enfin, avant le
jour fixé ])our l'entrée de la nouvelle
promotion, des vides se produisent soit
])ar décès, soit par démissions, on prend
il la suite sur la même liste, de façon que
le nombre d'élèves entrant effectivement
soit bien de deux cents.
Il y a naturellement chaque année un
candidat qui, faute d'un rang, n'a pu
être admis. Dans l'argot cher à ses ca-
marades, cet infortuné, arrivé si près
du but sans l'atteindre, est dénommé
premier taupin de France et, pour se
consoler de son malheur, il a la véné-
ration des autres taupins due à ces lau-
riers qui ont effleuré sa tête sans se
poser sur elle.
Quelques jours a\ant la rentrée, les
élus sont convoqués pour la cérémonie
de l'habillement.
Pour la première fois alors ils pénè-
trent dans l'Ecole. Là, on les met nus
et, depuis les chaussettes jusqu'à la coif-
fure, on les revêt d'une livrée uniforme.
Livrée qui fait battre tous les cœurs,
quelle joie on ressent à t'endosser, à te
produire au dehors, à t'exhiber devant
les parents et les amis I
Quel bonheur et quel orgueil ressent
le jeune homme, hier encore simple col-
légien, à se sentir quelqu'un, à voir
battre à ses côtés cette épée, bien
gênante cependant et dans laquelle ses
jambes s'accrocheront maintes fois du-
rant les premiersjours faute d'habitude.
Enfin la rentrée a sonné et en même
temps que ce régime de l'École polv-
technique, si nouveau pour lui, étonne
l'ancien taupin promu à la dignité d'X,
les brimades commencent achevant de
l'ahurir.
La promotion des anciens tout entière
s'est donné à cœur d'initier les con-
scrits aux traditions de l'École que leur
ont léguées les générations précédentes
et dont eux-mêmes se sont imbus durant
leur première année d'études. (.)n passe,
en effet, deux ans à l'École polytech-
nique; il s'ensuit qu'il s'y trouve con-
stamment deux promotions, l'une com-
posée d'élèves qui effectuent leur seconde
année, dite des anciens, et l'autre des
nouveaux arrivants, dite des conscrits.
Ces brimades des conscrits par les
anciens sont des plus anodines: mais,
par contre, elles ne laissent, durant les
premiers jours, pour ainsi dire aucun
repos aux nouveaux élus. Sont-elles un
bien, sont-elles un mal? La chose a été
et est encore fort discutée; néanmoins
l'immense majorité des anciens élèves
de rX ne les verraient sans doute pas
disparaître complètement sans un certain
regret...
Les brimades prennent fin par une
cérémonie bouffonne et en même temps
moralisatrice dénommée séance des
cotes.
Durant les deux premières semaines
de leur séjour à l'École, les conscrits
sont étudiés individuellement par leurs
LÉGOLI-: POLVTEClINlyrE 1:T I.ICS l'OI.YTKClINMC.IIiNS
anciens, et malheur à ceux qui montrent
quelques travers de caractère ou n'ac-
ceptent pas de bonne humeur les petites
vexations dont ils sont Tobjet. Une cote
les attend. La cote rogne est dévolue à
celui dont le caractère paraît le moins
souple; la cole héhé au plus enfant; la
cote pose au plus orgueilleux. Dix autres
cotes aux dénominations plus ou moins
bizarres sont décernées; enfin, ont droit
leurs fonctions d'exécuteui-s des liantes
(fuvres.
Chacun des conscrits qui a mérilé
une cole comparaît à son tour, et, en un
discours plus amusant que sarcastique,
on lui reproche ses défauts : au major
de queue, on rap])elle que son sort est
plus enviable que celui de tout mortel,
car s'il est entré le dernier à l'Ecole, il
n'en a pas moins l'incontestable avan-
ça.
\ ili ;!! !" "i •" •» A\ ■ &i m iU — ^ixa
D.VSS 1. A (iR.VNDE C 0 U I! — L K S S .1 I, L E S DE 11 I I. I. A 11 11 . I, A SALLE D ESCUIME
à des cotes ceux dont les numéros d'en-
trée sont des chiffres remarquables :
telle est la cole major pour le numéro
un et 1^1 cole major de queue pour le
dernier.
.Au jour dit, Ifs deux promotions se
réunissent dans un des amphithéâtres
qui servent aux cours des professeurs,
l'ii certain nombre d'anciens, en grande
tenue, assis derrière une longue table,
figurent une sorte de tribunal devant
lequel vont paraître les cotés; ils sont
llaiiqués des bourreaux, anciens de
l.iillc au-dessus de la moyenne revêtus
d'iiccdiilrcnii'iils j'aiitastiipii's iiicli(|ii.'inl
tage d'être un X; aux coles rogne, on
rappelle que la colère fait ressembler
l'homme à une bêle féroce et, pour
rendre la comparaison plus saisissante,
on enferme les conscrits affligés de celle
cote dans une cage devant laquelle le
chef des bourreaux fait un boniment
digne de la foire aux pains d'épice.
Puis viennent des allusions à la cou-
leur de la promotion. Il convient de
dire à ce propos que, pour distinguer
entre elles les deux promotions pré-
sentes simultanément à l'iù-ole, l'une
d'elles porte à ses ki'pis de petite tenue
inic grciiiidc jiuiiie cl i'^mlre une grc-
I/ÉCOLK P0I.YTKC.IIN1QU1-: KT I.KS l'O I. V T KC II MCI KNS
iiade rouge. Les promotions entrant les
années impaires sont dites jaunes et les
autres rouges.
Tous les ans revient à ce propos une
immanquable plaisanterie.
Napoléon I'-'' appelait, comme l'on
sait, ["École polytechnique sa poule aux
(cufs d'or.
Si l'ancien chargé du speech fait partie
d'une promotion jaune, il ne manque
pas de rappeler que, l'or étant jaune,
seuls les X jaunes sont de véritables
enfants de la poule aux œufs d'or.
Si la promotion des anciens est rouge,
la difficulté est tournée toujours de
même manière : certes l'or parait jaune,
mais regardez-en, conscrits, une mince
feuille par transparence, et vous consta-
terez que sous une faible épaisseur il est
rouge. La véritable couleur de l'or est
donc le rouge et seuls les X rouges
méritent le nom de fils de la poule aux
(cufs d"or...
Après la séance des cotes, les bri-
mades cessent complètement et on pré-
pare une autre séance : celle des ombres.
Sur des transparents, les caricaturistes
des deux promotions dessinent des
silhouettes de professeurs ou d'exami-
nateurs ; les poètes préparent des boni-
ments qui seront débités au moment de
l'apparition de ces silhouettes projetées
par une sorte de grande lanterne ma-
gique sur un écran disposé ad hoc.
Après la brimade des conscrits, voici
donc la brimade des professeurs: chacun
de leurs petits travers, largement am-
plifiés, sert de thème à d'innocentes
plaisanteries : un tel, en présence d'un
problème difficile, se trouble au point
de confondre son mouchoir avec le
torchon destiné à essuyer le tableau
noir et, sur sa caricature, on le voit se
barbouillant de craie à plaisir ; tel autre
aime à émailler son cours de quelques
plaisanteries parfois un peu décolletées
et on place dans sa bouche des expres-
sions plus que lestes.
De même que les conscrits ont géné-
ralement supporté gaiement les brimades
de leurs anciens, de même les profes-
seurs acceptent sans se fâcher ces bri-
mades d'une heure, et il n'est pas rare
de voir certains d'entre eux venir assister
à ces séances des ombres où on les pré-
sente cependant sous un jour peu flat-
teur pour leur amour-propre. Ils sont
les premiers à rire et, de bon cœur,
quand apparaît leur charge sous forme
d'ombre chinoise ; cela leur rappelle
l'ancien temps, alors qu'eux aussi por-
taient le claque et l'épée, et, ne fût-ce
qu'à ce point de vue. ils sont tout
joyeux.
Avant de quitter le chapitre des bri-
mades, il convient de ne pas oublier
celles auxquelles se livrent, un jour par
au également, les antiques revenus
passer quelques heures dans les murs
de leur chère Ecole.
On appelle antique, à IX, ce que le
commun des mortels désigne sous le
nom d'ancien élève de l'École polytech-
nique. Une fois par an, les portes de l'X
s'ouvrent devant ces antiques à l'occa-
sion de l'assemblée générale de leur
Société amicale de secours. Suivons-les
dans leur visite de ces lieux qui ont vu
deux des plus belles années de leur
adolescence, et nous aurons une idée de
l'intérieur de l'Ecole ainsi que des bri-
mades auxquelles, redevenus enfants
pour quelques heures, les antiques vont
soumettre leurs jeunes camarades, an-
ciens et conscrits.
Après avoir gravi les pentes raides de
la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève,
ils ont franchi la porte principale de l'X
et ont débouché dans une petite cour de
forme trapézoïdale, la « boite à claque »,
appelée ainsi parce que sa forme rap-
pelle assez bien celle de la boîte en bois
utilisée par les élèves pour renfermer
leur bicorne, autrement dit leur cha-
peau à claque.
Desbâtiments à simple rez-de-chaussée
entourent cette cour, ce sont : à droite
le vestiaire, à gauche le parloir flanqué
d'un petit logement, celui du concierge,
ancien sous-officier auquel, de mon
temps, on donnait le surnom de « mon
oncle '> , parce que, disait-on, il avait un air
LÉCOLE POl.YTECHNIQUK KT I.liS l'O I. VTKC II M CI KN :
de famille avec la supérieure des sœurs
chargées de rinfirmerie. Cet air de
famille pouvant faire croire qu'il était le
frère de cette mère supérieure, il était
naturel d'abréger l'expression de celte
double parenté en l'appelant « mon
oncle "... On aime assez les définitions
et élymologies par à peu près à 1 X,
le bâtiment des élèves, font de celle
cour un carré parfait.
A la suite des antiques, parcourons
celte dernière construction des sous-
sols aux combles, et voyons ce qui s'y
passe en ce dimanche où, les élèves
élanl pour la ])lupart sortis, des hommes
graves : ingénieurs, généraux, officiers
de tous grades, marins, etc.. la
1 plu|iapt décorés, beaucoup à la
l)arl)e el aux cheveux blancs.
UXE sAi.i.K h'f:Ti i)i;s
cela repose du rigorisme des mathéma-
tiques.
A travers la ])nr(c vitrée qui ferme le
fond du vestibule dans lequel se tenait
mon oncle, on aperçoit une cour plantée
d'arbres avec un bâtiment au fond :
c'est là l'infirmerie des élèves.
Faisons un à drnile cl ouvrons une
aulre porte, nous vciici dans la grande
cour de l'.X.
Sur une (:H'r. Li s.illc ircM-i'iiiic cl le
mur qui sépaii' du jai-diri de lliiilcl ilii
général commandant l'Iù-ole: sur une
aulre, les salles de jeu et de billard; sur
une troisième, un préau long couvrant
les portes des salles d'armes; sur la
quatrième enfin, face à l'enlréc, ini
énfirme bâtimciil aux étages muili|iles :
(ous faisant pailie de lelile franvaise.
Minl \enns comme en jH-lerinage revoir
leur chère l'xole.
Dans les sous-sols se rencontrent ;
d un coté, les colleclions et les salles de
dessin ; de l'aulre, les réfectoires et les
cuisines.
— \'oici la table où je mangeais 1
— \'oici la ])lacc que j'alfeclionnais
p<iMr('X(''cnter mes sinf/cw' entend-on de
I..1IV ,-,',|,'.,.
('.!• siiiil les anciens elè\es, les anli-
([Mo. qui retnnivent îles enq)laccmeiits
(liinl la \ ne réveille en eux une foule de
souvenirs. Là, sur de massives tables de
marbre, bordées de bancs non moins
massifs — tout est massif à ri-'cole, el
pour cause — ils ]>renaient leurs repas.
L'iiCOLK l'OI.ITKCIIMljri-: HT I.KS l'O I. V T liC 11 N I C I KNS
Six antiques — ceux-h'i, ;i l'exemple
(le bien d'autres, ont laissé en ce jour
leur |;ravitc à la porte — saisissent un
(les marbres énormes et ont entrepris de
le transporter dans les salles de dessin
voisines; arrivés là, ils le dressent sur
l'estrade du modèle vivant, et, à la sur-
laec du marbre, l'un d'eux exécute au
l'usain un « single », autrement dit une
pochade, allusion quelconque à l'adresse
salle sont accrochés des tableaux noirs ;
il y a de plus, dans un coin, une table
mobile, dite >• banale ", parce qu'elle
est commune aux huit habitants de la
salle, et un ■■ corio », sorte de fontaine
en {jrès pour le lavage des mains salies
par la craie. C'est toul.
Dans ces salles, l'aniinalicin causée
par la présence des auti([ucs est consi-
dérable.
I It-^ ^';^}èT^K
I. K CASKi:
du personnel dirigeant de l'Kcolc (pie
\ise cette innocente brimade.
Au rez-de-chaussée et au premier sont
les salles d'étude des élèves, d'un ci')té
les anciens, de l'autre les conscrits,
avec, pour les séparer, le cabinet de
service intercalé entre eux. Dans ce
cabinet de service se tiennent les capi-
taines et les adjudants chargés de la sur-
veillance des deux promotions.
Les salles d'étude, ouvrant toutes sur
un corridor central, sont de huit places
eu moyenne ; les élèves y travaillent
assis sur de lourds tabourets à siège de
cuir ayant devant eux dos tables épaisses
scellées au mur, un bec de gaz pour les
éclairer et des casiers pour poser leurs
livres et dessins. .Aux parois de chaque
l.\. - 12
Là, plus que partout ailleurs, on
entend retentir l'exclamation :
— Voici ma salle I
— J'étais ici !
Et des inscriptions sont laites indi-
quant qu'un tel, en telle année, occu-
pait telle place, ou donnant aux élèves
actuels des conseils plus ou moins extra-
vagants, en argot de l'X, bien entendu.
Au second et au troisième étage sont
les dortoirs ou « casers », abréviatif de
» casernements ». L'escalier qui, des
salles, y cond.uit, est coupé entre le pre-
mier et le second étage par une grille
mobile en l'er, une vraie grille de [irison :
nous verrons plus loin son but.
Dans ces casers, l'esprit de brimade
renaît plus jeune que jamais chez les
I. ÉCOLE POI-YTECUMQUE ET LES POLYTECHNICIENS
iiiiliques. Ici ils ne pensent plus à brimer
riulminislralion, ils briment franche-
nienl leurs conscrils. les X actuels : les
lits sont culbutés, les bottes remplies de
Feau des pots à l'eau, les képis et les
objets de toilette enfouis dans des ca-
chettes extraordinaires. Enfin Ton pro-
cède il la traditionnelle plaisanterie des
« salades de bottes ». Les chaussures
d'une cinquantaine d'élèves sont réunies
dans le corridor, empilées pèle-mèle
dans un coin et mêlées entre elles. On
conçoit dans quel embarras se trou-
veront les infortunés qui, dans cet amas
d'une centaine de bottes, toutes de mo-
dèle identique, auront à chercher les
leurs le soir à la lueur incertaine des
rares becs de ffaz qui éclairent vai;ue-
ment ce couloir.
Quelques antiques, mis en i;oiil par
ces premières brimades, vont plus loin :
des objets légers, auxquels une chute
ne peut causer grand dommage, sont
précipités par les fenêtres et servent à
bombarder les camarades qui passent
dans les petites cours intérieures situées
derrière le bâtiment principal. A ces
objets, on joint des <i bombes d'eau »,
cornets de papier remplis d'eau qui,
projetés d'un deuxième ou troisième
étage, viennent s'écraser sur le sol ou
les murs, éclaboussant, souvent même
inondant des pieds à la tête ceux qui se
trouvent dans leur voisinage.
(]es deux cours intérieures, séparées
par un des trois amphithéâtres de
ri'.cole, soni bordées par la splendide
bibliolhèque de l'X et les laboratoires
de phvsique et de chimie : l'une d'elles
contient le gymnase. V.n un clin d'ceil,
elles sont inondées, et leurs occupants
doivent s'enfuir au plus vite dans les
cours voisines : celle sur lat|uelle ouvre
la salle de danse et celle qui conduit au
grand amphiihéàire de plnsiquc. le
plus beau do l'iù-ole avec ses fres([nes
allég^oriqnes au milieu desquelles éclate
dans un i"a\onnement doré la lettre
symbf)li(|ne .\. |>lananl an-dessus de
l'image d'une poule cou\an( des ccufs
d'or...
Tel est, résumé, cet après-midi de
dimanche réservé à la visite des anti-
ques. l>cs jours ordinaires, alors que
seuls les élèves animent les vieux bâti-
ments, tout s'j- passe plus tranquille-
ment... en général, cela va sans dire.
De bonne heure, le malin, un clairon
sonne la diane dans les corridors sur
lesquels donnent les dortoirs. .\ cet
instant les élèves devraient sauter à bas
de leurs lits, procéder à leur toilette et
s'habiller. Quelques-uns cependant ne
le font pas: ils demeurent paresseuse-
ment entre leurs draps.
In quart d'heure |>lus tard. nou\elle
sonnerie du clairon ; il ne reste plus que
cinq minutes avant l'appel qui va avoir
lieu dans les salles, ^'ile les retarda-
taires se lèvent et se précipitent dans
les escaliers.
Enfin le clairon donne les trois coups
de langue, trois appels secs et brefs de
son instrument, qui indiquent de fermer
cette porte en fer qui sépare l'escalier
des dortoirs de celui des salles «l'étude.
.\ cet instant, le torrent des élèves
n'a pas fini de s'écouler, les retarda-
taires exercent une |)ression formidable
sur cette grille que le soldat préposé à
sa fermeture ne parvient pas à pousser,
et, avec un peu de complaisance de sa
part, tous passent.
A peine en salle. a|i[)arail un adju-
dant, une liste à la main.
— \'euillez répondre ;i l'appel, mes-
sieurs, dit-il.
I-lt il nonniie les membres de la salle
l'un a])rès l'autre.
t-hacun, à l'énoncé de son nom. ré-
pond :
— Présent '.
L'appel lermiiié, ladiudanl (lis])arail,
il passe dans la salle voisine remplir la
même formalité.
.Mors les retardataires terminent leurs
ablutions dans la fontaine, /e cario.
dont la salle est munie ; ils réparent le
désordre de leurs vêtements mis avec
précipitation: puis les laborieux se met-
tent au travail, l.indis que les llàneurs
bavardent ou, au moven d'ustensiles de
LÉC.IiLK POI.VTKCIIMQUK KT I.KS PO I. YT i:C. II N 1 CI KNS
ciiisiiio dissimules ihms leurs inij)ilres,
l'onl (lu c'hocolal sur les becs de ^iiz
destinés iï l'éclairafj'e du local.
I'"(, pendaul ces heures qui devraient
être consacrées à létude, bien des dis-
tractions viennent troubler ceux qui
veulent se laisser troubler par elles.
X'oici dabord un de ces clairons, soldats
qui à tour de rôle sonnent le réveil et
annoncent de même façon les divers
exercices de la journée; il vient, en con-
trebande, bien entendu, prendre les com-
missions de messieurs les élèves. I,es
Cet élève {n\[ partie dune salle dite
nssiirnnce tpii a imaj;iné (rex])loiter la
terreur quOnl les \ d être interrogés à
l'amphitliéàti-e. Les bénélices donnés
par ces assurances serviront à une fête
en fin d'année.
L'heure d'aller à l'amphilhéàlrc va
en elFet sonner et, son cours terminé,
le professeur schtiisaleru un ou deux
élèves pour les. interroger devant tous
leurs camarades sur les leçons précé-
dentes.
\'oici comnienl s'opère ce xchiksal.
; t: A X C E DE DESSIN" EX PLEIN A I It
élèves, en elfet, ne peuvent sortir que
le mercredi et le dimanche ; les autres
jours, les clairons, déjouant la surveil-
lance des adjudants, servent de lien
avec le dehors. Ils se chargent des com-
missions les plus difficiles, et, au bout
de peu de temps, acquièrent une habi-
leté extraordinaire. J en ai vu un ren-
trer à lEcole sans éveiller les soupçons,
porteur de trois bouteilles de champag:ne
et d'une douzaine d'œufs, le tout artis-
tement dissimulé sous ses vêtements et
destiné, comme de juste, à des agapes
tpie les élèves d'une salle voulaient s'of-
frir dans leur salle même.
.Après le tapm, pardon le clairon, appa-
raît un des élèves d'une salle voisine.
— Qui veut s assurer contre le schik-
xal? dit-il, c'est dix centimes pour
quinze francs.
autrement dit, ce tirage au sort, auquel
le professeur doit procéder s'il veut
interroger un élève , car il ne peut
choisir, pour cette interrogation, qui
bon lui semble, il doit s'en remettre au
hasard du soin de cette désignation,
ainsi le veut l'esprit indépendant de 1 X.
Sur la table professorale est une liste
des élèves présents portant eu regard
du nom de chacun d'eux un numéro
d'ordre. Dans une boite sont des disques
en bois numérotés de 1 à 200 par
exemple. Le professeur plonge sa main
dans cette boîte, tire un numéro, le lit,
consulte sa liste et appelle pour l'inter-
roger l'élève dont le nom est inscrit eu
face de ce numéro.
Moyennant dix centimes par séance,
on peut s'assurer contre cette mau-
vaise chance, c'est-à-dire que, si on la
I.KC.OI.l!: POI.'i Tr.CIINIQUK KT I.KS l'OI. VTKC. Il N I<: lENS
siihil. il \<ni!i csl \ oi-sé une prime de
(|iiiii/.e liiiMCs il (ilre de consolalinn.
Après r;implii(lié;Ure reprciul l'étude
d;ins les salles avec parfois des séances
de dessin ^'ra])hique.
Ainsi on fjaf^ne deux henres de! après-
midi, heure bien lardivc pimr le dé-
jeuner, lequel précède
une •rrande récréation
durant jusqn à (piatre
heures et demie prise
dans les cours et cou-
pée elle-niènie d'exer-
cices militaires, d'es-
crime, déqu italien,
etc.
.\ qnali'ê heiM'es cl
demie, relourdans les
salles : de tenq)s en
temps, nouveau cours
à l'amphilliéàli'c on
séance de dessin d'uni-
tation dans les locaux
spéciaux du sous-sol,
JCntin dîner à lui il
heures du soir el cou-
cher aussitôt après.
Celte \ ie ordinaire
des X. réglée avec
une invariabilité abso-
lue, et faisant Ions les
jours de la semaine
uniformément sem-
blables, est cependant
coupée de loin en loin
|)ar des scènes éumu-
\ ailles el pleines,
(|iiel(pies-uncs du nioin
d'orij;inalilé tout spécial.
Il va d'abord ces séances des cotes,
des ombres cl do antiques dniil il a été
pai'lé plus liaiil : piii> \ieiiiieiit. parmi
les choses pré\ ne- : les \isi|i,'> mix
usines, le lir à la cible, la pelitc
ffucrre. etc.
Les visites à certains farauds établis-
sements conslructeui's situés dans l'aris
ou voisins de Paris sont destinés à
donner aux élèves de ces levons lie
choses doni ils ont fort besoin, car. c'est
niémeliiii (les reproches les plus f;ra\es
que l'on puisse lui adresser, l'ensei-
},'nemcnt donné à l'i-xolc e>l exclusi-
vement théorique,
A certains jours, troj) rares à leur
gré, en semaine naturellement, les X
voient dans ra])rès-niidi les portes s'ou-
vrir devant eux et rendez-vous leur est
donné par fjroupes
en tel ou lelentlroit
de Paris, à telle ou
.■bel
Ulle heure. I.à. chacun des
^iou|)es d'élèves, coniluils par
les cadres militaires de l'Kcole, capi-
taines et adjudants, visite des manu-
factures telles que .lavel, les Gobelins.
ou de grands chantiers comme ceux des
dé|)(')ls des Compagnies de chemins
de fer, ou des établissements militaires,
tels (pie l'usine aérostat i(]nc de Mention:
et ce sont ici les ingénieui> du lieu, là
les ofliciers aérosliers, le colonel l^cnard
en télé, qui font aux élèves de I .\ ces
Icçoiiv (le clio-,- >i utiles el si inléres-
santc^ pour cii\.
!.(• Iir a la cible, la petite guerre
s'e\<(nU'nl mm- un polygone voisin de
LICCOI-I-: l'OI.VTKClINIQUK ET I.KS l'O I. VT KC II M t" lEN S
Paris. Les élèves en armes, le fusil sur
lépaule, la baïoimelle battant au colé
à la place de lépée de parade des jours
de sortie, sortent de l'X musique en
tète et, après un parcours plus ou moins
lonjr à travers Paris, ])roc-èdent à un
embarquement en chemin tle Ter dans
les wagons réservés. Puis, parvenu sur
le polygone, le bataillon des X exécute
un simulacre de combat, bridant d'inof-
lensives cartouches sans balles, ou lire
à la cible pour faire une connaissance
effective avec ce fusil que, une fois ou
deux par semaine, il mamcuvre dans les
cours de IKcnle.
Ce jour d expédition en armes au ^
ilehors laisse dans le cci'ur du jeune i
polytechnicien des souvenirs ineffaça-
bles. 11 est lier de son fusil, plus lier
peut-être encore que de son épée, il est
lier de déliler ainsi à travers Paris au
son du clairon, et, quand il s'embarque
en chemin de fer. un souffle patriotique
passe sur son cicur. il lui semble que,
imitant ses aines des jours où la patrie
était en danger, il vole à la frontière
pour défendre, en simple soldat, celle
France bien-aimée donl, un an plus
lard, soit comme officier de 1 armée
active, soit comme oflicier de réserve
s'il sort ingénieur de l'Ecole, il aura ,
pour lâche de préparer d'autres enfants i
à la future lutte suprême.
Les principaux incidents imprévus de
l'Ecole, fort rares, hâtons-nous de le
dire, sont fournis par les dissentiments
qui éclatent parfois entre les élèves et
le personnel dirigeant.
Quand la collectivité des élèves a une
demande ou une réclamation à formuler,
elle délègue à cet effet les majors des
deux promotions, autrement dit les
deux numéros un. Ceux-ci vont trouver
l'autorité compétente, soit le général
commandant l'Ecole, soit le colonel qui
la commande en second, soit, pour les
choses de peu d importance, le capitaine
de semaine. Si satisfaction n est pas
donnée, les promotions se réunissent et,
à la suite d'un vote, elles décident de
marquer ou non leur mécontentement à
l'administration ou à celui de ses mem-
bres donl elles croient devoir se plaindre.
Pour ce faire, on adopte générale-
ment, dans le premier cas, la consigne
volontaire. Les élèves ne sortent pas le
dimanche suivant. Cette manifestation
est assez désagréable au personnel diri-
geant, et cela pour deux raisons: l'une
toute morale : les journaux ont infailli-
blement vent de l'alfaire et en parlent,
ce qui ne manque pas d'attirer des de-
mandes d'explication aigres-douces de
la part du ministre de la guerre: l'autre
d'ordre pécuniaire : les quatre cents
élèves des deux promotions ne sortant
pas, il faut les nourrir un jour de plus
et le budget de l'École s'en trouve mal.
Quand on vise spécialement un des
menibres du personnel dirigeant, on lui
vote une hure. Dans la grande cour de
l'Ecole, des élèves désignés par le sort
en nombre convenable se couchent par
terre pendant la récréation de deux
heures et, par la disposition de leurs
corps, dessinent ces mots : La hure k ***.
11 me ressouvient d'un vole de celte
nature prononcé de mon temps contre
un adjudant que nous appellerons Rifu,
si vous le voulez bien. Nous nous éten-
dîmes les uns aux pieds des autres en
dessinant ces mots :
LA HURE A RIFU
\'ue des bâtiments voisins, ceux de
l'Ecole, et, chose plus grave, de certaines
maisons particulières des rues voisines,
la phrase était parfaitement lisible et
d'un effet saisissant.
Les jours de ces deux années d in-
ternat, généralement d'une uniformité
monotone, mènent aux périodes prépa-
ratoires des examens, au nombre de
deux par an. Les uns, petits examens
de faible importance au point de vue du
classement de sortie, ont lieu en février,
avant les courtes vacances données à la
fin de ce mois pour couper l'année en
deux. Les autres, très sérieux, puisqu ils
décident pour une large part de l'avenir
de chacun, ont lieu en fin d'année sco-
laire, avant les grandes vacances.
i.KCdi.i- l'Oi.MKCiiNigiK i;t i.i:s imh.vtkc.iimc.ikns
Quelques semaines avaiil ces examens,
lous les cours cessent et alors commence
le temps de pioche. Du matin au soir,
jjour ainsi dire, sans auti-e trêve que les
courts instants donnés à l'absorption
|)réci])itée des repas, tous les X revoient
leurs cours. Qui n'a pas passé par une
période de tra\ail intensif de celle
nature ne peut se faire une idée de
ce qu'elle est. \'oici des jeunes ^-^ens r
(léjà fatiffués. surtout phvsiquemcnt.
])ai' la \ le de réclusion presque dé-
seconde année d'étude, à un classement
dit de sortie. Chaque élève dresse une
liste (les emplois qu'il désire en les ran-
geant par ordre (le ])référence, et, sui-
vant son numéro, suivant les places
laissées disponibles par ceux qui le jiré-
cèdent à ce classement, il obtient un des
empliiis deni.uidés. 1! dexienl infrénieur
rxK iiriti-: hoimzo.vtal
|"iur\ iir (le ImuI exercice corpcii-ei (|n'il>
niéiiejil (jeiiui-- plusieurs mois, on pcLil
même dire ile|nii-- plusieurs années, en
ajiiulanl mux deux iiiinées passée.s à l'.X
celles (pi ils ont consacrées à se préparer
à cette l'école; \oici des jeunes ffcns de
vinj,^l à viufil-deux ans dont toutes les
minutes, du lc\er au coucliei', sont em-
liloyées à un travail de léle des plus
intenses, celui d'étudier des problèmes
d'une très faraude diflicidté et surtout
d'une .uidili' absolue, exigeant d'eux
une leii^idii iiilellechielle cunslante.
Ceci (hu-e plusieurs semaines, aussi v
a-t-il ])lidnl lieu de s'étoniiei- (pi'aux
examens, but de ces eiïoi-ts. les can-
didats arri\ent à répondre sainenienl
aux questions posées...
Ces examen> donnenl lieu, après la
de I l'!lal, ol'licier des armes spéciales ou
marin. Parfois, na\anl pu pai- leur
numéro de sortie nbleiiir le qn ils dési-
raieiil. cerlaiiis dunnenl leur démission
et clienlienl (lan> I inihi>trii' colle place
d'inf;énicur, objet de leurs vcenx.
.Mais, qu'ils soient ou non fonction-
naires de ri'"lat, tons ces anciens élèves
de riù-ole pol\ tecliniipic savent bien (pie
r.\ est une f;raiide famille: aussi (juand
ils s'écrivent, même sans se connaître,
leurs lettres commencent-elles invaria-
blement par ces mots : << Mon cher cama-
rade ", et, si les deux antiques sont de
promotions voisines, le IuloiemenI vient
avec plus de force encore afiirmer cette
sincère camaraderie.
lin l)i:x.
yj'i't.
U J
Maintenant qii'I'ille a
poussé sa l'antaisiste
carrière jusqu'au triom-
phe d'un couronnement
plus l'anlaisiste encore :
tlu'Ellea promené dans
les rues, un peu préten-
tieusement, peut-être, son pliilo-
sophique cortèjje; que raustère
censure, émue d'Elle, lui a donné
olficiellement toute une dange-
i-euse importance, plaçons-nous,
badaud curieux, tout près de son
char d'apothéose, et regardons
passersa courte et joyeuse histoire.
\'oici qu'Elle est très jeune encore —
quinze ans à peine, au moins de vie
réelle — et Elle a déjà un passé, des
souvenirs, des traditions, des deuils.
Elle est, Elle vil, on la discute, on la
recherche, on la suit dans les caprices
de son vagabondage ou la hardiesse de
ses entreprises. Elle a droit de cité, et
la colline sacrée où s'agite la théorie de
ses fervents s'élève, orgueilleuse et bla-
gueuse un peu, au-dessus du grand
Paris, devant le mont Parnasse démodé.
N'est-ce qu'un hasard qui l'a fait
naître sur cette butte déjà signalée
T
gicux. et qui lui
donne, comme à
toutes les muses
indépendantes, ce
cachet original d'avoir grandi au pied des
autels? Prosaïquement, l'esprit positif de
attention par un immense édifice reli- 1 l'époque en raisonnera l'apparente bizar-
I.A Ml' Si; 1)1-: MONTMAHTHK
reric el verra que, tandis que le besoin
de jour et d'air poussait les jeunes ar-
tistes à percher leurs ateliers sur le liane
de ce mont minuscule, l'idée nette de
dominer l'horizon parisien conduisait les
fondateurs de la basilique à l'asseoir au
sommet de la colline. Et ainsi se sont
rencontrées, dans le choix de ce petit
royaume, les idées organisatrices et les
tendances prol'essionnellcs.
Mais, à côté de cette raison trop sim-
ple, n'y a-t-il pas un peu de la l'alalilé
des choses, comme un ressouvenir à la
l'ois de l'atticisme littéraire né devant
l'autel de Bacchos, et des soties gau-
loises du parvis Notre-Dame? Et ce n'est
pas indilléremment, ni par caprice para-
doxal que j'eflleure ces remembrances.
Bien que la muse montmartroise ait été
peu religieuse à ses débuts (voir les
(Xiuvrcs complètes de Victor Meusy et
de nombreux exli-aits de Bruant), peut-
être n'y a-t-il pas si loin entre certaines
aspirations du cycle chatnoiresque, el
l'idée évoquée par la grande basilique,
comme nous pourrons le voir en y re-
gardant de près.
l']t, très sérieusement encore, et en
se défendant de toute éqnixoque dépla-
cée, ne peut-on avoir la curiosité de
réfléchir s'il n'y aurait pas encore
quelque analogie? Si cette église, triom-
phalement assise au plus haut point de
la ville, où l'on vient exprès, ne ililfère
pas précisénirnl de In paroisse plus
humble oii l'un cnlre à Idutc iieure,
comme cette ])(iésie sj)éciale, vi\nnt sur
elle-même el attirant Paris comme un
sol étranger, diU'ère de l'ai-l quotidien
et vivant, dii-eclcineiil sorti des sources
po])nlaires?
l'opulaire, il est bien acquis que la
muse (le Montmartre ne le fut jamais
et ne se soucie ])as de l'être. C'est une
jeune personne trop fantaisiste, trop
complexe, troj) accueillante aux idées
diverses et folles, trop encline aux sen-
timents quiutesseuciés, ayant troj) d'iro-
nie dans ses plaintes et trop d'amertume
dans sa gaieté. Ivllc ne peut être coni-
|)rise<li' la fnnlc, aux cnnccpls rmliinen-
taires et qui est plus faite aux grandes
idées naïvement ou fortement dites,
qu'aux ])sychologics raflinées ou aux
blagues paradoxales.
C'est pour ainsi dire une muse " à
côté » propre à s'emparer de petites
salles élégantes et drôles, sortes d'ate-
liers à musique, sanctuaires et cabarets,
de l'imprévu le plus truqué et du plus
moderne archaïsme. Et il lui faut un
public spécial, qui pourra, dans la vie
courante, être ceci ou cela, mais qui, la
Butte escaladée, jn-eudra forcément l'es-
prit de l'endroit et en viendra, lui aussi,
à se monlnirirlriser, par caprice ou sno-
bisme. El cela si bien que ce mouve-
ment une fois lancé restait étroitement
uni à son cadre primitif, et que tous les
nouveaux petits centres successivement
créés ont dû prendre ou ont pris incon-
sciemment l'aspect général, l'allure, les
procédés imaginés par Hodolphe Salis
attirant à leurs divers tréteaux la même
foule mondaine qu il avait groupée au-
tour du chatnoirisme naissant.
Car c'est vers le Chat-Noir qu'il faut
se tourner si l'on veut saisir le carac-
tère dominant de cette c. école ■■ et voir
la muse de la Butte s'ébattre en pleine
sincérité. VA c'est Salis qu'il faut écou-
ler, c'est la phrase truculenle de ce
merveilleux bonisseur, rapin, gavroche
et limonadier, qui a groupé, entraîné,
annoncé an public, et lancé sur Paris
toute une pléiade de talents, petits,
moyens et grands, presque tous curieux,
quelques-uns charmants, (pii ont fait,
dans cette singulière commandite, un
apport de verve et d'entrain, de poésie
cl d'im])révu, de finesse et de rosserie,
par lu'i leur cénacle se sérail, déjà si-
gnale' à l'alliiilion, s'ils n'avaient pris
soin d Cil n paiidre eux-mêmes, intelli-
gemment, la gloire naissante.
.Aujourd'hui, le jietit hôtel est fermé.
I,es inscriptions folles, les guirlandes,
l'enseigne trinmpliale, rimmeuse el ll.im-
boyant malou ipii dardail sur la ville
liasse ses grands yeux d'or, les mille
bibeliils incohérents allant de la belle
>lal Maire à riiii;i''iiiense camelote sont
MO NT M A ItTltK
relégués quelque part, comme les vagues
accessoires dun théàlre vidé. La baie
où s'épanouissait la superbe verrière de
^\'illellc a l'ait place à
deux étroites l'enêtres
bourgeoises. Qui aura
l'idée de loger dans ce
temple déserté et de ré-
veiller les ombres mortes
de Phryné, de saint -An-
toine ou du héros de
l'Epopée, les harmonies
éteintes de sain! Labre
ou des Sergols?
Ht comme pour bien
mettre le point linal à
l'histoire du Chat-Xoir,
la mort a pris définitive-
ment le pauvre Jouy — le
corps après le cerveau —
et, accomplissant sinistre-
ment la prophétie qu'il
lançait un soir de fantaisie
macabre, a enlevé, trois
jours après, Salis lui-
même. Il y avait déjà
plusieurs mois qu'il avait
abandonné son œuvre, et
elle commençait à se dis-
séminer aux divers coins
de Montmartre. Paris, qu'il
n'amusait plus depuis quelque temps,
ne lui donna que des larmes rétro-
spectives, bien vite taries. Sic Iransit...
l.A MUSE DK MdNTMAliTliK
La maison close, les lanceurs morls,
l'œuvre elle-même n'avait l'ait que se
déplacer. Quelques maisons artistiques,
existant déjà avant la (in du pauvre
Chat-Xoir, deux ou trois autres qui se
l'oiidèrenl dès le commencement de son
abdication se partagent aujourd'hui le
public de la rue \'iclor- .Massé. Les unes,
Ane-Rouge, Tabarin, Houlotte, Quai'
/-arts, Carillon étaient ou se sont éta-
blies dans le voisinage: d'autres, comme
le Chien-Noir, sont descendues en plein
Paris. Je ne veux point leur demander
directement le détail de leur organisa-
tion, d'ailleurs sensiblement pareille à
celle de leur aînée. Je les nomme pour ce
qu'on y célèbre la Muse de Montmartre,
et voilà tout. C'est le culte qui nous
intéresse, non l'autel.
J'entrerai moins encore dans le détail
des menues discussions soulevées entre
le Chat-Noir et certains de ses ex-colla-
borateurs au sujet du titre générique
des chansonniers de la maison; ce sont
choses de coulisses. Quelle est la somme
de la dette contractée envers la maison
par les artistes, ou envers ceux-ci par
celle-là? Hèglements de comptes qui,
selon le mot d'un directeur de journal,
manquent d'élégance. Salis apparaît
seulement dans tout cela comme un
esprit original, à la l'ois oseur et prati-
que, qui a excellemment compris la
chose à faire et senti son époque et
son public. Il a déniché, reconnu et
al'lirnié des talents pour lesquels il a été
un bon intermédiaire auprès du client.
J'emploie ce mol exprès, car — légiti-
mement, d'ailleurs — les intérêts maté-
riels n'ont pas été absents de toutes ces
folies, .\dmirablement secondé, mais
indispensable au lancement, il a créé,
en ell'et, une clientèle à l'art indéiien-
(lant, et ce qu'il m l'ail lui survit et ne
serait peut-être pas, même ailleurs, sans
ses redondances, son aplomb, sa redin-
gote grise et ses garçons membres de
l'Institut. La verve amusante qui plane
sur tout cela en noie les détails trop
l)osilifs, et il n'en doit l'csicr que le
lra\aii cunniun, jovcusciiicnl l'ail, ({iij
a donné à Paris de bonnes soirées de
rire ou d'art, et la jouissance de quel-
ques talents qui se sont faits au feu
minuscule de cette rampe.
Et c'est là précisément que fut l'œuvre
amusante dans celte combinaison de
l'art et du commerce, de l'audace et de
la raison, de l'incohérence et de l'en-
tente, dans ces fantaisistes faisant va-
loir leur talent, dans ce contrôle à la
porle de l'indépendance, dans ce neclar
à 6 francs le bock.
C est bien par ce caractère spécial
que la Muse de là-haut s'est imposée,
et qu'elle est arrivée à prendre place
non seulement dans l'existence pari-
sienne, mais encore dans noire littéra-
ture moderne, où 1 on de\Ta, pour être
complet, lui réserver un coin presque
histnri(|ue.
J'ai dit qu'à cette originalité il fallait
un public choisi, et, de l'ait, lorsque
Montmartre s'est avisé de descendre vers
le public ordinaire de la chanson, l'essai
a été généralement malheureux. Quel-
ques-uns doivent se souvenir, encore
que ce fût un modeste épisode, d'une
croisade entreprise il y a quelque temps
contre « rine|)tie des cafés-concerts "
et qui se termina le soir même du dé-
part. Il y avait peut-être plusieurs
petites causes à cet insuccès, mais à
coup sûr il y en avait une grande : le
malentendu indestructible entre le café-
concert actuel et la chanson. Et ce
malentendu, fait à l'ordinaire de la mo-
destie du niveau intellectuel chez les
habilués de ces établissements, se com-
plétait, dans ce cas, de la subtilité du
répertoire montmartrois.
l ne seule chose, soit dit en passant,
|)i)urrail eflicacenient lutter contre la
trivialité aggravée de prétention et l'or-
dure conipli(|uée de bêtise qui forme
rinelfable répertoire des cafés -chan-
tants. Ce sérail la chanson classique
refaite selon les procédés excellents du
Caveau et qui donnerait à nouveau des
idées saines et simples sous des formes
qui ne seraient pas nécessairemeni m''-
gligées. Mais cela supposerait l;i sinipli-
I.A MISE l)i; MON TM AKTUli
cité des
le fîOiH
plus la I
ceric en
espri
chez
iquid
c-ros
Is chez les chansonniers et
la majorité des auditeurs,
ation des entreprises d'épi-
qui fournissent au rabais
a, eu somme, tous les j^enres, sauf pré-
cisément le genre chanson. La chanson
ne sort guère des trois accouplements
de rimes et d'idées fixés dès sa nais-
sance. Gloire et Vicioi're, Printemps cl
Vingt uns, Treille et lioiileille : chanson
militaire, chanson amoureuse, chanson
à boire; l'enthousiasme, le sentiment et
la joie, les trois grandes étapes du cœur.
Pour suivre posément ces trois étapes,
il manque à notre Muse la confiance
qu'avaient ses aînées dans le charme
simple des grandes idées. Elle n'a plus
la foi, et elle a trop vu le petit coté des
choses. Nous vivons en paix, l'amour se
discute, et le vin est frelaté :
faut-il point chercher d'autres
rimes pour le dire que celles qui
servirent quand
ce n'était pas?
Kl. (le l'iiil.
•herche. el
la denrée chaiilable. 'l'oul cela, c'esl peut-
être beaucoup demander.
Mais, en tout cas. ce n'est pas all'aire
à la chanson de ^lontmartre, blagueuse,
chercheuse de petite bête, coupeuse de
cheveux en dix, faite d'esprit à demi-
mols et de musique en demi-teinle. KUe
(|iR''te. el s'ingénie, el regarde de tou>
c()lés, sur toutes les faces, les gens, les
actes et les choses, el rentre ainsi,
quoique avec sa note originale, dans
le grand cycle d'inquiétude nerveuse
qui absorbe les arts d'aujourd'hui. Elle
V rentre plus gaiement, plus capricieu-
sement, parce quelle y rentre sans
motifs immédiats et ne travaille que
si cela l'amuse et pour s'amuser. Elle
en revient parfois au couplet satirique
des heures de révolution ou de crise,
mais la crise est absente et la révo-
lution l'indiffcre. Préoccupée sans
LA MLSK U1-: MONTMAin l!i:
cesse (le l'idée à côté, elle s'escrime,
souveiil avec bonheur, ;i faire du réa-
lisme courant avec les plus grandes
choses, ou de la poésie j^énéreuse avec
les plus triviales. Les souverains sont
des passants et les ivrognes des pro-
])hètes ; il y a de la vilenie dans les
loyers réguliers et de la sublimité dans
les bouges. Les multiples choses de la
vie ne sont pas " ce qu'un vain peuple
pense », soit qu'il les exalte, soit qu'il
les dénigre, soit seulement qu il y croie.
Kn montant à Montmartre, il l'aul s'at-
tendre à voir traiter tout ce qui passe
à l'opposé de ce qu'on croit savoir et à
regarder pousser au milieu des choses
des pensées saugrenues et troublantes
un peu , soit comme une moisissure
insoupçonnée sur le marbre d'une sta-
tue, soit comme une fleur inattendue
cnlrc la laideur des pavés.
i'^t, en même temps qn une doctrine,
c est aussi un jM'océdé. Le mot ini])révu,
l'alliance subite de deux mots qui sem-
blaient brouillés, un mouvement lyrique
terminé en pantalonnade, une pensée
rêveuse couronnant une banalité, de
bizarres rapprochements entre des gens
quelconcpies el des choses sans histoire,
le Ion cinpiialique d'un l'ail-dixei-s ou la
boiiininHc (I une épo[iée. \iiila. en gros,
ce qui compose la facture chalnoiresque
ou monlmarli'oise. C'est ^illon,Tabarin,
Scarron, Le Sage, Fiqaro et la préface de
Cromwell. (^'esl aussi Lorel, Hacliau-
monl et le journalisme contemporain. Il
y a de la salle de rédaction dans le
cénacle du Cli;il-Noir, non seulement
par l'inccssanle actualité, niai'^ par la
façon de faire. Pour beaucon]). c Csl de
la chronique rimée, avec son <> au jour
lejour », son imprévu et son irrévérence.
La forme, (|uoi([ue machinée, a l'air
hâtive et sans façon : c'est la jonglerie
chatoyante d'es[n-its ra[)ides, ipii l'onl
de celte rapidité im inr nn l'Irincnl de
succès. Du soin (■( de l;i rci-licrclu' a|)p,i-
renle jureraient dans de telles leuvres,
el, même faites pour les auditions nom-
breuses et la publicité, il sied qu'elles
aient l'air d'élre jetées, sous l'inspiration
première, sans autre souci que de fixer
l'idée subitement saisie. Loi-sque la quin-
tessence du concept veut une forme cha-
toyante, celle-ci garde des négligences,
des mots inaccoutumés ou forcés qui
disent le prime -saut et l'inspiration
cueillie au vol. On sait que quelques
mois se gardent seulement des plus lon-
gues productions, et il faut que ces mois
soient heureux , au moins curieux, cl
capables d'entraîner par surprise. Le
reste les encadre.
Le procédé se complète jiar la mu-
sique, qui cherche moins à accompagnei'
les paroles qu'à travailler, concurrem-
ment avec elles, à l'elfet voulu. Je ne
dis pas d'accord avec elles, car l'elVet
s'obtient souvent parle désaccord, suit
par la combinaison de paroles gnillerelles
sur un air sérieux ou réciproquemenl,
soit par le changement de rythme d'un
air connu, évoquant à lui seul une idée
dilférente de celle ex])rimée par le texte,
soit par toute aulre machination du même
genre. C'est presque de la techniipie,
aussi je n'insiste |)as. Les modes d"<' épa-
ter » son ])ublic peuvent varier à l'infini
avec des intelligences souples el cher-
cheuses.
Lefe exemples ne manqueraient pas.
La fraîche romance de Miiui J'insoii .
un vers enlevé, un petit coup de pouce
donné à l'allure générale, est devenue
le l'cndii. lue vieille chanson, du temps
de Henri I\", a fourni à limant le Huis
(le Houliignc. qui, par d im|)erceplibles
changemenls, a servi de thème élastique
pour ses chansons de faubourg, .1 liuti-
f/nolles . .1 llellerille , .1 Monlpur-
(iHSse, etc., toute la pelile ceinture.
Cela fera plus tard les rythmes mala-
difs d'Yvette (iuilbert. Puis Xanrof
prend, pour /e /•"/.icre. Ah! ruiis ilirm-je
mam.iii '.'... et l'.iri.s l'i cini/ Iwtires du
malin, pour .1 'J'rotirille, toujours avec
de vagues modilicalions. .Mac-.N'ab em-
poigne carrément le Vu'H.r solilal. el le
cantique AusaïK/f/ii'iin Dieu va répandre
qui reparaissent avec les paroles du
Mèlropolilain et de Saint Labre. Là
encore il faut s'arrêter : c'esl inépuisable.
I.A Ml' Si;
l)i: MO NT M A H T H i:
Parmi ceux qui (int pratiqué ce genre
liarran-emeuU. il i'iiut remarquer Jules
,l(,uy, qui compte parmi les plus artistes,
parmi ceux qui ont le plus eu le souci
(le la forme. 11 avait, lui aussi, des négli-
gences et des trivialités voulues, mais il
V mêlait de véritables trouvailles de
mots et des rimes
curieuses. Il est
regrettable pour la
poésie qu'il ait été
entraîné à tant de
iroductions que
conques et u ail
pas pu toujours
travailler à son
heure. Pam-
phlétairemor-
ant, ironiste
parfois redou-
table, il était,
à certains mo-
la jeune muse de Chatnoirville : elle a
pu se signaler à l'attention par des l'an-
laisies de mots et des formes paradoxales,
mais elle ne vaudra de rester que par
certaines idées ingénieuses et certains
rythmes heureux. Elle s'est afiirmée par
lès fantaisistes, mais elle vivra par les
nients, poète ingénieux et délicat. ^lai
il a semé les revues, les blagues et
les parodies, et il est plus connu par
les facéties de l' Incinération ou du Cnn-
didnl que par les finesses de la Muse ii
Béhé.
Car — et c'est là surtout ce qu'il est
intéressant de regarder — il y a. dans
tout le bagage de lécole montmartroise,
de très jolies et de très fines choses,
d'une inspiration plus haute ou plus
douce, en tout cas moins tapageuse que
la plupart de ses productions les plus
réputées. Et qu'elle ne s'y trompe point.
poètes. Et ils
sont beaucoup,
même parmi les
exagérés , les
farceurs ou les
brutaux, qui
ont. et souvent,
des trouvailles
de vraie poésie.
Je ne parle pas,
naturellement,
des cher-
cheurs exclu-
sifs de rimes
et d images,
qui ont pris
LA MUSE DE M ON TM A HT li E
OU prendronl deniiiin leur place reconnue
auprès des maîtres du vers, je parle de
ceux qui, uniquement montmartrois,
ont cherché avant tout l'orifjinalilé et
Vil côté, et ont, en route, renconlré
la bonne et belle muse, qui dicte les
pensées fines et la franchise des rimes
sonores.
(^)uelques-uns ont simplement exprimé
des idées simples, soit en tournant autour
de réteriiel amour, passion sincère, sou-
riant caprice ou fraiche idylle, soit en se
|)enchant vers les têtes enfantines |)our
en respirer la poésie innée. Meusy. Del-
nict, .Âlontoya, Lemercier. des capri-
cieux et des rieurs, ont eu, vers ou mu-
sique, avec le J'upillon qui pusse, les
l'etils Chugrins, lu Berceuse bleue, le
Petit Jésus, entre autres, de jolies déli-
catesses de touche qui éclairent finement
leur (cuvre de fantaisie.
Kt le contraste s'affirmera plus encore
avec les œuvres brutales oii des coups
de lyrisme passent brusquement et don-
nent une force étrang:e aux mots les
plus quelconques.
En tête fie ces poètes de foucade, il
faut nommer Mruant. bien que son nom
évoque, au premier instant, autre chose
que de la poésie. Mais dans les |)lus
laideschoses, — laides quant aux tableaux
exposés, — il y a toujours, dans un coin,
un peu d'ensoleillement artistique, et,
dans une lanf^ue néglif^ée, un relèvement
inattendu de la forme et de l'idée. Dans
son lUiis de Boulogne, au milieu de
détails peu châtiés, il se trouve tout à
coup une stropiie, brutale encore, mais
d'un miiiivenienl su]K'rbo et qui se Icr-
iniiie siii- un \rai \its. Iarf;e cl profiiiul :
Ça pouilroi'. ça brille cl ça rluil.
Ça fait du Irain, va fait ilu bruil,
(,:a roui', ça passe cl ça s'enfuit.
(.'.a cri', ça grogne.
Kl tout ça va se r'miser, 1' soir,
A l'écurie ou clans 1' boudoir...
... El la nuit lapiss' loul en noii-.
Au l.ois ,1 lioulopie.
Dans liirihi, en un las de vers écrits
en ai-got de caserne ou de l)OUf,'o, tombe
celte seule pensée, si simple ilans cet
amas de gros mois :
I.e soir, on pense à la famille
Sous le gourbi....
Et cette [leur de poésie intime, dans
ce bagne des disciplinaires, émeut par
sa douceur même. Il faudrait suivre pas
à pas l'ceuvre de Bruant, si triviale et
si forte, pour noter au passage tous les
caprices de poésie vraie (|ui en illumi-
nent curieusement le réalisme.
l'n de ses disciples. (|ui aurait été un
rival si la mort ne l'axait fauché en pleine
jeunesse, René l^sse. a\ail. lui aussi, plus
])oussée peut-être, cette note de charme
inattendu au plus profond de la réalité
répugnante, l'n de ses chefs-d'œuvre.
— ils n'ont pas eu le temps d'être nom-
breux. — r Hi'ilel-Dieu, avec des éner-
gies faubouriennes, a de ces vers frap-
pants où l'élision même met une force :
■^^ a des hum s dans lout's les alcôves...
Sur la terr'. sa nouvell" daronne,
<v>ui l'étoull" sous son épaisseur.
Vous irez porter un' couronne...
Donnez-moi voire main, ma sieur!...
Et c'est un singulier et troublant
mélange que celte langue populaire
avec cette religion, ce mot de tiaronne
(mèrej avec cette idée subtile de la
terre lourde pour les petits moi-ls. Il y
a là une note étrange à Ia(|uelle il faut,
d'ailleurs, s'arrêtei', car elle n'a pas seu-
lement inspiré Bruant et I-"sse, et elle
se retrouve très nette dans les plus inté-
ressants.
Nou> toiuJKins, m l'Il'il. h un Irait
assez, remarquai)li' ilc cette école cl un
peu aussi de notre i'po(|ue : la religio-
sité. Je ne dis pas la religion, car il n'est,
question, réellement, ni d'une foi, ni
d'un culte. (À> ne sont que des regards
levés en haut, avec un peu de curiosité,
et surtout une compréhension de la
beauté artistique de l'an delà. Ils ont
senti là toute une source de jolis mots,
de rythmes doux, lunte une nuisitpie
d'idées éniolioimiinlc. pi'-nétrant jus-
LA ML'SK Dli MONTMAUTIiK
U. l
qu'à l'intime des esprits les
plus blasés. Il suffisait de
s'adresser exclusivement au
monde où l'on pense, si peu
que ce soit. Les vrais intellectuels et
les gens de goût marcheraient. Le reste
suivrait par entraînement, amour-propre
nu snobisme.
Mais il n'y a point eu, uniquement,
succès calculé ou recherche d'effet. L n
\eritable penchant a conduit certains
artistes soit à prendre dans l'idéal reli-
gieux l'inspiration de leur fantaisie, soit
à s'inquiéter réellement d'une pensée
supérieure. El tout cela s'est combiné,
le plus heureusement du monde, pour
produire quelques œuvres qui demeu-
reront.
La première manifestation qui en ait
été donnée le fut par \N'illette. Ce
n'était pas un rimeur, mais c'était un
poète, et, aussi bien, les « Quat'z-arts »
se tiennent assez étroitement, sur la
Butte, pour qu'on ne fasse pas de clas-
sement trop étroit des diverses manifes-
tations artistiques. La Muse de Mont-
martre, bonne tille, n'a pas de préférence
pour tel ou tel genre et inspire du même
sourire tous ceux qui travaillent et qui
mêlent à leur rire un peu de rêve.
C'est dans le grand vitrail décoratif
du Chat-Noir, le Veitu d'or, que \\"\\-
lette a mis tout d'abord sa note de réa-
lisme mystique, avec la sainte Cécile du
Veau d'or. L'œuvre a été décrite ici
même, avec les autres panneaux déco-
ratifs où Willette s'est révélé un maître,
original jusqu'à l'incohérence et parlois
puissant jusqu'au génie.
A côté, sur le petit théâtre si connu,
la poésie, la peinture et la musique con-
couraient au même idéal religieux, avec
les notes d'art exquises et douces de la
Marche à l'étoile et de YEnfunl pro~
1!>2
LA MlSi: 1)1-: Md.NTMAIiTKE
(lir/iic. (le l'iajferolle, de \a Sainte Gene-
ricvc. (If l)au])hiii, et île ce l'anlastùiue
Siiinl Antoine où se heurtent si bizarre-
ment le désert et Paris, où chantent à
l'envi les clueurs céiesles et les cotes de
la Bourse.
L'inspiration est plus pure dans la
Marche à l'étoile, pa^^e adorable de
missel, rêveuse cl haute cl (|tii n"a
pris son succès que dans une noie li'arl
belle de simplicité.
Et, tout doucement, par cette simpli-
cité même, par le goût des choses
humbles et droites, par une émotion
vite muée en pitié, une poétique se for-
mait presque avec cette relif,nosité renais-
sante, et en revenait à prendre comme
héros la Pitié et rilumilité même : le
Christ.
Et ainsi sont écloses dans trois arts
divers, à trois époques presque éloi-
gnées, trois œuvres issues de cette idée
et également captivantes.
En musique, c'est la Mort de Jésus,
de Marcel Legay, sur les paroles mêmes
de Renan. Des harmonies sonores sou-
tiennent cette prose vigoureuse, et l'im-
mortelle scène se déroule en récitatif,
émouvante par sa bizarrerie et son réa-
lisme, et par cette traduction exacte,
en un rythme presque liturgique, des
alFres dixines du Calvaire.
Va\ peinture, c'est VEterncl cnicijié,
d'AbelTruchet, exposé au Salon, en 18'.l.').
Sur la plus haute plate-forme de la
Hutte, devant la basilique, s'élève, monu-
mental, un Christ en croix, ouvrant
larges ses bras cloués sur Paris «[ui
grouille au pied de la colline. VA l'on
sent le rapprochement voulu des deux
idées, et, en bas, le peuple qui peine, el
qui est, lui aussi, crucifié éternellement.
Pitié, retournement instinctif vers l'an
delà, et révolte en même temps devant
la continuité de la soulfrance: une belle
(cuvre encore, avec cette note d'enthou-
siasme inquiet qui est forcément la
notre aujourd'hui.
lùitin, en poésie, c'est le Jésns-C.hri.sl,
dclehan Uiclus. Descendu sur la terre,
il parcourt Paris comme autrefois la
Judée el se heurle ù tous les nioder-
nismes el à toutes les incompréhen-
sions. Seule, le devine la plus humble
des intelligences, divaguant, diraient
les hommes; sentant, répondrait le
poète, l'^t ce n'est qu'une des pages
d'un livre tout de pitié, encore bien
montmartrois par la forme excentrique
et brutale, mais hautement poétique par
la profondeur et le charme simjilc des
pensées. Il y a, entre autres, procédant
de la même conception que le Jésus-
Christ, une Prière du soir où, dans les
plus énergiques prosaïsmes, se trouvent
des passages de rêve idéal, et des ques-
tions habilement ingénues qui font
penser. El, lue par la voix lente et fati-
guée du poète, elle prend un charme de
lointaine psalmodie qui laisse tout remué
et tout troublé.
.l'ai insisté sur cette note chrétienne,
parcequ'elle me parait digne de remarque
en un moment qu'on dit sceptique, et
aussi parce qu'elle garde, dans sa hau-
teur, le caractère très net du coin de
Paris où elle est venue. Ea Muse, ici,
ne s'incline pas devant le ciel : elle le
regarde et cherche s'il n'y a pas là-haut
une force à employer pour le bien des
souirraiits. C'est de la plainte, un peu,
et aussi de la causerie confiante avec
■Jésus, qui, ayant été homme, doit com-
prendre les misères d'ici-bas. Il y reste
encore de l'irrévérence, au sens pure-
ment orthodoxe, mais c'est d'un arl
émouvant.
A coté de cela, il y a de l'art encore,
mais tout autre. Il y a du paganisme
rayonnant, liés moderne el très fou. Il
y a l'hrijnc et il y a Lysistrata, el il y
a I/éro et Léandre, et avec eux la
nature, comprise et adorée par les poêles
et les peintres, les Donnay el les Uixière.
et où les vers chaulants et les proses
claires, les tableaux ensoleillés et les
rythmes câlins ont ressuscité pour un
temps la blanche .Mhènes, avec, tou-
jours, la fantaisie |)lus réelle de l'.Mhènes
d'aujourd'hui. On ne pourrait dire de
ces nouveaux alliques ce qu'on disait de
Pradier, que. parlant pour Athènes, il
I.A MUSE I)K MiiNTMAirriil-:
s'arrêtail au quartier
Bréda ; mais ils pas-
sent par la rue Victor-
Masse, et c'est bien
voisin. Ils ont un peu
suivi les traditions
d"( KTenbach en faisant
une llellade « der-
nière trn-ème », mais,
comme lui, ils gardent
un reflet de la vraie
("irèce, qui ne pensait
j)as toujours que le
rire fut un désordre
de l'âme.
Et il y a enfin.
sur la Butte sacrée,
une dernière chose,
un composé dernier
de la folie et de la
raison, de la blajj;ue
et du sérieux, il y a
1 ironie, dont les
lèvres plus pincées
laissent filer néan-
moins des choses drôles et de
rythmes distrayants. Cela s'ap-
jielle Ferny ou Fursy, ou Moy. ,
(]ela s'appelle aussi Courteline,
c'est-à-dire, autant et plus que Jouy. la
chanson irrévérente et piaillarde du
moineau parisien, le coup de sifflet et la
pomme cuite aux autorités boursouflées,
et en même temps 1 observation cruelle-
ment exacte, le truisme noté et répété
en potin, le monde traduit à la barre
des Trihunsiu.r comiques , revus et
amplifiés, au milieu d'affaires délirantes,
sous des noms de Guignol, avec des
défenses et des accusations sinislrement
grotesques. Et Courteline, c'est aussi la
franche et bonne nature, les amours
joveuses, les sincérités, la gamme du
C(eur pianotée d un jeu subtil ou naïf
par la main fine et acérée d'.Adèle ou
de Madelon, ou la grosse main bonasse
de Boubouroche. C'est du style et de la
pantalonnade, du vrai et de l'extrava-
gant, des rimes d'or et de la parodie, et
toute la souplesse d'un talent nerveuse-
ment jeune, et qui est à certaines heures
IX. — I.-!.
0 C lî T E L I X E
plus que du
talent.
Et quand
enfin j'aurai noté les basses tragiques
des désenchantés, constaté la passion
amère, après le souriant embaliemeni,
redit le nom de René l^sse pour les
cris de colère de son Pavé et de son
Bon Chien, dit celui de Vaucaire pour
sa folle et belle page des Petils pavés,
qu'on affecte tant de ne pas comprendre,
et qui a toute l'émotion éperdue de la
raison en fuite, j'aurai parcouru, je
crois, les étapes intéressantes du cycle
montmartrois.
Ce n'en est point la chronique, moins
encore l'histoire. 11 eût fallu nommer,
citer, décrire, classer. Il eût fallu discu-
ter des problèmes d'école, plaider ou
accuser, voir si le niveau de l'art s'est
élevé ou gâté par ces œuvres de haut
caprice, savoir si les traditions en sont
LA MLSli DK MONTMAltTItl-:
demeurées pures, si, de-ci de-lù, le bock
n'a pas pris plus d'importance que les
chansons qu'il assaisonne, et si certains
mélanges n'ont pas un peu gâté la grande
pléiade des rimeurs. Ce serait un procès
pour lequel je n'ai pas la ressource d'un
dossier écrit par Courteline.
J'ai voulu seulement, en suivant mes
souvenirs et en ordonnant mes impres-
sions, voir d'ensemble comment appa-
raissait l'œuvre montmartroise et fixer
un peu les traits chiffonnés de cette
jeune Muse.
Je lui ai moi-même dit quelques mots
et glissé quelques vers dans une des
joyeuses hôtelleries de la Butte, sous
l'égide de Salis, deuxième du nom.
.Aujourd'hui, la maison est close, après
celle du frère aine, et elle a annoncé,
commercialement, un ■ changement de
])ropriétaire •'. I.o nom de Salis a dis-
paru de la lîuKe et n'y est plus qu'à
l'état de souvenir : je tiens d'autant plus
à donner une place dans ma mémoire à
cette modeste petite auberge, où un peu
de bonne gaieté assaisonnait pas mal de
bons vers. C'est là que j'ai eu l'amuse-
ment de me heurter au public montmar-
trois, là que j'ai coudoyé, entre les sou-
coupes, beaucoup des bons vivants dont
j'ai redit le nom et signalé les plus
franches envolées.
Je n'ai point dfmné d'eux hwc lisle
complète, je l'ai dit. Maisje n'en ai point
l'ait non plus une sélection au hasard.
J'ai voulu prendre surtout ceux qui
étaient assez montmartrois pnui- bien
donner l'impression de col arl >péiial,
et qui étaient assez autre chose pour
qu'il pût en être parlé ailleurs que sur
la Butte. Va c'est de leurs causeries, sui-
vies ou surprises, de I élan ])arliculier
de l'esprit, au(ant prescjue que de la
lecture ou de l'iiudilion de leurs (cuvres.
cjue j ai \(iuhi dégager les notes et les
tendances |)eiM>niiclles, caraclérisliques
de leur ait.
Et j'ai vu dans tout cela une note
bien personnelle et bien originale, faite
de beaucoup de blague, de blague à
froid, et froide aussi, qui se moque des
gens et des choses, et fait passer tout
ce qu'elle rencontre sous les impitoya-
bles rayons X d'une astucieuse ironie.
Des sentiments plutôt quintessenciés et
souvent plus pensés que sentis, — ce qui
n'est pas le fait de celte seule école — et
volontairement déformés pour en venir
à l'effet curieux et pour soutenir un
renom de modernisme incohérent.
Et aussi beaucoup de sincérité, au
fond, beaucoup de vraie jeunesse et
d'élan. Si cela se complique, c'est la
faute de l'air ambiant, celui de la Butte
comme celui de Paris, où rien n'est sim-
ple. Et, par instants, — et ils sont plus
fréquents qu'on ne pourrait croire, — de
la pensée nette, du sentiment frais, de
ridée haute. Et l'on voit qu'il n'était
pas si déplacé de rapprocher certaines
manifestations de cet art du tcm[)le au
pied duquel elles étaient nées, de cette
basilique où Legay pourrait jouer à
l'orgue sa Morl de Jésus, où Truchet
dresse son Crucifié, d'où Bictus fait
monter sa Prière du soir, où Fragerolle
mènerait ses bergers à l'adoration.
Toute cette o-uvre, comme les autres,
ne vivra qu'un temps. Des causes qui
ne seront jilus artistiques la banalise-
ront et la feront rentrer dans le passé.
Mais elle revivra dans la gloire de cer-
tains, devenus des maîtres aux triomphes
reciinnus, niiisi (jue dans le souvenir des
(lis])ariis. même dans l'intéressante dé-
faite des moins chanceux. l'>t elle laissera
un souvenir amusé à toute une généra-
tion, qui V a trouvé de joyeuses soirées,
et loiiglemjis encore il en tombera sur
toutes ciioses une ])incéo de sel atlitpie
ou gaulois semé sur Paris du haut de la
Butte sacrée.
Pli; Il m; \ ki<;nai i. t.
FAL(;riEl{E
Ah ! l'admirable arlisto que celui qui
s'émet seul, sans la contagion du rêve
dautrui, dans rentêtenient de son « soi >> !
Heureux arbre sauvag^e que soudain
greffera le génie I
En ce siècle de talents nombreux, de
parfait métier, d'étonnante facture, dans
cette apothéose de l'Art appris et celte
suflisance d'Idéal, il nous vient une
admiration grandissante en faveur des
artistes originaux, innés : Falguière est
de ceux-là I
M. Emile Bergerat a écrit : « Je sens
dans l'icuvre de cet artiste une flamme
particulière de modernité qui ne brûle
pas au même degré dans les autres...
les inquiétudes morales et sociales de ce
siècle en gésine n'arrivent guère jusqu à
ce génie fort et paisible pour qui 1 élé-
gance et la beauté de la forme restent
des secrets du
passé. Falguière,
au contraire, est
tenté sans relâche
par les appels de
cet idéal infor-
mulé, vague en-
core, qui balbutie
son esthétique sous
l'horizon de l'ave-
nir. Il a entendu
les revendications
futures du pitto-
resque contre le
style, de la vérité
contre les tradi-
tions, de ce qui
est contre ce qui
fut. ..
Falguière, en ef-
fet, n'a pas voulu
demeurer esclave
de choses sues; il s'est vite affranchi des
vaines formules, il a choisi lui-même sa
route, guidé par l'étoile seule de son
génie.
Lieux communs, théories caduques,
usages entêtés ou mieux, consacrés,
furent autant de ronces que l'artiste
arracha dans sa marche en avant et,
d'un coup de pied, les rengaines qui
mordent, les partis pris hurleurs, tout
le clinquant du seul métier, autant d'en-
traves pour le but, s'envolèrent en la
boursouflure d'un nuage suranné.
Falguière reflète son œuvre; il en
garde le charme rude et l'enveloppe
puissante, la finesse qui se cache à peine
sous cette brutalité d'aspect semble
l'éclair qui filtre, un peu tamisé, à tra-
vers les lourds sourcils du maître, sans
cesse froncés, voilant la délicatesse de
l'âme.
La nature de cette production de-
meure, au reste, inséparable de son
créateur; elle croît libre dans une valeur
inégale, selon l'inspiration ou l'humeur.
K .V L G n È R E D .\ N" S
ATELIER
alternativement bonne ou mauvaise,
malgré un même effort d'application,
elle ne souffre pas la médiocrité.
Le métier, le sûr métier donc, dispa-
rait dans sa réalisation toujours la
i-Ai.cLiiiin-;
\INylKl'It Al'
IMBAT DE COQS
même ou, pour mieux dire, dans son
habitude d'égale réalisation; çà et là le
métier s'unira au génie pour le récon-
forter, mais il s'ellacora devant la pensée
divine, car il est inférieur toujours à
l'idée qui seule fait l'artiste véritable.
Falguière est rarement satisfait de
l'u'uvre qu'il vient de terminer, parce
que sans cesse il crée dans son cerveau et
que son idéal présent annule celui de
tout A l'heure : c'est l'éternel recommcn-
ccmenl vers la création rêvée qui scnd)le
toujoui-s fuir devant la volonté qui vcul
la lixer.
\'nici dans un coin de i aleil<M- du
maître, mutilée en maints endroi'ls, une
Eve en plâtre, mais si peu, que ses
blessures semblent saigner ! Ilélas! l'ar-
tiste en arrivant à son atelier, un matin,
n'a-t-il pas brisé d'un coup de canne ce
bras frêle, mécontent du mouvement
que celui-ci exprimait, et de même,
vdvo/, ce pied arraché suit maintenant
une autre ligne, tandis qu'une malléole
simulée par un morceau do glaise donne
une allure nouvelle à la jand)e tout
entière 1 C'est la tresse des cheveux ([ui
tombe différemment, comme l'indique
ce papier blanc froissé, le tronc d'arbre,
sur lequel s'ap|)uie la mignonne ligure,
prendra de même une autre direction...
" Heureusement, nous dit à voix basse
un élève de l'artiste, que les (cuvres
achevées qui restent à l'atelier olVrenl
pour la plupart au caprice du maître
des flancs de marbre, voire même de
bronze, plus rebelles à ses coups el à ses
remaniements. >>
De-ci, de-là, l'exquise silhouette de
Jeanne d'Arc plusieurs fois répétée nous
frappe sous chacune de ses diverses
notations; cette image gracile et délicate
est sortie des mêmes mains larges el
lourdes qui pétrissent maintenant l'es-
quisse puissante du nionumcnl de l'as-
teur.
L'artiste va, vient, I uil enfoui,
rêveur, autour de son «cuvre naissante,
el la construction des masses, la sou-
plesse des modelés s'aflirmenl, s'ailou-
cissent sous ce pouce expressif successi-
vement brutal, caressant... le cerveau
agit, bientôt l'idée prend forme el l'âme
naît...
Cette rapidité (lan> ICxccmI ion est si
admirable que T. m ;i L;raiid'|ii'ini' à
s'apercevoir du \il iiiclici' <pii concoiirl
malgré tout ;i lixcllciur du gcnii'.
I.'cxériiliiiii, an rc>tr. s'arrête, cluv le
maître, loi-.-(|n'il sent ■< rcnuicr ■ miu
(l'uvre ; point n'est utile de s attarder à
ce vain polissage, à ce nivelage après
COU]) qui séduit tant le commun par s;i
niièvrei-ie el son airadissemenl.
I,'(euvrede Falguière est sul'lisammeni
n faite '• toujours, malgré celle facture à
FALGLIKHK
r^ipiuirciicc li'ii'lu'e, papillolanlc, comme ] reiulrc, les ])lans, les moiiulr
mai'lelre: l,i |)reuve en est que les prali- 1 Ions indiqués.
ciens qui eurent à exécuter un marbre,
d'après le maître, ne rencontrèrent
jamais la moindre difficulté pour le
De même que Delacroix, qui préten-
dait que l'expression d'un art pou-
vait se résumer parfaitement par un
l'ALGL'iKIil-;
peste, ]):ir une note, l'artiste qui nous ! pinceau se complètent en vue du même
occupe ne s'attarde pas à la puérile triomphe de l'expression, l'un apporte
exécution /jar/ou/, la beauté de l'allure | sa connaissance approfondie de la l'orme,
l'autre le charme
(le son coloris. cai-
le mol couleur ne
serait plus ici à sa
place, les sculp-
teurs véritables ar-
rivant à nous don-
ner cette impres-
sion de couleur par
la seule force de
leurs nuxloli's.
Point dKcole
alors, pourrait-on
dire en examinant
superliciellement
1 <iu\ ro . 1 école
huissonnière plu-
l<')t, que non pas...
l'd'uvre de Fal-
};uière est d'un
classique pur dans
l'ordonnance, ijé-
niale seule par
l'essor.
Quelques note>
l)ioj;raph i(| ues ,
maintenant ; nous
suivrons ensuite
l'ieuvrc à travers
ses diverses trans-
l'orniations jusqu'à
lOrij^inalité qui se
(l(''i;:i^'e cl consacre
l'iilln.
l'al^'uicre .loan-
.Mexandre-.loseph i
est né à Toulouse
,11 ls;{-2. .\ Tou-
louse, la .-lie l'é-
coiulc à qui nous
sonnnes déjà rede-
iii; lAii. Il !m,,;nai!I) vablcsdc tant de
notabilités,
devra dtiiniiicr le travail nR'S(|uiii, le Tout jeune, le soleil en léte, l'artiste
fignolaj,'e et l'habileté inséparables. vint à Paris chercher les conseils de
l'eu lui importent les moyens pour JoulTroy, à l'Kcole des beaux-arts,
traduire sa pensée; n'esl-il pas peintre. C'est l'époque de la lutte commune,
sculpteur, doué enfin 1 L'ébauchoir et le de l'eU'ort continu, la course idéale vers
KAI.GUIKHK
la nue embrumée jusqu";i réclaircie
prouve la vocation et assied le rêve.
De jour en jour, le travail porte
fruits, l'artiste éclôt rapide-
ment et devient un des meil-
leurs élèves de son maître.
Deux années avant cpiil
remportât la récompense su-
prême de 1 Ecole, 1 artiste
exposa une statuette en plâtre,
Thésée enfant, envoi habile
bien qu'insi^nilianl. ini|HM--
sonnel de l'acture: puis il
obtint le prix de Kome.
Nous dirons peu de chose
de ce concours, parce qu'il ne
dlirère en rien de ceux des
autres : même déploiement de
science froide, même artifice
de composition, même cor-
rection obligatoire, excellent
devoir en vérité.
Dès ses envois de la villa
-Médicis, l'artiste se trans-
forme, il ose, et sans insister
sur deux bustes que nous re-
marquons cependant de lui
au Salon de 1863, nous accla-
mons une œuvre de réelle
valeur que l'on peut actuelle-
ment admirer au musée du
Luxembourg, nous axons
nommé le Vaimiueur au
combat de cor/s.
\'oici du nu réel, une
science non gourmée, ime
idée eniiu dominée par l'esprit
du geste, c est jeune, robuste
et vivant. Cette œuvre,
exposée quelques années plus
lard en marbre, obtint une
première médaille bien méri-
tée ; puis c'est un Tarcmus,
marti/r chrétien, qui vaut à
son auteur la médaille d hon-
neur et la consécration défi-
nitive. A propos de 1 exécu-
tion en marbre de ce chef-d'œuvre,
est loin d'être de tout premier ordre
nous a conté que Falguière, alors
fortuné, avait fait « dégrossir »
qui
ses
marbre par un praticien malhabile, et
que la naïveté dont il résulta charma
l'artiste. En ([iiciqucs heures, il anima
E s g n I .s s E EN' l'honneur de c 0 r n o d
qui
peu
son
de son propre souffle les u morceaux »
les plus importants, la tête, les mains,
conservant aux draperies notamment
leur caractère naïf presque primitif.
KAldllKliK
A I N T V I N l
Car, iius:>itol son marbre
' dcffrossi », Kalffuière le rema-
nie eiilièrement : le praticien
le ])iiis hahilc demeure étonné
de la prodi<;ieuse facilité du
niailre (|ui taille, favonne, af-
line encore 1 d-uvre qui se dé-
jjafjera bientôt de son enveloppe
lourde et nous apparaîtra
M'anslorniée.
Quelle pui'eté d expression
dans cette tète de martyr,
quelle angoisse véritable est
peinte sur ces traits". Ce nest
pas dans l'horreur que le sculp-
teur cherche sou ciïet, mais par
le moyen plus délicat de la seule
exactitude, c est de 1 art poi-
j;nanl. su[)erbenieiit construit,
immortel.
Puis voici successivement
une Ophélie ondoyante et line,
une statue de Pierre Corneille,
traitée un peu à la manière de
Callieri, sobre dapparence,
(1 une li^ne simple, majestueuse
sans artifice, et une Dan.se
cijijplienne, que nous avouons
^•oùter médiocrement.
Dès lors, l'énumération ])ar
ordre chronolo<^ique de toute
la féciiiule pi-oduction de Fal-
:;iilc re délie la plus courageuse
mémoire; nous nous bornerons
d.uie, au cours de celle étude,
.1 mentionner chaque (cuvre au
hasard de l'esprit.
Il ne faut pas néglif^cr non
plus l'extrême attirance qui se
défja^'e de la peinture que nous
montre le maître : artiste don-
Memenl victorieux, bien que
rependant le meilleur de tout
ce triomphe s adresse de ])ré-
fiTcnce au slatuaii'e.
Comme fjenre, les toiles de
I al;;uière se rapprochent étroi-
Icmeiil de celles de Ilenncr :
inenie ^.iiiune de tons, même
exécution presque, plus de
puissance aussi el autant de
lALGlIKHE
ihiirme, avec i-epeiulant la
remarquable virliiosilé du
maître alsacien en moins.
Il semble que le peintre
déploie des qualités adverses
lie celles du sculpteur; il est
impressionniste, tachiste, il
manie violemment la pâte
comme s'il s'ajjissail de ijlaisc,
leii;nanl parfois d"ignorer les
principes les pi us élémentaires
de lart de peindre.
L orif,'inalité que Falguière
déploie dans ses tableaux,
risquée souvent, n'a pas
d'autre importance que celle
d une ag^acerie faite à une
musc moins favorable ; c'est
dcri-ière son excellente sta-
tuaire que l'artiste se retran-
chera pour délier la critique.
Parmi les toiles les mieux
venues, citons les Lulleurs
(^deuxième médaille au Salon
de 1875i, scène mouvementée
(|ui se passe dans un cirque
moderne : nus, vigoureux,
solidement peints, que con-
templent les sculpteurs Dela-
planclie, Aube, entre autres,
(|ue nous reconnaissons assis
sur les gradins.
\'oici un tableau que ne
ilésavouerait aucun de nos
maîtres peintres actuels, nous
adresserons la même louange
à Eveulàil et poignard, dont
le caractère double, parfaite-
ment rendu, répond bien
exactement à l'antithèse du
titre.
l'uis c'est Caïn el Ahel, la
l)écoll;ilion de saint Jean-
liaptisle, très discutée, Aha-
lage de taureau . et tant
d autres dont 1 énuniération
nous échappe.
Revenons maintenant à
Falguière sculpteur, dont
l'ccuvre nous passionne da-
\ antasre.
LA R O C H E .1 A g r E L E I N
KAl.C.riKHlC
k .•>T>--':.V.'.A".: ri-li I , - ji X. -^Liii,.
i.^^-fcVfc*vV Jf.--»a^ ■-/■
T II K L'A.MfllAI, inll;nET A A B B E V I LL E
Nous (levons encore ;i 1 :iilisle un
Sailli \incenl de Paul el un Cardinal
de linnncchose, lieux '• morceaux » dune
précieuse beaulé, et les monuments tle
Gambella, à Cahors, de Lanuirliiie et
de La Ftochejaquelein .
(k'tio dernière leuvre retient plus
lon^'uement notre attention personnelle,
elle respire un charme particulier; une
vérité d'expression, une incarnation
juste nous frappent dans cette face
comme illuminée, dont on lit l'âme à
travers les yeux; c'est de l'art qui fait
penser.
\'oulez-vous des bustes, voyez com-
bien celui du peintre Carolus Diiraii
est vivant, el cette émouvante repro-
duction des traits de 3/°"' Daumesiiil.
a côté du rire épanoui de Cor/tieliii
cadel !
\ oici Ediiuurd l'uilleron . voici
M'^" AhJjàma. M'"" Léoiiidc Lehlaiic, et
plus loin, une remarquable ébauche,
plus qu'ébauche même d'après X'ictni-
Hugo, que le maître de céans nous dit
avoir exécutée en un après-midi 1
Par .sa fantaisie plus grande et son
peste plus large, la sculpture décorative
(levait retenir de préférence les goùl>
de l'artiste.
Falguièi'e, qui nous apparaît très
inspiré de Michel-Ange, conçoit un peu
à la façon de ce génie : c'est le même
sentiment de la forme, la même ampleur
d'idée.
Certes, le chef-d'œuvre réside partout,
jusque dans les moindres choses; mais
ne semble-t-il pas que l'expression d'un
art doive se manifester en des propor-
tions vastes, en rapport avec l'imagina-
tion dont les ailes sont dune eii\ergure
illimitée I
De même (|ue les fronts étroits para-
lysent le cerveau, la pensée vole plus à
l'aise dans l'espace...
Nous devons à l'artiste dans ce genre
de fort belles productions, dont malheu-
reusement le souvenir seul n<ius reste,
étant donnés les négligences ou les dé-
dains coupables qui retardèrent l'exécu-
tion délinitive de certains groupes exé-
cutés sommairement, olfrant peu de
résistance aux intenq)éries.
I De ce nombre, entre autres, est l'.l.ï/c,
une composition saisissante qui s'écroula
récemmeiil dans le b:issin du Troca-
déro.
^'ous souvient-il également de ce
gigantesipie quadrige, dont la ville de
Paris eut un instant l'heureuse idée de
couronner l'.Arc de rriiimjilie des
Chanq)S-l'"lysées'.'
De loin rcs(|uisse, à l'échelle du monu-
ment sur l(Mpiel elle avait été provi-
soirement placée, satisfaisait l'u'il en
tous points, l'ieuvre paraissait terminée
alors que, seule, l'ingéniosité des char-
pentes, un mélange habile de glaise cl
KALGLIKIil';
(le toile rendaient l'illusion possible. Rien
(le plus beau mi'me à voir de près (jue
cette niasse, coTiiposéc de matériaux les
[jlus disparates, arrivant à l'émotion
quand même, inalf^ré sa grossière struc-
ture.
Car Falfifuière excelle dans cet art
d'exprimer un <c tout » par un rien ; c'est
un metteur en scène de premier ordre.
Parmi les grandes « choses " du maî-
tre, citons encore la Jeanne d'Arc et
l'Amiral Coiirhel, deux productions
ol'licielles dont nous louerons seulement
la suflisante beauté qui satislit au co-
mité-jury chargé d'éliminer les esquisses
préalables.
Tandis que nous prenons ces notes,
nous observons du coin de l'œil, avec
TARCIXrS. MAKTTR
plus encore peut-être qu un parfait
exécutant.
Et. puisque nous parlons d'(euvres
éphémères, n'oublions pas de mention-
ner l'esquisse vibrante que le maître
exécuta rapidement pour une t'éte apo-
théolique, en l'honneur deGounod, peu
de temps après la mort de l'illustre
compositeur.
\'oici maintenant, à Rouen, la Fon-
taine monumentale de Sainte-Marie, et
à Toulouse, une Sainte Germaine, que
les partisans de la Commune déboulon-
nèrent. Nous verrons aussi le Poète
Goudouh, agréablement représenté dans
son attitude rêveuse, contemplant la
Garonne qui coule à ses pieds.
un réel intérêt, 1 étonnante mimique du
célèbre artiste qui maintenant cause
avec l'un de ses élèves.
\h ! ces mouvements de doigts qui
dessinent la pensée, celte élocution ra-
pide inachevée, que complète le geste,
cette parole voilée, difTuse, plus élo-
quente avec ses réticences, tout ce mas-
que qui bouge, ces froncements de sour-
cils, cet emportement subit et ce silence
soudain, tandis que r(ruvre se fait !
.\ notre droite, une esquisse de belle
venue attire notre regard, c'est la Cène^
une peinture cette fois, d'une allure
curieuse avec ses airs de tableau ancien,^
elle est du maître qui approuve vague-
ment notre admiration.
1-Ai.r. iiKHi;
l)niis un fdiii <le r;ilclicr. un peu
niasqui-i'. nous recnniiaissons une autre
Idilo, la Femme au paon, à laquelle nous
voiles. Son expression esl vivante pour
cette raison (le vérité, palpitante aussi
On
VVW |)i
ne \nuliin>. pas siuii-ire : puis ce sont des
inoiilaf;es iii\er> cl une I);iiisciisc énij;-
nialique.
Mais c'est ilaii> le un de l'',il^nicrc
que nous éprouvons le meilleur de notre
satislaclion d'art.
I.e nu de Fal^'uicre est très particulier,
il exprime une tendance spéciale vers
un idéal curieux, il senilile dépourvu de
chasteté parce (|n il lend a la réalité sans
lire au sujet de celte
statuaire " nature ■•
qu'elle était vul-
•,'aire, cela sans
doute à cause du
caractère auda-
cieux de cet art
ipii taille dans le
\ir et veut faire
vrai, l.is de cette
créai ion héale.
systématique, sans
souffle, à laquelle
iiisipialors nous
étions habitués.
11 fut de tout
temps un <• nu »
académique, c'est-
à-dire une manière
de nu catégorique,
lin adopta tout uii
système de canons
pour rendre un
idéal mathémati-
(jue, convention-
nel.
Le f,'énie des
l'iiidias, des Mi-
chel-.Anj;e, des
(larpeaux , des
IJude, avait déjà
secoué ce joug pué-
ril ; mais un csjirit
classique semble
(le tout temps gui-
ilei- le goût en
dehors de la vérité,
pudibonderie peut-
être, enlélement
dans tous les cas que cette \(ilonlé
d'ach.iinemeiit vers un idéal au delà de
la naliiie. Comme si cela était possible !
l'aiguière, pour ces raisons de parfaite
indé|)en<lance, est un grand novateur,
le créateur d'une esthétique pro])re, mal-
gré cl à cause de cette sincérité que lui
reprochent ses adversaires, ^'oye/. les
Diane que nous montre l'artiste avec
une insistance qui n"a d'égale que sa
KAL(;rii;i!H
conviction et son amour pour cette
divine personnification, admirez ces dé-
lic;iles (îj^ures de femmes, ne snnt-elles
pas réellement dignes de l'antiquité par
hi forme impeccable, le mouvement et
l'exécution rigoureuse !
Elles sont en chair, ces Diane ; on se[)t
linltre leur cœur, voilà le parfait triom-
phe de Falguière,
cette idéalisation
personnelle de la
femme qu'il copie
lidèlement sans
qu il lise toutefois
retrancher à sa
grâce native, en
sacrifiant à de vai-
nes théories.
Ce corps est vul-
gaire? — t^ue non
pas,cettetète peut-
être ne répond pas
à votre rêve, elle
n'est pas mièvre:
certes, elle manque
de joliesse, mais
elle est belle, vous
sentez peut-être
mal le caractère de
sa physionomie;
n'êtes -vous pas,
d autre part, ravi
de ce mouvement,
de cet ensemble,
de cette envolée
enlin I
Cela vil en de-
hors du " conve-
nu ■■, il est vrai,
et Ton comprend
que 1 idéal de lar-
t i s l e seulement
doit être atteint
lorsqu'il sent ses
doigts tout à coup
réchaufTés sous la
glaise par cette
chair qu'il l'ait pal-
piter, à qui petit à petit il communique
une vie, une âme.
Notez bien ceci que le maître n'inti-
tule pas ses femmes : \'énus, il se soucie
sans doute fort peu d'arriver à la forme
d'un rêve banal qui veut personnilier
l'idéal féminin: non, ses créatures sont
tout simplement la co|)ie délicate de
modèles choisis dont il a cherché à ren-
dre naliu-ellement le charme et res])ril
spéciaux. ( n mouvement de toi-se. un
i; I > T E DE
D A C M E s X I I.
arc, voici une Diane, de même que ces
deux femmes qui se battent seront des
liacchantes grâce au thyrse qui gît à
!•• A L < ; u I !■: H !•:
leurs pieds. C'est la Femme au paon,
Eve, Ophélie, autant de titres qui nous
importent peu, jiarce qu'ils sont peu ca-
ractéristiques etqu ils nous disent seule-
ment les louanf^es du nu.
Le corset de nos jours a (Immui' :iu
torse de la femme une forme nouvelle,
il allongea la taille qu'il comprima légè-
rement à sa base jusques aux hanches,
il a modifié en un mot la rectitude an-
tique ; fallait-il donc ne tenir aucun
■compte de celte curieuse transformation
<le l'être qui, au sur[)lus, n'a rien decom-
mun avec la déformjition ?
La grâce de la ^"énus de Milo, déjà si
loin de celle delà \'énus de Médicis, dans
son développement libre, sans l'empreinte
■du moindre vêtement qui eût façonné son
■corps, exprimeunebeauté dilTérente, mais
non pas supérieure à celle que nous admi-
rons de nos jours à cause des dra[)eries
seules qui la vêtaient. Quelle chose cu-
x'ieuse que ce nu subissant la mode, mal-
gré cependant son invariable structurel
Falguière puise son ins])iration dans
la nature elle-même, il sait choisir le
mouvement d'un corps et sa ligne ; son
■oeuvre est bien reconnaissablc à cet
esprit du geste, à cette notation line et
sensible qui frappe tout d'abord.
Un joli K type ■> rencontré dans la rue,
■et l'artiste conçoit aussitôt une .lunon,
un A|)ollon; il ])réfère le <> caractère » à
la distinction, l'allure et ras[)ect feront
penser au delà du modèle: on ne saurait
borner son idéal à la contemplation de
ce que l'on voit.
Falguière nous conte lannisante dé-
<'eption (|u'il éprouva un j<un- à ]>ro|)os
d'une .lunon (piil désirait modeler:
<( J'étais il y a ijuelques mois, en pro-
vince, chez un photographe de mes amis,
lorsque j'avisai [lar hasard, parmi les
clichés entassés çà et là dans l'atelier,
une grande photographie de femme,
•s'arrêlant au buste, dont l'aspect su-
perbe me .saisit d'admiration. (^)uelle
Junon remarquable on ferait d'après
•cette étonnante ligure, ces yeux per-
çants, celle bouche, ce ne/.! Mon Dieu I
■que tout cela est beau !
<' Mon ami aussitôt me déclara que
ma Junon n'était qu'une vulgaire femme
de chambre qui se montrerait, sans
doute, très flattée de mes louanges; au
surplus, il se chargeait de la décider à me
donner quel(|ues séances. Les négocia-
tions, en elfet, aboutirent bientôt et un
premier rendez-vous fut pris. 11 y avait
bien deux heures que j'attendais mon
modèle, lorsqu'un peu désappointé j'ex-
primai à mon ami tous mes regrets de
celle attente vaine: celui-ci me montra
alors d'un geste triomphant une petite
femme, haute comme ça, maigre... c é-
lail ma Junon I Nous voyez, conclut
l'artiste, jusqu'à quel point on peut s'il-
lusionner et être trahi par les propor-
tions généralement trompeuses que
donne la photographie ! »
Dans ses statues Falguière a évité
avec soin de revêtir ses personnages du
pantalon et de la redingote modernes:
il vise de préférence au costume, à la
draperie; il cherche toujours à atteindre
le pittoresque, fuyant le ridicule de
1 accoutrement actuel qui date si vite.
Il est fort curieux, du reste, de con-
stater l'infériorité des sculpteurs lors-
qu'ils ont à représenter un personnage
habillé à la mode de nos jours ; il leur
est inipossii)le d'exprimer naïvement
ces vêtements sans que le nu ne perce
au travers. Dans le dos. sous la redin-
gote, nous verrons saillir les omoplates,
nous lirons très indiqués les deltoïdes,
les biceps et toute l'anatomie des bras
à travers les manches, de même que
nous apercevrons les rotules et pourrons
suivre le fémur sur tout son passage
jusqu'à la bi>tline malgré le pantalon.
Il semble que ces personnages sortent
de l'eau, tant le costume adhère à leur
corps; nous ne savons pas une statue
dans ce genre qui échappe à ce ridi-
cule.
A notre époque, 1rs sculpteurs se ser-
vent beaucoup tlo UKUilages pris sur
nature. I''alguière préconise ce moyen
seulement |)(iur gagner du temps et par
raison d'économie, car la moindre
main, lo plus petit d(''lail un |)eu méticu-
lAI.C.riKUK
leux, sans cet avan-
tag-e, s'il le fallait
exécuterd'après mo-
dèle, arriverait faci-
lement à coûter
tjuelques centaines
de francs.
L'artiste nous dit
combien sont peu
fondées les critiques
de quelques-uns qui
prétendent que cer-
taines statues ont
été complètement
moulées sur nature.
Il suftit, au reste.
di comparer le mo-
dèle avec
lemoulajje,
les chairs
sont écra-
sées par il'
plâtre, seu- '
les les ai-t
des
LE POÈTE
propor-
tions, les
attaches peuvent être d'un renseigne-
ment utile.
Il faut donc que cet ensemble de mor-
ceaux obtenus par le moulage soient
entièrement remaniés par l'artiste; ainsi
tombe d'elle-même l'inanité de cer-
taines crovances qui voudraient voir
une grande fraude là où il n'y a réelle-
ment qu un intérêt d éco-
nomie.
Parmi r(euvre sculpté
du maître nous remar-
quons peu de nudités
masculines, à part le
Poète que nous vîmes au
Salon dernier emporté
par un cheval superbe,
ni Apollon, ni Pégase,
qu'ils hésitent cependant
à personnifier...
.\u Salon de 18'J8, l'ar-
tiste nousa donné
un beau monu-
ment duCarf/f'/ia/
Lnvigerie. Il y a
peu de temps, il
nous montrait
du doigt une es-
c|uisse peinte
d'un effet agréa-
ble, sobre de ton
et d'un heureux
arrangement :
<■ Mon plafond
pour 1 hôtel de
ville deToulouse,dixmètres I » Cette ma-
gistrale composition est à l'heure actuelle
en place dans le pays du maître où elle
figure dans la salle des Illustres. L'ar-
tiste la peignit en... huit jours! paraît-il.
On demeure saisi devant cette pro-
duction si variée, si abondante, origi-
nale certes, mais sans extravagance,
FAl-ClIKinC
iirlislique toujours, malgré tout, et d'un
enseigtiement réel dans ses erreurs. Par
ces questions de compréhension spéciale
de volonté dart, Falguière a tracé une
voie originale ; il a fait école.
Il ne nous apparaît pas que, étant don-
nées les qualités innées, la faculté pres-
que inconsciente de production et de
conception qu'il jjossède, l'artiste réalise
le type du parlait professeur. (>ertes,
il pourra communiquer sa fougue à des
cerveaux enclins, les diriger; mais ne
semble-t-il pas que tout entrain initia-
teur doive échouer en présence du froid
enseignement des débuts! Inaptitude et
désintéressement siu'tout.
Falguière, en clfct, n'a pas produit
d artistes médiocres; ceux-là, il les laissa
s'acheminer vers le u mauvais »; le pro-
fesseur triomphe seulement dans l'apo-
théose de ses élèves, il ne donne pas le
talent, mais il sait le cultiver. A l'Ecole
des beaux-arts, où l'atelier du maître
est très en faveur et souvent fort à
l'honneur, on ne nous dit pas que ce
résultat était acquis chez les élèves par
I assiduité du professeur, mais Ijien
par l'intelligence de ses corrections.
Décoré de la Légion d'honneur en
1870, l'artiste fut promu oflicieren IS'.'i,
il est actuellement commandein- de
l'ordre.
Le maître a maiiitenaMl la joie de
s asseoir à llnstilut à coté de ses deux
excellents élèves Mei-cié et Marquesie,
qui sont venus l'y rejoindre.
Au dcmetn-ant, l'homme est simple,
bourru, mais bon; il aime peu à parler
de lui. il Huit le deviner; c'est le meil-
leur crilicjue de son œuvre. Pourtiuoi
mentionner sa modestie alors?
Avez-vous une monographie qui vous
plaise de préférence à une autre? —
Non. — Une anecdote? — Laquelle? —
Un auteur, un musicien favoris ? Tous,
quand ils me plaisent... le bien est par-
tout, il importe seulement de savoir le
démêler.
Résumons-nous, Falguière est les-
clave et le miroir de son ceuvre, dont
l'essor, bien qu'inégal, restera comme
l'un des plus beaux excniMles do la sculp-
I Mi'c fiançaise.
I'. M 11 I 1! \ 1 \ i: M.
I, K TK f 11 M 1' H K PK I, .V II ft 1' t' I) I. I y V E
\- VF. DE n A K O r PRISE DU JARDIN PUBLIC
B A K O U
Comme je demandais à \'assili Ivano-
\itch de me donner une synthèse de
Bakou, il m'entraîna au tiiéàtre. La salle,
carrée, avec des rangées de chaises et
de banquettes, était barrée tout au fond
dune grande loge tendue d'étoffes. Ca-
chée à demi dans l'ombre, une tête se
devinait, couverte d'une calotte, la barbe
noire et courte, le nez sémite, les yeux
noirs :
— Le roi des pétroles I me dit ^ assili
Ivanovitch. \'oulez-vous son histoire?
J'acquiesçai. A l'entr'acte, nous mon-
tâmes au couloir des loges. La tête, sur-
montant cette fois un corps maigre
couvert de la longue lévite persane,
s'appuyait à la muraille, impassible,
trouant le public des vrilles noires qu'é-
taient ses yeux. On passait, repassait,
l'échiné fatalement courbée, les regards
IX. — 14.
en dessous fatalement attirés par la divi-
nité. .\ quelques pas nous nous arrê-
tâmes et \ assili Ivanovitch commença :
— 11 était une fois — car c'est un conte
de fées que je vais vous raconter —
un maçon tartare nommé X... Il vivait
misérablement. Un autre Tartare lui fit
élever une maison, ne put le payer et lui
donna en guise de salaire quelques ar-
pents de terre où rien ne poussait. Dans
le voisinage, des Européens faisaient de
grands trous d'où sortait une matière
brune, graisseuse, du naphte, qui se
vendait fort cher. Procédant par imita-
tion, X... fit des trous. La matière
brune, graisseuse, jaillit en filet d'abord,
puis en fontaine, puis en fleuve. Pen-
dant des mois, des millions de kilo-
grammes sortirent chaque jour du sol.
Pendant des mois, des centaines de
mille francs chaque jour, furent déposés
à la banque. X..., misérable la veille,
était le lendemain archimillionnaire,
sacré roi du pétrole : saluez !
l.a tête nous reg^ardail de ses deux
vrilles noires, comprenant qu'on parlait
d'elle, comme étonnée qu'on osât la
fixer. Elle se détourna. Le corps mai^'re
dans la longue lévite persane déambula
quelques instants dans les couloirs, s'im-
bil)a de l'atmosphère d'adulation, d'en-
vie qui s'exhalait du public, rentra dans
la loge dont il ferma la porte sans bruil.
— Nous redescendîmes. Accoudé à la
balustrade de l'orchestre, je lorgnais la
salle.
— Regardez là, à gauche, ce Persan,
me dit \'assili Ivanovitch.
— Oui, eh bien?
— .'Vncien portefaix, aujourd hui riclic
à millions; les naphtes 1 Cet autre, un
peu plus loin, ancien paysan, million-
naire; les naphtes 1 Ce troisième, ancien
chamelier, idem, les naphtes 1 A'ous
vouliez la synthèse de Bakou, termina
^ assili Ivanovitch, la voici 1
l'U il me montra, en riani, dans le
théâtre éclairé à l'électricité une lampe
de secours qui bridait à pétrole.
Le pélrole-roi, le pétrole-dieu, le pé-
trole veau d'or encensé, adoré, coulant en
ruisseau.x d'or, jaillissant en fontaines
d'or, inondant tout de flots d'or! Des
caisses d'or débarquées des navires, pour
payer le pétrole or I Des terrains d'or
— obole la veille — le lendemain tonne
d'or I Des familles, dans des huttes,
forant le sol, attendant le geyser de boue
brune et d'orl Le geyser, souvent, rêve 1
peu importe, un autre trou, plus loin,
sera d'orl Des générations naissent,
aiment, crèvent de ce rêve d'or, Nitchvo:
ça ne fait rien I t)r pour les autres, pour-
quoi pas or pour nous I 1 1
Mais c|uelle sinistre naturel In sol
volcani([ue découpé, lorlillé. déchiqueté
en cônes, en angles, en ogives, en scies.
Pas un arbre, pas un brin d'herbe : la
désohitloii (le la désolation prédile par
le prophète Isaïe I (Juand, au sortir
d'Klisabellipol, laissant derrière les hauts
sommets du (>aucase, vous attaquez
cette sinistre plaine de liakou, c'est
comme un bain d'hori-eur dans lequel
vous entrez lentement. .\ux époques
chaotiques, la Terre, sans doute, c'clail
ça. \'o!cans de boue éteints, lacs de
boue desséchés, blocs erratiques de laves
découpées en monstrueuses gargouilles,
en épouvantables cariatides. Au clair de
lune, cela vit, hurle, vous agrippe, vous
dévore. Jus(|u'au nom qui est sinistre :
Apclicron, Achéron. l'ne couleur jau-
nâtre sur le tout, manteau d'or qui a
trop roulé, d'or sali. Des flaques d'eau,
des lacs boueux, irisés, diaprés de
naphtes, ruisselant de prismes. Des mon-
tagnes entières qui, aux nuits dorage,
se drapent de flammes, bavent des flam-
mes. Des flots qui deviennent des
flammes, si l'on y jette une étoupe. Des
barques f|ui errent sur ces flols de flam-
mes, barques de A'irgile e( du Dante,
dans un cercle oublié de l'Knferl
C'est pourtant dans ce cercle de l'En-
fer que des milliers d'aventuriers se
sont abattus des (|uatre coins du monde.
.Vméricains craignant une concurrence
à leur Standard, .Anglais pieuvres prati-
ques étendant partout leurs tentacules,
.Allemands maîtres des banques et du
haut commerce. Russes carrés, vigou-
reux, généralement ingénieurs. Grecs à
1 échine souple vivant de courtages,
.Vrméniens plus souples encore, plus
déliés — tous se ruent à l'àpre curée
d'une bêle fauve : le naphle. Qui l'ap-
prochera, la saisira dans des bras suffi-
samment musclés pour la retenir, qui
la tuera eMlin,la bêle, celui-là se réveil-
lera roi 1 Mais quelle terrible, ([uelle
décevante chasse. La bêle fuil, se cache,
se montre, disparaît, réparait. \'oms la
tenez... là... ça y est... eiilin '.... Tirez...
luez-la I l'"lle a (lêjii disparu... t-achée
sous terre... où? l't les puits se succè-
dent pour foirer la bêle au gite. Pro-
fonds, toujours plus ])rol'onds. lels qu ils
troueraient la terre s'ils le pouvaient.
Rien ! Les millions s'engloutissent, les
existences s'usent, les cerveaux éclatent,
rien, toujours rien 1 Puis, un beau jour,
un grondement sourd du sol, ce gronde-
ment devient éclat, puis tonnerre 1 Un
Ilot jaillit, immense, inépuisable I La
bête est blessée 1 Son sang coule : il monte
jusqu'aux nuages, retombe en fleuve, en
lac, en nierl J'en sais qui subitement
devinrent fous et, sous l'averse. ou\ri-
n'eutendez parler que de millions, dans
la rue, au club, au théâtre, dans les
hôtels. Des courtiers vous prennent des
ordres de millions de ponds 'le poud
vaut 1() kilogrammes connne à la Bourse
I .'jOd l'rancs de rente. Tel |)uils donne
par mois 5 millions <lc pouds. tel autre
1.") millions de pouds, telle fontaine
100 millions de pouds. (ne société
VUE DU P 1 1 Tl T
rent la bouche pour manger un peu de
celte manne qui leur tombait du ciel :
le naphte, le naphte-or 1
Des chill'res ? mais est-il possible d'en
donner? Si jamais vous avez approché
à Monaco une table de jeu, sans doute
avez-vous été en proie à ce phénomène
qu'on appelle la dépréciation de l'ar-
gent. Un louis est un louis sous le pé-
ristyle; autour d'une table de roulette,
c'est rien, moins que rien I A Bakou,
phénomène identique ; nième cause ,
même ellet ; la table de jeu seule est
changée : au lieu de drap vert, c'est une
immensité de la\es et de boues I Vous
achète .") millions de roubles 10 hectares
de terre, y trouve une fontaine, revend
ces terrains, un mois après, 12 millions
de roubles à une autre société qui re-
trouve une fontaine et revend, elle
aussi, ses terrains à une troisième so-
ciété Ifi millions de roubles I En mon-
naie française, c'est la proportion de
13 500 000 à 32 400000 à 43 200 000,
en six semaines de temps. C'est fou,
c'est insensé, mais c'est cela !
Qu'on s'étonne maintenant si, du sim-
ple village qu'il était jadis, Bakou est
devenu une capitale, le San-Francisco
de l'.Asie, que de dix mille habitants il
ail, en vingt ans, bondi à cent soixante
mille. Les maisons poussent du sol, et
malgré tout la place manque : les loyers
sont formidables. Des industries niulti-
■E I> K NAl'lITr. U(lTil>
j)les, coroibiiri's tics luiplilo, se créent
partout : raflinerics de pétroles, d'es-
sences, dhniles à graisser, fabriques de
bidons, de clous, scieries 1 Des navires
sont achetés chaque jour en .Angleterre,
en .Ulemagne, qui descendent le \'olga
à la fonte des neiges et vicniicnl charger
les naphtes 1 Des millions de kilogram-
mes de fonte sont utilisés annuellement
l)our les {'onduites (|ui amènent les
naphtes des puits aii\ usines! Des Iraiiis
entiers passent d'heure en heure chargés
de naphtes. Le Caucase en vit, Tidis
en vit, Hatoum — le port d'exportation
sur la mer Noire — en vit, tout en vil,
de l'ai-chimillionnaire au
dernier des moujiks :
supi)rime/ le naphte, et
sui)itement tout meurt!
Oh ! oui, c'est le naphle-
roi. le naphte-dicu, le
naphte dispensateur de
h.ut !
Kt plus on saigne la
héte, plus elle a de sang!
Son cœur bat sous la mer
<!aspienne; une artère
>'élend jusqu'à I^enkoran
il la frontière de Perse ;
une autre jusqu'à Ivrasno-
vndsk, Ouzoun-.\da, en
Transcaspie ! Ivt plus le
sang coule, plus le prix
(le ce sang s'élève ! .Au
ilébut le poud IC» kilo-
urammesi valait i ko-
pecks i'1'2 centimes, le
\ oilà à !S kopecks 1 l'I
aujourd'hui "J,") cen-
times . Les producteurs
gagnaient des centaines
lie mille francs à 1 ko-
pecks, (|ue gagnent-ils
aujourdhui? Des millions
par tli/.aines! lùieore une
(ai. c'esl fou, c'est insensé,
iiinis c'est cela !
Sabounlehi ! IJalak-
hani ! Hibiébate ! trois
villages où pousse la
moisson d'or ! Des mil-
- .Nobel, Holhschihl,
'l'agueicll', .MantaschclV et combien d'au-
tres encore — vomissant le sang noir
de la bête; des milliers de cuvettes
recevant le sang de la bêle, des milliers
de tuyaux drainant le sang de la bête,
partout des halètements de pompes, îles
coups sourds de masses enfonçant les
trépans, des giclements, des ruisselle-
ments, dans les milliers de pyramides
tronquées couvrani le sol; splendide et
iiers de tn
F O s T A I N E DE N A P H T E EX F E l'
horrible forèl ! — Et une exploilalion
d'une facilité ridicule. Un trou. Le trou
vaut, selon la profondeur, de 100 000 à
200000 francs. Une fois fini, son entre-
tien coûte une trentaine de francs par
jour. Le tout est de savoir sil y a ou
s'il n'y a pas de naphte. Pile ou face !
Mais le ver est dans l'arbre : le ver-
spéculcition cpii troue, mange, dévore et
qui, de ce qui pourrait être un tronc
splendide, fera bientôt une souche des-
séchée où seules quelques branches fleu-
riront. Déjà, il y a quelques années,
l'arbre fui rasé jusqu'à la racine, le poud
de napiite tomba à un quart de kopeck,
de nombreuses usines suspendirent leurs
travaux et leurs payements. Sans les
Rothschild qui surent avancer, et à pro-
pos, des capitaux énormes aux i)élroliers
gênés, c'était un krach elTroyahle, le
krach de naphte comme il y eut le krach
de l'or, le krach du cuivre. « Dans dix
ans, me disait une personnalité de Ha-
kou, le plus pauvre de liakou sera mil-
lionnaire. » Que Dieu l'entende et ne
change pas le million en lit d'hôpital.
Pour moi, j'en ai peur et peur doivent
avoir ceux qui ne savent pas se retirer
à temps. Il est inadmissible que ce qui
vaut intrinsèquement cent sous soit coté
cent francs, inadmissible, parce que le
voisin a gagné le gros lot, de se figurer
(|ue tous le gagneront. Au bout du fossé
la culbute 1
.M'élendre longuement sur l'historique
et la descri])tion de Bakou, à quoi bon?
\'ille persane coii(|uise par les Russes,
Rakou s'étend sur un hémicycle de col-
lines dénudées descendant insensible-
ment jusqu'à la mer. Son golfe dessine
une merveilleuse faucille dont les extré-
mités sont la presqu île d'.Apchéron et
le cap Chikow. Rien n'y est intéressant
que la vieille ville dont nous parlerons
plus longuement tout à l'heure, et, avec
ses rues quelconques bordées de maisons
{pielconques, Bakou est une ville de
Russie quelconque. La ville noii-e, la
ville blanche — faubourgs de Bakou, à
proprôment jiarler — sont deux immenses
et ignobles usines où se préparent les
naphles. Elles sont alternativement mer
de boue ou mer de poussière. Des vents
terribles les ravagent. Elles ignorent le
ciel bleu, la splendeur du soleil, et
l'obscure clarlé qui tombe des étoiles.
Un voile é|)ais de fumée grasse les re-
couvre éternellement. .Nul ne s'en plaint.
I.e ciel bleu, le soleil, les étoiles ne se
Irouvenl |)as dessus, mais (Icssiiiis .'
I.e naphtc-roi.
autels : l'.Alech-Gah, le temple du Feu
éternel, dans un village nommé Soura-
kani. L'ne légende persane fit naître
Promélhée à Sourakani. Pourquoi non?
ne mourut-il pas sur l'Elbrouz. Depuis
quand ce temple? Qui le sait? Des
inscriptions hindoues en ornent la
façade. De tout temps, sans doute, il
exista. Dans le pays on conserve la
mémoire d'hommes à la figure spéciale,
aux vêtements spéciaux, qui venaient
« d'au delà les mers, d'au delà les
monts ». Ils conduisaient avec eux des
troupeaux de vaches et priaient. Des
Parsis, adorateurs du feu, sans doute.
En 1871, on en \it encore. Subitement,
ils disparurent.
On arrive à ce temple par quinze
versles de campagne désolée. La voiture
qui nous conduisait versa. Notre chute,
heureusement, comme celle du soimet
d'Oronle, dans le Misanthrope, fut jolie,
amoureuse, admirable. Nous roulâmes
sur du sable fin el en fûmes quittes pour
un éclat de rire. Comme la route conti-
nuait, semée de tout |)elils précipices
el de toutes petites llaques d'eau, nous
jugeâmes |)rudent de la faire à pied. Le
Tartare que nous avions pour cocher
s'amusa d'abord, puis s'indigna. Jamais
nous ne pûmes faire entrer dans cette
cervelle que cela pouvait avoir de l'im-
portance : de verser.
— Cela arrive à chaque inslant, répé-
tait-il, on verse, on se relève, on arrive
toul de même.
Nous préférâmes anixcr à |)ied tjue
pas du toul.
Le temiile du Feu se trouve enclavé
dans les bàlimenls d'une grande usine.
Il se com|)ose d'une sorte tl'arc de
Irionqihe entouré d'un quadrilatère de
cellules où jadis habilaienl les adora-
teurs (In feu. Il tombe en ruines el n'a
|)as même la société il'nn concierge. .\u
milieu de l'arc de triomphe se trouve un
puits. Dans ce |)uits un jet de gaz qui
Ihnnbe. Les mauvaises langues — ce
soni ici les lùiropéens — disent que le
ga/ existe bien, mais amené par un
luyau cl ([u'encore faul-il y mettre le
feu, si l'on veut que feu il v :iit. Diles
cela aux bous indif;èues. ils vnus riront
au nez ou s'indigneront. Ce qu'il y a de
certain, c'est que d'un puits profond de
dix mètres, un liravc Tartare lit jaillir
(levant nous une gerbe de llanimes en
passant sur la paroi une allumette
onllanimée. Ce qu'il y a de plus certain
encore, c est que l'usine qui enclave le
versés, nous nous dirigeons vers la gare,
une jietite gare joujou dont la seule rai-
son d'être est de desservir l'usine. I.e
chef de gare, fort aimable, nous propose,
faute de train, de nous installer sur un
convoi de pétrole. Pendant la manceuvre
de la locomotive, nous faisons les cent
pas sur le quai, lu des ])lus jolis types
(le canaille qui se puisse r(''ver nous
PUIT.-? DE PÉTR(3LE
temple se sert de ces gaz comme com-
bustible, les dirige dans des tuyaux où
bon lui semble, les transforme en autant
de chalumeaux.
— Beau pavs pour les marchands de
marnins — observe un jovial compa-
gnon de route — en nous faisant remar-
quer toute une tribu de Tartares se
chauiïanl, faisant leur cuisine, séchant
leur linge à la flamme s'exhalant d'un
puisard en plein champ.
Nous souciant fort peu de conlier à
nouveau nos précieuses personnes au
« phaétonne » qui nous avait amenés et
accoste et nous propose d'entrer chez
lui boire du vin, du Champagne, prendre
au besoin un bain. Cet individu est
.\rménien et parle anglais. En anglais, il
nous énumère les délices du paradis de
Mahomet que nous trouverons chez lui,
et Dieu sait quelles 1 Nous refusons. Il
nous lance alors un dernier argument,
irrésistible celui-là :
— Le grand Napoléon est venu chez
lui, il y a dix ans.
— Comment, Napoléon ?
— Parfaitement, Napoléon, c'est un
Polonais.
— Napoléon, Polonais?
— Oui. Polonais I
Oh! inutilité de la ffloire I être le
vain(|iicni-(l Austcrlilz, d'Iéna. fie l'Vied-
land et finir Polonais ! La chose demande
explication. Nous l'avons enfin. Le
.Napoléon Polonais, le grand Napoléon,
était notre confrère Nai)oléon Ney, venu
au Caucase il y a quelques années, l'n
éclat de rire formidable nous échappa,
dont la sympathique canaille nous de-
manda la i-aison. Nous la lui doiuiàmes.
Il ne la crut ])as. .Mlez à Sourakani, et
dans tout le ]>ays on vous soutiendra
que Icffrand Napoléon, le seul, l'unique,
est venu à Bakou il y a dix ans. Ce n'est
plus de la léj,'ende, c'est de l'histoire.
Retour en chemin de fer sur l'étroite
plate-forme d'une citerne de pétrole.
Nous croisons notre <■ jihaétonne » et
son cocher fartarc 'rinis deux s'en
retournent cahin-caha. Les cinq roubles
du prix de la course arriveront bien
ébréchés à Bakou, si même ils y arri-
vent. Il est sur la route, à toutes les
mares, trop de femmes en babouches
mordorées, en caleçons verts, drapées
d un voile blanc, qui lavent leur linge et
sourient.
Les habitants de Bakou, appartenant
a la bonne société, vivent à coup sur des
naplites et des industries qui s'y ratta-
chent, mais beaucon]i plus encore du
mirage causé par les naphtes. Un, de-ci,
de-là, gagne le gros lot : tous sont
convaincus qu'à leur tour ils le gagne-
ront. Ils méprisent, en conséquence, le
commerce qu'ils laissent aux gens de
peu. Pour tout potage, ils n'ont souvent
(pi une redingote râpée et quelques
ko|)ecks. Parlez-leur, c'est une danse de
millions, de milliards, de trilliards ! Il
n'v a qu'à faire des trous dans le sol ou
dans... la lune.
— ... Pourriez-vous nie prêter cinq
riiiihles jns((n'à demain? concluent-ils
\'ous ne les revoyez jamais — je parle
des cinq roubles.
Le par\enu fleurit à Bakou, surtout
parmi les fils. 11 est là toute une collection
de i> |)clits sucriers ", diuit les frasques
alimentent la chronique. Leur grand
plaisir est de se griser et de casser tout
dans les restaurants où ils se grisent.
Papa millionnaire paye à moins que,
plus nar|)agon (|u'IIarpagon, il ne laisse
expédier en Sibérie un fils qui, pour
solder une dette de jeu, aura volé. Il a
fallu défendre le baccai-a au club de
Bakou, la partie prenait des proportions
trop inquiétantes. Maintenant l'on joue
au rindi et à la prcfcrencc. Les grecs
qui habitent Bakou en sont dans la
désolation. Comme il est naturel que les
honmies ne manquent jamais de dis-
tractions, on donne des bals au club.
Les femmes honnêtes v sont invitées.
C est eNliêmeniciil aniMsaiil, surtout les
redoutes masquées : on ne se coiileiite
pas d'y tourner en rond.
Est admis au club à peu près qui
veut : c'est, en principe, une question
d'honorabilité et de solvabilité; c'est, en
réalité, une question d habit. t)n y
compte des Tartares et des Persans en-
richis, qui se tiennent, ma foi, fort
bien : j allais dire... mieux. Mon éton-
ncmenl fut d'étudier leur psychologie.
Je fus présenté à 1 un d'eux, ^ ..., gran-
dissime richard. Les débuts de la con-
versation furent assez froids. Evidem-
ment les points de contact manquaient
entre le Latin que j'étais et le descen-
ilant de Timour-Lenj^ qu était l'autre.
\... rej^ardait beaucoup, réfléchissait
l)eaucoup, usait et abusait des monosyl-
labes. On eut dit un interrogatoire où le
rôle du juge d'instruction m'aurait été
dévolu. Y..., à la fin, s'échaulfa — oh !
juste ce dont peut s'échauH'er un Oriental,
quelques degrés à peine au-dessus de
zéro.
On en arriva aux idées générales.
Nous débutâmes commercialement par-
lant. Y... raisonna du syndical des
pétroles, parla des dilférentes applica-
tions des naphtes : quoi d'étonnant, il
en vendait. L'économie politique entra
en scène. Y... m'étonna, il connaissait,
frayait même avec cette noble et aca-
riâtre personne. Nous parlâmes poli-
tique. Y... apprécia fort raisonnablement,
avec même une douce pointe d'ironie,
notre constitution républicaine. Il con-
naissait (r^arnot, Faure et le Panama. La
conversation continua sur la religion.
^ ... avait une largeur d'idées, une tolé-
rance toute renanesque, remarquables
chez un musulman.
— Y..., me dit I ami qui nous a\ait
présentés, ne savait, il y a cinc[ ans, ni
lire, ni écrire, ni compter. Il a voulu
savoir et a su.
Y... est marié à une Tartare, élevée à
leuropéenne, parlant plusieurs langues,
ravissante, mais qu'on ne voit que dans
l'intimité. En public, elle reste voilée.
Elle a sa loge grillée au théâtre d où elle
applaudit avec goût, au bon moment.
en personne qui a un piano chez elle et
trompe sa solitude avec les Maîtres. On
me dit qu'elle fait venir d'I'^urope tout
ce qui se publie d'intéressant, (^est peu
banal. M"'° Y... est honnête : on lui
pardonne peu cette honnêteté.
Tel autre Tartare, /..., n'a pas culture
identique. C'est un gros armateur. Il a
dix bateaux qui trans[)ortenl les naphtes
de Bakou à Astrakan. Chacun de ces
bateaux a coûté ôOOODO francs, a été
payé en trois ans et navigue depuis dix
ans. Calculez l'âge du capitaine, je veux
■r^H
_ j^:^^'j^|^K^^|
'b^r
r
. "<l:~
: T i; 1 K i'
dire la fortune du propriétaire. Z... est
resté le Tartare bonasse et sans besoin.
A peine il sait lire, à peine écrire, chil-
frer pas du tout. Pour s'en tirer, il pro-
cède de la façon suivante : il a dix sacs
I E l" X B A K (1 I
iiumrnilcs de' 1 à 10 et i-i}i'rc'spoiul;iiil
chacun à un des lialeaux numérolés,eux
aussi, de 1 à 10. Chaque sac est rempli
au renouvellement de l'année avec une
somme de dix mille roubles. Toutes les
dépenses alTércntcs au bateau portant
un numéro sont ])rises dans le sac por-
tant le numéro identique, comme aussi
toutes les recettes sont versées d ajirès
le même système. Ce tpii reste, au
('''janvier, consliluf le liénélice : il est
fabuleux.
Les Arméniens prédominent comme
dejusle à Bakou. Sont-ils sympathiques?
je n'ose le dire. .Antipathiques? encore
moins. Ils donnent l'impression de quel-
(|uc chose qui perpélucllemenl j^lisso,
d une |iiiigiiée d'eau (iiiun \i>u<lrail
retenir. Séduisants, du
ba^'ou, ce sont les Mar-
seillais asiatiques. Ils ont
parfois de l'esprit, une
teinture de tout, une
eon naissance appro-
fondie de rien. Ils ado-
rent l'anecdote, la ra-
content avec amour,
ipioique avec prolixité.
Sif^ne caractéristique :
une sainte horreur du
liavail.
.le connais peu les
femmes de ]5akou. On
les voit rarement, on un
ne désire pas les voir. Il
en est cependant d'ex-
c|uises. .le sais des An-
f,daises. des Russes et des
Polonaises qui rivalisent
de tenue, d'esprit et de
beauté. Mais, hélas I elles
s'ennuient, les pau-
vrettes 1 et, sur les bancs
de la promenade publique
de Bakou, ont je ne sais
quoi de Mi^'non rejrret-
tant sa ])atrie. Leur fré-
(pientation est d'esprit,
(k^ réserve et de bonne
tenue, mais aussi de mélancolie. Obli^'ées
de s'abstraire des continf;ences, elles en
sont réduites à vivre en elles-mêmes.
Conséquence : elles rêvent et parlent
peu. l'211es sont fjénéralement d'admira-
bles mères et lisent beaucoup. 11 est heu-
reux ])our elles qu'Euijène Oniéfcuine
n'existe tpie dans le chef-d'icuvre de
Pouchkine 1 1
Les femmes arméniennes m'ont sem-
blé jolieltes, douces, cl, comme Nabu-
chodonosor, livrées aux bêles : je veux
dire à leurs maris. Presque toutes ont
le type sémite assez accentué cl des
formes d'une opulence remarquable. Se
trouver entre deux d'entre elles, an
théâtre, éipiivant à ini véritable écrase-
ment. l'.lK's se parfument beaucoup et
toujours à de quintuples essences. Dans
la rue on peut les suivre à la trace. Elles
ont (les enfants en quantité considérable
et ne larderont pas à combler les vides
causés par les massacres de l'an dernier.
Elles passent leur temps à bâiller ou à
médire du prochain. Celles qui sont
jolies sont remarquablement économes,
et. avec des maris {,Mgnant cent roubles
par mois, font facilement deux cents
roubles déconomie. Les laides se con-
tentent (le tirer le diable par la queue.
Bakou serait une assez jolie ville, pa-
resseusement étendue sur le bord de la
faucille que dessine son fjolfe, si la ver-
dure n'y faisait totalement défaut. Mais
que dis-je? Bakou manquer de verdure?
Je risque de me faire arracher les yeux.
Bakou possède un jardin public dont les
habitants sont très fiers. Ce jardin pu-
blic a, tout bien mesuré, quelques cen-
taines de mètres d'étendue. Ses allées
sont en asphalte, l'on y voit deux bas-
sins : 1 un porte un cygne, une mouette,
une paire de canards et nu tonneau ilé-
foncé ; — l'autre, comme dans la chan-
son de Mariborouyh, ne porte rien. Mais,
ô extraordinaire! ce jardin public a des
arbres. Faisons la bonne mesure, met-
tons cent arbres. Jai mesuré avec ma
canne le plus pros. Il a 'i^jlO de hau-
teur, 0"',07 de diamètre ; sa plus longue
branche a 0'",7.'> et me vient à peu près
à 1 épaule. De grands écriteaux, à l'en-
trée et à la sortie, édictent les peines les
plus sévères contre quiconque détério-
rera ces arbres. On fait bien, quelque habi-
tant distrait aurait pu en dérober un, le
mettre en pot — baobab de TartarinI —
Q\ie\ crime abominable 1 Quel scandale
dans la ville 1 Ce jardin public coûte des
prix fous: on l'élève en couveuse : on va
lui chercher de la terre bien loin, et bien
loin aussi de l'eau. Mais c'est la huitième
merveille du monde. De vingt lieues à
la ronde, on le vient voir, et les bons
Tartares le placent dans leur paradis de
Mahomet.
Le jardin public possède un club, un
restaurant, la musique militaire et une
statue de Meissonier. •■ Comment, Meis-
sonier 1 ■' Parfaitement, sous forme
d'un nain portant pioche et lanterne.
De loin, on le jurerait. Autour de ce
nain, tourne la bonne société <le la ville.
C'est le centre des regards et des potins.
Il en a vieilli ! 1 La grande allée du jar-
din public aboutit au quai. Le quai est
large, pavé de cailloux pointus, traversé
par un tramway, et, quand il pleut, par
un fleuve de boue. Le tramway déraille
tous les quarts d'heure, la boue ne s'en-
lève pas, mais se change de place. A
part ces deux défauts, c'est très beau.
Qui donc ose encore parler de la Cane-
bière? Sur le trottoir qui longe la mer,
la foule, le jour de fête, — et, en Rus-
sie, fête chômée, c'est tous les deux jours,
— se presse en deux courants, l'un qui
va, l'autre qui revient, se coudoie, se
bouscule, et ne se dit rien. Passe sur
la chaussée en « phaétonnes » le Tout-
Bakou des premières. Tous et toutes
ont, bien entendu, quitté le costume
national pour se mettre à l'instar de
Paris. J'en ai vu un, le malheureux, qui
portait monocle, et une, la malheureuse,
qui, à sa fourrure, suspendait, en plein
hiver, un éventail de plumes blanches!
En plus de son jardin public, de son
quai et de ses théâtres, Bakou a une
grande source d'amusement : ses hôtels.
Ces hôtels sont grands, aérés, et, avec
un peu de bonne volonté, on pourrait
en tirer parti. Mais pourquoi se fatiguer?
Les voyageurs sont aussi d une exigence
ridicule. Ils demandent de l'eau pour
faire leur toilette, on leur en apporte
une carafe et ils trouvent que ce n'est
pas assez. C'est comme pour les ser-
viettes, on leur en donne deux et ils en
veulent une autre. Essayez de réclamer
cette autre et le moujik qui vous sert
vous répondra : « Donne-moi celle qui
est sale et je t'en donnerai une propre. »
Et les draps? Je trouve, un soir, mon
lit vide. Il était tard, tout l'hôtel dor-
mait. Je sonne, resonne, carillonne.
personne ne vienl. Ma l'oi, lanl pis. je
me roule dans ma couverliii-e el dors.
Au malin, la femme de chambre arrive,
la respectable Slepliania Ivanovna, sur-
nommée Dounia. Je lui fais, en phrases
bourrées d'injures, les plus sanglants
reproches : .. Pareil oubli est impardon-
nable, et si ça recommence, elle vcri-a ! ■
Dounia me regarde stupéfaite, lève les
bras au ciel et me dit du ton victorieux
d'un général montant au Capitole :
-- M accuser d a\oir oublié tes draps,
barine, quand je les ai donnés à laver 1 I
Le bas peuple de Bakou a une cou-
leur toute particulière. Il se compose de
moujiks, de Tartares, d'Arméniens, de
quelques Géorgiens et de Persans.
Bon garçon, jovial, ivrogne, pares-
seu.x : tel est le moujik. L'un d'eux,
l'autre matin, se lavait gravement les
pieds dans un ruisseau de boue qui cou-
lait devant ma fenêtre. U lavait ses
bottes aussi — quand on fait toilette,
il faut la l'aire complète — en frottait
soigneusement l'empeigne, les remplis-
sait d'eau, les vidait. Pour les remettre,
comme une difficulté survenait faute
d'équilibre, mon brave nioujik s'assit
carrément dans le fleuve de boue. Un
tiret cassa, mon moujik tomba à la
renverse, se releva tant bien que mal,
essuya ses mains pleines de boue à sa
chevelure blonde et s'en fut content ; il
était propre et avait mis ses bottes.
.\i-je besoin d'ajouter qu'il était ivre!
Le Tartare a plus de tenue, se grise
moins ou toujours en cachette, se teint
la barbe et les cheveux au henné. U est
cocher, portefaix ou marchand. Il aime
à rire, malgré la gravité imperturbable
de sa physionomie, el accueille volontiers
une femme du peu|)lc qui passe par
une |)hiisanleric salée. Il ne craint tpie
le gorudovoï i agent de police , et \iius
carottera comme au coin d nu huis si
vous le laissez faire.- il est toujours
triplement el quinluplrmcnl marié,
prenant des femmes en guise de liétes
de somme.
L. arménien du peuple est générale-
ment commerçant ou domestique. Dans
les boutiques, il vous vole: dans les
hôtels, il passe pour vous servir. Il lui
arrive de faire l'un el l'aulrc deux ou
trois fois par jour, quand il a le temps
nu qu'il ne fait pas sa sieste.
Le Géni-gicu i-ivalise avec lui de barbe
noire et de paresse. Le Géorgien l'em-
j)orle néanmoins sur l'.Arménien en ce
sens que les trois quarts du temps il est
prince et prince authentique. Le nombre
est considérable des grands seigneurs
qui vous cirent vos bottes el à qui vous
donnez 10 kopecks de pourboire. D'as-
pect terrible avec cela, couvert d armes ;
kandjars , pistolets . poignards , car-
louches, etc. , de quoi armer tout un
régiment. S'en sert-il souvent'.' Oh! que
nenni ! il a trop peur des coups. Un
Européen, armé d'une bonne cravache,
n'a qu'à dire : « Jette tes armes ! » el
les armes tombent. KUes servent d'épou-
vantail pour les petits enfants en même
temps que d'allrape-nourrices. .\u jar-
din public de Bakou, comme aux Tuile-
ries, Pilou a son franc succès.
Les habitants de la véritable Arche de
Noé qu'est Bakou passent leur temps à
se mutuellement gruger. C'est pain bénit
que de tromper un individu d'une autre
race, d'une autre religion. Bien d'amu-
sant comme un .Arménien qui vous dil ;
u Ces sales Tartares! •> et un Tartare
qui vous dit : « t^es sales .Arméniens! "
.A parler vrai, le Tartare est ])référablc
peut-être : lui, au moins, a une parole,
une certaine rectitude de caractère, un
grand livre Tuoral du doil el avoir. La
femme d'un ingénieur de Bakou me
citait le fait suivant. Tous les matins,
elle allait au bazar faire son marché. Un
jeune Tartare la guettait au coin d'une
rue, s'emparait du panier el l'accom-
pagnait chez les marchands. Le jeune
Tartare survint un jour on retard el
trouva la |)lace prise |)ar un de ses
camarades. Explication, injures, bataille.
Le Tartare nouveau venu fut rossé à
pleines coutures; il s'en alla geignant el
pleurant. Le vainqueur avait été trop
brutal. M""-' S... voulut l'en punir, lui
ordonna de remettre le panier au vaincu
et lui promit " un bon souillât de son
mari ■>. Le lendemain, le Tarlare vint à
la maison et demanda M. S... :
— Que veux- tu ?
— La barinia m'a promis un soufflet
de toi, et je viens le recevoir.
— .\li>rs lu crnis que je n"ai rion
maîtres de Bakou, ils sont cantonnés
presque exclusivement dans la forte-
resse, le Krepost, une vieille ville, oh !
une vraie merveille, un coin d'Orient
féerique, digne de Smyrne, digne de
Stamboul !
Parlez à un habitant de Bakou du
Kreposl. Si c'est un européen, neuf
fois sur dix il vous dira : .■ Oui, mais je
TYPES TAUTARE.S
d'autre à faire que de te donner des
soufflets? va-l'en au diable I
— Bats-moi d'abord, je m'en irai en-
suite.
— Non.
— Si, barine , j'ai été coupable, je
dois être battu.
^L S... lui donna un bon soufflet.
— Maintenant, ajouta le Tartare, que
j'ai expié, c'esl effacé. Mais la barinia
continuera à me donner son panier,
n'est-ce pas?
Les Persans sont en quantité consi-
dérable à Bakou — on dit ici Perses,
comme au temps de Xénophon. Anciens
ne le connais pas. ■' Si c'est un .Armé-
nien, il aura peur. 11 y a quelque vingt
ans on a tué un homme dans le Krepost.
Depuis ce temps, à entendre les braves
Arméniens, il ne se passe pas de jours
qu'on n'y ramasse les cadavres par
dizaines. C est, pour eux, le Château des
Sept-Tours, défendu par des monstres I
Y mettre les pieds?... brrrou 1
Périlleux, en elfet, et terriblement
périlleux, ce Krepost, mais pour, les
chaussures un peu fines seulement. Les
monstres qui le gardent sont de pai-
sibles fjorodovoï faisant les cent pas et
fumant discrètement des cigarettes. Les
I
terribles assassins sont de braves gens
assis devant leur porte, des entants
piaillant et jouant à la marelle, des
femmes voilées de rose. A 1 hôtel, on
avait frémi en nous voyant emporter un
appareil photographique : <■ La loi mu-
sulmane interdit la reproduction des
figures humaines, vous aile/ vous faire
massacrer ! " Les bons Persans nous
massacraient, oui, mais de leurs regards
curieux. Ils étaient bien une centaine
autour de nous, nous pressant, nous
bousculant, pour voir de plus près l'ap-
pareil, se battant à qui poserait devant
l'objectif, et les petits enfants de courir
après nous : i' Kopecks, kopecks. •>
Prenez un sac, mettez-y péle-mèle des
petites rues, des petites places, des pe-
tites maisons bleues, des petites bou-
tiques, des petites mosquées, des petits
minarets, un petit palais, un petit bazar,
tirez le tout du sac au petit bonheur,
posez-le sur un plateau dominant le
Bakou moderne et planant sur la rade,
entourez-le d'une formidable ceinture
de hautes murailles crénelées, peuplez-le
de bonshommes noirs, verts, rouges, en
chemise, en caftan, en touloupe, en fez,
en calotte, en turban, en bonnet, — de
femmes, à la croupe large, aux jambes
grasses dans un caleçon vert, aux pieds
vêtus de chaussettes multicolores dans
des babouches de cuii- rouge pailleté
d or, au corps drapé d'étoffe rouge, à la
figure voilée, où seules les amandes des
yeux sont visibles, — de petits garçons,
habillés à la grande personne, se rou-
lant, les fesses à l'air, dans tous les tas
d'ordures, — de fillettes hautes comme
ça, vous singeant les mamans avec leurs
petits caleçons verts, leurs petites
chaussettes multicolores, leurs petites
babouches et leurs petits voiles dont
elles se dra|)ent, ô pudeur I ajoutez, deci,
delà, quelque àne porteur d'eau, la
crinière, la queue et les pattes passées
au henné, — deux ou Irais cifed/i, d'où
part, avec un acciinipai;nenicnl, boum,
boinn, bouni, l;i classicpic mélopée
orientale: " Ouin,ouin, oiiin, lii... •■ —
et vous aurez le IvreposI I !
L'nc couleur extravagante, folle ! Tom-
bez là par un grand coup de soleil, à
midi, ou par un clair de lune, c'est
comme un rêve qui vous emporte. Posi-
tivement, vous n'y êtes plus. Constan-
tinople, Smyrne, dans toute leur splen-
deur, ont des taches : les boutiques aux
enseignes cosmopolites, les maisons
européennes, les i'^uropéens ou les indi-
gènes singeant les Européens, un je ne
sais quoi qui vous rappelle toujours et
malgi-é tout notre civilisation. Le Kre-
posl, de ses hautes murailles, a arrêté,
lui, toute pénétration moderne: il est et
reste exclusivement asiatique.
Je n'y ai |)as cherché d'.Vzyadé : on
n'en trouve que dans Loti. J'y ai vu
cependant une jolie femme. Une porte
donnant sur une ruelle était ouverte.
Dans une courette une jeune femme,
accrou|)ie, nettoyait un vieux samovar.
I-llle fut tellement stupéfaite de se voir
regardée par des Kuropéens quelle ne
songea pas à baisser son voile. Elle
a\aif d'admirables yeux, les traits fins
dans une ligure un peu enqjàtée, l'exlré-
niilédes doigts teinte au henné. Elle nous
regarda — tel un mouton qui a brouté des
myosotis. Elle pouvait avoir seize ans.
Je m'y suis l'ait un ami : Mohammed
Ali-Khan, écrivain public, demeurant
sous le porche d'une porte qui mène au
bazar, au haut de la ruelle qui descend
au (|uai. .Mi-Khan est vieux, laid, sale,
borgne et porte lunettes. .Avec un |)etit
pinceau trempé dans lencre de Chine
il écrit, le jour durant, des lettres d af-
faires ou... d'amour. Il passe pour
instruit et explique le Coran aux fidèles.
On le vénère et on l'aime. Il me prit en
alTection à la suite d'un grand salut que
je lui fis en lui demandant à voir une
de ses lettres. Il connaît la l''rance, puis-
qu'il médit : • Eranlzous, Napolcone. »
11 m'arriva de prendre avec lui le café
turc dans une échoppe où des braises
alhmiées sur un plateau de cuivre ciselé
entretenaient une folle chaleur. Je par-
tageai son chibouk, et il m'aurait olferl
de partager sa demeure, si une demeure
lui avait été par le destin dévolue.
Comme démoiislratioii de notre sympa-
lliie, nous en restâmes fort heureuse-
ment au salani.
Ali-Khan voulut bien me ser\ ir plu-
sieurs fois de guide dans mes visites au
Krcpost et me narra l'histoire de la
Tour de la Jeune fille. Cette tour, qui
domine le port et la ville, était tout
simplement un phare et nn gigantesque
coH're-l'orl où le Uian de Bakou pouvait
sonniers, leur lit élever la tour. Quand
tout l'ut fini, la jeune lille monta au
sommet, seule, .sous prétexte de prépa-
rer, sa toilette nuptiale, et se préci])ita
dans les flots.
Cette légende a fait son chemin dans
le monde, comme tontes les légendes.
Le gardien du Château d'If montre la
prison de .Monte-Cristo: .\li-I\han me
montra, lui. l'endroit e.\act où s'était
' r I s I X I K n s
se réfugier, lui, sa femme et ses trésors
en cas d'invasion des pirates turco-
mans: mais .\. Dumas éprouva le be-
soin d en dramatiser l'histoire. Il était
une jeune fille si belle que son père, le
khan, 1 aima. N'osant résister à son
père et ne pou\ant se décider à un in-
ceste, la jeune fille songea à gagner du
temps. Elle céderait, oui, mais seule-
ment lorsqu'une tour énorme domine-
rait la ville. Ce serait sur le sommet de
cette tour, avec, pour ciel de lit, les
étoiles, qu'elle s'abandonnerait. Le khan
fit la guerre, ramena des milliers de pri-
précipitée la jeune fille, l'^n voyage,
comme en religion, il n'y a décidément
que la foi qui sauve.
Ali-Khan, en historien cette fois, me
fit visiter Bala-IIissar, le palais du
khan, et la mosquée. On monte au pa-
lais du khan par une série de minus-
cules ruelles remplies de femmes en
pantalons verts et en voiles roses, dont
les yeux sourient à défaut des lèvres.
Au milieu d'un merveilleux carré fait
de voûtes cintrées se trouve un pavillon
octogonal garni d'arcades. C'est la salle
du Divan, où trônaient les anciens
Llians el où ils reiidnionl la juslii-e.
On V |)énèlre par une porte dif^iic de
l'Alhainbra, el Ion \ ti-ouve... un
l'onotionnaire russe et sa famille buvant
dan.sk tautakk
Irancpiiilement leur thé et se bourrant
de eré])es au caviar, .le l'avouerai sin-
eèrenienl : ce l'ut une douche !
L'ne petite lille en sortit qui me mena
vers un puits sur lequel on exécutait
jadis les condamnés à mort : leurs ca-
davres étaient précipités dans le ])uits
qui communiquait avec la mer. « Ou
leur cou[)ait les doij^ts el on les leur
enfilail dans le ne/ ■>, m'ajouta, souriant,
la petite lille.
La mos([uée est en ruines et contient
le tombeau de plusieurs khans, de leurs
femmes et de leur prof^éniture. Ali me
cita les noms des morts, mais ils étaient
trop difliciles à prononcer pour que je
pusse facilement les retenir. Au mo-
ment même, d'ailleurs, où il les proférait,
mon attention était distraite par des
femmes qui s'étaient abattues sur nous
— telle une bande de moineaux — el
semblaient nous contempler avec la der-
nière des irrévérences. Quoiqu elles se
lussent l)ien gardé de montrer quoi (pie
(■!■ soit de leur lifjure, Ali s'emporta et,
saisissant ma canne, commença à frapper.
.1 eus envie d'intervenir, mais aile/ donc
faire entrer des idées de galanterie dans
une cervelle persane! Ce fut une dé-
bandade de pantalons verts et de voiles
iiises. en même temps qu'un déluge de
mots. (Jue disaient ces mots'.' moquerie
ou regret'? Au risque d'être taxé de va-
nité, mettons regret.
.Mi garda ma canne après avoir frappé
1rs femmes, cl s'en servit pour me mon-
1 1er une épitaphe ai'abe portant l'écusson
lie Schali-Abbas, en même temps qu'il
m'en désigna les losanges d'émail bleu
i|ui composaient la loilure de la nios-
ipiée. De l'autre coté d'un mur, on aper-
cevait une ba'ionnette qui allait, venait,
■ lans une rythmic|ue promenade. Celle
li.iïonnette appartenait à un fusil, lequel
.ippartenait à un soldat, leipiel était de
garde le long des salles inférieures du
palais du khan où l'on a logé une pou-
di-ière. In de ces malins, tout sautera.
Peu importe 1 Le palais du khan n'est
qu'une vieille ruine qui indill'ère la mu-
nicipalité bakouienne. Oh 1 si c'était
une belle maison moderne, ce serait
(lilléreiil ! Il y a décidément, pai-tout et
toujours des vandales! !
De Hala-llissar, parle plus tortueux
et le plus |)itloresque des chemins des
écoliers, nous descendîmes au ba/ar.
Une ribambelle d'enfants nous suivait,
entraînés par la plus délicieuse petite
lille qui se puisse rêver. ICIle courait,
lomliail, pouf! se relevait, retombait,
pouf! sans jamais lâcher un gros sucre
il'orge et sans pleurer. Quand je voulus
mapprocher d'elle pour l'embrasser,
alors ce furent des cris, des hurlements
à croire cpi'on l'égorgcait. Les femmes
sortirent des maisons, dont l'une sans
\oile et très vieille, pour me faire sans
doute MU mauvais parti. La présence
d'Ali les rassura. On l'ouella reufanl :
ô justice distributive 1 Je voulus la con-
soler et lui mis dans sa petite menotte
une piécette blanche. La pièce n'y resta
pas lonj;tem|)s. les femmes veillaient :
à ce prix-là, la journée durant, elles
fouetteraient 1
Au bazar, Ali-Khan me présenta à
plusieurs de ses coreli^jionnaires eu
qualité de " général ". Tous m'en sa-
luèrent bien bas. J achetai quelques
tapis, quelques armes, quel(|ues bibelots
iiliy;ranés d'argent ; on m'en récompensa
en voulant me faire prendre
des fausses turquoises pour des
vraies. Pourquoi, quand l'oc-
casion s en présente, ne pas
commettre cette bonne action
de voler un ,i;iaour? Je m'en
fâchai. Pour que je fusse plus
à l'aise pour gronder, on m'ap-
porta une banquette et un
petit tapis de pieds, et, pour
me calmer, on me fit passer
sous les yeux presque tout
létalage du magasin. La ten-
tation était si forte que je me
levai dévalisé. En m'engageant
dans l'étroite et tortueuse
ruelle du bazar que recouvrait
une toiture de planches, j en-
tendis des éclats de rire. J'étais
lixé, j'avais tout payé le double,
le bon giaour était roulé I ^Li
certitude en devint plus pro-
fonde encore, eu voyant les
armuriers, les peaussiers, les
orfèvres courber leur échine
devant moi et me supplier
d'entrer, avec des mots d'une
cajolance folle, sans doute, en
langue persane.
J étais un bon client,
bleu !
La ^■ue d'un groupe d
nètes gens me consola,
honnêtes gens étaient toute une cara-
vane de chameaux assis sur leurs genoux,
à l'une des portes de la forteresse. Ils
ruminaient d'un air pensif et attristé
qui m'attrista moi-même. L'un d'eux
IX. — lo.
!'■"■-
Uoa-
Ces
s ébnuui de\ant mon objectif photogra-
phique : un bon coupde canne. appli([ué
par .Mi-Khan, le calma. Ces chameaux
étaient chargés de sucres et de coton-
nades : ils allaient en Perse.
Le soleil s'est couché, le manteau du
brouillard drape la ville basse, dans le
ciel d'un bleu profond s'estompent les
collines dénudées du cap (LhikolT, il est
l'heure de monter aux cimetières. Ils se
suivent, ces cimetières, et ne se ressem-
^^^?^^^^^^^.
^^n^^^^^^
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. K O R G I E N X E
blent pas. L un. l'arménien, est quel-
conque, semé de plaques de marbre sur-
montées de la croix grecque. L'autre est
persan : un fouillis de petits carreaux
pointus piqués dans le sol, près, tout
près Tun de l'autre. Pour que leurs
jambes ne soient point trop rouillées le
jour de la résurrection, les bons Persans
se font enterrer debout : la place qu'ils
occupent est, en conséquence, minime.
Seules, quelques tombes de riches sont
cachées sous une pierre tumulaire et sur-
montées d'une table gravée. Nul soin,
nulle Heur, nul entourage. Le pas du
voyageur l'oule au hasard les tombes.
Ceu.\ qui y habitent sont morts et bien
morts I Mais quelle admirable vue ! Il
semble que l'on soit un aigle planant,
planant si haut que les maisons de Bakou
paraissent des joujoux, les habitants
des fourmis, les naphtes... des illusions I
Sur une tombe, trois femmes ])leu-
rent. Elles sont assises à la turque, chan-
tant une mélopée plaintive et ne disant
rien. Un cri, parfois, coupe la mélopée :
" Hiou, hiou, hiou 1 1 ■■ Elles chantent
les vertus du défunt, mais aussi ses dé-
fauts. L'une d'elles se plaint de ce quelle
n'ait pas été assez souvent battue ;
" C'est que tu m'aimais moins que les
autres, conclut-elle, et je te pleure pour-
tant autant que les autres I >■ Devant la
mer assombrie, dans le désert des ])ierres
pointues où dorment les ancêtres, où
elles dormiront un jour, elles semblent
regretter — comme les Celtes de Flau-
bert — (' trois pierres, dans un golfe
rempli d'îlots ».
Mais il me faut partir, si je \eux ar-
river à HaLou avant la nuit noire et
m'embarquer pour voir la mer en
flammes. Par un chemin détourné, je
gagne le (|uai. In Persan y lave Iran-
quillenienl sa viande — un demi-moulon
— pour qu'elle soil puriliéc, cependant
(pie des femmes achèvent de tordre leur
linge ou de le charger sur leur tête.
Quelques-unes, la jupe haute, le caleçon
vert crevé, mollirent des coins de nudité
provocante. l''llcs n'en ont cui'c. mais de
la main qu'cllc> «.ni de HIht m- voilciil
soigneusemciil la U;;iin'.
Melour au poi-(. In slcamer va partir
|)our Pclrowsky. Des soldats en garnis-
seul le ponl. Hâves, maigres, gi-elotlani
la li(''\ic, ils omI fait longlem|)s la gai-de
des douanes sur les côtes de Perse : ils
vont rétablir leur santé au pays natal.
Ils chantent — l'àme russe s'exhale tou-
jours en chants — un chœur po])ulaire
à trois parties. L n officier les écoute
quelques instants, fredonnant lui-même,
leur fait signe de se laire et leur crie :
— Que Dieu vous garde. enfanU, el
vous donne le bonheur I
— Et à vous aussi. Excellence.
— El maintenant reprenez, votre
chanson !
La chanson reprend, plus liuniame,
ce me semble, comme teintée d'allec-
lion : palernité de l'oflicier russe pour
ses hommes I Qu'aurait fait un oflicier
chez nous?
Le \apeur, les chants s cnfoucenl daii>
la nuit.
Nous liions à bord d'une petite cha-
loupe, d'une vedette. La mer est calme,
unie à souhait. Nous doublons le cap
Chilvolf, nous \oici au large des puits
de Hibiébale dont nous apercevons les
lumières. Stop! c'est là! In bouillon-
nement de llols autour de nous, des glo-
bules de gaz qui sourdent de la mer et
qui crèvent. .Attention ! In matelot jette
une étoupe enflammée et la couche de
naphle qui couvre les (lois s'allume. C'est
bien la mer de flammes, le cercle oublié
|)ar Dante dans son Enfer. Les damnés
seuls manquent, nous les rempl'açons.
Le feu dure quelques minutes, la clarté
(liininucii(lii s'éleiut : la nuit, la nuit
plus profonde nous entoure... c'est lini 11
•Jnelques instants après, nous arrivions
à Bakou. Des amis arméniens nous
attendaient sur le quai. Ils avaient re-
fusé de nous accomjjagner de peur du
froid, jiarce qu'aussi ce leur était une
douleur de voir brûler inutilement du
naphte. du naphle-or. Nous les quil-
tàines le lendemain |iour regagner Ti-
flis. Nous les reirouverons dans six
mois, à noire relour de Sibérie. Ils au-
ronl eoiiliiuii' de l'aire ce qu'ils font
depuis qu'ils sont au monde : ils aui'onl
attendu la saison tics piiils.
G K o H U li s C .Ml o N .
La Chanson de Musette ^'i
L'.'.MI'0.-?ITI<J
!1 CAUUCHIiT
! . -** ^*
I
Hier, eu voyaiil uiio hii'onjclle
Oui nous ramenait le printemps,
Je me suis rappelé la belle
Qui m"aima quand elle eut le temps.
— Et pendant toute la journée,
Pensif, je suis resté devant
Le vieil almanacli de l'année
Où nous nous sommes aimés tant.
l'ar exception à notre règle île ne publier que de linédit, nous avons pense qu'on relirait avec plaisir la célèbre
chanson de (ii Vie Je holiime, qui a inspiré à M. CarucUet ses compositions si artistiques. — .V. d. I. H.
Q
e
0
8
j
0
i
0
III
— Les meiiblos de notre chamljrcll
(^^s vieux amis ilo noire amonr,
Déjà prennent un air de fête
Au seul espoir de Ion retour.
Viens, tu reconnaîtras, ma clière,
Tous ceux qu'en deuil mit ton de'
l,e petit lit, et le grand verre
Où lu buvais souvent ma pari!
Tu iciiictlr;is la rolic lihiiulir
liiml lu If pai-ais autrofois,
ICI iniiiiin' autrefois, lo diiiianclic.
Nous irons courir daiis les l)ois.
Assis lo soir sous la toniipllc,
Nous boirons oncoi- co vin clair
Où ta chanson mouillait son aile
Avant tic s'cnvnloi- dans l'air I
■<
S.. /
■■m 'f.1
ïr^.
-r> %
^
Muselle (|ui s'esl sniixeiiiie,
I.e enriinval ét.Tiil lijii.
In lioaii matin esl re\einie.
Oiseau volage, à l'ancien nid;
Mais, en embrassant l'infidèle,
Mon cœur n'a plus senti d'émoi
Kt Musette, qui n'est plus el
Disait ([ue je n'étais plus moi!
^
^£y<=.
£:>
Chanson de Musette
POESIE I1I-:
Hf.nri MrniîEH
(Ch:iiit<Je au V« ncte dans la Vie de bohlme.)
fie MIHC.KH el THiUiDOnc BARKIKRK
Mt'SiyUE
n E V E 11 X E T
('ette Uouceet mélancolique mélodie, étant postérieure à la première représentation de la Vïe de bohème
(théâtre des Variétés, 18 i9), ne fut chantée et mise à la scène que lors de l'avant-dernière reprise ii
rOdéon (1S73), sous la direction de M. Félix Duquesnel. Accompagné au piano par M. Pierre Berlon
(Rodolphe), M. Porel (Marcel) la chantait et n"avait pas moins de succès que M. Berr lors de la der-
nière et récente reprise à la Comédie-Française (1S97).
sempre legalo
^W !dT!i* r r r f
\2\^ , ^;:j> ^
5-
f m , a- Iv
7- . li
1 j i> J , p
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)iii nous rame _ naif
le printemps
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Je me suis rappe
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Qui nKiinKiqiianileLleeutieteiiips Et, peiiHanl ((uifr la joiir-né. e Pcn.sif jesuis res
lé di!_van( Le>ieilaliiwnacli del'aniif'-e Oùuôiis nmissoiiiriit'sai _ lué^tdnt!
L'KLECTRICITK DANS LA FKiniK
Il cxisle en France 50UU(l moulins
hydrauliques que les progrès de la
grande minoterie à vapeur condamnent
à l'inactivité. En estimant à une dizaine
de che\aux la puissance mécanique
de chacune des roues inutilisées — ce
qui n'est pas excessif — on arrive à un
total de 500000 chevaux que procu-
reiait la mise en valeur de ce genre de
création de force motrice et qui s'en va
maintenant en pure perte. I.a France
est un pays essentiellement agricole; il
nest pas inutile de rechercher quelles
seraient les méthodes pratiques qui
permettraient doll'rir , au service de
l'agriculture, les ressources en énergie
motrice que recèle la configuration topo-
graphique de son sol.
11 con\ient de rappeler d'abord ce
qu'on entend ])ar le mot énergie. Ce
terme comprend le travail sous toutes
ses formes. On sait que tous les phéno-
mènes physiques, de quelque nature
qu'ils soient, peuvent être évalués en
imités de travail, par exemple en kilo-
grammèlres. I.e kilogramnièlre est le
(ravail produit par un j)oi(ls de I kiln-
gramnie tombant de 1 mètre de hau-
teur. L'unité industrielle de puissance
est le cheval-vapeur qui vaut 75 ki-
logrammètres par seconde. On peut
exprimer ainsi en kilogrammèlres les
actions chimiques, les changements
thermiques, etc. l'n principe inqiorlanl
ressort (le ces mesures, c'est le suivant :
si l'on a une certaine quantité d'énergie
sous forme mesurable, telle qu'un tra-
vail em|)loyé à faire mouvoir un gém''-
i-ateur d'électricité, on ]ieul l'empidyi'i-,
soi! iiiic'Lîr.iIrrncnl à |irri(liiirr une l'-ncrgic
(I une luniH' ilclei'nunri', par rNcmpic
de la ciialeur, soit à ])roduirc à la lois
diverses formes d'énergie, de la cha-
leur, des actions chimiques, des niou-
xeniciits: dans |ou< les cis, la sonime
des énergies produites est égale au tra-
vail dépensé.
C'est le principe connu sous le nom
de conserxation de l'énergie. Dans tous
les problèmes de transport de l'énergie
d'un point à un autre se présente la dif
iiculté relative au rendement. On sait
en quoi elle consiste : deux machines,
étant reliées par un même circuit, la
première, mise en mouvement, produit
de l'électricité, la seconde re^-oit l'élec-
tricité ainsi engendrée et produit du
lra\ail : on peut mesurer la \alcur du
lra\ail électrique engendré par la pre-
mière machine ainsi que celle du travail
utile rendu par la seconde, le rapport
de ces travaux est la proportion entre
la dépense et le résultai, c'est le ren-
dement.
A côté de la question du Iransporl se
place celle de la distribution de l'élec-
tricité. La difficulté est ici d'un autre
ordre ; elle ne concerne plus le trans-
port, mais la répartition de l'énergie
électrique suivant les appareils qui doi-
vent l'utiliser.
()n cnlii'x I ni iinnii'ilialenu'nl l'eii-
cloiuuc, le nceud de la difficulté, c est
que la quantité totale d'énergie à fournir
est nécessairement variable ; s'il y a peu
d'appareils en service, il ne leur faudra
qu'une faible quantité de travail: à me-
sin-e qu'on en introduit de nouveaux, il
faut augmenter la production, de fafon
à satisfaire à leurs besoins sans dimi-
nuer le service déjà réclamé par les
antres.
De quelque façon (|u'on s'y prenne,
il devient nécessaire, pom- réussir, d'em-
ployer un système régulatem- (pii jiro-
dnise les \ ariations indispensable^. Nous
axims <lonc à nous demander quelles
conditions doit remplir une distribution
])our f|n'elle soit boinie, complète.
I' Il faut (pielle puisse desservir,
LKi.KC.TMicrn-: dans i.a fkumk
selon leurs besoins, des appareils quel-
foncpics, indépendamment les uns des
autres ; en d'autres termes, il faut qu'en
plaçant sur le parcours de celte distri-
bution, à un endroit et à un moment
quelconque, des machines dépensant
l'électricité, soit en lumière, soit sous
l'orme d'action chimique, soit sous l'orme
(le mouvement ou toute autre l'orme de
dépense, l'une d'elles puisse recevoir hi
([uantité d'électricité qui lui est néces-
saire, sans que les autres, placées sur le
même circuit, en soient en aucune façon
influencées;
•2" Il faut que ce résultat s'accomplisse
automatiquement :
3" Enlin il faut que la machine géné-
ratrice ne donne jamais que la quantité
d'énergie qu'on lui demande et pas da-
\antage. En effet, la distribution ne
serait pas économique si, la machine
produisant constamment un maximum,
l'on se contentait d'en perdre une moitié
au moment où l'on n aurait besoin que
de l'autre moitié. Telles sont les con-
ditions indispensables à toute distri-
bution pour qu'elle soit complète.
Le transport de l'énergie, de quelque
façon qu'il se fasse, est un des problèmes
les plus importants de la mécanique ap-
pliquée. Lorsqu'on parle de transmis-
sion de la force, on suppose implicite-
ment c[ue la distance excède celle qu on
peut franchir à 1 aide de transmissions
ordinaires employées à l'intérieur d une
usine. Il y a toutefois des cas où l'ap-
plication des moteurs électriques à cer-
tains outils spéciaux est plus commode
ou même dans lesquels c'est la seule
solution possible pour effectuer certaines
opérations.
Les sources les plus considérables
d'énergie qu'on trouve dans la nature
sont le grain, le charbon et les chutes
d'eau. Sous le terme « grain » on com-
prend tous les comestibles végétaux que
l'on peut convertir en énergie méca-
nique à l'aide de chevaux ou d autres
animaux, tandis que le terme charbon
désigne toute espèce de combustibles
susceptibles d'être transformés en éner-
gie mécanique à l'aide de machines calo-
riliques. Supposons que la source pri-
maire de 1 énergie consiste dans une
chute d'eau, comme nous l'avons admis
au début, on pourrait olijecter que
l'électricité ne constitue pas la seule
forme sous laquelle sera utilisable une
force de ce genre, puisqu'il existe plu-
sieurs autres moyens pour emmagasiner
de l'énergie, comme, par exemple, l'air
comprimé. Il est possible d'utiliser la
force provenant de la chute d eau à
comprimer de l'air et à accumuler de
l'air sous pression dans des réservoirs en
acier pour l'employer ultérieurement à
actionner des machines à air d'une con-
struction analogue aux machines à va-
peur. Cela n'est pas douteux, mais ici
la question se pose de savoir si le bon
marché de ce transport peut rivaliser
avec celui du transport par l'électricité.
La réponse dépend de deux facteurs,
savoir le rendement cl le prix du trans-
port.
L'organisation du transport d'énergie
par l'électricité coûte à peu près deux
fois moins cher d'établissement et donne
un rendement deux fois plus élevé que
l'air comprimé. Je me contente de citer,
à cet égard, des chiffres empruntés à la
communication que fit M. .\tkinson à
la Société des ingénieurs civils do
Londres :
L'ne transmission de dix chevaux-\a-
peur à 1 800 mètres de distance, par les
procédés électriques, coîite, sans frais
démontage, 124:2.') francs, donnant un
rendement de 6.") pour 100; tandis que,
par l'air comprimé, elle coûte, dans les
mêmes conditions, 22 32.'3 francs, avec
un rendement de 30 pour l(t().
(jBS considérations générales motivées
par l'appréciation du problème à résoudre
étant exposées, revenons au cas particu-
lier de 1 exploitation d'une ferme.
La première condition requise pour
une ferme moderne, c'est d'être appro-
visionnée d'une grande variété d'instru-
ments et de machines, sans l'aide des-
quels presque aucun genre de travail ne
peut être elfectué. 11 n'est pas utile de
I.KI.KCTRir.ITK DANS I.A KERMK
recourir à grande argumentalion pour
montrer que meilleurs sont ces outils,
ou mieux sont-ils appropriés à leur
l'onction, plus grands seront les profits
à retirer de l'exploitation d'une ferme,
(-ela devient un sujet d'importance
vitale que le fermier acquière l'aptitude
à choisir les meilleures machines et sache
appliquer les forces que réclame leur
emploi à leur plus judicieux avantage.
L'esprit moderne d'invention a complè-
tement révolutionné les méthodes d'agri-
culture. A l'aide des machines, une
seule personne accomplit aujourd'hui,
sans peine et sans désagrément, le tra-
vail qui autrefois demandait le concours
dun très grand nombre de mains sou-
mises à une véritable corv-ée. Les outils
de ferme sont devenus beaucoup plus
légers, mais bien plus efficaces qu'au-
paravant, le sol est labouré plus pro-
fondément et plus aisément, les ense-
mencements se font mieux et plus
régulièrement avec des instruments mé-
caniques que par la main de l'homme,
les moissonneuses et les machines à
battre libèrent le fermier et son per-
sonnel d'une tâche pénible que les pro-
cédés primitifs leur imposaient comme
un lourd fardeau.
Au fur et à mesure du développe-
ment de l'emploi des machines dans la
ferme, il est <le plus en plus nécessaire
de les faire fonctionner dans les meil-
leures conditions économiques possibles;
cette considération conduit à l'examen
dp la question desavoirsi toute puissance
motrice quelconque moins dispendieuse
que celle maintenant en usage est sus-
ceptible d'utilisation. 1/application de
l'électricité à toutes les industries se
généralise au point que ce mode d'éner-
gie joue un rôle de plus en plus impor-
tant et exerce sur notre civilisalion une
iniluence plus puissante que celle ilc
toute autre force connue de 1 homme.
Elle éclaire nos nuits, contribue aux
transports en commun, actionne 1 outil-
lage de nos ateliers. Pourquoi celle nou-
velle source de puissance ne s'applique-
rail-elle pas aux opérations de la l'crnie.'
1.,'avantage réside dans la concentra-
tion de multiples petites sources de
puissance en une grande station cen-
trale unique, cette puissance totale est
ensuite répartie entre toutes ces petites
unités au moyen de lélectricité. C'est
le champ d exploitation commerciale
réservée à l'industrie des villes.
Une chaudière et un moteur plus
grands doivent être installés à cette
usine centrale, ce qui signifie moins
de dépenses de premier établissement
par cheval-vapeur, plus d économie, un
rendement plus élevé, économie de
main-d'œuvre, d'entretien et de répa-
ration. Les avantages s'accentueront
davantage si on se trouve dans une con-
trée où l'on dispose d'une chute d'eau.
Supposons, pour fixer les idées, que
la puissance de la chute d'eau dispo-
nible soit d'une douzaine de chevaux,
c'est un cas que l'on rencontre très fré-
quemment en France: qu'en outre, la
dislance de la ferme au cours d'eau soit
de 1 '200 à 1 ,ï(MI mètres approximative-
ment, on établira sous la chute hydrau-
lique, dans un bâtiment approprié, une
turbine actionnant directement ou par
interposition d'un arbre de transmis-
sion, ou même par roue d angle, inie
dynamo génératrice à courant continu
d'une puissance d'environ KMKMI walls
"JH ampères sous une tension de mO volts.
Si l'on voulait marcher à un voltage
moins élevé, 'i.'JO par exemple, le débit
en ampères serait majoré; mais la |)erle
en ligne augmenterait aussi. Si la chute
d'eau est de l'",.')!), une turbine genre
Hercule accomplira W.") révolutions par
minute, le nombre de tours de la dy-
namo génératrice sera d'environ 1 ")(MI.
Il faudra flonc un dis|)ositif intermé-
diaire pour conserver entre ces deux
api)areils la relation de vitesse prescrite.
Le prix d'achat de ces machines allcin-
dra environ IMOO francs. A ce prix, il
convient d'ajouter une somme d'une
soixantaine de francs pour l'accjuisition
du rhéostat d'excitalion de la machine,
qui sera du système Compound. Les
I (limensicins d'encombrcnicnl de la dy-
I. KI.KC.THICITK DANS I.A l-Klt.MK
iKiiiiii sci'iuil Cil Idiif^iieur, comprenanl
la poulie, 109 centiinèlrcs: en lar^'eur.
17 centimètres : en hauleiir. (Î4 centi-
mètres.
Dans le cas de lexistence dune vieille
roue hydraulique, bien quelle soil res-
iée en faveur el même a conservé quel-
ques fervents adeptes, parce que, nialffré
des inconvénients très grands, elle offrait
certains avantages que les exigences de
la construction ne permettaient pas d'ob-
tenir avec les anciennes turbines les
mieux étudiées, il ne faut pas hésiter
à s'en séparer et à y substituer une tur-
bine.
Une turbine réellement pratique doit :
1° Être disposée pour donner un ren-
dement élevé, non seulement quand elle
marche à pleine admission, mais aussi
et surtout quand elle fonctionne avec
les basses eaux de lété ;
'2° Etre simple, robuste et facilement
démontable :
3" Ne pas exiger d entretien ;
4" Avoir des organes parfaitement
équilibrés et symétriques, condition
essentielle pour obtenir une régularité
parfaite ;
,')" Occuper un emplacement restreint.
La turbine peut être montée dans
une chambre en bois ou en maçonnerie.
Le poids brut d une turbine de la puis-
sance de celle que nous avons consi-
dérée est évalué approximativement à
•2 000 kilogrammes; le prix de l'embal-
lage ne dépasserait pas 80 à 85 francs.
L'usine motrice une fois installée, la
génératrice de courant sera reliée au
moteur établi à une distance quelconque
par une ligne de conducteurs électriques
composée d un til d aller et d un fil de
retour. Généralement, ces lignes sont
aériennes, montées d'une façon très rus-
tique sur des poteaux en bois. Ici, elle
consistera en fils de cuivre nu d un dia-
mètre uniforme reposant sur des isola-
teurs en porcelaine fixés eux-mêmes, à
une hauteur convenable, sur des potences
en bois.
Les seules précautions à prendre
contre les accidents résultant de la ten-
sion consisteront à entourer les isola-
teurs d'une anse qui soutiendrait le
conducteur en cas de rupture et à dis-
poser, à mi-hauteur des poteaux , des
hérissements en pointes de fer desti-
nées à empêcher les enfants de grim-
per jusqu'aux fils. Les poteaux, placés
à 40 mètres décartement, sont implan-
tés dans le sol au bord du chemin ou
dans toute autre situation, suivant la
facilité de pose.
Enlin, une dernière mesure de sécu-
rité à observer sera de munir chaque
ligne d'un parafoudre destiné à éviter
la destruction des machines dynamos
dans le cas de foudroiement des con-
ducteurs.
Si, pour des raisons de convenance
locale, on donnait la préférence à une
canalisation souterraine , la ligne se
composerait de câbles sous plomb bien
isolés électriquement et couchés, sur
un lit de sable, au fond d'une tranchée
de ()() centimètres de profondeur.
La ligne aboutira à l'électromoteur
de la station réceptrice. Celui-ci sera
excité en série et entraînera un régu-
lateur centrifuge destiné à faire varier
l'excitation avec la charge de manière
à maintenir la vitesse constante. Dans
ce but, le régulateur conduit deux trot-
teurs dont la fonction est de mettre en
série ou en dérivation les tronçons com-
posant les bobines des inducteurs de
l'électromoteur.
En estimant le rendement de la tur-
bine à 73 pour 100, celui du transport
à 80 pour 100, le rendement total sera
de ()0 pour 1(10. Avec une turbine de
douze chevaux, on disposera linalenient
sur l'arbre de l'électromoteur d'une
puissance de sept chevaux en chitTre
rond, à affecter au fonctionnement des
divers instruments et appareils de la
ferme.
Pour la division parcellaire de la
force aux ditférentes machines, le choix
s'exerce, en envisageant le problème
sous sa forme générale, entre deux pro-
cédés distincts :
1° Ou bien on installe un électromo-
I. ÉI.EC TlilClTK DANS I.A l-KUMIC
leur unique qui actionnera, par l'inter-
médiaire de petits arbres de transmission
ordinaire, les a])[)areils mécaniques ;
•J" Ou bien le courant de la j^énéra-
Irice primaire, à son arrivée à la Terme,
sera amené à un tableau central de dis-
tribution où il sera réparti en autant de
tractions qu'il y aura de moteurs action-
nant individuellement chaque outil. Des
])etites lij,nies secondaires en cable isolé
alimenteront chaque moteur, qui sera
ainsi rapproché de l'ajjpareil particulier
qu il aura à l'aire mouvoir.
1-e choix entre ces deux solutions
dépend tout à la fois de considérations
économiques et de l'appréciation des
facilités d'organisation du travail de la
ferme.
Dans les caté]^''ories d appareils à em-
I)lover, il y en a, tels que les coupe-
racines, les batteuses, les écrénieuses,
qui réclament une grande vitesse dal-
lure. On l'obtiendra en calant sur les
arbres de transmission des poulies d'un
diamètre suffisant jirocurant la rclalioii
de vitesse nécessaire.
Nous n'avons mentionné, comme
exemple, qu'un certain nombre d'outils ;
mais il est évidcTit que bien d'autres
appareils peuvent également être animr's
par la même méthode. Il n'y a de limite
d'emploi que dans la puissance dont on
dispose. Cela n'est vrai encore que pour
le cas où tous les instruments fonction-
neraient simultanément, ce qui vrai-
semblablement ne se ])résentera jamais
dans une ferme ou tout au plus à des
monienls 1res rares de l'année agricole.
< )n peut concevoir que tout ouvrage
acliiellemenl elfeclué pai- la main de
riionnnc sera exécuté de laçcm plus
e\|)éditi\e et de meilleure manière pai-
l'aide de la ni;iihnii'. Ainsi I électricité
s ap|)li(|ncTa a la maclinic à coudre, à la
machine à nettoyer les harnais et à cirer
les chaussures, au polissage et à l'alfù-
lage de tous outils et instruments tran-
chants, aux \ entilaleurs, aux pompes,
aux moulins à café, enfin à une niulti-
ludc d'autres usages domestiques. Il va
lie soi qu elle jouera le premier rôle dans
l'éclairage de la maison, de> cours, des
étables et des écuries. Les ilangers d'in-
cendie, si fréquemment provoqué par
la dis|)ersion dans les granges et les
écuries des appareils d'éclairage porta-
tifs, seront évités. De ce chef, les com-
pagnies d'assurances seront conduites à
réduire les taxes de leur police; éco-
nomie d'exploitation indirecte à compter
à l'actif de l'électricité.
I.'eau du puits ou prise à l'étang sera
élevée dans un réservoir sujjérieur, et
sa pression sei-a utilisée pour la distri-
buer aulomati(|uement à tous les ser-
vices de la ferme; elle servira à l'arro-
sage et même aux irrigations si elle est
en assez grande abondance ; un commeii-
cemenl d'incendie éventuel sera effica-
cement combattu à la première alerte.
D'autres machines trouveront aussitôt
une application rationnelle, les éléva-
teurs, les barattes, les scies circulaires
pour débiter les bois en grume, les
j)resses à foin et à fourrages, les presses
à cidre.
Luc réceptrice d une puissance de
sept chevaux disponibles sur l'arbre
coulera environ 1 2(M) francs de prix
d'achat, sa vitesse de révolution sera
approMiiialiv riiiciil de I .")(!( I loiirs à la
minute.
Il parait vraisemblable que toutes les
opérations de l'intérieur d'une ferme
s'accompliront simultanément de façon
à absorber la presque totalité de la puis-
sance disponible sur l'arbre de la récep-
trice. Dans ces coiulitions, l'allure de la
marche sera toujours meilleure et le
rendement atteindra son maximum. Les
perles accessoires réparties sur les
peliles Iransmissions ne soiil asMirc-
nieiit pas négligeables, mais, dans une
large mesm'e , elles seront compensées
en ce sens cpi il n v aura qu un seul
nioleui- en mouvement à sni-veiller, il y
aura moins de riscpies de dérangements
el moins de réparations, les frais d en-
tretien annuels seront ramenés à la
limite la plus restreinte. Il ne faut pas
oublier, en elTet. rpic nous sommes à la
campagne, dans des régions où généra-
LÉLECÏKICIT1-; DANS LA KKUMi:
.ement les ouvriers spéciaux l'ont délaul.
Ce n'est pas parmi le personnel des
Iravailleurs des champs qu'on rencon-
trera les connaissances indispensables
en mécanique et en électricité. Par con-
séquent, il convient de mettre aux
mains du personnel qui est appelé à s'en
servir des outils robustes, de fonction-
nement simple et sûr, pour la surveil-
lance et la conduite desquels il sera aisé
de lui inculquer des notions simples qui
le guideront dans son travail .jour-
nalier. C'est ordinairement au méca-
nicien, au maréchal ferrant ou au ser-
rurier de l'endroit qu'incombera le soin
de la bonne marche de toute une instal-
lation. La simplicité d'établissement et
lie fonctionnement est une condition
obli};atoire qui domine tout le problème
dont nous nous occupons.
La seconde solution que nous avons
antérieurement énoncée et qui consiste
à substituer, à une réceptrice unique,
autant de moteurs électriques qu'il y a
d outils à actionner, réunira aussi, sui-
vant les circonstances, des partisans.
Elle aura en sa faveur la suppression
des arbres de transmission nécessaires
dans la première. Toutefois elle ne les
supprimera pas entièrement, attendu
que, pour satisfaire aux lois de relation
de vitesse dont les ustensiles doivent être
animés, on sera contraint d'en disposer
de petits sur les appareils mêmes. Les
puissances absorbées par ceux-ci sont
très variables, elles oscillent entre quel-
c(ues Ivilogrammètres et six à sept che-
\aux. Les moteurs de faible puissance
ont un fort mauvais rendement, con-
dition économique qui les fait rejeter, à
moins que des raisons spéciales impé-
rieuses n'en ordonnent l'emploi.
En adoptant l'hypothèse des moteurs
indépendants, l'installation, en ses traits
f;énéraux, se concevra de la façon sui-
vante : le courant de la génératrice
arrivera à un poste central où sera établi
un tableau de distribution en connexion
avec le circuit principal d'alimentation.
La barre collectrice du circuit principal
est placée au bas du panneau. C'est de
là c|u'irradient toutes les dérivations se
rendant individuellement à chaque mo-
teur. Les éleclromoteurs seront munis
d'un interrupteur robuste et peu en-
combrant.
L'électricité est aussi a|)pliquée à la
production prompte de la chaleur, lors-
qu'on force le courant à traverser un lil
de f;rande résistance. Si le conducteur
est exposé à l'air, il émet ses radiations
calorifiques dans l'atmosphère; mais s'il
est mis en contact avec une surface qui,
non conductrice de l'électricité, se laisse
traverser par les rayons de chaleur, la
radiation émanera de cette surface, .\insi
des fils attachés à une plaque de fer
avec interposition d'une substance iso-
lante échaufferont la plaque, et comme
la chaleur se communique j)lus promp-
tement par conduction que par rayon-
nement, on peut recueillir plus de pou-
voir calorifique par les lils qu'autrement,
sans crainte de les surchauffer. Le
chaulTage électrique est susceptible d'ap-
plications nombreuses et diverses dans
les travaux du ménage ; les bouilloires,
les fers à repasser, la cuisson des
viandes. Nous n'allons pas jusqu'à pré-
tendre que le chaulfage des apparte-
ments puisse être obtenu par ce procédé,
économiquement s'entend, à moins
qu'on ne dispose d'une source d'énergie
assez considérable et absolument à vil
prix.
Livrons-nous maintenant à une com-
paraison.
Est-il plus économique d'engendrer la
puissance totale dans une station cen-
trale unique et de la transmettre ensuite
à dilférentes sous-stations au moyen de
l'électricité que de produire à chacune
de ces sous-stations la puissance qu'elle
exige, à l'aide de moteurs et de chau-
dières indépendants ?
Dans bien des localités il n'y a au-
cune raison qui s'oppose à ce qu'une
station centrale fournisse la puissance à
plusieurs fermes.
Supposons, par exemple, que nous
soyons dans une région où les fermes
soient éparpillées de telle façon que
I. ki,i;(;ti{1i;iti-; dans i.a i-khmk
l'une d'entre elles occupe une position
centrale, et quatre autres les extrémités
de deux diamètres se coupant à angle
droit d'un cercle dont le rayon serait de
1 ôOd il 1 <KH> mètres. Supposons encore,
ce (|ui rentre dans les conditions
moyennes d'exploitation, que le maxi-
mum de puissance requise par chaque
ferme, à toute époque de l'année, soit
de huit chevaux, nous aurons à monter
à la station centrale une chaudière de
quarante chevaux, un moteur à vapeur
de quarante chevaux et une génératrice
de même puissance. L'organisation du
travail dans les fermes sera, de commun
accord, concentrée pour que l'usine l'onc-
lionne un jour, deux jours, trois jours
au plus par semaine, d'après la saison.
Le moteur de huit chevaux de chaque
ferme coûtera environ 1 8t)0 francs pris
chez le constructeur. .Admettons, comme
pour les tramways, un potentiel de
.')()(> volts sur les lignes; deux conduc-
teurs isolés de 3000 à .'JiMMI mètres,
aller et retour de section suflisante pour
débiter le courant maximum avec une
jn-rte de 10 pour 100, reviendront à
'.HXI francs, soit en tout, y compris les
j)oleaux, à 3000 francs.
l'our la somme de 3 000 francs, il
serait à peine possible de se procurer
une machine à vapeur de huit chevaux
a\ec chaudière, avec cheminée, pompe,
puits, à huiucUe il faudrait ajouter le
|)ri\ de construction d'un bâtiment spé-
cial. Hemarquez qu'avec un moteur
électrique ce bâtiment devient inutile,
puisqu'il pourrait être jdacé dans le
même endroit que les dilférents appa-
reils à mouvoir.
['ne usine primaire de quarante che-
vaux pourrait être établie, tout équipée,
pour la somme de 0000 francs qui, ré-
jiartie entre les cinq fermes, élèverait les
dépenses d'installation all'érenlcs à cha-
cune d'elles au chillre de 1800 francs.
On imposerait à la station centrale les
dépenses d'érection d'un bâtiment,
puisqu'elle n'a pas de ligne électrique à
payer.
Les frais de premier établissement du
système électrique dépassent d'environ
1 800 francs le prix d'uni' installation à
vapeur.
Les intérêts de cette somme, comptés
à raison de .") pour KHI par an, attein-
dront yo francs.
Le procédé électrique réalisera l'éco-
nomie des quatre cinquièmes du salaire
d'un chaull'eur-mécanicien et — en suj)-
posant que l'usure et les détériorations
soient les mêmes pour toutes les ma-
chines — les quatre cinquièmes des frais
d'usure et d'entretien : il économisera
en outre sur le transport du combus-
tible, la consommation d'eau, en même
temps cpi il allranehira la ferme de tous
risques d'incendie.
Si, au lieu d avoir recours à l'utili-
sation de l'énergie potentielle contenue
dans le charbon consumé dans le foyer
d'une chaudière, les exploitations agri-
coles susmentionnées se trouvaient dans
le voisinage d'une chute d'eau, de ce
l'ait même résulteraient les économies
de combustible, d'entretien et répara-
tions du matériel, chaudière et moteur
à vapeur, et d'autres encore. Dans ce
cas, aucune comparaison entre les deux
systèmes ne subsisterait, tous les avan-
tages, en toute évidence, seraient ré-
servés aux procédés de transmission
électrique de l'énergie.
.Avec un nombre plus grand de fermes
entrant dans la combinaison, il y aurait,
bien entendu, moins de frais de pre-
mier établissement et de dépenses d'ex-
idoitation incombant à chacune des
fermes participantes.
Nous nous sommes borné, au cours
de cette étude, à mettre en relief les
prolits économiques (|ui découleraient
des exploitations fermières ainsi com-
prises et aménagées. Userait aussi facile
qu'intéressant de |)résenler. en un con-
solant tableau, les avantages sociaux
qui en dériveraient; mais ici se termine
notre lâche.
1'. Mil i; DlKl 11(1 N NÉ.
FllANCISUlE SARCEY
M. Francisque Sarcey est évidem-
ment l'homme le plus connu de France.
Depuis une quarantaine d'années il
écrit simultanément dans plusieurs
journaux de Paris et de la province un
article par jour au minimum ; mais ce
qui lui vaut surtout sa |)opularité, c'est
sa manière familière de traiter les ques-
tions en se mettant personnellement en
scène.
Il jette dans la balance de l'opinion
tout le poids de son expérience, de son
bon sens et de sa logique avec tant de
sincérité, de bonhomie, que presque
toujours il a cause gagrnée. Un courant
sympathique s'établit entre lui et ses
lecteurs, et je sais bon nombre de gens
qui attendent pour avoir un avis sur
une question que M. Sarcey leur ait
donné le sien.
Ceci s'applique non pas seulement
•aux lecteurs du Temps. — parmi les-
quels il a sa clientèle personnelle, qui
l'ait augmenter le tirage de mille exem-
plaires chaque dimanche, — mais aux
abonnés des nombreux journaux dans
lesquels il traite des sujets étrangers au
théâtre. Nul écrivain ne fut jamais en
communication aussi directe avec ses
lecteurs; les courants d'opinion qu'il
a créés ou dirigés ont été souvent
irrésistibles. On lui doit la réforme de
maints abus, et il n'a pas dit son der-
nier mot.
Le public aime à voir un journaliste
descendre des hauteurs de la théorie et
du raisonnement spéculatif pour entrer
dans l'arène, combaltre le bon combat,
et, en donnant des coups, s'exposer à
en recevoir. Dieu sait si M. Sarcey a
écopé, comme on dit au pied de la butte
Montmartre; mais il ne s'en porte pas
plus mal et semble cuirassé contre les
allusions, les malignités, voire les mé-
chancetés.
On ne compte plus les caricatures,
les chroniques, les revues de fin d'an-
nées, les couplets de cafés-concerts, les
poésies de cabaret, dans lesquels il a
été blagué, malmené, vilipendé. Il est
le premier et quelquefois le seul à en
rire. Cette inaltérable impassibilité, il
la doit à sa nature nullement nerveuse.
— «1 Jamais je n'ai été ni agacé, ni
énervé ", dit-il couramment.
Le tempérament de M. Sarcey le
poussant à parler de lui dès qu'une
discussion est soulevée et même quand
il s'agit d un simple avis à émettre, il
n"a pas de secrets pour ses lecteurs,
qui arrivent à le considérer comme
une vieille connaissance, un ami, un
parent. On peut en voir une preuve
amusante dans ce titre d'oncle accepté
par lui avec tant de bonne grâce.
Un soir, Rodolphe Salis, tenancier du
Chat noir, avait imaginé ce vocable
au cours de l'improvisation quotidienne
si fr<mdeuse, si primesautière, qui ne
fut pas la moindre attraction de son
cabaret; comme on en rit beaucoup, il
le replaça. « Notre oncle Sarcey », de-
venu un des clichés de la maison, —
comme Montmartre, ce cerveau de
Paris, et tant d'autres, — se répandit
sur la butte, gagna les salles de rédac-
tion, et M. Sarcey s'étant prêté de bonne
grâce à la plaisanterie, elle est devenue
universelle. Il n'est pas de jour où dans
son volumineux courrier plusieurs
lettres ne débutent par ce qualificatif
familier; elles émanent d'ailleurs le
plus souvent de quelque Grimaud des
lettres, sinon d'un répétiteur mécon-
tent ou d'un acteur méconnu. — .\vant
d'être promu par le suffrage populaire
à cette dignité nouvelle d'oncle natio-
nal, M. Sarcey avait été salué, il y a
bien une quinzaine d'années, par M.Jules
Lemailre, du titre de neveu de \o\-
FRANCISQUE SABCliV
laire : <■ Un gros neveu sanguin, neveu
très posthume et né en pleine Beauce. »
Nulle part il ne passe inaperçu; sa
large carrure, sa bonne figure épa-
nouie l'ont vite signalé, et tout de suite
un mouvement convergent de regards
et de gestes se crée, toujours sympa-
thi(|ue, sauf dans certains cénacles de
jeunes gens plus ambitieux de réclame
que véritablement épris d'un culte litté-
raire (|uelconque, où des énergumèncs
échauflés employèrent des entractes
entiers ii l'injurier. Impassible et plein
d'une mansuétude méritoire, M. Sarcev
n'en a pas moins continué ;i se rendre
aux appels de quiconque le convoque,
dans un espace clos et couvert, au nom
de l'art. lùi ces soirées tumultueuses,
les plus mauvais moments élaient en-
core ceux du spectacle. Que d'inepties
n'a-l-il pas ainsi subies avec une sérénité
inrali-alile:
Il était loin de prévoir une pareille
destinée, le jeune normalien qui entrait
à l'Ecole de la rue d'L'Ini en 1848 avec
l'ambition de devenir professeur de
rhétorique dans un lycée de province I
Son père, le onzième enfant d'une fa-
mille de canuts lyonnais, avait brave-
ment poussé la navette jusqu'au jour où,
dans les derniers temps de 1 empire, il
s'était engagé et avait pris part à la ba-
taille de ^^'ate^loo. Il était chef d'insti-
tution à Dourdan, un chef-lieu de can-
ton de 1 arrondissement de Hambouillet.
quand naquit le petit Francisque, en
1828. L'excellent homme adorait la mu-
sique, sans avoir jamais eu le temps de
l'apprendre; dès que son fils eut sept
ans, il lui en fit inculquer les principes:
mais tout ce (]ui dans la petite ville de
Dourdan était capable d'enseigner le
solfège, le bugle, voire même le (riangle,
y perdit son lai in. Plus tard, à Paris,
M. Sarcev acquit des notions musicales
très complètes au cours du professeur
ICmile Chevé, inventeur d'une méthode
excellente, paraît-il, mais basée sur une'
écriture absolument différente de celle
actuellement en usage.
Plusieurs fois lauréat du concours
général, après de fortes éludes au lycée
Charlemagne, dont il avait suivi les
classes comme externe, tout en étant
pensionnaire à l'institution Massin,
l'élève Sarcev entra h l'Kcole normale,
le quatrième de sa promotion: Taine
était le premier, — le cacique, en argot
de l'Ecole, — About le second. Que de
fois n'a-t-on pas cité les noms de leurs
anciens, AN'eiss, .Assolant, Challemel-
Lacour, .M""' Perraud !
Au milieu des normaliens surexcités
par les événements politiques el argu-
mentant avec une fougue indomptable,
le jeune Sarccy se signalait par son
éclectisme et sa tolérance dont subsiste
un étrange monument, l'n conllil était
né entre les élèves de il'îcole normale à
propos du calorifère, trop chaulFé, sui-
vant les uns, pas assez, d'après le;.
K a A N C I s Q c 1-: s A H C E V
autres. Les premiers ayant obtenu gain
de cause, les autres se roulèrent dans
leurs manteaux feignant d'être morts
de froid, et l'un deux chanta le trépas
de ces vingt-quatre victimes en une
complainte sur l'air de Fualdès. \'oici
le couplet du futur critique du Temps,
il résume avec humour 1 habitude d'es-
prit prise par lui d'entrer dans la raison
de l'atlversaire avec lequel il discutait :
Francisque en faisant sa moue
Dit : >i Est-il sage, est-il sot? n
Il l'ait froid, mais il faut chaud.
Je le blâme et je le loue ;
El l'administration
.\ tort, bien qu'elle ail raison.
.\u lendemain du coup d Etat de ISjI,
peu de temps après sa sortie de l'École
normale, une circulaire ordonnant à
tous les membres de l'L niversité décou-
per leurs moustaches arriva au lycée de
Chaumont où il professait la classe de
troisième. « On nous enjoignait d'expli-
quer \'irgile en menton rasé. On nous
donnait huit jours pour nous mettre en
règle... Je ne m'étais jamais rasé et je
ressentais un vif dépit d'être obligé de
le faire. Il me vint à l'idée d'écrire une
pétition à mon recteur, dans le style de
Paul-Louis Courier, pour lui demander
de garder une barbe qui avait rendu
plus respectables les mentons des illus-
tres universitaires d'autrefois. ■> Le rec-
teur, qui était un sot, envoya au ministre
la pétition — un chef-d œuvre de drô-
lerie, le premier article de journal sorti
de la plume du futur journaliste. En
revanche, le chefdupe.'-sonnel se trouvait
être homme d'esprit; pour sauver le
frondeur d'une destitution imminente,
il l'envoya en disgrâce enseigner la rhé-
torique au collège communal de Lesne-
ven, un coin perdu de Bretagne.
Quoique coté comme un mécréant,
^L Sarcey s entendit le mieux du monde
avec le personnel du collège de Lesne-
ven exclusivement composé d'ecclésias-
tiques ; il se trouvait même si bien qu il
demanda formellement à y rester. Mais
il jouait de malheur avec le ministère;
on y accueillit sa requête comme une
ironie, une dérision et pour l'en punir
on le chargea de la classe de quatrième
au lycée de Rodez.
Là, par exemple, ce fut l'ennui, le
dégoût, le découragement, l'abandon de
soi-même poussé à ce point que M. Sar-
cey se sou\ient d'avoir contracté l'habi-
tude d'aller au café et d'y jouer la con-
sommation comme un commis voyageur.
Pourtant il passa avec succès l'examen
d'agrégation à la fin de cette année né-
faste; c'était la paix faite avec l'Univer-
sité, la fin des malentendus. Il reçut
peu après sa nomination de professeur
de seconde au lycée de Grenoble, avec
la perspective d'une chaire de rhétori-
que à brève échéance (il y fut appelé
au début de la deuxième et dernière
année de son séjour) et, dans un avenir
plus éloigné, de douze cents francs de
retraite après trente-cinq ans de ser-
vices.
A Grenoble, il devait, sans la cher-
cher, trouver l'occasion de faire ses pre-
miers pas dans une carrière bien autre-
ment lucrative. Un imprimeur nommé
Maisonville s'adressa à lui pour la rédac-
tion des articles de tête de son nouveau
journal, le Courrier des Alpes. Le jeune
professeur accepta à la condition que sa
collaboration demeurerait secrète. Ses
causeries pétillantes de verve révolu-
tionnèrent Grenoble. Il maniait avec
une égale facilité la prose et le vers;
en voulez-vous une preuve? La con-
struction d'un nouveau théâtre fort mal
placé avait soulevé une vive polémique, le
« leader » du Courrier des Alpes s'était
mis à la tête de ceux qui demandaient
son déplacement, et sur ce sujet local
il improvisa un nombre incalculable de
triolets tous aussi lestement troussés
que le dernier.
Je veux le crier sur les toits.
Matin et soir, sans fin ni cesse.
J'ai bons poumons et bonne voix.
Je veux le crier sur les toits.
Guerre au théâtre et qu'en six mois
Le nain tout bossu disparaisse 1
Je veux le cner sur les toits.
Malin et soir, sans fin ni cesse.
FR ANCISQII-: SAHCliV
En réalité, il avait débuté quelques
semaines avant clans le journalisme en
envoyant au Figaro, alors bi-hebdoma-
daire et paraissant sur huit pages de la
moitié de son format actuel, un premier
article apostille par Edmond Abf)ut et
si<'nc Satané lîinet. Grande avait été la
s A R C F, V A s O 1 X A N T E A X S
joie do M. Sarcey en lisant sa jirose au
cabinet de lecture de Grenoble; les trois
articles suivants avaient également été
l)ul)liés, mais les autres étaient restés
en route. M. Sarcey, se rendant à Paris
pour les vacances de Pâques, se décida
à aller voir M. de N'illemessant et à lui
dire qu'il pcrsonuiliait Satané Bincl.
- Je vous attendais, lit le directeur
du Fiqnro; je pensais bien que, ne
voyant plus paraître votre prose, vous
viendriez aux nouvelles. Il v a loni;-
temps que je vous cherche et .About a
bien gardé votre secret. \'ous êtes des
noires. Mais on ne peut faire du jour-
nalisme à dislance. Flanquez-moi votre
démission.
— Il faut que j'achève mon aimée
de professorat, objecta le néophyte.
— Soit, quand vous vou-
drez.
Va X'illemessant lit régler
le compte de Satané Minet,
se soldant par dix-sept louis
qu'il empocha joyeusement.
Quand arrivèrent les va-
cances, M. Sarcey demanda
un congé d'un an et, accep-
tant le vivre cl le couvert
que lui olfrail lùlmond
.\boul pendant cette pé-
riode d'essai, \inl se fixer
à Paris. Il commença tout
de suite dans le Fif/nro la
série de campagnes qu'il
poursuit encore à quarante-
deux ans d'inlervallc. n'é-
coulant que son robuste
bon sens, indill'ércnt aux
colères et aux rancunes.
Mais elles s'amassaient déjà
sourdement cl le jour où il
(piilla le Figar». irrité d'un
mauvais procédé contre
Ivlmond .About, son guide
cl son ami, ce fut un dé-
chainemenl d'atlaques vio-
lentes, un concert d'injures
dans li'([ucl ses anciens
collabciralcurs lirciil biuyammenl leur
]iartie.
Mais, oiilri' le lourage, le talent et la
volonté, il avail une énorme force de
travail. Il ne larda pas à mettre île son
coté les vrais riem-s, c'est-à-dire le jni-
blic.
Il s'était déjà fait une place au Gau-
lois, (piand lùlmonrl .\boul lui proposa
de le présentera Constant Guéroult pour
faire dans VOpinion nationale en voie
de formation le feuilleton dramatique.
l'ItANClSQUlC SAHCKV
offerl il lui, Al)out, el qu'il ne pouvait
accepter. M. Sareey tut pris à l'essai
pour deux mois. Il réussit si bien que
ses appoiiUemeiits mensuels, fixés à
.'500 frnucs, furent bientôt portés à 500.
I-es lecteurs du Monde Moderne trou-
veront certainement quelque plaisir à
jeter un coup d'ieil sur les
premiers essais du doyen
de la critique. Ces extraits
ont été cojiiés à leur inten-
tion dans les volumes I
ol)lon;;s grossièrement car- j
tonnés où sont réunies
toutes les chroniques du
théâtre que M. Saree\- con-
serve dans sa bihlidlhèque.
Friiilli'/on
(II' <( V()i>itiii>n ii;ili<iiuilr i
./(; { arplomUrc ISSU.
■ :ni;ONI(Jl'E I>ES THliATUES
On jouait, hindi, au Gym-
nase, l'ii .\ii;/i' ili' l;i Cli.Tri/r.
comédie en trois actes et en
vers, do M. Ernest Serret.
Ce titre fleure comme un
baume, odeur de morale se
sent à la ronde... II ne trompe
point, la comédie nouvelle est
une pièce du genre vertueux.
II y a eu de tout temps, en
France, des hommes qui se
sont imaginé sérieusement
que l'art dramatique est un
sacerdoce . le théâtre un
temple, la comédie un ser-
mon, que le moindre incon-
vénient était que l'on ne s'y
amusât point et qui ont cru
bien faire de verser sur le vice de leur
siècle de pleines tirades d'alexandrins.
Ne parlez pas à notre homme de carac-
tères, de situations, d'intérêt, il ne se met
point en peine de tout cela, ce n'est point
son affaire. Les tirades sont-elles bien
frappées ? les lieux communs de morale
sont-ils à leur place et dans leur jour? Il
n'en veut pas davantage.
Après avoir analysé la pièce, qui est
d'ailleurs d'une banalité écœurante, le
critique débutant concluait ;
Notre génération est grave et triste, elle
a plus besoin d'être égayée que d'être prê-
chée. Le sérieux et la morale sont partout
aujourd'hui I remarquez que ces lignes sont
datées des premières années du règne de
Napoléon III, en jileine corruption impé-
riale), notre vie en est empestée; qu'on
nous laisse au moins le théâtre pour f[ue
SARCEV AUJOCRDHl'I
nous puissions nous en débarbouiller
quelques heures chaque soir. Le rire est
sain et la gaieté bonne conseillère. Je n'ai
jamais, pour ma part, trouvé que l'ennui
fût si moral, il mène à la mauvaise humeur
qui rend capable de tout.
Dès ce premier article, M. Sareey
prenait position comme partisan déter-
miné des principes essentiels de la dic-
tion et de la lang'ue. Après avoir fait
de grands compliments à M""" Marque!
(la mère de l'artiste actuellement à
l'HANCISQUK SAIiCKV
rOdéon,qui vient de passer quelques
années en Hussie), il la prend à partie
sur ce terrain :
Pourquoi M"" Marquet ne fait-elle pas
sentir la liaison des mots'.' Pourquoi dit-
elle : u 11 faut allé à Paris »? Je n'aime pas
plus qu'un autre cette déplorable affecta-
tion des acteurs du Théâtre-Français qui
font aujourd'liui sonner toutes les lettres
et finiront par dire <i des verses » ; mais
peut-être aussi ce laisser aller de pronon-
ciation, qui est de très bonne compagnie
dans la conversation de tous les jours, ne
doit-il jjoint se souffrir dans le vers.
Dans son second article, M. Sarcey
de Siitières iil signa ainsi ses douze
premiers feuilletons) avait à rendre
compte d'une pièce de résistance, la
MarAIre de Balzac, représentée au
A'audeville. Ces lignes suffiront à
prouver qu'il trouva du premier coup
la forme définitive de sa critique, on
les dirait écrites d'hier, elles résument
son opinion sur une question soulevée
bien des fois :
L'émotion répandue sur la surface d'un
long ouvrage perd de sa force en se dis-
persant. Mais à la scène elle est ramassée
dans le court espace du drame et se
décharge par des éclats de passion coup
sur coup répétés (|ui épouvantent et fati-
guent. Le drame grossit pour la perspec-
tive le personnage et les objets que le
roman peint de grandeur naturelle. L'un
fait voir ce que l'autre raconte et le che-
min est court des yeux au cœur.
.Après avoir relu ce fragment d.iiis hi
l)ii)liothèque de M. Sarcey, je le lui mis
sous les yeux :
— Elfectivemeiil, dit-il, mes idées
n'ont pas beaucoup varié, je conviens
même que je les exprimais alors dans
une langue plus châtiée (|ue celle que
j'emploie aujourd'hui. Je travaillais da-
vantage la forme de mes articles, mais
je coimaissais moins mon métier. \'ovcz
pour preuve celte fin de phrase :
Halzac, qui n'avait pas encore l'habitude
du théfitre, a certainement ici passé la
mesure; la pièce manque d'air, on ouvri-
rait volontiers la fenêtre pour y laisser
passer une rafraîchissante bouffée de sen-
timent honnête.
— Qu'est-ce que rhonnêleté des senti-
ments vient faire là'.'... J'ai mis ces
mots faute d'autres qui ne me venaient
pas et qui me viendraient aujourd'hui
que je connais mieux mon affaire. Je
n'ai pu avoir qu'une excuse, l'intention
de chercher une transition... \'oyez
plutôt, la phrase suivante commence
ainsi : <( Oui, il y a parfois place à
pleurer, les larmes sont douces et sou-
lagent. » La transition, sachez-le bien,
rien n'est plus inutile. Quand on a
épuisé son sujet, on s'arrête et on passe
à un autre.
La première fois que ^L Sarccv est
appelé h parler de la tragédie, c'est à
propos du début de M""' l-'milie Guyon,
dans Clytemnestre d' Iphiqèiiie, où elle
était, parail-il, exécrable. Les autres,
M""" Devoyod, Stella Colas, ne valaient
pas mieux. De tous les artistes hommes,
il ne cite que 'SI. Beauvallel, << seul
acteur du Théâtre-Français, capable de
porter un rôle tragique d'un bout à
l'autre de la pièce ". Eh 1 eh 1 ce n'est
pas d'aujourd'hui que la tragédie est en
décadence.
M. Sarcey pose nettement la ques-
tion : Pourquoi joue-t-on la tragédie au
Théâtre-F'rançais'? Il voudrait que les
représentations des œuvi-es de Corneille
et de Hacine fussent rares, mais en-
tourées de tout l'éclat (pie l'on pourrait
y mettre. Le public y prendrait le plus
noble et le plus délicieux des plaisirs,
celui d'entendre de beaux vers admira-
blement dits. <■ Il se sauve aujourd'hui
quand il voit le nom de Racine sur l'af-
fiche, c'est qu'en dessous, il lit ceux de
M'"" Guyon et de M"'' Devoyod. »
Quelques semaines ])lus tard, à propos
d'une représentation d'AniIroinaquc, à
rOdéon, et spécialement de la scène
entre Oreste et Pylade, M. Sarcey gour-
mandait les acteurs cpii croient devoir
solenniser les choses les plus !-iniples.
Pourquoi les comédiens enveloppent-ils
le vers d'une déclamation mesurée et
rUANCISQUE SARCKY
presque chantante ? Pourquoi cette en-
nuyeuse draperie de convention sur une
poésie très franche ? Les leçons de
M"* Rachel sont-elles déjà oubliées ?
Ces extraits des premiers articles de
critique de M. Sarcey prouvent que,
sauf quelques nuances de forme appré-
pas, tant s'en faut, la plus f,'rosse partie
de la production de l'intarissable écri-
vain. C'est en 1867 qu'il a passé de
l'Opinion nationale au Temps où il a
succédé à Louis Ulbach.
La liste des journaux auxquels il a
prêté sa collaboration remplirait une
" I L I. A DE N A X T E R R E
ciables seulement pour les raffinés et les
professionnels, son esthétique n"a guère
varié depuis quarante ans. Quarante ans
de critique hebdomadaire I Savez-vous
bien que cela fait plus de deux mille
chroniques théâtrales? Il a été souvent
question de les éditer, elles constitue-
raient le document le plus complet de
l'histoire du théâtre en ce demi-siècle;
mais la collection ne serait pas facile
à caser dans les petites bibliothèques,
elle ne remplirait pas moins de quatre-
vingts volumes. Et M. Sarcey ne peut
se décider à faire une sélection.
Cette série d'articles ne représente
page entière du Monde Moderne, il faut
seulement en retenir le Journal litté-
raire, le Gaulois et le A/A' Siècle.
Chargé de la rédaction en chef du
Journal littéraire par Polydore Millaud,
qui devait, quelques années plus tard,
révolutionner la presse en créant le Petit
Journal, M. Sarcey eut l'idée ingénieuse
de faire rédiger une bonne partie de
cette feuille hebdomadaire par ses
abonnés. Il posait des questions sur les
sujets les plus divers et insérait les ré-
ponses avec leurs signatures, non sans
les avoir préalablement corrigées et
remaniées. Ses correspondants, flattés
F li A N C I s (,) U 1-: s A R ( : K Y
de voir leurs noms au bas d'arlicles si
bien troussés, ne proleslaicnl nullemenl
et se réaliniinaient en masse.
Lors de la fondation du Huiihiis,
M. Sarcey fut appelé à écrire une des
chroniques de la semaine ; mais au bout
d'un an, tous ses confrères s'étanl
éelipsés pour des raisons diverses, il
resta seul; comme il suffisait sans eifort
à cette besojçne, il accepta de la conti-
nuer par traité à raison de trois mille
fr;incs p;ir mois, (yélail le ccmiuience-
inent de la foilune.
Quand parut le .\7.V" Siècle, en 1871,
il _v prit une des premières places aux
côtés de son vieil ami Edmond About.
Il eut le tort d'y faire la guerre à la reli-
gion a\ec une violence et un parti pris
injustiliables. On disait couramment
qu'il manjçeait un prêtre par jour et
souxent même cette ration s'augmentait.
-M. Sarcey était évidemment sincère;
il n'avait pas encore fait le pas décisif
qui' sépare les sectaires des esprits tolé-
rants parmi lesquels il compte aujour-
d'hui.
Depuis une douzaine d années, M. Sar-
cey ne traite plus qu'exceptionnellement
les questions religieuses et politiques.
La liltéialure, les actualités, les abus
suffisent à alimenter ses chroniques en
dehors de ses articles spéciaux sur le
théâtre, ^'oulez-vous avoir une idée de
l'énorme labeur auquel il fait face'.'
Il envoie régulièrement sa copie au
XfX" Sù-cle le lundi, au .1/,i/m le mardi,
à la Dépèche de Toulouse le jeudi, au
Temps le samedi, au Figaro quatre
« Grains de bon sens » par semaine et
au Tciiipi pareil nombre de « Fagots »
signés Sganarclle. Puis viennent les
besognes échelonnées sur de plus longs
intervalles; au tnlal, cinq à six cents
articles par an.
C'est un sujet d'admiraticm pour tous
ceux qui l'approchent et même pour ses
familiers que l'ardeur, l'entrain, la belle
humeur qu'il ajiporte à mettre du noir
.-ur du i)lanc. Il pond sa copie dans la
joie, dit familièrement un de ses con-
frères, non sans l'envier un peu.
I Quand on lui demande son .«ecrel
] pour abattre une pareille lâche, il ré-
I pond simplement :
• — Levé à sept heures et demie, je me
mets au travail après avoir lu les jour-
naux du jour, lu tout au moins, comme
nous savons le faire nous autres du mé-
tier, en n'arrêtant nos yeux que sur les
choses qui nous olfrent de l'intérêt.
Quand vient l'heure de déjeuner, j'ai fait
le plus gros de ma besogne si je n'ai pas
été dérangé. Mais dame, voilà! les visi-
teurs sont souvent nomiireux. On sait
que je suis chez moi chaque matin et
on est tenté d'en abuser un ])eu.
— Mais à quel moment de la journée
lisez-vous"?
— Toute la journée et tout le temps
que je peux.
Un détail caraclérisliipic sur la façon
de travailler du maître. — Très souvent
ses articles sont le développement ou
la réfutation d'une idée qui lui est sou-
mise par un correspondant, il ne manque
jamais de reproduire tout ou partie de
celle lettre: eh l)ieii, an lieu de liuler-
caler dans son manuscrit d'un coup de
ciseaux, il prend toujours la peine de la
copier consciencieusement de sa main ;
il fait de même d'ailleurs p(Mn' les cita-
tions de pièces, de volumes.
— Pourquoi ?
— Parce que, fail-il, c'est une façon
de rester dans le mouvement. L'avoue-
rai-je? je modilie parfois un peu le style
de mes correspondants, tout en restant
dans leur pensée, cela va sans dire ;
aussi personne ne s'est jamais plaint.
Nous avons vu que M. Sarcey fait
relier chaque année ses chroniques théà-
trale.-i du Temps, dont les dates et les
renseignements techniques lui servent
en cas de reprises ultérieures; mais sauf
cette exception, il ne conserve rien de
ce qu'il écrit.
— A quoi bon".' dit-il. Si j'ai un arti-
cle à faire sur une(]ueslion déjà traitée,
je le ferai mieux dans le mouvement
d'après mon impression présente qu'en
me reportant à de vieux souvenirs. I"]t
le mouvement , mettez-vous bien ça
KliANCISQri': SAUCKV
dans 1.1 liHe, c'e;-! la première qualité
du jounialisle. 11 faut qu'un article
marche, que le lecteur en sente le mou-
\onient, s v associe et même s'il s'arrête
[jour reprendre sa leetun- fut-ce cpicl-
ques lijîues plus
bas, il faut qu'il
soit emporté.
M. Sarcev passe
la plus grande
partie de sa vie
dans le \a-te ca-
binet qui occupe
tout l'étage supé-
rieur de son hôtel
de la rue de Douai
construit spéciale-
ment à son inten-
tion par Charles
Garnier son ami.
Une grande baie
flanquée de deux
fenêtres donne des
airs d'atelier à cette
haute pièce autour
de laquelle règne
un balcon per-
mettant d'accéder
aux vitrines supé-
rieures de la bi-
bliothèque. En bi-
bliophile soigneux,
il a mis ses plus
humbles volumes
à l'abri de la pous-
sière derrière des
glaces et il fait
orner d'une reliure
ou tout au moins
d un cartonnage tout ce qui offre de
l'intérêt : son budget est grevé de ce
chef de plus de 2 000 francs par an.
Il parle avec une jubilation de gour-
met " du frisson de plaisir qui vous
saisit à insérer le couteau entre les pages
d'une belle impression à grandes marges,
fleurant l'encre d'imprimerie toute fraî-
che ». Aux rares panneaux laissés libres
par les livres sont accrochés des toiles,
des pastels, portraits du maître, de ses
enfants, de M"" Sarcev. Sur la chemi-
née se dresse son buste en marbre par
Crauk.
Sans parler d'une bibliothèque tour-
nante à portée de la main, trois tables
sont encombrées de livres. Celle où
A NANTERHE
i A R C E T ET S 0 X F I L -
]\I. Sarcev travaille n'a pas moins de
trois mètres de long, elle est envahie par
im fouillis de cinquante ou soixante vo-
lumes renouvelés sans cesse. A peine y
reste-t-il de la place pour le téléphone
communiquant avec la porte d'entrée
d'où on lui annonce le nom des visi-
teurs, la lampe électrique avec son am-
poule dépolie, l'encrier de cuivre et la
plume en bois grosse comme le pouce,
dont il se sert exclusivement depuis qu'il
a été menacé de la crampe des écrivains.
l' n A N C I s Q U E S A II C E Y
Au rez-de-chaussée s"ouvre la salle à
manger où le mardi et le vendredi le
couvert est mis pour les intimes. On a
écrit beaucoup de fantaisies à propos de
ces repas : M""" Sarcey les préside avec
infiniment de bonne grâce, tandis que
rani()hilryon , fidèle à ses principes
végétariens atténués seulement par
l'absorption dieufs sous des formes
diverses, maintient la causerie au dia-
pason d'une interminable bonne hu-
meur. Aux commensaux habituels,
M.M. .Adolphe Brisson, Baschet, Re-
naud, Pierre WollT, Gunsbourg, se
joigiUMil des auteurs, des artistes
hommes et femmes aux approches des
premières auxquelles ils doivent parti-
ciper.
En été, ces agapes ont lieu dans la
maison de campagne de Xanterre, aussi
hospitalière que Ihôtel de la rue de
Douai. Le plus souvent on met le cou-
vert sous les arbres de la charmille; les
deux plus jeunes fils de M. Sarcey
prennent leurs ébats dans le grand jar-
din : ils ont six et onze ans, leur frère
aine fait actuellement son service mili-
taire à Rouen. Leur sœur est mariée
avec M. -Adolphe Brisson, l'éminent
rédacteur du Temps. Des lignes dans
lesquelles son père lui a dédié ses
Souvenirs de jeunesse, il faut retenir
celles-ci : <■ Il y a une leçon que tu
emporteras, je le souhaite, de celte lec-
ture. J'ai beaucoup travaillé, mon en-
fant, et je travaille encore énormément.
Il faut travailler dans la vie, il n'y a
que cela au monde de lum et de vrai.
Le travail m'a épargné bien des sottises
et m'a consolé- de celles que j'avais
faites. \'oltairc a enfermé dans un livre
que tu liras plus tard iM'" Madeleine
avait alors quinze ansi le mot où se
trouve le secret du i)onh('ur : Il faut
cultiver son jardin. »
Quoique le journalisme l'absorbe,
M. Sarcey a trouvé le temps d'écrire
plusieurs volumes d'une lecture agréa-
ble ])arc(' que, comme dans ses articles,
il y a mis beaucoup de lui-même : le
Nouvcnu Seifjneur du village, Etienne
Moret, Souvenirs d'enfance et de jeu-
nesse, Souvenirs d'Age miir, le Mol et la
Chose, le Siège de Paris, les Aventures
de Minon et Minette, Comédiens et
Comédiennes, études sur les artistes de
la Comédie-Française; et Gare à vos
ijeuT, une plaquette intéressante qu'il
aurait pu appeler sensations d'un myope.
Il lest au suprême degré et décrit de
façon amusante ses impressions sur le
monde extérieur suivant qu'il enlève
ou remet ses lunettes.
Depuis qu'il a subi rojH'ration de la
cataracte fort habilement pratiquée, il y
a une quinzaine d'années, par le docteur
Perier, dans la maison des Frères Saint-
Jean-de-Dieu de la rue Oudinot, M. Sar-
cey ménage ses j'eux, mais il va au
théâtre tous les soirs : beaucoup par
devoir professionnel, un peu aussi pour
son plaisir. Il prend pour prétexte qu'il
veut contrôler ses impressions de la pre-
mière représentation en constatant l'effet
des pièces nouvelles sur le jniblic pavant ;
en réalité, cela l'amuse et il en convient
de bonne grâce. .A défaut de nouveautés,
il passe ses soirées au Théâtre-Français
ou à rOdéon, donnant ainsi à ses con-
frères un exemple bien peu suivi. Les
critiques ne profitent guère de leurs
entrées permanentes dans les théâtres,
ils n'y vont que quand on les convoque
pour une reprise ou un début : aussi ne
connaissent-ils le répertoire que de ré-
putation.
Le critique du Temps s'est imposé la
règle absolue de n'aller sur la scène
d'aucun théâtre. On ne le voit jamais ni
dans les coulisses, ni dans le foyer des
artistes, encore moins dans leurs loges.
Il ne transige avec ce principe que les
jours où il a â faire une conférence,
encore ne s'éternise-t-il pas de lautre
côté du rideau, qu'il ait â faire un cours
de littérature à la Bodinière, ou à pré-
senter soit une teuvre classique, soit
une pièce oubliée aux abonnés de rOdéon.
Sa |)remière conférence dans la salle
aujourd'hui désatrectée de l'.Mhénée de
la rue Scribe fut unilésaslre; il le conte
volontiers aux débutants pour leur
V R A X C I s Q U E S A n C E Y
immm
donner confiance. 11 a pris depuis de nombreuses revanches, et la premuTc da
de sa seconde tentative, sur laquelle
il a écrit sur lui-même cette apprécia-
tion, et le portrait tracé, il y a trente
ans, est encore dune ressemblance par-
faite :
« Une fois embarqué dans mes dé-
monstrations, j'oublie absolument que
j'ai un public devant moi, il me semble
que je cause avec un ami. J'y mets la
chaleur et la verve que je porte dans
une conversation ordinaire ; je hasarde,
ou plutôt non, je ne hasarde pas, le mot
n'est pas juste, toutes les familiarités de
l'entretien le plus débridé me coulent
naturellement de la bouche: quand le
mot ne m'arrive pas, je le demande, on
me le souflle de l'auditoire, je remercie " / oaSMe- *?f '
LA VISITE DE L .V D E B f T .\ X T E
1-li ANCISyrii SAliCKY
et l'on éclate de rire... Le public s'amuse
énormément : il croyait avoir un con-
férencier, il a, comme dit l'autre, trouvé
un homme. Un jri-os homme de visaj^e
bon enfant, de gestes exubérants, mais
sans façons, parlant à la bonne fran-
quette, un peu vulgaire de tournure et
de langage, mais si convaincu, si impé-
tueux ! 11
Elfectivement , avant d'ouvrir la
bouche, .M. Sarcey a déjà conquis son
public, tant il y a de rondeur, de bon-
homie, de simplicité, de bonne humeur
dans toute sa personne. Le rideau qui
vient de se lever découvre la table sur
laquelle on a placé la carafe, le verre el
le sucrier. Mais cette table, il la trouve
toujours trop éloignée du public. Aussi
dès que, entré par la porte du fond, il a
répondu par un salut aux applaudisse-
ments de la salle, son premier soin est-il
de la prendre à deux mains -el de l'aj)-
jiorler le plus près possible de la rami)e.
Ce mouvement ne manque jamais de
provorpier la joie des spectaleui-s.
M. Sarcey ne se sert de la chaise que
pour appuyer les mains à son dossier et
parle toujours debout, sauf quand il a
à présenter un artiste dont la récitation
ou Ir chaiil alterne avec son verbe;
dans ce cas, il se lient assis près d'une
table sui- l'un des côtés du théâtre. La
voix sonore, pleine, marlelle bien les
consonnes et jîrolonge la vibration des r.
Les négligences de forme voulues achè-
vent de lui concilier les auditeurs, il
prend contact avec eux d'une façon
directe et eu quelque sorte individuelle
en disant à tout propos : « Qu'est-ce que
ça fait? — Moi, ça m'est égal 1 — \'ous
savez bien? — Je ne me souviens |)lus... i>
Mais derrière ces familiarités appa-
raissent les idées claires rangées en bon
ordre, les raisonnements |)récis, et, sauf
dans les moments de détente prévue, la
phrase toujours simple est d'une impec-
cable correction. On a comparé M. Sarcey
à un voyageur qui, ayant beaucoup vu,
beaucoup retenu, raconte ses impres-
sions sans avoir à faire le moindre
cITorl.
On ne se douterait guère à voir son
aisance actuelle qu'il a été prodigieu-
sement timide. L'assurance lui est venue
avec rex])érience ; il ne fait pas moins de
soixante conférences par an. Toutes lui
demandent une sérieuse préparation
qu'il cache sous ses dehors familiers.
M. Larronmel, qui s'y connaît, étant lui-
même un maître dans l'art de la parole,
a donné, sur la diction de ^L Sarcey,
celte api)réciation élogieuse : « Il coupe
ses réflexions de lectures el c-e n'esl pas
le moindre charme de sa manière. Il a,
en elfel, hérité de son père un talent de
lecteur que dix ans de professoral el
trente ans de parole ont lai-gement
perfectionné. Dite d'une voix chaude,
nettement articulée, scandée et ])onc-
tuée avec une sûreté rare, la phrase,
vers ou prose, prend dans sa bouche un
relief étonnant. •>
Comme il fait exclusivement de la
critique objective, c'est-à-dire qu'il
émet ses idées sur l'art dramatique au
hasard des «cuvres représentées, on a de
la peine à trouver sous sa signature une
doctrine, un ensemble de formules esthé-
tiques ; ])ourtanl j'ai eu la lionne fortune
de mettre la main sur un petit travail
qui est peut-êlre celui dans lequel il a
réuni le plus grand nombre d'idées géné-
rales.
Sollicité d'écrire une préface pour le
sixième volume du Bèpcrlmic de la
Comcdic-Frnnçnisc. il y a mis la synthèse
de sa critique. Il déclare neltement .• que
ce siècle peut soutenir la comparaison
avec les plus grands » ; il n'en excepte
même pas ce moment unique où So|)hocle
alternait avec Aristophane et se faisait
sur la fin de sa vie battre par I"]uripide;
il n'en excepte pas non plus ces heu-
reuses années on Corneille collaborait
avec Molière, taudis que Hacinc allait
d'AïuIrom.K/iic à l'hèdre.
Kn peu de lignes, nous allons con-
naître les raisons de ses préférences pour
le siècle présent. A|)rès avoir admin-
comme il convient Ilenuini et Jtiiij Ill.i.i,
les chefs-d'œuvre jetés au vent sous la
Hcslauralion par \'ictor Hugo, il arrive
FR.\^'CIsyul•: saucey
LE VENDREDI DANS LA BIBLIOTHÈyUE
à Alexandre Dumas, « préludant par Henri III el sa Cour, à celle foule
FllANCISQUE SAUCKY
prodigieuse d'ouvrages où l'originalité
d'une invention toujours en mouvement
s'allie à une fougue d'exécution mer-
veilleuse » ; à Alfred de Vigny avec son
Chatterton ; à Frédéric Soulié avec la
Closerie des genêts, « le chef-d'œuvre
FAC-SIMILÉ DE L'ÉCRITURE DE S A R C E Y
dos mélodrames passés, présents et
futurs »; il Casimir Delavigne, poète de
transition : à Scribe, " dont la verve
iiilarissaljlo fait couler un llcuve de
grandes et de petites pièces, toutes amu-
santes, cpii ont fait les délices de la pre-
mière moitié du siècle ».
" I)e iHlH à 1870, c'est une nouvelle
moisson plus abondante et plus riche en
chefs-d'œuvre... Trois astres d'inégale
grandeur paraissent à l'horizon : Théo-
dore Barrière, .\lexandre Dumas fils,
l'Emile .\ugier... Harrière, le moins
grand des trois, a peint de couleurs
inaltérables dans lu Vie de Jxdiùmc et
les J'^in.r Honshummes l'égoïsme et la
sottise inipoihinlo du ijourgeois, tel que
l'a fait la monarchie de Juillet. " Quant
à Dumas et à Augier, sans faire un paral-
lèle à la Plutarque entre ces hommes de
génie, il est « convaincu que le (icndre
de M. Poirier, l'Aventurière et Phili-
herte seront joués et loués autant que
durera la langue française; lu
Dame aux camélias, le Demi-
Monde, la Visite de noces et
d'autres traverseront également
les siècles ».
Puis il caractérise d'un mol
le talent de Meilhac et d'Halévv,
de Labiche, de M. Faillcron, de
M. Sardou, <i un Scribe plus
ingénieux, plus alerte, plus tré-
pidant, d'un style plus vif, dont
il restera moins peut-être que
du premier, car ses œuvres sont
moins pondérées, moins solides ».
C'est avec une évidente sincérité
qu'il s'écrie : <> Quel rayonnement
d'illustrations I ■>, en s'excusant
de ne parler ni de ("londinet, ni
d'Octave Feuillet, ni de Lcgouvé,
ni de Coppée, ni de George
Snnd !
Dans son enthousiasme,
M. Sarcey oublie un nom, que
quelques-uns, dont je suis,
met lent au-dessus do tous les
autres, celui d .Alfred de Musset.
Nous l'aimons parce qu'avec un
art exquis il a su allier à la vé-
rité de l'observation la fantaisie qui est
le don des poètes. Au surplus, ce ne sont
pas mes idées que vous désire/ trouver
ici, mais celles de M. Sarcov.
Les démolisseurs oiil un rôle utile
après tout dans le monde littéraire, ce
n'est pas celui qu'a choisi M. Sarcey, il
s'est donné la mission d'cxjiliquer les
succès acquis et de réserver le meilleur
de ses encouragements pour les jeunes
qui marchent dans des chemins frayés.
Nul mieux que lui ne sait se faire l'écho
de l'opinion publiciue: le rôle n'est pas
aussi facile à tenir qu'on pourrait le
croire.
F H A N C I S Q U E S A R C K 'i
Cette opinion publique,
sur laquelle il a une si
grande influence, cer-
tains lui reprochent de
ne rien faire pour la tirer
des ornières où elle se
complaît , d'expliquer
sans jamais les réformer
ses impressions, ses ju-
gements parfois inexacts
et de se défendre même
de les contredire. Ceux-
là, désireux de secouer
le joug des vieilles règles,
le prennent à parti parce
qu'il fait grise mine aux
novateurs et reste insen-
sible aux beautés des
chefs-d'œuvre non clas-
sés, des pièces d'Ibsen,
par exemple.
Mais M. Sarcey ri-
poste, non sans raison :
<i Une pièce de théâtre
n'est pas faite pour quelques douzaines
de délicats fer\euts du symbolisme, du
pessimisme ou de tout autre parti pris
momentanément à la mode; elle ne peut
donner l'illusion de la réalité que par un
système de conventions, dont les unes
sont imposées par sa forme même et les
autres par le public. » Effectivement,
il a des trésors d'indulgence pour
celles-ci ; grossissement des effets, style
dénué de finesse, morale banale, per-
sonnages artificiels, entorses à la vérité
historique, respect des préjugés de la
foule, concession à sa sensiblerie. Quel
plaisir prendre à une œuvre déshonorée
par de pareilles souillures? Faut- il
s'étonner après cela que ceux qui réus-
sissent au théâtre soient des esprits
médiocres sans culture, sans finesse,
sans philosophie des manœuvres habiles
dans un métier très spécial, aussi
spécial que celui d ajusteur ou d'hor-
loger.
La remarque est de M. Jules Lemaitre
qui semble d'ailleurs avoir trouvé la
solution de ce débat. Après avoir, lui
SARCET, PAR LÊANBRE (d'après le Mire)
aussi, reproché à M. Sarcey ses préfé-
rences pour les auteurs u qui le mettent
dedans » et adressé un regret vers
l'époque lointaine où tous les -Athéniens
prenaient le même plaisir à une tragédie
de Sophocle ou à une comédie d'.Aristo-
phane, il constate que jamais le public
n'a été moins homogène qu'aujourd'hui,
jamais la distance plus grande entre le
peuple et les habiles, et il conclut, non
sans malice : « Il faudrait deux esthé-
tiques au théâtre, celle des simples el
celle des malins. M. Sarcey a merveil-
leusement écrit la première. »
Ayant à choisir entre le grand public
et le petit nombre (ce qui ne veut pas
toujours dire l'élite), M. Sarcey a déli-
bérément pris parti. La culture de son
esprit et son indépendance native lui
ont permis de faire cette option en toute
connaissance de cause. Il ne saurait
regretter d'avoir préféré la voie qui l'a
amené à l'une des plus hautes situations
littéraires de notre temps.
C. DE Néronde.
STEINLEN
Parmi les observateurs exacts et plai-
sants de la vie contemporaine, au mi-
lieu (les innombrables interprètes de
notre évolution vers la modernité, — et
Dieu sait toutefois si depuis dix ans nous
en pouvons compter de talentueux, —
Steinlen s"est taillé de bonne heure
une place très particulière, au premier
ran;;, parmi les plus orif,nnaux des des-
sinateurs de rilluslration, de l'Estampe
et de rAfliche.
Moins avide de succès rulenlissant
DU
K T K 1 N I, F. N — A F K le- Il K P O T 11 r N E T 0 r II N fc E DU l' II A T N 11 I II
que de ré]iutation durable, dédaifjneux
des moyens hyperboliques et des strata-
gèmes audacieux, il a su rester simple,
d'une rare clarté d'expression et d'un
naturel toujours séduisant. Ainsi s'af-
firme en son œuvre la véritable, la
saine oriffinalité, celle qui conquiert
lentement, sans jongleries habiles, par
le labeur quotidien et la lutte constante
vers le mieux, la célébrité solide parmi
un public difficile et attentif aux moin-
dres défaillances de ses favoris.
Les amateurs se disputent déjà les
dessins de Steinlen et, par l'afliche, il
est en voie de devenir tout à l'ait popu-
laire. Peut-être même une légende s'éta-
blira-t-elle sur sa production toujours
méticuleuse, lente et réfléchie, et qui
lit fuir loin de lui tous les éditeurs
et chercheurs d'illustrations
li\iées à brève échéance. Chacun sait
(pie Steinlen représente les animaux, et
surtout les félins, sous leurs aspects les
]ilus enjoués, avec une
puissance et une verve
(pie n'ont certes point dé-
liassée ni .M"'' Henriette
Honner, ni I.andjerl, ni
les excellents Japonais,
iiKiitres de ce genre si
délicat, si malicieux, et
iluiie éliule si difficile.
La couverture du livre
d'Emile Docquois, liâtes
et Gens de lellres, par
Steinlen, en olfre un ly-
pi(pieexemiile. A la vérité,
rien de ce (pii constitue
le caractère félin ne lui a
irlia])pé, cl l'on vante
liislenieiil l'acuité de sa
\ ision et la smiplesse de
sMii Irait comme dessina-
teur des tristes et mau-
pileiix chats de gouttière
et des bons matous pari-
siens. Mais il ne faut pas
oublier qu'il ap|ili(pie avec
un égal bonheur ses dons
l'observaleur à la précise rcprésenlatioii
le l'être humain. On n'a pas, au cours
le diverses proses écriles sui- cel illus-
^J_2Z/ùé pt6/L cùùTJmfff^^^
Stei.xlex. — Affiche pour lu Lad stuiUsv
traleur de Moulniarlre, suillsaninieiil
insisté, croyons-nous, sur son senlinienl
profond de la vie et sur le coté expressif
de son interprétation, et pourtant c'est
par là que frappent ses moindres cro-
quis, et c'est aussi par là qu'ils demeu-
reront vivants, alors même qu'ils ne
seront plus que des documents du passé.
Les débuts de Steinlen remontent à
dix-neuf ans environ. C'est au Chat
noir que parurent ses premiers essais;
ce fut d'abord une toile saisissante, su-
perbement dessi-
née et d'une grande
sobriété de colora-
tion, où des chats
de toutes races gra-
vissaient au zénith
de la butte sacrée,
assemblés pour
quoique sabbat
mystérieu.x. Puis
vinrent de subtiles
et menues illustra-
lions pour le Chut
iwir. journal du
gentiihonime Ho-
dolphe Salis, si ad-
mirablement dé-
coré en ses pre-
miers numéros.
Les curicu.v darl
remarquéreiil îles
lors l'originale fan-
taisiedeStciiden,si
solidement soute-
nue par un dessin
souple et précis,
se donnant cours
sur des motifs d'un
réalisme implaca-
ble. Il donna plus
tard au Courrier
français quelques
compositions, qui
le classèrent déli-
nitivement , ainsi
que l'cx t raord i-
naire illuslralioii
des Chansons de
Bruant. D.\ns la
Ri i;, volume qui restera, à juste titre,
comme un jalon de renouveau dans
l'histoire de la décoration du livre de
ces dernières années. Puis commença sa
série d'illustrations au Gil Blas, où se
sont succédé déjà, sur tant de thèmes
variés, tant d'œuvres palpitantes de vie,
d'observation, de mouvement, d'ironie,
rendues plus vibrantes encore, telles
STKIM.KN
dp vraies peintures, ^^ràce à quelques
rehauts de rouge ou de jaune sobrement
appliqués par places.
La première afliche de Steinlen d:ile
eirectivement de 18'.l3. Il faut bien dire
toutefois, par souci d'exactitude, (|u"il
avait, quelque six ans auparavant, re-
tracé pour une plagie balnéaire et pour
eslampe murale, il prouvait qu'à côté
de Chéret et de ses émules il y avait
encore place pour des lempéranienls
personnels, l^es collectionneurs d'al'li-
ches connurent un maître de plus.
Nous parlons du Lait sthhu.isé : qui
ne se souvient de celle lilletle, dont la
robe vermillon l'anfarail sur les murs.
Stei.nlen. — Affiche en trois feuilles pour la Lithographie Ch. Vtrmau.
une station thermale deux casinos assez
largement imagés, à présent presque in-
trouvables; mais ce n'étaient là que des
tentatives; de ces essais imparfaits qu'on
réprouve jiar la suite et qu on aimorail
détruii'c, des schémas dont le travail
lithographique fut abandonné à dos in-
dustriels incurieux de recherches pour
rcNactitude et l'ingéniosité du rendu,
l'ai- Miii annonce du Lait stfiuiim'.
Slcinlcji s'affirma enlin maitre du pro-
cédé et obtint un succès qu'il ne devait
qu à res|)i-il charmant de sa composi-
tion et à la belle aliuie de sa facture
lilhographlf|Mf. Avec celle superbe
pour la plus grandejoie des yeux?. Avec
quelle gamine gravité, quel esjjiègle
recueillement elle portait à ses lèvres
l'écuellée de blanc breuvage, tandis
qu'un chat câlin se frôlait à sa chaise
en un mouvement de gourmande l'on-
voilise miaulante 1 De ce thème presque
banal, le dessinateur sut dégager un ta-
bleau inoubliable, sans autres moyens
que des contours très simplifiés et deux
ou trois tons sobrement superposés.
("est encore d'un sujel sans intérêt
en soi, un vovon allumant son mégot au
cigare d'un gentleman, qu'il lira un
arrangement typique de deuv ligures
pour MoTHL" ET DoRiA, placard aiiiinii-
ciateur de scènes imprcssionnisles. On
retrouve dans lindication de ces phy-
sionomies de la rue parisienne une cer-
Steixlex. — Affiche pour Le Coiqiable, de Frax^uis CorrÉE.
laine irision synthélique des rappro-
chements sociaux dus aux mêmes be-
soins, qui n'est pas sans affinité avec
celle dont usa si souvent le maj^nitique
Daumier. La sobriété voulue de cette
alliche montre avec quel tact Steinlen
combine ses effets chromatiques et quels
ell'ets il sait tirer d un nombre générale-
ment fort restreint de couleurs.
Ces deux curieuses compositions n é-
taient jijuère, à vrai dire, que des cro-
quis agrandis, et l'on ne saurait appor-
ter malice à le constater. L'n dessinateur
habitué aux dimensions de la vitrnette
ne peut, du jour au lendemain, et sans
un entraînement préalable, une sorte de
mise en train de l'œil et de la main^
construire des liarures de grandeur na-
ture. Mais lorsque
Steinlen fut en pos-
session de ce résul-
tat, il eut tout lieu
(le s'en montrer
salisl'ail. L'^ VETTK
( il ii.iii:rt mise par
lui en lumière vers
l!S'.)4, pour le con-
cert des Ambassa-
deurs . jirésentait
p o u r ainsi dire
toutes les essen-
tielles conditions
de la ligure déco-
rative, une sil-
houette larg'ement
>if,'illée, une atti-
l ml e amusante
dans son guinde-
ment voulu, har-
monieuse, et dont
la coloration dé-
montrait cette fois
un presque parti
pris de camaïeu.
U convient de
faire remarquer,
car on ne saurait
parler d'un artiste
sans signaler ses
ascendants, indi-
quer son origine et
ses tendances de race, que Steinlen,
originaire de Lausanne, est né avec la
vision analytique d'un Germain, ses
nombreuses études et la plupart de ses
dessins le prouvent; pour arriver à l'in-
terprétation synthétique qu'exige l'af-
liche. on pense bien qu'il lui fut néces-
saire de se recueillir et de déployer des
trésors de volonté. Et ce détail de nais-
sance, qui le fait compatriote d'Eugène
Grasset et pour ainsi dire Jurassien, suf-
fit, ce nous semble, pour peindre sou
caractère et son opiniâtreté artistique.
Épris avant tout du beau normal,
STEIM.KN"
sinon de la laideur pittoresque jusqu'à
la beauté, Steinlen n"a jamais essayé
d'obtenir des effets compliqués et d'un
style maladif ou d'un imprévu bizarre
et discordant: il n'a jamais consenti à
décrocher le succès en mêlant les tech-
niques de l'anichiste, du f,'raveur et du
pastelliste, et ses différents travaux y
ont (fajîné en saveur comme en unité.
L alliche récemment composée pour
l'imprimeur lithographe Eugène \'er-
nenu, et qui est bien la plus extraordi-
naire estampe murale de ce temps, en
fournit un exemple concluant, .\yant
imaginé, pour être collée en pleine
lumière, une de ces fréquentes scènes
de la rue grouillante et colorée qu'il
aime tant et qu il exprime avec tant
d'art et de vie intense, Steinlen pro-
céda de toute autre manière que s il lui
avait fallu l'établir pour un journal; il
atténua les expressions faciales de ses
personnages et donna plus de relief à
leur ensemble, il en apaisa les mouve-
ments et mit davantage d'air dans les
groujies. I^a maquette de cette compo-
sition où chantent si crânement ou même
si ingénument des teintes réjouissantes
nous donne en quelque sorte une saisis-
sante impression de fresque.
Cette impression, tous les sensitifs,
croyons-nous, la ressentiront bien mieux
encore devant l'étonnant gamin hâve,
miséreu.x, exsangue, ruiné de santé, qui
ligure LE Coupable, le roman de Fran-
çois Coppée. 11 y a dans l'attitude du
pauvre petit déshérité et jusque dans
les lignes du décor, si bien approprié à
sa désolation, une grandeur réelle. Et
serait-on insensible aux rythmes dune
décoration, qu'on n'en subirait pas
moins l'érétliisnie des émotions esthé-
tiques devant cette belle et noble page,
tant son harmonie farouche est évocatrice
<le toutes choses lamentables d'ici-bas.
Steinlen, dont l'énergie expressive va
parfois jusqu'à la brutalité, possède
aussi, jihénomène assez rare, même chez
les artistes les mieux doués en appa-
rence pr>ur la polychromie, un délicat
sen liment des nuances. Coloriste en
noir et blanc, il devait élire un jour ou
l'autre, comme sa maîtresse préférée,
la lithographie, aux multiples, aux pro-
téennes ressources. Depuis trois ans
bientôt il s'y adonne avec une applica-
tion constante, et c est plaisir au dilet-
tante amoureux des mariages de la cou-
leur de le suivre dans cette voie ileiirie
par lui de surprises, principalement
dans ses tons sur Ions, étonnamment
rythmés. Ce furent d'abord des es-
tampes aux contrastes un peu heurtés,
aux clairs-obscurs romantiques; puis,
arrivant peu à peu à dégrader ses teintes
sur la pierre aussi facilement que sur le
papier, il obtint des finesses s'atténuanl
en de blondes lumières analogues à
celles que Whistler obtint en ses presti-
gieuses eaux-fortes.
Des programmes à décorer pour les
fêtes données en faveur des sou])es po-
pulaires des W'Il'- et XX'' arrondisse-
ments et de la crèche du XN'l" arron-
(lissemenL lui fournirent d'excellents
|)rétextes à décorations nouvelles. Le
mordant de son trait le servit à mer-
veille dans celte nouvelle tentative, où
se retrouvent aussi I acuité et l'amer-
tume distinguée de son esprit. Dans la
])remière de ses compositions, une
Marianne, très vivante, (pioiciuc allégo-
rique, sert des portions à de hâves pro-
los: dans la seconde, où llamboie celle
légende : « Aux vrais pauvres, les mau-
vais riches », une queue de mendiants
maupiteux se presse à la porte lumi-
neuse ouverte par une seconde Ma-
riaime. La troisième offre une éton-
nante guirlande de bébés aux expres-
sions les plus diverses el les plus réus-
sies, car Steinlen a toujours excellé à
noter les impressions fugaces de 1 en-
fance, à traduire l'ingénuité du premier
Age, la candeur des regards étonnés,
curieux, amoureux de vie. qui s'éveil-
lent à peine aux chagrins du monde.
\iennent ensuite des tableaux popu-
laires, des anecdotes, dont la plupart
sont des leuvres rares. (|ui ne valent
pas seulement ]>ar ce qu''ils révèlent de
positif comme documents exacts de
STKIM.KN
Stei.vlex. — Affiche pour le romau Le l'kemine
celte heure. En effet, si l'intérieur
d'omnibus ou les petites blanchisseuses
qui passent sur les boulevards sont
d'amusantes notes pour les iliineurs in-
téressés par tous les aspects de la vie
des cités, les autres motifs, en nous ini-
tiant aux souffrances des humbles ou
des misérables, nous apitoient d'autant
plus profondément qu'ils n'ont rien de
cherché, de prétentieux, de vig'nette
de romance, rien de déclamatoire. Et
comme ils révèlent nettement, ce qui
inconsciemment nous ravit, l'âme affec-
tive et compatissante de l'artiste I
sTriM.rx
Stf. IXLEX. — Affiche industrielle.
I.i's boii^'cs nocturnes parisiens, ces
(Clins de hi géhenne des grands centres
qui nous laissent voir la lête ravagée,
douloureuse, du " type populaire »; la
rnansai'do délabrée où se lamente un
ménage de |)arias modernes : nulani
d'évocations puissantes de Steinlen.
C'esl la détresse brutalement étalée sans
phrases, cl l'on doit rcconnailri' que
nulle i'i(i(pii'nce n t'trcinl le ccur ciiMune
celli' réalité objeclive.
Steinlen, qui, sous une enveloppe d'un
r)li-.cr\a(eur à la GoncourI, cacln" un
scnsoriinn di' |)iiéli', a d'ailleurs plus
d iiM •-ecrci pour inipres.-ioniicr Ifs
masses sensibles à son
art. On s'en rendra
compte en parcourant
la suite de ses quinze
e s t a m p c s 1 i t h o g r a-
phiées pour Chansons
lie femmes. Les ama-
t eurs y trou veron l
aussi des merveilles
d'attiludes. ainsi que
de tendres et de volup-
lueuses luminosités
que la première édi-
tion n a |)eut-étre pas
lendues avec la li-
nesse, la l'raicheur
désirables, mais que le
tirage sur japon réta-
l)lira dans sa pléni-
tude, comme il con-
vient.
Il sid'lil surtout de
\ iiir sa récente pro-
duction, affichée un
peu partout, ce Che-
,MiNE.\f d un si lier ca-
ractère et d'une si
alerte marche, i>our
se convaincre qu il a
su jouer des couleurs
lithographiques avec
autant de tact dans
l'estampe que dans
l'al'liche. C'est encore
une inar(|uanle ligure
de plus dans la col-
U'cliiin déjà si riche de gueux, dnnl on
peut le dire l'éthopoèle.
Kn somme, Steinlen est un expressif
intense par le Irait synthétique, et aussi
par quelques teintes ingénieusement dé-
gradées ou combinées, obtenues sans
roublardise de procédés. Observer les
lois de chacpie application ipiil adopte,
se garder de sortir des limites tie celle
application, tels sont les principes
auxquels il n'a cessé d'obé'ir jusqu'ici,
et c'esl pour un producleurde ce tcnip^,
il le faut proclamer, la plus sage cl la
plus louable des eslliéliiiues.
( le 1 A \ I l'zANN f.
LE MOUVEMENT LITTEHAIUE
Il y a Jeux mois, nous rendions compte du der-
nier volume de Georges Hodcnbach, le Miroir du
ciel natal, mélancolique et saisissant tableau de
cette Bruges natale dont il a si nettement saisi et
exprimé la poésie faite de silence, de piété. de passé
et de souvenir. Nous admirions ce jeune talent plein
de gloire et de promesses : pouvions-nous
soupçonner que la mort allait brusquement
ravir cette tète toute pleine encore d'œu-
vres délicates et savoureuses, comme cette
nouvelle que vous lirez en tète de ce numéro
du Monde Moderne, écrite dans la force de
ses facultés, et déjà posthume au moment
où elle parait ! C'est une figure originale
et un poète d'une note personnelle, que la
littérature perd en lui. Dans son œu\'re
rien de brutal, rien de décidé, partout le
vague, le rêve, le blanc des linges d'église,
des dentelles d'autel, des communiantes
glissant dans le silence des choses, entre
des béguines pareilles à des cloches de
drap, dans la paix des pelouses et des
cloîtres, dans un monde tout blanc, tout
gris, tout calme, lige dans la tranquillité
d'ombres doucement errantes et impal-
pables, tandis que les notes des carillons
s'égrènent au-dessus des canau.x dormant
le long des maisons closes.
Et c'est encore un autre adieu qu'il faul
adresser aux mânes d'Edouard Hervé, que
la mort vient aussi d'emporter : car nous
devons ici non seulement signaler les bons
livres qui naissent, mais aussi saluer les
bons écri\'ains qui meurent. Edouard
Hervé, directeur de journal, était né en
1833 à Saint-Denis, dans l'ile de la Réu-
nion, et l'on parle encore, dans l'Univer
site, de ses succès au concours général.
Il entra premier à l'Ecole normale supé-
rieure, et à sa sortie, il fit du journa
lisme. Il a défendu constamment la causr
monarchique ; il eut jadis contre Edmond
Aboul une polémique retentissante. Son
salon, présidé par M"* Hervé, dont la
beauté, disent les chroniques, rayonnait
dans un cadre de soie et de fleurs, fut un
centre politique fort recherché. Lui-même
était alTable, doux, attristé. L'.Vcadémie
française l'avait appelé en l>sxi5. 11 a écrit
peu de livres; les articles absorbaient son
temps. Cependant il faut citer son ou-
vrage sur la Crise irlandaise depuis la fin
du xviii^ siècle, qui est d'un excellent historien
philosophe. II appartenait à cette école des journa-
listes d'autrefois, dont l'éducation générale et
l'étude assuraient à leurs idées une valeur sérieuse,
une élévation et une solidité que les journalistes
d'aujourd'hui ne nous habituent guère à louer dans
leurs feuilles. Aussi faut-il compter ceux qui s'en
xonl. car il n'en reste plus.
Le xviu' siècle a bien des honneurs ce mois-ci;
voici deux volumes qui sont pleins de lui.
M. André Le Breton, dans son livre le Roman
au xviiii> siècle, paru chez Lecène. passe en rex'ue
les principaux romanciers du siècle dernier. Cour-
lilz de Sandras. Le Sage. Marivaux. Crébillon fils,
l'abbé Prévost, Rousseau, Laclos, Bernardin de
Saint-Pierre. C'est purement œuvre de vulgarisa-
tion, qui résume et utilise les travaux antérieurs
pour les faire passer du monde des savants dans
la niasse. Peu d'idées personnelles, peu d'origina-
lité, beaucoup de lectures, et un emploi habile
d'auxiliaires qu'il eût été convenable de désigner
plus explicitement, pour ne pas paraître s'attribuer
le mérite tlc^s découvertes d'autrui.
liEOKGES IÎOUEXB.^l'H
C'est un sujet intéressant que l'étude du roman
français au siècle dernier, car tout le roman mo-
derne en dérive, et il marque l'avènement d'un
genre qui de\'ail faire fortune, le roman de moeurs.
Pendant le xvii« siècle, le genre avait oscillé
entre la fantasmagorie capricieuse des romans
métaphysiques et galants, et la bouffonnerie gro-
tesque des farces de Sorel. de Furetière. de Scar-
ron. La vérité était ou idéalisée, ou caricaturée.
On revint au vraisemblable par un détour, par
des livres qui ont puissamment aidé le roman à
s'orienter vers l'imitation exacte de la vie, sans
en avoir l'air, et qui furent les Caractères^ de La
Bruyère, ou les très nombreux pseudo-mémoires
historiques dont la vraisemblance fut la première
condition de leur apparence authentique. Alors se
multiplient ces ouvrages qui sont faits d'observa-
tion précise et exacte, de notes prises, d'études
vraies. Lettres persanes, Lettres siamoises. Diable
boiteux, qui sont comme un journal de la \ie. comme
LE MOL'VF.MENT LITTÉRAinr
les nn.'mciii'es d'une socictc. I.cs dociimenls sur
celte imporlanle époque cJc transition abondent et
seraient intéressants à consulter, tous les romans
de M""* de Villcdieu, les si jolies nouvelles de
(thalles, de Dufresny : ce serait un volume.
En une série de médaillons, notre auteur fait
défiler les plus connus de ces romanciers qui amu-
sèrent nos aïeules et qui nous intéressent encore,
comme Gatien Courtilz de Sandras. moins connu
Î>ar lui-même ou par ses livres que par la larpe.
acile et abondante adaptation que Dumas père en
lit dans ses Trois Moust/iiefaires.
Le Sajfe occupe une des places d"ln)nneur dans
celte fralerie nù son Gil lilas de Snnlillane le met
parmi les plus décisifs promoteurs du roman de
mœurs, tandis que, par ses Arenliirex du pHnistier
lieaiichéne. il montre la voie aux conteurs d'aven-
tures et de voyapcs. Marivaux, avec Marianne et le
Paysan parvenu, a servi la même cause que sou-
tint, de son côté, l'abbé Prévost, dans de très nom-
breux romans dont la postérité n'a retenu que le
jiracieux épisode de Manon Lescaut.
Tout le livre est joliment et facilement écrit ; le
critique a été bien inspiré par ses modèles, et son
leuvre sera utile par la diffusion qu'elle donnera à la
connaissance de toute une littérature qu'on néglijre
trop el A tori ; car ces romans qui ont surnagé dans
le naufrage des années valent mieux, el par le style,
el par la forme et souvent par l'inspiration. que les
innombrables fictions que crée avec une fécondité
(le niam ais augure l'imagination contemporaine.
/,(• liix-huilième Siècle, les Mœurs, les Arts, les
Idves. Uécits el Ti^moiqnaqes contemporains, est un
beau volume do la librairie H.\riiETTE, cl plutôt
un album de vulgarisation qu'un ouvrage de fond.
Il ne faut pas chercher dans ce livre des idées ori-
ginales ou des aperçus neufs ; il ne faut pas lui
demander ce qu'il ne promet point, pas phis qu'on
n'eïige des pommes d'un prunier. Il est anonyme
cl collectif: c'est une société en commandite con-
Iraclée entre tous les écrivains du siècle dernier
|iuiu' l'ciurnir un texte à de belles et nombreuses
repioductions graphiques documentaires.
Le texte n'csl fait par personne, parce qu'il est
fait par tout le monde. C'est comme un choix de
lectures, un selectx rationnel et logiquement dis-
pi)sé. dont les frais sont supportés par Voltaire.
Duclos, Buval. M"" Campan, îiesenval. la Clairon,
liarbier. Mercier cl vingt autres. C'est le RalTv de
celle épocpie ; c'est Goncourl sans la marqueterie :
c'est le llorilège des Mémoires du temps. Cette
sélection de textes reliés el enchaînés porte sur
six tètes de chapitres : la Cour, les Salons, Paris
ri la Province, les Beaux-Arts et le Théâtre, les
Philosophes el le Mouvement des esprits, les
Hommes d'Etat el les Hommes de guerre. Lo choix
est fait avec un discernement et une prudence
tels que les jeunes filles pourront sans danger feuil-
leter cet ouvrage sous l'ieil maternel.
Tout tient en 100 pages. C'est peu pour une
histoire aussi ccunplèle. Aussi n'csi-elle pas fort
complète. Bien des coins et des poinls sont demeu-
rés dans l'ombre. Pnur n'en ciîer qu'un exemple,
un des divertissements préférés du temps, les
grandes fuires de Sainl-Laurent ou de Sainl-tîer-
main n'y figurent pas : elles furent pourtant le
berceau d'un genre qui nvail de l'avenir, l'opéra
comique. Le lliéfttre n'y a que quelques pages.
Sophie Arnould, par exemple, y ligure seulement
pour deux ou trois bons mots igui ne sont pas les
meilleurs de sa collectiim, d'ailleurs si riche. Bref,
le l<*xte ici n'csl pas la gi'ande alTaire. Il est la
légende rapide d'une copieuse illustration qui rap-
pelle ces albums devenus très en vogue dans ces
dernières années sous le litre de •• Panorama ».
Par contre, celte illustration est riche et inté-
ressante. Toutes les grandes collections publiques
el privées ont été mises A contribution et l'em-
prunt en valait la peine. Vingt hors texte ont un
intérêt non seulement documentaire, mais artis-
tique. Quant aux personnages hisloriques. modes,
costumes, meubles, bibelots, vues, gravures de
tout genre, tout cela abonde cl charme les yeux.
Après une saucière el une soupière en argent dans
le slyle Louis XV. après une commode de Riesencr.
après un plat en porcelaine tendre de Mennecy. ou
un régulateur appartenant à M. le comte d'Ilaus-
sonville. ou un prospectus de crémier, on se plail
A regarder des Saint-. \ubin. des Baudoin, des (Char-
din, des Walteau, des Eragonard : voici des billets
de bal, un perroquet en pâte tendre, une girandole
en cuivre ciselé doré, un chifTonnier, un \'ase en
granit, un guéridon Louis XVL des portraits d'ac-
teurs et d'actrices, des allégories, des frontispices,
des vues de Polsdam en souvenir de N'oltaire, des
images de Rousseau, de Diderot, de ministres, de
soldats, de batailles.
Il y a. par malheur, un léger divorce entre le
texte el les gravures, qui se sont trouvées en trop
grand nombre pimr telle affaire, en nombre trop
petit pour telle autre. C'est ainsi que la page qui
porte à son cn-tète le nom de Gluck est illustrée
par une soupière el un chien en pâle tendre.
Ce livre est agréable, bien imprime sur beau
papier. Sans doute, c'est un mérite. Il n'enrichit
rien. Le besoin ne se faisait peut-être pas impé-
rieusement sentir d'éditer cet album qui ne rem-
place pas les livres de Paul Lacroix ou des Gon-
courl et tant d'autres. Il n'a d'autre intérêt que
celui d'une vulgarisation gracieuse; c'est une revue
coquette des élégances, des types, des modes de
jadis : mais le travail est d'une facture un peu dif-
fuse, incohérente el toulTue par-ci, rare par-là. I..a
forme exlcrieui-e en est le plus grand attrait.
La même librairie llAt:HBTrE a artislement édité,
avec un grand nombre de dessins finement repro-
duits, la savante el complète étude île NL Eugène
Munlz sur Léonard de Vinci; l'autour peut dire
avec raison qu'aucun nom n'est plus éclatant
dans les fastes de l'art el dans ceux de la science.
Cependant ce génie attendait encore une monogra-
phie qui le fit connaître en son infinie variété. On
s'était désintéressé de la plupart de ses dessins :
on n'avait jamais marqué la marche des progrès
el des variations de sa peinture, prix d'un labeur
infini. (!'esl seulement de nos jours qu'on a
ouvert ses manuscrits scientifiques el littéraires.
En se plaçant A tous ces poinls de vue. M. Eugène
MunU a écrit une belle el grande étude dont la
documentai ion très complète l'a cerlninemenl
fait entrer plus avant que personne dans l'intimité
de son héros.
Il lo suil depuis sa jeunesse, depuis la Rondaclie,
juscpi'A Milan où il l'étiidio de près el longuement.
Si loulo la i>arlie do critique artistique échappe
A notre mission, il non est pas de même du côté
historiipie et littéraire de ce travail (|ui n'est pas
seulement une grande page d'art, mais une pit'-
ciouso et sérieuse contribution A l'hisloiiv des
ciences cl des Ictlros, connue aussi à la biogra-
phie générale. Nous suivons Léonard du village de
\'inci, où il naquit on I i.'i'J. non loin d'Enipoli,
entre Elorenco et Pise. d'abiu'd clio;: N'errocchio où
il travaille avec le Pérugin; puis, après le séjour
A Elorenco pendanl lequel il fil V.innoncialion du
musée du Louvre, i'.innonciali'in du musée des
LK MOrVKMEXT MTTKRAMïK
2fir)
Offîccs, VAdorali'in des Muges, nous le retrouvons
i\ Milan où la cour des Sfor/.a jette un éclat bril-
lant par ses fêtes, ses richesses, ses réceptions et
la gloire de ses savants. C'est là qu'il fit la Vierge
au rocher, la statue équestre de François Sforza,
les portraits de Tentoura^e de Ludovic Le More.
Son activité puissante se dépense en mille travaux
de directions diverses : le voici architecte, il écrit
sim Trnifè de la peinture, il étudie l'antiquité, il
est versé dans les sciences, dans la philosophie,
les mathématiques, la physique, l'histoire natu-
relle: il est in^^énieur, mécanicien; et cependant
il reste en peinture le génie gigantesque qui tient
tête à la redoutable rivalité de cet autre colosse,
Micliel-Ange.
Miii? il est inutile de retracer ici toute cette
îidniiiablc et féconde carrière. Pour nous borner
aux points moins éclaires que ce livre met tout
à coup en pleine lumière, on lira, avec un intérêt
qui est presque une actualité par ce temps de
sciences occultes, les curieuses pages sur la ques-
tion de savoir si, comme l'ont avancé Symonds ou
Gabriele dAnnunzïo. Léonard fut adonné aux pra-
ticpies de l'hermétisme et de l'initiation secivte,
à la façon du Sar Péladan ou du D'" Papus. Léo-
nard fut-il un Kaust italien imbu do satanie. fami-
lier d'IIermrs Trlsniégiste et de Pythagore? On a
]>u s'y tronquM' et le croire. 11 avait des tendances
à r«iccultisnu*. 11 érri\ ait à l'envers, de droite
;\ gauche, connue les Orientaux. Il y a de lui tels
dessins dont les allures extravagantes semblent se
rapporter à des pratiques magiques. Sur l'un
d'eux, on voit deux vierges assises sur une pierre
ronde, tenant un miroir enchanté, des lanières,
entre un co([ et un serpent; une vieille sorcière
excite des chiens et un aigle. Qui ne croirait à de
la magie? Non. Ce sont des allégories de l'Envie,
de la Volupté, de la Douleur. Quant aux autres
cas de prétendue satanie, ils appartiennent à la
mystification, non au mystère :
La biographie même du Vinci abonde en traits propres à
exciter notre défiance. Personne ne jouissait comme lui du
plaisir d'intriguer son entourage. Parfois il lui prenait fantaisie
de disposer, dans une pièce voisine de celle où il recevait, le
bout d'un boyau de mouton, soigneusement nettoyé et dégraissé ;
puis, à l'aide d'un soufflet de forge, il le gonflait de telle sorte
que les visiteurs devaient se réfugier dans un coin, et quelque-
fois prendre la fuite pour échapper à ce fantôme. La moralité
que le Tinci tirait de ces expériences mérite qu'on la retienne :
il comparait la vertu aux: boyaux transparents qui tenaient
d'aliord une place si petite, ensuite une si grande. Une autre
fois, au cours de son voyage à Rouen, il composa, en se ser-
vant de cire, des animaux si légers qu'en soufflant dedans il les
faisait s'envoler, jusqu'à ce que l'air qui les soufenaît vint à
leur manquer. Débarqué sur les bords du Tibre et logé par
Léon X en plein Vatican, le grand homme s'avisa de fabriquer
un lézard, à l'aide d'écaillés arrachées à d'autres lézards ; les
ailes qu'il lui adapta sur le dos fn-missaient au moindre mou-
vemect, grâce à je ne sais quel mélange de vif-argent. Il gra-
tifia, en outre, le monstre de gros yeux, de cornes et de barbe,
et l'ayant apprivoisé, le portait avec lui dans une boite d'où il
le faisait sortir pour effrayer ses amis. Il lui arrivait aussi de
jeter l'épouvante dans son entourage, en faisant paraître un
>quelette dans les ténèbres.
Voilà qui est parfait, et mes contradicteurs ne me reproche-
ront pas de ne pas leur avoir fait bonne mesure ! Du moins,
ils ne retourneront pas contre moi les armes qtie je viens de
leur fournir. Je vais, d'un mot, les mettre hors de combat :
depuis quand mystifier est-il synonyme de se faire initier aux
mystères ?
Il n'avait pas le goût, il avait l'horreur des
sciences occultes, ainsi que son récent historien le
constate et le prouve :
Oui, comme l'a proclamé le marquis d'Adda, il manipulait
fourneaux et alambics, distillait des parfums, purifiait des
huiles, composait des couleurs, des vernis, préparait des eaux-
fortes, faisait des mixtures pour des feux d'artifice ou pour des
vapeurs délétères ; mais il n'est pas une occasion où il ne ge
^ioit^échaîné contre l'hermétisme. Ici, il invective les alchi-
mistes : (T Les interprètes novateurs de la nature, déclare-t-il,
affirment que le vif argent est une semence commune à tous
les métaux; ils oublient que la nature varie In semence selon
la diversité des matières qu'elle veut mettre au monde. »
Ailleurs, il s'élève contre lés chiromanciens et les nécromants.
Mme Marie Rafl'alovich a nettement marqué le
sens, la portée, l'explication de ces curiosités
errantes du maître :
La réalité, avec ses froides clarté?, avec ses horizons incer-
tains ou inexplorés, avec ses étroites limites, ne pouvait suffire
à l'esprit d'ardente recherche qui faisait la grandeur et le
tourment de Léonard. Les scieni^es naissantes avec leurs mer-
veilles pressenties, l'art même, cette ouverture sur l'immorta-
lité, ne parvenaient pas à remplir son àme. Restait la nature,
comme une forêt enchantée qui recèle en des cachettes pro-
fondes des trésors éblouissants, elle l'enserrait de toutes parts
et se dérobait sans cesse. Pour lui arracher ses secrets, il fal-
lait tout d'abord lui emprunter Ses procédés, imiter ses allures,
égarer par de tinsses apparences la curiosité profanatrice de
l'homme. De là des bizarreries, la préoc<nipation de se forger
une écriture indéchiffrable. Le goût ([U'il montra de bonne
heui-e pour les tètes de Méduse, pour les monstres peints ou
imités, destinés à effrayer son entourage, n'était que la détente
d'un esprit supérieur, qui s'amuse de ce qu'il découvre d'en-
fantin dans les intelligences simples, livrées à leurs premières
impressions.
El c'est pour cela qu'il ne laissa aucune avenue du
domaine des sciences sans s'y aventurer: il tra-
vailla la mécanique, qu'il appelait le paradis des
sciences et où il fit d'importantes découvertes; il
déclara le soleil immobile il sole non si move:
il fit de la physique, étudia les sons et l'écho, l'ai-
mant, les sciences naturelles, pour lesquelles il
n'eut guère d'autre source que les naïfs et symbo-
liques bestiaires; il s'appliqua à lanatomie, mal-
mena les médecins, fit faire des progrès à la bota-
nique ; ne resta étranger ni à la géologie, ni à
l'ethnographie, ni à la géographie; il fut ingénieur,
armurier : et cela n'est qu'une partie des occupa-
tions qu'il assigna à son activité infatigable. Ce
n'est pas un mince mérite d'avoir pu réserver dans
sa vie d'artiste une part d'études qui l'égale à un
Aristole !
L'ne partie fort neuve de ce travail concerne
Léonard de \'^inci dans ses rapports avec la litté-
rature. Le problème n'a pas été abordé encore: il
méritait de l'être. Sans instruction, autodidacte
par excellence, il a tout deviné, sans être par
ailleurs un grand clerc. Il lisait beaucoup. Ouvrons
sa bibliothèque :
On est surpris de voir l'élément littéraire tenir une si large
place dans les études de Léonard; Ovide, Dante, Pétrarque,
coudoient le Pogge, Philelphe, Burchiello, Pulci ; la Wi^^iorique
noureVe a pour pendant le Formulaire épistolaire. La philo-
sophie ne le cède guère à la poésie : les titres seuls des traités
prouvent le large éclectisme du possesseur; il associe Albert
le Rrand et le Doc'rinnl à Diogène Laërce, à Platina, à Mar-
sile Ficin. La religion et la morale ne sont pas oubliées ; elles
sont représentées par la Bible, les Psaumes, Esope, les Fleurs
de vertu: de même que l'histoire a pour champions Tite-Lîve,
Justin, la Chronique d'Isidore. Des traités spéciaux — arithmé-
tique, cosmographie, art militaire, médecine, anatomie, agri-
culture — complètent cette encyclopédie.
Il fut poète, au moins un tantinet.
A peine si une demi-douzaine de ses vers se sont conservés.
Parmi eux se trouve un impromptu tellement bizarre et énig-
matique que nul jusqu'ici n'a jugé à propos de le relever.
« Si Pétrarque aima si passionnément le laurier, c'est parce
qu'il est bon parmi les saucisses et la grive; quant à moi,
je ne puis pas tirer parti de leurs folies. »
Cette boutade, incompréhensible au premier aspect, nous
initie, je suis en mesure d'en faire la preuve, aux relations de
Léonard avec le groupe des poètes de profession ou de poètes
amateurs, fixés, comme lui, à la cour de Ludovic le More.
L'auteur, on l'a vu, débute brusquement par la demande :
pourquoi Pétrarque aimait-il si fort le laurier ? Dépourvue de
sens, la considère -t- on isolément, La question s'explique sans
peine si on la rapproche de la série de compositions qui prit
naissance à cette époque dans l'entourage du More. Nous
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE
savons, en effet, que Bramante, Gaspard Visconti, BelLincioni
et nombre d'autres se livraient û des dînassions acharnées sur
les mérites respectifs de Dante et de Pétrarque. Bramante se
distinguait par une admiration sans bornes pour l'auteur de U
Divine Comtdif. Léonard, sans prendre parti, se tire d'affaire
par une plaisanterie qui ne brille pas précisément par l'atti-
cisme.
C'est par d'autres voies qu'il atteignit les som-
mets du Pinde :
Toèt^, il l'est au premier chef : d'abord dans ses peintures,
qui évoquent tout un monde d'impressions délicieuses ; en
second lieu, dans certiûns de ses écrits en prose, notamment
son Trait'' lie peinture, qui n'est connu que depuis peu dans
son intégralité. Lorsqu'il consentait, pour un instant, à imposer
«ilence aux facultés analytiques, si développées en lui, l'ima-
gination se dégageait avec une liberté et une exubérance
incomparables, A défaut de l'habileté professionnelle, qui
dégénère facilement en routine, nous trouvons l'émotion, la
fantaisie, la richesse ou l'originalité des images : qualités qui
comptent bien, elles aussi, pour quelque chose. Si Léonard
ignore les formules courantes, les mots piquants ou ailés, l'art
de condenser, il agit p:ir je ne sais qnel charme immanent,
par je ne sais quels élans de génie.
On lui a attribué un sonnet, qui n'est pas de lui.
Mais voici qui est mieux :
Le lecteur sera impatient d'apprendre en quoi consiste, en
fin de compte, le talent poétique de Léonard de Tinei, et de
quel droit je lui donne place sur le Parnasse.
Eh bien, lisez dans le Traité df peinture (chap. LXVIII) la
description du zéphjT et de l'oui-agan : elle rivalise, par la
liardiesse des comparaisons et par le mouvement, avec la
fameuse peinture de l'orage que Virgile a tracée dans les
Gt'orgiqwx. Comme poésie descriptive, comme rendu des
paysages uu des effets d'atmosphère et de lumière. la litté-
rature italienne du \w' siècle n'a rien produit de supérieur,
"n remarque — je le note en passant — quelques rappro-
chements subtils des k concetti )>, qui prouvent que Léonard
ne dédaignait pas de s'inspirer de Pétrarque. « L'essence
divine, dit-il, contenue dans la science du peintre, fait res-
sembler son àme A l'ànie divine, car elle lui permet de créer
en toute liberté une foule d'oiseaux, de plantes, de fruits, des
paysages, des camjwgnes^ des ruines situées sur les montagnes,
des sites propres k exciter chez le spectateur l'angoisse ou la
erreur, ou des sites agréables, suaves et plaisants, avec des
prairies en fleur, émaillées de couleurs variées. A ces prairies
le doux souffle du vent imprime de suaves ondulations, comme
si riierlw qui s'incline voulait regarder le vent qui s'enfuit.
Puis ce sont les fleuves qui descendent <tes hautes montagnes,
gonflés comme un déluge, et qui poussent devant eux les arbres
déracinés, mMés aux rochers, aux racines, à la terre et à
l'écume, chassant tout ce qui s'oppose à leurs ravages. Ail-
leurs, c'est la mer, dont les vagues luttent avec les vents qui
la déchirent, élevant jusqu'au ciel ses ondes superlws et les
laissant retomber, pour l'en accabler, sur le vent qui fouette
sa base. Ce|x;ndant les ondes s'enserrent et s'emprisonnent sous
elles, et lui les déchire et les divise; il se mêle A leur écume
trouble et épuise sur elle sa rage. Parfois, eiitraînt-e par les
vents, réoume s'échappe de la mer, parcourt les rives escarpées
des promontoires voisins, franchit les cimes îles monts et des-
cend dans les vallées opposées; une partie se mêle au vent et
devient sa proie, une iiutre lui échappe et retombe en pluie
dans la mer; une autre descend comme une trombe des hauts
promontoires, chassjint tout ce qui s'oppose h ses ravages. Par-
fois, cotte dernière se rencontre avec la vague qui vient en
avant, se choque avec elle et jaillit jusqu'au ciel, emplissant
l'air d'un lirouillard d'écume ; ce brouillard, rejeté par les vents
jusqu'aux bords des promontoires, engendre des nuages olwcurs,
qui deviennent la proie du vt-nt, leur vainqueur, n
A l'occasion, l'artiste-poète sait aussi trouver des accents
d*un haut pathétique : telh- ent la description du déluge. Elle
est véritublcment faite j>our saisir d'effroi et d'ailnitratinn, ot
nous force, comme l'a affinné un biographe, à évo<|uer le sou-
venir de Dante et do Shakespeare.
Il a écrit des fables, des apologues, nù dominent
le bnn sens el la morale, sans que la l'orme l'i-m-
porle sur l'idée. II faut eiler ties éehnntillMus île
ce I.a Knniaine Iransulpin :
Ta fourmi avait trouvé un grain do mit; celui-ci, se sen-
aiit saisi, cria : « SI tu me rends le «ervlce de me laisser
acconipUr mon désir do renaître (do me reproduire), je te ren-
drai cint lin mes pareils. Ainsi fut fait. La plante se plaint
du pieu sec et vieux placé A cAt/> d'elle ot de<< troncs vieux ot
secs qui l'entourent. L'un la maintient droite, les antres la
préservent d'un voisinage fâcheux.
Le rasoir, étant an jour sorti du manche qui lai servait de
gaine et s'étant placé au soleil, vit le soleil se refléter sur son
corps; il s'enorgueillit outre mesure, ruminant cette pensée, il
commença À se aire en lui-même : u Retournerai-je à la bou-
tique dont je suis récemment sorti ':' Certes non.„ » S'étant
caché plusieurs mois, il revint un jour au grand air et, en sor-
tant du manche, il vit qu'il ressemblait à nne scie rouUlée...
La même chose arrive aux esprits qui se vouent à l'oisiveté,
au lieu de se vouer k l'exercice. A l'instar du susdit rasoir, ils
perdent leur acuité, et la rouille de l'ignorance dégrade leur
forme.
Quoi encore'? Il a composé des prophéties ou
cnifimes en des pajres étranj;es :
Ce sont de ces devinettes subtiles, alambiquées, chères à la
Renaissance, les dignes prototypes des Kmbli mes qa'AlcxA mit
k la mode À peu d'années de là. Nous y rencontrons tour À
tour des fourmis, des abeilles, des brebis, des vaches, des
chèvres, des ânes, des noix, des olives, des châtaignes, des chats
et des souris, etc. a On verra, dit Léonard, que la nourriture
des animaux entrera à travers leur peau, sans passer par leur
bouche et sortira du coté opposé pour tomber sur le sol
(explication : les cribles). Les ossements des morts décideront,
en des mouvements rajiides, de la fortune de celui qui les
manie (les dés), b
Comme moraliste et penseur, il a exprimé de
belles et fortes maximes, dont celle-ci qui pourrait
servir d'épijrraphe ou de devise A tout ce livre :
— Cnsa bella mortal passa e non d'arte: une chose
mortelle belle passe, mais non une création d'arl.
Il faut nous borner dans cet examen ; il est cu-
rieux, il nous montre Léonard de Vinci doué dune
activité, d'une curidsilé rai*es et s'exerçant en tout
jjenre avec une oripnalité puissante, marque d'un
colossal génie.
Toute la fin de la vie de Léonaixl. du jour où
Franvois I*"" le connaît et se l'allache. est d'un réel
intérêt.
Français I*"" avait remporté, les 13 et 14 septembre 1515, la
victoire de Marignan; le IG octobre suivant, il faisait, À Milan
son entrée soleimelle. Cette fois encore, Léonard se trouva lA
pour saluer, un des premiers, le soleil levant. Vriïi prtwurseur
de Vaiicanson, il construisit à Pavie, en l'honneur du souverain
français, un lion qui flt plusieurs pas, puis ouvrit sa poitrine
et la montra pleine de lis, allusion ingénieuse qui nous prouve
à quel point chez notre héros l'artiste savait parfois se doubler
il'un l'ourtisan.
A ce propos, lisez ce parallèle entre Léonard de
\*inci et Michel-Anpe, « son rival parfois heureux «,
comme disent les jîuides :
L'idée de jeunesse est si étroitement lit-e à celle de ce radieux
génie qu'elle semble s'étendre à toutes les itartics de sa longue
carrière. Si aucun maître n'a eu moins à couipter avec les
tiUonnements et les déceptions de la première heure ; si, dès
ses débuts, il a atteint h la perfection, aucun aussi n'a moins
connu les défaillances de la vieillesse. A considénT la fraîcheur
de .ses impressions, la vivacité de son style, sou ardente curio-
sité et cet éternel sourire qu'il a su C4>nservcr jusa^u'au bout,
on dirait que Léonard a toujours eu vingt an^, de même que
son rival ot ennemi Mi<'hel-.\nge semble avoir toujours été un
sexagénaire. Léonard vieux, sombre, Inflrœe, est aussi difficile
à se représenter que Michd-Ange jeune et gai. Agé de plus de
soixante ans, il se décide d'un c<rur léger à franchir les Alpes,
persuadé qu'il saura c-ontcnler toutt's les fantaiMes du jeune
«t fougueux vainqueur de Marignan ; peu de jours avant sa
mort, il ri'CUfillc encore des notes avec une ardeur juvénile :
iwuniuoi faire? grands dieux I pour les mettre en a-uvn» dans
l'autre monde I — Ne serait-ce jw* que lAiimnl reprt-scntc la
Renats-Jtnirc, avec tODtcs st's aspirations gi-nereuses, et quMI
porsonnifle ce print4>mp4 de l'esprit humain, étouffé dans sa
fleur par les luttes religieases; connue Michel-Ange personnifie
l'esprit de révolte, li>« tristess*^, le;* angoisses de la foi menacée
par lu science, tie la morale si facilement sacrifiée )iar les
humanistes ot les arltsti>s, ivs troj) accommodants courtisans
de la tyraunie |
\'oilA Léonnwl A Paris. Jean le Mair
le célèbre dans sa Plainte du dt^sirè :
I^onard qui a gn\ce* <«n|>ernes.
des neljres
LV. MOUVKMENT I. ITTKR A I n E
^r,-
C'est partout le succès, le Irioniphe. Il fait alors
son fameux saint Jean-Baptiste du musée du
Louvre. L'âge était venu; la main droite se para-
lysa. La mort le surprit à .\mboise. \'asari a conté
la scène célèbre :
Le roi, qui le visitait sonvent ite la façon la plus amicale,
surviilt sur ces entrefaites ; piir respect, Léonard se dressa sur
son lit. lui exposant la nature et les vicissitudes de sa maladie
et montrant en outre combien il avait offensé Dieu et les
hommes en n'ayant pas fait de son art l'usage qu'il convenait,
n lui prit à ce moment un spasme avant-coureur de la mort ;
le roi se leva et lui prit la tète pour l'aider et pour lui témoi-
gner sa faveur, afin de soulager ses souffrances ; mais ce divin
esprit, reconnaissant ne jamais pouvoir recevoir d'iioimenr
pins grand, expira dans les hras du roi. a l'âge de soixante-
quinze (soixante-sept) ans, le 2 mai 1519.
Par une léjrère faute de composition, le livre ne
se termine pas. après ce récit de la mort du
maître, sur quelques considérations générales au
sujet de l'influence et de la postérité de Léonard.
On nous parle de ses portraits et de ses élèves : il
eut fallu rejeter ces notices plus haut, dans le cours
du développement. Elles nous intéressent moins
après le dénouement de ce beau drame, qui appelle
une conclusion plus haute et plus mapnilique.
L'auteur en est capable et l'a prouvé dans plus
il une page de cet important ouvrage, dont le pre-
nner chapitre est d'un ton plus général que la lin.
cl j'y. trouve, entre autres, celle ingénieuse consi-
dération sur Léonard peintre ;
Deux pt'-riodes de la vie humaine ont particulièrement fixé
l'attenlion de Léonard : l'adolescence et la vieillesse ; l'enfance
et l'âge mûr l'ont moins fortement préoccupé. Il nous a laissé
une longue série de types d'adolescents, tour A tour rêveurs
ou enthousiastes.
Je ne sache pas, dans l'art moderne, de figures pins vérita-
blement libres fières, venues d'un jet. et, disons le mot, plus
divines, à opposer aux merveilles de l'art antique. Ailées, dia-
phanes et cependant si vraies, elles évoquent, grâce an génie
de Léonard, des régions plus parfaites, oii elles ont pour mis-
sion de nous emporter avec elles.
Voilà le ton des pages de critique. Il est digne
du sujet.
("e livre est un important monument élevé par
un homme de goût et de savoir à la mémoire d'im
des plus grands hommes des temps modernes ;
l'auteur a été à la hauteur de sa tâche, et c'est le
meilleur éloge à faire, car il était ardu et red<iu-
table d'aborder la monographie complète et com-
plexe du peintre immortel de la Vierge au rucher,
de la Cène, de la Sainte Anne et de la Jurande.
arliste au génie puissant et varié, que Michèle!
appelait un jour le frèi-e italien de Faust. — un
Faust qui n'a pas eu de Marguerite pour le trou-
bler ni pour le consoler.
Il ne me parait pas que les Mémoires de Bismarck
I icueillis par Maurice Busch et édités par la mai-
>.iu pASQt'ELLE aient obtenu chez nous le retentisse-
ment et la dilîusion qu'on en pouvait espérer.
D'abord, ce serait beaucoup mieux si celait lîis-
marck lui-même qui les eut écrits et signés. Ce ne
sont pas les Mémoires du chancelier, ce sont les
souvenirs d'un homme qui a vécu près de lui. et ce
n'est pas la même chose. Au total, c'est le Mémo-
rial d'un certain M. Busch. qui n'a qu'un intérêt de
témoignage.
Il en résulte que ceci ne diffère pas beaucoup
tics récits de la guerre de 18"0 faits par les Alle-
iiiands: A cette réserve près que les détails abon-
dent sur la pei'sonne et les conversations du chan-
celier. Tout cela ne nous apprend rien que nous ne
sachions ou que nous ne présumions, et il eût été
plus piquant et plus neuf assurément qu'on nous
ei'il révélé un chancelier doux, affable, humain et
languissant, t'.'csl ce qu'on n'a pas fait: apparem-
ment c'est ce qu'il ne sera jamais possible de
faire, tant qu'on voudra un portrait ressemblant.
Le succès d'un pareil livre serait étonnant.
Comme ce marié <|ui disait en lisant son contrai :
n Mais on ne parle que de ma mort, lA dedans ! •■
nous pourrions dire que dans ces Mémoires il
n'est question que de notre perte, de nos souf-
frances, de notre abaissement, de noire humilia-
tion, de notre arrail>li--( inciit. de notre ruine.
Sont-ce là des suj.i- m .iihh.lanls-.' .\vons-nous
besoin de ces coup^ ili \i i... ])our raninu-r la dou-
leur et le souvenir.' .\ quoi hou.'
Ceux de ma génération avaient sept ans en 1870,
l'âge de raison, l'âge où l'on prend le premier con-
tact avec la vie : le siège et la f.ommune. voilà nos
premières impressions quand nous remtmtons le
cours de nos souvenirs. Que doivent être les im-
pressions des soldats qui ont combattu alors, quand
celles des enfants sont si nettes, si vives, si lumi-
neuses, comme éclairées par la lueur des nocturnes
incendies'? Ce sont d'étranges visions, Paris sous la
neige, les coups de tocsin se mêlant la nuit aux
détonations des canons des Buttes-Chaumonl et de
Montmartre, le ciel rouge et l'air crépitant au-des-
sus des incendies, les gens massés à la queue de-
vant les bouchei'ies et les boulangei-ies. leur petit
carton à la main : puis ce fiu'ent les rues barrées
de barricades, les >-oi turcs ren\ersées. les mitrail-
leuses au cuivre luisant, les insurgés fusillés et
abattus dans le ruisseau rouge, ou fuyant par-des-
sus les murs en jetant leur veste dénonciatrice: et
les enfants coiffaient les képis, ramassaient les
éclats d'obus, et jouaient avec de petits canons
qu'ils plaçaient entre des bastions faits avec des
tas (le balles prussiennes. C'est tout cela que rap-
pellent les pages pénibles de ce livre où la France
gémit sous une prise impitoyable, où le contraste
est triste entre notre détresse et l'indifférente
gouaillerie de l'oppresseur.
Ce sont des pages épouvantables et poignantes
dont on souhailerait. pour l'honneur de l'iumia-
nilé. qu'elles fussent fausses et qu'on pût les
biffer de l'histoire.
Jeudi 12 janvier. — Le bniit court que Paris est en feu. On
aperçoit en effet à l'horizon de larges colonnes de fumée qui
s'élèvent an-dessus de la capitale.
— Ça ne suffit p^s, vient de dire le chancelier. Il faut que
nous sentions le roussi d'ici. Quand Hambourg a brûlé, ça sen-
tait à plus de cinq lieues à la ronde. . .
Ou ceci encore :
Sur ces entrefaites, l'aide de camp du Kronprinz est venu k
l'iniproviste annoncer à M. Bismarck que le comte"' était arrivé
à Versailles pour demander, au nom de Trocliu, un armistice de
deux jours afin d'emporter les blessés et d'enterrer les morts de
la veille. Le chef a répondu qu'il ne fallait pas faire droit à la
demande des Français. Quelques heures seraient bien suffisantes
pour enlever les blessés et enterrer les morts.
— Et, d'ailleurs, a ajouté le chancelier, ces derniers se
trouvent aussi bien sur la terre que dessous.
Et ailleurs :
. — Connais-tu cela ? demanda-t-il.
Et il se mit & siffler un air, l'air ilu chasseur quand il a
abattu son cerf.
— Oui, fit Bohlen : c'est le signal de la mort.
— Non, pas tout a fait . . .
Et il siffla de nouveau.
— C'est l'hallali 1... Je crois bien que. cette fois, l'affaire
est dans le sao . . .
Attila, roi des Huns, devait avoir de ces imagi-
nations. On ne pouvait apporter un témoignage
plus llétrissant sur la tombe du chancelier de
fer.
LÉO Cl.\ ret I e.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
Lorsqu'on a découvert le carbure de calcium et
la facilité avec laquelle il permet d'obtenir l'acé-
tylène, on s'est surtout occupé de combiner des
appareils prali((ucs pour la production de ce paz.
éminemment propre à l'éclairage. C'est aujourd'hui
par centaines qu'on peut compter les lampes et les
générateurs d'acétylène : beaucoup sont intéres-
sants et même pratiijues, mais aucun ne peut s'af-
franchir de l'odeur désagréable inhérente au gaz,
produit avec trop de facilité; aucun ne peut être
employé dans un appartement. Si ingénieusement
construit que soit l'appareil, il arrive toujours un
moment où il faut le nettoyer, enlever la chaux
produite par la décomposition, remettre du car-
bure neuf. Or cette dernière opération, si simple
qu'elle soit, est une cause d'exclusion de la chambre
habitée; car le fait seul d'ouvrir la boite contenant
du carbure sullit pour dégager une quantité de gaz
très appréciable, hélas 1 pour l'odorat; la moindre
trace d'humidité dans l'air, au moment de la mise
en boite, attaque le carbure et constamment l'acé-
tylène se dégage, en très petite quantité, il est
vrai; mais si petite qu'elle soit, on ne la constate
que trop facilement. La vidange de l'eau et du
résidu de chaux est encore bien plus désagréable.
L'appareil réellement pratique sera celui qui per-
mettra de faire ces manipulations en vase clos, et
il devra être exploité dans des conditions telles
que le consommateur n'ait pas à s'occuper du
contenu, mais seulement du contenant ; c'est-
à-dire qu'on devra lui livrer à domicile des vases
clos, renfermant le carbure, qu'il n'aura qu'à
brancher sur son appareil, sans les ouvrir, et qu'on
devra en même temps le débarrasser, aussi sans
l'ouvrir, du récipient des résidus pour le rem-
placer par un autre. On pourrait, ainsi que lu
indique M. Claude, enlever à l'acétylène sa mau-
vaise odeur qui est due à la présence de l'hydro-
gène phosphore; celui-ci s'élimine en faisant passer
le gaz dans une solution acide de chlorure cui-
vreux, mais si toute odeur disparait, on ne peut
plus constater les fuites. Il est vrai qu'il serait
possible, après avoir éliminé l'hydrogène phos-
phore, de faire passer le gaz dans une solution qui
lui donnerait une odeur agréable ; mais il faudrait
voir si ces procédés sont applicables industriel-
lement. Quoi qu'il en soit, lorsque d'une façon ou
d'une autre on aura supprimé la mauvaise odeur,
le public se rendra vite compte du peu de danger
que présente l'emploi de l'acétylène ; le gaz ordi-
naire d'éclairage a bien aussi à son actif quelques
méfaits, et tout le monde s'en sert journellement.
Si pour le moment cette source nouvelle de
lumière n'est pas plus employée, cela tient non
seulement aux causes que nous \'enons de signaler,
mais aussi à ce que. pendant longtemps, on a
manqué de brûleurs convenables. Le bec à gaz
ordinaire ne peut en elTet être utilisé, car il s'en-
crasse rapidement et c'est seuUnunI depuis peu
de temps qu'iui en <()nslruil de spéciaux (|ui évitent
cet incoiivéniinl eu amenant l'air an point de la
i:ii \oici (lcu\ l\|M-- |irinri|iiiii\ lig. I : l'un de
MM. Létang et Serpollel. laidre de M. Marbec.
Dans le pr<'mier. le gaz, arrivant île la conduite
jirincipale C, s'échappe en B dans une sorte de
cloche A. portant sur les côtés des ouvertures hii
qui permetli'nl l'accès de l'air; puis, de là, il
s'échappe, mélangé i\ \me certaine quantité de
celui-ci, pour aller brûler à l'orilice de la petite
ouvei'lme nu'nagée A cet elTet A In partie supé-
rieui'e de In cloche A. Dans le deuxième bec. le
principe est le même : des ouvertures inclinées h h
sont ménagées sur le côté un peu au-dessous de
la sortie E et il y a entraînement d'air. Kn général,
il y a avantage "à avoir deux becs K et L inclinés,
de façon que les deux jets de gaz se rencontrent
pour formel- une nappe qui s'étale et produit plus
Fig. ]. — Becs spéciaux pour brûler r.^cétyléne.
A, bec Lùtaiig et Ser])ollet avec mélange d'nir par les ouver-
tures 6 et (/. E. bec Marbec, avec mélange d"air |iar A. M, dis-
position de deux becs conjugués, F et L, donnant plus de
lumière que s'il,? brillaient l'un à coté de l'autre sans mélanger
leurs âammes.
de lumière que si les deux becs brûlaient l'un à côté
de l'autre. Ce dispositif est, du reste, depuis long-
temps employé pour le gaz ordinaire; mais la
nécessité de l'aération, quand il s'agit d'acétylène.
le rend un peu plus compliqué.
En somme, on a fait depuis deux ans des progrès
sensibles et il est probable qu'avant peu on arri-
vera à une solution complète, réellement pratique,
même pour l'emploi de générateurs dans les appar-
tements.
On a constaté, vers la fin de l'an dernier, un
commencement d'épidémie de peste h Madagascar
et, peu de temps auparavant, quelques cas sur-
venus dans le personnel du laboratoire fondé à
Vienne pour l'étude de cette maladie ont ému
l'opinion publique qui réclamait des mesures éner-
giques pour arrêter le tléau. Ces mesures ne sont
certes pas inutiles, mais, dans des cas pareils, il
ne faut pas s'exagérer le danger, car nous ne
sommes plus dans les conditions du moyen Age où
la propagation rapide de la peste était due .sur-
tout au manque d'hygiène. La science nu-dicale
a fait des progrès : la maladie est immédiatement
reconnue, on a même des remèdes tels qiuî l'inocu-
lation d'un sérum préventif ou curalif , qui n'a pas
encore, il est vrai, fait complètement ses preuves,
mais sur lequel on est en droit de fonder grand
espoir, car déjà il a permis d'enrayer d ime façon
appréciable In mai-che de la maladie. Le conloct
avec un malade, ou avec des linges qu'il a souillés,
peut déterminer la transmission de la peste; mais
encore faut-il que le cimlact soit direct et que le
bacille tombe sur un tcriain deciillure convenable.
Dans l'Inde, où se constatent les plus terribles
épidémies, il faut remarquer que c'est la popu-
lation indigène, vivant dans des conditions de
saleté épouvantables, qui est A peu près seule
frappée. (,}uaMt A la propagation qui se fait, dans
( : A U s E H 1 IC s C I E N T IK 1 y U E
dfs coiuiitions souv't'iit inexplicables, d'un point
à un autre, malf^ré une surveillance sévère enipé-
cliant toute inimigralion suspecte, M. L. Simon,
médecin de marine, a publié récemment, dans les
Annniex de l'Institut Pasteur, un travail fort inté-
ressant qui semble expliquer le fait d'une fai,'on
fort naturelle. On a constate depuis les temps les
plus reculés que les rats sont les premiers frappés
par le Iléau, et dès que les Hindous constatent sur
ces rongeurs une mortalité anormale, ils aban-
donnent le village; mais le plus souvent il est déjà
trop tard. De plus, les rats se mettent bientôt aussi
à éniigrer et à passer dans d'autres localités, en
dépit de toute surveillance.
De nombreuses observations ont démontré que
toujours celui qui ramasse un rat. mort de la peste,
ne tarde pas à être atteint si l'animal est mort
depuis peu de temps : il n'en est pas de même si,
au contraire, il est mort depuis plus de vingt-
quatre heures. Il semblait donc établi que le con-
tact avec l'animal n'était dangereux que pendant
quelques heures après sa mort : mais quoique les
faits soient bien établis, on ne les expliquait pas.
M. L. Simon semble avoir découvert la véritable
cause de cette anomalie en attribuant aux puces
le transport du bacille du rat à l'homme. Celles-ci.
en effet, pullulent sur le corps du rat malade et y
restent jusqu'à ce que son cada\'re se refroidisse;
il est donc tort probable qu'elles passent, au moins
en partie, du corps du rat mort récemment sur
l'homme qui touche le cadavre : il n'y a aucun
danger de ce genre, au contraire, si le cadavre, déjà
refroidi, a été abandonné par les parasites. Mais
ceux-ci, qui portent en eux le bacille, se répan-
dent un pou partout, ce qui explique pourquoi, dans
les milieux malpropres, où pullulent les rats et les
puces, la maladie sévit avec une intensité consi-
dérable. On remarque, du reste, très fréquemment,
sur le corps du pestiféré, dès le premier examen
au début de la maladie, des piqûres qui se mani-
festent sur les points du corps où la peau est fine
et délicate ; c'est par là qu'a du se faire l'inocu-
lation. Le cas est à examiner pour d'autres mala-
dies où les insectes sont peut-être bien aussi les
principaux agents de transmission.
La ville de Paris ne cesse de s'occuper de la
question des eaux potables ; les sources captées
aux environs ne pourront pas longtemps suiBre
aux besoins toujours croissants de la population
et il faut trouver un moyen de stériliser l'eau de
rivière qui. celle-là, est inépuisable. Plusieurs
filtres sont en expérience: mais à côté du filtre,
qui n'est pas sans présenter bien des inconvénients
et qui retient seulement le microbe sans le détruire,
il y a place pour d'autres systèmes, basés sur des
réactions chimiques où les plus terribles bacilles
se trouvent fort malmenés.
On expérimente en ce moment, à Saint-Maur, le
procédé de M. Tindal qui consiste à traiter l'eau
par l'ozone. Toutes les personnes qui ont manié
une machine électrique à plateau, ou une bobine
d'induction, semblable à celles qu'on vend aujour-
d'hui comme jouet, ont pu constater cette odeur
particulière que l'on retrouve aussi après les coups
de foudre qui, dit-on souvent bien à tort, sentent
le soufre. Cette odeur bien caractéristique est
celle de l'ozone, produit formé par l'oxygène de
l'air élcclrisé. De nombreuses expériences ont
prouvé que les bacilles les plus dangereux ne
peuvent vivre dans ce gaz; mais pour que leur
destruction soit certaine, il faut qu'ils se trouvent
dans l'ozone pui'. ou à peu près; or s'il est
facile de faire de l'air ozonisé, il est moins facile
de faire de l'ozone pur. Pour cela il faut un cou-
rant électrique à très haute tension ; aussi K's ma-
chines employées par M. Tindal produisent-elles
100 000 volts. "Pour donner une idée de ce chillie.
disons qu'un élément de pile Léclanché. coninie
ceux qui sont employés pour les sonneries d .ippai -
temenl. produit un volt. U faudrait donc Kio Ofio
de ces éléments pour égaler les machines en ques-
tion ; mais avec de la force motrice et des dyna-
mos, semblables à celles employées pour l'éclai-
rage, et des transformateurs analogues aux bobines
d'induction, on peut sans dilliculté produire des
courants de tension beaucoup supérieure encore.
Le système installé à Sainl-Maur consiste donc à
transformer, aussi complètement que possible,
l'oxygène de l'air en ozone et à le mettre en con-
tact intime avec toutes les molécules de l'eau.
Pour cela on envoie, au moyen de pompes, l'ozone
et l'eau dans de grandes colonnes fig. îj qui.
de 30 en 50 centimètres, sont fermées par des
membranes de celluloid percées d'une multitude
de petits trous: par suite de cette disposition, il y
a une division extrême et continue sur une grande
longueur : on peut considérer le mélange aussi
intime que possible. Les analyses faites sur l'eau
qui sort de ces stérilisateurs démontrent qu'elle est
Fig. 2. — Colonnes de mélange d'eau et d'ozone à l'usine
établie à Saint-ilaur pour obtenir la stérilisation en
grand de l'eau de rivière.
exempte de microbes. M. Tindal estime que pour
une installation importante, où la force motrice
serait empruntée à un cours d'eau, le prix de re-
vient serait environ 1 centime par 30 000 litres
d'eau: cela est d'autant plus acceptable que si l'eau
est réellement stérilisée, on couvrirait facilement
cette dépense par les économies réalisées en sup-
primant les crédits destinés aux acquisitions de
nouvelles sources et aux travaux considérables
que nécessite leur adduction dans la capitale.
En outre, les épidémies, disparaissant peu à peu,
permettraient aussi la simplification du service
sanitaire. Reste à savoir si on peut être assuré
d'une stérilisation toujours complète: c'est lexpé-
rience seule qui nous l'apprendra et l'usine de
Saiut-Maur a été établie dans ce but.
C A L" s K H I E ^ C 1 1-. N 1 11' 1 g U E
On a peine à s'imafiincr que les nivlaux s'éva-
pnrcnl. et c'est cependant la réalité; ce n'est pas
au pi)inl qu'on puisse craindre de voir disparaître
li's pièces de monnaie, niais le phénomène a son
inliri'l au point de vue photographique, car il ex-
plique l'altération que présentent les plaques sen-
sibles conservées dans cert.iines conditions, dans
les châssis par exemple, pendant quelque temps.
Dès l'apparition des petits appareils à main, on
constata des impressions élranjfes qu'on n'avait
pas cherchées: on trouvait le numéro du châssis
imprimé sur le cliché, ou bien nu avait des mar-
brures qui correspondaient à celles du vernis re-
ecjuvrant le dos du cliàssis précédent. On a d'abord
atlrilnié Imit cela à la pliospliorescence ; mais
M. \\'.-.I. Ilussel a l'ail une série d'expériences qui
prnu\ent clairement qu'il s'agit bien d'une évapo-
ralion et que ce sont des vapeurs qui attaquent la
plaque photographique. Avec les encres d'impri-
merie, les vernis à bois qui sont composés (l'huile
ou d'essence plus ou moins volatiles, cela n'a rien
d'étonnant; ainsi, en étendant sur ime feuille de
carton un peu d'encre d'imprimerie et en suspen-
dant au-dessus (dans l'obscurité, bien entendu une
Iliaque au gélatino-bromure d'argent, on constate,
au bout de peu de Jours, une altération notable.
.\ussi dans les châssis en bois, noircis à l'intérieur,
surtout s'ils sont neufs, les plaques ne se conser-
vent jias bien longtemps. On sait que, pour la
même raison, si on sépare des plaques par des mor-
ceaux de journaux, on trouve au développement
tous les caractères d'imprimerie sur le cliché. Ce
qui prouve bien que ce fait n'est pas du à la phns-
))horesccnce, c'est qu'en interposant un éci'an
transparent, comme une feuille de verre ou de
mica, par exemple, entre le vernis et la plaque
sensible, l'action ne se produit pas; elle se pro-
duit, au contraire, si on interpose un écran opaque,
mais poreux, comme une feuille de papier ou de
gélatine. Les mêmes expériences, reprises avec des
métaux, dcmnent des résultats analogues, mais
dans des lenqis beaucoup plus longs. Eu prenant
une feuille de zinc et en posant dessus la couche
sensible, celle-ci sera voilée et d'autant plus lapi-
denient que la surface métallique aura été mieux
décapée. De même que pour les vernis, on a inter-
posé des écrans en papier, gélatine, etc.; l'aelicin
est retardée, mais se produit tou,jours. Les vapeurs
métalliques peuvent être entraînées par un cou-
rant d'air, ainsi que l'a démontré M. liussel en
mettant des r'ognures de zinc dans im tube abou-
lissant à une chandire noire où se trouvait une
plaque sensible; un courant d'air, traversant le
tube, produisait une tache sur la plaque, en regard
de l'ouverture du tube, et, si on interpose un écran
de verre plus jietit que la plaque, la partie <le
celle-ci, située en face de l'écran, est seule ]m--
scrvée.
Heauroup d'autres métaux que le zinc ont aussi
une action nuisible, mais A un degré moindre.
Celui cpii semble devoir être le plus volatil, le mer-
cure, n'a aucune action s'il est pur; mais l'additinn
d'une très faible quantité de zinc suflil à le lendic
aclif. Les eonstrncteui's d'appai-eils et lesamaleiu's
devront avoir soin de bannn- surtout le zinc de
leur matériel destiné aux plaques sensibles et ils
ne de\"ront pas attribuer à une intervention sur-
natui-elle les traces, souvent étranges, qu'ils trou-
vent sur leur cliché; nu'me (|unn(l ils ne se sont
livrés à aucune expérience de spiiitisme.
Bien peu de pei's'innes sa\enl soigner le* plantes
quelles désirent conserver dans un appartement,
et, le plus souvent, si on veut les avoir toujours
en bon état, il faut s'adresser à un jardinier qui
s'en occupe particulièrement, ce qui est toujours
assez onéreux. M. A. Mauniené. professeur d'hor-
ticulture, pense que la diflicullé pour les personnes
peu com|)elcntes provient d'arrosages mal conduits
et généralement trop fréquents. Il signale \m sys-
tème de pot à fleurs. imagmcpar^L Nlarlinetti. qui
nous parait devoir rendre des services à celles de
nos lectrices qui désirent s'occuper elles-mêmes de
leurs plantes. Le pot est divise en deux parties
par une cloison horizontale R (fig. 3 : la partie
supérieure est destinée à la terre et A la plante.
Fig. ;). — Nouveau système de pot ii fleuri perinettaut
l'arrosage automatique.
L'uau reste en ile-w^ous de lu eloisoii 11 et monte jwr cApiUaritè
par les ouvertures / du vuse V qui est rempli de terre. Qnainl
ou arrose, l'exc6s d'eau â'éeljappe par les ouvertures T.
la partie inférieure ii l'eau; au centre de la cloison
séparatrice se place un cylindre \', percé de petits
trous sur ses parois de favon à empêcher la terre
qu'il contient de passer, mois i laisser circuler
facilement l'eau. On emplit ce cylindre de terre
fine, légèrement tassée, on place au-dessus de lui
un peu de mousse, puis on met la plante et la terre
comme d'habitude. On arrose alors jusqu'à ce que
l'eau s'écoule par le trop-plein T, situé un peu
au-dessous de la cloisfin. et la réserve d'eau amsi
créée siiflit pour qu'on puisse rester |dusieurs jours
sans scieeuper île l'arrosage. L'eau monte par capil-
larité dans le vase \' et gagne la terre du [lot. dont
elle entretient l'humidité à mesure <pie les racines
l'absorbent : la eonsiuumalion est ainsi toujours
proportionnelle aux besoins de la plante, dont les
racines ne trempent jamais directement dans l'eau,
ce qui serait une cause certaine de pourriture.
D'après les expériences de M. Maïuuené, la pro-
visitui d'eau, emmagasinée au fond du pot. sulVil
poin* huit A thuize jours si ta plante est en plein
air au midi ; elle peut durer un mois si elle est
dans imc chambre. On n'a donc d'autre soin que
de s'assiM'cr qu'il v a l<uijours de l'eau dans le
vnse : il nous semble qu'im trou percé ver» le fond
rendrait cette vérification plus facile; mais, en pra
tique, on voit bien quand la terre connncnce à
sécliei' et on peut loujotn's, du reste, i-cmelli-e de
temps en tenqis de l'eau, A tout hasard, par le
CAUSEHIE SClENTU-KiLli
tiou Tqui liniile le niveau et empêche d'en nictlie
jamais trop.
Pour obtenii- la propulsion d'un bateau par une
Inrce naturelle, il semble que le vent puisse èlre
seul employé; mais on peut aussi, parait-il. utiliser
le mouvement des values. C'est, du moins, ce qui
ressort d'expériences faites par M. Linden à la sta-
tion zoologique de Naples. Au moyen de lames
flexibles L. M, fixées à un bateau, il est arrivé à
remorquer une planche de 1 à 2 mètres de long, à
la vitesse de plus de 5 kilomètres à l'heure, contre
le vent. La gravure ci-dessous lig. 4 nous montre
la disposition qu'après bien des essais il a reconnue
être la meilleure. Les lames flexibles, au nombre
de quatre, sont en acier et ont O^.dO de long sur
«"".25 de large : elles vont en s'amincissant vers
l'extrémilé et sont fixées, par le bout le plus épais,
à une traverse qui les réunit. Deux systèmes sem-
blables se trouvent à l'avant et à l'arrière du canot.
C'est la direction des extrémités libres qui déter-
mine le sens de la marche : celles-ci étant tournées
vers l'arrière . chaque ondulation de l'eau les fait
néchir et il se produit une poussée vers le point
Fig. 4. — Bateau mis eu marche par le mouvement des
vagues agissant sur des lames flexibles L et M fixées
à l'avant et ii l'arrière.
où elles sont fixées : lorsqu'elles se redressent, par
suite de leur élasticité, il se produit une nouvelle
poussée qui s'ajoute à la première et le bateau se
trouve mis en marche. On obtient la direction en
faisant tourner l'ensemble des lames comme un
gouvernail; celui-ci est. du reste, conservé. Les
expériences sont faciles à continuer dans cet ordre
d'idées ; le matériel n'est pas bien coûteux et il
serait fort intéressant de savoir jusqu'à quel point
on peut compter sur ce nouveau mode de pro-
pulsion.
La construction des petites voitures automobiles,
des tricycles et des bicyclettes mêmes, a nécessité
de la part des mécaniciens des perfectionnements
dans les moteurs à essence de pétrole : peu à peu
on arrive à les alléger tout en augmentant leur
puissance. L'idée devait venir tout naturellement
de les appliquer à la direction des ballons, qui ne
demande pour être au point qu'un moteur puissant
et léger. Il y a déjà eu des tentatives intéressantes
de direction avec moteur à vapeur par GilTard,
moteur électrique par Tissandier, pour ne citer
que ceux-là; on nous assure qu'il existe un moteur
de âO chevaux, presque entièrement en aluminium,
qui a coûté très cher, mais qu'on cache soigneuse-
ment dans un champ d'expériences aussi mysté-
rieux qu'officiel : espérons qu'il en sortira un jour.
Kn attendant, l'initiative ju-ivée. bien que sans sub-
vention du gouvernement, ne reste pas inactive :
dernièrement, un amateur de sport, toujours avide
de nouveautés. M. Sanlos-Dumont. a voulu essayer
l'action d un moteur analogue à celui employé sur
les tricycles ; il a commencé par lui apporter divers
perfectionnements de façon à l'alléger autant que
possible et il est arrivé à ne pas dépasser 50 kilo-
grammes. Ce moteur était fixé extérieurement à la
nacelle (ûg. .î), suspendue à 10 mètres en dessous
de l'aérostat et actionnait une hélice en aluminium
de Û^j^O de diamètre, à raison de 1 200 tours à
la minute. L'aérostat a la forme adoptée généra-
lement pour les expériences de ce genre : c est
un cylindre de 3", 60 de diamètre sur 25 mètres de
long, termine par des cimes à chaque extrémité:
la force ascensionnelle est de 200 kilogrammes. Mais
les précautions étaient mal prises sans doute pour
maintenir la rigidité de l'enveloppe, car au bout
de peu de temps le cylindre se plia en deux et l'ex-
périmentateur descendit un peu plus vite qu'il ne
l'eût voulu, sur le champ de manœuvre du Bois de
Boulogne, sans se faire heureusement aucun mal.
La mauvaise saison ne lui a pas permis de
Fig. ô. — Essai de direction d'un ballon au moyen d'un
moteur à pétrole, par M. Santos-Dumont.
La nacelle, placée à 10 mctre^ au-dessoas de l'aérostat, porte un
moteur M pesant 50 kilogrammes dont le volant T actionne
une hélice H de O'",80 de diamètre.
reprendre depuis ses expériences, mais il profite
de cette attente forcée pour perfectionner l'en-
semble du matériel. Il aura, entre autres choses, un
ballonnet compensateur, placé dans le ventre de
l'aérostat, dans lequel il pourra envoyer de l'air à
mesure qu'il perdra de l'hydrogène, de façon que
l'enveloppe soit constamment tendue ; l'air sera
envoyé à ce ballonnet par une pompe, mue à
volonté à la main ou par le moteur. C'est une ten-
tative des plus intéressantes, et aujourd'hui que
l'Automobile-aub a pour pupille lAéro-Club. il
faut espérer que les expériences de ce gem'e seront
fréquentes et aboutiront : car c'est en France,
patrie de l'aérostation. qu il faut qu'on invente le
premier ballon dirigeable.
Puisque nous parlons d'automobiles, signalons une
application qui. bien que n'étant pas appelée à
révolutionner le monde, pourra cependant être de
quelque utilité à ceux qui veulent avoir des
pelouses bien entretenues. Un Américain, M. Th.
Codvvell. a eu l'idée de faire construire un tri-
cycle à pétrole, à roues très larges fig. 6 . de
façon à ne pas abîmer le terrain de la pelouse,
mais au contraire à enfoncer par son poids la
plante dans le sol. A l'avant de son véhicule il
C A U s K U I K S C 1 li N ï 1 K I y U K
pluoc une de ces petites iiiacliiiie;i à lomlre qu'un
fait l'onelionncr ordinairement à la main et dans
lesquelles le niouvcnicnt des lames coupantes est
vM'-4.f!«^
'■«*%»^^f'
Fig. 6. — Tondeuse pour gazon actionnée par un moteur
à pétrole M, monté sur un tricycle à larges roues.
dnniié par des eni^renafces fixes sur les roues du
iliariot. Ici, nalurcllcnient, c'est le moteur M qui
se charpe de tout : il a la force de
huit chevaux, l'n système de leviers
et de transmission permet d'avoir la
marche en avant et en arrière et
la mise en mouvement à volonté des
lames coupantes, (jui sont supportées
par un axe dont on peut régler la
iiauteur au-dessus du sol. afin de
faire une coupe plus ou moins com-
plète.
Le netloyafre des verres est fait sommairement et
toute la journée dans le niénic seau d eau. Tout
cela est très favorable au développement des nom-
breux microbes provenant soit de l'eau, soit des
poussières de la rue. soit aussi du contact d'un
consommateur déjà malade. Il serait bon que, de
temps en temps, le service d'hygiène prélevât un
peu de ces marchandises et leur fit subir un examen
bactériolopique; il serait amené par là très proba-
blement à exercer une surveillance sur ces petits
industriels, auxquels on pourrait délivi'er. quand
on se serait assuré de l'innocuité de leur produit,
un permis de vendre qu'ils seraient tenus de
porter ostensiblement.
Si l'on veut faire un jour des tramways sur les
la};unes de Venise, on aura un exemple en .\lle-
inajine île la façon dont il faut s'y prendre. On a
établi. ])our relier les villes de Uarnem et Elbei-
teld. un projet de voie aérienne très original : les
circonstances locales exiireaient qu'on suivit la
rivière dans certains endroits où il n'y avait pas
la place suffisante pour installer les poteaux des
fds conducteurs et la voie. 'SI. E. La;ren a ima^^iné
de les suspendre au-dessus de l'eau, au moyen
d'une charpente en fer s'arc-boulanl sur les deux
rives i^fij;, "', et devenant verticale dans la tra-
versée des ponts ou des rues. La voilure est atta-
chée à un truc électrique qui roule sur un rail
central ; elle est à une hauteur de 5 mètres au-
dessus des pimls,' peut contenir cinquante voya-
,\u coin de la rue, sous une petite
échoppe ou une porte cochère, est le
marchand de crème j;lacée ; plus loin
se promène le marchand de coco : un
sou. deux sous le verre où déborde
la fi-iandise rafraichissantc, parfumée :
et les enfants sont là qui lèchent, ou
boivent, à qui mieux mieux. Plus
d'une fois, sans doute, une maladie,
dont l'oriftine échappe au médecin,
ne jîrovient i)as d'ailleurs. Les fabri-
cants de ces sortes de rafraîchisse- Fig. 7.
ment sont peu scrupuleux sur le choix
lies matières premières et sur la con-
fection de leur marchandise. Le par-
fum et le colorant sont-ils toujouis iuolTeusifs '.'
Admeltons-le. Mais l'eau, où est-elle prise.' N'im-
porte où. Quant aux produits non vendus
Journée, on les dépose le soir dans un
Kalelas <iù l'on couche, et on les mélariKi
demain à In provision nouvelle.
dans
■oin
Disposition adoptée pour établir la voie d'un tramway
électrique au-dessus d'une rivière.
jteuis et proj;iesse à raison <le .'i.S kilomètres à
l'heme. Dn assiue que les précautions sont bien
prises (lour (pie les cheieheui-s de sensiilions nou-
vell.'s ne s a\ isent pas de détacher la voilure.
Ct. MAnUSCHAL.
icj rtiiKùjneminlt Je ctl urIUle tout iloiniei iiu iKitil df rue Kirnlili'/iu ri ni drhon •/< laulr i
aux demanda d'adrtura nu J< nmHgxnnnli <
.|ri*ji |7 ne tt'n pu r/p^iidu
CHRONIQUE TlIKAÏRALE
Bon commencement iliinnoi' .'
Heu ! heu I Pour une année où il n'y a pas de
pommes... il y a des pommes, mais elles ne sont
pas bien fameuses.
Ce n'est pourtant pas faute de renouvellement
d'affiches !
Oui, mais les plats d'aujourd'hui ne font pas
oublier les menus d'hier. Des œuvres bâtardes,
incomplètes, des essais, des promesses : peu de
résultats sérieux. Si je tire hors de pajre Georr/elle
l.emeunier, au 'Vaudeville; Mademoiselle Murassel,
au Gymnase et encore, si vous y tenez — moi" je
n'y tiens guère — le Berceau, à la Comédie-Fran-
çaise, que reste-t-il des huit ou dix autres? Un tas
... de godiveanx tout brûlés par dehors
Dont an tjeurre gluant inonde tous les bords.
Ce sont, en réalité, de mesquines étrennes. et le
commencement de la saison permettait de mieux
augurer de la suite. J'en reviens toujours à ce que
j'ai écrit ici même depuis longtemps et je le répé-
terai tant qu'il le faudra : la faute de cette infé-
riorité marquée de la génération actuelle, si on la
compare à la grantle pléiade des auteurs drama-
tiques dont quelques membres illustres à peine
survivent, est presque entièrement imputable aux
directeurs de théâtres. Ça n'est pas un paradoxe,
malgré toutes les apparences ! Si pendant vingt ans
ces messieurs s'étaient donné la peine de cultiver
les jeunes pousses, de donner leurs soins éclairés
et prévoyants à la pépinière qui ne demandait qu'à
croître et à fleurir, le théâtre n'aurait pas eu
besoin de supporter les productions séniles, encom-
brantes de maîtres dont l'heure de gloire était
passée, une autre génération se fût dressée qui eût
rempli l'intérim et nous n'en serions pas réduits,
après avoir supporté la vieillesse des uns. à souf-
frir aujourd'hui de la trop frcle jeunesse des autres.
Le saut est vraiment par trop brusque, de Labiche
et de Meilhac à M. Maurice Donnay et encore ce
dernier fut-il précoce et ses premières œuvres don-
nèrent-elles, du moins, un peu plus que des pro-
messes, qu'il tiendra, j'en ai la conviction, au
prochain jour', mais comment combler le vide qui
sépare M, Alexandre Dumas fils de M. lîrieux ?
Celui-ci, pourtant, fait bien tout ce qu'il peut pour
ressembler à l'illustre modèle qu'on lui a fort
inconsidérément présenté. ^L Brieux. du reste,
malgré de réelles qualités qui ne demanderaient
sans doute pas mieux que de lui être personnelles,
s'elTorce toujours de ressembler à quelqu'un :
c'est précisément ce qui explique l'impression de
" déjà vu > qu'on éprouve à chacune de ses pièces.
Ses sujets sont hardiment choisis souvent, mais la
façon dont il les traite rappelle toujours le ■• faire »
de quelque autre... et non des moindres, car le
jeune écrivain a du moins ce mérite, n'osant ou
dédaignant être lui-même, de s'inspirer d'illustres
exemples. Cela est très joli à la condition de sur-
passer son modèle. Ainsi firent et réussirent Cor-
neille et Molière, mais >L Brieux, plus modeste,
marche respectueusement derrière son maître du
jour dont il semble alors ne plus porter que la
livrée... C'est un rôle singulier que l'auteur de
Blanchelle et de Bienfaileurs n'avait véritablement
pas besoin de jouer. Je sais bien que, grâce à ce
système, on arrive plus vite, parait-il 1 Dure-ton
longtemps? Là est le secret de l'avenir...
Mais nous ne sommes pas ici pour tirer les
IX. — 18.
caries ni pour lire dans le marc de café: laissons
donc un peu demain de côté et occupons-nous
d'aujourd'hui, c'est-à-dire des pièces du mois cou-
rant qui valent la peine qvi'on en cause...
V.\ri>KVUJ,E. . — Grorgetlg Lemeumtr, «-omi'die en quatre actes
■ le H. Maurice Donnay.
Lorsque ^L Main-ice Donnay débuta dans de
désopilantes fantaisies chatnoiresques (ce souvenir
n'est pas. j'imagine, pour lui déplaire; il a trop
d'esprit pour, à présent que la gloire est venue,
renier celui qui lui valut sa première notoriété ,
chacun s'accorda à reconnaître en cet humoriste
pince sans rire, dont l'impassibilité que démentait
parfois, comme malgré lui, l'éclair fusant d'un
regard malicieux, ce qu'il est devenu aujourd'hui,
un observateur caustique des ridicules et des vices
de la société faisandée à laquelle Paris semble
appartenir depuis déjà de longues années. Aux
antipodes de la prud'homie, la philosophie de
>L Maurice Donnay se contente de souligner en
souriant les évohé et les tin-tin de la décadence ;
parfois, quand son ironie risque de n'être pas
immédiatement comprise, il la corse d'un mot,
d'une phrase de... comment dirai-je ; révolte est
bien gros, dégoût est bien bas... de dédain plutôt,
avec quelque chose en plus qui ne monte pas
cependant jusqu'au mépris. Il est le philosophe du
tableau de Coulure. Son esprit regarde passer la
bacchanale, et sans aller jusqu'à croire que ce
spectacle lui agrée, on ne peut allîrmer cependant
qu'il lui déplaise. Très désabusé... au moins la
plume à la main... il se rend compte que, de vou-
loir endiguer le torrent, il faillirait â la tâche ou,
ce qui serait pis, passerait pour un fâcheux, et se
contente de rire de tout, sans avoir, au fond, grande
envie d'en pleurer. Il est de son temps, ce qui est
une qualité, et n'en rougit pas, ce qui est un
mérite. Il n'imite personne, et, pouvant être quel-
qu'un, il se contente d'être lui-même. En cela, nul
ne peut le blâmer... Malheureusement!... Ah! il y
a donc un malheureusement!... Hélas! oui. Mal-
heureusement il n'a encore jusqu'ici donné au
théâtre que des ébauches plus ou moins réussies,
des esquisses plus ou moins poussées, qui ont
toutes le mérite des croquis lestement enlevés,
mais qui en ont aussi les défauts, dont le piincipal
est l'inachevé. Ses pièces, je n'en excepte pas
même Amants, qui jusqu'à présent reste son chef-
d'œuvre, sont d'amusantes pages d'albums feuil-
letées pour notre joie de dilettantes; mais on
voudrait voir et on ne demanderait qu'à applaudir
l'œuvre, l'œuvre finie, signée, paraphée, le tableau
mis au point et donnant la mesure du talent si
réel et si charmant de l'auteur. Jadis avec sa
revue philosophique Ailleurs, d'une fantaisie et
d'une originalité qui permettaient sans sottise d'évo-
quer à son sujet le grand nom d'Aristophane
auquel il joua le toiu- malin de parodier même sa
parodie Lysislrata. ce qui était, on en conviendra,
jouer la difficulté, il faisait défiler devant nous des
ombres dont la silhouette falote et cocasse s'en-
levait joliment sur les décors du maître Uivièrc;
aujourd'hui, il anime ses personnages, il s'adresse
à des êtres de chair et de nerfs, ce sont eux qui
parlent et non plus le récitant... Mais, au fond,
c'est encore la lanterne magique, c'est la falote
CHKON'IQL'E TU EATU A LIi
chevauchée des poupées parisiennes, c'est toujours
son épique Oseille. ■• verte compagne de lïeuf
dur », et, en dépit du talent des interprètes, on
regrette presque le débit volontairement mono-
corde du diseur admirable qu'il fut pendant les
inoubliables soirées où . debout devant l'écran
lumineux, il psalmodiait dans le noir de la petite
salle de la rue \'ictor-Massc ses \'ers héro'i-comico-
funambulcsqucs. Et cependant, lorsque dans cin-
quante ans on voudra se rendre un compte exact
de ce que furent à la fin du xix' siècle les mœurs
faciles, insouciantes, féroces même sous leur fri-
vole apparence, de la société parisienne, on pourra
consulter avec fruit les premières pièces de
M. Maurice Uonnav. depuis Lysistrata jusqu'à
(leorgelle Lemeunier. en passant par Amants et
par la Diiuloureuse.
Il y a dan« la comédie jouée ce mois-ci au Vau-
deville un ménage Sourette. qui. bien au-dessus
d'une actualité qu'on a voulu scandaleusement
y voir, est un croquis d'une ressemblance parfaite
de ces associations louches que reconnaîtront au
premier coup d'œil ceux qui sont au courant de la
vie salonnière... La femme est une aventurière
dont l'entregent assure à sa maison un train de
cent mille livres de rentes. Le mari, un mari do
quarante mille francs de revenu au plus, s'accom-
mode de la situation avec d'autant plus de facilité,
qu'il n'ignore pas à quel genre de spéculations se
livre sa digne compagne pour équilibrer le budget
du ménage. Ceci n'est rien, voici qui est mieux.
Thérèse Sourette se donne, ou plutôt non, car
c'est une femme sérieuse, se vend à tout venant,
cl cela gaiement, sans drame ni tragédie, mais au
fond elle n'aime que son mari, son associé, et juge
que sa conduite n'est repréhensible qu'aux yeux
de cette quantité négligeable qui s'appelait jadis
les honnêtes gens, puisqu'elle est réhabilitée aux
siens propres par l'amoiir qu'elle a pour Sourette
au profit exclusif de qui elle agit y'allais dire :
de qui elle travaille!) Il lui semblerait peut-être
déchoir, si, au cours de ses innombrables infidé-
lités, elle éprouvait même un caprice passager.
C'est son honnêteté à cette gourgandine, comme
c'est la pudeur des modèles d'atelier qui, après
avoir sans sourciller posé l'ensemble chez un
peintre, rougiraient dans la rue de lui laisser voir
le bas de leur cheville... Voici mieux encore I La
situation du ménage n'est un secret pour personne,
ses ressources sont connues de tout le monde,
chacun sait ce que valent les deux compères et
cependant ils sont reçus partout et si on en fait
universellement des gorges chaudes, personne ne
songe à s'en indigner et le monde estime que du
moment que Sourette reçoit correctement, qu'il
paye comptant ses fournisseurs et que la conduite
de Thérèse n'a encore donné lieu à aucun scan-
dale public, le reste ne regarde personne... Ne
criez pas à l'exagéralixjn ! c'est d'une exactitude
rigoureuse et douloureuse, et les exemples sont
fréquents d'une pareille indulgence ou, si l'on pré-
fère, d'un tel " j m'en fichisme
J'aime moins — oh! combien moins, par exemple!
— le type même de Georgette Lemeunier. Ayant
à peindre un personnage foncièrement honnête,
mais rf>ulé dans ce monde de décadence, d'ironie,
de sécheresse de coeur, d'élnsticité de conscience,
il semble que l'auteur ail quelque peu perdu pied.
Son dessin est plus lâché, le trait n'en est plus
aussi sur, la silhouette n'est pas au point. M. Mau-
rice Donnay — blagueur impitoyable — n eu peur
de se blaguer lui-même en dessinant une figure
poncivo, quelque petite oie blanche, pensionnaire
cultivant des fleurs bleues sur sa fenêtre. Sa
raillerie, forcée de se taire, le jette hors de son
genre qui est de railler, et comme son personnage
ne comportait pas de grandes scènes d'émotion et
ne lui oITrail point l'échappatoire commode des
larmes ou de la révolte, il n'a pas su lui donner
le relief nécessaire, de sorte que la seule scène de
vigueur où Georgette Lemeunier parle un autre
langage que celui où l'incontestable maîtrise de
l'écrivain s'affirme a semblé et semble toujours
longue et « empruntée ■■, comme disent les paysans.
L'auteur s'en lire grâce à la convention théâtrale
qui veut qu'une honnête femme se trouvant en
face d'une fille ait toujours son franc parler cl que
l'autre soit contrainte à baisser pavillon ; mais je
ne conseillerais pas aux Georgette Lemeunier qui
auraient en main la preuve convaincante de l'infi-
délité de leur mari, de s'en aller comme elle chez
les Thérèse Sourette de nos jours leur faire une
scène publique du genre de celle qui emplit
l'aCle.... Elles risqueraient fort d'être poliment ou
plutôt grossièrement jetées à la porte par la donzclle
qui, après tout, est maîtresse en son logis,..
L'action'? Oh! mon Dieu, c'est bien simple, et
M. Maurice Donnay ne se matagrabolise pas le
cervelet pour construire un scénario. Il imagine
un ingénieur vertueux, — tous les ingénieurs le
sont ou le doivent être, ou alors, ce serait à douter
même de M. Georges Ohnet. Cet ingénieur est
associé avec Sourelle. le mari complaisant que vous
savez, car Lemeunier — c'est le nom du vertueux
ingénieur — tout en ayant une aimable fortune,
n'est pas riche au sens usuel du mot et a, pour
l'exploitation de certains brevets, besoin d'un
financier. Or, voici qu'en face des beaux yeux de
Thérèse Sourelle. la vertu de l'inventeur fond
comme de cire. En moins de temps qu'il n'en faut
à la donzelle pour retirer sa voilette, la modeste
caisse de Lemeunier est soulagée de cent beaux
billets de mille francs. De plus, l'ingénieur fait à
sa belle..., qui n'a encore rien accordé, quelques
menus cadeaux, entre autres une bague, qui va
jouer dans la pièce un rôle important ; mais en
même temps — ces ingénieurs vertueux ont des
idées vraiment qui ne sont point celles de tout le
monde — il en a commandé une semblable pour sa
propre femme Georgette, qu'il ne demanderait pas
mieux que de tromper, mais pour laquelle il a des
égards. Je vous dis qu'à Polytechnique on ne
pense pas comme ailleurs.' Vous voyez la scène,
n'est-ce pas'? Le bijoutier se trompe, envoie à Geor-
gette la bague de Thérèse accompagnée d'un mol
écrit sur une carte... Tout est découvert. Georgette,
la bague en main, court chez sa rivale :
— Madame, vous m'avez pris mon mari, rendez-
moi ma bague, voici la vôtre ! Le tout assaisonné
de propos lestes qui ont paru un peu bien invrai-
semblables.
Le mari, penaud, rentre au logis. Instance en
divorce, supplications, prières, larmes. Inutile !
(«eorgette se retire chez sa mère. Oh! mon cher
Donnay ! si Salis vivait encore, voilà un poncif
que vous ne vous seriez certainement pas permis.)
ht Lemeunier est seul en son logis, rcpenlanl,
navré.
Oh ! celle Thérèse, quelle misérable !... Si encore
elle avait cédé! Mais pas du tout. Lemeunier y est
de cent mille francs cl à blanc. Drelin ! drelin!...
C'est Thérèse. Elle lui saute au cou ! Pourquoi !
Ça c'est un secret qu'on ne nous révélera jamois...
Cric! crac! J'entends le bruit d'une clef qui grince
dans la serrure : c'est Georgette. Pourquoi arrive-
t-elle'? Encore un secret! Elle voit Thérèse :
— Corblcu, madame, que faites-vous ici 1 Sorlcx !
Thérèse s'en va!... Quelle bonne paie que celte
héta'ire !
Et que croyez-vous que font les époux Lemeu-
nier après cet esclandre'? La porte de la chambre à
coucher est cnlr'ouverlc : ils cherchcnl le moyen
c 11 li 0 M y L' !■: r 1 1 !■; a t it a i. k
275
de se raceoiiiiiiodei- sans doule, iMi' ils se mellenl
ù en dire, à en dire. Or les grandes ruptures sonl
muettes. Quand on parle tant que cela, il v a du
bon!... Toujours est-il que sur l'air : Au clair de
la lune ,
En cherchant d'ia sorte
Je n'sais c'qu'on trouva;
Mais je sais qu'Ia porte
Sur eux se ferma !...
Kt voilA, e'est bien simple ! Mais clait-il néces-
saire de vous conter celte liisloire qui serait d'une
En quelques lignes, voici la pièce : M"' Morasset
est la fîlle d'un grand brasseur d'afTaires, comme
on en vit tant à la fin de l'empire, follement riche
et vaniteu.x ; il voit le couronnement de son rêve
ambitieux en mariant sa fille Thérèse au marqui.s
Michel de Chantemeuse. Ce n'est point là pourtant
un mariage d'argent, l'amour, l'amour vrai en est
la raison. Le maniuis aime sa femme d'une ten-
dresse réfléchie et profonde, et Thérèse aime son
mari avec toute la fougue d'une àme honnête et un
peu romanesque. Tout est joie dans cette maison
fleurie; la mariée, au soitir de la cérémonie, s'ap-
iIu™..oci. Ue Cliaulciiicu,
Duluc. M. Maury.
. M"' Marie Saïuary. M'" C'arlix.
Mademoiselle Morasset. — Quatrième acte, scène finale.
banalité parfaite si le dialogue, un dialogue de
Donnay, c'est tout dire, ne constituait la plus
savoureuse des sauces pour assaisonner ce fade
poisson.
Réjane, M""' Mégard, Avril, Cécile Caron, Guitrj-,
Huguenet, Gauthier, Chautard, sont les interprètes
rêvés de cette fantaisie ultra-parisienne.
Oy.mnase. — Mademoiselle Moraaset, comùdie eu quatre actes,
di- M. Louis Legenilre.
Le problème de haute moralité que pose M. Le-
gendre, dans Mademoiselle Morasset. est heureuse-
ment résolu par lui, malgré qu'il l'ait tout d'abord
présenté d'une façon un peu cruelle et que nous
ayons, une minute, rêvé d'un autre dénouement,
trouvant que dans ses quatre actes il a peut-être
escamote un peu m la vie " au bénéfice des senti-
ments qu'il prête à son héro'ine ; mais il serait puéril
de le lui reprocher, puisque la pièce a remporté
un très joli succès, et qu'en définitive il vaut
mieu.ï être optimiste comme M. Louis Legendre;
cela prouve une belle âme.
prête à partir vers quelque azur méditerranéen,
lorsqu'un inconnu surgit tout à coup et demande
à lui parler. L'attitude de cet homme, les mots
qu'il prononce font que M"" Morasset l'écoute;
mais, dès le début de l'entretien, elle a la convic-
tion qu'un abime se creuse sous ses pas et que du
fait de cet homme son bonheur va s'écrouler.
Cet inconnu s'appelle Lucien Bergonce, il est le
fils d'un associé de Morasset que celui-ci a ruiné
et qui s'est tué de désespoir.
Morasset n'a édifié sa colossale fortune qu'en se
tenant sur les marges du code, il est de cette hon-
nêteté relative qu'on rencontre quelquefois ^soyons
optimistes aussi comme M. Legendre!^ dans le
monde des affaires, et le père de Lucien Bergonce
a été sa principale victime. Le fils du suicidé vient
dans le seul but de venger son père, il a en mains
les preuves de la misérable conduite de Morasset
et les montre à la jeune femme. Thérèse, très hau-
taine, croyant deviner une tentative de chantage,
demande à l'homme ce qu'il veut pour ses papiers.
— Rien, dit-il, je vous les donne.
Et il s'en va laissant derrière lui le poison dans
l'âme de la jeune femme. Voici un premier acte
276
CHRONIQL'K T II i; ATI! A I.K
très cncr(:iqiicmcnt canipt-, et comme rauleur. en
touches un peu légères, nous a indiqué que Thé-
rèse, élevée par une pouvcrnanle. tante Zé, d'une
vertu sévère et un brin romanesque, a gardé l'em-
preinte de cette éducation , nous nous attendons
a un combat qui commence dès le second acte.
Dans la première scène, Thérèse somme son père
de désintéresser Lucien lîer-ronce: mais celui-là ne
comprend rien aux scrupules de sa fille. I.cs alTaircs
sont les alTaires et ne seraient plus les affaires si
la sentiment.nlité des femmes s'en mêlait: d'ailleurs
que Thérèse prenne l'avis (de son mari, elle verra
bien qu'elle a tort. A son tour, le marquis écoute
la pénible confession de sa femme, mais lui non
plus ne comprend pas très bien les scrupules, exces-
sifs A ses yeux, de cette conscience si neuve, et,
moitié railleur, moitié tendre, il discute avec elle.
Certes il n'a pas épousé Thérèse pour son argent,
et pauvre il l'eut épousée de même, mais la misère
est triste chose, et il la redoute aussi bien pour
elle que pour lui : une restitution serait la ruine, il
ne saurait y consentir. Indignée, Thérèse quitte
père et mari e( se réfugie auprès de sa gouver-
nante, tante /é, à Marseille. Au troisième acte,
les scrupules de Thérèse ont trouvé un écho chez
tante Zé, toutes deux donneront des leçons et
vivront de leur travail, loin de cet argent maudit
souille de sang. Morasset a trouvé la retraite
de sa fille et vient la relancer avec son gendre.
Les deux scènes de l'acte précédent se recommen-
cent un peu. mais cette fois le marquis, pour recon-
quérir sa femme, la prend dans ses bras et, d'un
baiser sur les lèvres, lui rappelle silencieusement
les ivresses passées. Thérè.se défaille, mais la con-
duite de son mari lui apparaît odieuse, et, redressée,
l'indignation dans les yeux, bouleversée au sou-
venir du moment d'hésitation qu'elle a eu. elle lui
jette son mépris au visage et, se précipitant sur
une pharmacie de voyage, elle absorbe d'un coup
une forte dose de morphine.
— Ne meurs pas ! ne meurs pas ! crie le mar-
quis étreignant les genoux de sa femme. Ne meurs
pas : je travaillerai !
Voilà enfin la solution du problème : le travail
régénérateur, sain, sans qui le bonheur n'était pas
possible I
Au dernier acte, à Antibcs, Thérèse, qui n'est
point morte, a donné le jour à un beau bébé. Le
marquis s'est mis à la tète d'une fabrique de
poterie et tout le monde est heureux, ne regret-
tant pas les millions rendus au père Morasset.
Mais brusquement une nouvelle arrive. Morasset
est mort accidentellement A la chasse, laissant ses
15 millions à sa fille. Celle-ci pourra restituer et
l'avenir est pour eux désormais sans remords, sans
scrupules 1
Telle est. brièvement contée, la trame sur la-
quelle M. Legcndre a tissé son dialogue et ses
incidents. L'o'uvre fourmille de choses char-
mantes, de grâce et aussi d'émotion. C'est, pour
nous résumer, une leuvrc saine, parfois robuste,
en tout cas dessinée d'une main ferme et souvent
heureuse.
Marlemaiselle Mur.isxel est jouée avec un en-
semble parfait. I.érand a composé im Morasset
qui restera certainement conune l'un de ses meil-
leurs rôles. Nuniès. (Irand, dans des personnages
secondaires, le premier en ami du marquis, le se-
cond en Lucien Bcrgonce. ont finement silhouetté
leurs rôles. Numa a tracé les côtés brillants et
tendrement sceptiques du marquis de Chante-
meuse. M"" Samary, dans tante Zé, et M"" Duluc,
dans Thérèse Morasset. se snnt mises hors pair,
et on ne peut que les complimenter sans restric-
tion.
Comédie-Française. — Le Berttau, comtdic tn trois anUs.
de M. Brieux.
Tant que le divorce n'existait pas. il ne se pas-
sait pas de mois que nous n'entendissions, sous
forme de comédie ou de vaudeville, de drame
même quelquefois, un plaidoyer en sa faveur.
Maintenant qu'il est rétabli dans nos lois, les
dramaturges ont retourné leur veste, et après
nous en avoir chanté les avantages, ils se mettent
à en clamer les inconvénients. Ces messieurs sont
diflîciles à contenter. M. lîrieux n'est pas pour le
divorce, du moment qu'il y a des enfants, un ber-
ceau. Oh! mon Dieu! je ne prétends pas que la
thèse soit nouvelle, mais lui non plus d'ailleurs, il
se fait l'avocat des familles ou plutôt de la Fa-
mille, par un grand 1".
M"'- Marsanne. contre le vieu de son papa et de
sa maman, a pris pour époux un jeune nomme de
belle mine. Raymond Chantrel. au lieu d'accorder
sa main à un barbon très enllammé. .M. de (îirieu.
qui plaisait à ses dignes parents... De ce mariage
est né un fils, et tout semble au début marcher
comme sur des roulettes. .\hl bien oui. Laurence
apprend que son mari la trompe. \'ite un bon
divorce, et voilà les deux conjoints désunis. Mais
une jeune femme seule dans la vie. avec un ber-
ceau sur les bras, quelle situation !... Heureuse-
ment que ce brave fîirieu est toujours ù la même
température. Marche nuptiale. Ilyniénce-bis...
("cla n'allait pas trop mal. au commencement (le
commencement ne va jamais mal chez M. Brieux".
et Laurence, devenue M°" de (lirieu. oubliait peu
à peu son ancien nom de Chantrel: mais voilil que
l'enfant tombe malade 1 Ah I ces moutards! Le père
accourt, la mère veille autour du berceau. Le père,
natiuellemenl, c'est toujours Chantrel, conseille la
mauve, la mère incline pour l'ipéca... L'ne discus-
sion s'engage amoroso-pharmaceutique, et de lochs
en julep, voilà la conver.salion qui déraille et l'amour
qui revient... Pauvre Girieu I II la trouve mau-
vaise... Il voudrai! bien que Chantrel allât au
diable, lui et son enfant malade: mais Chantrel
tient bon et l'enfant aussi; merci, mon Dieu !
— l'artcz tous les deux . conclut Laurence :
papa, maman, l'enfant, et deux maris par-dessus
le marché, c'est trop pour une femme seule. Je
reste avec mes bons ])arents. cl j'élèverai toute
seule l'enfant que je ne puis partager.
Et le rideau tombe... et la pièce va aux nues...
Car il faut vous tlire que les mouchoirs si>nt hors
de prix à la Comédie-rranvaise. L'.'Kmbigu songe
à faire un procès en conciu'rence déloyale.
Le gros défaut de ce drame bourgeois, de cette
pièce à thèse, à la façon de Dumas, c'est qu'il y
manque ce qui fait excuser les pièces de ce grand
homme : le génie! .Te ne saurais en bonne con-
science admirer ce dialogue terne, terre à terre,
ces discussions d'avocat de province, celle plati-
tude de style qui donne l'impression pénible d'une
marchandise de deuxième qualité.... el pourtant cet
luivrage est joué dans la perfection ! llarlct v esl
divine, comme d'habitude: \\'orms. .Vlbcrl l.am-
bert. l'rudhon. Leiluer. M"" Persoons défendent
avec tant d'Iiéro'isme cet ouvrage, où cependant les
qualités réelles ne manquent pas, qu'ils provoqueul
des moucheries cl des nravos qu'il serait inexact
d'attribuer A la pièce seule.,.
(ju'on me pardonne sij'ui plaisanté quelque peu en
contant celte méhidramaliiiuc aventure, mais vrai-
ment il valait mieux en rire. Kt puis cela n'empêchera
pas la pièce d'aller A la centième, si elle doit y aller.
MaIIUCK LlîFBVnF.
LA MUSIQUE
Boltfes-Pabisiexs. — fVranïjitf, opéra-comique en trois actes,
de MM. A. Vanloo et G. Duval. Musique de M. André Mes-
sager.
Tout d"al)ord celte œuvre vous semble être de la
inusiquetlo. Puis, si vous la lisez bien attentive-
ment, toute la délicatesse mélodique — marque
bien dislinctive de la facture de M. André Mes-
sager — se dépage d'une orchestration qui, pareille
à une dentelle légère, mais au\ trop nombreux des-
sins enchevêtrés, ondule gracieusement et dérobe,
non sans coquetterie , les pures harmonies. Je ne
veux point dire par cela que cette œuvre musicale
tique: mais, dédaignant les rythmes joyeux, évitant
d'en écrire de trop tristes et faisant une œuvre de
sentimentalité moyenne , il s'est regrettablement
arrêté à mi-chemin, à l'ennui. .le ne serais même
pas éloigné de croire que les formules rêveuses
(i'holine. les spleens de Madame Chrusanihéme.
la résignation de Clément Marot de la Basoche
se soient donné rendez-vous en l'imagination
de M. André Messager lorsqu'il écrivit cette der-
nière partition. Et, par déductions, je m'explique
enfin pourquoi ce compositeur, qui est un musicien
de premier ordre, et dont le volumineux bagage
>I" A^atlic Co.
{M"* Mariette SuUy.) (M"* L. Lapurtc.) I.M, Jetin Perior.j (M- Tariol-Baugé.)
Vîronique, — Premier acte.
soit floue et indécise ; mais elle ne concorde pas.
en un mot. elle n'est pas assortie avec le sujet de
ce vaudeville baptisé opéra-cnniique, dont l'intrigue
divertissante n'a ni une situation nouvelle, ni une
scène imprévue.
Dès que les principaux personnages ont dialogué
entre eux. le spectateur devine, et sans efforts, la
suite de la pièce et son inévitable dénouement. Or,
pendant ces trois actes qui ne renferment ni une
thèse, ni une morale, si légères soient-elles, il s'en-
suit que — soulignant et répondant à des discours
sans importance et dont le but. facilement atteint.
est de procurer une divertissante soirée — la musique
de M. André Messager refrène un peu trop, par ses
indéfinissables nuances mélodiques, la gaieté de cet
agréable spectacle.
^'inspirant de la note sentimentale attribuée, ù
tort ou à raison, à l'époque quelque . peu roman-
tique de l.slO, M. André Messager aurait eu raison
<récrire la musique qu'il a composée pour Véronique.
s'il s'était agi d'une situation un tant soit peu pathé-
musical renferme d innombrables bijoux mélodiques,
est toujours resté un peu en dessous de la renom-
mée et du succès qu'il devrait avoir. N'ayant jamais
donné de déceptions, M. André Messager nous per-
mettra de fonder encore de nouvelles espérances.
Sa personnalité, qui n'a pas su ou n'a peut-être
point voulu se dégager une bonne fois pour toutes
des ambiances scolastiques, se montrera-t-elle un
jour plus libre, plus vibrante et moins timide? Car.
il faut le lui dire en toute sincérité, son inspiration
musicale est généralement triste, et, n'étant pas
assez dramatique, cette tristesse dépasse difficile-
ment la rampe, .le ne voudrais pas qu'on me fit
dire par cela que M. André Messager manque de
souille: mais c'est un élégiaque. Il est trop au-dessus
de la bouffoni»erie où l'esprit n'a que faire et son
inspiration ne plane pas encore assez haut dans
les régions ou le lyrisme s'isole, se comptait et
s'épanouit.
i'éronique ne réclamait que de spirituels et
malicieux refrains. M. .\ndré Messager a écrit à
i.A Misigii:
son intention une n'uvrc dont l'intimilc psycho-
logique sera l>eiiucoup plus appréciée sur le piano
qui l'orchestre, au salon qu'au Ihéâlre. C'est plus
un recueil de mélodies qu'une œu^Te théâtrale;
et pourtant tout se tient, s'enchaine délicatement,
si délicatement même que l'on en saisit mal la
cohésion, que la personnalité disparait cl que cette
nouveauté vous donne la re(.'reltable impression
du déjà vu. déjà entendu. De là à constater la
cause de l'oubli où. après une courte et honorable
carrière, sont tombées tant d'œuvres dij^nes d'un
meilleur sort, il n'y a qu'un pas. A part quelques
amateurs éclairés et quelques professionnels ayant
le temps et le (loùl de connaître et de savoir ce
qui s'est produit pendant ces dernières années, le
public, la niasse, en est toujours aux refrains qui,
à force d'être rabâchés, deviennent je ne dirai pas
populaires, mais vulgaires. Par leur obsession, ils
accaparent notre méniitirc et nous empêchent
d'écouter ce qui est d'un art moins tapa{;cur, mais
plus délicat. D'autre part, la popularité d'une
œuvre est éj;ale à la somme d'émotion vraie et
je dirai même na'ive que l'auteur éprouve lorsque,
sous l'inilucnce de l'inspiration . il se refuse à
gâter la sincérité de son œuvre par un impres-
sionnalisme factice, un inutile excédent de science
artistique, de métier, pour dire le mot: ou. faisant
ostensiblement étala};e de science, moins pour le
public que pour quelques amis qu'il veut étonner,
éblouir avec des recherches d'art si imprévues
qu'elles sont parfois escomptées, il se fourvoie.
Maintenant que M. André Messager nous a
prouvé qu'il pouvait faire aussi bien que tout le
monde, qu'il veuille donc faire aussi bien que l'on
est en droit de l'en croire capable, et cela, secondé
par un livret littéraire bien en harmonie avec son
talent et son tempérament de musicien.
Le déi'oi- du premier acte nous oITre l'agréable
vue d'une riche boutique de lleurislc où. aussi
jolies cl plus jolies même que les fraîches gerbes
de (leurs qu'elles assortissent cl groupent avec art,
de nombreuses demoiselles de magasin évoluent
gracieusement sous l'œil vigilant de M. Coque-
nard M. Hégnard . pendant que sa femme Agathe
(M"- Tiiriol-Haugc chante :
souffrez qu'on voos fe'. I
lui disent ironiquement les tleurisles.
Sur ces entrelaites, le vicomte Klorestan de Ver-
laincourt. accompagné de quelques amis, vient chez
M. Coqucnard. le lleuristc. moins pour ses fleurs
que pour sa femme.
FLORESTAN
Vrai DifuI nrifs bons a . mis, Pour qui
^K f/ ppTmi I I i^ ^ Tffi
sait emploTerla \"ie, Il nVst tel qu'ongraindefo.
.lie A viugt ans iVst le pa.ra . disl-
dit-il joyeusement, mais sous celle gaieté factice
il est sincèrement un peu ennuyé : en elTet. il doit
prochainement se marier et être présenté, ce soir
même, à une jeune fille que le roi I.ouis-Philippe
lui a choisie pour femme.
Inutile de dire, n'est-ce pas? qu'Hélène cl sa
tante, très intriguées de savoir cl de voir ce que
Klorestan est venu faire dans ce magasin, sont
restées et se sont dissimulées au pied d'un esca-
lier, derrière des arbustes. N'étant pas connues de
Florcstan. elles l'épient et assistent au.x tendres
adieux que le jeune viveur prodigue à sa maîtresse.
M""» Coqucnard. Klles l'entendent même, pour
ménager l'amour-propre de la fleuriste, traiter dédai-
gneusement sa fulure fiancée de peliCe dinde!
Petite (linilc : ah ] quel outnifre !
Vraiment, je suffoque de rai?e ï
dit Hélène, dès (|u"elle a pu sortir de sa cachellc.
BELENE
AGATHE
.ris . te, Oa est femmeet l'on est ar.lis . te
M"' Hélène de Solange M"" Mariette Sully ,
accompagnée de M""' Ermerance de Champ-d'Azur
(M"« I.. I.apoile , sa Innlc. et suivies de leur valet
de pied. Séraphin M. Urunais). vient, toute joyeuse
de sa promenade matinale, pour acheter des fleurs
chez M. et M""" Cocpienard.
Séraphin, qui doit se mariera midi, s'impatienlc.
Voulant utiliser le temps perdu, il profite de ce
qu'en femmes curieuses et mdéciscs, la Unie cl la
nièce n'en finissent plus de choisir définilivcmenl
leurs achats, pour aller se faire donner un coup<lc
fer par le premier perruciuier venu. Lorsqu'il revient
avec une mèche si tircliotichonné^ qu'il n'en peut
remet lie son chapeau, croyant que c'est à leur
intentiiin qu'il s'est fait donner un aussi ébou-
rilTant coup de fer, les jolies vendeuses se mociucnl
de lui. Avec une morgue du plus haut comique.
Séraphin les <lissuade et leur apprend qu'il va se
marier dans quelques heures.
rageusement, ajoute-l-elle en médilanl une ven-
geance i|u'cllc veut mettre, coûte que coûte, à
exécution. S'en étant allée, suivie de sa tante, oui
se désole de ne jiouvoir arriver à la calmer, elle
revient transformée et plus jolie même sous d'hum-
bles habits d ouvrière. A la vitrine de sa bou-
tique. M. (Coqucnard avait mis un petit écriteau
demandant deux demoiselles de magasin. Suivie
de son inséparable tante, nommée, pour la circon-
stance, KstcUc. elle se présente sous le nom de
^'éronique.
HÉLÈNE
Nous nous prom' nions dans Pa . ris,
dit-elle nv<i un petit air liniiilo, dont M. Coque-
I. A M C S I g U E
279
nard el sa femme se lojouisscnl. Dès demain elles
feront partie du personnel.
Dés demain! soupire Hélène, je suis refaite.'...
Mais Florestan, qui vient d'assister avec ses amis
et toutes les lleurisles, puisqu'ils sont au moment
de partir pour Romainville, à celle offre de services,
invite, avec la permission de M. Coqucnard, les
deux nouvelles et futures apprenties. Véronique
est si gracieuse, si .jolie, qu'en amant volage Flo-
restan oublie M°" T.oquenard et oITre galamment
son bras à la jeune fille.
Au deuxième acte, à Romainville, la noce de
Séraphin festoie. Au même cabaret vient la
rejoindre involontairement la bande joyeuse bien
mal conduite par Florestan, puisqu'il s'est déjà
égaré avec Véronique ainsi que M. Coquenard
avec Estelle. Agathe se console de cette nouvelle
et inattendue i^ilidélité avec un recors nommé
Loustot M. Lamj\ ex-baron des Merleltes. auquel
est confiée la surveillance de Florestan.
Le plan de Véronique réussit de point en point,
trop même, car Florestan s'est follement épris de
sa fiancée, qu'il ne connaît pas, bien entendu, et
qu'il prend pour une grisette. Il lui fait une cour
très assidue, et après l'exquise promenade à àne,
le taquin va-et-vient de l'escarpolette met son
cœur en émoi. \'éronique ne veut rien croire de
ses serments et, à toutes ses protestations d'amour,
lui fait cette ironique réponse : Ce snir. à l'ofre
future, n'en direz vnus pas tout autant? Puis elle
ajoute, comme avec indilTérence, se faisant une
cruelle joie de le voir souITrir :
HELENE
quoique gracieusement exquis, est toujours mélan-
colique.
Après une délicieuse valse lente en si [, avec cer-
taines modulations en snl mineur, le troisième acte
nous conduit au palais des Tuileries.
Mme Ermerance de Champ-d'Azur regrette les
quelques heures vécues sous le pseudonyme d'Es-
telle et en compagnie de M. Coquenard, qui fut plus
qu'aimable.
ERMERANCE (>Tee noe
soD gre' peut
di.ver.tir
De son côté, Hélène n'est pas sans inquiétude.
Venant aux Tuileries avec sa femme, pour faire
sa visite au roi comme nouveau capitaine de la
garde nationale, M. Coquenard est stupéfait de
retrouver, en Hélène et Ermerance, les deux
timides petites ouvrières qui s'étaient présentées
chez lui le matin. Pour se venger de Florestan,
Agathe s'empresse de l'avertir qu'en Hélène, la
fiancée si dédaignée el appréhendée, il retrouvera
Véronique, la griselle tant aimée et regrettée.
Cette nouvelle froisse vivement Florestan et lui
cause du chagrin. A la vue de la tristesse de son
ex-amoureux, Agathe ne peut s'empêcher de rire
et de lui dire cruellement ;
AGATHE
Poussez pour mieux me ba . lau . cerl
.\ la fin il s impatiente et lui répoml vivciiioiit
FIORESTAN
C'est alors au tour de Véronique de se troubler.
Elle prie et supplie Florestan de ne point lui
prendre, de force, ce baiser. Dépité, il y consent:
mais il s'éloigne fâché, en un mot plus amoureux
que jamais. Véronique appelle sa tante, tout émo-
tionnée. elle aussi, des galantes assiduités de
M. Coquenard. Se faisant passer, l'une pour la
fiancée de Séraphin, et l'autre pour sa belle-mère,
elles profitent de la seule voiture de libre et s'en-
fuient aux yeux de tous. Lorsqu'elles sont parties,
la véritable mariée, M"« Séraphin, remet à Flores-
tan une lettre que Véronique a laissée pour lui.
M. Jean Perier (Florestan i la lit avec un art émou-
vant et une adresse d'autant plus grande qu'il a
tout ce qu'il faut pour faire un chanteur, tout,
excepté un organe généreux. Nous avons choisi
intentionnellement cette lettre, que nos lecteurs
trouveront, in extenso, à la suite de cette chro-
nique. Grâce au texte poétique qui concorde tout
à fait avec le tempérament musical de M. André
Messager, elle définit bien la véritable note artis-
tique de ce compositeur, dont le sentimentalisme,
f('aiaie,oii .1 beau di . re: Ça fait lou-jnurs, Ça
fait toujours uu peu plai . sir!
Une inévitable explication a lieu entre Hélène et
Florestan. Le jeune homme ne cache pas à la jeune
fille combien sa conduite quelque peu indélicate l'a
froissé. 11 lui déclare très franchement que s'il
aimait et regrettait Véronique, il ne voulait plus
la retrouver en Hélène. Prise à son piège, la jeune
fille se chagrine, se désole. Touché de son repentir,
Florestan veut bien oublier cette mystification, el
il lui offre la main pour aller signer le contrat de
mariage.
Ouf! que de choses en une journée!
Sans l'invraisemblable, le théâtre n'existerait
certainement pas: mais pourtant un peu de logique
ne serait pas de trop.
Croyez-vous qu'en une époque où l'on avait autant
de préjugés, une demoiselle d'honneur eut pu,
même accompagnée de sa tante, avoir la conduite
que la jeune fille la plus fin de siècle n'oserait se
permettre?... Mais n'insistons pas; contentons-
nous de décerner de sincères éloges à la vaillante
troupe artistique de M. A. -M. Coudert, ainsi qu'à
M. D. Thibault, un chef dont la réputation n'est
plus à faire el qui conduit si brillamment un petit
orchestre dont le moindre musicien est un artiste.
GlILLAUME DaNVEHS.
La Lettre d'adieu de Véronique
Chantée par Florestan M. Jean Picrier au linale du (leuxiéme acte.
(lisant la lettre) And.inte
c'est mou devoir Puis- que ce soir on vous ma . ri . e; Pie m'ac.cu.sez pas
ans sa.voir Mon - sieur Flo.res.tan j(> vous pri . el II est quelqu'un qui
vous aLIcnd, L'-ne bon.ne pe.ti . le fil . le Qui vous ai . me.
Publié ai'CC l'au(orisalion de M. Choudens. éditeur, Paris. Tous droits réservés.
\' li li O N 1 Q U K
. ra teB.dre.menI, CVst bon cro-\ez-moi, la fa . mil . le! Au . prèsdVI.le vous
m'ou . blie.rez, Ju vous l'as.su. . re, tout de sui . te Et quand ce soir vous
O Flo.res.taii, souf.frez sans plus qu'el. le s'ex . pli . que Que vous quit . te
ÉVÉNEMENTS GÉOGRAPHIQUES
ET COLONIAUX
.. Que los quiilrc puissances, disions- ne ms ici
inénic en novembre dernier, que les quatre puis-
sances aient une volonté, et cette volonté sera
faite. La libération de la Crète sera pour elles un
honneur éternel, car elles auront accompli, pour
une fois, un acte de justice et déquite. >. I.a libé-
ration de la Crète est achevée. I.e 21 décembre,
sur le vaisseau-amiral français le Buf/eaiid. e
prince Georiçcs de Grèce, haul-commissairc de la
Crète autonome, arrivait dans la baie de la t^ude.
Il débarquait au milieu d'un immense concours de
peuple : et cest sous des arcs de fleurs, accom-
pacné par des acclamations enthousiastes, que c
leunc prince s'est rendu dans sa capitale de la
Cance. Il y a reçu des mains de 1 amiral l'ottier
le potivcrnement de l'ile. ,
Heureuse Grèce, qui s'accroit dans la delaite .
Lorsque, le 18 avril 1897. n'écoulant m les con-
seils ni les menaces, elle déclara la pucrrc A la
Turquie, ses amis l'admirèrent, mais la plaiiïnirçnl.
Kt lorsqu'elle eut été battue et qu'on 1 eut retirée
toute pantelante des serres du vainqueur, ils
dirent : " \ quoi bon s'être montrée si pressée'. •• A
quoi bon'? Le sape se le demande avant chaque
acte, et on le loue, comme si tout homme n'était
point infirme: comme si le sage savait qiu-linu;
chose! Ici. ce sont les sapes et les piucU-Ml- '|"i
ont eu tort. Ils reprochaient à la Grèce son imi
tile folie, et c'est cette folie qui a donne i\ la
(irèee sa Crète. .\h! sans la puerre. 1 Europe déli-
bérerait encore A cette heure sur le pitoyable sort
des Cretois, cl les puissances bavarderaient en-
core autour dune table au tapis vert, comme de
vieilles dames autour d'une table ù thé.
— Mais où prcne/.-vous que la Crète ait été réu-
nie i\ la Grèce.' D'abord, son drapeau...
— .\h ! le drapeau de la Crète! C'est tout un
poème, que je vais vous dire en prose. Le sultan,
lorsqu'il se vit oblipé d'évacuer l'ile. voulut y lais-
ser son drapeau ; mais les Cretois, qui avaient trop
ionplemps vu les couleurs de ce drapeau, pous-
sèrent les hauts cris. On s'arranpca. Le drapeau
ottoman ne sérail conservé, comme symbole visible
de suzeraineté, qu'en un seul point de l'ile. On
choisit pour cet office un endroit isole et désert
un ilôt situé i l'entrée de la baie de la Sude. Ccsl
là que se joua, le 'il décembre, une petite comé-
die, dont les marins français furent les auteurs et
les acteurs. Ils devaient, au moment du passage
du Hmieaud. «[ui portait le prince Georpes hisser
les drapeaux des quatre puissances et le drapeau
turc. Comment éviter au prince la vue de ce der-
nier? Nos " mathurins .. hissèrent d'abord le drapeau
français, vinpt secondes après l'anplais. puis, de
vingt secondes en vinpt secondes, le russe, 1 italien,
<t liiiaUment le turc. Lorsque celui-ci llotta enlin,
le liiuieaml était déjà loin, le prince était passe.
Cependant les Cretois, massés sur le rivage, avaient
ieinar(|ué le manège : ils applaudissaient, criaient:
.. Hrovo. les Français! ».
La Crète avait donc le droit d'arborer, en dehors
(le l'ilot demeuré turc, un drapeau national:
mai» lequel? La question ne fut résolue cpic bien
diflicilemcnt, après des népocintions intermina-
bles. Les insurgés, de bonne heure, avaient
a.lopté le drapeau hellène, page d'union, barré
d'une croi\ noire, signe île deuil. Lorsipi ils
reçurent de l'Europe leur aulonomie. ils voulurent
. nnserver les raie» blanches et bleue» de ce dra-
peau et remplacer la croix noire par la cnux
bleue Mais le sultan demeurait le suzerain de 1 île;
à aucun prix, il ne voulut de la croix. Comme il
avait cédé sur beaucoup de points, les puissances
cédèrent sur celui-ci: d'accord avec le prince
Georges, elles consentirent à remplacer la croix
par le croissant. Le croissant! Mais vous ny son-
ge? pas ! s'écria la Crète chrétienne, qui menaça
de courir aux armes. Il fallut négocier à nouveau.
Le suzerain voulait son croissant, les vassaux vou-
laient leur croix : on s'entendit pour remplacer les
deux emblèmes ennemis par une étoile. L étoile
ligure sur le drapeau ottoman, dirent les puis-
sances au sultan : vous avez satisfaction Cette
étoile, dirent-elles aux Cretois, n'est nullement
l'étoile turque : elle symbolise l'étoile de Hetti-
lécm. celle qui a guide les Rois mages, et elle
sipnifie le salut : sur votre drapeau, un des rayons
de l'étoile, en elTet. sera beaucoup plus grand,
presque trois fois plus prand que les autres
El les Cretois acceptèrent pour drapeau les cou-
leurs grecques, aprémentécs <le l'étoile de Hclli-
"^Combien de temps celle étoile brillera-t-ellc sur
la Crète? Une seule chose est certaine, cest que
rien désormais ne peMt empêcher l'union de cette
ilc et de la Grèce. Ni les Grecs, ni le sultan ne
s'y trompent. Athènes a célébré le choix du prince
Georges comme une victoire nationale, qui I a
pavée de ses défaites récentes. Le sultan a refuse
d'e'ntretenir avec le prince aucun rapport oniciel.
Il a fait plus : il a interdit la vente dans ses Liais
des photographies de Georpes ! Des deux cotes,
on a le scnlimcnl que l'autonomie n est pour la
Crète qu'un état intérimaire. C'est la période <1 at-
tente, qui permettra la pacification. la réconcilia-
tion entre les Cretois musulmans et les C''<--lo''
catholiques, tous enfants de la mémo race. Kl c est
là précisément le propramme dont le prince
Georpes s'est proposé la réalisation. Le 'Jl deccmbiv,
le jour même de son arrivée, il a tenu à visiter les
mosquées, et les musulmans l'ont accueilli avec
respect. Le soir du même jour, le maire de la
Canéc. qui est musulman, et le premier adjoint,
qui est chrétien, suivis de la musique russe, de la
police locale et tfune foule nombreuse, se sont pro-
menés, bras dessus, bras dessous, à travers la ville
et sur les quais. La population chrétienne criail .
., Vive notre maire ! •■ Le spectacle était louchant.
C'était surtout un heureux aupure; et. ce soir-lâ.
bien des patriotes crélois ont dil rêver dune (.rilc
paciliée. unie, enfin heureuse, et se donnant libre-
ment à la Grèce, son antique mère patrie.
.. Le terrain cédé A la l'rance. disait en isîiolord
Salisbury, parlant de la convention avec la Irance.
est ce qu'un agriculteur appellerait un sol léger,
très léger; en fait, c'est le désert du baliara. ■■
El la presse française, de prendre texte des
paroles du spirituel minisire anglais et de dire
I. Mais ce traité, il ne nous donne que du sable . ;
Il n'y a pas que du sable au Sahara. Il y a aussi
des millions de palmiers en plein rapport, cl il
peut y en avoir des millions d'autres encore. Il y
B des peuples nombreux qui ont des besoins, res-
treints, il est vrai, mais réels, et qui trafiquent.
Et puis. A travers ces déserts de sable cl ces
oasis, passent les roules qui unissent les diverses
répions de notre empire africain : notre Maghreb
A noire Sénégal et A noire Soudan. C'est poui-quoi
il ne pouvait nous être indilTérent que le Sahara
appartint à .l'aulrcs qu'à nous; et la cimvenlion
ÉVÉNEMENTS GEOGRAPHIQUES
lie 1S90 n'a pas clc une tout à fail mauvaise affaire.
C'est pràcc A clic, nolaniment. qu'une forte mis-
sion militaire peut se cliri^'cr à cette heure à tra-
vers le Sahara vers le lac Tchad.
Le Tchad, nos lecteurs le savent, reçoit une
importance singulière de ce fait, que c'est sur ses
rives que viennent se souder nos possessions de
capable d'en imposer aux nomades. Sous les ordres
du commandant Lamy. un des organisateurs des
troupes sahariennes, du capitaine Reibell et de
quatre lieutenants de tirailleurs, deux cents quatre-
vinfrt-cinq soldats, tirailleurs algériens et sahariens.
et deux canons de montagne, escortent les onze
cents chameaux de la caravane. Chaque homme
est armé d'une carabine
uemoc
B 0 L F E DE eiriHEE
vUenéttnéel^fts
LES PROGRÈS DE 1.4 FRAXCE DANS L'AFRIQUE OCCIDENTALE
(SAHARA ET SOrOAX)
r.\frique septentrionale, occidentale et centrale.
.\ussi. depuis quelques années, nos missions cher-
chent-elles à l'atteindre par tous les côtés. C'est
Gentil, parti du Sud. du Congo français, et dont nous
disions récemment le succès: c'est le capitaine
Cazemajou. parti de l'Est, du Niger moyen, et tué
à Zinder, le b mai dernier ; c'est le capitaine Lamy
et M. Foureau. partis du Nord, de l'Algérie, et
d»int on a des nouvelles récentes.
M. Fcrnand Foureau est certainement le nom le
plus connu de l'exploration saharienne. En neuf
voyages, il a parcouru la région nord du Sahara
central ; s'il n'a pu parvenir à pénétrer dans l'A'ir.
où tendaient ses elïorts. du moins a-t-il renouvelé
nos connaissances sur la géographie des diverses
régions sahariennes : pays des gour. plaine sablon-
neuse qui est lavant-pays des dunes, grand Erg.
plateaux calcaires et plateaux de grès de la région
centrale du Sahara. Cette année, tout laisse croire
qu'il sera plus heureux.
M. Foureau est accompagné de trois civils :
MM. Dorian. député: Villalte, du Service météo-
rologique d'Alger, et Leroy, un hardi touriste.
Surtout, il est accompagné d'une force militaire
à répétition, modèle de
la cavalerie, et porte
120 cartouches à la cein-
ture. En marche, les plus
grandes précautions sont
prises ; le convoi est
flanqué par des escouades
de tirailleurs. \ l'étape
du soir, les chameaux
sont couchés au milieu
du camp et entravés des
deuxjambes.Onneformc
jamais les faisceaux ;
chaque homme couche
avec sa carabine sous
la couverture. Le malin,
à l'heure où les Touareg
attaquent à l'ordinaire,
pendant le chargement
des bètes, les sentinelles
sont doublées et " deux
spahis tournent autour
du camp, en sens in-
verse 'i. Ainsi, l'expédi-
tion est à l'abri d'un de
ces coups de main dont
fut victime, non loin de
Tomhouctou. la colonne
Bonnier.
Le départ de la mis-
sion, septembre-octobre,
a fait peu de bruit ; nous
n'avions d'oreilles, en ce
moment, que pour la
polémique avec r.\nglc-
terre. D'Ouargla. qui est
au sud-ouest de Toug-
gourt. on a gagné, par la
route qui passe à A'in-
Taîba et longe à l'ouest
l'Oued Igharghar . El
Biodh; dans cette loca-
lité, où les palmiers
plantés par l'infortuné
Flatters sont en pleine prospérité, une alerte sans
importance a permis de constater qu en moins
d'une minute nos tirailleurs étaient sur la défen-
sive et à leur poste de combat. Mais de Touare.ir.
on ne voyait pas l'ombre. On atteignit Temas-
sinim, au sud de l'Oued Igharghar, à 450 kilo-
mètres d'Ouargla. le lu novembre. Les Touareg
demeuraient toujours invisibles ; assurément ils
faisaient le vide autour de la mission.
Celle-ci séjourna un peu de temps dans cette
localité. A Paris, en effet, à la suite de l'affaire de
Fachoda, certains esprits avaient craint que la
mission Foureau ne fit naître, elle aussi, des com-
plications. La commission du budget avait demandé
au gouvernement l'assurance que ses chefs ne
s'écarteraient pas des territoires formellement
reconnus par les puissances étrangères — lisez :
l'Angleterre — comme rentrant dans la sphère
d'action politique de la France. Des instructions
conformes à cette demande furent immédiatement
envoyées à la mission, dont on avait pu craindre
un instant le rappel.
Celle-ci poursuivit donc sa marche vers le sud.
Pour atteindre l'A'ir. deux voies s'ouvraient devant
i:\ i:m;mkm> c khck aimi i<jri:s
r X F. C A 1! A V A N K
i-llo : oflk' <lf limi'sl. pai- Aiiiifiiid. suivie par
Klaltcrs dans son second vovage, celle de lest, pai-
la vallée des lghar(,'liaren. La première Iraversail
la repion que parcourent les Touarcf; Hoggar. la
seconde, celle que parcourent les Touareg Azdjcr.
On sait que, relativement aux Touareg, deux opi-
nions se sont fait jour en 1-Vance. D'après l'une,
il lonviendrail de ne faire aucun fondement ni sur
les Azdjer. ni sur les Iloggar. D'après l'autre, il
serait nécessaire de distinguer : ces derniers, seuls
responsables de la mort de Klatters. devraient seuls
être tenus en légitime cl absolue suspicion ; quant
au.t Azdjer, ils ne nous seraient pas hostiles, même
ils se seraient montrés disposés à convoyer nos
carax'anes vci's le Soudan central. Celte dernière
opinion est celle de M. l'oureau ; il était donc
naturel (pi'il préférât la roule qui passait chez les
.Vzdjer, et cette route fut choisie.
De Temassinim. on gagna la vallée des Ighar-
gharen et on atteignit A'in-el-lladjadj. qui est A
51;) mètres d'alliluile. Cv fut là qu'un des collabo-
rateurs de M. Koureau. le vicomte du Passage,
chargé démission jiar le Muséum d'histoire natu-
relle, fui obligé de revenir en arrière. A deux jours
de nuuche d'Ouargla. il rencontra un convoi de
vivres qui devait rejoindre la colonne non loin de
l'Aïr, à Hir-el-Gharama. où fut tué le colonel Klat-
ters. Le vicomte du Passage était de retour à
Hiskra dans les ])remiers jours de janvier. La
colonne, cependant, continuait sa roule vei-s le
sud. afin de rejoindre aux puits d'Issala la roule
de ("ihâl à l'Air, suivie en IsiO par Karth et en
1877 par Erwin de Harv. Depuis son départ d'Ai'n-
el-lladjadj. on n'a plus eu de ses nouvelles.
Dans le même temps que MM. l'oureau et Lain,v
se lanvaient à travers le Sahara central pour le
franchir du nord au sud et donner aux Touareg
une idée do notre force, une concentration de
troupes s'opérait, en novembre, à Biskra. In
bataillon d'.\fri<|ue. des spahis de Katna. de l'arlil-
Icrie de ('onstanline. des chasseui-s d'.\fri<pie de
Sétif, se fcu'maient en colonne, sous les ordivs do
colonel Lugan. Par la vallée de l'Oued-Uhir. la
colonne pénétra jusqu'à Ouargla. dans rcxtrciiu-
sud de la province de Conslantine. Là. elle atten-
dit des ordres. On pensait qu'un tel elTorl n'avait
r X c A .M V E M K N T
KVKNKMKNTS C. Ki il ; 1! A 1» Il I (,i f \:
pas éli; Icnti; sans 1 ospci'aïui' dwii ri'sultal iiiipiir-
îanl, et beaucoup cspérci'eiit que. celle fois, allait
élre résolue la vieille question du Toual.
I.cs Arabes et les Touareg dénomment Touat
l'ensemble des oasis de 1 immense dépression qui
se creuse au sud de l'-Vlfiérie occidentale. Ces
oasis comprennent le Tidikelt, qui est, avec ses
LE MONUMENT ÉRIGÉ AU COLONEL F L A T T
A 0 U A R G L A
■25 000 habitants et ses 1 ÔO» OOO palmiers, l'entre-
pôt général des Touareg lloggar et de l'Adrar
Ilahnet : le Touat proprement dit. peuplé de
150 000 habitants, planté de trois ou quatre mil-
lions de palmiers, enrichi chaque année par le
passage des grandes caravanes qui vont du Maroc
au Soudan et qui échangent l'huile, les céréales,
les cotonnades du nord, contre l'ix'oire. l'or, les
plumes d'Aulrucheet les parfums du sud: le Gou-
rara. dont les oasis, que peuplent 75 000 habitants
et qu'enrichissent trois millions de palmiers,
s'étendent jusqu'à 100 kilomètres seulement de
notre fort Mac-Mahon: enfin les oasis de l'Oued
Guir et de la Zousfana. qui remontent en arc de
cercle jusqu'à Djanian-Bou-lîesq. prés d'A'in-Sefra.
La possession île ces riches territoires nous ren-
di'ail maîtres du Iralic du Sahara occidental et
assurerait la tranquillité des confins de notre
Algérie. Il est extraordinaire ((u'elle ne soit pas
depuis longtemps un l'ait accompli. I-e gouverne-
ment français, il est vrai, a allirmé nos droits sur
l'ensemble de ces oasis, déclarant que leur occu-
pation ne devait être qu'une simple mesure de
police intérieure. Pourquoi n'avoir point
pris cette mesure? On eût empêché
l'empereur du Maroc de se créer au
Touat de ncmibreux partisans et d'y en-
voyer un ca'id. L'an dernier, il sembla
qu'un terme allait cire mis à ces empié-
tements. Deux olîiciers de spahis saha-
riens, les capitaines Gei main cl Laperrine,
reconnurent en avril-mai la roule qui
mène du fort Mac-Mahon aux ksours
d'In-Salah et poussèrent jusqu'aux portes
mêmes de Ksar-el-Kébir. H semblait que
l'occupation était désormais décidée et
que le colonel Lugan avait chai'gc de
l'accomplir.
Le colonel, jusqu'au dernier moment,
attendit l'ordre de marcher en avant».
L'ordre ne vint pas; et, d'Ouargla, la
colonne revint à Biskra. " J'ai rencontré
à Kl-Bour. écrit un Algérien qui l'ac-
compagnait, un Chàamba venant d'In-
Salah. qui m'a affirmé que les nomades
du Touat étaient prévenus de la marche
de la colonne, et que les gens d'In-Salah
s'apprêtaient à nous recevoir avec joie.
Que penseront-ils de notre retour? ■• Les
Arabes ne comprennent que l'occupation
et, selon eux. cette promenade militaire
n'aura eu d'autres résultats que de fati-
guer inutilement nos soldats.
Mais peut-être a-t-on craint de mécon-
tenter l'empereur du Maroc. Nous deve-
nons prudents.
.\u sud du Niger, dans cette fameuse
" boucle » où nos soldats ont fait de si
belle besogne depuis deux ans. des ré-
sultats considérables ont été obtenus
dans ces derniers mois. Les événements
que nous avons exposés et commentés
dans nos chroniques de juillet et août 1S99
les laissaient prévoir, et ces résultats ne
sont que leurs elTets. Aussi nous conten-
terons-nous de les marquer sur la carte
et de les résumer ici.
SauKu-y. disions-nous en juillet der-
nier, battu, entouré de tous les cotés,
est à noire merci. Le vieil almamy, qui
3RS soutenait contre nous depuis quinze ans
des luttes incessantes, est désormais
notre prisonnier.
Le 12 juin, il avait quitté son tata de
Bandoura, sur le IBandama, et s'était enfui vers
l'ouest, emmenant avec lui .3 000 soldats et
14 000 porteui-s, femmes, esclaves. 11 franchit la
Sassandra; mais des colonnes volantes ne cessaient
de le harceler. Le 9 septembre, les Sofas devaient
traverser le fleuve Cavally. à 60 kilomètres au sud
de Nzo. Ils furent surpris par le lieutenant Wœlffel,
des tirailleurs soudanais, qui repoussa, après un
combat de six heures, où il n'eut qu'un tirailleur
blessé, Sara N'Keni Mory, fils de l'almamy et son
plus cruel lieutenant. 30o' fusils Gras furent pris et
5000 prisonniers furent faits. Désormais, on ne laissa
plus de repos à Samory. et il fut bientôt acculé
entre la zone forestière de la république de Libéria
et nos postes du Soudan méridional. 11 voulut
alors revenir vers l'est.
2S6
Le capitaine Goureau, avec 200 fusils, se mil à
sa poursuite. Il chercha la piste du fugitif, car
nous ne possédions pas de carte de la région et
nous ne trouvions aucun habitant pour nous ren-
seigner. Pendant (juatre jours, nous marchons à
tâtons : mais le nombre des Irainaixls et celui des
cadavres augmentent. .■ On marche dans la pourri-
turc et linfection. " Enûn , le sixième jour de
marche, le 29 septembre, nous rencontrons de
petits postes ennemis. La consigne est celle-ci : ne
pas tirer, même si on reçoit des coups de feu, et
prévenir les gens qu'on ne leur fera aucun mal,
qu'iN se taisent. Les Sofas, qui gardent la route.
ÉVÉNEMENTS G ÉOG 1{.\ IMI ly l ES
rassurantes nouvelles nous parviennent ; en dé-
cembre, est arrivée à la Cote-d Ivoire une mission
doriiciers du génie, dirigée par le capiUine Hou-
daille, chargée détudicr la création d un clicmin
de fer • plus à l'ouest, la voie d'accès par la Guinée
française est complètement étudiée : la mission du
capitaine du génie E. Salesses a Gxé. sur le ter-
rain, l'an dernier, le tracé du rail qui reliera Ko-
iiakrv sur l'Océan, à Kardamania. point ou le
Nigc!- devient navigable, à 30 kilomètres en amonl
de Kouroussa. Lnc expérience curieuse est tentée,
à cette heure, entre le point terminus de la ligne
Kaves-Dioubéba et Bammako. sur le Niger : des
AU SOrD.\N FIIANÇAI.S — FEMMES EE
se font plus nombreux: mais ils sont surpris, dé-
couragés ; ils nous laissent passer. Nous hâtons
notre marche : voici le campement des femmes :
toujours le même avertissement se fait entendre :
<. Silence! ■. Enfin, A 600 ou 700 mètres plus loin,
voici le campement de Samory. On y pénètre au
pas de course. Hicn ne nous a signalés. Partout la
surprise est générale, ainsi que le découragement.
N'ous sommes à 100 mètres quand l'almamy nous
aperçoit. Sa première pensée est de fuir. On le
voit courant entre les cases; la tcte coilTec d'une
chéchia, sur laquelle est enroulé le turban blanc,
dispurait. réparait et sert A nos lirailleui-s de point
de direction.
Samorv traverse son campement, il s engage
dans un "petit bois. Trois tirailleurs lui barrent la
roule. Le seigeni IJratières accourt, cl c'est lui
qui fait prisonnier l'almamy cl le remet au lieute-
nant .lacquin. Le lieutenant a conduit son prison-
nier à Saint-Louis: il y est arrivé le i janvier
dernier. Samory et son fils Sara N'Keni Mory
seront déportés au Congo.
Lu puissance du ■. Napoléon noir •■ <létriiite.
nous pdiivons <lésormais travailler A la mise en
valeur de notre Soudan. Délimité par la conven-
linn du 11 juin IK9S avec l'Angleterre, pacilié par
lu défaite <ie Samory, le Soudan peut entrer dès
demain dans l,i période de l'exploitation. DéjA, de
CUBIECSE.-î
camions automnhiles. munis d'un moteur à essence.
\ont être expérimentés comme moyens de trans-
port. - j r
Enfin, le lieutenant-gouverneur du Soudan Iran-
çais. général de Trenlinian. parti pour rejoindre
son poste le 20 novembre, a eu 1 heureuse idée
d'emmener avec lui toute une mission d hommes
savants : MNL f.oppolani, qui étudiera les confré-
ries musulmanes ; Jacquey, ingénieur agronome,
nui étudiera la culture du coton ; Fouque, celle du
caoutchouc et du karité: llamel, ingénieur des
arts et manufactures : un ingénieur électricien, des
botanistes, etc. .\vant son départ, le lieutenant-
gouverneur a défini son programme, cl il est per-
mis d'attendre une œuvre utile de l'homme qiii
s'est exprimé ainsi :
» Ma lAche est double : d'une part, maintenir la
paix absolue dans les immenses territoires défini
tivcmenl conquis, cire très économe des deniers
de l'Etat, liAler le jour déjA proche où la colonie
payera toutes ses dépenses: — d'autre pari, d.ins un
délai très court, faire sortir du Soudan des cent. unes
de tonnes de caoulcliouc, de gomme, d'arachides,
de colon, de ce colon qui abonde depuis Tombouc
lou jusqu'uu Koiila-Djallon, depuis Kayes jusqu A
Say. et qui vaut celui d'Amérique et d'Egypte. ■
Gastoh Rouvmn.
RKXDKZ-VOrS DE CHASSE DANS LA F 1 1 lî K T DE F O .V T A I N E B L E A 1
LE MONDE ET LES SPORTS
LES (:H.VSSE^ A COURUE DANS LA I-ORÈT DE E ONT A IN EB LE AT
Le 22 jaiiviei' 1211 1, Louis IX, chassant dans la
forit de Fontainebleau, se trouva un instant séparé
de SCS amis et des seifincurs qui l'accompagnaient:
les brigands et les malfaiteurs qui avaient élu leur
domicile dans une des nombreuses ca\'ernes de ces
bois entourèrent aussitôt le roi de France. Celui-ci
allait passer un assez mauvais quart d heure, quand
tout à coup il lui vient à l'idée de sonner son
huchet ; or cet instrument avait appartenu à un
duc d'Angleterre, nommé Astolphe. dit la légende.
et possédait cette qualité merveilleuse de terro-
riser les méchants et d'appeler les amis. Dés les
premières notes, le talisman remplit son office, les
assassins se dispersèrent et les compagnons de
saint Louis accoururent pour le sauver au cas où
le cor n'eut accompli que la moitié de sa mission.
Le roi (it construire une chapelle en reconnaissance
de ce miracle et lorsquaprès sa mort il fut cano-
nisé, on donna à cet oratoire le nom de saint Louis.
Ce nom lui est resté et la chapelle, qui existe
encore, est connue sous la dénomination de Saint-
Louis en Beau Lieu.
C'est la plus vieille légende de la foret de Fon-
tainebleau: sans insister sur sa valeur historique.
nous pouvons toutefois dire qu'elle nous apprend
au moins une
chose, c'est que
saint Louis, lors-
que les soins de
la justice qu'il
rendait sous les
grands arbres lui
laissaient quel-
ques loisirs, n'hé-
sitait pas à se li-
:m -^^^
VX RELAIS
ARRIVÉE DE LA MEUTE
vrer aux plaisirs de la chasse à Fontainebleau.
La forêt qui nous occupe eut toujours les faveurs
des rois. Louis XIV. qui fut le plus grand veneur
de France, y chassait régulièrement et prenait,
parait-il, jusqu'à trois cerfs l'un après l'autre dans
une même journée. La chasse était, à cette époque,
une affaire d'Etat et son importance prenait des
proportions considérables : les meutes étaient
innombrables, il y avait des chefs de vénerie dont
la charge était assurément plus recherchée que
celle de ministre de nos jours, nul ne pouvait entin
prendre part à la réunion s'il ne portait le justau-
corps, c'est-à-dire l'uniforme spécial qui consistait
en une veste bleue doublée de rouge avec trois
galons, deux en or et un en argent. Les règles de la
chasse étaient très sévères à cette époque : une
tradition venue d'.\llemagne voulait que celui qui
s'était rendu coupable d'une faute de langage ou
contre les usages fut puni d'une façon exemplaire.
Au moment de la curée, il devait se mettre à
genoux devant la victime et recevait trois coups
I.i: MUNDK ET LES SJ'OUTS
AVAXT
LE II EX DE/.- VOUS
de plal de couleau : puis, il se retournait vers l'as-
sistance et saluait profondément en remerciant
d'avoir été châtié. .. ■ i i- ■
La forêt de Fontainebleau fit partie de la liste
civile jusqu'à la guerre de IS-JO. et Napoléon III y
chassait une fois par an. Depuis cette époque, la
Kénublique, considérant ((ue les loiets doivent
avant tout rapporter à l'Etat et n'ayant pas mieux
à faire des bois de Kontaineblcau, mil le dr.iit de
chasse à courre en adjudication. Le premier loca-
taire fui le vicomte .\s;uado qui cliassajusqu en 1 s, 9
Puis ce fut le tour de M. Michel Ephrussi qui prit
successivement deux baux do cinq ans.
Son successeur fut M. Paul Lebaudy, dont 1 cqui-
pape chassa pendant la période suivante. Cette
période finit avec cette année de 1S99 et le droit,
nour le« nouvelles cinq années, est de nouveau
vendu à M. Paul Lebaudy : l'adjudication a eu lieu
le 27 décembre dernier et le prix alloue a ele de
•'5 000 francs; cette somme était, du rcslo, celle
nui avait été demandée par le conservateur des
forêts • la petite cérémonie s'est, d'ailleurs, passec
sans incident d'aucune sorte, par ce fait bien simple
aiiil nv avait qu'un seul soumissionnaire.
(Jn sait que la forêt est partagée en un certain
nombre de lots attribués à la chasse à tir. Ceux
(lui se rendent acquéreurs de ces droits restreints
sont soumis A des obligations assez nombreuses
dans ie but de ne pas trop gêner celui qui chasse
A courre : c'est ainsi qu'ils ne doivent pas chasser
certains jours par semaine, fixés par le concession-
iiaiic principal comme journées de chasse à courre.
N„us avons dit lie pns Imp i/é/ier. car le chasseur
au fusil est toujours un embarras pour le chasseur
■, lu dague. Les détonations mettent les cerfs en
éveil les rendent craintifs et les font fuir au pre-
mier bruit: il pourrait même en résulter un incon-
vénient assez, grand, car l'animal qui a cte trouve
le malin pourrait très bien ne plus être revu à
midi s'il était d'un caraclêre trop nerveux : le succès
lie la chas«c à courre peut alors devenir p.vbléma-
tique. Aussi M. Paul Lebaudy a-t-il été bien inspire
en se faisant adjuger la presque totalité de la fortl
pour la chasse à tir, non pas pour user de ce dioil,
mais pour empêcher les autres de le f»""e. ,
Ces concessions partielles ne sont pas allouées a
des prix bien élevas à Kontaineblcau : tandis qu a
Compiègne elles atteignent 20 cl 30 francs 1 hec-
tare elles ne dépassent guère un franc dans In forel
dont nous parlons. Le gibier y esl rare, il y a peu
d'eau d'abord cl beaucoup de promeneurs ensuite:
or les promeneurs et le gibier ne vont guère
ensemble: Il faut à tout prix sacrifier I un A 1 autre.
On a reproché aux conservateurs des forets de
ne pas s'occuper suflisammcnt du développement
du gibier, mais ils n'en sont gnore respimsables .
anrês tout , les bois appartiennent A I Etal qui, dans un
but déinocrati<lue. doit en laisser l'accès au public.
I es cha'i'ieurs peuvent crier qu'on ne s'occupe pas
assez d'eux, mais quelles ne seraient pas les lamen-
tations des promeneurs si on les empêchait
d'errer dans les massifs 1 On place bien quelques
sardes champêtres, mais comme ils ne peuvent ver-
baliser qu'autant qu'il y a délit, et que le fait de
se promener n'en est pas un, leur présence ne sert
À rien et le public a beau jeu de passer outre sur
les défenses de ces détenteurs de l'autorité; ils ne
sont là que comme des épouvanKils A moi-
neaux Mais si le moineau esl parisien, la réci-
proque n'est pas vraie, et il serait difficile d em-
pêcher l'étudiant et les Mimi Pinson de se cacher
dans les bois et d'effrayer le gibier de messieurs
les chasseurs. Un peut barrer les Uillis de nos
forêts et les hérisser de gardes champêtres pour
terroriser la jeunesse : rien n'arrêtera jamais
I amour qui veut passer, et quel plus beau cadi-c
pour s.m triomphe que les jeunes pousses du prin-
temps el l'épanouissante verdure de 1 etc :
Le conservateur qui a la cliai-ge do condmrc les
enchères ne Iraite pas avec le premier venu, car
suivant le cahier des charges, celui qui veut
chasser A courre doit posséder une fortune en rap-
port avec le luxe qu'il désire avoir. Ces reunions
sont, en clfcl, fort dispendieuses ; en dehors des
contributions et charges, qui pour l'ontainebleau
montent envimn A M OdO francs, il faut avoir un
Irain d'équipages et de chiens dont 1 entrclien peut
monter au double de la dépense fixe. C'est clone
une somme de lOdOOii francs par an que coule a
chasse A courre A Kontaineblcau, el si on calcule
sur vingt-cinq réunions, on peut déduire facile-
mcnl le prix de chacune.
Les invités des chasses
peuvent se diviser en deux
catégories bien dislinclcs,
ceux qui ne chassent pas el
i.i: MnMu: i:r i.i;s
;p(iurs
les filions ull;inu-s et les sons de l'iiiillali pio-
iliiisent dans la nuit, sous la clartc dos loiclics, une
impression de mystère très earacti!risti<|ue.
Les nombreux promeneurs de la foret de Kon-
lainehleau et le public en général ne se rendent
pas très bien compte conunent une chasse peut se
l'aire et comment l'équipa^'e réuni i un rendcz-
\ous donné trouve toujours un cerf à sa disposition.
(Test que la chasse A courre, comme toutes les
leprésentations. a ses coulisses : le malin de la
réunion les piquems parcourent la forêt pour se
l'cndre compte de Pendroit où se trouve un cerf
lemis, cest-à-dire au repos : ils sont accompagnés
de limiers qui tirent sur leurs laisses dés qu'ils oui
on renseifînemeni à donner. La bêle ne voya(ro
pas le jour; si le matin on l'a trouvée quelque
part, on l'y retrouvera sûrement à midi. Le
rendez-vous est alors fixé pris de l'endroit où le
cerf repose. De cette façon on est toujours sûr de
ne pas faire mauvaise chasse et de ne pas s'ex-
poser à l'aventure qui arriva au roi llcni'i IV en
l.ili.s. L'ne fois, après avoir passé la journée à la
recherche d'une bcte qui ne voulait pas se mon-
trer, il relom-nait du colé de la route de Moret :
KQriPAliE IlE M. PAUL L E B A tJ D Y
ceux qui chassent. Pour ces derniers, le plaisir
de suivre la bcte, de la traquer et de l'épuiser
est, assurément, un jeu très noble; les péripéties
i chaque instant nouvelles expliquent la faveur
(|u'on lui accorde. Pour les autres, la chasse est
une sorte de fête de parade. On se rend au
lendez-vous et, pour peu que le soleil brille,
l'animation des bêles et le son des cors commu-
niquent un entrain auquel il serait difficile de ré-
sister. La chasse commencée, il faut la suivre en
voilure comme on peut, en s'inspirant des rensei-
(;nemcnts qu'on est à même de prendre et du
bruit des cors quand on peut l'entendre ; la j;rosse
ilifliculté est d'arriver à l'hallali : souvent le cerf
parcourt des distances considérables, et si les
chasseurs ont pu le suivre à travers les taillis et
les massifs, il n'en est pas de même des voitures,
qui ne doivent pas s'écarter des roules. Quelque-
fois la fête se termine assez tard et. quand c'est
jnissible, 1 on ne manque jamais de la reculer, afin
de faire une curée aux flambeaux. En ce cas, il est
bien rare qu'elle ait d'autres témoins que les cava-
liers. ;\ moins que les chances de la chasse n'aient
amené la bête à proximité du château ou de la
ville. La cérémonie prend alors un aspect de charme
tout particulier, les costumes rouges des veneurs.
l.\. — 19.
H A L I. A I, I
I.K MiiNlH. Kl M:>
il iHail, i-l pour cause, lie 1res mauvaise luiineur
cl piobalileiiicnt qu'ëpuiso de fatiffuc il se laissait
aller, :'i nmilié endormi, au pas de son cheval,
quand il enlcndil A quelque disinncc de lui le bruit
dune meule et le son de<
lanfares qui lésonnaieul
A iliallali. Il envoya au-
devant le comte dcSois-
.sons, qui l'acconipagnail,
poui' voir qui se per-
met lait de se miupier
ainsi de lui, car il n y
avait dans la lorét ni
chiens ni gens autres que
les siens. Tout ù coup
un i;rand homme noir
sur);il sui- le chemin et
• lia: '■ Amendez-vous! ■•
Ce personnage était-il
simplement un farceur
(lui avait voulu se jouer
du roi, ou bien le consi
déra-l-ou ctMinne un en-
voyé de Dieu, loujoui -
esiil qu'Henri l\'. pri>
de peur, ne voulut plus
iiia.sser A Konlnineblcao.
De nos .jours, ces ren-
conires sont moins pro
bailles el. si elles se lai
saienl.
nislré
il est A croire qu'un coup de foucl bien ailnii-
en aurait vite raison. Nous devons cependant
er le souvenir des lépendes (|ui ajoutent
u-nies des jtrands bois. La mare aux Kces.
où venaient se baigner
les bacchantes, n'a pro-
bablement jamais servi
qu'au\ (grenouilles cl aux
vipères, mais ces his-
toires fausses nous per-
mettent «le reconstituer
lies tableaux délicieux
ilan-- nos imai^inalions.
De liin(,'ucs omlires blan-
.lies iliap.'v- de ftoulle-
Ictti- ,ui;entéos seraient
merveilhusemenl enca-
drées au milieu de ces
grands arbres séculaii-es;
el. lorsipie novembre ar-
rive cl ipi'il nous montre
ces panuiies de Ions qu'au-
cune paletle ne saurai!
I.uiiais reproduire, nous
-entons un besoin de
léveiies fanlastiques el
alors la lé(;endc rcvieni
avec toute la force d'une
réalité.
A. iiv Cu>in.
/•/i..(,.,/;M;i/i,ev de 1/1/. // lirsm:iir>il . J /'. el laiiletir
MEMENTO ENCYCLOPEDIQUE
Événements de Décembre 1898.
1. — A la Sorbouiie, les ùtinJùiuts troublent le conis de
M. Buisson p:ir de bruyantes manifestations. — Le
Seuat vote la loi rendiint applicable ù la juriilietiou militaire
la loi supprimant l'instruction secrète et instituant l'in-
struction préalable oontradietoire. — M*»"" MaxweU-Ueddle,
ilécédée à Londre?, lègue sa fortune, évaluée k 10 millions, aux
asiles de nuit de Paris. — Le corp= d'Alphonse XII
irKspigne. qui, selon la tradition, était déposé depuis IK^S
dans le a Prodidero » de l'Escurial. est transféré nu tombeau
des roi?. — Les puissances notifient à la Porte la nomination
«lu prince Georges comme gouverneur de Crète. —
M. Pateuôtre, amba.=<:nflenr. remet à la reine régente d'Es-
fil
lî^j^'^- "^^^^jJÇ^**"'
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Hp^
Sr- "7™
LE TRAITÉ HISPANO-AME RICAIX
C'ih'i, d'après un journal américain.
A
CM
A R C G T
SE:- -
rCMEXT DU PROFESSEUR CHAltCuT
A LA .SALPÉTRIÈRE
pagne les insignes et le grand cordon de la Légion d'hon-
jieur. — Les Cretois manifestent aux amiraux leur joie au
sujet du départ des troupes turques. — Les souverains
allemands, rentrant à Berlin, sont reçus par le bourgmestre,
■t Guillaume II passe une revue des troupes.
2. — M. F. Taure visite les chantiers de l'Exposition.
— Mort de Taib bey, frère du bey de Tunis et héritier
présomptif. — Le lieutenant-colonel Picquart introduit
devant la (.'our de cassation une instance en « n-glenient de
juges n. afin qu'il soit surni? à sa comparution devant le con-
seil de ^'lierre. — Le gouvernement républicain des Philip-
pines e*t constitue. II comprend des représentants de toutes
k-= provinces qui reconnaissent Aguinaldo comme président de
la i:-puljliqne.
3. — Mort de M. Fournier, ancien ambassadeur, ancien
sénateur. — De nonveaux incidents sont provoqués au cours
de M. Buisson pu- des étudiants qui manifestent ensuite
an quartier latin, — Li venle des diamants, légués par
M'"^^ Carnot à l'o-nvre de la fondation Carnot. produit
UOiiun franc5. — Séance publique annuelle de l'Académie
des Sciences morales et politique?. — Les di-;eours pro-
noncée à la cérémonie du centenaire de l'Institut égyp-
tien constatent la px'èpoiulêranee de la science française eu
Egypte pendant le siècle.
4. — Inauguration du monument du professeur Gharcot
devant la Silpètrière. — Le .hurtid o,(rîcieI publie la statis-
tique du mouvement de la population en France en
1S97. Le nombre des naissances est inférieur de 6 470 à celui
de l'année précédente. — Le gi-néral Tereneio Sierra est élu
président de la République de l'Amérique centrale. Il
succède à M. Policxrpo Boui'.'a. — Le président de la Repu-
M !•; M K N 1" ( ) i: N ( '. ^' c I. in' li u 1 y r i:
blique de Colombie cesse ses fonctions
lionr deux mois. Etant donni' son grand Age,
il ne les reprendra jirobablcuient pas. Le vice-
prtBident. .M. Murroquin, le remplace. — .\
Uriguo I Valois), cdrimouic de la bùni;dlction
solennelle de* travuu.T du tunnel du Sim-
plon.
5. — La Chambre annule les cHcctlons de
MM. Lnnglais, A l'oiitivy, et BartiSiwl, à Nar-
Iwnne. Kllc vote lu OUO francs pour le monu-
ment de Puvis de Chavanues. — La Cour de
cassation entend le général de r.alliflet. —
M. F. Faure visite rexposition de la Suciété
-X
cesse douairière Catherine, nufe du r.i •
Wurtemberg.
7. — Inauguration du nonvel Opéra -Comique.
re.difii-. sur Icf plan» de l'arcliitectc Dernier, sur
remplacement du lliéàtre incendié en 1887. A cette
occasion, M. F. Fanrcqui assiste à la représentation,
décore le baryton Lucien Fagère. — Pour la pre-
mière fois, par application de la loi du 23 jan-
L E M (I N r M K y T C O M .M É M 0 R A T I F I) l' F A
IiiauBurc i\ Onm le 1« .liccnilire,
iT d'ah.mk.s hk si ni -mi a h I m
Au f"nd, riiùtcl .Il ville.
iiiternati"ii;ile ilc pyintnre et do sculpture. — Le lilocus de
l'île de Crète, dv.T.té le 21 mars 1897, est levé. — Ouver-
ture du Congrès des Etats-Unis Dans son message lo
président Ma'- Kinl.y deniande (|ue l'armée |x>rmanente com-
prcnni' luMi IiMinnu-.. — .M. Velitchkof, ministre do l'agri-
culturi- di- Bulgarie, iléiuissionno. -- Cérémonie d'investiture
dn prince Mohamed de Tunis, tlls du bey, comme liérllicr
pré.*oniiitif ,n r. lui.laicnient do son oncle Taïeb-bey, décéilc.
6. — M. Vallè. 'lu sénateur, donne sa démission de député.
— M. F. Faure visite l'asile do Vlllera Coltcrots. — A Nice,
nuvertun' d.- lu if' rencc internationale pour reUblissOment
d'un horaire européen des chemins de fer. — L'abbé
Lanusse, aunionuT <lc .Snint-Cyr, est dcvc l'i la dignité do
iirilai. Ouvrturc du Reichstag allemand. - M. de
Courcel, aniluvssndeur di' Kraiic'c A L.nidrcs. pr.MMti' fis
l'ttres du rappel à la reine dAnglolerrc. Le baron Josi-
povltch, ministre bongrols pour la Croatie, depuis IBHi),
di'mlssioniie, constdémnt la situation comme illégale, le budget
proTlsoIro et lo compromis avec l'Autriolio no pouvant Otre
v'>t<"* avant lo I" janvier. — Les délégués espagnols de la
commission de la paix protestent contre le^ insinuations
lu mr-saKc 'le M. Mac Kinley relatifs A l'explosion du
" Maine ». lu proposent de oliarger une coniinisslon Intor-
natloiiaio de rcclirrolier les raust^ ilo l'oxploslon. Les délégués
uinérlcaln» rofosent cette pn>|>asitian. — Mort cle In prtn-
vier 189H, les femmes sont apix'lccs A exercer leur droit de
vote dans les élections consulaires. — Les ministres des
finances, des travaux publics .'t de rint.-ri.ur de l'Uruguay
donnent leur .l.-mission pnur rtrc .ligiblcs comme sénateur'.
— Ijf comité exécutif crétois remet sa démission au\
amiraux.
8.'— M. Lavedan est du membre île l'Acadcmic fran-
^■aise, en rcmpla.enient de M. Meilhac. < Voir le i>orlrai4 Je
M. Larrdfin .(iiim u n" .(-• iwirs isos du Honds Moderne.)
— Iji Cour do cassation, statu.-iut sur la roquMe du lieu-
tenant .colonel l'i.-<iuart,coiu-cnMint le nVlcnuiit de juges, rend
un arrêt de u soit c.iuniuuiqiu- » et ordonne qu'il soit sursis
aux deux procès, en corrcilloiuiellc et au conseil cic guerre.
— .■signature d'une ct>nvcnti.ui délimitant les (losscssions égyp-
tiennes et italiermes en Erythrée. — Dans une note aux
puissances, la Porte pn ud acte d<' l'assuninco des puissances
que les droits de la Turquie seront maintenus en Crète
et elle renouvelle ses objections contre In nomination ilu
prince ileorges ciuunu' gouverneur. ^ Sir N. Harcourt,
leader du porli liliènil A la Chambre des lomniuncs, doiuie -a
déudssion.
9. — Le général Sonnois est nommé au commandement
du I" cori» d'arnue, en rcniplacemcnl dn général Mercitr,
admis dans le cadre île reserve. — Ia» gouTornomont autorise
l'envoi \ Dreyfus des pièces qui doivent servir de tiase à *a
MKMKNTO KNC:YCr.<»PKDlQL'fc:
2î*ft
1. ic;.-. — M. Caxnbon. nouvel amba:'-iit-
.kiir ;i I>^niirc-: , pri-?ente ses lettres «ic
• réance. — Lord Hopetoun est nommr
grand chambellan » la rour d'Aujrleterrc, en
remplacement de lord Latliom, décédé. —
M. Poiwvitch. ministre des fiuance? de Ser
bie, démissionnaire, est remplacé p^r m. Von
k.i^ine PetrovitcU. — M. Erwin Esch e>:
nommé ministre pour la Croatie à Budu-re-itd
— M. Léon Bourgeois e>t reçu pir ic
r.'i de t^erhif et inrit.- au -liner de U Cour,
— I.fs troubles dans les Indes anglaises
pr.-nnont tin et l'a^tateur fakir Mad AluUnk
>e n-fu'jrie dans le Kohistan.
10. — Signature, à Paris, du traité de
paix définitif entre l'Espjgne et le^ Etits
i ni-, — L;i million du conseil de guerre.
qtn ii.'V;iir iu-'or le lieutenant -colonel Pic>
'luarr. L-sr ajiniriR'e 3ine dû; — Mort dn prM-
fe-M-ur Laboulbéne. de l'Acidémie de mé-
decine. — A Ift Sorbtmne. réunion constitutive
de la société des Amis de l'Université
de Paris, sous li i.résidc:ice de M. Cisîmir-
Charabre. un duel au pistolet a lieu entre MM. Paul
Deroulèdi- et Anti Je Boyer. Deux balles sont échangée.-.
^i^auà résultat. — Ia' général Brooke est nommé gou-
Tcrnear militiire de Cuba. — I^ ministre des fioancea
dn Venezuela domu* =a démission. Il est remplacé
p;ir M. Siiitt»s l■^s^.'o^)a^. Ijs gourerneme:it reprend b-
).,i>ci:ii ;it de la dette extérieure et intérieure. —
L'impératrice douairière de Chine donne au-
dieiicf aux femmes des sept ministres principaux d-,*
l'Etranijer.
14. — Le-s niembre> de la Commission his-
pano-américaine de la paix ren lient visite a
MM. F. Faore et Delcassé, qu'ils remercient des faci-
lites qui leur ont été données pour raccomplissement
de leur tâche et de l'accueil qu'ils ont re(,'u. — i.'nver-
ture du Congrès desoarriers de l'éijuipemeiit mili-
taire de France et d'Algérie. — l'n duel a liea entre
MOKCMEXT A ADAM M I C K I E W IC 2 -^ .•^tT L i'T E L' K : 4;0nEBSKI
Inauguré à Varsovie le 34 décembre.
' rier. — Quatre Belles -.ont m:is.-ucré- et mangés (lar les
Mthro|«ophages de Tïuîidu (Haut-Congo).
11. — MM. L;ivi^^f et Giihriel B-:iv;.;ot font, à la Sorbonne.
■■-A-- r .■,;■. fib .'it :■ le baccalauréat, qn'ils dénoncent
'■''"""■ ■'■'" '•''-'■'■' '■' ;l-i 'év ■. i'pjn:i I t :■.' l'instruction moderne.
- L^ commandant Marchand tvicuo Faeboda, dont le
■ri e>t occupé aus>it"t |i ir les troup?s anglo-égyptiennes. —
■' général cubain Calixto Garcia, qui s'était rendu à
w-w-York pour traiter avec le gonvernement américain de
lestiuiis relatives à Cuba, meurt sabitement d'une congestion
'.:[mMri;iire. — A Mentana, inauguration d'un ossuaire érigé
:;^; Garibaldiens.
12_— A 1. (hambrc, au cours d'une interiwllation relative
laflaire Dreyfus, il se produit un violent tumnlt.- et de^
éne- de pugilat entre députés. — Li Cour de cassation
urend le général de BoisdefEre. — M. Lutaud. - ■ r.i..t.
-f nommé préfet d'Alger. — De-s manifes;..ti ■ - - ' i , ;.-- ir
propos de l'affaire Piccpiart, dans les qu.^ruerT- de U rivt-
uiche. — M. Max Régis, à la suite de virulentes attaques
■■ntre le gouverneur géuéral de l'Algérie, est suspendu pour
rois mois de ses fonctions de maire d'Alger. — Mort dn mman-
:er (K.pidaire anglais 'Williama Bluck.
13. — A la suite d'incidents qni se sont produits à la
MM. Antide Boyer et Gauthier de Clagny. Deux balles sont
échangées sans résultat. — La Conférence antianarchiste
de Rome suspend s& travaux jusqu'à la deuxième quinzaine
de janvier. ~ Jusqu'à présent la Bolivie avait deux capitales
officielles : La Paz et Sucre. Une loi adoptée par les deux
Chambres, ayant déclaré Sucre capitale permanente de la
Bolivie, cette décision a soulevé les citoyens de La Paz. Leur>
représentants se sont retirés, ainsi que le ministre des finances,
M. Lvsimaco-Gutierrez. Finalement il en est résulté, à La Paz.
une révolution, qui a érigé le département de ce nom en État
autonome, qui s'est donné ses propres autorités, sans tenir
compte du gouvernement de la République siégeant k Sucre.
Le président de la République de Bolivie, à la tête de
2 50u hommes, se prépare à marcher sur La Paz pour soumettre
les rebelles.
15. — Le délai pour l\ ratification de la convention du
Niger, du 14 juin dernier, est prorogé pour six mois à partir
du t^ décembre. — Inauguration du Salon du Cycle. — La
Chambre vote un emprunt <!•:■ 20" inillin:;-; puir !a «.-onstruction
de chemins de fer en Indo-Chine. — LA^i^^mblée fédé-
rale de Suisse a élu président de la Confédération, pour
1899, M. MuUer, chef du département militaire, et vice -président.
M. Hanser. chef du département des finances, totis deux radi-
M !■: M i: N 1 1 1 i: N c. ^(■. i. " i- k i > i t,u i ;
AunivfcK DD iT. ini:k
iEOI!iiE8 DE (JliÈCE A LA
caax. il. Millier l.rrn.l W d.pnrt. ment p"litiqiic «t M. Rull.v le
rcmpliiecni au ili-iuirtHiuiit luilituirc. — U- ministre ani-'liiis à
Pékin protcute. uiipri'H ilii Tsmit;-li-Yuiiion, contre toute cxten-
nlon des concessions françaises à Shanghai.
16.— Le général Zèdèist nmintenu pour trois iinsdniis
«e» foMCtliins (le ^■onT^•rnnlr iiiilitnire do I.ynn et a.- commun-
riant Ju M'' corps. — ' uivcrtnre du Congres di:i* chambres
syndicales patronales. ~ M. Léon Bourgeois, de
p ssiiKe iWonwtuntinoplc, est reçu par le Sultan, qui lui confère
l'ordre de l'Osinanio en brillants.
17. — M. Cormon est ùlu membro de l'Acatléinie des
l>oaux-art». on rempliieement de M. Lenepveu, ilOcodé. — Le
fils du shah de Perse. Mnlik llnnsour-Mirrn, arrive
o l'iiris, où il vient coinplétor sou Instruction. — On apprend
11.' Madagascar que les .««kalaTc» rcvolli» mit massacré
.louzc rrjin.,-:iis. — Mort du inclropoUtc de Siilnt-l'6ter»buurg,
PaUadiuB.
18. — Election sénatoriale dans l'Kurc : M. Tliorel,
r.-pul>llculii. est dln par <i77 Voix, en remplnceinont de M.Onln-
dey, r.idical, déccdi'. — InauKurallnn du monument couinii!-
Mioratlf .lu tiiK dnrmes de Sidi-Brahim (Algérie).— EfTon-
drement d'une maluon en conatruetion rue des Apennins, à
Tari". Six ouvrier» (ont tuèn. — lnani!ur»lion ilc l'hôpital
'Verdier, à Montronge. - Arrivée A rnris <le M. Iglesias,
président do la Itopu-
tjliquc lie Costn-Ricu. —
Dans la biMiothéqne de
lli/lpital Suint-l.ouls, inilugurotion d uu petit mouu-
meut élevé à la mémoire du D' Feulard. mort
victime de son dévouement diuis l'incendie du l».'i7.ar de la
Clinrité.
19. — Le président de In Dépubllque de Costa-Rica
rend visite * M. I'. Fnure. qui lui rend sa visite an siège île la
légation de Cosla-llica. — Au cours d'Interpellations sur
Taffaire Dreyfus la Clmmbro entend des déclariilions »'on-
Iradictoires de MM. Brisson ot Caviiignac an sujet de lu valeur
des documents qui ont servi de buse A la condamnation de
Drcj'fns, et M. de Freycinet, ministre de la guerre, recmualt
qn'il existe un dossier secret, dont l<s pièces ne seront com- ■
inniiiquées A la Cour de cas-sallon que sons comlltion de
garantie» contre toute Indiscrétion. — In Cour de cassa-
tion entend le capitaine Lebrun-Konnutt et M. tiuérin, ancien
garde des sceaux. — Séance annuelle de l'Acadéuiio des
sciences. — I.e géniral TalbOt est nommé commandant en
elief des forces anglaises en Egypte, en remplacemeia de .Sir
MKMENTO ENCYCLOPKDIQUt:
Francis Greufell. — !*■ maréchal Blanco, veuam de la
lliivaiie, arrive en Espagne. — Le raijitaine t-'t'iit-r.il de Madrid
fait ferttier ton^ les cercles carlistes. — Le grand-duc
Nicolas de Russie inaugure a San-Stoiaim lo mniiuinent
■ Icv.- à la mémoire des soldats rus>c? mort^ eu isjx. Il est
roçu jtar le Sultan.
20. — Aux Salins .l'Hycres, intéressantes expériences du
bateau SOUS-znarin Gustave Zêiié qui, par trois fois, arrive
a torpiller lo cuirassé ilaçenta. — La Gour de cassation
fiiteud M. For/inetti, ancien directeur de la prison du Chercbe-
Midi et SI. Poincaré. — Un décret royal prononce la disso-
lution de la Chambre grecque. Les élections sont fixées
au 19 février. — La crise ministérielle au Vadparaiso est
terminée. Un nouveau ministère est constitué sous la prési-
dence de M. Carlos Walker, avec M. M. Ventura Vie! aux
affaires étrangères, M. Rafaël Sotomayor aux ânani'c> et
M. Carlos Subercassaux i\ la gai-rr.'.
21. — Ouverture du Congrès national des mineurs
A Saint- Etieime. — La Cour de cassation entend le général
Ilisbourg, le colonel Cordier et lalibf Valudier. aumûnier de la
Crande-Kfxiuette. — Le ballon « Excelsior », parti de
Londres, descend à Saint-Romain de Colbosc (SL^ine-Inférieure (
après avoir effectué cette traversée, sans accid-nt, en 2 h. Sr».
— La conférence internationale antianarchistCi réunie h
Home, termine ses travaux. Tous les dt-léent-, -;mf ]\_-~ Anglais,
signent le protocole. — Le prince Georges de Grèce
arrive à la Canée pour prendre j'osscs^ion -k son poste de
■■ommissaire général délégué par les puissances. 11 est reçu par
les amiraux. L'amiral Pottier lui remet le gouvernement de
lile. Le drapeau crétois est hissé et salué de 21 c^ups de
— anon. La foule manifeste son enthousiasme. — Le Reichsrath
autrichien est prorogé. Le comte Szechenyi est nommé ministre
de la maison royale de Hongrie. — Le congrès de Colombie
accorde un nouveau délai nécessaire pour l'acliévement du
<'anal de Panama. Le président de la République sanctionne
cette décision.
22. — Entrée solennelle au Mans du général Sonnois,
iK'uveau commandant du 4*' corps. — 'Jrève des garçons
épiciers de Paris. Au nombre de leurs revendications figure
la jiiurnt-e lie 12 heures, — La Chambre adojite la convention
commerciale franco-italienne et vote deux douzièmes
provisoires. — Le Sénat vote le projet de répression de la
trahison et de l'espionnage. — Une violente épidémie
d'influenza f.iit de nombreuses victimes à New-York. —
M. Léon Bourgeois est revu par le roi de Grèce à Athènes.
23. - D' -^ manifestations ont lieu à l'occasion de la grève
des garçons épiciers. — M. Nisard, directeur des affaires
politiques au ministt-re des aff;iires étrangères, est nommé
ambassiideur de France auprès du Saint-Siège, en remplacement
de M. Poubelle. M. Raindre est nommé ambassadeur de
France ù. Copenhague, en remplacement de M. Nisard. — Vn
décret autorise M. Dnpuy. président du c>>n~ei], à déposer
devant la Cour de cassation. — La Chambre, à la suite
d'une interpellation sur la situation en AlgériCi vote un
crdre du jour disant qu'elle compte sur le gouvernement pour
faire respecter la liberté de conscience et la sécurité des per-
snnnes et des propriétés en Algérie, et vote l'affichage du
disconr'^ de M. Dupuy. — Le Sénat vute les douzièmes
provisoires.
24. — I^ Cour de cassation entend le commandant
F'Tzinetti. ancien directeur de la prison du Cherche-^Midi, —
M. I'. Faure reçoit le prince Malik-Mansour-Mirza, lils
du shah de Perse et lui rend sa visite. — M.Tt de M-' VgJ-
leau, évêque de Quimper et de Lé'>n. — M. Rostand est
(lu membre libre de l'Académie des sciences m^rik^ et poli-
tiques, en remplacement de M. Boutmy, élu mvuibre tiiuliire.
— Le Sénat vote l'emprunt de '2(0 millions pour les chemins
de fer de l'Indo-Chine. — La session parlementaire
est cluse, — Vn navire de guerre américain prend i)OS5e.ssion
de l'île "Walce ( Pacifique i. - Ix- pape aunoni c sou inteniitui
de créer une congrégation spêcî-ile pour les affaires d'Orient.
— A Varsovie, fêtes du centenaire d'Adam Mickiewicz.
Inauguration d'un monument i-lové ài^a mt-Tuoi. ■■. [.< v;it '.iir
Olindf-Roiirttjue, sai*i j>ar les Amcrit-ains ]>eii>].iiii !a j.- a m- .le
Cuba, est relâché.
25. — Election législative à Tourcoing : M. Dron,
républicain, est élu par 10 tiUO v<dx, en remplacement de M. Ma-
surel, invalida. — Mi-rt du p'^c te -romancier Georges Roden-
bach. — Fin de la grève des épiciers. - A Aïn s»fra,
le général Saint-Germain confère le titre de Caïd des Caïds
au marabout .Si Mulcy Ali, résidant à ïiont. — Mort .1.'
M'"'" Elisa Sanz, célèbre cantatrice.
26. — La cour d'assises de la Seine acquitte M'"" Paulmier,
femme du député du Calvados, qui, iV la suite d'un article inju-
rieux publié dans la Lantei^nt\ avait tiré plusieurs coups de
revolver sur M. Olivier, secrétaire de la rédaction de ce journal,
et l'avait blessé grièvement. — M. Lnw , président de !a
Chambre criminelle de la Cour de cassation, se rend au
ministère de l'intérieur pour recevoir la dt:po--ition de M. Dupuy.
— Les amiraux des quatre puissances, qui administraient îa
Crète, quittent li'e.
27. — M. ConstanSf sénateur, est nommé ambassadeur â
Constautinople. — M. Jusserand est nommé ministre plé-
nipotentiaire à Copenhague. — Un duel a lieu entre MM. Max
Régis et Léon Picard. Les deux adversaires sont blessés légè-
rement, — Le conseil des ministres décide de communiquer i
la cour de cassation le dossier secret de l'affaire Dreyfus,
— M. F. Faure offre un àiner en l'honneur de M. Rafaël
Iglesias, président de la République de Costa-Rica. — Le
congrès de Matobos (Philippines) ne pouvant se mettre
d'accord pour formuler la Constitution, s'ajourne. Le cabinet
constitué par Aguinaldo est démissioiinaire. L'indigène Mabini
est chargé de former un nouveau gouvernement.
28. — La Cour de cassation entend M. Casimir-Perier.
ancien président lie la République, et M. Barthou, ancien
ministre de Tintérieur. — Mort de M. de Corcelle, ministre
plénipotentiaire. — Une délégation de l'Ecole de Saint-Cyr part
pour Saint-Pétei-sbourg. pour a=-!^it<?r aux fêtes du centenaire
de l'Ecole impériale militaire Paul.
29. — M. F. laure visite i Ecole supérieure de guerre.
— Un duel a lieu entre MM. Ma-M>ii, de la Lihr.: l'uroUr. et
Dupont, antisémite algérien. Le dernier est blessé grièvement.
— Le roi d'Italie signe un décret accordant grâce à '2 700 indi-
vidus condamnés à la suite des troubles de Milan. — Les
forces américaines se préparent à occuper Ilo-Ilo, évacué par
les Espagnols. Les indigènes, qui ont occuimï la place, s'oppo-
sent à l'entrée des Américains. — I^e nouveau cabinet des
Philippines est ainsi constitué : Mabini, président du con-
seil et ministre des affaires étrangères; Lnna, guerre; Ara-
neta. intérieur; Bnen Camino. agriculture et commerce; Canon,
travaux publics.
30. — Le dossier secret de l'affaire Dreyfus est remis â
la Cour de cassation. — Le général Chamoin est désigné
par le ministre de la guerre pour le représenter k l'enquête de
la Cour de cassation sur la demande en revision du procès
Dreyfus. — Le Congrès du Brésil clôt sa session. Les votes
émis montrent qu'il a entière confiance dans le gouvernement.
31. — A Bourg, exécution de Vacher, le tueur de
bergers. Cette exécution est la dernière opérée par le bourreau,
M. Deibler. qui est relevé de ses fonctions à partir du l"""" jan-
vier. Son fils lui succède. -^ 'Jon-titatiiiu d'une nouvelle ligue
sous le nom de « Ligue de la Patrie française »■ —
M. Doumer, gouverneur ^'«lural de \" Indo-Chine, quitte Paris
pour rejoindre son poste. — En Autriche, publication d'or-
donnances impériales prolongeant le compromis austro-hongrois
jusqu'au 31 décembre 1899 et décrétant 3 douzièmes provi-
soires pour le budget autrichien. — Au Transvaal, arresta-
tion de M. Péfu. chef révolté -le? Magatos.
LA MODE DU MOIS
Aucune uiodc n'exigea jamais plus d'habilett- d'exé-
cution que celle d'aujourd'hui. — Elle est cependant si
simple! me dira-t-on. — Mais injusti' exige une coupe
irréprochable. Or, en aucun temps, ou ne porta de jupes
plus collantes, de corsages plus moulés qu'à présent.
r>ans le flov:. un petit défaut se dissimule aisément.
mente de revers en breitschwaulz. Il ouvre sur une
cravate en tulle brodé, surmontée d'un tour de cou eu
velours cerise. Une double rangée de boutons en stras
vV* •^^ vY ^ ^
e-î-:>r/^^
Mais comment rien cacher sur une cuirasse ou un
fourreau';' Tout le cachet de la toilette moderne réside
donc beaucoup plus dans la perfection de la coupe que
dans la garniture. Celle-ci, en tous les cas, se compose,
surtout cette année, d'incrustations, d'applications, de
broderies rocnco, de broderies découpées sur fond de
>oic claire, etc.
Le drap se prête h tout cela mieux qu'aucun autre
tissu. Aussi en porle-t-on beaucoup cette année. Li
robe princesse (n° 1) que nous donnons aujourd'hui
r^t en drap vert uiyrte. Le haut du corsage est recou-
vert par un petit boléro ne commençant que sous les
bras et ne continuiiut pas dans le dos. Ce boléro, comme
les mauche.H, est couvert de broderies noires et agré-
.tcliéve rqrnementation du corsage. (Juaut au chapeau,
en velours vert tendre, il est orné de plumes noires et
d'une boucle en stras anrien.
Notre modèle (n" 2) est également eu drap, maia
noir au lieu de couleur, avec motifs de drap noir
découpés et réappliqués sur le corsage comme sur le bas
de la jupe, .\u-dcssus de la broderie, cinq mngs de
piqûres en fougère en achèvent l'ornementation. Un
col de velours cerise, appliqué de tresses blanches et
bordé de guipure, est rappelé par deux petits revers
ronds, semblant sortir du corsage et non se rabattre
sur lui. Ces petits revers retombent sur un intérieur en
mousseline de soie noire plissée. Cette toilette de haut
gofit est accompagnée d'une toque en tulle noir pr i-
I..V MOUK m' MOIS
pieusement cliiffouné. One touffe de plumes noires, à
gauche, retombe sur les cheveux frisés.
Du manchon assez grand, en zibeline, s'échappe, aux
lieux bouts, un coquille de vieille dentelle.
Le drap se porte, cette saison, je le répète, avec au-
tant de succès que la soie pour robe de visites. Une
loublure de faille cerise rendra plus élégant encore
notre modèle n° 2.
Le mois de février étant par excellence celui des fêtes
et des réceptions, nous pensons être utile il nos lectrices
en leur donnant un modèle très nouveau et tout à fait
ini-dit de sortie de bal ou de théâtre. Le même modèle
en dessous de l'épaule, est eu fine guipure bordée de
dentelle retombant sur la peau.
Cette robe peut se reprotluire en tulle brodé on
pailleté, en velours et en soie façonnée ou unie, suivant
le goût. Quel qu'en soit le tLssu, elle sera toujours trèc
comme il faut ; mais, plus qu'aucune autre, elle exige
une grande perfection dans la coupe.
Je ne veux pas oublier non plus de mentionuer au-
jourd'hui le grand succès de \a frange comme ornemen-
tation, ni de dire combien les boutons jouent un rôle
import:int dans le costume moderne.
Je puis aussi annoncer le succès de la dentelle et du
tulle brodé en lèze employés comme robes. Déjà, bien
des fois, la mode a affirmé son goût pour ce genre de
^-
eu soie, en drap ou en tissu de fantaisie, compossrait
un charmant manteau de voiture ou un confortable
vêtement de voyage. Tel qu'il est, il est en velours
liortensia mauve appliqué de motifs de guipure cendre.
Uu grand capuchon Louis XY y ajoute un cachet très
criginal.
Ce vêtement est contourné par on haut volant plissé
en mousseline de soie mauve qui rappelle rempiècement
tout ruche, et le dedans froufrouté du col.
Quant à la robe de bal (n" 4), elle est entièrement en
guipure d'Irlande sur transparent de soie crème. De
forme princesse, elle est longue et sans aucun ornement
que des bretelles en velours miroir orange. La draperie
qui contourne le décolleté et forme manches courtes.
toilettes aussi pratiques qu'élégantes; mais jamais
peut-être elle n'a trouvé de combinaisons plus sédui-
santes qu'aujourd'hui.
Ces robes se font soulevées, c'est-à-dire détachées du
tond de jupe en soie, et, suivant ,1e goût, noir ou de
couleur, c'est-à-dire formant transparent, sous de la
dentelle noire. On peut du reste, en pareil cas. avoir
deux robes de dessous, ce qui permet sans grands frais
de varier sa mise. Quand on met le dessous en couleur,
la ceinture et les garnitures doivent être assorties à
cette nuance. Ce que je dis du noir s'applique aussi au
blanc, naturellement.
Charmantes pour dîners et petites soirées, ces robes
feront fureur cet été aux eaux et à la mer.
I. \ MuIpK kl MiiIS
NOS PATRONS
Cache-corul. — Ce modèle, très Doaveau, permet, pour
une robe de bal, de remplacer les bretelles par un
simple ruban.
Les bretelles arrondie.^ et rapport«ies tont agrémentées
d'entre-deux de dentelle ; l'imitation de valenciennes,
quand on veut peu dépenser, fait très bien ; mais la vraie
valenciennes ou le point de Paris sont à la fois solides
et plus élégants. Une dentelle assortie et légèrement
badinte, borde le dessus du corset, en bas, et encadre
les bretelles, qu'un nœud de ruban serre sur l'épaule et
ferme au creux de la poitrine.
Le devant se taille droit fil au bord, mais très en
biais sous le bras, pour mieux pincer la taille. Le dos,
.l..T>t n"n< n^ donnons que la moitié, p*»nî ^i- fairp d'une
OUVRAGES DE DAMES
\oureaux moJilej) Je liissa. — Le pinceau occupe
aujourd'hui une large place dans les art.s ou travaux
féminins. Les dessins n<» 1 et 1 bit ci-dessous représentent
. denx 'asse,', charmantes et très nouvelles tontes deux.
La décoration bleu Sèvres foncé, mélangé d'or, donne,
dans ce cas, des résultats tout à fait satisfaisants.
Tout ce qui est noir m.at sur le dessin, doit être bleu
Sèvres uni ; quant aux fleurs, c'est au peintre de mé-
lanirer avec goût l'or au bleu.
X** 2. Ilci/m de piano, île chemince, on tapis Je table,
— Ce modèle peut se faire sur fond de velours ras bleu
foncé, brodé de fleurettes d'argent et de branchages
Sienne de deu.\ tons. La bordure alors sera vieux bleu
!>àle brodé de noir serti d'or fané. Sur fond brique avec
bordure vieux rose, et rinceaux vieil or, ce tapis est
tncorc délicieux.
N** 3. Coin Je nappe à tht- ou de cougsin. — Cette
nappe se fait en toile bise, brodée de soie lavable en
teintes plates, les fleurs d'un bleu rosé hortensia, de
lieux tous ; les feuillages verts, également de deux tons.
Les nervures des feuilles se font en point lancé; les
ombres des fleurs avec de petits picots. La uappe doit
être entourée par un large ourlet & jour encadré lui-
même de dentelle genre guipure. Ce même dessin, sur
fond de velours, de peluche, ou de soie, de teintes nn
peu effacées, serait charmant comme coussin ; on pourrait
/ alors ajouter un chiffre ou un motif dans le milieu. *
' / A \
/ ' • \
1 \
■'Oulc pièce. Si un tient i'i un dessus de corset trl;^ ajiisit,
1,'iire la pince très creuse.
Comme tis.'us & employer : batiste de fil ou de coton ;
nanfonk, fine percale; toile de soie ou surah.
Suivant : l^iSO ou '!'",50.
Nota. — Les coutures anglaises sont, en ce ca», pré-
férables aux coutures rabattue".
I.A MODE 1>1' Mois
UN PEU DE TOUT
Tout le monde connaît la lourde couronne de ruban
terminée par des pans invraisemblables qui ornent la
coiffure ordinaire des nounous; eh bien, la mode tend
& modifier cette encombrante coiffure. La demiCre nou-
l.e p'iyte-hagutsesi un
bibelot précieux, en
voyage particulière-
ment, où il est prudent
de ne rien laisser traî-
ner ni sur sa cheminée,
ni sur sa table de nuit.
C'est une sorte de
bourse de dimensions
lilliputiennes dont le
fermoir est très solide.
En résumé, cela res-
semble beaucoup à un
porte-or dans lequel, le
soir, on enferme les bagues précieuses, et le jour la
houppette à poudre de riz. J'en m vu en peau blanche,
enrichis de pierreries et de chiffres en or. Cela consti-
tuait un très gracieux souvenir à offrir (n" 3).
La peau blanche se nettoie en la frottant avec une
pean de daim très propre et un peu de farine.
veauté consiste en une coquette et légère couronne de
rubans comètes destinée à entourer le bonnet des
uourrices (u" 1).
Cette couronne peut se faire d'une seule nuance ou
lie plusieurs mélangées avec art pour simuler un ruban
écossais ou un ruban ombré.
On emploie aussi quelquefois un large ruban froncé
et uni, au milieu duquel on place la couronne en ruban
comète. Dans ce cas le ruban se termine par des
pans qui ne descendent pas plus bas que la taille (n» î).
Les grands abal-juni Empire blancs, et peints à l'aqua-
relle de fleurs ou de paysages sont fort à la mode. On
en fait aussi avec incrustations de vieilles estampes et
ornés de paillettes. D'autres
sont en mousseline de soie
de nuance claire, froncée
et terminée eu haut et en
bas par une ruche de soie
de couleur tranchante. Le
vert est très apprécié
comme garniture, en pareil
c.is, quand l'abat-jour est
blanc, crème, ivoire ou
fond blanc, à fleurs de
couleur (n" 4).
Pour les hommes, parles
jours froids, les gilets en
peau de daim gris ou de
nuance fauve sont admis,
même avec la redingote.
Cette mode nous vient, bien
entendu, d'outre-Manche,
où, il faut bien en con-
venir, on a vraiment le
sens du confortable (n" 5).
Berthe de PKÉ3ILI.r.
PETIT HOTEL A PAIUS
Ce petit h'">lcl, (ICïtinè a llialntaiion «l'un ii-lilutairc. maU
■ iue SI (li^tributioii pourrait, ni-aDDi»in>, [lermcttre il'titilUer
pour une famtlle, a été troitr «lans le style de lu fiji du
w sit'cle, et tris soigne- iiiou^ le rapport des maU-ri.iux et «le
Il décoration.
Au sou8-S4)l se trouvent : la cuisine, cave, dt-lt^rra» divers,
■ ilorifcrc, water-closets d6 domestiques. — Au rez-de-chaussée :
\ (^-stilmlc, saliin, salle à miinger avec ofTlrc muni d'uo inonte-
plat-;. — Au premier étage : jrrandi- chambre a coucher aTec
toilette et sillc de biin. Cabinet, bibliotlà-que et water-closet-*.
' Au deuxième étage : «leax chambre» d'amis arec toilettas,
lingerie et water-closets, — Au truisiéme étage : atelier de
pliotoj.'raphic, deux chambres de domestiquei^ et u-ater-closet<t.
Au rczHle-cliaussée se trouve une petite cour de serviee sur
1.1 face postérieure.
hi dépense assez élevée, vu la surface restreinte de con-
iruction (10'" X 1^'"). ressort u environ 920 francs le mètre
superficiel (dans des conditions de bonne construction mnyenno,
i'ilc aurait pu se maintenir entre 700 et 750 franco).
Bile s'est ainsi répartie, ea chiffres ron<ls :
Fouilles îtMM»
Canalisations I G'»0
Maçonnerie 3fi 000
(irandc serrarerie et serrurerie d'art 15 7'N>
Menuiserie, parquets et escalier 21 OiM>
Charpente 4 200
Couverture, plomberie, - »> 7uy
Peinture, vitrerie, miroiterie t» 9(H)
Fumisterie, calorifère 4 5i)0
Sculptnre SS'iO
Décorations diverses^ i>eiuture, vitraux, céra-
mique, mosaïques 7 000
111400
II. D.. .irehîtccte.
TABLEAUX DE STATISTIQUE
MONNAIES DIVISIONNAIRES
les nouvelles monnaies divisii
lies frappes aux anciens types, qui sont :
'1 francs.
1 frai
eut.
"î!y cent.
20 cent.
Bouaoartc ot Napoléon I". .. . 2J.J54,l.'il 31.362.123 13.(13.364 .'.O 2-17.731 » »
Louis XVIII 7.371. 7(il 1.393.212 1.852.461 » 101.589 75 »
Charles X 8. 089. 601 5.282..S9I) 2.073.468 50 590.683 » «
Louis Philippe 24.901.472 19. .-,33. 706 13.035. S65 51) 6.665.094 htt «
IWpublique 1849 tDéesscJ I.23li.9iil :l.21!i.7|il 1.544.474 » » 1.972.813 60
L.-N. Bonaparte. — Napoléon 111. .5.-1 .631 SSll 109.517.138 .■i2. 984. 407 » 0 6.279.887 »
llépuhliqno 1S70 (Déessel .... 36 0.8(1.966 33,55.1.162 17.t3.G24 » » 20 1.
Totaux 160.663,584 2il6,894.u(il 102.;.S7.527 50 7,071.101 26 8.252.720 60
A rleduire, pièces démonétisées . 72.972.112 90.572.350 4.'..202.J39 » 7.671.10125 5.747.972 ■)
Monnaies ayant cours 87.891,092 116.321.0.51 57,180.088.50 » 2.504.748 60
Tout en tenant compte des pièces qui, malgré leur démonétisation, n'ont pas été retirées, les montants en circulation sont
infrrieurs aux chiffres ci-dessus; on ne saurait évaluer la totalité des monnaies divisionnaires à plus de 240 millions Je francs.
PROGRESSION DES DEPENSES PUBLIQUES
3.086
3,099
3.184
3.288
3 . 343
3.311
3.388
3.362
3.404
3,385
si lies dé
019
433
372
756
343
434
061
813
811
440
77"'
(1
1 Les
autre
s États
allemands
ont au
s qi
2.207.443.000
2.214.009,000
2.173.597.000
2.218.247.000
2. 270. 669. 000
2. 281. 903. 000
2.305.390,000
2,371,429,000
2.40S..Ï41 OUII
2.602.279,000
jNE
1.096.167.000
1,276.276,000
1.388 342.000
1 . 574 . 896 . 000
1,657,141 000
1 6.05.289,000
1 587.440.000
1 671 175.0110
1 033 975 000
1 583 781.000
IR. .-.-K 1,1;
1.646.897.000
1,763,411.000
1,892.309.000
1.906. 367. 000
2. 151. 043. 000
2.313.896.000
2.306.643.000
2.419.948.0CO
2.374.342.000
2.424.073.000
•elles indiqué
LA VITESSE DES GRANDS NAVIRES
Vitesse moyenne eu nœuds (1 nœud équivaut à 1,852 mètres).
/.uainiii (Cunard Line'l 20,88
i'aniixr.nia — 20,77
Etrnria — 18,88
Umln-M — 18,43
S<iiHt'l''iiil (-■Vmerican Line) 19,28
&iii,t-Loiii< — 19,19
.V.ir-lori _ 18,83
f'iris — 18,05
Tenicic iWhite Starl 19,02
.l/„„,rf,c _ 18,96
(;, rm.iiik — 16,04
llnliuiic — 16,20
Aifiju-^t~Victoi î'i ( Hambourgeoise américaine) 18.24
ColiimM.i — 18,74
f:ns>-Rismun-k — 19[l0
T^uniiiu: (Compagnie transatlantique) 17.74
ISr.tu.w. — 17,08
i/i<nnj^otftit — 16,27
LES ÉTRANGERS AU JAPON
]irofession?.
Anglais
Russes
Hollauilais
Français
Portugais
Aliemainîs
Suisses
Belges
Cbinoi?
Antros natioualitê*-.
VEUOCIPE DES
D'après les relevés de l'administration, il y a en France,
chiflEres ronds, 40it.(tuu vélocipèdes. Les départements oi
nombre est le plus gi'and sont les suivants :
Seine. 79.389 Seine-et-Marne. ... II.
Seine-et-Oise 18.074 Seine-Inférieure.. . . Kl.
Nord 14.5(i7 Gironde 9.
Ceux au contraire où ce nombre est minimum sont :
Haute-Loire 544 Haut es -Alpes
Basses-Alpes 5^2 Lozère
Cantal 413 Corse
PRODUCTION DES PRINCIPAUX PAYS
Chiffres établis par le département du travail à AVashington.
d'après les rapports des consuls américaiirs. — Evaluation
pour 1S90 en millions de francs.
Grande-Bretagne . . . 20.500 Itidic .^.025
Allemagne 14.57r> Belgique 2.250
France 11.22;^ Espagne 2.125
Kussie 9.075 Suisse,^ SOO
Autriche-Hongrie. . . 6.125
MARINES DE GUERRE
Angleterre
France. . ,
Allemagne
États-UuK
Italie. . . .
Autriche. ,
Japon. . .
Espagne .
3.019
2.329
1.542
QUESTIONS FINANCIKHKS
Une cliosc licuicuse vicnl de se produire. I, em-
prunt de l'Indo-Cliinc a été souscril avec cmprcs-
senienl cl couvert plusicui's fois.
{Ju'on ne se méprenne pas sur lu nature de la
satisfaction que nous venons d'exprimer. ( Minime
placement, nous sommes bien éloij,'ncs de pro-
iesser un firand enthousiasme pour les obligations
de rindo-C.liine : il y a mieux, soyez-en bien con-
vaincus; mais tout de mcnic il faut s'applaudii' du
résultat obtenu. On nous n tant et si souvent ré-
pété que le public n'avait plus goût aux afl'aires.
que nous devons nous montrer satisfaits d'un
aussi formel démenti donné i des assertions par
trop pessimistes. La vérité est que le public ne
demande qu'à travailler, pourvu qu'on lui en four-
nisse l'occasion. Celle-ci, à vrai dire, nous parait
médiocre : telle qu'elle est, pourtant» elle vaut
cent fois mieux que toutes celles qu'imc foule de
gens plus ou moins véreux ont présentées au public
depuis quelque temps, en décorant leurs produits
d'étiquettes plus ou moins industrielles et plus ou
moins russes.
A ce point de vue, le début de ISO'J vaut mieux
que la lin, et même que tout l'ensemble de la
fiiclicusc année IsiiS.
Cependant, nous devons constater qu'il se dégage
de cette année Isiis un fait à retenir ; c'est que le
public de l'épargne commence à se désalTectionner
des valeurs dites classiques, et dont le rendement
devient par trop peu rémunérateur, pour s'attacher
de préférence aux valeurs donnant un rendement
meilleur. Nous ne saurions, certes, l'en blâmer. Il y a.
sur la cote, une foule de valeurs en pleine posses-
sion de la faveur du public, et qui ne doivent la
conservation des cours élevés auxquels elles s'in-
scrivent qu'à la vitesse acquise, si l'on peut s'ex-
primer ainsi. Le Suez, par exemple, est dans ce
cas. Il est aux environs de .(500 francs, ce qui,
pour un rendement net de 'M francs à peu près,
représente un taux de capitalisation de 2.57 %. On
avouera que c'est peu, surtout si l'on considère
que la Rente française donne plus de 2.r'0 %. Nous
sa\ons bien que le Suez est une valeur industrielle
de premier ordre : elle n'en est pas moins soumise
à des aléas redoutables, et il sullira de se rendre
compte de la situation politique internationale
]>our comprendre à quels aléas nous faisons allu-
sion. Il est infiniment probable, on doit du moins
l'espérer, que ces éventualités ne se réaliseront
pas ; mais on conviendra cpien tout état de cause
il esl stupéliant de voir une valeur industrielle,
(pioli|ue bonne qu'on la suppose, se capitaliser à
iMi taux sensiblement inférieur à celui de la Itente
française elle-même.
t'ne partie de ces observations s'applique aussi
à lu lîanque de France, dont les cours ont été for-
tement poussés, depuis quelques mois, dans l'espé-
rance que les bénéfices se ressentiraient de l'état
de choses établi par le renouvellement du privi-
lège. Il est vrai que les bénéfices ont grossi. Seu-
lement, les acheteurs ne tenaient pas compte de
cette circonstance que le renouvellement du privi-
lège implitpinit une espèce de partage des bénéfices
ii\ec l'Ltal. si bien qu'on a réparti, cette année, un
di\iilcnde de Mi francs bruts, ou 110 francs nets,
supérieur d'un franc A peine i\ celui de l'an dernier.
L'n revenu de 110 francs poui' un capital de .') 8oo fr.,
c'est du 2.87 '/, : c'est encore un taux inférieur à
relui de la rente; et nous n'avons pas besoin de
répéter que cela esl inadmissible.
(>tlc ipicstion de l'augmenlnti^n éventuelle des
bénéfices, et par conséquent des dividendes, a égale-
ment joué un grand vMe dans la hausse des actions
des chemins de fer, hausse qui a pris des allures
un peu préei])itées quand on a pu constater que
!,•« rercltes suivaient régnlièiruu'nt une marche
ascendante. On n'a pas rélléehi que cela ne sulli-
sait point pour que les dividendes fussent grossis
par répercussion. D'ici à ce que ce grossissement
s'opère, il s'écoulera d'assez longues années, attendu
qu'il faudra avant tout rembourser les avances de
l'Etat, qui se chilTreot par centaines de millions;
puis faire d'énormes dépenses de matériel : puis
enfin partager avec le Trésor, dans des proportions
définies par les conventions, les bénéfices à partir
I d'un certain cliilTre. Le publie, qui n'a pas voulu
1 considérer tout cela, éprouve un certain désappoin-
tement en Voyant que les dividendes restent sla-
tionnaircs: et. dans ces derniers temps, il a elTecluc
des ventes assez suivies.
Nous sommes obligé de nous en tenir A ces
quelques généralités; mais si le lecteur veut bien
prendre la peine de nous écrire, nous nous ferons
un devoir de lui donner notre avis motivé sur telle
ou telle valeur qu'il n»ius désignera.
Il nous semble que cela a son intérêt ; cl lo<
personnes qui, en outre, nous feront l'honneur de
nous consulter par lettre sur leurs remplois de
fonds, nous trouveront toujours disposés à les aider,
et surtout, révérence parler, à les empêcher de faire
des sottises. Car le public n'est que trop enclin
à passer d'une extrémité A l'autre, et. le jour où
une valeur lui apparaît comme étant d'un rapport
médiocre, il s'élance à la recherche de revenus
plus élevés ; et cela sans apporter à cette recherché
le discernement qu'il y faudrait. On en profite pour
lui passer toutes sortes de fonds étrangers plus que
douteux et aussi pour lui recommander les actions
d'une foule de sociétés nouveau-nées.
C'est surtout contre ce genre de papier que nous
voudrions prémunir le public. Une valeur, et sur-
tout une valeur industrielle, n'est bonne à mettre
en portefeuille qu'autant qu'elle a fuit ses preuves.
Nous en avons recommandé naguère qui avaient
pour elles des résultats formellement acquis, et
dont la hausse est loin d'avoir dit son dernier mot,
puisque, aux cours actuels, ces valeurs se capitali-
sent encore entre G et 7 % , voire davantage. Nous
citerons les (Chaussures /'/nrroi/ab/e. les Chaussures
françaises. \e» Tavernes l'nussel et Hni/ates réunies.
la Société des Etablissements SihroJer et Cnnslans.
et d'autres encore qui ont obtenu une réussite écla-
tante. Nous citerons aussi les actions du .Vourejiii-
Cirquc. qui valent environ .'iSO francs, et qui, depuis
douze ans. ont donné une moyenne annuelle de
.10 francs, soit près de s o/,. et il nous parait puéril
d'insister sur la prospérité de celte Société, qui est
au capital de deux millions seulement en ■ 000 ac-
tions , et dont la prospérité, qui grandit chaque jour,
se dé\"eloppc au fur et A mesure qu'apprt»cne cette
année de l'Kxposition, dont les résultats seniblenl
devoir être merveilleux. Dans un autre ordre
d'idées, nous citerons également les nlilifialions
5 % du Mnmle Moderne et les actions des Tram-
ways des Deux-Sèvres, qui jouissent d'une garantie
de l 12 9^, fournie concurremment par IKtal et le
département. Telles sont les valeurs industrielles
que nous voudrions voir entrer dans les porte-
feuilles de nos lecteurs, et au sujet desquelles nous
fournirons, sur demande, les rcnseigiuMiunls les
plus circonstanciés. Mais il nous sufitra <le dire ici
qu'elles émanent de Sociétés exploilaul des indus-
tries d'intérêt et de '■ consommation ■ généraux ;
cl comme celte exploitaliim ne date pas d'hier,
qu'elle donne, au contraire, et depuis de longues
années, des résultats satisfaisants, nous les signa-
lons sans restriction, étant d'avis que, en fait de
placements, le passé et le présent sont de bonnes
cautions pour l'avenir.
E. Uknoist,
Directeur du ifimtti-ur Aronemf^/u^ ftttnnndrr^
17. rue ilu Pont-Neuf.
BOURSE DE PARIS (Comptant). Cours extrêmes de Décembre 1898.
FONDS D'ÉTAT ET DE VILLES
3 ^ français perpétuel
3 ^ d° amortissable
Sl/Î^rd"
Obligations tunisiennes 3 % 1892. . . .
Emprunt Annam et Tonkin 2 1/2 %. 2 50
Emprunt de Madagascar 2 1/2 ,?' 12 60
Angleterre, eonsoli.lés 2 3/4;^... •
République argentine 6 % 1886....
Autriche 4 % 1876, or
Belge 3 % 1873 conT. (2'- série). . .
Brésilien 4 % 1889
Chine 4^ 1895, or
État indép' du Congo, lots 1888. . .
Egypte 7 %, dette uuiflée nouvelle . . 20 08
— 3 1/2 %, dette privil., conv.. 17 67
Espagne extérieure 4 ^ 1882, perpét
Hongrois 4 j^ 1881, or
Italien i % j4
Portugais 1853 3 %
Roumain 4 % 1890
Russe 4 % 1880 (.6« émission)
— 4^1889, or
— 4 ^ cousol. (1" et 3' séries).
— i ^ 1890 t2« et 3" séries)
— 3 .r 1891, or
— 4^ 1893, or
— 3 1/2 X 1894, Ubéré
— 3 % 1896
Serbie i% 1895
Suisse (chemins de fer) 3 %
Turquie, dette convertie (Dt 4 ,^ . . . .
— oblig. consolidé 1890, i %
— — ottom. priorité 1890, 4 %
— — privil. douanes 5 %
— — ottom. 1894, 4 ;Jf
6, 5
Ville de Paris 1865, 4 % .
|26
18 08
10 66
10 68
18 06
18 06
10 68
- 1871,3^....
- 1875, 4 ^
- 1876, i%
— 1886, Z %
— 1892, 2 l/2^toutpnyé,
— 1894-96,2 1/2^ d»
Ville de Marseille 1877, 3 % !0 70
— d'Amiens 1S71. i %
— de Bordeaui 1863, 3 % ..
de Lille 1860, 3 % ' 2 64
— — 1893, 3 1/2 jr ] 3 16
— de Lyon 1880, 3 % 2
ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT |
Banque de France (Actions) , 1 1
Banque Paris et Pays-His. d*» [36
Banque Transatlantique . . d^
Compagnie Algérienne ... d^
Comptoir d'Kscompte d"
Crédit Foncier de France. . d''
Foncières 1879, 3 % ... (Obligations)
— 1883, 3 i^ d»
— 1885, 3 X d»
— 1896,2,80^116. d»
Communales 1879, 2,60 % . d°
— 1880, 3% ... d"
— 1891, 3% ... d»
Crédit Industriel (Actions)
Crédit Lyonnais d°
Société Générale d»
Banque Ottomane d»
25 »
24 96
13 40
13 48
13 40
12 46
11 50
13 40
10 72
14 36
12
32 05
102 90
101 60
104 65
108 2;
104 2i
46 85
103 90
95 50
24 50
95
101 70
103
103 60
102 90
96 8
104 4
101 50
96 8
63 ;
102 :<o
403 »
400 60
411 50
498
„
lli'.i
60
401
»
502
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612
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86S
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648
s
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101 70
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103 60
41 60
102 70
101 25
22 75
337 25
4T4 60
900 I
459 »
494 50
489 51'
CHEtWINS DE FER
Est 500 (r. tout payé (Actions)
P.-L.-M d» i'
Midi d» d»
Nord d» d»
Orléans d» d»
Ouest d» d»
Bône-Onelma. . d" d"
Est-Algérien... d» d»
Ouest-Algérien. d= •d^
Andalous d" d*
Autrichiens. ... d" d°
Sud-Autriche . . d*' d«
Kord-Espagne. . d" d°
Saragosse d'= d**
Est 3 ^nouveau (Oblig.)
P.-L.-M. 3 % nouveau d"
Midi 3 ^ nouveau d"
Nord-Est français 3 % d»
Orléans 1884 d«
Ouest 3 % nouveau d»
Bône-Guelma 3 ^ d"
Ist-AIgérien 3 .%' d"
Ouest-Algérien 3 Z d"
Médoo 3 % d»
Andalous 3 X est-imp d^
Autrichiens 3 % f* hypoth. d^
Nord-Espagne l''''hypothèque. â^
Saragosse d*
VALEURS DIVERSES
Docks et Entrep. de Marseille.( Actions)
Entrep.etMag.Gen.de Paris, d'
Qie Qie Transatlantique d'
C'^ française des Métaux .... d'
C'* générale des Tramways ... d'
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C'* du Gaz de Bordeaux d'
C" du Gaz général de Paris. d'
C" du Gaz de Marseille d'
Aciéries de France d'
Forges et Chantiers Méditer. d'
Bateaux Parisiens d'
C* franc, des Chargeurs réunis, d
C" des Lits militaires d'
Société de la Tour Eiffel d'
C'^ intern'* des Wagons-lits.. d'
Régie des tabacs ottomans . . d'
C" générale des Eaux 3 % .. (Oblig.)
- - 5^.. d»
C"^ Parisienne du Gaz i % . . d*
Gaz central 500 fr. 4 ^ d"
C'' du gaz p. France et Et. 4 .1'. d°
C'"de3Me5sag.Marit.31/2^. d»
Ci^G'' Omnibus de Paris4^. d»
Ole (jie Voitures à Paris4^. d»
C" G'' Voitures Urbaine S% . d°
C'<^ des Lits militaires i % .. i"
Canal de Panama, lots, t. p . . d"
— — 210 p d»
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C"> du Canal de Suez 6 ^ . . . d»
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1445 s
66 90
213.5 »
62 99
1830 1
34 75
1185 »
26 97
789 50
26 10
730 J
4 25
13 44
13 44
13 44
13 44
13 44
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18 16
18 16
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820
22 63
810
65 04
1230
44 79
1675
LKS TIMI511KS-P0ST1-: DU MOIS
Noire |>rei)iici<" causerie sur les tiiiibres-pusle
(|iii pariiissenl cliuque mois sera en i|uelc|iie sorle
léiriispeclive; nous passerons, en elTel. rapide-
inenl en revue de fin d'année les linibres plus
parliiulièremenl spéciaux A 1S9S, c'est-à-dire ceux
i|iii onl él<5 émis soit en commémoration d'un évc-
iiemenl. soit à raison d'un anniversaire.
Tout d'abord les Elat^-l'nis, qui ont publié une
série anal.>j;ue à celle de Christ oplie Colomb: cette
l'ois le prétexte est l'exposition trans-niississipiennc
ilOinalia. I-a série se compose <le il tindjres.
I.e 1 cent. vert. .l/ar</iie(/e sue le Mis.ii.isipi : —
2 cents. rou(;e-carn)in. I.abnuraije dans l'Oucsl : —
•1 cents, oruntre. Indien rbassant le hu/falo : —
•:> cents, bleu, t'rémnnl sur les M/tnlaynes Uocheuses:
— s cents, brun.
Troupes gardant un
eonvni: — 10 cents,
violet: reproduction
d un tableau de M.
lléaton : nous en
donnons la gravure:
on remarquera timte
la poésie de celte
(lolite scène.
Le 50 cents, vert.
liecherche de mines
i/.in.v riluest: — 1 dollar, noir, serait l'ail d'apri's
un lahlcau remar(|uable de M. Mac Whirtcr et inli-
lolé : Urslian.r dans la tempile : — 1 dollars, brun-
I..11KC. l'uni de la rivière Mississipi.
Les Pays-Has nous ont envoyé un souvenir
i-l)ni'ni:in(r
iialile du couninnenienl dv
Williilniine. Ce n'est pas à
|.iopii-nient parler im timbre
connnémoratif. car il sérail
seulement le premier d'une
série piochaine. mais il a élé
émis seul et le jour uni<|ue
du couronnement: de plus,
couune poiu' être reine on
n'en est pas moins femme, la
,j.„M,Ma,|r.|énapas.dil-on.
élé -ali-laik- dr son pr.ililel
jiartu uliéremeiil de la coif-
l'nic. ce i|ui donnera pridia-
lilement lieu à moililicalion
ilu premier type: ce lindire
est verl fonce sur blanc.
Puis nous voyons l'île de
ipialriéuu' ccnlenaire de sa
|:rand tiudirc bleu cimtenant.
central, le navire Disrtiverer.
La Trinilé a suivi immédialr
même prétexte, a lancé \m timbre de 2 pence vio-
li-t. dont le milieu, imprimé en brun roM(;e, repré-
sente le légendaire et inévitable débartpiement
de Colond).
Nous avons (.-artlé pour la lin le pays rêvé,
(iraïul maître du |;cnrc. qui a élevé les éniissi<ins
jubilaires el autres de ses timbres à la hauteur d'un
principe, le I'orlu).'al.
Kn elTi'l. les lindu'cs- poste sont \m appoiid
réel nullement néKliKeable ilans le budget de ce
pay». Celle année, les fêles célébrées il l.isbonn.',
ilu '.'0 au 21 mai, en l'honneur du qualricme cenli'-
naire de \'as.o de Cama. ont '•er> i île prétexte.
<lan<
La série est moins nombreuse cl plus variée,
chaipie valeur offrant, en ellel, un lype différent ;
la gravure en est bonne el est due à la maison
AValcrlow. de Ltmdres.
Le premier timbre, 2 1/2 reis, verl, représente la
flotte de \'asco partant à la découverte: au premier
plan, son vaisseau, le Saint-llaphaël, sur In (grande
voile duquel se remarque la croix de l'oi-dre du
Christ : le ."i reis. rouge, montre l'arrivée des vais-
seau.x à Calicul : sui'le 10 i-eis, \iolel, nous voyons
retracée une seine inspirée par les l.usiailes. de
Camoëns. Vasco, dans une barque, auprès du ri\ a|;e,
duquel un vieillard lui parle; ces li'ois timbres »onl
oblon{;s, les trois suivants sont au contraire en hau-
teur: c'est le 2."! reis. vert : au loin, sur la mer. dans
un rayonnement, on voit les navires revenir vers
leur pays: et. sur le rivai^e. la muse de l'histoire les
attend, son livre ouvert, pour y inscrire leurs
découvertes: — le ;")0 reis, bleu, représente les
portraits de \'asco et <le Camoëns.
Le "iS reis, brun, est encore une alléfroric : un
ange, à l'avant d'un navire, tient une lance sur-
montée d'une croix et une épée ; la partie gravée
(lu fond de ce timbre est découpée en forme <le
croix du (Christ. Kn-
lln. le 100 et le l.'m
reis sont d'une teinli'
brime pour le pre-
mier el brun-jaune
pour le second: l'un
est divisé en trois,
comme une sorte de
triptyque : au mi-
lieu, le Saint -Ita-
phael. voi-'oant à
pleines voiles: l'au-
Ire, plus compliqué,
représente X'asco. dans
Christ an centre : noi
leurs.
Les mêmes séries existent pour chaque groupc
colonial portugais. Adores, Afrique. Inde. Macat'
Madère et Timor, avcccetl.
seule dilTéience du nom ilc
la colonie substitué à celui
du l'urlugal el de la monnaie
i|ui renqjlace les reis: la r. ■
production du ;iO i-eis qui
nous donnons est de Madêr.v
.\joidons une série <ii
limbres-taxc de grande ili-
fiicnsion el oblongs repiv-
l'ulant Vasco de liama rei.'U
Il audience par Samoriui.
l.a morale A lirer <le ces
.Mussions de limbrcs, c'esl
que quand un gouvernemeni
.1 bcsom de la forlc sonmie
de quehpics l'cnlaines île mille francs pouu payer
les frais d'une fêle ou daulre chose, il n'a qu .'i
exhumer un grand hounne plus ou moins de son
pays, on en trouve toujours, cl i\ célébrer son cen-
tenaire par ime émission jubilaire : les collcclion-
ncurs soni toujours là, comme les MonlagnniiU île
la ha me htamlie.
un jardin, la cr
- le reproduisons
.l'ail-
LA CUISINE DU MOIS
LA VIE PRATIQUE
Tapioca au lait d'amandes — Formule. — 250 gr.
d'amundes doucos. ! litre el demi d'eau filtrée. 5 grammes
de ^ucre. 10 grammes de sel. HJO grammes de tapioca,
deux cuillers a bouche de crème douce.
OpKftATiON. — Faire bouillir un Mire d'eau, y plonger
les amandes; le bouillon repris, retirer la casserole du
feu, verser les amandes dans une passoire et couvrird'un
linçre 5 minutes. Les presser une par une entre le pouce
el l'index el la peau s'enlève. Les laver et les égouller.
les piler dans un mortier en marbre avec un pilon en
bois ou porcelaine, ajouter peu à peu un peu de l'eau me-
surée, faire une pâte très fine et liquide, la relever dans
un torchon neuf étendu sur un plat ovale, tordre le
torchon dans les deux sens pour iaire couler le lait;
remettre les amandes dans le mortier et piler à nouveau,
presser et replier pour e.xtraire tout le lait, condimenler
et faire bouillir, jeter le tapioca en pluie et tourner avec
un petit fouet ou une cuiller de bois, retirer la casse-
role à c6lé du feu, couvrir et laisser infuser 20 minutes
sans bouillir. Verser la crème dans la soupière el le
t.ipinca dessus en tournant au moment de servir.
Brochet, sauce aux câpres. — Videz et écaillez un
brocliet; faites-le ègoutter pendu par la queue. Sous la
grille d'une poissonnière ovale faites un lit asec deux
oignons, deux carottes taillées très mince, du persil, une
gousse d'ail, du poivre en grains concassé, thym cl lau-
rier, assez de gros sel, un décilitre de vinaigre. Faites
bouillir 10 minutes et laissez refroidir complètement.
Mettez le brochet sur la grille, couvrez-le d'un linge, que
la cuisson recouvre le tout d'un doigt au moins, faites
bouillir et relirez à côté du feu où il doit pocher sans
bouillir un quart d'heure par kilogramme.
La SAfcE. — 80 grammes de beurre, 20 grammes de
farine. 60 grammes de câpres. I quart de litre de cuisson
du brochet, 2 jaunes dœuf frais, une cuiller à café de
jus de citron.
Opération. — Fondre 30 grammes de beurre, y mé-
langer la farine, mouiller avec le liquide et donner un
coup de fouet: mélanger les deux jaunes a\ec le beurre
qui reste et le jus de citron, y verser un peu de sauce et
verser la liaison dans la sauce. Faire bouillir sur un feu
iloux en remuant ainsi qu'une crème, ajouter les câpres
égoullees. verset' dans une saucière.
Baron d'agneau aux crosnes. — Le baron d agneau
se compose des deux gigots non séparés. Celte pièce,
d'un effet décoratif superbe, se cuit à la broche acvant
un feu clair et soutenu. Il ne faut ni l'arroser ni la saler;
on recouvre seulement l'extérieur des gigots d'un peu de
toilette de l'agneau. Un quart d'heure par livre de viande
suffit. Saler en sortant de la broche. Egoutter la graisse
de la léchefritle. y passer un tpiart de litre de vin blanc
sec, du Graves de prélérence, arroser le baron sur le
plat et envoyer à table découpé et remis en place.
Les crosnks. — Choisir ues crosnes bien blancs,
signe qu'ils sont frais, les brosser el enlever la pointe où
ils sont attachés à la plante mère. Les bien sécher entre
deux linges. Faire blondir à la noisette 60 grammes de
beurre pour 500 grammes de crosnes, que la ca.sserole
soit large et basse, y jeter les crosnes, les laisser deux
minutes sur un feu vif. les sauter, couvrir et mettre au
four ch;uid dix minutes, saler et persiller en sortant du
tour, envoyer en légumier bien chaud.
Râble de lièvre, sauce moscovite — Le ràble
s'entend de la première côte a la naissance des cuisses.
Enlever les deux peaux qui recouvrent les (ilets, les
piquer en travers sur deux rangs chacun avec des lar-
dons de 3 centimètres de long sur 3 millimètres de côté.
Faire cuire à la broche à feu vif quinze minutes seule-
ment. A la dernière minute, prendre un morceau de lard
gras â la pointe d'une pique en bois ou fer. l'allumer au
feu, des qu'il tombe eu gouttes enflammées, les faire
tomber sur le râble pendant qu'il tourne. Cela l'attendrit
et |p parfume. Ne mariner le râble c]u'avec du cognac.
de l'huile, un peu de sauge et de thym pulvérises.
La s\i(.K. ^ yiO grammes de parures du lièvre, I litre
d'eau. 1/2 litre de vin blanc ou rouge, une carotte et un
oignon moyens, »io grammes de lai-d, 3ti grammes de
farine. lOu grammes de pignons, ! décilitre de vinaigre,
I décilitre de gelée de groseille, un peu de cayenne.
Opération. — Couper les carottes, l'oignon et le lièvre
un peu gros, faire roussir le tout lentement avec le
laril. saupoudrer avec la farine, mouiller et assaisonner,
laisser cuire doucement 2 heures. Passer au tamis fin,
mélanger la groseille et faire bouillir en remuant à la
cuiller. Dorer les pignons au four, les verser dans la sauce
au moment de servir.
Timbale à la Du Barry. — Le bisciit. — . œufs,
110 grammes de sucre, 30 grammes amandes râpées,
8i> grammes de farine. 1 petit verre de rhum.
ÔpÉRiiTiON. — Travailler le sucre avec 3 jaunes, ajouter
un œuf entier et battre toujours, les amandes râpées et
travailler encore, mélanger le rhum et la farine; monter
les blancs bien fermes et les réunir à l'appareil. N'erser
dans un moule en fer-blanc carré de 0,12 à 0,14 de côté.
Cuire a four doux une heure. Laisser refroidir, creuser
le biscuit le plus possible. le remplir avec une crème
glacée ou une chantilly aux fruits.
A. Colombie,
Ciment pour les fentes de poêle. — Il est désagréable.
en hiver, lorsque les poêles se fendent, de voir sa chambre
envahie par la fumée. La terre de potier, dont on se sert
pour boucher les fissures et replâtrer les fourneaux, ne
résiste pas longtemps; elle commence bientôt à se fen-
diller el à tomber. Pour remédier à cet inconvénient, on
a imaginé un enduit, dont la Science pratique indique
comme suit la composition : on prend de la bonne cendre
de bois, on la tamise soigneusement avec un tamis fin.
On associe à cette cendre la même quantité d'argile fine-
ment pulvérisée ou tamisée, on ajoute un peu de sel à
ce mélange que Ton délaye dans autant d'eau qu'il faut
pour obtenir une pâte bien homogène, avec laquelle on
bouche les fissures du poêle. Cet enduit ne se fend pas
et résiste â la plus forte chaleur; il faut seulement avoir
soin de laisser bien refroidir le fourneau avant de l'appli-
quer. Les poêles neufs construits avec ce ciment sont, pour
ainsi dire, indestructibles.
Dégeler les conduites d'eau. — Pour dégeler les conduites
tt'eau en hiver, on enlève la neige ou la glace qui les
recouvre, on les enduit de chaux vive en poudre, sur
laquelle on verse un peu d'eau. Celle-ci n éteint » la
'haux qui. des lors, dégage de la chaleur, laquelle suffit
.1 dégeler la glace à l'intérieur du tuyau.
Bronzage du zinc. — On mélange bien intimement les
--Ld)5tances ci-dessous :
Sel ammoniac 30 grammes.
Oxalate de potasse 10 —
Vinaigre 1 litre.
Puis on applique à plusieurs reprises sur l'objet en zinc
jusqu'à ce que la teinte désirée soit obtenue, après quoi.
on rince à 1 eau et on laisse sécher.
IX. — •-'«».
Fixage du caoutchouc sur le métal. — Le caoutchouc
n'adhère qu'avec une extrême difficulté au bois ou au
métal. Les joints ne lardent pas à fuir. M existe cependant
un liquide qui n'a pas les mèmc^ inconvénients que les
fixatifs ordinairement usilép. On peut le fabriquer soi-
même en faisant dissoudre une partie de gomme laque
dans dix parties d'ammoniaque. Celle dissolution, d'abord
visqueuse, devient liquide au bout d'un mois et c'e«l alors
qu'on peut l'utiliser.
Nettoyage des tapisseries anciennes. — On commence
par brosser et battre le tapis avec soin, de manière â
enlever toute trace de poussière.
Puis on badigeonne l'envers de ce tapis avec du fiel de
bœuf, lequel pénètre dans le tissu et vient s'infiltrer
entre chaque poil. Au préalable, on a mélangé le fiel
naturel avec dix fois son volume d'eau pure.
.Vprès celle opération, les couleurs reprennent leur
aspect primitif.
Verre dépoli. — Pour dépolir une vilre, il suffit de la
badigeonner, en dedans, avec un vernis composé de
30 parties de sandaraque, 30 parties de mastic et 50f) par-
lies d'èlher.
Objets dorés. — Dans un vene d'eau, on veree une
vingtaine de gouttes d'alcali volatil (ammoniaque) et on y
plonge â plusieurs reprises l'objet doré que l'on veut
nettoyer. On le brosse doucement, puis on le passe à
l'eau pure, puis à l'alcool, et on essuie avec du linge fin.
Avec les dorures galvaniques, il faut frotter Ires dou-
cement pour ne pas écailler la couche d'or.
A défaut d'ammoniaque, on emploie une dissolution
bouillante d'alun dans l'eau.
Victor dr Ci, èves.
LA CARICATURE INTERNATIONALE
4 rm/r a Mai/ulraturt (d«prt> Ir Rire. P«ri»). — Allons, La CotoniMUim iinglo-Uallaine de VÉryUtrit (4'«prt« Fudiiaie, Turiji).
moi «nftnu. Uchci de tous entendre une fols ponr toiiK-s I L'ITALIK A L'ASO LKTtDBE : Toyc-i. rtier mg«.ni»nr non» «roni iWjà f>lt \f IT»-. U
Vous no TOTrt donc pwi que tous m'fmp^^bes d'aTaliCT ? In vftif ferrie 1
/ (I minnent <if r<tjltxitm (d'svr^ Pvcl, IÇi-w-Yorli). — L'OXOLB SAU, s |«r( ; \^m imnvn-s depviisent clBr\ niiUlsi^ i«r kii i««r Icup
lorrr cl de mer. Ksl-wi qui- je TnU An««l me mettre eeU« ^-norme meule sutour du cou? (On Ht sur les meules ; Arm^t fi marin
l,HiltiH - D^iiriiuA/ni'rne'.rlr.i
LA CAHICAÏUHK I NT EK N AT I U N A LK — JKL'X KT HhCUKATlONS
N« 263. ~ mmt
Jeux et Récréations,
par M. G. Heidin
Les bi
giient.
N" 265. — Métagramme.
(Triolets.^
On me voit sur ce beau navire
Glissant sur les flots argentés !
Avec art on sut me construire- :
Ou me voit sur ce beau navii-e
Qui vogue et jamais ne chavire
Et nous mène aui Ueus enchantés
On me voit sur ce beau navire
Glissant sur les flots argentés !
Avec mon deux, le capitaine
Lorgne l'océan tout entier
Xon loin du grand mât de misiiinf
Avec mon deux, le capitaine
Ayant sa vareuse de laine
Et l'air calme d'un vieux rentit-r :
Avec mon deux, le capitaine
Lorgne Tocéan tout entier !
N" 266. — Anagramme.
Premiei- est le prénom charuiiuit
Dont autrefois on baptisa ma belU-.
Je suis le plus heureux amant
L'irsqu'en son cœur l'amour que j'ai i
Trouve mon
N« 267.
IK
IN
seul monieni
Rébus graphique.
IN
IN
ill
IN
IRIN ININ IRIN ININ j IKIN i ININ
IN IR InIiN in mllIUN InJjN^IN in in IN IN IN IN IN
N-^ 268. — Amusette.
Le valet d'un dompteur d'animaux em-
mène avec lui im tigre, une chèvi-e i-t une
corbeille pleine de choux. Arrêté jjav une
rivière, il n'a à sa disposition pour la fran-
chir qu'un petit bateau très léger. Ce
frêle esquif ne peut, en eflfet, porter avec
le dompteur qu'un seul des deux animaux
ou la corbeille de choux. S'il laisse seule la
chèvre et le tigre, ce dernier dévorera la
chèvre ; d'autre part, s'il laisse ensemble la
chèvre et la corbeille de choux, ces derniers
seront mangés par la chèvre. Comment s'y
prendra-t-il pour débarquer le tout sur
l'antre rive sans aucun risque ?
N" 261. — Toge — Loge — Doge.
N*-' 262. — Sera donnée dans le pro
iuiin numéro.
Adresser les communications pour les jeux n M. (1. Bt'ti'iin,à Billancourt (^Seine), avec timbre pour réponse.
SOLUTIONS
N" 256. — 1. F 2 FD. 1. P 3 CR.
2. T 5 F R. échec 2. P pr. T.
3. P 3 R, 3. P joue.
4. P pr. P échec et mat.
i" 257 ~ -'' ^^ ILJ tii2 ^^ ^^
IS 3t; 2 22 45 34 34 43
1-J l^ — '. ^^ " fait dame et gagne.
3 21 1 12
N" 258. — Sera donnée dans le procli:uii
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HautevUle. H.-t.l riiiirvrt.
Hyeres. Grand hôtel de» Palmiers.
Larmor. — HÔU^l de Laraaor.
Laval. Hôtel de Parie.
Le Havre. — Hûtel fontiucnul.
Limoges. - Uôtvl de la Boole-d'Or.
Loches. — Cftfé du Commerce.
Lons-le -Saunier. — Hôtel de l'Europe.
Lorlent. ~ Grand hôtel de Breta^c.
Lyon. Grand h6t«l des Beaux-Art«.
— Grand hôtel du Glol)e.
(icand hôtel Ak l'CnlTcra.
Marseille. — Grand hôtel du Louvre et do
la Faix.
— Grand hôt*! de la Poste,
Mauriac. - Café CentraL
Menton. — Grand hôtel des nL-s-Britattnique^.
Mont Dore. — NouTel hôtel.
Montpellier. — Grand hôtel Bcnes,
Grand hôtel du Midi.
Morez-du-Jura. — Café Mor^v-icn.
Narbonne. ~ Café Continental.
Nevers. Hôtel do la Paix.
Nice. — Hôtel Grimaldi.
Nîmes. — Grand caf* Françai».
Nogent-Bur-Selne. — Café de Belleru*.
Oyonnax. — hùui Varin.
Pau. Hôul GawiioQ (A. Meillon).
Pérlgueux. — Hôtel de iTairer*.
Perpignan. — Graud Café de la Loge.
Plerrefonds. — Grand hôtel des Bainj^
Plombières. — Hôt*-! de la T<U-d'Or.
Poitiers. - Hôul de France.
Rennes. — Hôt..l de Breta«rae.
Hôt.-1 de Francr.
Rouen. - Hôfl Victoria.
Bra.'wenc Moderm-.
Salle B-de-Béam. — Hôtel du Fan et di
l'ÉUbliflsement.
SalnL-Etlennc. — • «f- ')<i Korei (ChoMoat.
- Caff de France.
St-Ge orges -en-Conzan. — Hdt«l Morat.
Salnt-Malo. — Hôt^l de France.
Satnt-Nazalre. — Hôt*'! de Breta^e.
Toulon. - Grand caf.' Continental.
Toulouse. — C»fi- d. - AiiJTK-ain».
— <af. Moncstié.
— Café de la Faix.
Tours. — Hôtel do Bordeaux.
— Hôtel du Croissant.
— Hôtel du Faisan.
Valenclennes. - Grand caf4 de la Faix.
Vichy. Koyal Hôt*!.
VltteL — Grand hôt«l Continental.
ALGÉRIE, TUNISIE
Bougie. - Café Uichelieu.
Tlemcen. - Cafc-fflacier Albaran.
Tunis. — Grand hôtel de Pari».
Alexandrie. - Grand liûltl Abhnt.
Grand hôtel Khédirial.
Amsterdam. - Hôtel dea Pay^-Bas.
Arosa. — Grand Hôtel.
Bâle. Hôtel Victoria.
Bologne. - Grand hôtcl Italia-Baslloni.
Bruges. - Grand h6tel du .^blon.
Budapest, — Gn\nd hôt<^^l UunfrariA.
Caire. - si,,.,.î,.-i,nV-. h,.t-i.
Carlsbad. - Hôt. I du Bourlter dOrmo«chei
Christiania. «■r.t>i Hôtel.
Constance. iny-l-Hutcl.
Dleklrch. — n/.t-.i d. « Antenue».
Dresde. - H-ki B-iirTut.
Feydey. - 'iri.mi ii..-,l.
HaUe. - H'.l'l 7.. >,..,it Hftmlmm.
Hanovre. - HoM iili<-mi«cher Hof.
Intorlaken — >■ l,'^. j/.. rii..(. - ii.'.t.i ^^|l
Jérusalem. - Hôtel Howard.
KharkOV. — Grand hôtel Pro«pei
Kiev. - Hôt'-I do France.
Liège. — Hôtol d'AnsrIeterre.
Hôtel Dounen,
Londres. — Charin^-Cross hôt>'l.
Lucerne. — Hôtel de l'Europe.
Hôtel du Klgi.
Monaco. — HôU'l Brirt >l.
Hôl*l Mont-frasque.
Moscou. -- Hôtel Continental (PliiUrh*»!
Namur. Hôtel de Hollande.
Naples. - Hôt-l (..niiiieutnU.
Grand Hô:.! (Hau«-r^
Pontreslna. — Hôtel Endcrliu.
Prague. - Hôtel .U S;»\r.
Rome. — Grand h/>t' 1 Cnotinental.
— Grand hôtv] d'Europe.
Rotterdam. — Hôti-i de France
Salnt-Pétersbonrg. — Grand-Hdtel.
Grand Hôt«Id« Put.-
Schaffhouse. — hôicI Muller.
Schwarzburg. - Zum weisaon HiischlHnebner
Hôtel NstionaL
Tllburg. — Hôtel Brox.
Trleste. - Hôtel d.; U VUle.
VUna. - Hôtel Continental (Natauon).
^Vlesbaden. — Hôtol d<i Parr et Brtet«V
Wijrzbourg. - Hôt»>l Kronphax.
Zermatt. - Grand hÔt.:l Termina».
Zurich. - Hôtel Baur-en-VUle.
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Le
Monde Moderne
Mars 1899
LK SAUVETAGE
1
Ce malin-là, comme tous les matins
do l'année, Gaspard Boissonnet, aussitôt
le premier déjeuner expédié et la ma-
man partie aux provisions, se dirigea
vers son cabinet de travail pour la be-
sogne journalière. Ancien médecin de la
marine réfugié dans la littérature, l'au-
teur du Secret de la Comtesse, le chro-
niqueur du Coq, le correspondant pari-
sien du Petit Saiimiij'ois , membre du
comité de la Société des gens de
lettres et chevalier de l'ordre royal
il'Isabelle la Catholique, avait adopté,
en fils de Balzac convaincu de l'impor-
lance des moindres signes extérieurs,
une tenue de travail destinée non moins
à tenir en haleine son imagination
propre qu'à frapper celle des visiteurs.
Lu froc brun de frère quêteur, serré à
la taille par une cordelière à gros
glands, descendait en plis lourds autour
de ses jambes, se gonflait sur ses reins
et sa poitrine robuste, laissant à décou-
vert un cou musculeux surmonté d'une
petite tèle ronde de Provençal, au poil
noir el toulTu. Une calotte de drap
écarlate sacerdotalement s'arrondissait
au sommet du crâne, accrochant une
fleur de gaieté au deuil de la chevelure
et avivant encore la bonhomie sour-
noise de deux petits yeux qui brûlaient,
immobiles, dans une face perpétuelle-
mont traversée d'un reflet du soleil na-
tal. Les pieds, paresseux, traînaient
dans des pantoufles fatiguées.
En entrant dans la petite pièce dont
il avait fait son bureau et qu'emplissait
incessamment le bruit des lourds omni-
bus roulant, cinq étages plus bas, sur le
pavé de la rue de Clichy, Gaspard
avait, d'un mouvement machinal né
d'une longue habitude, jeté un coup
d'oeil rapide sur chacun des rayons de
sa bibliothèque, comme pour s'assurer
(juo son précieu.v Litlré , son inesti-
mable Larousse, tous ses livres de fa-
tigue étaient bien là. Puis, après avoir
donné d'un coup de pouce uu peu de
jeu à la cordelière qui lui rticeignait
la taille et repoussé un peu plus en ar-
rière encore sa calotte abbatiale, il avait
pris place devant le large bureau-mi-
nistre où s'éparpillait tout le travail des
jours précédents, brouillons commencés,
copies mises au net, bouts de phrases,
notes jetées à la hâte. Et maintenant,
le corps lassé dans un fauteuil de cuir
rouge dont le dossier bas lui coupait les
reins, la plume au poing, l'œil au pla-
fond, il attendait.
Qu'attendait-il? L'inspiration ?
Sans doute elle était lente à venir ce
jour-là, car le jeune maître (il y avait
beau temps que Gaspard Boissonnet ne
souriait plus devant cette appellation
dont l'avait gratifié dès le premier jour
le Petit Saumurais), le jeune maître,
disons-nous, resta quelques minutes
immobilisé dans une méditation labo-
rieuse qui se transforma bientôt en une
rêverie inactive, puis en une somno-
lence inquiétante. De vagues ombres
passaient maintenant sur son front que
l'anxiété ne creusait plus, el ses yeu.v
mi-clos, fatigués de chercher au pla-
fond une chose qui ne s'y trouvait pas,
erraient, sans rien voir, du large feuillet
blanc étalé devant eux et prêt à rece-
voir les confidences de son cerveau à
l'encrier de bronze monumental, qui le
harcelait de l'encouragement impératif
de la devise latine inscrite en lettres
d'or sur le socle : \ulla dies sine linea.
Il fallait travailler pourtant, » faire
de la copie », pour que la maman, de
son côté, pût aller aux provisions.
Cette pauvre maman! C est à elle
surtout que songeait, aux minutes de
découragement, l'auteur du Secret de
la Comtesse. Et ces minulcs élaient
A t VKTAC i:
nombreuses dans l'annce : vers les fins
de mois, aux époques du terme, quand
la couturière et le tailleur apportaient
leur note dont les totaux surj^issaient
en chilFres menaçants... C'était un fds
très soumis et très tendre que Gaspard,
et l'insouciance dont le ciel l'avait doté
et la philosophie joviale que dès son en-
trée dans la vie il avait déployée au-
dessus dé sa tète et qu'il faisait claquer
au vent comme un drapeau ne tenaient
guère devant un pli un peu plus accen-
tue surpris au front de la brave maman
Boissonnet.
Brave, cette dernière l'était dans le
sang, et à voir la robustesse de toute
son allure, la lueur sereine et douce de
ses yeux bleus, la pâte solide et fran-
chement colorée d'un visage que de
belles coques blanches encadraient sans
lui rien ôler de sa vivace énergie, on
eût difficilement imaginé avoir en face
de soi une victime de la vie. Fille d'un
Breton, mariée de bonne heure à un
médecin de la marine qui, fatigué d'op-
poser les maximes consolantes, toujours
les mêmes, aux gémissements monotones
des voyageuses du Scnmandre, s'était
décidé à consacrer enlin les trésors de
son expérience aux maladies de terre
ferme, elle avait durant de longues
années végété tristement dans un entre-
sol sombre de la rue Sainl-F"erréol, à
.Marseille, entre un mari alcoolique et
libertin que talonnaient les soucis d'ar-
gent et un (ils qu'elle voyait avec déses-
()oir tourmenté du désir de ramer à son
tour sur la galère paternelle. La pauvre
femme, à cinquante ans, s'était trouvée
veuve, presque indigente et seule, le
jeune docteur Gaspard Boissonnet ar-
pentant à ce moment-lù de son pied
léger ce même pont du Saimundrc oii
le père avait traîné si longtemps son
pas alourdi par la fainéantise et son
masque de brute qui se mettait à llam-
her, lorsqu'il s'animait en quelque dis-
cussion, comme un bol de punch qu'on
:irrose. l'n petit héritage d'une quaran-
tiinc de mille francs était venu heureu-
M'uicnt la tirer de peine, et pendant
cinq années elle avait vécu dans une
quiétude relative, n'ayant d'autre joie
au monde que son fils dont la santé flo-
rissante et la belle humeur venaient,
entre deux traversées, égayer sa soli-
tude. Puis Gaspard s'était lassé du Sca-
mandre, lui aussi; il s'était surtout lassé
de son métier; la contemplation des lar-
ges et mouvants paysages de la mer, sur
laquelle son imagination aimait à pla-
ner les ailes toutes grandes, lui avait
révélé sa véritable vocation, et c'était
maintenant la plume au poing qu'il se
voyait marchant à la conquête du monde.
La bonne maman Boissonnet avait essayé
d'endiguer, sans y parvenir, ce torrent
d'enthousiasme; il avait fallu se rendre
aux prédictions enilammées de Gaspard,
à ses adjurations vibrantes, à ses pro-
messes formelles de fortune et de gloire,
et l'on était venu s'installer à Paris dans
le petit cinquième de la rue de Clichy,
d'où chaque matin la bonne femme
descendait pour aller aux provisions de
la journée pendant que le futur grand
écrivain s'attablait à sa besogne. Xiilla
dies sine linea.
Certes, il lui avait été infidèle plus
d'une fois, à l'implacable devise. .Au dé-
but, cela marchait encore. Gaspard
Boissonnet rapportait de ses voyages
méditerranéens une fraîcheur d'impres-
sions qui lui avait dicté d'assez belles
pages; il en avait retiré quelque argent.
Sa veine, par malheur, s'était vite épui-
sée, et chaque année désormais devait
emporter un morceau du petit héritage.
On luttait, il est vrai, et courageuse-
ment. La littérature et le journalisme
rendant peu, on avait songé à s'enrôler
de nouveau sous la bannière d'I"'sculape ;
Gaspard était rede\enu le docteur Bois-
sonnet, le bureau de l'homme de lettres
s'était fait, d'une hein-e à trois, cal)inel
de consultation, et pendant quelques
mois les dix-sept volumes du Larousse
avaient fraternisé dans la bibliothèque
du littérateur-médecin avec de volumi-
neux traités de thérapeutique. Puis, la
tentative ayant échoué, le cabinet de
consultation avait disparu.
Ar\-i;TA(; K
Et maintenant, toujours la plume au i espoirs fous et les déceptions cruelles
poing, toujours l'œil au plafond, Gas- | s'étaient parlajfé sa jeunesse; à cette
pard Boissonnet réfléchissait. \oï\k qu'il
allait entrerdanssa trente-sixième année,
sans être arrivé à rien qu'à se laisser
ballotter au gré des rêves inféconds: les
heure, il pouvait bien renoncer à toute
idée de fortune et de gloire, il n'en res-
tait pas moins soumis à la nécessité de
vivre.
I.1-: s.\i\i:ta(; I-:
Ah I vivre 1 \ivre obscurément, mais
Iranquillemenl, sans préoccupation du
lendemain !
Et la pensée de Gaspard, que son
imagination vagabonde emportait le plus
souvent au loin, par delà les vastes hori-
zons el les océans immenses, revint sur
elle-même tout d'un coup, se télescopa,
pour ainsi dire, se concentra sur un point
minuscule, un décor intime et charmant
où l'on voyait un jeune ménage tilerdes
jours paisibles sous le regard souriant
d'une maman aux joues robustes, enca-
drées de belles coques blanches. Un rêve
aussi, sans doute, mais réalisable celui-là.
M""Lucy des Granges n'était-elle pas là?
Lucy (les (iranges, une brune aux yeux
bleus, toute frêle, toute mignonne, à qui
l'on eût refusé dix-huit ans, bien qu'elle
en eût vingt-cinq, et qui ajoutait h toutes
ses qualités remarquables celle d'avoir
été la première cliente du docteur Gas-
pard Hoissonnet. Oui, le cabinet de con-
sultation avait été à peine ouvert, que
M"'' des Granges y pénétrait, accompa-
gnée de sa mère, et l'apparition de ces
deux personnes parfaitement distinguées
au seuil de la petite pièce où attendait,
dans une pose étudiée, le jeune méde-
cin, avait été, pour ce dernier, non seu-
lement une éblouissante surprise, mais
encore un augure des plus favorables,
un avertissement du ciel qu'il eut à se
préparer à de triomphales destinées. La
suite des temps n'avait pas ratifié, il est
vrai, cotte pré\ision audacieuse; mais
l'éblouissement était resté. Plusieurs fois
ces deux dames étaient revenues, comme
clientes d'abord, comme amies ensuite:
la bonne M™" Boissonnel avait fait leur
conquête, et la \ervc amusante du jeune
docleur ne leur déplaisait pas. Fuis il y
avait si peu de chemin à faire 1 elles
habitaient dans la même maison, au
même étage, sur le même palier! une
simple trouée dans le mur eut réuni les
deux familles dans le même apparte-
ment. Pourquoi ce qui était si bien
indiqué ne se ferait-il pas un jour?
M'"" Hoissonnet cl son fils y avaient
songé souvent. M'"" des Granges aussi
peut-être, et peut-être aussi la gentille
Lucy. Mais le manque d'argent, d'un
côté comme de l'autre, l'insécurité de
l'avenir, l'ennui d'aborder des questions
humiliantes pour l'amour-propre , la
crainte d'un refus, autant de motifs pour
s'en tenir provisoirement à de simples
rapports de bon voisinage.
" Ces dames sont si lièresl •> pensait
.M""- Hoissonnet. « Je crois nos voi-
sins aussi gênés que nous 1 ■> se disait
-M""" des (iranges.
Et Gaspard, qui avait posé sou porte-
plume sur le feuillet blanc pour mieux
voir chez ses voisines par la trouée ima-
ginaire où sa pensée s'insinuait, se leva
brusquement, serra d'un nœud solide la
cordelière autour de ses reins et fit quel-
ques pas, le front haut, la calotte fière-
ment rejetée en arrière. Ce mariage se
ferait ; ce rêve, bien modeste après tout,
se réaliserait. Que diable ! à trente-cinq
ans (bientôt trente-six, murmurait à son
oreille une voix perfide), oui, à trente-
cinq ans, on n'est pas un homme fini.
Gaspard revint à sa table de travail :
le sang bouillait dans ses artères, il se
sentait capable de soulever le monde du
bout de son petit doigt. La vue de la
plume, du feuillet blanc, de l'énorme el
stupide encrier avec son horripilante
devise s'étalant bêtement tout au long
du socle, le refroidit un peu. Il resta un
moment debout, indécis.
Qu"allait-il faire? Avec quels maté-
riaux allait-il commencer l'édification
de ce petit sanctuaire de famille dont
il rêvait maintenant, à défaut du temple
grandiose de marbre el de porphyre
qu'il avait projeté jadis d'élever jus-
qu'au ciel. Il bouscula ses papiers, cher-
cha dans ses brouillons, l'n roman était
commencé, il se sentit défaillir à l'idée
de le poursuivre, il en aurait pour des
mois! Il y avait aussi là des projets de
nouvelles; mais, ces nouvelles achevées,
oii les porterait-il? Les journaux s'en dé-
claraient encombrés, el il n'était pas de
direclein- de Hevue qui ne considérât
l'apporl d'un manuscrit conimo une
oiïcnse personnelle. Une chronique pour
I.K SAT VKTAi", i;
/(? Cor/ :' Z,e Cof/ avait refusé la dernière, 1 rois? C'était de l'ouvrage au rabais.
sous un prétexte nlisolument ridicule. | I! fallait faire quelque chose pourtant.
Oui, le Coq se dressait sur ses ergots
maintenant, défiant et querelleur, quand
son chroniqueur se présentait. Une
correspondance pour le Pelil Saumii-
en attendant qu'une idée vint, écrire,
pour ne pas se rouiller la main et pour
se donner au moins rillusion qu'on ac-
complissait une besogne. L'image falote
AIVKTAC. !•;
du Petit Saumiirois se préscnla de nou-
veau. Eh bien, oui, on allait lui expé-
dier une correspondance, à cet avorton.
Gaspard s'installa, se recueillit un mo-
ment, chercha dans les événements bien
parisiens celui qui lui fournirait la copie
la plus facile, et tout d'un coup se frappa
le front : il avait trouve. 11 parlerait de
l'Exposition de Hruxelles. L Exposition
de Bruxelles 1 C'était d'actualité, et bien
parisien. Une partie de la presse en vi-
vait depuis des semaines ; on n'avait
qu à puiser dans les journaux, au hasard.
Quel triomphe pour /e Petit Saiimtiroix,
quand il annoncerait à ses lecteurs que
le <c jeune maître », son correspondant
attitré, n'avait pas reculé devant un dé-
placement coûteux pour leur décrire de
visu les magnificences déployées parnos
voisins dans « cette lutte courtoise en-
gagée sur le terrain de l'industrie et de
la fraternité » I
Gaspard, bien en train, laissait courir
sa plume, quand la porte de la petite
pièce s'ouvrit doucement, laissant voir
ilansTenlrc-bàiliement la stature robuste
et la face haute en couleur, encadrée de
belles coques blanches, de M'"" lîois-
sonnet.
— Bonjour, nuinian, fil la voix joyeuse
de Gaspard.
— Bonjour, mon fils, répondit la
brave femme, qui vint s'asseoir, la
ligure grave, à côté de lui. Que i'ais-lu
Ift, mon enfant'?
— Un article, maman, un bel article,
un superbe article, dont les Saumurois
grands et petits vont se pourlécher l'in-
tellect pendant toute une semaine.
— Et que le rapportera ce superbe
article? demanda M'"" Boissonnel tou-
jours grave.
(îaspard leva les bras au ciel, dans un
geste tragique :
— Vous ne pensez qu'à l'argent, ma-
daiue, à cette vile matière qu'un sage
(le l'antiquité...
— Ecoute, mon ami, intcrroni|)it avec
<]uelque impatience M'"" Boissonnet, il
faut que nous ayons ensemble une con-
versation sérieuse.
La belle humeur de Gaspard tomba ;
il sentait bien qu'en cITel le moment
n'était pas à la plaisanterie, et, dépo-
sant sa plume en travers de la page
commencée, il jeta sur sa mère un re-
gard inquiet.
— Mon enfant, continua celle-ci d'une
voix ferme, j'ai fait mes comptes ce
malin, et tu devines sans peine les ré-
flexions plutôt tristes qu'ils m'ont inspi-
rées. Il ne faut pas nous le dissimuler
plus longtemps, nous marchons à la
ruine, et en train express encore.
El devant un geste désespéré de Gas-
pard, elle s'empressa d'ajouter avec un
regard tendre :
— Je ne t'accuse pas, mon pauvre
ami. Tu es intelligent, lu es même tra-
vailleur, el si le succès ne répond pas à
tes efforts, c'est que la médecine et la
littérature sont deux métiers ingrats qui
enrichissent quelques-uns et laissent
végéter tous les autres.
— Alors, maman?
— Alors, mon enfant, il faut aviser.
Sais-tu ce qu il nous reste des quarante ■
mille francs avec lesquels nous avons
quitté Marseille? \'ingt-cinq mille.
— C'est-à-dire quinze mille de perte,
malgré mon roman, mes nouvelles, mes
chroniques...
— Oui, malgré tout cela. Chaque an-
née voit diminuer notre petit capital.
Gaspard s'était levé; il se promenait
avec agitation, tournait autour de la pc- '
lite pièce, la calotte de travers, les
mains enfouies rageusement dans les
poches de son froc. Il vint se planter ■
devant M'"'' Boissonnet :
— I-'t dire que cet imbécile de Mon-
glard, qui s'imagine que Constanlinople
csl une ville des Pays-Bas, et qui écrit
comme les Auvergnats jiarlent, a gagné
l'année dernière, avec un seul roman
béto à pleurer...
Il chorchail un chiU're, hésitait... Sa
mère le calma d'un geste, le lit rasseoir
à cùlé d'elle.
— Le bonheur lies uns ne console pas
du malheur des autres, dit-elle avec
un sourire compalissanl. .le le disais
LK SAL' VinAO i:
donc qu'il nous reste
en tout et pour tout
vingt-cinq mille francs. Mais
ces vingt-cinq mille francs bien
employés peuvent nous tirer de peine.
— Eh! répliqua Gaspard en haussant les
I.1-: SAlVKTAdK
épaules, quand nous les placerions à
dix pour cent...
— II ne s'agit pas Je les placer à dix
pour cent, interrompit M""^ Hoissonnet.
Kcoule, mon enfant, tu le rends bien
compte que nous avons un parti, et un
parti décisif, à prendre'.'
— Oui, maman.
— Bien. Mainlenaiit. as-tu confiance,
toute confiance en moi?
— Oui, maman.
— Es- tu capable, pour m'obcir et
sauver la situation, d'un sacrilice...
— Oui, maman.
— Laisse-moi achever. D'un sacri-
fice, le plus gros qui soit : un sacrilice
d'amôur-propre?
— Je t'obéirai aveuglément, là 1
- Ecoute-moi donc et, je l'en prie,
ne saute [jas en l'air. J'ai vu hier, j ai
été voir chez lui hier, accentua M'"" Bois-
sonnet, M. Cliamois, que tu connais,
car il est de .Marseille et il fut un ami
de ton père. M. Chamois, tu le sais,
habite Saint-Mandé, où il a un dépôt de
savon de Marseille, d huile de Nice...
— De raisins de Coriniheetde ligues
de Smyrne, acheva Gaspard en rail-
lant. C'est un épicier. Continue, ma
vénérée mère.
— C'est un épicier, lit M'"" Bois-
sonnet toujours calme. Mais cet épicier
gagne largement sa vie, de huit à dix
mille francs par an. Or il se fait vieux,
il ne demande (|u à passer la main...
— Tu veux <|uc nous fassions de
l'épicerie? demanda Gaspard en essayant
de rire.
— Pourquoi pas? Qu'y a-til là de
déshoiioranl?
— Oh! rien, rien, s'empressa de dire
Gaspard devenu tout à coup sérieux.
Et il ajoula presque aussitôt :
• — Tu crois (|n a vcc vin;;l-cin(| mille.. .
— Nous aurons le fonds, oui, répondit
M'"" Boissonnel. Et M. Chamois restera
six mois avec nous pour nous mettre au
courant. Il y a, du reste, là un employé
très entendu et en (|ui on peut avoir
loulc conliance, M. Adolphe.
Gaspard rédéchissail, ne songeait plus
à plaisanter. Epicier! et pourquoi pas,
en elfet? Le sacrifice d'amour-propre ne
serait même pas si grand que sa mère
avait pensé. Tous deux disparaîtraient,
voilà tout; lui, donnerait sa démission
de membre du comité de la Société des
gens de lettres, on le croirait parti au
loin, et dans quelques semaines, qui pen-
serait à lui?
Qui penserait à lui? M'"'' Boissonnel,
qui observait son fils avec une attention
non exemple d'inquiétude, comprit sans
doute, à la direction de son regard, la
pensée qui venait tout à coup de voiler
son front, car elle interrogea avec une
nuance d'hésitation :
- Dirons-nous à nos voisities...
— Non, non, interrompit vivement
Gaspard, qui rougit abominablement.
Prétextons un départ.
Et il ajouta presque à voix basse :
— Elles sont si fières 1 Le père était
sénateur.
La bonne maman Boissonnel regarda
son fils avec une tendresse Irisle. Ce-
lui-ci, du reste, secoua la tète avec éner-
gie comme pour se débarrasser de toute
réilexion fâcheuse. Son parti mainte-
nant semblait bien pris, paraissait lui
causer une sorte de joie où une rancune
bien légitime trouvait son compte. Oui,
il serait épicier ! Oui, il humilierait par
le choix d'une carrière contre laquelle
ses confrères et lui-même avaient lancé
tant de brocards surannés et imbéciles
ces deux marâtres exécrables : la méde-
cine el la littérature. Epicier, épicier,
épicier 1 il répétait en lui-même ce mot
avec une virulence de bonne humeur
(lu'il jugeait éminemment philosophique
et vengeresse.
— Quand as-tu promis la réponse,
maman ?
- Quand nous voudrons, mon fils.
- I'"nvoie-la aujourd'hui même el
préparc les vingt-cinq mille francs.
Aléa jacin est.
Celle citalion latine lui rappela une
devise, latine aussi, qui alluma dans ses
yeux un éclair de fureur comique. Il
saisit à pleines mains l'encrier de bronze
I.K SAL VKTAC.K
comme pour le briser contre le mur,
puis, se calmant subitement, il se con-
tenta de le déposer sur les genoux de
sa mère en lui disant avec un dédain
suprême :
— Et surtout débarrnsse-moi de (;a !
Ce matin-là, comme tous les matins
depuis trois ans déjà, Gaspard Boisson-
net, aussitôt le premier déjeuner expé-
dié et la maman partie aux provisions,
se dirigea vers son cabinet de travail
pour la besogne journalière. Après avoir
traversé d'un pas lent un magasin où
les caisses de savon, les boîtes de ligues,
les petits tonnelets de sardines, les co-
lonnes massives de gruvère et les mu-
railles croulantes de jambons d'York ne
laissaient qu'un passage obscur, inces-
samment parcouru par des commis qui
se heurtaient dans leur hâte à servir la
pratique, il pénétra dans une petite
pièce vitrée tournée du côté de la rue
et d'où l'on pouvait surveiller tout le
mouvement du magasin. Le jour du
dehors arrivait si faible dans cet étroit
réduit, obscurci encore par les allées et
venues ou le stationnement des clients
venant régler leurs achats, qu'un bec de
gaz y brûlait constamment, éclairant un
bureau encombré de registres et de pa-
perasses, et tout auprès une tablette de
cuivre où la monnaie introduite sous
l'arcade minuscule d'un guichet tintait
allègrement.
Gaspard Boissonnet, en entrant, sou-
rit involontairement à celte musique
divine que n'égala jamais celle des plus
grands maîtres; d'un signe il maintint
à son poste le garçon qui s'était déjà
levé pour lui céder la place, et s'installa
devant le bureau. Alors, après avoir
relevé un peu sur son front un large
bonnet de velours noir qui s harmoni-
sait à merveille avec la longue blouse
blanche d'où émergeaient les manchettes
et le col d'une chemise à rayures bleues,
il tira d'un cartonnier une large feuille
de papier vert à en-tête, trempa dans un
encrier de deux sous la plume docile.
et, sans avoir besoin d'élever au pla-
fond un regard invocateur (l'inspira-
tion, maintenant, arrivait rapide, fou-
droyante !), il écrivit :
Monsieur l'uuc/iet,
Allées de Meilhan, 10 his, Marseille.
" Fm réponse à votre estimée du 28
écoulé, nous avons bien reçu en son
temps... >•
La main courait sur le papier, d'une
allure magistrale, et l'œil reposé, le front
sans ride, ne trahissaient pas le moindre
effort de la pensée. Mais la bouche, par
moments, s'épanouissait sarcastique :
qu'une banderole de rébus en sortît par
miracle, de cette bouche aux coins
joyeusement relevés, et l'on y eut lu
sans doute quelque réflexion philoso-
phique, une de ces phrases familières
dont on accompagne les moindres évé-
nements de sa vie, ou quelqu'une encore
de ces maximes hors d'usage dont
l'homme décore en panoplie la muraille
nue de son cerveau et qu'il décroche de
temps à autre, au grand elfroi de ses
voisins.
Et, de fait, Gaspard Boissonnet, après
avoir parachevé sa lettre et tamponné
rudement l'encre humide, laissa tomber
de ses lèvres, avec un sourire d'indul-
gente ironie, ces mots qu'accompagna
gaiement le tintement de la monnaie sur
la tablette de cuivre : îVulla dies sine
Il ne a.
Puis, la correspondance expédiée, il
prit quelques notes rapides sur un
agenda, épingla des factures, aligna des
chiffres, et, renvoyant son caissier d'un
amical : « Si vous voulez, monsieur
Adolphe ? 1) il prit la place de ce der-
nier devant le petit guichet.
C'était son poste favori; il n'était pas
à ses veux de bonheur comparable à
celui d'assister de ce réduit obscur au
défilé des clients de tout âge et de tout
sexe venant glisser devant lui des pièces
blanches qu'il attirait dans son tiroir
d'une main caressante, tandis que l'autre,
puisant à même dans une sébile pleine
AlXKTAGi:
de gros sous, les laissait tomber un à
un sur la tablette sonore.
Les garçons, de tous les points du
magasin, criaient les chilTres : « Cin-
quante centimes de madame. — Ln
i'ranc cinq de la jeune personne. — Deux
francs quarante de M. Pierre. »
Et le patron, en encaissant, a\ait
toujours un mol aimable pour madame,
une plaisanterie de bon ton à l'adresse
de la jeune personne, un bonjour cor-
dial pour M. Pierre. Chaque client était
un ami. Kt, le propre des amis étant d'en
amener d'autres, la boutique ne désem-
plissait pas. Chaque fois que M. Cha-
mois, retiré sur les bords de la Marne
où il péchait à la li|;nc du matin au soir,
venait faire une petite visite à son suc-
cesseur, il était sûr de trouver un em-
ployé de plus. Et, en dépit de la petite
piqûre de jalousie dont souiïrail un peu
son amour-propre, il s'en réjouissait
bruyamment, comme si cette prospérité
croissante était son ouvrage.
— Hein? monsieur Boissonnet, venez
donc dire encore que je vous ai fait faire
une mauvaise opération 1
— Je ne l'ai jamais dit, monsieur
Chamois, je ne le dirai jamais.
Et le bonhomme poursuivait en frap-
pant amicalement sur l'épaule de Gas-
pard :
— Ah ! quelle reconnaissance vous
devez à madame votre mère et à moi I
Sans nous, vous seriez encore à vous
mariffer les sang.i, là-bas, à votre cin-
quième de la rue de Clichy.
— Chut! monsieur Chamois. \"ous
savez ce qui est convenu.
— Je suis un homme de parole, pro-
testait vivement M. Chamois en levant
la main au ciel comme pour le prendre
à témoin. Nous m'avez fait jurer le se-
cret, ce secret Tie s'échajjjiera jamais de
mes lèvres. Mais j'ai eu beau in\enter
des histoires sur votre compte et vous
présenter comme un petit commerçant
de province désireux de s'établir aux
environs do Paris, on s'est bien aperçu
tout de suite que vous n'étiez pas de la
partie. Seulement il y avait en vous un
homme in.-^truit, ayant de l'éducation,
sachant |)arler aux gens, et c'est ce qu'on
nous demande dans notre commerce.
M. Chamois ne disait pas tout. Certes,
dès le premier jour, les coques blanches
de M"'" Boissonnet mère et la rondeur
toute méridionale de son lils avaient
produit sur les ménagères du quartier
une favorable impression. Mais l'énorme
accroissement de clientèle, qui n'avaitpas
tardé à se produire, tenait à des causes
plus sérieuses. On s'était aperçu un beau
jour que le nouveau patron ne tenait pas
seulement du savon de Marseille et du
saucisson d'Arles, mais aussi des rensei-
gnements de toute nature, des conseils
précieux, des indications de remèdes
surtout, non pas de ces recommanda-
tions vagues pour les maux de tête on
les rages de dents que tout Français ma-
jeur tient en réserve à la disposition di'
son prochain, mais des remèdes sérieux
aux noms bizarres et tels que les eût for-
mulés un docteur en médecine. 1) où lui
venait cette science? On s'en inquiéta
peu, mais on en profita beaucoup, h'
pharmacien du quartier ayant déclaré
qu'il n'y avait rien à redire aux pre-
scriptions formulées par cet épicier ex-
traordinaire El on lui soumettait sans
crainte les cas les plus variés :
— Monsieur Boissonnet, j'ai les veines
de mes pauvres jambes qui enllent, qui
enflent comme si on les gonflait avec
une de ces pompes, vous savez, donl on
se sert pour les bicyclettes.
— Allons, venez me les faire voir, ce>
pauvres jambes.
Il examinait, tàtait en connaisseur,
indiquait un régime à suivre et la bonne
femme se retirait enchantée de s'être
épargné les frais d'une \isile moyennant
l'achat de deux sardines ou d'un ipiart
de gruyère.
Non seulement son diagnostic, mais
encore sa |)lumc était au service de ses
clients et il ne se passait pas de semaine
qu'il ne rédigeât une pétition aux pou-
voirs publics ou ne mît au point une
circulaire de commerce. C'est ainsi que,
vendant de l'épicerie et donnant des
i.i: SAL\ i;t.\(;i:
consultations, glissant pêlc-mc'le de bons 1 les minutes. Marchant d'un pas allègre
conseils et de la menue monnaie sous le sur le chemin de la fortune, pas une
petit arc de triomphe du guichet ouvert | seule fois, dans ces trois années, il
■^-^
devant lui, Gaspard, depuis
trois ans, se laissait vivre,
indifférent au passé, tout entier ù l'heure
présente dont le tintement argentin, si
doux à son oreille, semblait marquer
n'avait tourné la tète du côté de
Paris ou laissé égarer sa pensée
vers son ancien rêve. Ix souvenir même
de ses aimables voisines de la rue de
Clichy. le seul qui fût capable de donner
une apparence d'exil à ce coin paisible
de banlieue où s'écoulait sa nouvelle
AlVKTAi; !■;
vie, ce souvenir s'eirai,uil peu ù peu dans
un lointain de sonjje et disparaissait
enfin derrière la réalité grouillante des
fiy:ures nouvelles qui se mouvaient au-
tour de lui.
Pauvre et gentille Lucy des Grangesl
que fût devenue ta poétique image dans
un décor si peu fait pour sa grâce déli-
cate et lière? Non, oh I non, je ne le vois
pas, lis blond s'olFrant à l'azur du ciel,
au milieu do toutes ces pivoines heu-
reuses de s'épanouir en pleine fumure de
bonne terre; et dans cette atmosphère
aux senteurs fortes où croissaient vi-
goureusement les Heurs de vie, il se fût
évaporé en un rien de temps, ton parfum
léger de fleur de rêve.
Fleur de rêve, que seule était digne
de cueillir la main d'un |)oèle : c'est
bien ainsi qu'elle était toujours apparue
à Gaspard, l'exquise petite Lucv. Aussi
1 oubliait-il, presque fannu-hement, et
se livrait-il tout entier, corps et âme,
à l'idéal dont la force des choses avait
fait son lot en ce monde. « Cinquante
centimes de la jeune personne. — Un
franc quarante de monsieur Pierre. "
Gaspard était heureux. M""' Hois.^on-
net coulait des jours i)aisiblcs.
Ce matin-là, suivant son habitude, la
chère maman, une fois son marché fait,
entra dans le petit bureau vitré où (Gas-
pard, assis dans l'ombre, exécutait à
deux mains cette symphonie de musique
argentine si propre à charmer l'oi-eille
cl il engourdir la pensée. Klle avait en-
core sur les épaules la mante de couleur
sombre dont elle s'cnvelop|)ait pour les
courses et, sui- la tète, le petit chapeau
empanaché, très provincial el très drôle,
sous lequel s'épanouissait le \isagc de-
meuré robuste el d'une belle couleur de
santé dans rencadrcment des cheveux
blancs. Son (ils, sans interrompre ses
arpèges, l'avait accueillie d'un geste de
bonne humeur. l'^lle s'assit à côté de lui
et le contem|)la longuement, a\cc un sou-
rire conlianl sur ses lèvres silencieuses.
— A quoi penses-tu. maman?
— Que lu as trente-neuf ans, mon
cher Gaspard,
— Trente-huit, s'il vous plait, chère
madame.
— Trente-neuf, hélas 1 mon pauvre
enfant.
— El alors.'
— Dame! alors, je crois qu'il serait
temps,... à moins que lu n'aies juré de
rester vieux garçon 1
Gaspard ne répondit pas tout de suite,
occupé qu'il étail en ce moment même
à écouter les doléances d'une concierge
du quartier, qu'il consola d'une bonne
parole.
— C'est une chose curieuse , dit-il
enfin, que les mamans voient leurs en-
fants toujours jeunes. Laisse donc ces
idées-là, ma chère mère. Ne sommes-nous
pus heureux comme nous sommes? Tu
commandes en souveraine ici, lu as tout
pouvoir dans la maison ; le dimanche,
je l'emmène promener dans les bois; le
soir, nous faisons d'interminables par-
ties de cartes... Que diable j)ouvons-
nous bien désirer encore ! Songe donc
au danger qu'il y a, quand une machine
fonctionne bien, de vouloir en changer
les mouvements?... Me marier 1 Et avec
qui, grands dieux 1 Autrefois, oui, j'avais
trouvé... ou cru trouver...
— Est-ce que tu songerais toujours?...
Gaspard haussa les épaules.
— A M"" des (îranges ? M'installer
ici, dans celle boutique, c'était renoncer
à elle, lu le sais bien.
— .Mors, mon fils, laisse-moi faire.
Tu as toujours suivi mes conseils et n'as
pas eu à t'en plaindre. Tu m'obéiras une
fois de plus et je n'aurai plus rien aters
à demander au ciel.
— Amen! répondit (iaspard en effleu-
rant la joue de sa mère d'ime petite lape
amicale. En attendant que je prenne une
femme, ou qu'une femme me prenne,
conlinua-l-il gaiement, je vais, avec
votre permission, chère madame, prendre
un pou l'air.
Tous deux s'étaienl le\és. Monsieur
Adolphe, accouru sur un signe du pa-
tron , était déjà installé à la caisse.
M"'" lioissonnel, la léte pleine de pro-
jets, se dirigea à travers le dédale des
A rvi; TAC K
caisses cl des marchandises de toute
nature vers le petit escalier en colima-
çon qui, du fond de rarrière-houtique,
moulait à lapparlcuient, et Gaspard, le
torse bombant sous la blouse et s'avan-
çant avec la majesté dune goélette dont
un vent favorable enfle les voiles, s'en
alla faire les cent pas au dehors, tout
autour de son étalage qui faisait l'angle
de deux rues. Il avait allumé une ciga-
rette, et les mains derrière le dos, la
figure rubiconde sous l'ample calotte de
velours noir, les narines ouvertes large-
ment aux senteurs fortes qui envelop-
paient les abords de la boutique d'une
atmosphère spéciale, il se promenait len-
tement, s'arrêta ni parfois à faire un bout
de causette, puis reprenant sa marche
irrégulière sur le trottoir étroit, dans le
heurt des passants. 11 faisait un chaud
soleil d'avril et des visages inconnus de
Parisiens en excursion se mêlaient à la
population du quartier.
Tout à coup il tressaillit à la vue de
deux dames vêtues de noir qui, du trot-
toir opposé, s'apprêtaient à traverserla
rue juste en face de son magasin. Fines
et distinguées, d'allure élégante et dis-
crète, elles hésitèrent un moment, puis
se décidèrent enfin, savançant la tête
un peu baissée, leurs petits pieds, qu'en-
serraient de jolies bottines de cuir
jaune, mal à l'aise sur le pavé pointu.
Gaspard, cloué sur place par une force
mystérieuse , les regardait s'approcher
avec un vague sentiment de curiosité
tout à la fois et d'inquiétude. Celte
inquiétude se changea en effroi quand,
arrivées à sa hauteur, elles levèrent les
yeux sur lui. Pins de doute, c'étaient
elles, M""^ des Granges et sa fille. Il
s'était jeté de côté, feignant d'obéir à
un appel, mais tous les sens boulever-
sés ; puis , opérant une retraite préci-
pitée, était rentré dans la boutique.
Quand il osa se retourner, croyant les
deux dames déjà loin, son épouvante
s'accrut : elles étaient là, qui venaient
de pénétrer à sa suite, et il n'eut plus
d'autre ressource que de se réfugier hale-
tant dans son bureau, non sans avoir
bousculé deux garçons c[ui accouraient
au-devant de ces nouvelles clientes.
Celles-ci, cependant, la figure indilTé-
rente, avaient fait leur commande, et
maintenant elles attendaient, immobiles
et le regard distrait au milieu des allants
et venants. Gaspard alors respira : évi-
demment elles ne l'avaient pas reconnu
et leur visite imprévue à celte boutique
lointaine de banlieue n'était qu'un simple
hasard. Hasard bien étrange, sans doute,
mais qui n'avait rien, après tout, de sur-
naturel. L'étrange, à bien réfléchir, était
au contraire qu'en trois années révolues
il ne fût pas entré là une seule figure de
connaissance.
Debout dans un coin sombre, à côté
de M. .Adolphe installé devant le gui-
chet, Gaspard pouvait tout à son aise,
à travers le vitrage, observer les deux
visiteuses. Et peu à peu il crut sentir
son regard salanguir et un sentiment
très doux, un peu triste, lui pénétrer le
cieur. Trois années ne les avaient pas
changées. Sous ces vêtements de coupe
élégante et dont la distinction s'accen-
tuait encore au voisinage des gro-ses
jupes circulant autour d'elles, c'étaient
bien toujours le fier et un peu austère
profil de M""' des Granges, la figure
de mélancolie et d'exquise douceur de
Lucy...
— Monsieur Adolphe, vile, je vous
en prie, courez dire à ma mère de venir
ici, tout do suile.
M. Adolphe avait disparu, et Gas-
pard maintenant se trouvait assis de-
vant le petit guichet. Il voulait les voir
de plus près, enlendre le son de leur
voix, et il voulait que sa mère les vît
aussi. Dans l'ombre du petit bureau,
aucun danger d'être reconnus. Mais
M""' Boissonnet aurait-elle le temps?...
les minutes s'écoulaient, Gaspard bouil-
lait d'impatience. Il poussa enfin un sou-
pir de soulagement, eut presque un cri
de joie : sa mère venait d'entrer.
— Assieds-toi là, maman, et ne dis
rien. Oui, là. Ne te fais pas trop voir.
Gaspard avait à peine tourné la tête
vers elle, il parlait avec une hâte mvs-
I.1-; SAr\i;TA(;K
lérieuse. M""' Hoissonnel ol)é)l, se de-
innndanl quelle surprise ou lui niéna-
geail. Bientôt elle se sentit pousser le
coude :
— Regarde, maman.
Devant le guichet, une silhouette
mince projetait à travers le vitrage une
omhre légère. Une main fine, gantée de
blanc, glissa sur la tablette une pièce
de deux francs pendant que la voix so-
nore d'un garçon annonçait.;
— L'n franc trente de mademoiselle.
Gaspard, sans oser lever les yeux,
sans oser remercier de peur que sa voix
ne le trahit, rendit la monnaie d'une
main maladroite et un peu tremblante.
La jeune aclieleuse s'éloigna, i-ejoignit
sa mère, qui l'attendait avec un petit
|)a(|uel à la main, et toutes deux, d'une
allure discrète et silencieuse, quittèrent
le magasin.
Gaspard s'était tourné vers sa mère :
— - Tu as reconnu, maman?
Oui.
Il inurnuira avec une sorte de joie qui
démentait l'apitoiement de ses paroles :
— Pauvre lille! lui voilà vingt-huit
ans tout de même ! Ah ! les épouseurs
de demoiselles sans dot se font rares !
— C'est dommage ! dit simplement
M""' lioissonnel, qui, le regard j)erilii,
réfléchissait.
Kt après un moment de silence :
— Je me suis tenue à quatre pour ne
pas appeler ces dames.
Gaspard ne répondit rien. Sans doute,
sans doute, c'eût été une grande joie
peur lui, une joie véritable. 11 se lîgura
la scène : la surprise d'aboi-d et même
l'eirarement, puis le plaisir de se retrou-
M-r, de se reconnaître, de parler de l'an-
cien lem[)s, <le i'a])peler en riant la petite
calolte d'évêt|ue et le froc de moine quê-
teur, tout cela avec des visages attendris,
des yeux parfois alanguis de mélancolie.
C'eut été très douxl... .Mais il secoua la
tête. .Allons donci c'eût été surhjut très
imprudent. S'olfrir slupidcment en sjjcc-
taclc avec cette grosse ligure de\cnue
vulgaire comme tout ce (|ui l'enlourail,
sous cet accouli-cmeiil ridicule cl avec
ce grotesque bonnet de velours noir
tournoyant entre des mains noircies au
maniement des caisses et au tripotage
des denrées ; se sentir rougir jusqu'aux
oreilles en montrant ce qu'avait pu de-
venir le romancier, l'écrivain sur les
lèvres de qui avait si souvent voltigé
jadis le grand mot ailé de gloire; voir
enfin ces deux fiers visages se voiler de
tristesse, ces yeux étonnés l'observer
avec une gêne croissante , ces lèvres
fines retenir h grand'peine un : << Pauvre
garçon! » dans les plis imperceptibles
d'un ironique sourire 1... Non, non, cela,
il ne le voulait pas, il ne le pouvait pas:
c'eût été vraiment une humiliation au-
dessus de ses forces.
M""' Boissonnet et Gaspard se regar-
dèrent et se comprirent. Et jusqu'au
soir ils évitèrent presque de parler de
cette rencontre. La maman se sentit une
tendresse plus grande encore pour ce
lils, du bonheur duquel elle douta tout
à cou[). Depuis trois ans, elle le voyait
gai, confiant, oublieux des rêves d'au-
trefois, la pensée tout entière tendue
vers ce nouveau but olFert à son ambi-
tion et à ses efforts : la richesse. Celle
gaieté était-elle bien sincère, cet oubli
bien définitif? Ce grand garçon, au rire
sonore, à_la lèvi-e fleurie toujours d'un
mot aimable ou drôle, ne lui cachait-il
pas la souffrance aiguë d'une déception
entrée trop avant dans le cœur pour n'y
avoir pas laissé une plaie inguérissable?
Tout bas et malgré lui. ne lui arrivait-il
pas de temps à autre d'accuser sa mère
d'avoir manqué de patience, et, par une
fausse énergie duc à des appréhensions
exagérées, par le refus de continuer
une lutte dont toutes les chances peut-
être n'étaient pas épuisées , d'avoir
poussé un écrivain plein d'avenir et de
talent dans une voie indigne de lui?
La pauvre femme se laissait ainsi
tenailler par des remords imaginaires,
doutait d'elle-même et de son lils. K(
pourquoi, mon Dieu? Qu'y avait-il de
changé depuis vingt-quatre heures ! Ivn
quoi la vue inopinée de leurs anciennes
voisines pouvait-elle avoir modifié li's
LE SAL\ KT.VCii:
idées, les ambitions, les espérances de
Gaspard? Cest pendant la nuit qui
avait suiv, leur visite que toutes ces
sottes réflexions s'étaient amusées à lui
harceler le cerveau de leur bourdonne-
IX. — 22.
ment de mouches malfaisantes. Le jour
venu, elles allaient j-envoler, disparaître
à jamais.
11 n'en fut rien. e(, comme pour jus-
tifier Tinquiétude secrète de la maman,
I.K SAlVKTAUi:
(jaspard lui sembla ce malin-là moins
cordial et moins bruyant qu'à l'ordinaire.
La tête enfoncée dans son bonnet de
velours noir et le cou rentré dans les
épaules, il descendit au magasin, donna
des ordres d'une voix lasse, alla s'as-
seoir à la caisse et, sur la tablette de
cuivre, lit tinter les gros sous sans en-
train. La bonne M""' Boissonnct ne s'é-
tait pas trompé : il y avait quelque
chose de changé, et il se faisait, dans
le cerveau et le cœur de son fils, un tra-
vail inquiétant.
Les journées suivantes furent aussi
mornes. Positivement, toute cette be-
sogne vulgaire à laquelle chaque matin
s'attelait Gaspard devenait odieuse à ce
dernier ; il ne parlait plus à ses garçons
que par phrases brèves et laissait presque
tout le jour M. Adolphe à la caisse,
comme s'il eût craint, au contact des
pièces blanches, de se salir les doigts.
M""" Boissonnet fut surprise un matin
de no pas voir descendre son (ils à l'heure
habituelle. Inquiète, elle se dirigea vers
sa chambre, frappa légèrement et, ne
recevant pas de réponse, ouvrit la porte
avec précaution. (îaspard était assis
devant sa table, la ligure animée, et la
main couvrant d'une écriture fiévreuse
un de ces larges feuillets de copie dont
il se servait jadis.
Que fais-tu donc là, mon fils".'
(îaspard releva vivement la tête, cul,
en apercevant sa mère qu'il n'avait pas
entendue entrer, un mouvement de con-
trariété qu'il réprima aussitôt.
— Ne me gronde pas, maman. (Test
le vieil homme qui se venge.
Et, toute sa bonne humeur revenue
soudain :
— 11 n'y a rien de tel que d'oublier
les gens pour qu'ils vous reviennent. Au
bout de trois ans, la voilà revenue !
--- Qui ça? demanda M""' Boissonnet,
M"'' Lucy des (jranges?
— Non, l'inspiration. .Mais, ajoula-
t-il en souriant, il y a cerlaincmcnt
entre elle et Lucy un lien de parenté.
La maman lioissonnet, on l'a vu, était
une l'enime d'intelligence vive et de
décision prompte. Le jour même elle-
mettait sur ses coques blanches le plus-
beau de ses chapeaux, se parait de la
plus belle de ses robes, et, sans rien dire,
se rendait à Paris.
VA le lendemain, comme Gaspard,
plus songeur encore que les jours précé-
dents, prenait l'air sur le pas de sa
porte, il ne fut pas peu elfrayé de voir
tout à coup surgir devant lui les deux
silhouettes élégantes et fines de M""^ des
Granges et de sa fille. Avant qu'il eût
eu le temps de battre en retraite, d'en-
lever même le bonnet de velours noir
sous lequel il se sentait rougir abomina-
blement, toutes deux s'étaient placées
à ses cotés et le contemplaient en sou-
riant. Mais ce sourire n'avait rien de
moqueur, on eût pu même y discernoi-
de l'attendrissement.
— ■ Monsieur Boissonnet, dit M""' des
Granges d'une voix émue, monsieur
Gaspard, se reprit-elle avec une char-
mante familiarité, vous nous aviez donc
jugées bien mal, Lucy et moi ? Votre
mère est venue nous voir hier, elle nous
a tout dit, et nous voici avec le grand
désir de renouer les relations d'autrefois.
Le voulez-vous ?
— Si je le veux !
Gaspard ne trouva pas d'autre réponse;
mais la joie dont rayonnait son visage
était plus éloquente que tout ce qu'il
eût pu dire.
Vivement il fit traverser aux deux
Parisiennes le magasin, où leur entrée à
la suite du patron souleva d'intermina-
i)K's commentaires, et leur lit gravir
l'escalier en colimaçon qui conduisait à
l'appartement.
— Maman I maman ! une visite !
I^a maman lîoissonnci ap|)arul aussi-
tôt, radieuse et em])rossée, cl rapide-
ment, elle jeta à l'oreille de son fils :
— J'ai déjà choisi ton nppartemeiil,
loul près d'ici.
Gaspard embrassa sa mère, la regard;i
avec amour, et soudain très grave :
— Quand je pense que j'aurais pu no
pas l'avoir !
.1 1 \ N S 1 (i V r \.
.>V.^^^^''' ^1.^
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Fra Angelico. — /,(' Couronnement île la Vierge.
11 II y a certainemeul rien de plus dif-
litile à faire que ce choix, et il n'y a
rien de plus arbitraire une fois le choix
fait. \'oilà qui doit être dit en toute
loyauté au lecteur.
L'idéal serait de choisir les vin^^t ta-
bleaux qui seraient en même temps les
plus célèbres et les plus beaux. .Mais
les iilus célèbres tableaux d'un musée,
je ne dis pas seulement du Louvre, ne
sont pas toujours les plus beaux au }?ré
des connaisseurs et des passionnés.
D'autre part, si les tableaux les plus
célèbres ne sont pas forcément les plus
beaux, au sens profond du mol. d'un
autre côté, les tableaux les plus vraiment
beaux ne sont pas toujours les plus
connus.
328
i.KS viN(;r l'i.rs cki.kmkks tahi.kaix dt i.OL'VUii
Toutefois, ;iv;inl d'oliulier briùvenieiil
ceux que nous avons cru devoir choisir,
nous croyons que nous n'aurions pas
fait besogne conij)lcl<-niciil |)rntilal)lc si
nous ne citions f|n<'i(|in'S-unes tli-s ii-u-
vres, ou qui nfius sonl particulii-rcnicnl
chères, ou qui nous ont fait lonf^lcinps
liésiler.
Ce seraient, par exemple, pour IKcole
italienne : la Madone de Cimabue, le
Saint François d'Assise de Giollo,\' Ado-
ration des Mages de
Signorelli, le Concert
champêtre de Gior-
gione, le Paradis du
Tintorel,la Mort de la
Vierge ou le Grand-
Maître de l'ordre de
Malte du Caravage.
Pour l'Kcole fran-
çaise : le Portrait de
François I" en pour-
point blanc, attribué
à Clouet : la Peste, les
Sabines, le Déluge de
Poussin : la Mère Ar-
nault de Philippe de
Champaignei'quenous
classerions comme
œuvre essentiellenuMil
française, quoique
l'auteur par certains
côtés et dans d'autres
œuvres soit parfois de-
meuré très tlamand),
le Raymond Diocrès
ou la Sainte Scolas-
tique apparaissant à
saint Benoit de l.e
Sueur, le Gilles de
W'atteau, le Bain de
Diane ou le Vulcain
de Boucher, le Béné-
dicité, la Pourvoyeuse
de Chardin, la Justice
et la Vengeance di-
vines poursuivant le
crime de Prud'hon,
VEnterrement d'Or-
nansdeCourbel. Dans
l'École espagnole :
VInfante de N'clas-
/„i,v. quez, le Saint Basile
du vieux Herrera, et
la Mise au tombeau de rEs|>agnolct.
Dans ri""colc llamande : la Vierge au
chanoine lioslin de \'an l"-yck, les J'eseurs
d'or de Melzys, la Chasse au héron de
'l'éniers ou ses Œuvres de la miséri-
LES VINGT IM.IS CKI. KlUi KS TABLKALX Dl l.ol \lii:
corde, VOpération de Brauwer, VEn-
fance de Jupiter de Jordaens, et plus
diiii Rubens, tel que V Hélène Fourmenl .
Dans l'École hollandaise enfin : la
Partie de caries de
HiekT de Hooch,
\c Militaire offrant
f/e.ï pièces d'or à
une femme ou la
Leçon de musique
de Ter Borch , la
Famille de Van
Os tade 'par Aàriaen
\'an Ostade, le
Cheval blanc dr
Potter, le g^rand
paysage de Cuvp
et la Kermesse de
Jan Steen. Je ne
parle pas de Rem-
brandt, qui des
deux Philosophes
jusqu'au Bon Sa-
maritain aurait à
lui seul pris plus
ilu tiers des places
parmi les vingt
qu'il fallait donner.
Quoi qu'il en
soit, nous nous
sommes efforcés,
autant que faire se
pouvait , d'établir
une sorte de
moyenne entre la
beauté la plus rare
et la très grande
célébrité, en un
mot, de concilier
la vox populi avec
la vox paucorum.
Notre galerie de
choix s'ouvre sur
une œuvre essentiellement radieuse, une
œuvre vraiment divine, le Couronnement
de la Vierqe, du bienheureux Fra Au-
gelico da Fiesole. Une double et intense
pureté inspira cette peinture et lui donne
son prix : pureté profonde du sentiment
religieux, pureté exceptionnelle du des-
sin, du modelé et de 1 harmonie. Il v a
longtemps déjà f|ue l'on ne considère plus
de telles peintures comme gothiques ou
naïves, ainsi qu'on le disait autrefois.
I.c métier en est, au contraire, des plus
L É o >" A R n n E V I X c I. — La Jocondc.
raflînés et des plus savants. Je ne puis
vous en analyser ici en détail les puis-
santes beautés. Mais si vous voulez un ou
deux points de repère qui vous permettent
pour votre compte de faire cette analyse,
voyez seulement comme la grande ligne
du manteau bleu de la \"ierge est d'une
courbe magistrale, d'un jet audacieux et
I.i:S VINC, T IM.l
■i:i.i:i!Hi:s iami.kaix dl i.oivui:
l'ori, et trouve/, là, comme dans telle
:iutre partie que je \ous laisse à décou-
vrir, la marque des plus tiers et des plus
sûrs dessinateurs: de même, voyez com-
bien liahilemcnl sont réjiartis les élé-
ments de riiarnidiiie, comment les tons
>c corres|)f>n(lenl dans un é(|uilil)re cal-
culé, comnicnl ces quelques imii-s intenses
v ibrenl, sans être soiqironné> pour ainsi
dire, au milieu de tous ces autres tons
si frais, pour donner dans rensemblc ce
iloux éblouissemenl des yeux. Je n'a-
jouterai qu'un mol. Ce tableau cmjirunlc
un prix rare et particulier à celte cir-
constance qu'il provient de l'église de
Sainl-l)omini(pie, à l'"iesole, près l'Io-
rcnce, où le peintre pi-it l'Iiabil, M'cnl
les premières aiUK'cs de >,i caiiirrr ilc
};rand artiste et de saint délicieux.
I«i Vierge de la Victoire, jiar Man-
le{;na, a été donnée ici de préférence au
petit l't admirable l',nlv;iire ou à l'un de
ces tableaux all(''f;()ri(pies si curieux (pic
nous possédons du même niailre. non
que ces tableaux le cèdent en rien à
l'autre. Mais celui-ci est une (vuvrc
vraiment importante et sif^nilicative en
ce sens qu'elle montre à la fois les Icn-
tlances de .Mantej,'na comme peintre de
lif,'ures et comme décorateur. Ici. c'est
la perfecl ion encore, mais la perfection
iin|)crlnibal)le d'une f,'rande et comme
implacable x' o-
lonlé. Les ennemis
de Mantegna di-
saient qu'il avait
peint un peuple de
statues. Certes, ses
lif;ures ont de la
statuaire le modelé
terme et complet,
mais c'est aussi un
f;rand peintre que
ce statuaire. Rien
n'est laissé au ha-
sard dans une telle
(in\re, même par-
mi les |)lus minu-
tieux détails; mais
tout cela est subor-
donné à une vraie
};randeur, à une
noblesse tout à fait
sévère et impo-
sante. Entre toutes
autres, la lifiure de
François de (îon-
''«'•'• /ag:ue, afçenouillé
en armure aux
pieds de la \'ier},'e, est une invention
saisissante.
Il est peu de tableaux plus célèbres,
je ne dirai ])as au Louvre, mais dans
l'univers entier, que la Jocontle de Léo-
nard de N'inci. 11 en est peu t|ui aient
an niénie de-ji-é exercé à la fois sur la
foule et sur l'élite la fascination de la
licaiit(''. Les poètes, les prosateurs l'ont
célébrée à l'envi et ont cherché à décrire,
à analyser, à paraphraser le charme de
cette lifîure de femme, et !i donner dans
leurs loiiffues pa^es la clef de Véitiffine
qu'ils ont cru voir en elle. A la vérité,
Léonard de \'inci, en la pei};n;inl, ne se
soucia nullement de poser une énif^me.
vi.\(iT l'i.r
TA lil.KA l\ Dl I.()l\UK
liicii au contraire, il se prcoccupa d'être
Je [)lus véridique et le plus clair qu'il
put. Ce que les contemporains (si on en
Juf^e par le témoijjnafje de \'asarij ad-
miraient le plus dans celte peinture,
outre, Uien entendu, la grâce du sourire
et la pureté des traits, c'était l'exacti-
tude avec laquelle le peintre avait rendu
la fraiclieur de la carnation, les délicates
l'ond, si exceptionnel que soit ce tableau,
il n'exerce point sur la foule la même
l'ascination que la Joconde, il n'atteindra
jamîiis la même céléhrité. Mais cette cé-
lébrité même, qui saurait délinir préci-
sément à quoi elle tient? A la beauté?
Qui oserait dire que .Monna Lisa, femme
de Francesco del Giocondo, n'est pas
belle? Qui pourrait dire qu'elle ne l'est
teintes roses des ailes du nez, le vermeil
<les lèvres, tel ton exquis des yeux ou
de la chevelure. Tout cela s'est évaporé
sous l'action du temps, et il ne reste à
liropremenl parler que le dessin, que
le modelé de l'œuvre elle-même ; et il se
trouve que l'essentiel est sauvé, si plein
<le séduction qu'ait pu être le périssa-
ble. L'une des autres peintures de Léo-
nard que nous possédons, la Vierge sur
les (jenoux de sainte Anne, est peut-être
un tableau plus extraordinaire que celte
Joconde, car il est d'une conception
merveilleuse, saisissante, et une œuvre
tout à fait à part dans l'école italienne,
<lans tout l'art de l'Europe; mais si pro-
pas? .\ la vie, peut-être, qui apparaît si
intense dans ce portrait? Mais pourtant
ce n'est pas là une œuvre de réalisme,
ou plutôt, tout en étant réelle, elle est
supérieure à la réalité. De même l'éton-
nant paysage sur lequel la ligure sou
riante se détache apparaît comme une
création de rêve, et pourtant ce n'est
que l'interprétation des paysages toscans
que Léonard avait étudiés, et qui ne
sont pas moins accidentés ni moins fée-
riques. Peut-être est-ce beaucoup plus
simple que toutes ces analyses, et si le
portrait de la Joconde, qui fut acheté
quatre mille écus d'or pour le compte de
François \", est aujourd'hui un des la-
LES VIN(;T IM.l
TAHI.KAIX 1)1" I.OfVKK
bluaux les plus précieux du inonde,
valant, au taux actuel, un nombre dif-
(icilc à déterminer de millions, c'est
avant tout l'ouvrage atlentil' d'un grand
artiste qui ne se cnit permis de rien
négliger.
Nous ne pouvons, parmi les œuvres
de Raphaël que nous possédons au Lou-
cissitudes qu'il a traversées, ce tableau
demeure un morceau de premier ordre.
Il semble que la main des hommes ne
puisse presque rien, si barbare et si
grossière qu'elle soit, sur les œuvres de
génie. Si le Sainl Jean-Baptisle de Ra-
phaël dont il existe une variante non
moins célèbre au musée des Offices, à
l' A r r, \' f: it o N
vre, en trouver une digne d'être opposée
à la Joconde ou à la Sainte .-Inné de
Léonard, et bien que Ra]iliaël soit su-
perbement représenté d'ailleurs, quoique
avec moins d'éclat peut-être qu'à Ma-
drid, à Dresde ou à Londres. La Belle
Jardinière aurait pu cire choisie dans
notre liste, car elle est pleine de charme
cl exlrêmemenl connue. Mais ne con-
nail-on pas aussi, comme un des beaux
tableaux du musée, ce saisissant Sainl
Jean-liapdsle, si admirablement mo-
delé, placé avec une élo(|uence si puis-
sante dans ce bizarre cl m vstériensement
soujbre paysage"? Malgré les mauvais
Irailemcnls qu'il a subis, malgré les vi-
Florence) a conservé tant de prestige
et de réelle beauté, ce n'est pas faute
qu'un mauvais génie n'ait paru acharné
à sa [lerte. Il appartenait à la Couronne,
mais il avait été octrové par elle, en
IS-JO, à l'église d'une obscure localité:
puis transporté dans unegalerie particu-
lière, enlin échoué chez un revendeur
qui l'avait payé cinquante-neuf francs,
il fut de nouveau revendiqué par ri%lat
en la possession duquel il rentra en Irt.'tS.
La Mise au tombeau, de Titien, est
une des plus royales leuvres du Louvre.
Nous ne disons pas cela uniquement
|)arce qu'elle n'a jamais eu que d'illustres
destinées, passant tle la galerie de l'ran-
VINGT l'I.r
TAlîI.KAlX Dr I.dl \lil-:
vois II de Gonzague, pour qui elle fut
peinte, dans celle de Charles 1"'' d'An-
fjlelerre, puis de Louis XH'. Ce terme
de royal s'applique, dans notre esprit,
encore dawintage à
la heauti> exception-
nelle de l'œuvre.
Certes, après Venise,
Madrid, dont nous
parlions tout à
l'heure, est l'endroit
le plus riche qui soit
en (T-uvresde Titien;
mais il n'est nulle
part de tableaux du
maître plus com-
plets, plus riches de
couleur et d'un plus
beau drame, tout à
t'ait caractéristique
de l'inspiration ita-
lienne et du tempé-
rament du maître. Il
est inutile d'ijisister
longuement sur la
beauté du rythme de
ces figures groupées,
sur la magie sombre
du coloris, sur le
modelé si subtil et
si fort à la fois, sur
l'impression de tra-
gique douleur qui se
dégage de cette lu-
mière vespérale, de
cette affliction grave
de gens du peuple,
(le ce corps lourd
divin et blafard qu'ils
transportent. .\ peine
signalerons- no us
l'étonnante figure de ' q,^j
la Vierge drapée d'un
bleu d'une tonalité si simple et pourtant
si étrange. Ce sont là de puissantes
beautés, que tout être doué de sensibi-
lité peut admirer et longuement méditer.
La Mise au tombeau a, de plus, le mérite
de nous montrer le côté tragique de l'art
italien, et de l'art vénitien en particulier,
dont les Noces de Cann, an contraire.
font connaître plus qu'aucune autre
œuvre le côté opulent et festival.
Nous pourrions dire, des Noces de
Cana, que nous possédons le plus com-
ÈGE. — /,<■ Sommeil d'Aiitiopc.
plet, le plus parfait tableau de Véronèse,
et borner là notre notice. Que dirions-
nous, en elTet, de cette peinture? Est-ce
que la joie peut s'analyser? Joie puis-
sante, admirablement dirigée par un or-
cheslrateur de la peinture comme il n'en
fut jamais. E.xéculer, en effet, une œuvre
aussi vaste et d'une tenue aussi parfaite.
l.KS VINC.T l'I.l S CKI.KHUKS T A H I.KA T \ lU I.(H \Hi;
jiussi logique malgré riiiiinic divcrsilé
(les caprices qui la composenl, aussi
irréproi'hablc loul en demcuranl aussi
vivaulo, est un lour de force c|ui ne peu!
s'expliquer tiue pnr les dons les plus
«■\cc])li(iinieis . .McrVL-i]l(Mi>emenl tnni-
II \NS Uni. IIEIN I, K .1 K U N E. — /Vrt
posée, celte toile tsi nierveilleusenii'iit
peinte. On a dit {|ue l'icuvre nétait pas
religieuse dans son ensemble, et que le
<;iirist et la Vierge n'y occupaient qu'une
place bien modeste au milieu des riches
seigneurs, des échansous, des boulFons,
des musiciens de toute sorte. l,a crititpie
est peu fondée ici à la vérité, bien qu'on
jiuisse l'adresser avec juste raison à
beaucoup d'autres tableaux île X'éronèse.
Ici ne s'agissait-il pas de munlnM- l'elVer-
Neseence d'une fête où le \iii fui \ail-
lammenl épuisé, bien plutôt qu un acte
religieux important? Tous les peintres,
même les jjIus religieux qui se sont alta-
()ués à ce sujet, l'ont ainsi compris,
n'ailleurs, si jamais sujet a qté fait pour
lii peinUne \ énilienne, c'est bien celui-là.
On ne vous décrira
|Ms ici par le menu
I ' iiis les /;or/rai7.v qui
luindent dans celle
'lie " à clefs »,
< "innie ou dirait
.injnurd'liui dans
lirgdt théâtral et
■ idevardier : Fran-
cis I''", Soliman.
I Jiarles-Quint , la
niarc|uisc de Pes-
.iire, Titien, \'éro-
II 'se lui-mèiJie qui
l'iiie de la vio.lé; ces
(li'lails . détpuriient
l'attenlion que l'on
diiil plutôt apporter
à l'ensemble de
l'icuvre; au reste,
on les trouve dans
tons les guides. Ceux
ipii oui visité \'enisc
connaissent tous
.^an - Cliorgio - Mag-
L;lcire, celle église
|iii émerge si pillo-
I . -ipiemenl au mi-
!m II (l'une des îles
l.' la lagune : c'est
(le là que pro-
ii il'Kinsme. \icnnenl les A'oces.
I.orsipi'en ' IHl") il
l'alliil que la l'raiice rendit quelques-unes
des peintures conquises, .les commis-
saires chargés de régler les reslitulions
reculèrent devant les diflicultés du trans-
port et acceptèrent, en échange (le la
toile de A'éronèse, une toile de I.e Hrun.
Sans oITenser le majestueux peintre de
Louis Xl\', on peut dii'e que nous ne
perdîmes puint à cette transaction.
.\près les N'énitiens, on peut dire qui-
(-orrège est le dernier 1res grand peinlre
de l'Italie, >i i.lein de mérite et de force
i.i;s \ iNc.T l'i.rs cKi.Kiuiics tahi.i:ai\ nr i.(ti\i{i:
(lu'aieiit pu d'ailleurs être certains autres
ilevenus assez injustement dédaiffiiés.
Si nous avions à faire ici une histoire
«le la peinture, nous montrerions com-
ment un tableau, tel que VAnlinpe, est
signalé que celui de l'inspiration pa'i'enne
la plus intense renaissant vers la fin d'un
art, chez un être simple et richement
doué, chez un pavsan passioimé comme
le fut ce doux et simple Alle^rri da f^or-
KembuaNDT. — Les Pilerins d'En
le lo^-^ique aboutissement et une façon
de riche épanouissement de longs siècles
d art. Contentons-nous dédire que c'est
un des plus beaux morceaux du monde,
en tant que peinture pure. C'est un ma-
gnifique et radieux poème de la chair.
N'est-ce pas un phénomène digne d'être
regio? Étudiez ce côté de l'œuvre, après
en avoir goiilé le charme intense, la
beauté de couleur et de matière, et elle
vous intéressera au plus haut point.
Nous n'avons point cherché un con-
traste, mais il ne saurait en être imaginé
de plus saisissant que celui qui existe
I.ES \ INCir l'I-fS CKI.KliHKS TABI.KAIX Df I.OfVKl':
entre la beauté païenne de ÏAnliope,
toute resplendissante de chairluniincuse,
et la bcautt^essenlielleincnt moderne, ren- I
fermée, abstraite, du Portrait d'Erasme,
par Ilnlbein. Ce n'est ici qu'une petite
efliffie il'un vieil homme à la peau par-
cheminée, à la bouche serrée dans une
ironie contenue et imperceptible; celte
image à la fois sèche el fine se détache
sur le fond le plus frujjal ; le personnage
pas, ce n'est pas une beauté philoso-
phique seulement qui rend si précieux
le portrait d'Erasme, c'est aussi une rare
beauté de métier, et le triomphe de la
plus grande difficulté en art, c'est-à-dire
exprimer exactement ce qu'on a voulu
dire, et juste de la façon dont on a voulu
le dire.
Avec Holbcin, nous avons abandonné
l'art italien et son esthélique tonte en
est vélii (le noir, coiffé de noir, et il tra-
vaille à alij,'ner de petits caractères noirs
-sur une feuille de vélin. Pourtant c'est
une merveille, et qui ne fera pas moins
méditer tout homme cultivé (pic l'ado-
rable |)orlrait de la Joconde, souriante
peut-être sans ])lus d'arrière-pensée que
n'iini)orle(|nellc belle bête féminine, au
milieu de son [joélicpie paysaj^e... I)(^s
mains (pii tiennent un outil d'ci riinrc,
des yeux baissés (|iii suivent le nion\ e-
ment de la petite |)oinlc. une IkmuIic
(|ui lais>e deviner, plut(")l ([u'eilc ne i'c\-
prime, le soupçon de sourire qui accom-
pagne celte mise en (euvre de la ])ensée,
et voilà (racé, par un maître surprenant
dans l'art de saisir les caractères, tout un
symbole de l'intelligence el de la discus-
sion moderne. Mais (lu'oii ne s'v li-onine
dehors resplendissants, pour entrer dans
des considérations d'un ordre tout dilïé-
rent et plus moral que réellement pra-
tique. (,}ue sera-ce avec Rembrandt et
l'étonnant tableau des Pèlerins d'Em-
niai'is? Dans les tableaux et les peintures
murales de l'Italie, les artistes n'ont
jamais con(,'u la beauté... sans la beauté,
je veux dire que jamais ou presque
jamais le drame, la douleur même, ne
sont décrits et suggérés que par des
moyens de fête et de pleine lumière et de
beauté plastique. En changeant de lati-
tude, en se transportant dans les pays
du Nord, le point de vue change, cl l'on
l'ail surtout du drame avec de l'ondjre,
et de 1.1 beauté avec de la réalité, l'n
grand peintre italien n'a pas pu, la plu-
part fin temps, s'empêcher de faire iiii
\
I.KS VINGT l'I.LS CÉLKHHKS TAli LK A f \ UV LUL'VKIC
mcndiaul même beau comme un Dieu:
Rembrandt a peint un Dieu sous les
traits d'un mendiant. Et le tableau est
sublime. On ne cherchera pas à dire de
quel côté se trouve la supériorité dans
ces deux tendances si opposées, pour
celte raison qu'il
n'y a pas de pré-
séance à déter-
miner dans les ma-
nifestations du
beau les plus dif-
férentes entre elles.
Ce sont, au reste,
les deux faces éter-
nelles de l'esprit
humain. 11 n'est
rien de plus élo-
quent que ce ta-
bleau des Pèlerins
d'Emmaûs, mais
Rembrandt est
d'ailleurs au Lou-
vre, représenté de
la façon la plus
complète, la plus
redoutable. On ne
se lassera pas d'a-
nalyser les infinies
subtilités de cette
exécution qui pa-
rait si abrupte et
qui est pourtant si
délicate et si cal-
culée ; la perfection
avec laquelle tout
le tableau est mo-
delé, depuis un
verre ou un mor-
ceau de pain posé
sur une table,
jusqu'à la mystérieuse et inexplicable
lumière qui rayonne dans toute la partie
centrale de la toile, se propage jusque
dans les parties obscures, et enveloppe
la douloureuse éloquence de cette tète de
Christ, aux lèvres murmurantes et pâlies.
Doit-on dire, en présence d'une œuvre
comme la Kermesse de Rubens. que le
g^énie du Nord est aussi réaliste que le
irénie du Midi est idéaliste'? Mais com-
ment ne pas voir, au contraire, dans
celte peinture, un terrible accès de ly-
risme'? Rubens est un des plus grands
lyriques qui soient, el c'est avec l'alfole-
ment magnifique du poète qu'il se sert
de la matière charnelle et qu'il la pétrit
Van Dtck. — Portrait de Charles /"
pour chanter sa joie. Dans cette Ker-
messe, qui semble peinte d'hier, tant
son éclat, sa transparence et sa fraîcheur
sont demeurés vifs, le public croit voir
la satisfaction réaliste de matériels ap-
pétits, el il rit, n'attachant son attention
qu'à tel paysan, qui élreint en dansant sa
commère ; à tel buveur qui pense exhaler
son âme grossière avec le trop-plein
des pots qu'il vida en sa panse. Mais pour
l,i;S VIM'.T l'I.fS CKl. KlUtKS T A 1! I. K A f \ Hf I.OUVKl-:
fclui qui rcf^ardc |)liis nllcnlivemcnl,
cesl la vie môme qui se dôroule sous
le vasle ciel, loutc riuinianité débridée,
abandomiée à sa destinée : ce l)uveur est
airreuscmeiit pâle et lraf;iquc ; ces (illcs
rehniidies subissent visiblement l'altrac-
liiiii c-l leUViii de lanioiir. et en peiirnant
un des plus grands peintres flamands.
Mais on peut aussi le considérer comme
un des derniers peintres italiens par son
éducation, et comme un des premiers
peintres an},dais par son inHuencc. C'est
en Italie que dans sa jeunesse il se forma
à riù-ole des \'éiiiliens et de ("orrèuc.
toute celle liuni;niiti', le pehilre, le poèli'
l'a dominée d une sinfjulière liauteur.
l,e nombre de tableaux que nous nous
sommes assigné la tâche de sif^naler ne
comporte point d'(L'Uvres de l'ICcoic mu-
{{laise, car on sait que c'est là le ci'ilé
faible de notre musée (|ui, Uicn innei.
possède assez de trésors pour (pie nllr
pauvreté partielle soit compensée. Mais
s'il lions fallait désigner le plus beau
tableau de l'Keole anglaise que possède
le Louvre, nous dirions sans hésiter que
c'est le Portrait de CJinrles I'', par \i\\\
DycK. .l'enti-nils bien ipie N'aii Dvck est
(Test en .Vnglelerre ipi il Unit sa \ ie cl
l'oiula réellement l'école. Ueynolds et
(îainsborough, sans avoir reçu ses en-
seignements directs, sortent absolument
de lui. (l'est le seul aspect sous lequel
nous avons la place nécessaire pour con-
sidérer ni eel élégant et aristocratique
piiilrail. Hieii n'est plus aisé, plus véri-
tablement •> gentilhomme >•. Tout cela
est peint à miracle, et d'un délicieux
arrangement, plein de nouveauté.
Nul lyrisme celle fois, cl nulle élé-
gance dans le Buisson de Huysdacl.
(^csl près d'Ilaarlem, et dans le voisi-
\ i.\(;t l'i.rs c.Ki.Kiîiu-:
lAiîi.KAi x 1)1 i.(ii;viii-:
ii;ij;e de la mer, qu'on ne voit pas. Le
veiil souffle el muf,nt; il tourmente les
arbres et fera vnler du sable dans les
veux; il alourdit et contrarie la marche
dos êtres humains attardés, el va};uemcnt
il inquiète les animaux, que leur instinct
avertit du prochain orage. Ici Ihumanitc
tout entière est représentée par un
maigres broussailles, ces arbres habituée
aux violents et impitoyables caprices de
la brise, ces mauvais chemins défonces
d'ornières, cette lointaine silhouette du
village, si lointaine pour la fatigue du
chemineau, enfin le vaste ciel nuageux
qui roule sur tout cela! [,nrs(]u'on \isitc
la Hollande, et en parllculicr ILKirleni.
pau\re boidionime qui regagne lente-
ment sa chaumine, d un pas fatigué, son
parapluie sous le bras et ses chiens le
suivant dune morne allure. C'est un de
ces coins ingrats, plaintifs et touchants,
comme en présente parfois, au milieu de
ses richesses, la laborieuse, la plantu-
reuse, l'heureuse Hollande. Ah! le beau
tableau! Comme il est simple, comme il
est vrai, comme il est profond! .\vec
quel mélancolique amour un peintre in-
génu, un philosophe instinctif qui ne
savait même peut-être pas ce que c'est
que la philosophie, a représenté ces
Jx'jms de paysans.
aux environs de laquelle Hiiysdaël aima
à peindre, il est facile de retrouver les
endroits mêmes qui le frappèrent, et
celui-ci en particulier. H n v a rien de
plus doux et de plus attristant: jamais,
en aucun lieu, je ne me suis senti plus
seul, ni sur des routes désertes d'Italie,
ni dans des brouillards de Londres, ni
même dans l'âpre et sauvage Espagne,
ce jour où des rafales de pluie s'abat-
taient sur TEscurial hautain et funèbre
parmi son paysage désolé. Non, rien
n'est plus souriant souvent, mais rien
parfois non plus n'est plus triste que la
\ INdT l'I.lS C.ia.KUHKS TA lî I.KA f X DU l.OLVHE
Hollande. Je vous conseille de ne jamais
l'aire loul seul ce voyage, et surloul ce
pèlerinage aux dunes parmi lesquelles
Huysdaël df^niclia ce fitiixson. Ou, si vous
faites seul cette excursion, lorsque vous
rcverre/. au Louvre ce pclil tahleau si
frugal de sujet, si juste de sentiment et si
délicat de matière, vous l'aimerez entre
bien d'autres .riiri lrilcn>ccl fidMc nmoui-.
Chardin pour en trouver l'équivalent,
c'est-à-dire franchir un siècle, et ce n'est
encore qu'un siècle plus tard que nos
peintres s'adonneront à de telles études
de la vie. Il faut dire que celui des frères
Le Nain à notre avis, ce fut vraisembla-
blement Louis qui peignit, en l(>42,
ce Jlcpas de pai/iaiis avait eu une é<lu-
catidM en nar-lic IliniKiiiiliv M.ii< pnin hml
Celle simple et réelle lniin:iMil(', |)eii-
cliée sur elle-même, celte sobre et
humble beauté de résignation qu'a in-
novée et glorifiée l'arl moderne, la voici
encore dans un admirable tableau qui
doit nous être spécialement cher, car
c'esl un tableau français que ces liu-
reurs, ou plus exactement le Repas de
pai/nan.i de Le Nain, dans j,i collection
La Caze. Mais si c'esl mm des |)lus cu-
rieux et dos plus éloipienls tableaux
français, c'est aussi une des j)lus rares
peintures naltiraliales que |)résenle notre
ancienne Kcole. Il faut sauter jusqu'à
il y a une grande difTérence d'accpnt cl
d harmonie entre les paysanneries des
Flamands, et de Téniers en particulier, cl
celle-ci. Le tableau de Le Nain est sen-
siblemenl ])lus sobre de couleur et plus
grave de sentiment ; il ne vise point à
égayer; il n'est ni déclamatoire, ni llat-
leur, il est vrai comme la vie, calme
comme elle, résigné comme elle. Ce sont
des hommes, c'esl-ft-dirc des êtres sortis
de la terre el qui retourneront à la terre
après avoir accompli leur morne et mo-
notone carrière; ils sont accablés et ter-
reux: el oependanl rien ne leur pèse
LES VINGT IM.LS CÉLliBl! KS TAHI.P:AI\ Df LOlVltH
clans leur vie végétative et chiciie. Faces
sérieuses, frustes, honnêtes, d'une hon-
nêteté passive, types de race, tout cela
vit par l'observation, et le métier très
sou[)le et très savant du peintre, qui se
révèle autant dans les fifjures que dans
les étoffes et les plus simples accessoires,
a rendu le tout durable par une très
réelle beauté de peinture, d'autant plus
le mieux la force cl la variété de Poussin
comme dessinateur et comme narrateur.
Peut-être le Triomphe de /"Vore est-il un
tableau plus maf,'nilique, et les Bercjers
d'Arcadie un tableau plus célèbre. Mais
VEnlèvement des Sahines est un des
tableaux les plus mouvementés et les
plus curieusement composés qui soient
dans toute la peinture d'histoire. Il ne
appréciable quelle ne cherche pas à se
faire apprécier.
Dans VEnlèvement des Satines de
Nicolas Poussin, nous voyons une autre
et superbe manifestation du ^énie fran-
çais, essentiellement lucide, expressif et
explicite. Poussin, c est Corneille peintre,
de même que Corneille, c'est le Poussin
de la littérature. Certes, l'embarras du
choix était grand parmi les admirables
tableaux de Poussin que nous possédons
et pourtant il fallait qu'il en figurât un
dans « les vingt plus beaux tableaux du
Louvre ». A tout le moins celui que
nous avons enfin choisi est un des plus
dramatiques, un de ceux qui montrent
IX. — 23.
pouvait qu'avoir inspiré un puissant in-
térêt à Poussin, puisqu'il avait trait à
la fondation de cette Rome que le maître
aimait tant, et oii il s'était retiré à
jamais après ses déboires en France.
Mais ce qu'il nous faut voir dans ce ta-
bleau, c'est un étonnant répertoire de
mouvements et d'expressions. L'en-
semble a la force, la plénitude et la bru-
talité d'un bas-relief romain: les types
sont admirablement caractérisés, et l'im-
pression de violence, de désordre, de
frayeur est rendue avec toute l'ardeur
et toute la fermeté, ainsi que nous le
disions, d'une scène de tragédie corné-
lienne. Poussin est le maître qui, tout
i.KS \ in(;t iM.r
i;i:i.i:uHKs lAiii.ii.vix du i.ouvue
en accomplissuiU les (l'uvres les plus
nobles, n'a jamais reculé devant un niou-
vemeiil vrai, et il rendrait bien des
points aux soi-disant réalistes. Les épi-
sodes naturels et même comiques abon-
dent dans beaucoup de ses compositi(;)ns.
C'est ainsi que dans l'Enlèvement, à
côté de TelFroi des femmes, de leur fu-
reur, de leur ra;,'e, du désespoir des
vieilles niiTo. de l;i (ii'baiHJade (les maris
évidemment dans nos vingt un tableau
de l'Kcole espagnole; mais si on avait pu
en mettre un, ce n'eût pas été, si beau
qu'il fùl, un tableau exceptionnel.
Donc, continuons désormais cet ar-
ticle par des tableaux français. Un des
plus grands maîtres français est VN'at-
leau. Pauvre grand homme! Il est encore
dans sa destinée d'être mal compris,
même de nos jours, où Ion s'est furieu-
Lf Sacre '/f Xapoléon /•''■ à Xotft^-I'ame.
sans armes, de l'excitation bestiale des
Romains, on trouve la Sabine qui, vers
le troisième [)lan, se laisse << enlever »
avec beaucoup de complaisance et dé-
guise mal son rire sous un ell'arementde
circonstance. Mais éludiez ce tableau,
voyez la beauté de chaque morceau isolé
au point de vue du dessin, et que ce ta-
bleau vous fasse aimer et regarder de près
toutes les autres œuvres du maître ; je ne
saurais vous souhaiter de meilleure grûce
cl vous préparer de plaisir plus élevé.
On trouvera que nous avons fait la
part large à l'art finançais dans celte
revue. Mais n'est-ce pas nécessaire?
N'est-ce pas légitime? Il n'est pas encore
mis il son rang chez nous. Il manque
sèment engoué de lui. D'abord, on le con-
sidère généralement comme un peintre
du xvnr siècle, dans le sens d'élégance,
de frivolité, attaché à ce mol. I']n 17-M,
année de la mort de \\'alteau, ce
xvni" siècle-là n'élail pour ainsi dire
pas commencé. Puis, ceux mêmes qui
aiment le plus W'atteau le croient sim-
plement un peintre du joli; quant aux
esprits académiques, ils ne voient en lui
qu'un <• petit peintre •>, parfait sans doute,
mais n'ayant pas peint de <i grands su-
jets ». Faut-il donc répéter à tout ce
monde qu'il n'v a pas de grands sujets
en art, mais seulcmenl de glandes ma-
nières de les traiter? Or il n'y a pas de plus
« grand " dessin que celui de ^^'atteau,
\ INC.T l'LlS ( -.Kl. Kl! lu: S 1 A lU. K A f X U L' I.OrVHIi
car il n'y en a pas de plus rerme, de ])lus
iiel et de plus expressif. Nulle diiréreiice
à ce point de vue entre un dessin de AN'at-
leau et un dessin de Raphaël . De même
un petit tableau de notre maître, l'ûl-il
d une seule ligure, comme le parlait petit
IndifférenI de la salle l,a Gaze, ou de
plusieurs figures dans un radieux paysage
comme rEinbarquemenl pour Cylhère,
choisi ici, est aussi beau el aussi riciie.
toujours semblé que le notre est d'une
fraîcheur, d'une dorure, d'une légèreté
extraordinaires, et que, malgré son prix,
le second n'a pas pu atteindre.
Contre W'atteau, ou plutôt contre
l'art tout entier de la lin du xvn" siècle
el du commencement du xvin°, David et
son école réagirent avec férocité. Ils n'ont
pas gagné absolument leur procès devant
MOUS. Mais malgré sa fruiiliMir, ~(iii c^-
Le bauo.\ g nos. — La Bataille d'Eylau:
au point de vue de la couleur, que la
plus opulente toile de Rubens, le maître
que Watteau admirait passionnément,
et dont l'étude contribua beaucoup à sa
formation. l.'EmbarqiiemenI pour Cy-
thère n'est donc pas seulement un des
Y>\us jolis tableaux de l'Ecole française,
c'est aussi un des plus heaux. On sait
que ce fut le morceau de réception de
Watteau à l'Académie, mais qu'il en fit
une répétition qui se trouve au palais
impérial de Rerlin. Nous avons vu cet
autre exemplaire ; il est fort admirable
et plus travaillé que le nôtre: mais au-
tant que l'on peut comparer à distance
deux rrnvres d'une telle ninin, il nous a
prit systématique, tout ce qu'il y a de
dur, de tranchant dans ses œuvres et dans
ses théories, il ne faut pas mépriser
David. Comme morceaux de peinture
excellents, nous aurions pu donner le
portrait de M'"" Récamier, ou celui de
M""' Chalgrin; mais on eût jugé que ce
sont surtout de superbes esquisses. C'est
pourquoi nous avons choisi le Sacre,
qui est une peinture d'histoire dans le
sens le moins discutable du mot et alliant
toute la rigueur du style, tel que le
concevait le systématique David, à la
force et à la netteté des caractères, tels
qu'il les saisissait, en peintre doué. Les
deux personnages qui attirent le plus
i.KS vin(;t iM.is (:i:i-i;isiiK
T A lî 1. 1: A l' x i)i' i.orxiiH
l'atleiUion dans cette vaste toile sont
certainement l'enijjereur et le pape, et
on ne saurait oublier, une fois vue, cette
pâle et volontaire lijjure de Napoléon 1''^
posant solennellement sur le front de
l'impératrice inclinée la couronne qu'il
vient de recevoir lui-même des mains de
Fie ^'II. 11 n'est pas besoin de faire re-
marquer la belle et nette ordonnance
(le cette vaste composition, malgré
.Mais si David, en peif,'nant de telles
grandes toiles, ne s'est jamais échauiïé
pour ainsi dire qu à froid, il faut consi-
dérer le baron Gros comme le véritable
poète épique de l'Empire. C'est lui qui
est le vrai grand homme de ce lemps-là.
Plus fard, son œuvre, nous le croyons
fermement, prendra une place encore
plus importante que maintenant même.
Ce peintre savait véritablement voir et
U fc R I C A U L T.
Le \<ui/i(ige ./<• la Molli/.
la froideur et la sévérité de son har-
monie générale. Au musée de \'ersailles,
l'd'uvre faisait peut-être plus grand
cU'el ; elle était placée un peu moins
liant, et la lumière faisait ressortir plus
vncniciil le gracieux groupe des dames
(I licpiiiMur. Il nous a toujours semblé
(pic, malgré l'incontestable sérieux avec
lecpiel est Ir.'iité ce tableau considérable,
David ne s'était pas défendu d'une cer-
taine et imperceptible ironie dans le
groupe des clianibellans empanachés,
(|ne l'on voit .lu premier |)lan de droite,
cl où se remarque la figm-e malicieuse et
lianhiino de Tailcvrand.
rendre grand. J..e dessin est toujours
chez lui ample, magistral, et la compo-
sition aussi fougueuse que profondé-
mont dramatique. Dans la Bataille
d'Eijliiu. malgré l'horreur d'une scène
d'hiver, la peinture conserve le même
éclat, la même plantureuse verve, on
dirait presque la même chaleur, que dans
les anli'es grandes scènes et batailles du
baron (îros. On a lini par somire. el cela
se conçoit, du refrain (pii incite à la
fierté les Français regardant la Colonne:
mais peut-être, en revanche, ne sommes-
nous pas assez fiers de telles peintures
el d'un tel peintre, .'^i n'importe quel
KKS \lN(rT l'I.l'ï
TAIil.KAlX I)L' H)UV1{K
autre pays oll'rail un jiciiilre moderne
comme le baron Gros, il aurait iJarmi ses
compatriotes et chez nous-mêmes, une
gloire encore bien plus éclatante.
Si nous n'avions pas mis au nombre
de nos vingt tableaux célèbres le Radeau
de la. Méduse, cela eût déconcerté la plus
grande partie de nos lecteurs. Car il n'v
a pas dans (mit le I>ouvre beaucoup de
dessin d'une très fière allure. Que faut-il
de plus pour qu'une œuvre soit un chef-
d'œuvre? Ce fut aussi, pour le temps,
une tentative qui déconcerta. Depuis, le
Radeau de la Méduse a produit une
nombreuse lignée; nous voulons dire
que ce tableau fut le signal d'une im-
mense production d'anecdotes gigantes-
ques. Mais tandis que la plupart des
J.-F. Millet. — Les Glaiwu.^es.
toiles aussi uni\ersellenient connues que
cette toile de (îéricault. Elleestdemeurée
vraiment populaire, et elle le sera jus-
qu à sa tleslruclion qui est malheureuse-
ment une alFaire de temps. On sait, en
effet, que le bitume employé par le peintre
y exerce de souterrains et continus ra-
vages. 11 est bien superflu de reconnaître
qu'elle montre en elle beaucoup de gran-
deur et de puissance; et cette grandeur
est simple, elle parle aux sentiments
simples et vrais, de là son succès. D'ail-
leurs, les plus dil'lîciles en art ne peuvent
nier c|uo le modelé en soit beau, et le
grands tableaux réalistes contemporains
sont inutiles, vulgaires et périssables,
celui-ci est demeuré un type supérieur,
parce que, tout en étant soucieux de vé-
rité, le peintre 1 était aussi de style.
Notre galerie de choix se termine sur
des o'uvres de deux des plus grands
peintres français de notre siècle : Dela-
croix et J.-F. Millet; mais il faut avertir
le lecteur que c'est plutôt pour faire
figurer ici leur personnalité que pour
présenter leur chef-d'cpuvre que nous
avons reproduit ces tableaux. Certaine-
ment les Glaneuses sont un des très
j.i:s vin(;ï l'i.ts c.ki.khhks t.\iu.i:.m\ i>r i.m viir:
beaux tableaux de Millet avec leur beau
rythme de lif^urcs, un peu voulu, et la
charmante animation des fonds. Mais
dans l'œuvre de Millet, il est peut-être
dencorc plus belles toiles : ce n'est pas
au Louvre qu'elles sont.
Disons aussi (|iie nous aurions certai-
nement placé il coté d'un des plus beaux
tableaux de Delacroix, i Apothéose d'IIo-
lion <les artistes par la beauté du mo-
delé, la sombre et tragique richesse de
la couleur, et la sublime imafrination
juvénile qui, dans une sorte de lièvre,
présida à la conception et à l'exécution
de cette mafjniliquc peinture. Delacroix
avait vinjît-quatre ans lorsqu'il l'exposa
au Salon de 18"2'i. Il fut alors considéré
comme un révolutionnaire, et toute sa
K r i: È N K D ici. a c liii i x. -
mère, si ce taiileau n'avait (léjà été re-
produit par le Monde Moderne au cours
de notre élude sur lnf,n-es. I-'nliii, notons
(|ue Corol, ([ui est un des ]ilus firands
])eiiilres français, n'est pas représenté
dans le premier musée français d'imo
manière difçne fie lui.
I.e lai)leau de Delacroix. D.mlc el
Virgile aux Enfers, es! du iiimn> admi-
rable. Ce n'est pas uu ilc cciiv qui IVap-
pent le moins vivement riina^ination de
la foule, et il fait éfialement l'admira-
vie on le considéra comme tel, alors cpie
c'était un maître véritablement classique
et avant conscience de l'èlre. Mais la
nouveauté d'un beau tempérament dé-
roule loiijiiurs les esprits, ('e n'est que
plus lard que les (vuvres el les f;éuies se
classent, ri l'on n'esl ])liis surpris di-
voir tenir sa ])laee une loile telle ipie
celle-ci dans l'admiration des hommes à
Coté des grandes pages que des siècles ont
consacrées.
.\ H sic M- .\ I K V ^N nu F.
n A A L B E K VI- DE LA I ' ' 1 L L 1 X F, , AU S f n
BAALBEK
Les siles les plus vantés et les plus
fameux produisent souvent — quand,
après en avoir longtemps rêvé, on les
aborde enfin — une impression très dif-
férente de celle qu'on attendait. Entre
toutes les ruines classiques, celles de
Baalbek sont bien connues ; elles ont été
cent fois dessinées ou photographiées
et sont cataloguées pierre par pierre ;
j'avais donc pu, de longue date, me fami-
liariser avec leur image ; pourtant, le
jour où il m'a été donné de les voir, leur
aspect réel m'a absolument surpris et
troublé par mille côtés imprévus : il
manquait, aux récits que j avais lus, de
replacer les monuments dans leur cadre,
dans leur milieu, dans leur couleur, dans
l'effet de lumière changeant, qui les res-
suscite et leur comn>unique cette sorte
de vie mystérieuse, propre aux choses
inanimées. Un paysage est comme un
homme, que chacun voit, juge et inter-
prèle diversement suivant le hasard des
circonstances et les sentiments qui agi-
tent les deux interlocuteurs au moment
de la rencontre. Laissant de côté une
sèche énumération architecturale , qui
figure à sa place dans tous les guides,
je ne noterai ici que les simples émo-
tions d'un passant devant l'éternel sanc-
tuaire du Soleil-Dieu, Baalbek, Heliopo-
lis ; étant tout à fait sincères et non
apprêtées, elles trouveront peut-être un
écho dans les souvenirs de plus d'un, qui
H A A L H E K
aura néf^lif;é de les fixer sur le papier et
de les traduire péniblement en phrases.
En arrivant à Baalhek, je m'imaf,'inais.
à tort, au milieu du désert de Syrie, des
colonnes, les six glorieuses colonnes du
temple tlu Soleil, émer^'eanl d'une plaine
de sable et de cailloux, semée de pans
de murs et de blocs de pierre écroulés;
la traversée du Liban, grisâtre ou jaune,
aux pentes arides, aux roules poudreuses,
la remontée de la longue vallée du Nahr-
el-Litani, toute nue en celte saison d'au-
tomne , sans une toulîe d'herbe ni un
arbre, où les caravanes de chameaux,
conduites par des Hédouins silencieux,
se suivent et se rencontrent à travers la
poussière soulevée, n'avaient fait que me
confirmer dans celte idée.
Mais voici que, sur la plaine orange
et toute dorée par le soleil couchant,
s'allonge une nappe de verdure sombre,
aux cimes illuminées d'un dernier rayon
oblique : des arbres presque septentrio-
naux, des peupliers, des saules, avec des
figuiers; une fraîche oasis, qu'enveloppe
déjà la brume légère exhalée des ruis-
seaux et des sources, et c'est de celte vé-
gétation touffue, plantureuse, qu'émerge
l'étonnante .Acropole des temples, l'es-
planade artificielle aux murs de soutè-
nement cyclopéens, plus haute que toute
la forêt d'alentour et porlant à sa cime,
profilé en sombre sur la montagne pelée
et fauve ou sur le ciel rose, le rectangle
sublime, formé par les six colonnes gi-
gantesques avec leur fragment de frise.
Baalbek, en effet, c'est l'oasis et c'est
la source; c'est le miracle de l'eau cou-
rante et fécondante, sortant, à l'état de
rivière puissante et large, du rocher
aride, sous le coup de baguette d'un
Mo'ise. Il faut avoir traversé, ne fût-ce
que quelques jours, en touriste, les dé-
serts de Syrie et d'.Vfrique pour savoir
ce que représente un peu d'eau , une
humble source, aux yeux des Bédouins
nomades et de leurs liêtes, aj.soilTées par
les longues étendues de cailloux rouilles,
où les buissons mêmes sont hostiles et
se hérissent d'éjiines, pour comprendre
quelle admiration reconnaissaiile ces fils
de la nature, directement soumis à ses
exigences et à ses caprices, apportent à
ce phénomène, si incompréhensible pour
eux. qui leur prodigue soudain, après des
heures de soulfrance, l'élément le plus
désiré et attendu, le plus indispensable :
l'eau.
On amena un jour, à Paris, une am-
bassade de Touaregs, devant lesquels,
voulant frapper leur esprit et les dispo-
ser à la soumission, on multiplia tous
les tableaux les |)lus surprenants de notre
puissance militaire et de notre activité
industrielle ; le défilé des régiments in-
nombrables ; le tir simultané des bat-
teries de canon ; les trains de chemin
de fer, traversant la campagne à toute
vitesse; la lumière électrique éclairant
toute une salle au simple mouvement
d'un bouton de commutateur ; les cor-
nues- Hessemer déversant des tonnes
d'acier en fusion, etc. Comme il ne sied
pas à r.Arabe de laisser voir ses senti-
ments inlimes, ils restèrent muets el
impassibles; mais, par hasard, on vinl
à tourner devant eux le robinet d'une
prise d'eau, et, instantanément, un tor-
rent jaillit de la bouche de fonte : cette
fois, l'émotion l'emporta sur la dignité
et ils ne purent retenir un grand cri
d'admiration.
Toutes ces merveilleuses cités anti-
ques de la Syrie, dont l'histoire mysté-
rieuse se perd dans la nuit profonde des
légendes, ces villes construites par les
djinns, par les géants ou par le magi-
cien Salomon, ces murs aux pierres dé-
mesurées, que seuls les premiers petits-
fils d'.Adam, les ei'.fanis de Cham ou
ceux de Gain, (ailleurs de monlagnos
et forgeurs de métaux retentissants,
purent, ce semble, avoir l'idée de dres-
ser dans la solitude, les Baalbek, les
Palmyre, les Damas sont nées de la
même particularité géologique, repro-
duite en tant de i)ays calcaires, à la
base des falaises monténégrines ou dal-
mates, comme au fond tles vallées de nos
causses et dont l'explication n'est qu'un
jeu pour les spéléologues : un plateau
calcaire crevassé, fissuré, où les eaux de
i
H A A L B E K
pluie s'engoulTrent, sabiment, se per-
dent, puis, rencontrant une couche d'ar-
f^ile imperméable, ou simplement arri-
vant au niveau de drainage de la contrée,
se concentrent en un ruisseau souterrain
et alors, aux points où ce ruisseau perce
le fond du ravin à sec, le jaillissement
gazouillements de sources, qui suit la
rivière dissimulée sous son ombre.
Si les hommes de ces pays avaient
mieux compris le mystère caché dans la
terre, ils auraient dû adorer, immédiate-
ment après le Baal solaire, source du
feu et multiplicateur des germes, ce
SOURCES Dr r. A3-EL-
A BAALEEK
d'une source inattendue, déjà grosse de
tous ses affluents cachés.
Aussitôt que l'eau apparaît sur ces
terres brûlées de soleil, c'est la végéta-
tion intense, c'est la joie et la prospé-
rité, c'est la vie, et le spectacle est
curieux, dans l'une des vallées qui
entaillent ces plateaux désolés, le long du
Barada de Damas ou de tout autre sillon
pareil, de voir le contraste violent, bru-
tal , sans transition, comme coupé au
couteau, entre les hauteurs calcaires dé-
vorées de chaleur, nues et rougies par
les oxydes de fer, et le serpent de ver-
dure frais, aux chansons d'oiseaux, aux
dieu des grottes et des antres frais, le
Pan Hellène , qui leur permettait de
vivre ; tout au moins ont-ils élevé sou-
vent, sur ces sources surprenantes, des
sanctuaires pieux.
La caverne, qui s ouvre au fond du
cirque d'Afka, dans le Liban, et d'où sort
en cascade le Nahr-Ibrahim, le fleuve
Adonis, fut, pendant des milliers d'ans,
un des lieux les plus saints de la Syrie.
Sur l'autre flanc de la même montagne,
à El-Yammouni, une source semblable,
que les habitants du pays considèrent
comme sa sœur, sort également d'une
grotte, tombe en cascade et forme un
lac, au bord duquel, sur une sorte d'ile
artificiellp, s'est élevé, de tout temps, un
temple, qui fut, en dernier lieu, recon-
struit par les Romains. Palmyre s'est
dressée, au milieu des solitudes, sur un
ruissellement de sources vives, qui, dans
ces derniers siècles, se sont peu à peu
taries, dévorées par le désert insatiable,
r r, A N DE B A A L I) K K.
lUiiis dont l'uno, où les caravanes puisent
une eau malsaine, sort d'une grotte en-
core ouverte. Les sources jaillissantes
d'El-Fidjé ou d'Kz-Zebedani forment le
Barada, dont l'action fécoiulanlo a fait
Damas. Ivifin, quand on veut com|)rendre
Baali)ck, il faut commencer par remonter,
I kilomètre plus haut, le long du ruisseau
qui fertilise les vergers et les bois de
l'Acropole et qui, plus bas, disparait en-
glouti sous les pierrailles,jusqn'à sa source
pittoresque el ombreuse, au Màs-el-.Vïn.
.Avec surprise, on traverse d'abord,
dans celte (iromenade, une gaie et com-
merçante i)etitc ville orientale, adossée
à CCS ruines, qu'on se ligurait perdues au
milieu des sables : des maisons basses,
aux toits plats souvent perlés par des
branchages; des voiles lendusen travers
des rues; l'animation et les gaies cou-
leurs vives des villages syriens ; le pul-
lulement des enfants aux robes roses
ou orange, aux dv lougcs, aux grands
veux noirs, aux mouvements souples,
qui se cachent en jouant derrière les
colonnes de granit d'une vieille mosquée
en ruines.
Puis, longeant une claire petite rivière
de Touraine, qui baigne des prés enca-
drés de saules, piqués de peupliers,
on a le spectacle imprévu d'un Orient
frais el verdoyant : une
sorte de Hanelagh aux
larges pelouses, animées
d'un mouvement de che-
vaux galopant, d'enfanis
arabes gambadant ou se
poursuivant avec des
cris, de femmes aux cos-
tumes bariolés vannant
leur grain sur des aires
damées, couvertes de
tas de froment blon,d ou
de mais doré.
Et l'on arrive à la
source : au pied des
arbres toulTus, des arbres
du nord, qui font invin-
ciblement songer à notre
France, un beau bassin
circulaire, encadré d'une
margelle en pierres disjointes, d'où le
ruisseau tout formé jaillit, ]iour se
diviser en deux bras, enveloppant une
île plantée de saules; au bord, des la-
veuses aux robes éclatantes, penchées
sur le courant; dans l'ilc, les substruc-
I lions d'un temple antique, semblable à
celui du lac El-'^'ammouni ; des ruines
de mosquées, entrevues à travers les
arbres et, plus loin, sur les vastes pe-
louses verdoyantes, qui s'en vont vers
Haalbek, toul un papillotement de cou-
I leurs, un gai remuement de jolis che-
' vaux arabes, de femmes et d'enfants...
.\ quelques pas en amont, le désert
morne recommence.
Du Ràs-el-Aïn, si l'on gravita l'ouest
la colline calcaire, perforée de grottes
sé|)ulcra!cs, on découvre soudain, en
passant la crèlc, toute l'oasis des ver-
gers sombres, encadrant l'-Vcropol*
rayonnante et claire el , par derrière,
vers Ir noni, la plaine aride el rousse,
r
dominée par la silhouelle pâle du Liban.
On peut là se faire une idée d'ensem-
ble de ces temples, où nous n'avons pas
encore voulu pénétrer.
Au milieu des peupliers, des saules,
des figuiers el des jardins verts, où mille
de haut, c'esl-à-dire d'une longueur
presque égale à la hauteur d'une maison
de Paris et qui ont faitdonnerau temple
lui-même le nom de Trilithon.
Sur la droite, voici les si.\ énormes
colonnes orange du grand temple, les
TEMPLE DE jrPITEU
ruisselets s'éparpillent, la masse lumi-
neuse de l'Acropole se dresse, comme
un bastion rectangulaire, soutenu tout
autour par de hautes murailles et por-
tant, à son sommet, sur une esplanade
confusément encombrée de débris épars
et de fûts brisés, la silhouette des tem-
ples ruinés et des colonnes, soulignées
par la netteté de leurs ombres.
A gauche (ou à l'ouest), c'est le grand
mur cyclopéen.où se trouvent peut-être
les trois plus gros blocs que l'homme
ait jamais utilisés dans unede ses œuvres :
ces trois pierres de taille, de plus de
19 mètres de long sur 4™,20 de large et
colonnes classiques de Baalbek, qui, de
très loin, se reconnaissent à leur impo-
sante silhouette. L'antique péristyle en
avait dix-neuf semblables sur sa lon-
gueur, 10 sur sa largeur : des colonnes
de 2™. 20 de diamètre et de 19 mètres
de haut, faites de trois blocs superposés.
Des dix-neuf, neuf étaient encore de-
bout il y a un siècle; mais, l'une après
l'autre, ces ruines périssent, ébranlées
par les tremblements de terre, dislo-
quées par le Turc barbare et avide de
leurs crampons de métal, effritées peu à
peu par le temps; trois de plus ont suc-
combé et les six qui restent commencent
à chanceler à leur tour; nos petits-fils
assurément n'en connaîtront plus que le
souvenir.
Un peu en avant, vors lest, quatre
colonnes debout et une adossée à une
muraille si^^nalent le petit temple, appelé
connnunénienl temple de Jupiter et dont
on attribue la construction à Septime
Sé\ ère. C'est là un édilice romain d"une
basse époque, dont la surcharge d'orne-
ments a.sscz banale et la décoration com-
pliquée, tourmentée, vulgairement pro-
digue en guirlandes, pampres, épis,
feuillages, oves, moulures, caissons,
rinceaux, cannelures, etc., dans le genre
adopté pour l'Opéra par M. Garnier,
attirent trop fatalement l'admiration
extasiée des troupeaux d'Anglais, qui
trottent dans Baalbek chaque printemps.
Mais, lieureuscment, ce temple a subi
l'action- destructive et purifiante des
siècles; ses ruines se sont parées de
celte beauté propre à la vieillesse, qui,
avec ses rides, l'accentuation de ses
traits, prend souvent une grandeur et
un caractère inconnus aux jeunes visa-
ges, trop fademcnt réguliers. Le soleil,
qui a patiné ses pierres usées et bran-
lantes de cette belle couleur orange, si
admirablement lumineuse au milieu des
feuillages verts ; les cataclysmes, qui
ont abattu la moitié de ses colonnes,
dégagé les autres, introduit l'imprévu
des jeux de clarté et d'ombre dans son
insignifiante symétrie, lui prêtent, de
loin surtout, une beauté, une largeur
de style, qui auraient fort attristé et
surpris ses architectes latins ou syriens,
mais qui, pour nous, en font le véri-
table charme.
Kniin, ])lus à di-oite encore, s'avance
la base d'une tour arabe, derrière laquelle
on aperçoit toute la partie est de l'en-
ceinte, occupée par une grande cour
entourée de divers bâtiments romains
et précédée d'un porli(|ue.
C'est de ce côté qu'on |)éiiMre régu-
lièrement dans l'enceinte, en passant
par l'infâme tourniquet d'un mamamou-
chi eulurbaimé, qui, après vous avoir
allégé de quehpics pièces blanches, émet
encore la prétention de vous faire sur-
veiller par un soldat pendant la visite.
Qu'est devenu, hélas ! le temps, peu
lointain cependant, où l'on arrivait à
Baalbek en caravane dresser sa tente à
l'abri des temples?
Mais l'universel snobisme, qui impose
aux touristes corrects l'obligation de
visiter chaque pays dans une saison dé-
terminée, où l'afllux des étrangers le
dépouille bien complètement de toute
couleur locale, rend, par bonheur, la
Syrie tout à fait déserte aux plus beaux
jours de l'automne, en sorte que la sin--
veillance se ralentit à cette époque.
L'impôt une fois payé au représentant
de la Turquie et la visite officielle ter-
minée, je n'eus besoin que d'un ])eu de
gymnastique pour escalader un soir, par
une brèche étudiée à l'avance, un coin
du mur cyclopéen et je me trouvai, cette
fois, bien absolument seul, au milieu de
toutes ces choses démesurées, colossales,
gigantesques, dans le silence de la nuit
approchante, dans le recueillement de
ces vieilles pierres mystérieuses, parmi
lesquelles les Bédouins croient encore
voir errer des démons : seul face à face
avec la majesté éternelle des temples et
le souvenir poignant des divinités
mortes.
A I^aalbek, tout ce qu'on voit, tout
ce qui sort de terre, murs, temples, co-
lonnes, est romain, Bas-Empire, œuvre
tardive d'un Antonin, d'un Caracalla,
d'un Aurélien; ou, pis même, c'est l'en-
tassement hâtif des blocs ramassés, pour
se faire une citadelle, par un soldat
arabe. Ces pauvres temples ont, depuis
dix-sept siècles, subi le malheureux sort
de tant d'autres en ces pays antiques,
vingt fois ruinés avant même d'être
achevés, vingt fois rebâtis avec les mêmes
matériaux retaillés, réajustés et de plus
en ])lus diminués, défigurés |>ar ces ré-
fections barbares. Jusqu'au pied des
murs d'enceinte, on retrouve aujour-
d'hui, dans les assises géantes, des dé-
bris de fronton romain, des pierres déjà
travaillées ou sculptées pour un tout
autre usaire. On en est même, nous le
BAALBEK
PETIT TEMPLE DE JUPITElî, VU DU NORD, A TRAVERS LES COLOXNES
Dr GRAND TEMPLE DC SOLEIL
dirons bientôt, à se demander s il sub-
siste, dans les ruines visibles, une seule
pierre intacte de lédifice primitif et si,
là comme à Jérusalem, on n'est pas le
jouet de son imagination en attribuant
aux ouvriers phéniciens d'un Hiram ou
d'un Salomon ces immenses blocs cyclo-
péens, que manœuvra peut-être, en
réalité, le calcul plus raffiné des archi-
tectes d'Antonin ou d'Hérode.
Et pourtant, en dépit de toute his-
toire et de toute archéologie, à ren-
contre de toute notion préconçue sur
l'art romain, on se sent, à Baalbek, pro-
fondément troublé et ému par cet effet
de grandeur — un peu enfantin, sans
doute, un peu na'if, un peu étranger à
l'esthétique — que produit, sur notre
petitesse humaine, l'énormité des pro-
portions. On éprouve même — et je ne
crois pas que ce soit là vaine rhétorique
— quelque chose de plus : l'impression
HAAI.HKIC
de spontanéité, de sincérité, d'intimité
plus libre, plus profonde avec la nature
et avec le ciel, que donnent seules, mais
que donnent souvent les œuvres ar-
chaïques. Comment expliquer cela, sinon
parce que les Romains, là comme
ailleurs, se seront contentés d'être les
plagiaires habiles et les imitateurs sa-
vants de l'œuvre, plus antique, qu'ils
<Iémolirent pour la refaire à leur goût.
Ce ne sont pas eux qui ont choisi cette
position incomparable de l'Acropole,
dressée au-dessus de la plaine comme
une sorte d'immense autel mystique,
embrasé tle l'aurore au couchant par le
soleil divinisé, vers lequel montait à
toute heure la rouge fumée de ses sacri-
fices. (]e ne sont pas eux, non plus, sans
doute, qui ont eu les premiers l'idée de
bâtir au moyen de ces pierres prodigieu-
sement grandes, parmi lesquelles on se
sent tellement perdu, humilié, réduit, ra-
baissé à l'état de nain ; s'ils ne se sont pas
bornés ù retailler les quartiers de mon-
tagnes, que les maçons phéniciens avaient
])éniblemenl poussés, quelques siècles
auparavant, sur leurs rouleaux de bois,
depuis les carrières voisines, ils ont du
moins obéi à cette très ancienne tra-
dition du monolithisme géant, qui s'est
]>crpétuée de génération en génération
et de race en race dans la Syrie et la
Palestine.
Il semble, à Baalbek, que l'àme des
premiers dieux austères et frustes,
des dieux directement empruntés par
l'homme tremblant ou espérant aux
forces de l'univers, ait passé, à travers
le scepticisme et la corruption de
l'Olympe romain, comme un souflle
vivifiant. Quelque chose d'eux doit sub-
sister dans ces assises démesurées,
comme ce parfum discret de myrrhe et
d'encens, qui continue à imprégner les
vieux sanctuaires délaissés, les objets
consacrés au culte, ou les âmes tlont la
liremiére enfance fut pieuse.
l'eut-élrenesl-ce là que rêverie pure;
mais il me plaît d Oublioi-, ici où tant
<le religions sont venues tour à tour
adorer la puissance el la créaliim du
même Dieu sous des noms divers, le
formalisme, l'affectation, l'hypocrisie,
ou les raffinements philosophiques des
siècles de décadence, pour ressentir, en
face de la nuit mystérieuse, le frisson
instinctif des premiers hommes, éper-
dument prosternés devant le soleil,
source unique de chaleur, de fécondité
et de vie, chaque jour enivrés de joie à
suivre dans le ciel sa rayonnante car-
rière, chaque soir désespérés de le voir
s'évanouir et disparaître. L'architecte
inspiré, que mon admiration salue à
l'heure où le dernier rayon du jour dore
et fait flamboyer, au-dessus de l'oasis
verdoyante, les six merveilleuses co-
lonnes du temple détruit, c'est ce tail-
leur de pierre phénicien à demi barbare,
qui ne savait peut-être même pas signer
les blocs arrachés par lui à la terre,
mais dont l'œuvre, j'en suis sur, est là
toujours présente, sous la surcharge
romaine, effort prodigieux pour con-
struire à bras d'hommes quelque chose
de stable comme les monts, trône du
Tout-Puissant, et d'éternel à leur image,
étonnant témoignage de ce que peut
réaliser la volonté, entraînée et soutenue
par la foi.
.Abordons maintenant de plus près
cette construction de géants et, tâchant
de dépouiller celle émotion supersti-
tieuse, qui nous porte tous, plusou moins,
à supposer très ancien ou très surna-
turel ce qui nous étonne d'abord, ou
ce dont nous ignorons l'origine, effor-
çons-nous d'arracher à ces ruines un
peu de leurs secrets.
Les documents écrits nous rensei-
gnent bien mal sur Baalbek ; quand on
cherche à reconstituer l'histoire de ces
monuments si célèbres et qui durent si
anciennement fra|)per l'attention, on
est étonné de plonger, presque de suite,
dans une si profonde nuit. Quelques
textes épars, cpielques inscriptions,
quelques monnaies pour les premiers
siècles de nolie ère, comme des étin-
celles espacées dans l'ondjre ; puis une
disparition, si absolue qu'il fallut re-
découvi-ir litléralemeiil Baalhck au
It A A L lî E Iv
x\i' siècle ; pour le passé, presque rien ;
aucune fouille suivie venant apporter
ses renseignements précis; nombre de
théories contradictoires, parfois écha-
faudées dans une visite d un après-midi,
ou même à distance dans un cabinet de
savant à Paris ou à Berlin ; des dessins,
pour la plupart inexacts et se copiant
l'un l'autre ; très peu de faits et un large
champ ouvert aux hypothèses : voilà ce
Félix Heliopolilana, mais encore par des
textes et des faits.
Ainsi, lauteurdu traité Dedea Si/ria,
qui écrivait aussitôt après la reconstruc-
tion romaine, applique néanmoins déjà
à la divinité qu'on adorait à Uéliopolis
l'épithète d Archaïon (antique). Le nom
de Baalbek se retrouverait même, dit-on,
sous la forme Balbiki, dans les inscrip-
tions cunéiformes: et surtout les décou-
■ lE.ST DE L EXCEINTE
qu'on est fort surpris de trouver. Mais,
après tout, le mystère, où plon^^e la base
de ces admirables ruines, ne contrihue-
t-il pas à leur prêter pour nous un attrait
de plus?
^'oici, d'après ceux qui ont étudié le
plus sérieusement Baalbek, de Paulcv,
Renan, etc., les principales données
archéologiques du problème.
Tout d'abord, l'existence d'un temple
très ancien à Baalbek, d'un temple phé-
nicien, est prouvée, non seulement par
ce nom sémitique de Baalbek, que la
tradition du peuple perpétua de pré-
férence au nom officiel de Colonia Julia
vertes de petites idoles en bronze et en
argent, semblables à celles de Tyr et de
Sidon, c'est-à-dire à caractère nettement
phénicien, sont, parait-il, fréquentes
dans les jardins qui entourent l'Acro-
pole.
Puis, sur la construction du grand
temple aux six colonnes, nous avons un
texte de Jean Malala : « Après le règne
d'Hadrien . régna .Elius Antoninus
Pius, qui fonda, à Heliopolis de la Phé-
nicie libanaise, un temple de Jupiter,
assez grand pour être une des merveilles
du monde. >■
Ce temple décastyle commence, d'ail-
H A A I. H 1-; K
leurs, à figurer sur des monnaies de
Septime Sévère, avec celle inscriplion :
Jovi Oplimo maximn Heliopolilano co-
lonia Helinpolis. Ilcliopolis, c'élail là la
Iraduclion officielle du vieux nom ar-
ciiaïque de Haalbek, qui, malf;ré la do-
mination loule passaffère des Homains
dans CCS ])aYS, a seul survécu jusqu'à
noire époiiue.
L'autre temple, le plus iictit, aujour-
d'hui appelé temple de Jupiter, est éga-
lement ligure sur des monnaies de
Septime Sévère, Julia Domna et Cara-
calla, aisément reconnaissable à ce que
sa façade ne présente que huit colonnes
au lieu de dix.
Des inscriptions mniilicnt, en outre,
(pie les liâlimenls de la grande cour
furent commencés sous Caracalla et linis
sous Philippe.
A l'avènement de Théodose, Baaibek
devint chrétien : *« Cet empereur, nous
dit la Chronique pascale, renversa les
temples des païens (que Constantin
s'était contenté de fermer), ainsi que le
temple fl'IIeliopolis, celui de Balanios,
le grand et fameux temple, le temple
Iritilhoit, et il en lit une église des chré-
tiens. "
lùifin, pendant les incursions arabes
cl les croisades, nous savons que Baai-
bek fut pris el repris, jusqu'à sa des-
truction complète par Timonr, à la fin
du xiii" siècle.
Si nous nous tournons maintenant
vers les ruines mêmes, le problème très
captivant qui se pose est évidemment de
rechercher, sous l'œuvre romaine, la
|)art des anciens maçons phéniciens, de
ces Gibliles [leul-êtro, les Limousins de
la Phénicie, qu'Iliram, roi de Tyr, en-
voya, selon le livre des Bois, mille ans
avant Jésus-Christ, construire le tem])Ie
de son allié Salomon.
Mais c'est là qu'il convient, suivant
une remarque précédente, de lutter
contre ce penchant instinctif, qui nous
pousse h considérer comme prestpie sy-
nonymes les mots de gigantesque, cyclo-
péen el préhistorique. La grande dimen-
sion des matériaux employés dans un
édifice est très loin, surtout en Syrie,
d'indiquer sa réelle ancienneté.
l'hidemment celle tendance à bâtir
en blocs énormes, qui, au fond, sous son
apparente grandeur, est surtout un aveu
d'impuissance, a dû convenir, dans l'ori-
gine, à des maçons ignorants, incapables
de souder les pierres les unes aux autres
par un ciment et désireux néanmoins
d'atteindre à la stabilité par ce qui leur
semblait se rapprocher le mieux des pro-
cédés de la nature, en taillant leurs con-
slructions dans la montagne même, ou
en transportant celle montagne, le moins
divisée possible, au point où ils voulaient
dresser leur édifice.
Mais les pierres géantes, élevées par
les hommes des dolmens ou ceux des
nouraghes sardes, les rochers amonce-
lés par les habitants de Mycènes el de
Tirynthe sont singulièrement frustes, el
cela se conçoit, les outils de ces ouvriers
primitifs devant être très peu perfection-
nés; ils sont bien loin de présenter cette
régularité el ce profil déjà savant, qu on
remarque jusque dans la fameuse assise
aux trois blocs colossaux de Baaibek,
moins encore, ces refends, qui carac-
térisent les pierres, presque compa-
rables pour leurs dimensions, des assises
dites salomoniennes au temple de Jéru-
salem.
1*>1, si l'on se re|)orte aux faits bien
démontres, on constate, en ell'el, non
sans quelque trouble, que le goùl des
monolithes énormes a été particulière-
ment développé dans les pays orientaux
au voisinage du début de notre ère. En
l"]gyple, les colonnes monolithes datent
surtout de la domination romaine; à
l^eonlopolis, également en l''gyple,
Josèphe prétend que les Juifs conslrui-
sirenl, 11)0 ans avant Jésus-Christ, un
temple avec des pierres de trente mètres
de long. l'3nfin, à Jérusalem, où l'élude
a été très sérieusement approfondie, il
parait bien prouvé aujourd'hui que les
assises, attribuées à Salomon, dotent du
temps d'Ilérode et que les tombeaux
d'.Misalon , de saint Jacques ou de
/aciiaric, tailles dans les rochers de la
H A A L H li K
vallée de Josaphal. sont d'une période
gréco-romaine.
A Baalbek, la question ne peut exister
que pour la base des murs denceinle et
aussi, remué là des pierres dune dimen-
sion étonnante, telles que les deux mon-
tants de la porte à l'extrémité du por-
tique, ou les murs de ce portique même;
LES PROPYLÉES A L'EST DE L'ENCEINTE
pour les imposants souterrains qui por-
tent la grande cour de Caracalla, puis-
que, partout ailleurs, les traces d'un tra-
vail romain sont incontestables: il est
donc évident que les Romains ont, eux
IX. — 24.
mais une réflexion s'impose aussitôt. Si,
comme tout porte à le croire, la pre-
mière enceinte phénicienne a été bâtie
en blocs gigantesques, ces blocs n'ont
pu disparaître avant l'époque romaine;
BAALBEK
en admellant que ceux des édifices
mêmes se soient écroulés et en partie
brisés, que les Romains aient compléié
volontairement cette destruction pour
rebâtir plus librement à leur idée, ces
matériaux, difficiles à remuer, ont dû
rester néanmoins à pied dVeuvre; dans
les fondations surtout, il y a infiniment
de chances pour qu'ils n"aient même pas
été déplacés, et cela peut contribuer à
expliquer les proportions que ces ou-
vriers, presque modernes, du début de
notre ère ont données à leur travail pour
utiliser, en les retaillant et resculplant,
des pierres de taille toutes préparées,
qu'ils trouvaient sur place.
Le plan de l'enceinte attire une autre
observation.
Son premier aspect montre flue le
portique d'entrée, le premier vestibule
et la cour carrée de Caracalla forment un
tout homogène, qui a été fait pour pré-
céder le grand temple du Soleil et y
conduire tout droit, en s'appliquant con-
stamment au nord sur la forme du mur
d'enceinte. .Au contraire, bien que le
temple du Soleil ait été déjà un peu trop
reporté vers le norddissymétriquement,
par rapport à la cour, ses dimensions en
largeur n'ont pas permis de le pousser
jusqu'à ce mur d'enceinte, qui, dans la
partie nord-ouest, en A, en est séparé
par un intervalle vide et inutile I II, de
neuf mètres de large. Celte particula-
rité, qui serait tout à fait inexplicable
si le mur d'enceinte et celui qui forme
le soubassement du temple avaient été
construits en même temps, est peut-être
la preuve la plus positive que ce mur
d'enceinte remonte là à une époque
antérieure.
C'est, d'ailleurs, dans tout cet angle
nord-ouest de l'enceinlc, autour du
temple du Soleil, que l'appareil cyclo-
péen est le mieux caractérisé et [larait
le plus ancien.
En A, il existe une assise, dont les
pierres, remarquablement constantes de
dimensions, ont toutes presque exacte-
ment 9", 50 de long sur 3 mètres de haut.
Cette assise, qui se prolonge à l'ouest cl
sur laquelle se fait un ressaut dans le
profil du mur, est surmontée en B par
les trois pierres célèbres, le Irilithon,
dont la longueur moyenne est de 19 mè-
tres sur 4"',:22 de hauteur. Dans les deux
cas, elle repose sur des assises de moin-
dre dimension, qui, dans le mur du
nord .\. sont très régulières : l"' assise
de 2°', 37, assise inférieure de l"",'.!.
Une remarque, que je crois nouvelle
et qui me parait importante, c'est que,
si on laisse de côté la confusion intro-
duite par nos mesures métriques, les
longueurs respectives des pierres des
quatre assises peuvent être représentées
par les nombres S, -1, 1,2; ce qui est
évidemment voulu et correspond, non
moins certainement, à des multiples de
quelque mesure adoptée au moment du
travail. Quand la Bible parle de la con-
struction du temple de Salomon, elle
emploie les mots de « pierres de prix,
pierres selon les mesures , grandes
pierres de dix et huit coudées ■>. On ignore
quelle était exactement celte coudée, as-
similée d'après divers indices à la coudée
royale égyptienne de ,")'i centimètres.
Avec une coudée de 59 cenlimèlres, nos
pierres de Baalbek seraient représentées
par 3*2, 16, -4 et 8 coudées.
.Ajoutons que celte disposition d une
assise géante, superposée à des assises
plus petites, probablement destinées à
niveler le terrain quand il le fallait, a
été retrouvée dans divers édifices consi-
dérés comme phéniciens, à .Amrit, à
Naous, au Téménosde Baélocécé, etc., el
nous en conclurons que ces subslruclions
peuvent, sauf des modifications de dé-
tail, avoir appartenu à l'édilico primitif.
Semblable hypothèse peut èlre faite,
avec |)lus de vraisemblance encore, pour
les grands souterrains situés sous les
trois côtés C 1*', 1'" F, 1) F. de la cour de
Caracalla.
Ces souterrains, assez hauts pour
laisser passer un cavalier à cheval, sont
une des choses les plus étonnantes de
cet extraordinaire Baalbek. C'est |)ar
l'un d'eux que l'on pénètre habituelle-
ment dans rcnccinic, el, dès le début,
» A A L lî K Iv
on est frappé de celte impression de
surprise, qui doit se prolong^er pendant
toute la visite des ruines. A quoi tient
cette surprise, on se le demande d'abord;
car ni la forme, ni les dimensions de ces
sortes de tunnels ne sont très différentes
de ce que nous sommes habitués à ren-
contrer le long de nos chemins de fer
ou de nos routes
en montagne ; mais
ici, au lieu d'être
creusés dans le ro-
cher, ces tunnels
ont été édifiés arti-
lîciellement par la
même accumula-
tion dénormes
blocs, que l'on re-
trouve partout à
Baalbek, et les di-
mensions de ces
blocs sont la cause
instinctive de notre
admiration.
Toutefois, là en-
core, il convient
de distinguer; la
voûte de ces sou-
terrains est incon-
testablement ro-
maine : le type de
bossage , les in-
scriptions mêmes l'indiquent assez; ils
ont dû être achevés, sous leur forme
actuelle, en même temps que les bâti-
ments de la cour superposée, à l'époque
de Caracalla et de grandes salles, qu'on
y rencontre, ont, à ce moment, servi
d'écuries.
Mais, par bonheur, quand les Romains
reconstruisirent ces voûtes à leur guise,
ils ne prirent pas la peine de détruire
les amorces des voûtes primitives, voûtes
surbaissées qu'on distingue sur notre
photographie, et il est donc évident
que, là aussi, ils n'ont fait que mo-
difier un travail plus ancien.
L'imagination peut dès lors se don-
ner libre carrière sur ce point. Ce fut,
on le sait, le système très naturel de
toute l'antiquité, pour édifier ces acro-
poles, ces enceintes sacrées surélevées,
ces lieux hauts où l'homme, en montant,
croit toujours se rapprocher du ciel,
d'élargir et de niveler les plates-formes
trop restreintes, que leur fournissait le
sol, en les encadrant de hautes murailles
et comblant l'intervalle de déi-ombres.
Quand les terres de délilais manquaient.
LES SOU TE RU AIN. S DE BA.VLBtK
Sons la voûte romaine, on voit les anciennes amorces de la voilte phénicienne.
tout naturellement on fut amené à bâtir
des voûtes de soutènement, des sortes
de cryptes ou de caves, qui trouvaient
ensuite un emploi facile.
C'est ainsi qu'à Jérusalem, partant à
niveau de 1 aire d'Oman le Jébuséen,
où David éleva l'autel de .léhovah, on
construisit, au sud, entre le rocher et les
murailles, ces immenses salles souter-
raines, connues sous le nom d'écuries
de Salomon.
A Baalbek, où l'exhaussement de
quinze mètres, que présente l'Acropole
au-dessus de la plaine, doit être en
grande partie artificiel, il est probable
que, lorsqu'on nivela ainsi au début l'es-
pace occupé aujourd hui par la cour de
Caracalla, on laissa tout autour la place
de souterrains 'qui ne sont peut-être pas
B A A L B E K
les seuls à relrouver un jour dans l'en-
ceinte) et les pieds-droits de ces souter-
rains semblent une des choses les plus
réellement anciennes de ces ruines.
Mais c'est assez abuser des hypo-
thèses archéologfiques. Pauvre science,
en somme bien que si passionnante),
qui n'arrive même pas à reconstituer,
avec une apparence de certitude, l'his-
toire de trois malheureux milliers d'an-
nées. El qu'est-ce que ces trois ou quatre
mille ans de vie humaine auprès des
énormités de temps, qui constituent,
avant l'homme, la moindre période géo-
loj;ique"? Nous sommes ici sur cette terre
d'.Asie. qui parait plus \ieille que toute
autre, parce que, depuis plus lon^'temps,
l'homme ("phénicre a eu le souci de s'y
perpétuer par des Annales; nous avons,
devant nous, le fruit du plus extraordi-
naire elFort que l'on ait jamais tenté
pour mettre une u-uvre, par sa masse
même, à l'abri des siècles, et la plus
épaisse nuit couvre l'histoire de ces
pierres géantes, que jieu à peu les ans
elTritcnl. Nulle ])art mieux qu'ici, où
tout prétend parler d'antiquité étonnam-
ment reculée et d'élerncllo durée, on n'a
ce sentiment de l'instable cl du passager,
qui arrachèrent, un jour, sous ce même
ciel, les plaintes désabusées de VEcclé-
siasle au créateur glorieux de pareilles
œuvres, à Salomon...
Nous quittons Haaibek un malin,
avant le lever du soleil, en pleine ob-
scurité, et le trot rajiide do nos chevaux
nous entraîne, en montant un peu sur
les pentes du Liban, dans la direction de
Zahlé. Feu à peu, l'aurore commence
à poindre sur les cimes; le Liban, à
l'ouest, déj;'i très rouge dans le jour,
prend, sous les premiers rayons, des tons
de pourpre, tandis que l'Anti-I^iban, à
l'esl, encore dans l'ombre, oll're toute
la gamme [)lus sobre des lilas et des
bleus. Au loin, sur l'oasis sombre, un
profil noir se dresse sur le ciel, bien ai-
sément rcconnaissable: les six colonnes
surmontées de leur frise; on dirait une
lyre immense. A nos pieds, dans la
brume, des colonnes de fumée blanche
masquent les campements de Bédouins;
des choses noires sont des chameaux,
des bœufs, des moutons errants. Là-bas,
entre les chameliers, il doit y avoir
quelque dispute terrible et l'on entend
vaguement des cris de haine et de
mort.
... Soudain l'astre Ihunboyant a dé-
passé la crête ; aussitôt la plaine entière
s'illumine, palpite, commence à vivre ;
les querelles humaines se taisent ; les
chants d'oiseaux se réveillent; le moin-
dre bout de rocher se dore; et, sur la
verdure sombre, là-bas, toute rayon-
nante dans la lumière rose, l'immense
lyre du temple dressé pour Baal mort
et Jupiter disparu semble faire monter,
malgré tout, vers l'éternelle divinité aux
noms périssables, le chant d'espérance
et de foi des hommes éphémères, qui,
voilà quelque trois mille ans, mirent
tout leur cœur, toute leur volonté à ac-
cumuler ces pierres immenses et fra-
giles.
Posl-scripluw. — Depuis que ces
pages ont été écrites, le culte d'un dieu
nouveau, plus glorieux que tous les
autres, est venu remplacer à Baalbek
ceux de Baal, Helios, Allah et .léhovah.
In illustre voyageur, dont les massacres
d'.Arménie n'ont, parait-il, jamais troublé
le sommeil, est venu là et, désormais,
les guides auront à mentionner, dans ces
ruines, un remarquable monument de
])lus, une stèle en mai-bre, portant cette
inscription commcmorative en l'honneur
d'un monarque très ])ratique ; " .\bdul-
llamid II, sultan des Ottomans, à son
auguste ami (îuillaume 11, empereur
allemand et roi de l'russe, et à l'impé-
ralrice .\\igusla-\'icloria, en souvenir
de leur mutuelle cl invariable amitié... »
L. ni-: I.Ai'NAV.
LA PHOTOGRAPHIE DE LINVISIHLE
\ oir à travers la chair et la peau les
os (iii squelette, a|)|)récier les objets
métalliques placés dans un étui de cuir
ou de bois fermé, tels sont les résultats
les plus directs et les plus frappants de
1 importante découverte des rayons X
par le docteur Uoëntj^en, découverte
ayant aujourd'hui l'ait, par la surprise
des applications, le tour du monde; les
idées fjénéralement admises dans le pu-
blic sur la lumière et la transparence
des corps sont absolument boulever-
sées, l'homme possède maintenant le
fameux œil de lynx des anciens, si clair-
voyant que les murailles ne lui faisaient
j)oint d'obstacles.
Tout le monde connaît cette récréa-
tion enfantine consistant à illuminer un
tube de verre par le passage de l'étin-
celle électrique d une bobine d'induction
de lîuhmkorlï; le tube contient un gaz,
azote, hydrogène, etc., à une |)ression
très faible, un vingt-cinquième de milli-
mètre de mercure par exemple, l'air
ambiant étant à la pression de 760 mil-
limètres de mercure, le tube, par suite,
est presque vide, une trace seule de gaz
l'occupe. L étincelle éclate entre deux
llls de platine, les anodes positive et
négative, en émettant une lueur violacée
très belle. Cet appareil porte le nom de
tube de Geissler, en mémoire de son
inventeur.
Nous rappellerons rapidement qu'une
bobine d'induction se compose de deux
iils de cuivre, un fin et un gros, isolés
l'un de l'autre et e'nroulés sur le même
axe; si l'on envoie le courant d'une pile
électrique dans le plus gros conducteur
en produisant des interruptions régu-
lières, aussitôt dans le petit fil naît un
courant d'une tension et d'une puissance
comparables à celles de la foudre. Quand
le fil parcouru par ce courant présente
une solution de continuité, entre les deux
extrémités de la rupture jaillissent des
étincelles ; ce sont ces étincelles qui, dans
l'espèce, éclairent le tube de Geissler.
Le pôle positif ilevient forlemeiil bril-
lant et 1 air environnant se colore en
stries lumineuses, un espace obscur les
suit, le pôle négatif ou cathode es! légè-
rement fluorescent, la teinte générale est
violette.
Vient-on à pousser le degré de vide
plus loin, à 1/125 de millimètre, la
forme, la couleur de la décharge élec-
trique sont totalement modifiées, les
stries lumineuses disparaissent, l'espace
obscur augmente, le verre devient fluo-
rescent, d'une belle lluorescence jaune;
ce phénomène, découvert [)ar le célèbre
phj'sicien angdais Crookes, a mis sur la
voie des rayons X.
En donnant à la cathode en plaline la
forme d'une petite lame, le tube devient
fluorescent à la paroi diamétralement
opposée; il semble absolument que les
rayons sortent de cette plaque cathode
pour aller bombarder la paroi de verre,
une croix en aluminium interposée sur
le trajet de ces radiations les arrête et
forme ombre sur la phosphorescence du
tube ; ces rayons particuliers avaient
reçu le nom de rayons cathodiques, à
cause de leur origine.
Les choses étaient dans cet état lors-
qu un physicien allemand, Lénard , en
remplaçant une partie de la paroi de
\erre par une lame d'aluminium , re-
marqua la sortie des rayons hors du
tube, mais ceux-ci s'absorbaient bientôt
dans l'atmosphère ; c'était tout ce que
la science humaine connaissait sur ce
sujet il y a trois ans; à ce moment, un
professeur de l'Université allemande de
Wurlzbourg, le docteur Roentgen, en
répétant ces expériences, fut servi par
un hasard providentiel; ayant entouré
de plusieurs caches de papier noir un
tube de Crookes, il fut surpris de voir
s'illuminer, malgré cette protection, un
écran enduit d'un sel phosphorescent,
du platinocyanure de baryum, sur lequel
nous aurons bientôt à revenir; cet écran
était par hasard sur une table près des
I.A l'IIOTOC.ltAlMIIt: DK 1. I N V IS I U I. K
appareils , comme Hoënlf;eii ()[)i''r,iil
dans une chambre nf)irc et que la lu-
mière {lirccle tic rétincellc ne pouvait
agir, il fallait conclure à l'action de
rayons spéciaux émis par le tube, tra-
versant le papier pour venir exciter la
— eiuniiWJîiniî^
TlllK DE GEISSLEIt
De ranoJc, ou jKMe positif, partent lïes stries (/. liimi-
ueuses suivies d'un espace obscur b; la cathode, ou
pôle négatif, est entoiir(>e d'une fluorescence violette c.
phos])horesceMce de l'écran. Ces rayons
particuliers, M. Roentgen les nomma
rayons X (X .S'<r<i/i/e«), étant données
leur origine et leur cause inconnues; ils
prennent naissance dans le tube avec les
rayons cathodiques, mais sortent du verre
et en dillcrent par leurs propriétés.
Ces radiations étaient trouvées ])ar le
hasard; le grand mérite du savant phy-
sicien fut d'en découvrir aussitôt les
princij)ales pro[)riétés. La première idée
l'ut de voir si ces rayons, iiiflupiiçant les
substances phosphorescentes, jiouvaienl
agir sur les plaques photogra|)hiques;
l'expérience fut couronnée de succès,
les plaques sensibles se comportèrent
comme sous rinlluence de la lumière.
Les études suivantes indiquèrent bien-
tôt l'inégale transpai-ence des divers
corps à cette sorte de lumière noire; les
métaux, les os se montrèrent opaques,
le bois, le papier, les muscles étaient
transparents. Si la main est placée sur
le trajet des rayons, ceux-ci sont arrêtés
par les os, les parties charnues sont tra-
versées et aux places correspondantes la
couche sensible de la placpie photogra-
phique est attaquée. La main donne
l'image de son squelette; cette décou-
verte inattendue fut accueillie partout
avec surprise; en moins d'un mois, la
fameuse main de Roentgen fut connue
de tous. I,es chercheurs de tous pays se
nessnisir.'m ntirr»—
Twnmmj Knnm If—
TlUE DK lUOOKKS
La gaine de la catliode seule persiste, le tube entier
devient pliosphnrcscent. Si la catliutle a la forme d'une
lime oblique d, il part de cette plaque un faisceau
rectilîgno de rayons cithodiqucs rendant phospho-
rescente la paroi de verre frappée en d'; un objet o
placé sur le chemin des rayons forme une ombre o'
La tache d' est la source des rayons X.
mirent à l'ceuvre, perfectionnant les pro-
cédés, inventant chaque jour d'intéres-
santes applications, faisant de cette dé-
couverte une des plus belles de la lin
du siècle.
Nous sommes encore peu fixés sur la
nature même de ces rayons, X bien nom-
més ; les physiciens élèvent hypothèses
sur hypothèses, cherchant à justilier
leurs vues [)ar les faits de l'expérience;
mais ces curieuses radiations ne se rétlé-
chissant pas, ne se réfractant pas, échap-
pent à nos méthodes d'étuiles. Sans entrer
dans des détails techniques, car les théo-
ries échafaudées aujourd'hui peuvent
demain s'écrouler devant un fait nou-
veau, nous allons nous servir des appli-
cations plus réelles ]Miur prouvercombien
l'industrie, la médecine, etc., peuvent
profiler des travaux de laboratoire ; les
savants généralement travaillent ])our
l'amour de la vérité, dans un but phi-
losophique, et, chemin faisant, plus
d'une étude théorique est susceptible de
I.A PHOTOGRAPHIE DE L INVISIBLE
faire naître quelques merveilleuses appli-
cations. Les grandes conquêtes scienti-
liques, la vapeur, le téloj::raphe, ont eu
pour origine des expériences de cabinet.
Les appareils nécessaires pour prati-
quer la radioç/raphic ou photographie
par les rayons Roentgen sont peu noni-
lireux ; une bobine RuhmkorlT, un tube
de Crookes et des pla-
(|ues photographiques.
La bobine RuhmkorlT
est du modèle ordi-
naire, alimentée soit
par piles, soit par ac-
cumulateurs : elle doit
être assez puissante
pour donner au moins
des étincelles de dix
centimètres de lon-
gueur. Son prix est
dcnviron 400 francs.
Le tube est la partie
la plus importante de
I installation, de lui
dépend tout le succès
de lopération. L am-
|ioule de Crookes est
une boule de verre
soufflé dans laquelle le
vide est fait aussi par-
laitement que possible
à 1 aide d une pompe à
mercure: pompe oii le
vide est produit par la brusque dépres-
sion dune colonne mercurielle dans un
espace clos. La pression du gaz restant
doit être au plus de 1/125 de milli-
mètre. Les attaches des fils de la bobine
ou anodes sont en platine; ce modèle
lut le premier emplové; depuis, dans le
but de diminuer le temps de pose et de
rendre les ampoules plus solides, divers
dispositifs ont été proposés, nous cite-
rons le tube focus de 'SVSl. Colardeau
et Chabaud et lampoule de AL Seguy.
Le prix de ces tubes varie de 20 à 60 fr.
Les radiations émises par I étincelle
donnent des silhouettes, comparables à
celles obtenues par une lampe projetant
sur un mur l'ombre d'un objet; plus les
dimensions de la flamme sont restreintes,
plus les contours sont nets ; au contraire,
si la flamme est large, elle présente un
grand nombre de points, lesquels forme-
ront une pénombre et estomperont le
contour; de même en radiographie si la
surface fluorescente du tube, surface
démission des rayons, est petite et
étroite, l'image sera nette; si la surface
RADIOGRAPHIE DE LA MAIS
Les piles envoient un courant électrique dans le circuit â gros fil d'une bobine
Ruhmkorff; aussitôt nait dans le circuit à âl an de cette bobine un courant
qui illumine le tube focns. Les rayons S émis par la plaque cathode
viennent influencer la plaque photographique placée sons la main du patient
dans un châssis.
Le commutateur permet de mettre l'appireil )
des piles dans la bobine; en arrière est t
Tampoule à distance.
i marche en envoyant le courant
i support mobile pour maintenir
est grande, le cliché présentera une
ombre à contours estompés. Une diffi-
culté se présente : en diminuant les
points d'émission on diminue l'intensité,
le temps de pose est alors considérable-
ment augmenté. Diminuer les dimen-
sions de la tache phosphorescente en
faisant croître sa puissance, tels sont
les perfectionnements apportés par les
nouveaux appareils.
Dans le tube focus, la cathode a la
forme d'un miroir concave, les rayons
cathodiques sont alors concentrés au
foyer de ce miroir; en ce point focal
une lamelle de platine renvoie un fais-
ceau intense sur la paroi de verre, celle-ci
s'illumine aussitôt d'une fluorescence
très vive en émettant les radiations
I.A PIlOTilCKAl'Il lli [)K I. INVISlBI.i;
Roentgen avec une énergie plus grande.
Pour augmenter la solidité de l'ampoule,
le verre est soufflé, en présentant des
renfiements, au voisinage des anodes,
le restant du luhe étant cylindrique.
M. Seguy a construit une ampoule à
deux anodes positives disposées de telle
façon que les rayons sont fortement
concentrés; avec un semhlalile dispositif
le temps de pose d une demi-heure à
vingt minutes se réduit à un (|uaran-
ticme de seconde: le bras donne une
image très nette et très intense en
soixante secondes, une minute ! l'instan-
tané en radiograj)liie !
Les plaques employées sont des pla-
ques photographiques ordinaires très
sensibles; seulement ici, comme les
ravons ne se réfractent |)as, un objectif
est inutile, et comme les pa[)iers,le bois
ne sont pas un obstacle, la jihique est
présentée dans une simple enveloppe de^
papier noir pour la mettre simplement
à l'abri de la lumière ordinaire.
Pour faire une radiographie, l'opéra-
tion peut avoir lieu en plein jour, l'am-
poule est illuminée en actionnant la
bobine, l'objet à reproduire, selon ses
dimensions, est placé à une distance
variable de l'ampoule, vingt centimètres
pour une main appliquée sur la plaque
enveloppée. L'ap|)areil fonctionne ainsi
jusqu'à ce que la pose soit jugée suffi-
sante; la plaque est ensuite révélée dans
le laboratoire, à la lueur d'une lanterne
rouge, par les procédés ordinaires.
L'image apparaissait dans les pre-
miers essais sous forme d'ombres plus
ou moins foncées selon la transparence
et l'épaisseur des milieux traversés,
mais aujourd'hui les épreuves ont une
netteté très grande et la radiographie
d'un os présente un aspect scndilable à
celui obtenu en photographiant direc-
tement un (is scié en deux : les cellules
sont aussi bien marf|uées dans les deux
cas.
Les objets ont, en général, une appa-
rence de modelé d'après la(|uelie on ne
peut déterminer la forme exacte; telle
partie jjIus opacpie qu'une autre est ce-
pendant composée d'une substance aisé-
ment transpercée, mais d'épaisseur beau-
coup plus grande; les divers plans se
superposent avec des tons différents;
pour obtenir le relief, les images stéréos-
copiques sont d'un utile secours. Deux
photographies du même objet décalées
l'une par rapport à l'autre de quelques
centimètres, regardées dans un stéréo-
scope ne donnent qu une seule figure en
relief, — chaque j)hotograpliie corres-
|)und à la vision de chaque œil en par-
ticulier, — leur superposition présente
1 illusion des plans avec leurs vraies
distances; il en est de même avec les
rayons X, lilhi-inn est d autant plus
accentuée |cn>i|iic les pliius sont plus
heurtés.
Les applications radiogra])hiques sont
déjà très nombreuses, le fait de la diffé-
rence de transparence des multiples
matières aux radiations de l'ampoule
est précieuse; les métaux, avons-nous
déjà dit, sont opaques; l'or, l'argent,
le platine forment des images noires,
l'aluminium l'est à un degré infime,
l'image est alors à peine teintée, une
forte partie des radiations ayant passé
à travers les lames de ce métal pour
influencer la plaque photographique.
En résumé, le bois, le papier, les
substances végétales, l'eau sont compa-
rables à une vitre de verre vis-à-vis de
la lumière du soleil, les matières miné-
rales, les os chargés de phosphate de
chaux sont de véritables écrans absor-
bant toutes les radiations.
Les applications résultent de ces faits;
sur le cliché photogrii]ilni|m', la couche
sensible sera altarpu'e |i;uiciiit où les
rayons aumni pu p,ii-\enir librement;
en phH'ant. pin- e\rinple, vis-à-vis de
l'ampoule inie bourse de cuir renfermant
un jeton d'or, le cuir ne formant aucun
obstacle, les rayons seront seulemeut
arrêtés par le jeton. La plaque révélée
donnera un néj;alif, le fond sera noirci
le (lis(|nc fi'i-a iiiic hiclic lil.mche: en
tirant mit papirr niu' cpicuM" positixc
selon les praticpies ordinaires de la pho-
tographie sur lesquelles nous n'avons
I.A IMIOToGHAI'lIIi: DK I. I N V IS 1 BL1-:
pas à entrer ici, la pièce niclallii|iie
viendra en noir sur fond blanc, le cuir
est à peine marqué par une léjjjère
ombre. Des compas dans leur boîte, des
monnaies sous un livre de mille pag;es
furent ainsi reproduits; si l'utilisation
de cette découverte s'était bornée à ce
but très curieux en
réalité, l'intérêt en
aurait été bien res-
treint: mais comme
les chairs, les vis-
cères et la charpente
osseuse se compor-
tent différemment,
un horizon nouveau
fut ouvert à la mé-
decine et à la chi-
rurgie.
Les balles, ai-
guilles, etc., sont au-
jourd hui déceléc-
rapidement dans les
corps où ces objets
ont pénétré: jadis
l'extraction se faisait
à tâtons en prati-
quant souvent de
larges blessures.
Une main blessée
par une balle, sou-
mise aux rayons de
l'ampoule, présente
un cliché oii le plomb
resté dans la plaie
se détachera en une masse sombre parmi
les ombres des os. L'opérateur sait alors
où mener son bistouri pour arriver sans
hésitation à enlever de suite le corps
étranger.
La difficulté est plus grande pour un
projectile enfoui au sein d'une partie
épaisse , le cliché n'indiquera que la
direction et non la profondeur, on com-
pare avec une autre image prise dans un
plan perpendiculaire, par exemple. En
repérant la balle, d'après la position des
os reconnus, le chirurgien précise 1 em-
placement avec exactitude.
Outre ces recherches, la photographie
de la charpente osseuse permet d'étudier
son état: dans une fracture, le médecin
appréciant la forme de la cassure peut y
remédier plus sûrement.
.Aujourd'hui , toutes les parties du
corps humain ont été inscrites sur la
plaque, non seulement en tant que sque-
lette: mais les gros ^■i^cère^ . cieur.
) i; R A
A V E C
PHIE OBTENUE PAR M. CHABAl'D
SOS TUBE (Epreuve négative.)
foie, etc.,, à l'aide de dispositions par-
ticulières, sont fixés avec leurs altéra-
tions pathologiques.
Cette partie des applications, une des
plus utiles, puisqu elle recherche le bien
et le soulagement des malades, fait
chaque jour d énormes progrès ; il reste
maintenant à installer dans les hôpi-
taux des laboratoires de radiographie.
A l'heure actuelle, un seul établissement
est doté d un laboratoire officiel, sub-
ventionné momentanément par le Con-
seil municipal de Paris, c'est le labora-
toire de la Salpètrière, dans le service
du regretté docteur Charcot, sous l'ha-
bile direction de M. Londe : là, tout
I.A IMIOTOGRAPIIIli DE 1. 1 N V 1 S 1 BI.E
sujet prcsenUinl iiiieUjue eus inléressanl
est photorrra|)lii(- cl |);ir les ravons X et
par les ap])aroils ordinaires; (ous les
(locumenls ainsi réunis perniellront un
jour d'éclairer l'hisloire de nombreux
points encore mal connus. Deux autres
laboratoires sont en création, l'un à l'hô-
pital Trousseau, l'aulreàlhopital Hichat.
A côté de ces institutions officielles,
beaucoup de professeurs ont leurs cabi-
l'exposilion prolongée des mains aux
rayons, placer le patient à une dislance
minima de 20 centimètres et réduire le
plus possible le temiis de pose. Cette
action nuisible sur l'or^janisme a été
étudiée en vue de l'appliquer inver-
sement à la guérison de diverses mala-
dies, à la tuberculose entre autres.
Les sciences naturelles sont redevables
de nombreux documents aux rayons X;
R Anionn A PII I E d'unk main imitenve i-ah m. i.onde (Imugi; négative
nets où ils utilisent le diagnostic des
i-avons .\. Dans un avenir plus ou moins
lointain, lorscpic les meilleurs appareils
auront fait leurs preuves, il est pro-
bable que FAssislaiice publique dotera
ses établissements hospitaliers d'iiislru-
mcnts de radiographie.
Auprès de ces bienfaits, il existe ce-
pendant un revers de méilaillc : les
rayons émis par 1 ampoule ont une
puissante action sur la peau et provo-
quent sur les mains des opérati-iirs des
dermitcs ou inHammations des tissus
accompagnées de l'alléiation di's ongles
et de la chute des poils; dans la pra-
tique de la radiographie, il faut éviter
par ce genre nouveau d investigation, la
structure des animaux , le développe-
ment des organes à divers âges ont été
étudiés; le système circulatoire fixé en
photographiant les veines et artères ren-
dues o|)aques en remplaçant le sang par
du mercure ou des poudres métalliques.
1j' industrie a également mis les rayons X
à contribution poiirrésoudie certains pro-
blèmes intéressants. l,a reiherche des fal-
silicalions, question toujours délicate,
(lemaiulant souvent de multiples essais,
trouve, grAce aux nouvelles radiations,
quelques indications utiles et surtout
rapides; des soies chargées de matières
minérales pour en augmenter le poids
LA PHOTOdHAl'IlIK DK L INVISUÎI.E
dans un but frauduleux forment écran à
1 inverse des soies pures; des combus-
tibles étudiés ainsi se sont montrés plus
ou moins transparents selon leur pureté.
Les magnaniers espèrent a\oir une
jfrande amélioration dans le tra\ail de
sélection des co-
cons : le bombyx
mort, ou ver à soie,
est plus ou moins
riche en soie, selon
que 1 animal est
mâle ou femelle ; il
y a donc j^rand
profil à chercher à
aujjmenter le chif-
fre des mâles et par
suite de discerner
le sexe du cocon :
la radioff rap4iie
montrant pour la
femelle la trace des
<cufs, la sélection
est considérable-
ment facilitée.
A V e z - V o u s un
collier de pierres
fines et craignez-
vous qu'un dia-
mant faux y soit
mêlé; malgré 1 imi-
tation la plus par-
faite de 1 eau, de
1 éclat, de la dureté,
les rayons .\ auront
tôt fait de séparer
le bon grain de l'ivraie. La photographie |
du collier donnera des images noires pour
les fausses pierreries généralement for-
mées de verre à base d'oxydes métalliques.
Une utilisation des plus curieuses,
faite de la découverte du docteur Roent-
gen, est la reconnaissance des objets con-
tenus dans des boîtes closes. M^L Girard
et Bordas présentèrent à l-Académie des
sciences des épreuves représentant une
boîte métallique cachée dans un livre et
remplie de poudre et de grenaille, engin
semblable à celui qui fut envoyé à quel-
ques personnages politiques par des
hommes malfaisants. Tout envoi sus-
pect peut aujourd hui, sans crainte d'ac-
cident lors de l'ouverture, être aisément
examiné. De même aux douanes, les
chimistes essayent d'appliquer à la re-
cherche des fraudes cette méthode simple
et rapide; mais il ne faut pas oublier que
p. A D I o i; u A P H I
Uy POISSON OBTEXUE PAK M. CHABAUD
sox TUBE (Épreuve négative.)
certains corps inolTensifs ou exemptés
des impots peuvent être opaques aux
rayons X, l'indication alors ne signifie
rien ; tels sont les morceau.x de verre
supportant la couche sensible des pla-
ques photographiques. Le seul résultat
sera le voile, c'est-à-dire la mise hors
d'usage des préparations, au grand dom-
mage du touriste qui n'aura pas pensé à
les enfermer dans une caisse métallique.
Cette méthode d'investigation doua-
nière a besoin d être fortement perfec-
tionnée pour être réellement pratique ;
jusqu'à ce jour l'inspection de visu est
encore la plus sûre.
I.A IMIUTCiGHAlMIli; 1)K I. INVISIBLE
M. Marlin, coiilrolcur «le la niarine,
a imaginé un appareil radiographiquc
pour l'épreuve des câbles télégraphiques.
Le c'onducleur de cuivre no\é dans la
gutla seul est visible, la façon dont il est
centré, ses points l'aibles. ses défauts
peuvent ainsi être appréciés.
Les archéologues sont parvenus à sur-
K L r O II O s C O I> I E DE L .V .M A l .V
Le coumnt «l'une bobine Rubuiknrff arrive pnr 6 illumine
anodes en aluminium, a cathode en platine), soutoni
rayons X traversent la main A et viennent infliienc
baryum recouvrant l'écran. Les os formant un obstacle, l'c
prendre le secret des momies. Naturelle-
ment, ces débris de l'ancienne Ivgypte
sont rares et les échantillons bien con-
servés sont très précieux, il ne faut donc
pas songer à les dépouiller de leurs ban-
delettes pour coniiailrc leur contenu et
pour certaines les opinions étaient très
contradictoires; c'est ainsi qu'à Vienne,
les rayons X indii|uèrent la présence
d'un squelette d ibis dans une |iièco
classée comme momie humaine.
La radiograpiiie néccssile, ])our lixt r
l'image produite par la radiation du
tube de Crookes, une pla(|iie photogra-
phic|ue; il existe, bien cpie les rayons "X
n'agissent pas sur l'icil, un moyen de
percevoir cet le image. Certaines sub-
stances, dites phosphorescentes, emnia-
gusinenl au soleil une certaine quan-
tité de lumière et la restituent tlans
l'obscurité : tel est le sulfure de calcium
qui, une fois insolé, peut luire plusieurs
heures dans une pièce obscure; ces ma-
tières, en présence de l'ampoule, devien-
nent également lumineuses: c'est à ce
phénomène, du reste, que Hoéntgen doit
sa découverte.
Pour utiliser cette propriété, quelques
grammes du produit phosphorescent,
généralement du platinocyanure de ba-
rvum.sont délayés dans une solution de
gomme et étendus sur un carton ou une
planche de bois. L écran
ainsi lait, bien sec, esl
interposé entre le tube
locus et 1 observateur, la
partie enduite tournée
vers celui-ci. LesrayonsX
rappent le derrière de
écran, le bois du su|)-
port n'étant pas un
obstacle, pour venir exci-
ter la phosphorescence
de I écran, les points in-
lluencés émellent une
vive lumière violette.
Vient-on mettre entre
cet écran et le tube un
corps quelconque, les
rayons passent dans les
parties claires et s'ar-
rêtenl aux os et substances métalliques:
l'écran ne recevra que les radiation^
non absorbées et seuls les endroits atta-
qués luiront, les objets formeront une
ombre |)liis ou moins noire sur le fond
brillant selon la plus ou moins grande
opacité des milieux interposés.
L'appareil employé en radiographie
peut naturellement servir, la |)laque
])holographique est seule remplacée par
lécran ; celte nouvelle manière d'opérer
porte le nom de lluoroscopie ou de
i'a<lioscoj)ie ; ici nous voyons directe-
ment l'intérieur des objets, l'image est
instantanée, il n'y a plus de pose, la
forme et la position du squelette en
mouvement par exemple se projellenl
en une image animée; les deux mé-
thoiles, radiographie et lluoroscopie, se
complètent l'une l'autre : le lluorosco|)e
n'indiipie qu'une image fugitive, fugace,
ne laissant aucune trace; la radiogra-
phie fixe sur la plaque sensible photo-
graphitpie des docimienls indélébiles.
n tube Scjru.ï C (»'«'
ar un support 9. Les
le platiDOeyauure de
Te se peint sur rècraii.
LA PHOTOOK A l'Il 1 K 1>1-: I. 1 N V I S I 11 I. K
Lavaiilage inarquo de l'écran esl la
rapidité avec laquelle l'observateur est
tout de suite fixé sur la nature d'un
objet; dans la recherche des sophisti-
cations, l'étude des câbles, l'écran est
utilisé de préférence à la plaque. Les
rccherchessont aussi
si ni])l ili ées pour
prendre la pholog^ra-
j)hie d'un projectile
dans un corps. Doit-
on pour une balle
prendre la partie
lombaire ou les côtes,
le lingot a pu che-
miner parmi les
chairs? Une pre-
mière plaque est po-
sée dans une cer-
taine position, —
au développement
rien ! In deuxième,
un troisième et quel-
quefois un quatrième
cliché sont tirés
avant d obtenir la
place exacte du pro-
jectile. L'écran mar-
que tout de suite le
point précis où la
glace sensible doit
être mise pour don- rauioui!
ner un résultat inté- avk
ressan l
Edison fut un des promoteurs de ce
mode d'emploi des rayons X. Son appa-
reil permet d'opérer en plein jour :
l'écran esl fixé à une monture de bois
noirci s encastrant autour des yeux de
l'observateur afin de masquer la lumière
extérieure.
JL Scguy ;i transformé cet instru-
ment sous le nom de lorgnette humaine,
en un outil commode, d'un maniement
facile : les piles, la bobine, le tube
réunis dans une seule boite portative.
Les rayons Roentgen ont déjà fourni
une ample moisson d'applications; leurs
propriétés mieux étudiées les ont fait
placer dans l'échelle du spectre au-delà
des rayons violets, rayons chimique-
ment actifs de la lumière solaire; quel-
ques physiciens, M. Becquerel, de l'In-
stitut, entre autres, ont trouvé divers
phénomènes pro<luisant des rayons com-
parables aux rayons X. C'est ainsi que
le sulfate double d urane et de potasse
> H I E OBTENUE V WX 51. C H .V B A l' D
sox TTBE (Épi'euve négative.)
émet après insolation une lumière par-
ticulière attaquant les plaques photo-
graphiques après avoir traversé diffé-
rentes substances. Telle qu'elle est actuel-
lement, cette découverte et ses brillantes
applications ont donné au docteur Roent-
gen et aux savants qui ont poursuivi ces
magnifiques travaux des droits à la
reconnaissance publique.
Nous terminerons en adressant à
^L Londe, chef du service photogra-
phique à la Salpétrière, et à ^L Cha-
baud tous nos remerciements pour les
documents qu'ils ont bien voulu nous
confier.
M.\uci:i. Miii.iMÉ.
N A P 0 L 1-: O N 15 (_) N A P A R T E
CAROLINE DL' COI.OMIUER
Un lit chms lu Mcmurial de Sainle-
Hélène où, comme chacun sait, M. le
comle (le Las Cases, compagnon d'exil
de Napoléon, a consigné, au jour le
jour, les actes et les paroles de Tilluslre
prisonnier :
<< A Valence, Napolénii fui admis de
bonne heure, chez M""' du Colombier.
C était une femme de cinquante ans, du
plus rare mérite; elle gouvernail la ville
et s'engoua fort, dès l'instant, du jeune
officier d'artillerie; elle le faisait inviter
à toutes les parties de la ville et de la
campagne ; elle l'introduisit dans l'in-
timité d'un abbé de Saint-Ruf (Mf de
Tardivon), riche et d'un certain
âge, qui réunissait souvent ce
qu'il v avait de plus distingué
dans le pays. Najxiléon devait
sa faveur et la prédilectirm de
M"'" du Colombier à son ex-
trême instruction, à la facilité,
à la force, à la clarté, avei-
laquelle il en faisait usage;
cette dame lui prédisait un
grand avenir. A sa mort la
Hévolution était commencée :
elle y avait pris beaucoup d'in-
térêt ; et, dans un de ses dci-
nicrs moments, on lui a entendu
dire que, s'il n'arrivait pas
malheur au jeune Napoléon, il
y jouerait infailliblement un
grand rôle. L'empereur n'en
parle qu'avec une tendre recon-
naissance, n'hésitant pas à
croire que les relations distin-
guées, la situation supéricun^
dans laquelle celte dame le
plaça si jeune dans la société
|)euvent avoir grandement in-
llué sur les destinées de sa vie.
<■ Napoléon prit du goût pour
M"'" du ('.iiiondtier (jui n'y fut pas in-
sensible; c'était leur première inclination
<à tous deux et telle qu'elle pouvait être
à leur âge et avec leur éducation. »
^'oilà, rapidement contée, une idylle
daulanl plus délicieuse et d'autant plus
remarquable, qu'elle fut éphémère et
uni(iuc dans l'histoire si mouvementée
du conqnéranl.
En ell'et, si Napoléon connut plus lard
d'autres penchants, s'il put satisfaire,
grâce au prestige de sa puissance et de
ses triomphes, beaucoup d'autres pas-
sions, ces dernières, qui n'eurent pas une
plus longue durée, trouvèrent toutes
AUOI. INE nu COLOMBIBR
NAPOLÉON BONAPAHTE KT CAROLINE DU CM l LO M H I i:i{
leur oripiie soit dans l'ambition, soil
dans l'intérêt, soit enfin dans la fougue
d'un tempérament indomptable qui ne
voulut jamais admettre de résistance.
M"* du Colombier, au contraire, re-
présenta, pour le jeune Bonaparte, l'at-
trait si doux et si délicat d'une " pre-
mière inclination ». 11 ne visait pas alors
plus haut qu'à devenir capitaine ; il ne
mettait à ses démarches que le calcul
dont on est capable à dix-sept ans, et le
seul rêve de conquête et de domination
qu'il caressât n'allait pas au delà du
cœur de la jeune lille.
Au reste, de semblables événements
s'enregistrent plus qu'ils ne se commen-
tent, et la simple peinture qu'on en fait
en dit souvent plus long que la plus
subtile et la plus méticuleuse critique.
Je veux donc, sans épiloguer, décrire
en quelques mots ce premier amour,
laissant à chacun le soin de tirer une
moralité selon sa convenance.
Napoléon Bonaparte, âgé de seize ans
et nommé lieutenant en second au régi-
ment d'artillerie de la Fère, en garnison
à \'alence, y arriva en octobre 1785.
Après les inévitables soucis de l'instal-
lation et de l'apprentissage du service,
son premier soin fut d'aller voir M. de
Tardiviin.abbé milré avec rang de prélat
de l'ancienne abbaye de Saint-Ruf, pour
lequel l'archidiacre Lucien, son oncle,
lui avait donné une lettre de recomman-
dation.
t'abbé, qui avait un certain âge, était
l'homme le plus atTable et le plus accueil-
lant que l'on put voir, riche par sur-
croit, éclairé, homme du monde accom-
pli et très avant dans ce qui constituait
la bonne compagnie de \'alence.
Le jeune officier du premier coup le
subjugua. Les légendes, en effet, sont
très menteuses qui représentent Napo-
léon à ses débuts comme un être mo-
rose, aigri par la gène et tourmenté sans
répit par d'invraisemblables chimères.
11 est bien vrai qu'il avait quelque
peine à vivre, qu'il déjeunait le plus
souvent d'un verre d'eau et de deux
petits pâtés d'un sou. avalés debout
chez le pâtissier (tournoi, et qu'il accom-
plissait des prodiges pour paraître avec
décence dans un uniforme qu'il ne pou-
vait guère renouveler.
Il n est pas moins ccilain (|ue, grâce
à la complaisance du libraire Marc-.Aurel,
son voisin, il lisait beaucoup et travail-
lait avec un acharnement tel qu'il lui
arriva parfois d'atteindre l'aurore sans
avoir ni dîné ni dormi.
Mais il avait ses heures d'expansion
et de détente; il appréciait la causerie
où il mettait lui-même beaucoup de feu
et d'agréments ; il aimait à se distraire
et à plaisanter; il était jeune enfin et
n'avait pas la sotte pensée de s'en dé-
fendre.
Sans être d'une beauté antique comme
on l'a dit, il n'était pas non plus le grin-
galet souffreteux que d'autrts ont pré-
tendu.
" Petit de taille, mais droit et svcllc,
dit ^L de Salvandy, il portait dans sou
maintien un mélange de décision, de
brusquerie et de gravité, qui empêchait
de voir en lui un jeune homme vul-
gaire. Sa tète, beaucoup trop grosse pour
sa taille, réparait ce défaut, commun
du reste dans sa famille, par le plus
large et le plus noble front, un œil d'ai-
gle et une bouche qui, dans la bien-
veillance, avait un charme inexprimable,
et, dans la colère, une beauté terrible.
Tous les orages intérieurs flamboyaient
dans ce regard étincelant et déjà, comme
sur le Irone, toutes les séductions étaient
réunies dans ce caressant et spirituel
sourire... ■>
Si l'on ajoute qu il s'exprimait avec
une aisance et une conviction extraordi-
naires, qu'il s'engageait d'enthousiasme
dans les controverses intéressantes pour
lui et qu'il savait, à l'occasion, descendre
au badinage, on ne sera pas surpris de
l'effet qu il produisit sur l'aimable et
pénétrant abbé.
Ce fut celui-ci, contrairement à laf-
firmation du Mémorial, qui présenta
Bonaparte dans les dilférents salons où
il était lui-même admis, notamment
ceux de M'""^'' du Colombier, de Saint-
NAl'UI.KON HONAPAini: V. V CAHOI.INl-: DU C.OLOMBIliK
Ciermaiii, de A'cvnes, de Bressac, de
Monlalivet el de Roslaing.
La réunion de ces faniille;; formait
alors la société la plus attrayante el. il
faut bien le dire, la plus éloignée, par
ses goûts cl ses habitudes, de nos socié-
tés d'aujinird'luii.
Les reiiinies y possédaient des luniiiTcs
sur toutes choses et. ce qui valait mieux
encore, l'art perdu d'aborder sans ennui
les plus graves spéculations de l'esprit.
Klles savaient tout sans être pédantes,
discouraient de tout sans importuner el
s'entendaient, avec une souplesse el un
à-propos exquis, à se mettre à l'unisson
de ceux (|u'elles honoraient de leur
amitié.
Les honmies n en étaient pas. à beau-
coup près, moins galants ni moins em-
jjressés... ^
Quoi qu'il en l'ùl. M""' du Colombier
demeura vivement frappée par l'intelli-
gence ouverte et la rare culture de Bo-
naparte.
klle était femme à le comprendre,
grâce à sa pi-opre hauteur d'àme el à
ses connaissances universelles. Fille d'un
riche propriétaire de Lyon, M. Carma-
gnac, elle avait reçu l'éducation la plus
raffinée, avait eu des maîtres de toutes
sortes el l'on s'accordait, à Valence, à
en faire, aussi bien pour sa grâce que
pour son esprit, une sorte de reine dont
on ambilif)nnait de subir la domination.
D'ailleurs, on ne se bornait pas. dans
ce cercle délicat, à deviser de philoso-
phie ou à tenir des propos graves. On
dansait aussi, d'où la nécessité pour
Napoléon, recherché partout, sinon de
briller dans le meiuiel comme dans la
conversation, au moins d'y faire sullisanto
ligure.
Il s'y évertua. .Mais le bon Dautcl, le
maître à danser \ aient inois qui avait à
ce moment la vogue, eut, dans le futur
empereur, le plus médiocre des élèves.
Les danses tournantes l'étourdissaient et
il montrait ])cu de goût pour les autres.
Il eut donc double mérite à se mettre
en état de les pratiquer couvenabb-nient ;
pourtant il n'y bi'illa jamais.
Ce fut au cours de ces réunions, tour
à tour calmes ou bruyantes, que Napo-
léon Bonaparte connut M'" du Colom-
bier. Klle avait à peu près son âge. S'il
faut en croire le portrait que l'on voit
ici, elle possédait il'admii-ables cheveux
d'un roux foncé, de grands yeux, une
bouche moqueuse et la plus belle car-
nation du monde.
A la vérité, M. Frédéric Masson dont,
certes, la compétence en telle matière
n'est ])as niable, conteste l'authenticité
de ce portrait, fondant ses doutes sur la
coilfure et le costume assez diirérents de
la mode de 1783.
Mais M. Forcheron, de X'alence, qui
est le |>etit-neveu de M"« du Colombier
et dans la famille duquel le portrait se
trouve encore, croit pouvoir aflirmer
qu'il fut fait par la ])ropre sœur de
l'héroïne et qu'il passa toujours, aussi
loin c|ue les souvenirs actuels remontent,
pour parfaitement véridique et ressem-
blant.
.\usiM'|)lns, lecostunie, parson absence
de caractère, est de toutes les époques
et la coilTure, assez fantaisiste aussi,
semble avoir été imposée par une che-
velure surabondante et naturellement
frisée, beaucoup plus que par la préoc-
cupation de se conformer à une mode.
(lo qui n'est pas douteux, c'est que
t^aroline du Colombier était fort jolie,
fine el cultivée comme sa mère, très à
même pai- conséquent d'inspirer de la
tendresse à un jeune homme ardent, peu
accoutumé encore à refréner un premier
élan.
Il eut d'autant plus lieu il'apprécierle
reldin- dont la jeune lille paya ses assi-
duités, que trois de ses camarades de
régiment, MM. de Menoir. Ilermel de
N'igneuxet Haget de Fonlanille, faisaient
à celle-ci la plus respectueuse, mais la
pins manifeste des cours.
Pendant l'hiver -de 178:>-178l>, les
entrevues demeurèrent relativement
rares et l'étiquette des salons de la ville
en écarta toute intimité; mais quand
vint le prinlenqis. M""' du ("olombier
alla s'établir ;'i Basseau\ |uinr toute la
NAPOLKON BONAPARTE ET CAUOLINE 1)1* COI.OMBIEU
LA .^I A I 3 0 X DES TÊTES, A V A L E X C E
Cette maison, qui existe encore, était habitée à la fin du x^^II« siècle par le libraire Marc Aurel chtz qui Bonaiïarte
s'approvisionnait de livres. La maison de M"^ Bou, au second étage de laquelle le jeune lieutenant occupait une
chambre d'un loyer de S livres 8 sols, était située précisément en face; mais elle a été démolie en 1872. L'bdtel
des TrotJ Pigeons où les officiers du régiment de la Fère prenaient pension apparaît, sur la gravure, au coin de
la rue de gauche, orné d'une lanterne et d'ane enseigne. — Nous devons la gracieuse communication de l'original
de cette gravure à M. Victor Cotomb, l'érudit collectionneur valentinois.
IX.
20,
N Al'Ol.KON liii.N Al'AKTK KT C. A 11 i > M N K Df CO I.O M Hl KH
saison et ce fui là surtout que l'idylle
exhala son délicieux et luf^itif parfum.
Basseaux se trouve à deux lieues au
sud de Valence, un peu à fjauche de la
{grande route el p;ir conséquent du
Rhône, lorsqu'on descend vers Avignon.
C'est un ensemble de constructions el
d'enclos encadrés et traversés par plu-
sieurs chemins. Los bâtisses ne méritent
pas le nom de château, non plus que les
plantations environnantes celui de parc.
C'était au siècle dernier et c'est encore
une grande u bastide » avec des dépen-
dances de toutes sortes, écuries, granges,
celliers, etc. On n'y reconnaît aucun
style d'architecture, rien n'y est vaste
ou magnilique et beaucoup de ceux qui
savent quelle ligure faisait, à \'alence,
jjme (jy Colombier pourraient être sur-
pris d'une telle simplicité.
La cour d'honneur est exiguë; le seul
détail capable d'intéresser le passant,
c'est un vieux cadran solaire établi sur
le bâtiment de droite et que son auteur
a pompeusement signé : (mii-icI. philo-
sophe aiisière, 177IS.
Un chemin passe devant, coupant le
domaine, et de l'autre côté, en l'ace de
l'habitation, s'étend l'enclos fameux où
se trouvaient les cerisiers et que bordent
encore les vieux cèdres de jadis. Enfin,
sur les autres côtés de la maison, l'on ren-
contre une avenue de marronniers qui
furent plantés par Bonaparte lui-même
et un petit bois de chênes qui s'avance
jusqu'à la ligne actuelle du chemin
de fer.
Tout cela niainlciiiiiit c^l calme, pres-
que désert, mais non délabré ; des cha-
riots passent où piatrèrcnt les chevaux
du régiment de la I''ère, et les apparte-
ments à peine habités sont silencieux et
mornes comme les souvenirs qu'ils évo-
quent.
I.,e contraste est poignant avec l'ani-
mation bourdonnante des vieux temps;
et la calme sérénité des arl)res grandis,
des murs intacts et des chambres vides,
rend plus saisissante encore l'antithèse
de cette longévité des choses avec le
destin de celui rpii paitil de là pour cou-
rir d .Austerlitz à ^^'alerIoo et des Tuile-
ries à Sainte-Hélène.
Car il y fut hôte assidu, le jeune
Napoléon, et beaucoup savent mainte-
nant les enivrantes heures qu'il y vécut.
Il arrivait à cheval ou dans le cabriolet
de son ami Sorbier; il y passait des
journées entières el surtout, avec la
cueillette des cerises nouvelles connne
prétexte, il s'attardait de longues heures,
en tète à tête avec son amie, sous l'om-
brage discret des cèdres.
Un le savait, parce qu'ils avaient l'un
et l'autre assez de droiture pour ne s'en
pas cacher, el loul le monde, M. de Tar-
divon le premier, voyait le manège avec
indulgence.
El puis la vie l'cniuaule de la campa-
gne mettait de la variété dans l'existence
de ces deux heureux, alors sans histoire.
Un allait en bande chercher l'eau cou-
rante et la fraîcheur à Beauvallon, à
Lavachc, à Montéleger, chez l'ami Mon-
lalivet, ou bien on montait à Etoile, le
bourg voisin, tout rempli des souvenirs
de la belle duchesse de 'V'alentinois.
Diane de Poitiers. Les occasions sem-
blaient naître d'elles-mêmes de se réunir-
et Dieu sait si les amoureux les laissaient
perdre !
Tout allait (l(uic au nileuN et l'on ne
doutait pas que I aventure no ilùl bientôt
linir jiar l'ordinaire mariage, lors(|ue,
soudain, le deuxième bataillon du régi-
ment où Napoléon était lienteuanl revut
l'ordre de pai-tir sans désemparer pour
Lyon, on les ouvriers en soie de la
Croix -Housse avaient provo(|ué des
troubles.
Un imagine qu'il y eut de tristes
adieux : au moins furent-ils adoucis pai'
cette pensée qu'ils signiliaient : an re-
voir I Ou l'ut de bonne foi de pari et
d'autre, on se jura l'éternelle cl classi-
que fidélité, a[)rès quoi, le rJaoùt 17S(),
le bataillon se mil en marche
Ensuite, que se passa-l-il '.' Quel veut
dispersa ces rêves légers? Quc\ obstacle
s'interposa entre les promesses el loin-
acconqilisscmcnt? .A coup sur, la légende
d'une opposition paternelle de \L du
NAl'Dl.KOX HONArAIîTI-: KT G A I{<l 1. 1 N i: DC COI.O M It I Elt
(".olomljier 11:1 f,'iiùrc de vraisemblance,
par la boiino raison (|ii'il n'aurait point
tiiléré d'aussi tendres allures, s'il eût été
contraire à ses intentions d'y donner
une suite Imnoi-ahle. D'autre part, la
conduite tpie tint pins lard l'ancien sou-
pirant écarte de snp|)oser qu'il fut vic-
time d'un procédé fâcheux.
La vérité, sans doute, est à la fois
gnie; mais il mettait tant de conscience
à son nouveau rôle, que les \'aientinois
qui les voyaient toujours ensemble ne
savaient quoi le plus admirer, de la do-
cilité du petit ou de la sollicitude du
jîrand
.M. de Tardivon, le protecteur bien-
veillant des premiers jours, venait de
mourir et ce fut pour l'olticier d'un
'^
E N S E -M !î L 1:
1 U I) (1 M A I X E
l>lus simple et plus humaine. I/éloignc-
nienl commença l'œuvre d'oubli et les
]>remiers éclats d'une gloire naissante se
chargèrent de l'achever.
Un instant, malgré tout, l'étoile du
lierger parut se rallumer. Napoléon
Bonaparte revint à ^'alence, au mois de
mai 17111, n'ayant en cinq ans gagné
([u'un grade, nommé qu'il était, depuis
un mois, lieutenant en premier.
Il avait, avec lui, son jeune frère
Louis, âgé de treize ans, auquel il ser-
vait de père, de professeur et de soutien.
La prospérité de son budget ne s'ac-
commodait guère d'une telle compa-
mauvais augure. U alla à Basseaux et
il retrouva M""' du Colombier à peine
vieillie et toujours accueillante. Ilélas !
en dépit des cerises vermeilles qui pen-
daient aux cerisiers dantan, le charme
n'était plus le même.
On essaya biesn d'en cueillir comme
autrefois, mais cinq ans de silence
avaient passé, malaisément explicable, et
l'on éprouvait, à se revoir, autant de
gène que de plaisir.
u Ces secondes cerises — raconte
>L Marius Léty — • furent cause d'un
petit incident comique dont le jeune
Louis fut le héro?.
NAI'OMOON UONAl'Ain'K KT C. A Ht i M N K DU COI.OMlUKlt
« II y avait société ce jour-là ii Bas-
seaux. On apporta, dans une cliambrc
du premier étage, une ffrande c-orl)eille
pleine de cerises, où chacun puisait à
même, sans façon, à la
campagne comme à la
campagne. Pas d'assiettes
sur la table et les croi-
sées de rappartenieni
étaient fermées. Ce dei-
nier détail, qui n'a l'air
de rien, a cependant s(pii
importance, ainsi qu'on
va le voir.
K Depuis un bon mo-
ment, la mine inquicio
de Louis intriguait Bona-
parte, qui ne savait à
quoi attribuer cette in-
quiétude. Que pouvait
bien signifier celte ligiirc
assombrie et rentrer ?
Qui sait ? Les cerises .'
Peut-être les noyaux ?
Enfin, l'aîné s'approchanl
de son plus jeune et Ir
tirant à l'écart :
« — Voyons, qu'as-lii .'
II ne faut pas te gêner.
<< L'autre à voix basse :
M — Les noyaux !
« Ce disant, il lui mon-
trait ses mains pleines
de noyaux de cerises,
dont il était embarrasse,
faute de savoir où les
déposer.
« On s'empressa, en
riant, d'ouvrir la croisée.
ce qui permit au pauvre
grarçon de s'alléger. » u.vi.-
,r -i, 1 1 • • n, ANTf:
Voila de bien curieux
soucis pour le futur roi
de Hollande et le futur empereur des
Français !
Enfin, Bonaparte de non\eau quitta
Valence, et l'idylle, cette lois, ('tait bien
morte, car M"" du Cnlombier épousa, le
31 mars llii'l, .M. de Bressieux quelle
suivit à sa terre de Bressieux. près de
Tullins, dans l'Isère.
Quant à .M"""' du Cdlomhier. elle mou-
rut à soixante-deux ans, le 13 jan-
vier 1793...
Pourtant, l'histoire ne se teiniiiic jias
, l .\ — .V \ E .\ L E DE M A R U O -\ .N" I K K â
!• A H I. F. 1. 1 K r T E N A N T B O X A P A R T B
iiéliiiiti\ Cillent à cet eiulrnit et, si
l'amour n'y a plus de part, il n'est pas
hors de propos i\\^i\ conserver l'épi-
logue.
On sait que Napoléon, porté au som-
met de la puissance et des grandeurs
par les événements les plus inouïs dont
l'histoire olfre l'exemple, montra tou-
NAPOLÉON lîdNAl'AHTK KT CAUOI.INK 1)L' C.U I.O M 1! I Kit
jours une singulière reuonnaissanfc à
tous ceux qui l'avaient obligé clans les
temps difiifiles.
C'est ainsi, pnur ne pai-ler c|ue de
\'alence, que Daniel, le niailre de danse,
tlevint contrôleur des droits réunis;
Marc Aurel. imprimeur de l'expédition
Napoléon, dans tous les cas, lui lé-
uioigna la plus grande bienveillance et
l'institua dame d'honneur de M""^L;plitia,
tandis qu'il attachait M. de Bressieux
à la future reine Ilorleuse. en qualité
d'écuyer.
I,e monarque ne se borna point à
BASSEAUX — FAÇADE
ru I x( 1
PALE ET COUR d'entrée (ÉTAT ACTUELl
d Egypte; Monlalivet, ministre, et d au-
li'es à l'avenant.
Évidemment, la famille du Colombier,
par le rôle que, de l'aveu même de
l'empereur, elle avait joué dans ses des-
tinées, ne pouvait être tenue à l'écart
de tant de bienfaits.
En 1803. ainsi que le dit le Mémorial,
M"'* de Bressieux vit à Lyon l'empereur
en route pour l'Italie. On peut croire
que, si rien n'en parut, leur cœur à l'un
comme à l'autre dut battre plus vite,
tant il est vrai qu'il est des choses que
nulle splendeur jamais n'efface.
cette piévenance et tout ce qui restait
de la famille éprouva les effets de sa
gratitude.
Un frère de Caroline du Colombier,
du même âge que Napoléon, mais que
celui-ci avait peu connu parce qu'en
I78fi le jeune Jean-Pierre achevait ses
études à Paris, était alors sous-préfet de
Bressuire.
Son administration, commencée en
1804, dans un temps et dans un pays où
le trouble révolutionnaire n'était pas
encore, à beaucoup près, apaisé, fut
i conduite avec nu tact si parfait, une
NAPOLÉON HONAl'Aini-: Kï CAliOI.INK UU COI.OM It I KH
liiil>ilclt': si nianifeslc qu'il fui d'abord
pourvu dune mission directe cl dun
Iraiti'nicnt parliculier.
Puis, d()ul)lenienldési{;né ii l'attenlion
de Napoléon, il fut nommé, le 3 avril
1S(I7, préfet de la Loire. Ses précédents
succès s'y poursuivirent avec un tel
éclat que, par lettres patentes du 11 fé-
vrier IHIO, il fut fait baron de l'empire.
Saiiit-lslieruie, l{ivo-dc-(iier, Saiut-(-ha-
mond lui doivent leur développement
et leur fortune.
Un décret du 1"^' niai ISI'2 le numma
préfet du déparlement de Marenfîo, et il
ne sortit d'Alexandrie, son chef-lieu,
(pi'à la catastrophe de 1814.
l'-n 181."), au retour de l'ile d'l'",lbc.
M. du Colombier se trouva à Lyon, sur
le passafje de Napoléon qui lui lit l'ac-
cueil le plus cordial, l'emmena avec lui
et le noninia, en roule, préfet de Sa(")ne-
cl-Loire.
Il est un dernier trait que je me ferais
scrupule de ne pas ra])porter, tant il
révèle de délicatesse dans le désir d'être
agréable.
Caroline el Jean-Pierre po.ssédaienl
une sieur qui, elle, avait fort bien connu
le lieutenant Bonaparte et qui, dans la
suite, avait épousé M. Hegnault de la
Ui\e. La terre de Hasseaux lui était
demeurée dans les partages et les deux
époux y vivaient sans ambition, sans
songer à briguer ni places ni honneurs.
Or. un j'iur que l'empereur tenait
cci'cle chez M'"" La-titia, s adressant à
iM""' de lîressieux, déjà dame d'honneur
depuis quel(|ue temps,' il lui dit : <■ .Ap-
prenez-moi, madame, je vous prie, qui
est maintenant propriétaire de Pas-
seaux.
— Sire, c'est ma so'ur, M""' lU-gnault
de la Pivc.
— Fort bien, reprit Napoléon, .leii ai
gardé une si agréable ini]>ressii)ii, cpie
j'éprouverais le plus grand plaisir à lui
accorder à elle ou à son mari ce (piils
pourraient souhaiter. ■>
L'n instant interdite par celle uIVri'
inattendue, M""^ de Pressieux répondit
enlin : <i Ils ont le bonheur chez eux el
certes, ils ne peuvent souhaiter mieux
que le souvenir si flatteur de X'otre Ma-
L'empereur n insista jiciinl cl jiaj'la
d'autre chose.
Mais à plusieurs semaines de là,
comme les mêmes personnes se trou-
vaient réunies. Napoléon de nouveau
s'approcha de M""' de Pressieux Cl lui
dit en lui remettant un écrin (|u il tira de
sa poche : « Puisque madame votre
s<eur est assez modeste pour se con-
tenter de mon souvenir, il lui en faut du
moins un témoignage. Faites-moi l'ami-
tié de lui remettre ceci de ma part. »
L'écrin contenait une bague qui, au
premier regard, était d"a|)parence assez
modeste, mais dont le chaton ovale,
ayant dans son plus grand diamètre
environ la dimension d'une pièce de
deux francs, tenait enchâssé sous verre
un merveilleux chef-d'œuvre de cise-
lure.
On v vovait rassemblé tout un pay-
sage tl'ivoire, avec des ai'bres, des per-
sonnages, des (leurs; mais cela si petit,
si ténu, si fragile et en même temps
groupé, disposé, fouillé avec des mou-
vements d'une grâce si parfaite qu'on
demeurait confondu qu'à tant de pa-
tience on eût pu mêler tant d'art véri-
table, pour exécuter ce ti'avail extraor-
dinaire.
De plus, par un rafllnement qui dou-
blait le prix d'une pareille attention, les
ai'bres étaient des cerisiers, tandis
qu'une minuscule bergère, le tablier
fendu el un berger jetant les fruits ilu
haut des branches, représentaient les
personnages.
J'ai pu admirer ce bijou pieuseiuenl
conservé aujourd'hui encore pai- M""' la
comtesse Payniond de (loys de .Mezcy-
rac, arrièrc-pelile-fille de M""^ Hegnaull
de la Pive.
CiriiAiiii m Pi .\ imci.Mii'.
e Boisseau
de Perles
Dans une brume de salin
S éveille lentement la plaine,
Marguerite la châtelaine
Vient (lavoir seize ans ce matin.
Dès l'aube elle s'est éveillée
Pour avoir ses seize ans plus lui...
Elle regarde émerveillée
Par la fenêtre du château.
Les blés frissonnent sur la plaine.
Un carillon tinte au lointain...
Elle a ses seize ans ce matin.
Marguerite la châtelaine !
Sur le chemin qu'on voit briller
Vint à passer un chevalier.
Écoutez, o châtelaine,
La chanson du chevalier
Qui chevauche dans la plaine
Errant seul et .sans foyer,
Sans toit fors son bouclier.
Sans maison fors sa cuirasse :
Dieu, la nuit, sert d'holelier
Au bon chevalier qui passe.
L'âme de tristesse pleine.
Il va sur son destrier.
Vers une terre lointaine
11 court à franc étrier.
Le félon, le meurtrier
Devant lui n'ont jamais grâce :
Dieu seul peut faire plier
Le bon chevalier qui passe.
Écoutez sa cantilène
Qui monte vous supplier :
Il sent s'adoucir sa peine
Quand il voit vos yeux briller.
Hélas! sans toit familier
LE BOISSEAU U li l'EULKS
Mais a^aiil pour lui l'espace.
Il chanlc... pour oublier...
Le bon chevalier qui passe!
O châtelaine, daignez
Du haut de voire lerrassc
.'elcr un adieu dernier
Au bon chevalier qui passe !
Sur le chemin qu'on voit briller.
Ainsi parla le clievalicr.
Une chanson toute nouvelle
Chanlc au cœur de la damoisellc;
Comme un chant très dou.x et loinlain
Venant des brumes de salin... :
Pour pri.t de votre canlilène.
Écoutez, mon beau chevalier.
Ayez bien garde d'oublier
Ce que dira la châtelaine.
.le me rappelle qu'un matin
Lorsque j'étais toute petite
On m'enseigna que MAKGUEIUTK
Voulait dire rKltLL en latin.
,Ic donnerais mon cœur, heureuse.
Kn échange de ce trésor :
Un plein boisseau de perles d'or.
Ces larmes de la Mer pleureuse !
Tout aussitùl qu'il l'entendit.
I.c gentil chevalier partit.
On danse en rond sur la prairie :
La châtelaine se marie.
Deux ans lui firent ou liliei
Ce qu'elle a dit au chcva lier.
l'n homme i cheval dans
\'icnt, au galop, A perdre
la plaini
haleine.
LI-: liOISSEAU DE PERLES
Mon maille est mort, ma châtelaine
Mais voici la mesure pleine!
Il dit, et montre le trésor :
t-'n plein boisseau de perles dor.
Marguerite sous ses longs voiles
A pris le boisseau plein d'étoiles ;
Il échappe à ses bras tremblants.
Elle meurt sous ses voiles blancs.
Meurt dans sa robe dépousée I...
Les Perles comme une rosée
Se répandent parmi les fleurs :
Les Perles des Mers sont des pleurs I
Mais quand vinrent sous les ramées
Souffler les brises parfumées.
Des Perles autrefois semées
Naquit bientôt dans le gazon
Toute une blanche floraison
Dans les champs, les prés, à foison I-
On nomma la fleur Marguerite.
En l'effeuillant suivant le rite,
D'aucuns lui trouvent le mérite
le dire les secrets d'Amour
leureux et tristes tour à tour.
■-1 jamais je t'elîeuille un jour.
Ayant au cœur quelque amourette,
Dis-moi que l'on m'aime, ô fleurette,
O Marguerite, ô Pâquerette,
Marguerite qu'un rêve endort
Le soir, blanche... avec ton cœur d'or
Jeii.vn ne Bar ALLE.
KN BORDÉE DE FAMILLE
Il y avaiL une fois, au long d'un
lleuve l)ien tranquille, une île qui sem-
blait comme un bouquet de verdure. Kt
si fraîche el si tendre à la vue, fjràce à
de vieu\ ormes qui y faisaient des ber-
ceaux d'onibraf,'e, que les dimanches
d'été on y voyait souvent étendues dans
l'herbe épaisse de belles demoiselles de
la ville à ombrelles roses, escortées de
beaux canotiers au cou et aux bras nus,
en tricots rayés, qui chantaient de gais
refrains en faisant sauter des bouchons
de cidre mousseux.
Cette île, étroite, mais assez longue,
était séparée de la terre ferme par
un ancien chenal plein de roseaux, où
nichaient quelques poules d'eau, bêtes
d'un naturel farouche, qui évitaient
toute occasion d'entrer en relations avec
le ménage plus civilisé, qui avait son
domicile au centre de l'ile et se compo-
sait de son chef et de ses cinq épouses.
Cinq épouses pour un seul mari, cela
vous semblera peut-être beaucoup. Eh
bien, vous aurez tort! Les naturalistes
compétents assurent qu'un canard bien
constitué, un canard d'un bon tempéra-
ment, a assez de tendresse pour au
moins dix épouses, — sans en négliger
aucune. De sorte que celui-là, avec cinq
seulemenl, n'avait pas son compte. Il
soulfrait: il éprouvait un certain vague
à l'àmc.
Il faut reconnaitre, du reste, que ce
canard était remanpiablement beau. Sur
le sommet de son crâne étroit se dres-
^.lil un plumet, une houppette d'un beau
\ cit énieraudc, avec des rellels métal-
liques. Celte houppette, qu'il portait un
])eu sur le coté, lui donnait un je ne
sais quoi de fringant, de tapageur. Avec
cela, au-dessus de la falc, un joli faux-col
blanc bien propre. C'était évidemment
un canard à faire des conquêtes, dès qu'il
se serait un peu produit dans le monde.
Le malheur, c'est que le fat s'en dou-
tait...
\'ainement ses compagnes — il en
avait d'âges variés — s'eirorçaient par
mille prévenances, par de délicates
gâteries, de lui rendre la vie agréable,
le beau seigneur semblait broyer du
noir. Plusieurs fois il détourna mélan-
coliquement la tête alors que l'une de
ces dames accourait vers lui, aussi vite
que le lui permettait sa démarche cha-
loupante, lui tendant du bout du bec
un joli petit ver de vase ou la moitié
d'un hanneton. Evidemment il cachait
des idées funestes... Ces dames s'en
préoccupèrent d'autant plus qu il com-
mençait à les délaisser, même Mélanie,
la plus jeune cane de la bande, qui
pourtant semblait avoir quelque chose
de tendre, d'exquisement alangui dans
le regard, bien qu'elle louchât un peu.
Evidemment il fallait aviser. — tout
au moins prendre conseil auprès de
quelqu'un d'expérimenté. .lustement,
nichait au haut d'un grand peuplier un
très vieux corbeau, plusieurs fois cen-
tenaire, qui parfois le matin venait se
baigner les pieds dans la rosée — il
traitait ses rhumatismes par la méthode
Kneipp. Quoique peu bavard de son na-
turel, ce corbeau n'était pas de ces
vieilles gens hargneux qui exècrent la
jeunesse ; c'était un corbeau serviabk-,
bienveillant, un corbeau philosophe.
Il écouta les timides doléances de ces
dames patiemment, gravement, sans pa-
raître surpris, — il avait dû voir tant
de choses dans sa vie, — hocha du bec
à plusieurs reprises; alors, relevant la
EN ItdUnKi: 1)K KAMI 1,1. K
(êle, il fil connaîire son appréciation.
Pour lui, l'époux commun ne prennil
pas assez d'exercice. Le remède serait
le changement trair, la promenade en
pays nouveaux, la contemplation de
rives plus animées. A deux lieues plus
bas, en suivant le 111 de l'eau, il y avait
une ville — comme qui dirait un immense
poulailler à hommes. On ne s'imagine
pas comme c'est curieux et amusant, une
ville, pour qui n'a jamais vécu qu'an
milieu des roseaux. Quant au trajet.
deux heures à peine en se laissant aller
au courant. Pour remonter, ce serait
un peu plus long; mais qu'est-ce qui
obligeait à remonter? Après tout, on
élirait domicile là où Ton se plairait. lùi
été, on trouve toujours facilement à se
caser; quant à la nourriture, elle d)ondi
dans les villes. Il n'y a qu'à piquei du
bec! Ainsi parla le vieux corbeau
^ Fourier, qui l'ut un économi-ilL di--
culé, mais un sûr et perspicace mu
des bêtes, a très bien obser^ ( leui'-
^^^.
mœurs. Ce qui l'a particulièrement
frappé chez le canard, c'est combien cet
animal, rétif envers tout le monde, est
docile à l'égard de ses femmes. « C'est,
a-t-il dit, l'emblème du mari dompté,
subjugué, qui ne voit que par les
veux de ses épouses. >> Aussi le beau
canard à la houppe verte ne fit-il au-
cune objection quand Bou-Bou, la plus
âgée de ses épouses, lui exposa les pro-
jets du harem. .Après un joli couin-
couin de satisfaction, monsieur déclara
qu'il était disposé à se mettre en route
KN UOKDKK DlC lAMILl.i;
dès le lendemain. 11 l'ut alors décidé qu'on
se lèverait de bonne heure et qu'on
partirait tous ensemble dès l'aube nais-
sante. A cette heure-là on serait, grâce
à la brume, à l'abri des mauvaises ren-
contres et, de plus, on échapperait à la
surveillance dune certaine mère Mecu-
lard. la femme d'un herba^'cr. qui habi-
tait sur la i-ivc en face et sarro^'cait
clVrontément on ne sait quels droits sur
la population de l'île.
lit hier matin, pendant cpie les der-
nières étoiles s'éteignaient au ciel, le
sultan à la houppe rangeait ses oda-
lisques en (ile derrière lui et donnait le
signal du départ. Sans bruit ni fanfare
on jirit la clef... des eaux.
L'air était frais et ])iquant. A la sur-
face un peu miroitante du fleuve cou-
raient mille petites fumées blanches qui
|)romettaient une belle journée. . Un
martin-pêcheur, qu'on aperçut blotti
dans une petite touffe de joncs, leur
\alut une émotion. (]c nigaud s'enfuit
<Mi criant éperdumenl quand il aperçut
la lourde escadrille des canards. Mais à
part lui on ne rencontrait toujours per-
sonne.
Cependant vers les sept heures on
croisa un bac qui traversait le fleuve,
chargé de brocs de lait :
— Tiens, dit le batelier à la laitière,
où s'en vont donc les |)(Misionnaires à
la mère Uoculard? \'a falloir que je lui
lasse dire, crainte qu'ils ne filent comme
ça jusqu'à la mer.
I,es canards avaient bien entendu,
sauf Adèle, une vieille cane pas mal
sourde; ils en furent un tant soit peu
angoissés, mais, par vanité, firent comme
s'ils n'avaient point à s'inquiéter des
intentions de l'homme au bac. .Après
tout, la l'ivière était à tout le monde 1
Prinrtanl ils filaient main tenant un
peu plus vite, non sans mordiller de-ci
de-là (piel(|uc croûton flottant au lil de
1 eau, car l'on s'était, un peu imprudcni-
nienl, embarqué à jeun.
I.e soleil se levait resplendissant.
\ droite et à gauche les rives apparais-
saient toutes parées de maisonnettes
coiffées de tuiles roses, avec d'élégants
jardinets enclos de haies. Le canard à
la houppe, qui s'ébrouait et gonflait
su|)erbcment ses plumes, crut devoii-
faire part de ses impressions à ses com-
pagnes: il déclara que vraiment le pav-
sage lui paraissait intéressant.
Mais l'aspect des choses changea. De
hautes cheminées apparurent d'où sor-
tait en tourbillonnant quelque chose de
bien sale. L'ne odeur désagréable se ré-
pandait dans l'atmosphère et en même
temps l'eau semblait moins claire. Un
voyait toutes sortes de détritus à la
surface, et, au goûter, cette eau avait
c[uil(|ue chose de fade et d'acre. Evi-
deniment la grande ville annoncée était
proche.
.Alors on décida de se reposer. Les
pattes cessèrent de battre, et, comme un
monticule vaseux apparaissait jirès de
la berge, on s'y laissa porter. Là on
s'assit le derrière dans 1 eau, l'estomac
au soleil, une sorte de posture pour la-
quelle la gent canetonnière a un faible.
— et l'on se mit à observer.
De temps en temps passait un bateau,
la coque peinte de couleurs vives, qui
remontait en haletant péniblement, traî-
nant derrière lui toute une flottille de
grosses péniches très chargées. C'était,
ma foi, amusant à voir; ensuite, le train
passé, l'eau roulait sur la berge avec
un clapotis de vaguelettes cpii secouaient
les roseaux et éclaboussaient les berges.
Tout à coup un projectile lit plocl
auprès des canards. C'était un gamin
qui essayait de faire du mal. (^.omme il
semblait avoir une provision de cailloux,
on se remit à l'eau et on nagea vive-
ment, toujours en suivant le courant.
On côtoyait maintenant une ile très
gentiment ornée où il y avait écrit : ile
aux cerise.i, rendez-vous des canotiers.
A'ort's cl fritures. Jeu.r divers. Plus
loin on aperçut quelque chose de très
haut, de monumental, qui semblait
barrer la rivière de ses vastes arches,
sur lequel passaient des gens avec des
i:n noiiDKi-: i>k kamii.i.k
voitures. Au pied de ce monument, une
petite cabane toute blanche, à lilots
bleus, portait peint en noir ; Octroi.
— Octroi? demanda le canard ;\ la
houppe à ses compagnes, qu'est-ce que
cela veut dire? Ma foi, aucune de ces
dames ne le savait, et rien, dans l'aspect
de la cabane, ne pouvait aider à péné
trer le mystère.
Juste à cet instant, la porte de la sus-
dite s'ouvrit, et un individu en uniforme
défraicbi se mit à courir vers le llcuvc
dans la direction des canards. Il avait
l'air d un fou, se démenait, criait, agi-
lait les bras avec de grands gestes indi-
gnés. A la fin, comme les canards
passaient dédaigneux de ses vaincs
clameurs, l'individu brandit le
poing en criant : " .Attendez un
peu que je vous repince,
vous autres! ■>
Ces menaces ne Irou-
\ blèrent pas la quiétude
\ dune honnête fa-
\ mille où toutes les
\ consciencesétaient
pures. Et puis le
canard est natu-
rellement llegma-
lique...
Vers les dix heu-
res, la bande au
complet, mais,
celte fois, tous na-
geant de front, pé-
nétraitdansleport.
ici les bateaux
étaient innombra-
bles.
Rangées cote à
cote près des rives, des
péniches brunes, à pe-
tits volets verts,
étaient toutes couvertes
de linge en train de
sécher. Des enfants, des
roquets à queue retroussée, cou-
raient le long de ces péniches
Le soleil tapait de plus en plus. 11
devenait même gênant, d'autant qu'avec
eur fourrure les canards sont tout de
iuite incommodés par la chaleur. Aussi
allure de la troupe devenait-elle plus
languissante, plus molle. Et puis, bien
des choses inconnues, étranges, capti-
vaient leurs regards.
D'abord par ici — on venait de passer
sous un autre pont — les bateaux étaient
bien plus grands. Ils étaient couronnés
comme d'une forêt de perches d'où tom-
bait quantité de cordages et d'agrès. Le
long de leurs flancs, l'eau fdait très vite ;
3SG
KN HOIiDKi; 1)1-; lAMII.I.i;
mais au bout, dans l'intervalle, avant le
navire suivant, il y avait comme une
anse où l'on se trouvait assez bien cl
abrité du soleil.
Ce fut dans l'un de ces ha\res que le
ils là? demandait-on. (.'.a doit être des
canards perdus.
Un de ces rôdeurs qui passent leur vie
sur les quais, couchent la nuit dans les
wagons, hoivenl aux tonneaux de vin
qu'ils piquent et mangent on ne sait où,
déclara que, quant à lui, ces bêtes-là
n'étaient à personne. A coup sûr
ne les avait jamais vues.
Diable ! Si elles n'appar-
tenaient à personne, cha-
cun avait le droit de
capturer.
Six
([Uf
canard à la houppe |jroposa
de souiller un peu. Ces dames
s'empressèrent d'accepter,
elles étaient tout en nage,
surtout la mère Hou-Hou,
affligée d'un considérable em-
bonpoint.
On souflla donc. Hien à
redouter en cet endroit. Seul,
dans un petit bachot, un pêcheur s'ab-
sorbait dans la contemplation du bou-
chon de sa ligne. Aussi la petite Réséda,
folâtre comme on l'est à la lleur de l'âge,
s'amusait-elle à plonger, à batifoler, à
battre des ailes. Par malheur, elle ne put
se retenir de pousser quelques vigoureux
coin-coin. Oh ! l'imprudente!
A ce bruit insolite, tout le port sembla
s'animer. De partout, les gens s'agi-
taient. Même le [)échcur à la ligne cessa
de regarder son bouchon pour observer
les palmipèdes avec des yeux \isible-
inent malveillants ; une expression de
convoitise ajiparut sur sa face hébétée.
- A qui sonl-ils donc'.' Que l'onl-
Les pauvres bêles se doutaient bien
qu'il se tramait quelque chose — le ca-
nard, sans en avoir la mine, est un animal
doué de sagacité. Soudain, de l'arrière
du navire sous la poupe duquel ils bar-
botaient, un nti'ud coulant, une sorte
de lasso tomba sur les canards. Mais
déjà ceux-ci avaient plongé. Ils repa-
rurent un peu plus loin, secouant leui's
plumes, s'égontlanl.
— N'ayons pas l'air, mes chéries, lit,
tout li'oublé, le canard à la houppe,
n'ayons pas l'air, mais décampons.
El ils jîlèrenl de l'autre coté du lleuve.
I.à ils s'abritèrent sous la panse d'un
chaland que des inili\ idus, nus jusqu'à
KN BORDÉE DK KAMII.I.E
dune chose
blanche sur
lesquellesles
pauvres afTa-
més se préci-
pitèrent aus-
sitôt avec avidité,
' , nen faisant qu'une
I becquée L'homme jeta encore
de la farine, une fois, deux fois,
trois fois. Quel brave cœurl pen-
.; ■ saient les canards: quel bon
pays ! comme la vie y est facile 1
— Oui, disait la petite Késéda, qui
la ceinture, chargeaient de gros sacs. 1 avait tout de même un air -éné, c'est
Un de ces hommes, apercevant les ca- j bon, mais rudement collant. " Le fait
nards. leur lança quelques poignées , est que la mère Bou-lîou en avait, elle
i:n hohdkk uk kamim.k
aussi, un morceau gluant sur le dessus
du bec dont elle ne pouvait se dépêtrer.
— Alerte!... Sauve qui peut ! cria tout
à coup le mari de ces dames.
Il n'était que temps. De trois ccjlés,
des barques s'approchaient, montées par
d'âpres persécuteurs qui se préparaient
à assommer les pauvres bêtes à coups
de {jalFe. ICn un clin d'œil, on ne vit plus
que six pointes de croupion, puis ces
pointes disparurent sous l'eau cl pen-
dant deux minutes... plus rien. Alors
seulement, à cinquante mètres dans le
courant, toute la bande émerj,'ea. Ils
s'étaient remis' en ordre et cinglaient à
toutes pattes vers une crique qui sem-
blait leur olfrir un asile sur, car l'on n'y
vovail qu'un petit radeau, où un vieux
bonhomme dépenaillé péchait au fdet.
— Allons, mes chéries, lit le canard,
gagnons cet endroit propice en plon-
geant à nouveau.
Déjà le vieillard balançail ses mailles
chargées de plomb, quand il vit surgir
de l'onde le huppé et ses cinq femmes.
De stupéfaction, il s'arrêta net. Mais
sur le quai, des gens étaient accourus.
La fotde s'amassait. On criait, on riait.
Quelqu'un eut une idée :
— Kh ! parbleu! jetez-leur un coup
dépervier.
— Pas facile! répondit le bonhomme,
qui se tâtail avant d'agir.
Soudain, fendant la foule, une grosse
femme, les joues rouges, le front ruis-
selant de. sueur, arriva jusqu'au bord.
Kilo appela :
— lié! là-bas, riiomuie au lilet !
— Quoi qu'il y a ?
— • C'est à moi, les canards. Ils ont
fiihu le camp à ce matin.
— I'!h bien, j'vous dis point le con-
traire, lit le \ienx, qui fciguail de ne
point comprendre.
• — Y a quarante sous pour vous, si
vous me les attrapez.
Le vieux lit la grimace; il avait espéré
mieux, puis se résignant :
— Entendu ! murmura le bonhomme
qui rangeait lentement ses mailles.
La foule, de ])lus eu plus compacte,
se taisait maintenant, tout entière à
l'émotion de la capture espérée...
Le pêcheur commence à balancer son
épervicr. Bravo! La foule pousse une
clameur d'allégresse. Bien lancé, le filet
vient de ràfler d'un seul coup les six
bêtes qui s'éclaboussent désespérément à
grand battement d'ailes, sans pouvoir
s'échapper.
l'Zn honnête femme qu'elle est, la
mère Heculard ne cherche pas à se
dérober à l'exécution de ses engage-
ments.
— Tenez, mon brave, voilà votre ar-
gent.
Alors, rayonnante de satisfaction, la
bonne dame, aidée du pêcheur, ficelle
les pattes de ses canards, en fait deux
paquets qu'elle prend dans chaque main,
et maintenant, répondant aux lazzis de
la foule qui la plaisante pour les avoir
si mal gardés :
— -Ayez pas peur, v racommenceront
point. J'vas tout drcl les poi'ler au mar-
ché !
Mais surgit soudain un personnage en
uniforme (|ui la saisit par le bras :
— Ah! je vous y prends! suivez-moi
au poste.
— .Vu poste?... Pourquoi?
— Six contraventions , madame !
I'"st-ce qu'aucun de ces canards a payé
1 octroi ? Non, n'est-ce pas! Ils ont passé
à la barbe de l'administration. Kh bien,
ça vous fait six procès-verbaux, à
soixante-deux francs cinquante pièce.
Oh I vous avez beau faire l'innocente!
("était un truc pour ne pas payer les
droits; nous la connaissons, mais on ne
nous refait pas!
Ma>
I II 1 s T I K II .
Il n'est pas un étran;j:er. de passag^e à
Paris, qui niuscrive sur son carnet de
voyaf;e la soirée obligatoire à notre
Académie nationale de musique. C'est
là, en effet, un spectacle de haut goût,
réunissant tous les plaisirs que les arts
peuvent nous donner : salle d'une in-
comparable richesse, décors splendides,
orchestre de premier ordre, chanteurs
excellents, ballets et divertissements
délicieusement suggestifs. Comment un
tel ensemble d'attractions n"attirerait-il
pas le public artiste ou élégant des deux
mondes?
Du monument lui-même, je ne dirai
rien aujourd'hui; seuls les cotés artis-
tique et administratif me retiendront.
Euterpe et Terpsichore, comme auraient
dit nos aïeux, suffiront largement à
remplir ces pages.
L'administration de l'Opéra com-
prend toute une série de fonction-
naires; le mol est exact, car ils relèvent
du ministère de l'instruction publique
et des beaux - arts. Les directeurs
actuels, MM. Bertrand et Gailhard,
sont les ministres de l'Académie natio-
nale de musique. Le premier, ancien
directeur des Variétés, fut pendant
quelques mois seul chef suprême de
IX. — 26.
LE
TIIÉATllE
DE LOPKUA
l'dpéra. 11 succédait à M.\L Kilt et
Gailhard, dont le privilège venait
d'expirer le 31 décembre 1891. Très in-
telligent, très fin, de relations aimables
et courtoises. M. Bertrand voulut mar-
cher trop grandement; la commandite
fut vite entamée.
Le nouveau directeur avait accepté,
il est vrai, un cahier des charges écra-
sant; les représentations à prix réduits
du samedi et celles à prix plus réduits
encore du dimanche étaient une insti-
tution ruineuse; non seulement cha-
cune de ces représentations se chiffrait
par une perte considérable, mais, k
cause d'elles, le public payant désertait
; A K A V A N E C U U K DEVANT L U 1' E K A
i.i: TiiKATUK m-: i. opkha
les^jours où 1 ancien laril' avail été con-
servé, pour entrer ii meilleur compte ù
SlicNF. DE DALI, KT 11 K 1 .< I I
ropcrji. A|)rès un an d'essai, cpii se
chill'rait par un ilélicit de (iOOOOO francs,
M. Bertrand comprit le casse-cou dans
lequel il était, el demanda à M. Gail-
hard de devenir son associé. In nou-
veau cahier des cliar^'es fut dressé,
supprimant les re|)résentalinns à prix
réduits du diinimche. raiiirnanl cl'IIi's
du samedi à un taux iimnial, mais cxi-
fj;eaii( \iii;;{ représentations ^jrahiilcs
|)ar an. 1-rs nouveaux associés furi'iil
nommés directeurs pour sejjt ans, avec
1 espérance de terminer brillamment
leur direction par laniiée de ri'\|)osi-
tion universelle.
l.e 1'-^ avril IWW, .M.Caiihard entrait
en fonctions comme codirecteur de
l'Opéra. Son passage à la tête de l'Aca-
démie nationale de musique, alors qu'il
était associé avec M. Hitt, avait été
fort remarqué. Ancien pensionnaire de
l'Opéra. — où il avait laissé le souvenir
d'un artiste éminent, — excellent mu-
sicien , metteur en scène de preniiei-
ordre, el avec cela es|)rit très ouvert el
1res chercheur, .\l. (Jailliard était nue
précieuse recrue.
Les.<lirecleurs choisii-cnt pour ailmi-
nislraleur général un homme très au
courant des choses de l'.Acadéniic natio-
nale de musique, M. Simonnol. qui sait
.dlier la justice à une grande fermeté.
.M. I.apissida. ancien direclem- du
théâtre de la Monnaie de Bruxelles, a
les importantes fondions de régisseur
général, et M. Colleuille celles de ré-
gisseur de la scène. Notre confrère
(îeorges Bover — librettiste fin el spi-
rituel à ses heures — est chargé du se-
crétariat général; il est 1 intermédiaire
enlre la presse el la direction el s'ac-
quitte de celte délicate mission avec
beaucoup de lact. Il est seconde dans
les multiples détails de sa charge par
M. Maillard, toujours d'une extrême
f)bligeance el d'une politesse parfaite,
el qui a su acquérir la svmpalhie géné-
rale.
L'administration de l'Opéra com-
]M-end encore un archiviste, M. Nuittcr:
mi archiviste adjoint. .M. .Malherbe: un
bibliothécaire, M. Beyer: un bibliothé-
caire adjoint, M. Banès; un chef de la
comptabilité, un caissier et plusieurs
employés suballernes.
Le théâtre actuel de l'Opéra, bàli
par iaichitecte Garnier, conlient
•J.l.")») places. Ses receltes les plus éle-
sci. Ni: IIE IIALLKÏ l>E ISIl
vées pcuveni atteindre ■JiUKK) francs,
mais ce chilïre est rarement obtenu. La
plus forte de l'année IX9~ a été seule-
menl de •2-2.")IUI francs, avec len MaHres
chanteurs. Les recettes totales des der-
I.K l IIKA TliK HE L'OPÉHA 391
iiii'res Mnnt'Cïi mil clé de ;i 21 1 .")-Jl I'iniiks I des recettes s'élève donc à 16 800 francs
iiniir liSi(7 el do I? 236 578 Ir^iics | environ. Or les charj^es imposées ;ï la
h ESCALIEK
pour 1896. Le chiffre annuel des repré- 1 direction actuelle, et dont nous parle-
sentations étant de 192, la moyenne l rons plus loin, font monter le chiffre
i,i; Tii i:athi-; de i/opéra
(les dépenses à '21 (100 francs à peu près
])ar représeiititlioii. Il y aurait donc
perle pour les directeurs de l'Opéra, si
la subvention de HOOOOO francs donnée
par l'Klat no venait rétablir l'étpiilihre
bud^'élairc.
L'Académie nationale de niusi(|uc a
deux genres d'artistes : les sédeiit;ùres,
engagés à l'année, et les autres, payés
au cachet pour un certain nombre de
re])résentations. N'an Dyck, pour le ré-
pertoire wagnérien, Tamagno, lecélèbre
ténor italien, sont venus en ces derniers
temps faire consacrer leur rcimniméi'
I,' KSCA l.'IBn UN SIUU l)K IIAI, M A >< y r !•;
pai' le pnbli<' pajisicn. Il v a peu d'an-
nées, M""' Adclina l'alli \ inl ci-i'cr i\
r()[iéra le rôle de Juliette.
Mais notre sympathie va à la troupe
sédentaire, à ces excellents artistes
qui, durant l'année entière, — sauf les
quelques semaines de congé annuel, —
égrènent, pour notre joie artistique, les
rôles de leur répertoire. Ceux-là nous
donnent le meilleur de leurs forces et
de leur talent et notre souvenir les suit
encore lorsque leur voix qui tombe et
leur ardeur qui s'éteint les contraignent
à rentrer dans la vie |)rivée; la plupart
deviennent, d'ailleurs, d'excellenis pro-
fesseurs.
La troupe sédentaire de l'Opéra est, à
1 lie lire actuelle, composée comme suit :
Les Falcons, dont le rôle est toujours
si important, comprennent : M"" Bré-
val, — l'idéale Brunehilde, — M"''* La-
fargue, Marcy, Picard et Grandjean.
Les chanteuses légères sont plus nom-
breuses : voici M'"" Bosman, toujours
prête il interpréter n'importe quel rôle :
.M"'^ .Ackté, une jeune Finlandaise, dont
les débuts ont fait sensation ; M""* Ber-
thet, Carrère, Lovent/., .Agussol, de Xocé
et Beauvais.
Les contralti n ont plus un répertoire
aussi varié qu'au temps de la Stoltz ;
cependant, les rôles de Fidès et de
Dalila nous permettent d'apprécier
M""" Deina et lléglon,qiii, avec M""' I)u-
rrane,\'iiicent et M""^ Flahaut, récemment
engagée, forment la troupe des contralti.
Les bons ténors sont rares: aussi re-
grettons-nous le départ de M. Saléza,
cpii, après une rentrée brillante, s'est
envolé vers l'Amérique: mais il nous
reste .M. .Alvarez, le vaillant interprète
des grandes leuvres wagnériennes ;
MM. V'aguet et All're, deux bons ténors
lie ilcmi-caractère et (pieUpies jeunes :
M\l. (loui-tois, Demaurov, Féodorow,
Paoli.
Liiliii, r()|)éra possède une Iroiqie de
harytnns et de basses, dont c|uelques-
uiis de premier mérite : .\LM. Renaud,
Barlct, Noté, Sizcsibarylons : MM. Del-
nias, fîresse, Fournels, (lliambun et Del-
pougel 1 basses^.
La création des leuvres nouvelles est
iialurellcmcnt confiée aux plus éminculs
i,E tiii-:atre dk i.opkua
rornient
tout
a
nrlistes de l'Opéra et l'on atteint alors à une
exécution hors lis^ne; c'est ainsi que les Maiires
chanteurs, de Wagner, ont été interprétés
avec une perfection qui n'a été égalée nulle
part, même à Bayreuth, grâce à la pléiade de
chanteurs qui s'appellent : Alvarez, Uenaud,
Uelmas, Gresse, ^aguet, Bartct
M"''' Bréval et Grandjean.
Les chœurs de l'Opéra
auxiliaire important dans
théâtre lyrique;
dans certaines œu-
vres, comme les
Maiires chanteurs,
leur rôle est pré- jJA-
pondérant. Guidés
par ^IM. .Mestre et
Blanc, les chœurs
de notre Académie
nationale de mu-
sique marchent
bien ; les choristes _
hommes sont au
nombre de soixante,
avec quarante cho-
ristes dames.
L'orchestreest
composé habituelle-
ment de quatre-
vingts musiciens, —
en certaines circon-
stances, ce chiffre va jusqu'à cent, —
tous choisis au concours et tous, ou
presque tous, professeurs connus. .Aussi
l'exécution orchestrale est-elle parfaite
lorsque ces messieurs veulent s en
donner la peine, c'est-à-dire dans les
jours de solennité où la critique les
guette.
Jadis il y avait , à l'Opéra , un seul
chef d'orchestre: aujourd'hui, il y en a
trois : MM. Talfanel, le flûtiste renommé,
qui a abandonné l'instrument cher à Pau
pour un bâton plus solennel :el MM.^'idal
et Mangin, ces derniers plus spéciale-
ment chargés du répertoire. Comme le
cumul n'est pas interdit à l'Opéra, —
cumul de travail s'entend, — MM. Man-
gin et \ idal sont en même temps chefs
de chant avec MM. Lotlin. KuMiig, Martv
et Bachelet.
Une des attractions de l'.-Vcadémie
nationale de musique est son corps de
ballet. La danse a été de tout temps en
honneur à 1 (Dpéra, soit qu'elle se trouve
intercalée dans une œuvre lyrique, —
elle est alors un divertissement, — soit
.qu'elle forme le fond d'une œuvre spé-
ciale : celle-ci prend alors le nom de
ballet ou de ballet-pantomime.
M. Mansen est le chef actuel du corps
de ballet ; il avait dirigé l'école de danse
de Saint-Pétersbourg et se trouvait
maître de ballet à Bruxelles lorsqu'il fut
appelé à ces délicates fonctions à l'Opéra,
en remplacement de itérante. Il s'ac-
quitte de sa lourde tâche avec toute la
conscience possible et souvent avec bon-
heur; ce n'est pas chose facile, en elTet,
de régler toute la partie chorégraphique
d'une action en plusieurs tableaux.
I.K TIM'.ATHK I)K I.OPKHA
I.o ivf^isseiir I
dluii M. Hus-^v
M. Plii([iie. (|m
|j <l
lise psI :iU|Our
iciit (li> succéder i
s s;i (lcfiniti\e re
DANSE3 ANCIENNES
Iraile, celle ddiil ou ne
revient plus.
Le corps de ballet —
côté féminin — contient
des étoiles, des sujets, des
coryphées, des quadrilles,
et les jeunes personnes de
la peliteclassc. C'est toute
une hiérarchie parfaite-
ment orf^anisée.
Deux étoiles de pre-
mière grandeur brillaient,
en ces derniers temps, au
firmament chorégraphique de l'Opéra :
M"i* Rosita Mauri et Subi-a. La pre-
mière vient de prendre sa retraite ;
celait une danseuse de tempérament,
mais aussi de fantaisie ; la seconde l'c-
préscnle la danse noble, la danse fran-
çaise classique dans toute sa séduction.
Aujourd'hui, d'autres étoiles ont
apparu et maintiennent dignement le
renom de la chorégraphie française.
M""' |)i''siré est de ce nombre, car sou
talent est. à mes yeux, de l'arl le plus pur
elle |ilus correct. .M"'' Ilirsch est penl-
èlre plus biillaule el produit plus d'cIVel
sur le public, sans lui être cepeiKlaul
supérieure. M"'' I^obsleiii est cumule
M"'' Mi'siré un des ineilleurs sujets
(le iinlrc (■■(■ulc fraiivaise.
M"- Chabot a des dons à elle, des
tloiis particuliers de giàie mutine.
M"" Sandrini, grande, élégante et dis-
tinguée, à la fois très séduisante et cor-
recte, réussit mieux dans le genre noble
et excelle dans les danses de caractère
des siècles passés. M"'' Zambelli. recrue
nouvelle venue de Milan, a rapidement
conquis une des premières places par sa
danse vivante et légère.
Dans les sujets mimes, il faut citer
M""" Invernizzi, dont le talent est recher-
ché dans les salons , et M"''* Torri et
Hobiri , toutes deux remarquablement
belles, quoique dans des notes dillé-
rcntes.
Les autres sujets sont : .M""" Salle,
spirituelle jusqu'au bout de ses pieds;
les tlcux so'urs Régnier, danseuses
de mérite; \'au tiieteii,
Gallay, Blanc, Tréluver,
Parent, \'andoni, Piodi,
Perrot, Mestais. Boos,
Rat, A. Parent, Charles,
les trois sieurs Manie,
Mercedes, Monchanin,
Piron. Ixard, (^irré, Reau-
vais, Charrier, (^oiiat ,
Mourel. Morlet, Meunier,
Rillon, Richaume, Dockes
et enfin la belle de Mérode.
n A N s K s A N e 1 R N N F. s
Tous ces sujets onl pour professeur de
perfectionuemenl un danseur de pre-
mière valeur : M. \ asque/.
Les coryphées, an nombre de vingt,
I.K TIIKATFîK DK LOl'KliA
forment la seconde troupe de li^ne du
corps de ballet, celle en laquelle on puise
pour prendre les sujets. Filles ont pour
professeur M"' Théodore, une danseuse
jadis fort remarquée.
Les quadrilles se divisent en (lo\i\
classes : les demoiselles du premier qua-
drille et celles du second quadrille, cha-
cun au nombre de vinf;^!. ]"llles ont pour
professeur M"" Elise Parent, qui a rem-
placé M"' Piron, récemment décédée.
Hnfin viennent les quarante jeunes
personnes qui forment la petite classe
et sont la pépinière d'où sortiront les
futures étoiles. M"'' Hernay est leur pro-
fesseur.
Le coté masculin du corps de hailel
n'a plus l'importance d'autrefois; ce-
pendant quelques danseurs, comme
MM. Wisquez, Ladam, de Soria, Ajas,
f^ardent les traditions de cette vieil
rançaise, jadis si célèbre, cl qui
LK THKATHK II F I.OPKRA
a jiroduil les N'cslris, les Porrot, les Pe-
litpas el los MiTaiitc. Xiii^'l danseurs
enmplèlciil ce coté du coi-ps de lialli'l.
Le public SI' diiiile p<'U. cii \iivanl
évoluer le soii-, ^i-acieuses cl Ictères
tw' ''Ai':' '■ . mT
I. E K I ) Y E 11
K X 1 X 1 1
dans leurs jupons de f,'a/.e, les jeunes
personnes du cor])s de ballet, de la
somme de travail et d'ellorl cpi'il a fallu
pour en arriver là. On se montre telle
ballerine célèbre, dont les diamants
scindllent sous les feux de l'éleclricité,
on envie pres(|ne son sort, comme si ses
jours avaient été tissés d'or et de soie,
comme s'ils ne cachaient jias de loiiffues
années de labeur et parfois de misère.
« On croit ffénéralement, a écrit le
marquis de Hoigne il y a cinquante ans,
qu'à l'Opéra les danseuses passent leui'
vie à l'ire, boire, maufier, s'amuseï- et
aimer. Pauvres femmes 1 Elles ne vivent
que pour lra\aillei-, entasser, manf,'er
du veau froid et mendier des bravos.
■■ O danse, dit encnii- le nirnir anlciir.
art sublime, art j,'doii\ qui alioplnc Ir
corps, l'esprit et le cicur au |ir.ilil do
jambes 1 (letle vn-dc d.insi'UM' cpic li's
liéotiens se fij^nri'iil si cin\ raiitc, si
écbi'\i'lée, Ic'iu'-; pmpri's i-| Ic^iliincs
femmes ne s'y condamneraient pas. >-
l'ne courte bio};raphie de la vie de la
danseuse éclairera les interjections du
marquis de Boifjne. Les jeunes personnes
(pic Iriirs mères destinent à la danse ne
doivent pas avoir plus de
sept à huit ans. Elles
entrent — après examen —
dans la classe de M"'' Ber-
nay, charf^ée de leur éduca-
tion. Pendant six ou sept
années, ces pauvres enfants
doivent venir, tous les jours,
sauf les dimanches, prendre
leur leçon, fort dure au
début, car il faut assouplir
des membres rebelles. Pen-
dant tout ce temps, elles
n Ont que l'espérance d'un
avenir plus ou moins doré,
car elles ne f^afjneiit rien,
sauf les soirs i>ii leur
concours est nécessaire, comme dans le
ballet de l'Etoile; elles touchent alors
un cachet de cinq francs.
\'ers 1 àg'e de treize ans, les fdleltes
sont dégrossies et passent alors dans le
second quadrille; puis, quelques mois
])lus tard, dans le premierquadrille, pour
devenir ensuite coryphées et enfin petits
sujets. Ces avancements successifs se
font après examen, el le jyry, choisi
parmi les personnes compétentes, se
montre sans pitié pour les inca|)ables.
C'est vers la vingtième année que les
ballerines de l'Opéra obtiennent le grade
el le titre de«sujet, c'est-à-dire après un
travail ininterrompu de douze à treize
années, pendant lesquelles se succèdent,
à en jierdre haleine, leçons, ré|)étitions
et représentations. Désormais, ces de-
moiselles ont l'avantage d'avoir une
loge à elles, ou du moins une loge pour
deux, où elles peuvent recevoir les res-
pectueux hommages de leurs admira-
teurs et amis.
Mais ce n est p,i> liiii di' leur \ le de
tiaxail. Les sujets conlimieiit leurs
études ipinlidiennes avec M. N'asque/,
chargé de les perfectionner d.ins cet art
cMiuis, mais diriicile. de la daii^e. Lntiu
LE T m: AT RE DE LOPERA
des
après plusieurs autres années d'attente
— bien longues encore — elles ont la
faveur de pouvoir paraître seules dans
des pas ou variations, et de recueillir les
bravos de ce public, pour le plaisir du-
quel elles travaillent depuis si long-
temps.
On ne saurait parler du corps de bal-
let, sans dire quelques mots de ce foyer
de la danse, objet de rêves pour les
jeunes éphèbes, qui se le représentent
comme le harem d un sultan ou comme
l'éden terrestre peuplé des houris pro-
mises à ses (idèles par le Prophète.
De tout temps, le foyer de la danse a
été le rendez-vous d'une élite riche et
épicurienne. Jadis, les grands seigneurs
allaient y l'aire leur cour à la beauté sur
laquelle ils avaient laissé tomber
regards bienveillants.
Cette douce occupa-
lion, interrompue pen-
dant la période révo-
lutionnaire, revint à
la mode sous rEni])ire;
maisverslaliiide la Res-
tauration , le vicomte
Sosthène de La Roche-
foucauld, intendant gé-
néral des .Menus Plai-
sirs du roi, eut la
cruauté de supprimer
toutes les entrées dans
les coulisses de l'Opéra.
Comment échappa-t-il
au sort d'Orphée mis
en pièces par les Mé-
nades? C'est ce que je
ne saurais dire.
Des audacieux trou-
vèrent moyen, il est
vrai, de tourner la
difficulté. On conte
qu'au ballet alors joué
— Mars et Vénus, je crois — apparut,
un beau soir, un faune d une ressem-
blance frappante avec un duc célèbre. Il
se tenait auprès d'une jeune et belle
na'iade et la contemplait avec tant d'at-
tention qu'il ne voyait pas les regards
curieux et narquois de certains habitués
des loges. Le directeur lui-même, étonné
de la belle prestance et de la noble ligure
de ce faune inconnu, courut, à la fin de
l'acte, lui demander des explications.
Chose singulière, après deux minutes
d'entretien, le directeur se découvrait
et s inclinait respectueusement devant
ce mystérieux figurant. Il n'y avait plus
à en douter. L'amour avait inspiré an
grand seigneur la sublime résolution de
se vêtir d'une peau de faune pour se
rapprocher de la belle naïade.
L'ukase malheureux' du surintendant
n'eut pas de durée; les abonnés purent
bientôt revenir dans les coulisses et,
depuis lors, le foyer de la danse n'a pas
cessé d'être un lieu selecl de rendez-
vous, une sorte de salon spécial où
passe et délile l'élite des gens du monde.
I. K F II Y Kl! DE h}
des diplomates, des hommes de lettres,
des critiques musicaux, voire des têtes
couronnées. Il n'est pas, en clîet, un
souverain étranger, pas un ambassadeur
extraordinaire qui ne vienne visiter ce
coin renommé de l'Opéra, décrié de
ceux-là seuls qui ne le connaissent pas.
[,F. TIlftATHK OK I. OPKHA
CVsl une erreur de croire que tout ne
s'v passe pas correctement. Parmi les
ballerines, les unes préludent par des
exercices à leurs entrechats en s'ap-
puvanl sur les barres mises à leur dis-
position; d'autres, mollement assises
sur des canapés — au-dessous dos ta-
bleaux peu vêtus de M. Houlanf,'er —
iF. 1)K IlANSK — LE<
causent discrMcMnoiit iivcc des messieurs
en habit noir, tandis que, çà et là, écla-
tent des rires perlés, l'n inconnu qui se
f;lisscrait au foyer de la danse ne trou-
verait personne à qui parler, s'il n'avait
avec lui un oblifreant .Mentor, car, pour
avoir l'honneur d'un entretien avec ces
dames du corps de ballet, il faut leur
avoir été présenté.
Ou ])rélend que le foyer actuel de la
danse a un peu perdu de son proslij;e
d'autrefois; on y vient moins et on y
cause moins. Sans doute, y a-t-il du
vrai dans cette assertion; néanmoins
les soirs de première, ce coin de l'Opéra
reste un salon ciiricux, une sorte de
kaléidoscope vixjnl d un très particulier
parisianisme.
Mais ne nous attardons pas davantage
au foyer de la dan.se et revenons sur la
scène, pour voir comment se monte im
opéra sur notre grand théâtre lyrique,
("e n'est pas chose toute simple, car
i-'csl tout un monde qu'il faut metli'e à
la fois en mouvement : artistes, cho-
ristes, danseurs et danseuses, décora-
teurs, costumiers, machinistes, musi-
ciens, etc. On comprendra après cela
qu'il faille trois mois pour mettre sur
pied une œuvre lyrique en quatre ou
cinq actes. Jadis, on en mettait le
double et le triple. Les répétitions com-
mencent séparément
aux divers foyers pour
les artistes et les cho-
ristes hommes et dames,
sous la direction des
chefs de chant et des
chefs des cho'urs. Lors-
qu'après une longue
série de ces études
préliminaires, les en-
sembles paraissent de-
voir bien marcher, on
répète au piano sur
la scène. Pendant ce
temps, les décors sont
entre les mains des
décorateurs et le maître
de ballet initie son per-
sonnel au divertisse-
ment intercalé dans presque toutes les
n'uvrcs lyriques. Alors, les réi)étitions
générales commencent, d'abord sans
décors, puis avec les décors. Enfin,
en dernier lieu, les costumes remplacent
les habits de ville et la dernière répé-
tition générale se fait en présence de la
critique, d'amis et d'invités.
Le luxe de la mise en scène est de
tradition à l'Opéra; aussi la dépense
occasionnée par une œuvre nouvelle
est-elle toujours considérable. \'oici un
tableau des dépenses de quelques opéras
célèbres de ce siècle :
Le Triomphe de Traj'an ; IMO; . . ITO.ooo fr.
Al.ldin (:. ados. 1H22i 1911.00(1 .
1..1 .luire (IX.15) .- . . l.Mi.noo »
Les Huguenots (!M6 lun.nod ..
Wamtej' (1X6S) loo.ooo ..
La Juive ircciinstiluéc aprrs lin-
condic do 1S75) 190.000 ..
Les Huguenots (id.) 173.000 ..
Fitusl (iV/.l l.sT.COn »
Le Prnplièle {id.) 224.000 ..
i:oi>peli.1 (ballot) .12.000 -
Lu Soune id si. 000 -
r K T 1 T K 3
LK tiii;athk de l opkra
I.'Opéra qui a coûti' le prix le plus
('•levt' est la Dame Je Monlsoreau :
.H'JOOOO francs; le moins coûteux a été
In Walkyrie: SddOO francs. La moyenne
des opéras se chiffre donc par une dé-
pense de 150 00(1 à 100 000 francs: on
comprend, après cela, qu'un directeur
De plus, la transformation du f:roût
public en ces dernières aimées rend
plus difficile le gouvernement de TAca-
démic nationale de musique et cela à
divers points de vue : d'abord parce
qu'il y avait en France peu d'arlisles
préparés à interpréter le répertoire
ROSE CARON Dans la LOUE QU'ELLE OCCIPAIT A L'OPÉRA
y regarde à deux fois avant de mettre à
la scène une œuvre destinée à faire une
pareille brèche à sa caisse.
Si la direction de l'Opéra a toujours
été chose difficile, c'est bien de nos
jours et surtout depuis l'ouverture de
la salle actuelle, gouflTre énorme, folie
absurde où ont été entassés plus de
soixante millions et dont l'entretien est
ruineux. Deux chilTres en donneront
une idée : le balayage coûte 36 .'jOo francs
par an — soit cent francs par jour —
et le chautTagre 90000 francs environ.
\\agnérien et ensuite en ce qu'il est im-
possible de créer en peu d'années un
répertoire nouveau destiné à remplacer
les œuvres anciennes, auxquelles le pu-
blic ne mord plus.
L'examen des recettes prouve, en
effet, que, depuis l'apparition sur notre
grande scène Ivrique des ouvrages de
A\'agner — Lohenf/rin fut joué le
16 septembre hSill — le public déserte
les œuvres françaises pour Lohengrin,
la Walkyrie. Tannhauser, les Maîtres
chanteurs. Qu'on v voie une transfor-
LK TMKATUF. DK LOI» Kl! A
nialion profonde ou passaj^èrt du goût
ou une noie s|)écialc de snobisme, peu
imporle : les chitFres sont là qui parlent
dans toute leur brutalité : on ne saurait
les contredire.
l,e public liahiluel de l'Opi-ra a été
V
siteur allemand que les directeurs actuels
de noire Académie nationale de musique
arrivent à équilibrer leur budget; c'est
Wagner qui comble le délicit de la
caisse de l'Opéra !
Du reste, si l'on consulte les annales
de notre première scène Ivrique depuis
trois quarts de siècle, on constatera
combien est fatale aux téméraires la
direclioii <le l'Opéra. Depuis N'éron,
(pii eut. en 1831, la bonne inspiration
de mettre à la scène Robert le Diable —
un des plus gros succès du siècle,
puisque r(puvre eut ir>0 représentations
en cinq ans — jusqu'à Perrin, dont la
gestion heureuse fut interrompue parla
guerre de 1S70, aucun directeur n'avait
])u équilibrer son budget. Ilalanzier eut
la bonne fortune d'inaugurer le nouvel
Opéra et son célèbre escalier, et d'avoir
ri'lxposilioii de I.S'S: ce fut un homme
si désorienté par la musique wagné-
l'ienne qu il semble se désintéresser des
eiïorts de nos musiciens français. Con-
sultez, la liste des u'uvres françaises
jouées à r.Acadéinie nationale depuis
1892 : Salammhi'i, Saumon el D,%liln,
Stralonice , Détdamie, (lirendoline,
Thaïs, Djclma, la Montaç/ne noire,
Frédcr/onde, Jlellé, Messidor. Certes,
voilà des œuvres de tendance et d'etTorts
divers, (|uelques-unes pleines de mé-
rite! I']| cependant une seule se joue cou-
ramment à 1 0])éra et a gardé la faveur du
public, au même titre que les ouvrages
de W'af;t\cr: Sanison et Dalita, deSaint-
Saiins. Parmi les n-uvres écloses en la
seconde moitié de ce siècle, certaines
ont victorieusement résisté à l'épreuve
du temps : Ilamlel, lioméo el .fiili<-llc,
Sif/urd, Fatisl surtout qui l'Cste tou-
jours l'opéra pr(''fér('- ; ne faisant pas ici
(cuvre de criti(|ue, je constate simple-
ment le fait. (Juanl aux ouvrages de
Meverbcer, de Hossini, d'.\uber, d'Ila-
lévy, qui fu-entjatlis la fortune del'Opéi-a,
on est devenu très froid à leur égard.
Il faut donc constater ce fait étrange
que c'est grâce au répertoire du compo-
II F. r X .1 luiN X f;s
heureux. \ aucorbeil, ipii n eut aucune
de ces faveurs, laissa, à sa mort, après
cinq ans de directorial, un passif d'un
million el demi. I.a direction Hitt el
(îailliard débula naturellement dausdes
circonstances exirèmement difliciles,
et les deux premières années se sol-
LE T 1 1 1: A T U 1-; I ) E L O P E R A
(lèrenl par une perle de 38<IOtlO francs.
Ils purent cependant, par une fjeslion
prudenle et habile, recouvrer ce passif
et, grâce à llvxposilion de 1889, se
retirer a\ec un liénélicc.
expérimenté de M. Gailhard. Kn somme,
tout cela est peu engageant ])our les
futurs candidats au |)i)ste de directeur
de l'Opéra !
A l'heure actuelle, le liilan de l'Aca-
IXSTAXTANÉ PRIS AU BAL MASyUÉ DE L'uPKKA
Nous avons dit comment M. Ber-
trand, après une perte de six cent
mille francs en un an, avait failli suc-
comber sous les clauses dun cahier des
charges écrasant et dans quelles circon-
stances il avait fait appel au concours
demie nationale de musique se chiffre
de la façon suivante : les dépenses sont
de 21000 francs par représentation,
avons-nous dit; ce chiffre est très élevé,
mais s'explique aisément. A la suite de
l'incendie des magasins de décors de la
LE TIll.ATUK DE LOPÉHA
rue Hicher, un accord est iiilervcuu
enlre TKlal — qui se souciait peu
d'avancer les sommes nécessaires a la
rcfeclion de ces décors — et les direc-
teurs de l'Opéra. Ceux-ci furent dis-
pensés des rcprésenlalifins ffralùitcs
imposées par leur cahier des charges, à
la condition de ])rocéder à la réfection
complète de quinze ouvrages du réper-
toire. A l'heure où nous écrivons ces
lignes, onze d'entre eux ont été remis
LA K un R [Il ANE
il la scène, les autres le seront avaiil
1 expiration du [irivilège. (,- est donc, en
movenne, deux anciens ouvrages repris
chaque aimée, soit une déjiense annuelle
de |)lus de trois cent mille francs à
ujoutcr aux frais ordinaires. Donc, en
se basant sur ce chiffre de 21 000 francs
par représentation, et l'tJpéra en don-
nant l'J'2 par an, on arrive à une sonmiu
totale ap|)roximati\e de quatre millions
de dépenses pour l'année entière.
Voyons maintenant les recettes. Les
abonnés apportent un revenu à peu près
lixe de I 800000 francs; eu y joignant
la subvention de HOOOOO francs donnée
par l'Ktal, on trou\c un chiirrc de
2 600000 francs. Il faut dom- que le
|)ublic amateur apporte nn idnlin;;!']]!
minimum de 1 COO 000 frani-.-, iiour une
le budget de l'Opéra soit en équilibre.
I,a direction actuelle avait eu l'heu-
reuse pensée d'offrir aux compositeurs
français le moyen de se faire connaître
en jouant leurs œuvres à des concerts
donnés le dimanche, en matinée. La
presse n'avait pas marchandé ses éloges
à cette innovatifin et clic avait couvert
de Heurs .\INL Hcrirand et (îailhard —
les fle\irs coûtent si peu! >Liis les fleurs
ne suffisent pas; le public n'est pas venu
entendre nos compatriotes, et le
résultat final de cette louable
entreprise s'est soldé par un double
délicit : 7jOOO francs en l8iK) et
80000 en 1897. C'était peu en-
courageant; aussi la direction
a-t-elle renoncé à ces coûteuses
auditions dominicales.
On se demande sans doute
pourquoi l'Opéra ne joue pas tous
les jours et n augmente pas ainsi
le chiffre de ses receltes; la
raison en est simple. L'Opéra
actuel n'a pas de magasin de
décors; le magasin est aux fortilîcalions,
sur la route d'.Asnières; or, dans l'état
actuel des choses, les changements de
décors demandant une journée entière,
on ne pourrait jamais répéter, si on
changeait de spectacle tous les soirs.
Cette absence de magasins de dé-
cors à l'Opéra a été depuis longtemps
signalée par la presse et par les inté-
ressés; mais il parait que la solution en
est difficile, car on n'a rien fait pour la
résoudre. C'est là cependant une ques-
tion très sérieuse, car celle situation
cause un préjudice énorme à notre .Aca-
démie nationale de musique et accroît
les dépenses quotidiennes, en forçant
les directeurs à avoir un personnel
énorme de machinistes ; ceux-ci sont au
nombre de ISO. sur lesquels SO occupés
toute la journée. Songez que certaines
toiles de fond sont tellement vastes et
longues que nulle charrette ou voiture
ne saurait les contenir. 11 faut donc les
porter, roulées, à dos d'homme. Deux
équipes de douze machinistes chacune
sont occupées, en se relayant, à trans-
I.K TIIKATHK DK Ldl'KIiA
porter les toiles de i'ond de l'Opéra à
la porte d'Asnières et réciproquement;
le trajet aller et retour demande près de
quatre heures. Si donc il y a quatre ou
cinq toiles de fond à transporter d'un
endroit à un autre et réciproquement,
posée de gens mariés, de sorte qu'on est
bien près de la vérité, en comptant que
3000 personnes vivent directement (le
l'Dpéra ; mais, en dehors de ce personnel
lixe, nombre d autres personnes retirent
du budirel de l'Académie nationale de
LE POTEn DU PUBLIC
c est un régiment de lOO à l'JO machi-
nistes occupés toute une matinée.
Les quatre millions formant le budget
de l'Opéra — et sur lesquels certaine-
ment un million est apporté parl'étranger
— servent à 1 entretien de nombreuses
familles; 1 280 personnes émargent à la
caisse de l'Opéra ; la nftjorité est com-
musique le plus clair de leurs revenus :
peintres décorateurs, copistes, costu-
miers, etc. On peut affirmer, sans crainte
d'exagération, que 6000 à 7000 per-
sonnes seraient sans ressources le jour
où l'Opéra serait fermé. Et nous ne
comptons pas les dépenses de voitures,
toilettes et autres faites par le public
Lie TIIÉATHK DE I, OPKHA
qui vient à l'Opéra, car ici nous tom-
bons clans linconnu.
11 faut donc reconnaître que lAea-
déniie nationale de musique est une
source précieuse de revenus pour le
monde des travailleurs, tout en étant
une des plus hautes expressions de lart
sous ses diverses formes et en restant
une sorte de salon de bonne compa^'-nie.
Aussi ce rêve de démocratiser lUpéra
nous a-t-il toujours paru une étrange
utopie ; si jamais on tentait sérieusement
de le réaliser, ce serait sa ruine. LOpéra
est essentiellement un objet de luxe et il
ne peut vivre quen restant une réunion
de toutes les aristocraties. Les abonnés
— véritable livre d'or de la société pari-
sienne— apportent ce cachet de bon ton
et de haute élégance, qui est la marque
de notre grande scène lyri([ue. Et c'est
vraiment un régal pourles veux, de regar-
der la salle de l'Opéra un soir de solennité,
où les toilettes sont plus brillantes,
r)ù la coquetterie féminine étend son
empire jusqu'au dernier ani|)hithéâlre.
Les premiers rangs des fauteuils d or-
chestre sont l'apanage exclusif des habits
noirs. Il y a l;ide\ieux habitués qui ont
vu déliler des générations de chanteurs
et de ballerines et des séries de direc-
teurs. Aux derniers rang^s des fauteuils,
les dames sont aujourd'hui admises, à
condition de laisser leurs chapeaux au
vestiaire. Les fauteuils d'orchestre sont
encîidrés de chaque coté par des bai-
gnoires, "fort recherchées des clubs ou
des familles qui aiment la note discrète.
Nous voici à l'amphithéâtre aimé des
dames qui aiment à se montrer dans
toute leur splendeur; cependant il est
de bon ton — sauf les soirs de grandes
premières — de n'y pas paraître en
grand décolleté.
.\ux j)reniières loges, règne la suprême
élégance; les riches toilettes s'y épa-
nouissent sous l'éclat des lampes élec-
triques, les diamants y scintillent, les
épaules nues y resplendissent dans leur
blancheur nacrée. Ce sont de véritables
salons où, durant les entractes, on
cause, on se salue, on flirte même, car
chaque loge est précédée d'une sorte de
boudoir discret propre au babillage.
Les secondes loges sont, comme les
premières, presque toutes louées ii
l'année. On peut s'y montrer en loilelle
moins élégante, étant moins en vue;
toutefois, la différence est souvent peu
sensible. Les fauteuils du dernier am-
philhéàlre sont pris souvent par des
artistes, ne voulant rien perdre du
chant, ni de l'orchestre: la musique v
arrive, en effet, dans une note fondue
([ui ])lait à loreille.
lui vérité, c'est un spectacle unique
pour les yeux, une vraie fêle iinni- une
âme d'artiste, qu'une solennité à notre
.\cadémie nationale de musique.
Ck,
n i; i: s n i:
1>1 M.
^1 IslL^^ 'W*^
i(IJl«
LE MOUVEMENT LITTERAIRE
I.c livre de Benjamin Constant. Promenade de
Peintre, publié cliez Lbmerre, est fait d'une série
<le croquis d'artistes pris en llânant aux deux
expositions de la Société des Artistes français et
de la Société nationale des Beaux-Arts: c'est de
la critique d'art faite — chose rare — par un
jicintre. *
Il y a une page pleine de sens vrai et sûr dans
le discours par lequel M. Brunetiére répondit au
discours de réception de M. Henry Houssaye à l'Aca-
démie française. Il y flétrit i bon droit la •■ cri-
tique d'art » qu'on peut appeler littéraire et sen-
timentale, celle qui apprécie et qui vante le côte
descriptif de la peinture ou l'intention morale
d'une sculpture, celle que pratiqua Diderot, celle
<jui conduit à l'admiration mouillée pour les litho-
{,'raphies populaires, le Chien du Pauvre et le
l'.uré conciliateur. Cette critique-là fait de l'ou-
vrage à coté. On n'en fait guère d'autre, et c'est
ainsi que le goût public se fausse par une erreur
pri^udiciable et à l'art et à l'artiste. L'orateur
concluait :
C'est que nous manquons ici de guides, et dés qu'il en surgit
quelqu'un, it meurt, — comme Eugène Fromentin, — j» moins
tucorequ'à peine nous metlions-nons eu chemin pour le suivre,
il nous abandonne, — comme vous. Non que l'art et la littéra-
ture soient étrangers ou excentrique; l'nn à l'autre ; et. pour
peu qu*il les prenne assez superficiellement, un homme d'esprit
ne tarde pas à découvrir entre eux des rapports qui l'étonnent
lui-même. Mais c'est au point précis où ces rapports s'évanouit-
seut que coaamence la vraie critique d'art. Si donc deux
peintres ou deux sculpteurs traitent le même sujet, s'ils nous
moutrent la même Madone avec le même enfant, ou la même
Jeanne d'Arc, je voudrais que l'on me dit en quoi ces Jeanne
d'Arc ou ces Madones différent, et qu'on me l'expliquât par
des raisons techniques, par des raisons tirées de l'art ou du
métier même du sculpteur ou du peintre. Il doit y avoir de
ces raisons. Ou plutôt il y en a, j'en suis sur, puisque Eugène
Fromentin, dans Ses Maîtres d'autrefois, nous en a domié quel-
ques-unes ; et tels encore de nos confrères, M. Eugène Guil-
laume, dans ses savantes leçons du Collège de France, ou
M. Jil'.es Breton, dans son autobiographie i'Vn j>ein/re paysan.
D'une manière de dessiner ou de pein>lre à une autre manière,
il y a autant de différence que du style de Corneille ,i celui de
R.icine ; et cette différence est a technique » ; et je voudrais
qu'on me la fit entendre. « Après cela, dit Benvenuto Cellini,
dans un passage souvent cité, tu dessineras l'os qu'on appelle
sacrum, il est très beau 1 n Je voudrais savoir ce qu'il y a de
si beau dans l'os qu'on appelle sacrum .' Et quand je le saurais,
quand nous le saurions, si l'on persistait à faire de la littéra-
ture à propos d'une toile ou d'un marbre, on le pourrait, on en
ferait ! Mais nous, en attendant, nous aurions appris quelque
chose ! Nos opinions ne seraient plus la naive et mobile expres-
sion de notre incompétence! Il y aurait enfin une critique d'art,
et non plus seulement, à propos d'art, de la critique encore et
toujours purement littéraire.
J'attendais un peu de cette critique d'art, artis-
tique et technique, dans ce livre écrit à propos de
peintres par un peintre. J'avoue que j'ai été un
peu déçu. L'auteur a mis à son opuscule une pré-
face qui est la Marseillaise de la Bienveillance; il
apporte le parti pris de l'optimisme: aussi, de
peur d'égraligner les toiles, il n'y touche pas. Il
fait de la littérature, assez agréable, sans doute:
mais s'il est vrai qu'il peut tirer vanité d'avoir fait
bonne figure dans un exercice qui n'est pas son
métier habituel, nous pouvons le féliciter de son
talent d'amateur plus que le remercier du service
rendu à son art. C'est encore le violon d'Ingres.
On dirait une gageure. Ce peintre prend de la
peine pour oublier la palette et le métier. Il est
liante par la coquetterie de la littérature. On dirait
qu'en écrivant, il fait fi du pinceau et se targue de
sa plume. Cedat pictura litteris ! Tantôt, c'est
l'anecdote, le souvenir d'une manie d'artiste, qu'on
IX. — 27.
peut conter sans être peintre, comme ce mot sur
\'ollon :
En voilà un peintre! Il i)eint avec tout ce qui lui tombe
sous la main I Va jour, il arracha un volet d'une fenêtre pour
exécuter dessus ce magnifique poisson qui est au Luxembourg.
En pleine matière fluide et précieuse, il faut le voir en sortir,
dans mi tour de brosse, une tête, une falaise, un port avec ses
bateaux, une nature morte t Qui ne se souvient de sa Femme
du Juillet' C'était magistral.
Ailleurs, telle description d'une tempête de
Tattegrain ; Diderot, très ignare en technique pic-
turesque, ne l'eût pas mieux faite, littérairement
parlant.
Cette page sur le « petit soldat •> a de l'allure,
mais un profane sachant écrire l'eût faite devant
tous les tableaux de Détaille.
Dans aucmi pa.vs le soldat n'aura trouvé un glorifîcateur
plus vibrant, plus exact ; ses croquis répandus partout, dans les
livres, siir les tables d'ami, nous montrent bien tel qu'il est ce
« petit soldat n que l'on aime toujours, à l'allure gaie, coura-
geuse, ne demandant qu'à marcher en avant ! Rien ne lui
manque, du pompLin aux boutons de guêtre, et cependant c'est
enlevé d'un trait, sans rien de trop, et au pis de course. De
grade en grade, la tenue diffère comme maintien, comme
tournure ; le simple soldat, soliile paysan aux reins carrés, im
peu vêtu à la diable ; puis le sous-officier plus correct, pins
coquet, d'alhu-e décidée ; puis le jeune officier très crâne, très
campé, bien entré dans le métier; et, enfin les généraux de
tout âge et de toutes blessures, plus ou moins fatigués par
l'âge ou les campagnes. Tout cela bien suivi d'observation, et
se trouvant au complet dans un livre qui doit se faire rare :
l'Armée française, et que j'ai le bonheur de posséder dans ma
petite bibliothèque de peintre. Tous ces croquis, dessins plus
poussés, aquarelles, font une collection qui se disperse tous les
jours, mais qui, de même, s'agrandit au profit de l'histoire
militaire. Et, sans vouloir faire la moindre comparaison, ces
croquis de Détaille m'ont souvent fait penser à ceux de
Watteau, par la science discrète, l'observation spirituelle et
juste, la vivacité de l'attaque.
Vous entendez : « Sans voidoir faire la moindre
comparaison! >. Ah I cher maître, quel dommage I
\'ous passez à côté de la page à faire, et voilà jus-
tement ce qui aurait été intéressant, piquant, neuf,
instructif, un parallèle entre A\'atteau et Détaille
au point de vue de la similitude des procédés fait
par un connaisseur qui eût appuyé ses arguments
de raisons techniques interdites aux philistins.
Mais nonl cette page, nous ne l'avons pas euel
Peut-être laurons-nous une autre fois ?
C'est ainsi à peu près partout. A propos de
Jean-Paul Laurens. c'est un cours d'histoire là où
des observations sur le faire, la manière et la per-
sonnalité de l'artiste nous eussent davantage
séduit.
L'auteur nous dira : « Mais si j'avais fait ce que
vous dites, j'eusse ennuyé mon public ! Des articles
de journau.x ne sont pas des leçons. Je parle à la
foule 1 "
C'est là, je crois, une erreur. On peut intéresser
le gros public à tout ce qui est digne d'occuper
l'esprit: tout est dans la manière de s'y pi'endre
et Si. Benjamin Constant a trop de verve, de faci-
lité et d'esprit pour n'avoir pas facilement, s'il l'eût
voulu, intéressé le public à des questions dont on
a le tort de le tenir éloigné, parce qu'on se défie
de son incompétence sans avoir tenté de l'ins-
truire.
Parfois, la nature reprend ses droits, et il perce
à travers le commentaire agréable et mondain des
réflexions qui révèlent furtivement l'homme du
métier, comme telle critique à propos du Waterloo
de François Flameng.
A propos aussi d'Hippolyte F'ournier, c'est le
LE MOUVEMENT LITTEHAIHE
peintre qui se relioiive et qui donne en arlislc des
conseils profitables à tant d'aulics arts que la
peinture :
C'est simplement peint. L'exécution ne vient pas entraver,
encombrer l'expression sentimentale du sujet. La formule de
l'atmosphère n'est \)ns résolue par des petits bâtons mnlti-
colores en vue d'une vibration inutile... Car l'air est tluide à
l'œil et vaporise la couleur I Aussi, quel énervemeut de voir
certains jeunes se donner tant de peine pour ne pas peinilre
comme les maîtres d'autrefois, pour ne pas chercher lii voie la
plus simple, les moyens les moins compliqués. Enâu, tant que
le monde sera monde, les impatients du succès marcheront sur
les mains parce que, d'habitude, on marche sur les pieds.
Ce sont des pages intéressantes, des notes
curieuses, des impressions furtives, des mots de
calepin, qui prennent de l'intérêt par l'autorité du
critique, et qui constituent une curieuse et vivante
galerie de i|uatre-vingls peinlres cl sculpteurs con-
temporains.
Je vous recommande le petit livre de Paul Ginisty,
la Vie d'un thèù(re, édite par RF.'iN«.\i.D. Voilà une
lecture amusante. Ginisty est un chercheur, un
curieu.ï, un fureteur, et il a le secret de rendre la
technique attrayante.
Il n'y a pas une très riche littérature autour de
ce sujet : le mécanisme cl l'organisation matérielle
d'un théâtre. On en est toujours resté au vieux
petit livre, vieilli et démodé, de Moynet, t'jSni'ers
d'un Ihéàlre.
Cette monographie arrive à propos, et elle est
due à un homme qui connaît assez son alTaire pour
qu'on ait à la fois dans ses pages l'utile et l'agréable.
Ûirecleur du théâtre de l'Odéon, il en connaît les
détours, et sa gaieté ne nuit pas à sa documentation.
Les coulisses, les préparatifs de la représentation,
tout ce mystère qui entoure les préliminaires du
plaisir ofTei'l au public tenu à l'écart des dessous
et des envers de la scène, tout ce secret attire et
intéresse les profanes. On aime à pénétrer dans
cette nflicine close, à voir les décors parle côté de
la toile grise, à assister à une répétition sans cos-
tumes, et cela est bien humain. Le privilège de voir
ce qui n'est pas destiné à la foule a l'attrait d'une
distinction, d'une supériorité.
De quoi parle Ginisty '.' 11 prend la ])iècc de
théâtre au berceau, chez l'auteur.
La Clairon disait :
— Quand un auteur a fini d'écrire sa pièce, il
n'a fait que le plus facile.
Ginisty nous le prouve, mais dans un autre sens
que celui où le prenait la Clairon.
Voici la pièce chez le copiste, la lecture, la récep-
tion ; en l'ouLe chez le costumier, chez le décora-
teur: à présent, â la mise en scène! aux répéti-
tions 1 On débrouille, on fait des pauses devant le
Guignol, et, pendant ce temps, toute une armée de
gens travaille, et le chef de claque prépare ses
hommes. Voici l'armée des figurants. Qui arrive lA'.'
('est le médecin, c'est le commissaire de police,
c'est l'agent de Souchon, c'est le délégué de l'Assis-
tance publique, c'est l'inspecteur de la censure.
Oh! quel troupeau, là-bas, noir et maussade! Ce sont
les messieurs de la critique théâtrale. Enfin, voici
la piemière et ses alTres. Au rideau! et, demain, A
la location !
Toute celte histoire du théâtre contemporain est
contée par Ginisty, avec humour et agrément, dans
le genre de ces monographies, dont l'usage et In
mode malheureusement se perdent et qui consti-
tuèrent la collection des l'r;tni;;iis pcinls par eux-
mêmes.
Tout cela fourmille d'anecdotes piquantes et
agréables. Ainsi les triomphes des arlistes en
tournée ne datent pas d'aujourd'hui, l'ne dame de
Buenos-Ayres me racontai! un jour avoir vu Sarab
Bernhardl se promener dans la grand'rue en man-
teau de cour et robe à traîne, cl les populations
lui jetaient des Heurs. Il n'est pas besoin d'aller si
loin. -Au siècle dernier. M"" Sainval connut des
ovations de tournées assez coquettes :
A Nîmes, on imprime tes vers composés en son honneur aux
friis de la ville ! Eu marche dans un cortège poétique, elle est
célébrée sur tous les r>'thme-'. Une fois, elle reçoit un acro-
stichc monumental de soixante-dix vers, dont les premières
lettres forment ces mots : m Le trioœphô du talent par l'au-
teur de répitre i\ Mademoiselle Sainval ; Acit à Avignon, m Vu
autre Avignotniais se place au « paradis s du théâtre pour
jeter de là une couronre « afin qu'elle paraisse tomber du
ciel ».
C'est pour elle qu'on imagine de lâcher sur le théâtre des
colombes avec des palmes dans le bec. Une autre fois, un
spectateur, nu comble du délire, se précipite sur la scène et
développe en quatre poùits l'apologie de M"-^ Sainval : ft savoir
que ses taterits sont divins, qu'on ne peut pas mieux jouer
qu'elle, que la louange n'a plus d'expression digue de lui être
appliquée et que l'histoire la célébrera parmi les femmea
illustres. Et cet étr.inge discours est accueilli piir des trans-
ports. .
l.c ciistume du rôle est une grave alTaire, et cer-
tains artisics ont le talent de le composer avec un
art tel qu'il aide, complète, précise le texte.
Ginisty lappcllc ce curieux procès >• en usurpa-
lion •> intenté par Krédérick-Lemaitre, à l'occasion
de lii'lierl l/ac.iire. Il estimait que le ■■ poème ■>
de ses costumes lui appartenait en propre.
M. Eebvre, qui soignait fort ses costumes, se déclara charmé,
le soir de la reprise du Hoi s'amuse, du mot de M. Ferrin. Il
avait habillé Saltabadil des loques les plus pittoresques.
— Plus je vous regarde, lui dit l'administrateur de la Comédie,
et plus il me semble que j'ai des envies folles de me gratter:
ce n'est p;is un costume : c'est une dànanijfais<<n.
l.e costume ! Quel magique enchantement !
Un soir, j'avais diné avec Moimet-Sully dans un
restaurant voisin de la Comédie-Kraiiçaise : puis
nous montâmes dans sa loge, où il devait se cos-
tumer poiu" ta Grève des i-\triiernns.
Nous étions tous deux en habit noir et cravate
blanche.
Moimet s'habilla : ce fut comme une métamor-
phose mystérieuse, une pratique de sorcellerie. .\u
frac élégant succédaient un pantalon de veloui's
pisseux, colelé, usé par le manche des marteaux:
le beau plastron de la chemise avait fait place
â une chemise de grosse toile à carreaux, le col
entr'ouveil : ime ceinture de coton rouge s'enroula
à la taille, débi'aillée et pendante: cependant l'ar-
liste avait blanchi et fait grisonner la barbe, les
cheveux : sous les tampons, la figure était devenue
hâléc, brunie, bronzée de chaud et de sueur, cuite
par les feux des forges, ridée et soulTreleuse ;
c'était un ouvrier miséreux et navrant : il se leva .
c'était une impression saisissante, comme si par
quelque magie venait de s'opérer là, sous mes yeux,
une substitution de personnalités: le mondain élé-
gant en frac el en |)laslron avait disparu, s'était
évanoui, el, à sa place, surgissait en contraste le
pauvie et sordide homme de peine, en haillons,
blanchi siuis l'amèrc dérision de la vie. dans le
désenchantement d'une existence faite d injustice
et de douleur. .le cherchais instinclivenient des
yeux mon Mounet de tout A l'heure, riant et cor-
rect dans sa lenue de soirée: il n'y avait plus que
moi en habit, el j'aurais été presque gêné de ce
tète-A-tète avec l'ouvrier soulTreleux et dépenaillé.
Car ce n'était plus Mounet : celait un forgeron qui
venait d'appnraitre lA. de prendre corps, venu on
ne sait d'où, le chef branlant et penché: la taille
voûtée, les jambes arquées cl tremblantes: cl
Mounet me ilisait :
— Dès c(ue j'ai ces oripeaux siu' le dos. je ne
LK MOrVEMENT LITTÉIÎAIRE
-Î07
puis faire autrement, je marche en vieux et je
branle la tête.
C'est la personnalité de l'autre qui s'imposait et
qui dominait l'artiste. Il y a quelque chose de fan-
tastique dans le spoclaclo d'une pareille formation
d'individualité éphémère et fictive.
Jai vu éj;alement Got, dans l'abbé de On ne
badine pas, suivre, en costume, la conversation
avec le ton, les lèvres pincées, l'air benêt de son
rôle.
Ginisty passe en revue les types de fa maison,
le souflleur, qui lui fournit ce souvenir :
Laferrière racontait que, dans sa carrière, la marque d'estime
la l'Uis fiatt«Uâe qui se fût adressée à lui lui avait été dornièe...
par le souffleur de la Gaîté.
Ce souffleur était un brave homme, conscienclexLT et ponctuel,
sur lequel ou pouvait compter, comme sur le modèle des employés
de théâtre.
Jamais il ne s'était assoupi, jamais il n'avait eu un moment
d'iuattention, jamais il n'avait manqué d'envoyer à l'instant
la réplique nécessaire.
C'était le soir de la première représentation de Y Idiot, qui
fut un des triomphes de Laferrière. A l'acte du souterr-dn, au
milieu d'une scène poignante, la mémoire manqua tout à coup
à l'acteur. Il frappa légèrement du pied pour avertir le souf-
fleur, il chercha à l'appeler par mie petite toux... Le souffleur
restait muet.
Pendant qu'il prolongeait un jeu de scène pour gagner dn
temps, Laferrière regarda le s(.uffleur. Le Ixiuliomme, la tête
appuyée sur sa main, contemplait l'artiste avec admiration,
ayant tout oublié, et goûtant le plaisir qu'aurait pris un spec-
tateur. La situation (c'était la première fois que chose sem-
blable lui arrivait), le talent de l'actour, lui avaient causé mie
telle émotion que lui, l'esclave du devoir, il avait eu quelques
minutes d* <( emballement i>.
Laferrière fut un peu embarrassé, mais il avait trop l'habi-
tude du théâtre pour ne pas trouver un moyei» de se tirer d'af-
faire. Au Kste, le souffleur revint bientôt à ses fonctions.
Le rideau baissé, il crut devoir aller présenter ses excuses au
comédien, en lui assurant que jamais « accident w pareil ne se
renouvellerait.
— Des excuses ! fit Laferrière... mais que dites-vous là ! C'est
moi qui vous dois des remercien.ents, et vous me donnez une
grande joie, mon brave... Si j'ai pu émouvoir le souffleur au
point de lui faire perdre la tête, quel effet ai-je -dû produire
alors sur le pitbîic ?
Notre fureteur a trouvé un petit volume de 1S29.
Mémoires d'un chqueur. dont il cite des extraits
que je voudrais avoir la place de vous donner; ils
sont impayables. Il faut du moins que vous ren-
diez homraaiie à une institution qui a malheureu-
sement disparu, celle des dumes-claque. Ce que
c'est? Lisez :
Les dames-claque sont des spectatrices chargées de faire le
mouchoir, non pas comme le faisait M. Vidocq en sa première
jeunesse, mais à la façon des romamiques, et i>our la plus
grande gloire du sentiment. II serait f-icile de moutrer an
doigt ces pleureuses le soir de la première représentation d'an
drame ou d'un mélodrame. Xous allons à ce sujet rappeler une
anecdote que nous garantissons historique.
Depuis que nos grands théâtres se sont déclarés en faveur
du genre lacrymal, ils ne négligent ancune occasion de soigner
la réussite des mimodrames qu'ils offrent â l'admiration du
pub'ic. Piurmi les moyens qu'ils mettent eu ctuvre, il ne faut
pas oublier les dames-^Vique. Il y a quelque temps que l'une
des plus sensibles fut mandée par un révérend pore noble et
une ci-devant jeune première, qui lui promirent cent francs si
elle voulait sangloter au second acte de la pièce nouvelle,
pleurer au quatrième, se trouver mal au dénouement, le tout
d'une manière sensible, afin que les journalistes pussent, le len-
demain, relater le fait dans leurs feuilles. La proposition était
trop avantageuse pour ne pas être acceptée. Il fut convenu, en
outre, qu'on surveillerait du fond d'une loge la conduite de la
eompéressf, placée au mi.ieu de îa première galerie. Les choses
furent d'abord comme on l'avait espéré. La dame-daque san-
glota à perdre haleine au moment convenu et lâcha, au qua-
trième acte, s^s deux cataractes oculaires; mais le public,
preuant la pièce à revers, siffla avec tant d'unanimité que force
fut de baisser la toile avant la fin, incident qui empêcha l'éva-
nouissement convenu. Malgré cela, notre affligés n'alla pas
moins le lendemain réc'amer la somme promise ; on ne
voulut lui en compter que la moitié, attendu qu'elle ne s'était
pas évanouie : « Ce n'est pas ma fiute, rêpondit-eile ; j'avais
pris tous mes arrangements pour cela ; et si vous refusez de
me stdier entièrement, je vous promets que je divulguerai
rotre marché, à mes risques et iktIIs. b Cette menace, faite
d'un ton décidé, ittimida les inventears de la ?cène tragi-
comique, et les cent francs furent payés comme .-^i l'évanoois-
semeut s'était effectué.
Un ingénieux chef de claque d'aujourd'hui rétabîira-t-il les
dames-cloque !
Après celle-!à. on peut tirer l'échelle. Vous voyez
que ce petit livre est à la fois anmsant et instruc-
tif; c'est l'œuvre d'un homme du métier qui sait
mêler con^rùment la technique, la chronique et
l'agrément.
Le roman de M. Lucien Miihlfeld. le Mauvais
désir, a eu un certain retentissement. A-t-il les
mérites nécessaires à la proclamation du chef-
d'œuvre? Ouvrons le livre.
Il y a des romans dont le premier et le meilleur
caractère est la belle venue, simple et pure, nette
de lij:ne et précise d'allure. Le Mauvais désir n'est
pas de ceux-là, et le livre est panaché au point
que nous y trouverons de tout.
Il faut d'abord narrer le conte.
Henée est divorcée.
Elle a un amant. Florent.
Elle l'épouserait, si ce mariage ne devait éteindre
une pension servie par le mari précédent.
Us s'aiment fort.
Renée est belle et a des succès.
Florent est jalou.v.
Je ne sais qui a dit que la jalousie n'a rien à
voir avec l'amour.
C'est ici la preuve.
Si Florent aimait Renée, il ne la tromperait pas.
Or il la trompe, et grossièrement, avec des
filles, avec une baladine.
Mais il est jaloux de Renée.
C'est la logrique des hommes. Ils s'accordent le
droit de manquer à leur foi et le refusent jalouse-
ment à leur dupe.
Florent blêmit parce qu'un cocher de fiacre et
un collégien ont paru la trouver jolie.
Il verdit parce qu'un jeune homme la demande
en mariage.
Et cependant, à une soirée où est Renée, il
reconduit une cabotine chez elle et fait litière de
sa fidélité.
Cela dure ainsi tout le cours de riustoire.
Puis Florent est envoyé en mission diplomatique
au Maroc.
A peine est-il parti, que le père du jeune pré-
tendant, pour détacher Renée de son ami et l'ame-
ner au mariage, lui apprend par une lettre ano-
nyme les frasques de son Florent.
Renée meurt de cette confidence.
Florent est décoré pour sa mission et se console
de la mort de Renée par des considérations peu
banales :
I Personne ne la tenterait plus, ne la désirerait plus, ue la
regarderait plus. Finies, les galanteries suscitées pj son
charoie, les gauloiseries des collégiens, des calicots et des
cochers, les fadaises de Lovin*fci, les audaces d'Aillau ! EV.e ne
montrerait plus ses épaules et s^ seins aux soirs où chacun
lui volait un peu d'elle saus qa'il osât défendre son bien. L'in-
supportable don de sa beauté et lit repris â tous et à toujours.
L'angoisse misérable, le tourment oriental se diésîpaient.
Elle redevenait toute à lui. Elle ne gardait rien par devers
elle : après son amour, elle lui a donne sa vie. Le mauvais désir
qu'il avait senti liattre en S;i cliair là- bas, «ians la nuit de fièvre,
était cruellement assouvi. Florent était soulagé, son cœur se
pacifiait, une immense pitié l'euv-ihissait et, pour la première
fois, il la chérissait vraiment. C'était maintenant une peine
avouable, flatteuse, presque cliarmante en comparaison de
l'affre quotidienne de sa vie passée. Sans doute, Itii aussi ne
connaîtrait plus sa grâce, mais à son souvenir il pleurerait
volontiers : le chagrin ne serait pas honteux. Et lui seul goû-
terait la mélancolie de l'imaginer, la pauvre petite reine, ii
jolie, si sage, si bonne.
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE
4 OS
Celle page, c'est la conclusion du livre. C'en est
le sens et la clef. C'est une étude sur la jalousie
11 est donc naturel cl logique d'extraire tout d abord
du volume ce qu'il a de plus essentiel, de plus
inlimc, de plus original, le système de la jalousie,
le /)!• l'/iri'i/i.i du moderne Scnèque. .
l'our un jaloux comme est Florent, il faut avouer
que la situation est ingénieusement inventée. Il est
1 amant dune femme divorcée: il n'est pas assez
riche pour l'épouser : il faut donc qu'il en demeure
l'ami secret et que leur amour reste dans la cou-
lisse ; pour ne pas la compromettre, il ne peut pas
se mêler de ses affaires, ni même avoir 1 air de les
connaître : • i i
— Elle est exquise, notre situation, rugil-u : on
te violenterait, demain, sous mes yeux, en chemin
de fer que je devrais regarder le paysage sans
broncher, à seule fin de ne pas te compromettre .
C'est un jaloux furieux. Au moins a-t-il raison
de l'être? Celle Renée est-elle quelque fielTee
coquine ou coquette qui crée les occasions de mar-
tyriser son ami .' . ,• .
Au contraire. C'est une petite femme jolie et
sage, honnéle dans son genre, fidèle et indilTerenle
aux propositions et aux compliments et aux billets
de banque. Florent n'a rien à lui reprocher et il ny
a rien à dire sur elle. C'est une perle. ,. ., I
Alors •? mais alors, c'est justement le cas d étu-
dier cette maladie de la jalousie, qui nait moins
des causes externes que de nous-mêmes.
On a dit : « Le jaloux est celui qui sait. » — ^on,
c'est celui qui doute.
Et même, non, ce n'est pas celui qui doute.
Le doute s« contrôle. Si Bartholo n'ttait pas gaga, BcKinc ne
le duperait point. Un homme intelligent iicut Etre trahi, il ne
«era pas trompé. Le vrai jaloux n'est ui celui qui sut, ni celui
nui doute, c'est celui qui ne doute même pis, qui n a aucun
l.ri-texte pour douter et qui se fabrique de toutes pièces sa
khcmie. La plus terrible, la seule jalousie, est la jalousie sans
cause. Les autres peuvent dispar.iitre avec les faits qui les pro-
voquent ; celle-là est mystérieusement incurable. Le terrible
r.™an à bâtir serait celui de l'amint chistc et de 1 amante
vierge; ils se prennent, et l'amour leur enseigne la jalousie, us
se voudraient un, et ils sont deux. L'adolescent pubère serre
cil ses mains les tempes do la fllle nubile ; derrière les yeux,
il preïscnt une àme qu'en son ardeur nuptiale il ne possède
],x': alors le crêpe de U jalousie se tisse sur son cœur inassouvi,
et il s'inquiète de son angoisse.
\insi le mystère de la pensée, le secret impéné-
trable de l'àmc, le rempart que fait la matière A
l'idée le mensonge possible et toujours soupvonnc
des yeux cl du langage, le jardin secret du monde
moral, l'inexpugnable isolement de la personnalité
intime, voilà le ferment de la jalousie.
Dans le monde de Swedenborg, les esprits com-
muniquent entre eux sans le voile de la matière
ni le secours des sens. Ils se pénètrent absolu-
ment. Ils doivent ignorer la jalousie.
guanl à Florent, si vous tenez compte de la
déplorable opinion qu'il professe sur les femnies.
vous ne vous étonnerez pas que même sa fidè e
maîtresse lui inspire « l'invincible dehance de
l'éternelle menteuse ".
Voilà donc une jalousie qui a sa cause non dans
l'amour pour la femme, mais, en dernière analyse,
dans la haine et le dégoût quelle inspire.
La jalousie serait la maladie du misogyne.
i:ile résulte de la persuasion où est le jaloux que
la remiiic se donne à tous par mille pelits riens,
par une série incalculable do menus dons partiels.
Lu fidélité même est impuissante à donner la
bonne paix de la confiance. Certes, ce Ilorcnt
n'est pas un être oidinaii'.c, cl il faut 1 entendre
invectiver son amie : . . , t
— Je ne t'aime pas, el je suis jaloux I Tu ne me
trompes pas, j'en suis sur. cl je suis jaloux à me
tordre.
Il s'analyse. Cela devient un peu de la casiiis-
tique. Il raisonne ainsi : Je suis jaloux. Si je t ai-
mais, je ne le serais pas. car ma tendresse serait
le baume à mon mal. Si tu me trompais, ce tour-
ment faisant diversion serait la blessure qui se
ferme ou qui tue. Ue quoi suis-je jaloux'? De rien.
Sainte subtilité! Voilà ce qu'arrive à dire ce
découpeur de soi-même en quatre. Si tu me trom-
pais, cela guérirait peut-être ma jalousie !
Le paradoxe est fort. Quelle est donc, en der-
nière analyse, celle jalousie qui est le contraii-e
de l'amour'.'
Oh' dame. ici. c'est la quintessence du fin, et je
vous livre les textes. La jalousie, c'est ce qui reste
de l'amour quand celui-ci est devenu haine mor-
telle : c'est l'amour meurtrier, destructeur, l'amour
du vampire pour sa proie, le besoin d'absorption
totale, comme fait le boa du petit lapin. L'amour
humain est incomplet, et c'est pour cette insuffi-
sance qu'il est souffrance. Aimer une femme qui
se donne, c'est négligeable, et c'est ne rien avoir
auprès de la possession idéale, impossible, dont le
regret et le désir font la rage nommée jalousie :
Ta jeunesse, ton éclat, ta beauté, 1 1 gloire, ton souffle, tout
ce qui peut être aimé dans ton être, je languis de ne pouvoir
t'en dépouiller. .
Toiln la jalousie, voila l'ein-ie diabolique, voi'a le mauvais
désir. On ne possède jamais assez quand on ne possède pas tout.
quind on ne possède pas la vie :
Grand Dieu, je comprends '. On commence par désirer d amour,
et puis on désire de mort. C'est brser le verre qui versi
l'ivresse. Le mauvais désir des grandes amoureuses aliootit aux
Tours de N»le. Elles assassinent selon l'instinct. Le mauvais
désir des petits amoureux s'épanche ei vexitions diluées et eu
gênes mesquines. Bourreau timide et prudeat I
Je comprends; L'ancêtre des civernes m'a légué le desir
sanglant. Pour s'attester sa puissance, il semait la vie et il
répandait la mort. .
Je comprends ! La jalousie est le mauvais di-sir, le di-sir de
mort et de souffrance, le dé-sir qui n'ose pas se regarder et «lui
s'aigrit de sa hideur qu'il devine.
Et si l'amant est triste aprré le baiser, c'est que tu respire»
encore, que tu ris, que tu es lielle et qu'il ne t'a pris .Uns
l'étreinte ni ta grâce, ni ta joie, ni ta vie.
A s'analyser. Florent comprend de mieux en
mieux.
L'amour, c'est le meurlre.
Jack l'évenlreur.
Il faudrait lacquitlcr.
Les juges ne comprendront pas sa psychologie.
C'est un amant jaloux de toutes les femmes.
Alors, il les possède tant qu'il peut, en les sup-
primant après lui. pour prévenir toute possession
étrangère et ultérieure.
Florent devait comprendre Barbe-Rleuc.
La découverte de ce ver rongeur et meurtrier
dans le fruit de l'amour le satisfit, <• el il voyait
clair dans son cœur ... , , ,
En tout cas, vous comprenez i présent pourquoi
il ne se lamentait pas derrière le cercueil de sn
maîtresse. . ,
La mort éUit une délivrance, pour le survivant.
Le caractère de ce Florent, sorte d'Othello psycho-
logique, jaloux du passé, du présent et de I a venir
de son amie, est curieusement fouillé, scruté,
analysé. Des scènes, des dialogues, des coins de
Paris, des vues de salons, des aspects de »odi-
nière des scènes de soirées mondaines, onl de la
verve de la vérité. L'observation et le talent sont
incontestables; cependant le livre nu pas encore
celte forme définitive et arrêtée qui marque les
u'uvres durables. C'est une bonne promesse A
brève échéance. , , ■
En général, la louclic n'est pas franche et large.
C'est menu et traité par parcelles; c est de la psy-
chologie A fncclles; le talent de l'auteur en est
encore à la période tourmentée qui procède la
belle cl grande simplicité, nuirque du grand art.
LE MOUVEMENT LITTÉU A 1 li E
•109
Le clioix des détails, qui est la grande affaire en
art. n'est pas encore sur et marque de l'inexpé-
rience, du tâtonnement. Parfois, le récit bépavc
en balbutiements inutiles. Florent a déjeuné assez
mal chez une danseuse, et il prend congé :
Il descendit faire acte de présence à son bureau. Mais les
prodromes d'une digestion mauvaise l'inquiétèrent. Il sentait
la graisse de la tourte qui collait aux parois de Testomac. Pour
la dissoudre, il but un verre de fine Champagne. L'alcool irrita
davantage sa dyspepsie. Il monologua sans bienveillance :
— Voilà un déjeuner qu'il serait dangereux de réitérer fré-
quemment. Je ne suis p.is fâché d'avoir savouré le menu de ce
louchon d'Augustine et d'avoir contemplé le plan de la vil'e et
du port de Cherbourg, mais on ne doit pas abuser des meil-
Vous sentez combien cela est froid et inutile, et
nous attarde en vain.
La composition est flottante et hasardeuse, d'un
dessin capricieux. Elle trébuche d'un chapitre à
l'autre, alîectant toutes formes, dialogues, lettres,
récit, journal, ce qui n'est pas une variété déplai-
sante ; mais il ne se passe rien : la charpente est
de fils légers. C'est proprement le roman de carac-
tère. Ou pour mieux dire, Florent et Renée font
toujours la même chose; l'alcôve est le décor per-
sistant: et comme Florent réitère fréquemment en
ville, il en résulte qu'on ne sait trop ce qu'on doit
faire, ou se fâcher de la part trop incongrue faite
à la physiologie, ou admirer ce Florent dont les
qualités rivalisent avec celles du cerf ou du lapin.
Le style manque de fluidité et fait penser à un
cours d'eau dont la limpidité serait par places
embarrassée de plaques boueuses. Il y a de belles
pages, et elles sont, comme toujoin-s. aux endroits
où la pensée forte et claire soutient et guide la
forme. L'inégalité est le défaut le plus apparent.
Des pages d'une belle tenue littéraire sont gâtées
])ar des négligences sans façon ou des aiTéteries de
plume peu avantageuses, comme une porte qui
" béait " ou une réplique qui n allusionnait la gra-
tuité de leurs relations ■>. ou un client qui, au café
commande <• un demi > ou bien se réjouit » comme
un gosse ». C'est la même plume qui écrit d'autre
part des pensées justes et qui trouve des expres-
sions pleines, heureuses et fines, comme « le
reproche muet du crépuscule après les jours inu-
tilement vécus ".
Cette œuvre est une curieuse étude de la souf-
france que donne la méfiance. Ce Florent est jaloux,
donc ennemi de tout ce qui lui échappe dans sa
maîtresse, parce qu'il ne suppose par instinct
dans cette part d'inconnu et d'inaccessible que
duperie, mensonge, duplicité et infidélité. C'est
l'hcinnéteté de la femme qui paye les frais de ces
théories.
Diderot disait de Marivaux :
— 11 connaît tous les sentiers du cœur ; il en
ignore la grand'route.
Ce ne sont même pas les sentiers, ce sont les
fourrés qu'explore l'auteur du Mauvais désir dans
ce livre étrange où l'amour devient le désir de
mort, le souhait de l'anéantissement pour la femme
aimée, et se résout en méfiance odieuse, en soupçon
et en angoisse. C'est là une façon morbide et déli-
rante d'aimer, une obsession de mauvaise fièvre,
un prurit malsain qui dégrade la femme, et en face
de cette conception maladive, on a besoin de se
rappeler cette autre parole du même ancêtre
Diderot : " Quand on parle de la femme, il faut
tremper sa plume dans l'arc-en-ciel et semer sur
la page qu'on vient d'écrire la poussière d or des
ailes du papillon. ■>
Le poète Charles Fuster publie chez Fi^cHDACHEn
un volume intitulé l'.lnnée poétique, qui rappelle
ces anciens recueils (ju'on appelait, au siècle der-
nier, des Almanachs des .\fuses. C'est le bréviaire
poétique de l'année, à raison d'ime petite poésie
par jour; c'est comme un calendrier en vers. Le
21 février, par exemple, on lira la Carrinle de la
Ferme, de Gaston de La Source, et. le .'!! mai. la
Ronde, de Victor Hugo :
C'est donc une anthologie déguisée sous la forme
d'un bréviaire journalier, et cette forme est bien
artificielle. A vrai dire, le titre pouvait annoncer
autre chose, et il n'eut pas été plus mal, il eût été
même plus intéressant de nous donner, au lieu
de /'.4n/iée poéliiiue 1S99, en manière d'almanach,
l'Année puétique ISiis, en manière de résumé histo-
rique et à titre de document. Fuster a bien mis
en appendice à son anthologie un aperçu de la
poésie en 1S9S. mais c'est dix pages. La matière
ne fournissait-elle pas plus '? 11 y a pourtant un tel
nombre de poètes I La revue complète eut été une
contribution utile à l'hisloire littéraire. Ceux qu'on
nous cite n'ont qu'une notoriété dont cette men-
tion n'atténue pas la modestie, et ni M°" Bossu,
ni M. Alaux. ni M. Jourdan. ni M. Leher, ni
Mme Arthur de Goulaine, ni Pruvot, ni Vince.
Billet. Gourmand et les autres ne nous semblent
des héros bien magnifiques de la grande épopée
lyrique contemporaine. 11 y a peu de nouveaux.
Ce sont toujours les mêmes qui se font louer.
Toutefois, ce volume est agréable, et le choix
du florilège est fait avec tact, délicatesse, par un
poète capable de pensée fine et artistique, dont
j'aime assez les premières pages de la préface, sur
la nécessité de travailler et de faire bien, même
si on ne doit pas être lu. Nous entendions tout
à l'heure Benjamin Constant pester contre les
arrivistes trop hâtifs qui crèvent les vitres, font
vite et beaucoup, cherchent le succès par l'éton-
nement et marchent sur les mains parce que tout
le monde marche sur les pieds. — uniquement
pour se signaler en ne marchant pas comme tout
le monde. On peut le redire, ul piclura pnesis. En
poésie aussi, il faut faire bien, sans souci du succès
tardif ou nul. car il reste l'espérance d'une loin-
taine revanche. La page est à citer :
Admettons que tu aies le courage — et il faut l'avoir I —
de ne pas croire ta plume déshonorée par les travaux mercan-
tiles, mais de la reprendre, de la plonger dans le sang même
de ta douleur, et d'écrire le livre vrai, vécu, tendre et navré,
Ij-rique et recueilli, le livre profond où un homme, après avoir
passé par le feu. met toute la noblesse de ses souffrances. Le
livre est écrit. Tu le publies. On se passionne pour quelque
scandale du moment. Ton livre est beau : on l'ignore. Et tu
crois, pauvre être, avoir eu tort d'écrire ton livre.
Eh bien 1 non.
Je ne te payerai pas de gi'ands mots en te disant que tout
ce qui est beau doit fatalement surgir. Je place la question
sur un terrain plus modeste et plus pratique.
Il y a bien iles curitux aujourd'hui; an siècle prochain, il y
en aura bien davantage. Elle n'anra point péri, et tout nous
fait croire qu'elle pullulera, la race de ces esprits qui aiment
surtout h entrer dans l'esprit des autres.
L'un d'entre eux, un beau jour, sur les quais ou chez un
bouquiniste, trouvera ton livre. Il l'emportera chez lui, il le
lira.
Certes, il y a des consolations plus brillantes
que celle-là ;' mais tout ce qui console est bien
accueilli et méritoire. L'espoir, il est vrai, nous
soulage et nous berce un temps notre ennui. Dans
l'espèce, l'échéance est assez lointaine pour n'être
jamais décevante, car elle est posthume et il n'y a
pas de déception pour les absents. L'espoir de la
postérité n'est refusé à aucun des contemporains.
LÉO Claretib.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
Depuis le cmiranl du mois de janvier deiniei-
nous avons enfin à Paris quelques fiacres clce-
Iriques mis en service par la <■ ("onipagnie (icnc-
lalc des voilures ■■ : sa cavalerie n'est pas encore
envovéc au pâturaj;e en vue d'en faire de la viande
de boucherie, mais enfin elle nous promet un mil-
lier de fiacres rleclri(iues pour l'ouverture de l'Kx-
posilirui de 1000. Nous avons déjà assez souvent
donné le principe de ce genre de véhicule pour ne
pas avoir il y revenir aujourd'hui, mais il sera
inlérossani de faire connaili'c les résultats du con-
cours établi au mois de juin dernier par le^ soins
de r.Vulomobile Club de France pour permettre
de ilélerniiiier. au moins approximativement, la
valeur relative des dilïérents genres de moteurs
emplovés sur les fiacres.
Le moteur ancien, le cheval, a fait depuis assez
Innplemps ses preuves pour que les grandes com-
|)agnies qui l'emploient aient pu se rendre im
compte aussi exact que possible du prix de revient
par journée d'un fiacre à traction animale. C'est là
un point de comparaison indispensable qu'a
d'abord établi le jury du concours dans le rapport
qu'il a publié récemment et où nous puisons les
renseignements qui vont suivre.
Sur les seize heures ciu'il passe sur la voie
publique le fiacre n'a guère que huit heures de
travail utile; le reste du temps
est employé : deux heures et
demie pour les repas, cinq heures
et demie pour la maraude, c'est-
à-dire la circulation à \ ide en
vue de racoler un client.
I.c parcours d'une journée est
en moyenne de 65 kilomètres,
ikint 'i3 sont faits avec charge-
ment utile à la vitesse de 10 à
la kilomètres à l'heure, suivant
que le cocher marche à l'heure
ou à la course. Les 20 autres
sont consacrés à la maraude
avec une allure très modérée
d'environ 'i kilomètres à l'heure.
Les chargements pour la jour-
née sont en moyenne de (piatre
à la course, chacun d'une durée
de vingt uiinulcs, et de six à
l'heure d'ime durée d'une heure
dix minutes chacun ; soit sept
heures à 2 francs, cela fait
1 i francs qui, avec les quatre courses à 1 fr. 50, font
une recette totale de 20 francs par jour. Voici main-
tenant comment se répartissent les dépenses géné-
rales journalières'
Df penses (l'fl(lniiiii.<4lrutio)) et diverses » 82
Accidents et aviirie^ )> 34 y
Loyers et entretien des UUiments ^ ^^ 10 91
Persdnnel : Palefreniers, Iiiveurs. etc )< 01 .
Cochers fi 3" '
Taxes et im|iôts 2 42
Cavalerie R 08 j „ ,.
Matériel 2 67 | J_^
Total 10 26
\'oilà |iour le fiacre trainé par un cheval.
Pour celui <pii es! muni d'un moteur mécanique,
lesdépenses d'.KlniiiiisIr.ilion.d'.uiidenls et avaries,
de cocher, resli i.inl vr.iisemblalileuient les mêmes,
mais les taxes il impôts seront diminués de l'octroi
sur les fourrages ; d'autic part, les bâtiments seront
d'un loyer et d'un entretien beaucoup moindre,
même en adnteltani la nécessité d'une usine de
chargement dans le cas spéci.il du moteur électri-
que: il suffira, en cITet, de hangars relativement
légers pour remiser les voitures, et les écuries sont
totalement supprimées.
En somme, on estime que les 10 fr. 91 du tableau
ci-dessus pourraient devenir 9 fr. 50 environ dans
le cas du fiacre mécanique.
Heslenl les questions du matériel et du moteur
qui, comme nous le voyons, est de s fr. .'?r> dans
le fiacre à traction animale, et que le concours
avait précisément pour but de déterminer dans le
fiacre mécanique.
Tout d'abord, une augmentation de dépense
s'impose : c'est l'emploi des pneumatiques, qui parait
indispensable pour le bon entretien du moteur et
son bon fonctionnement, qu'il soit à pétrole ou élec-
trique, et, dans ce dernier cas, c'est surtout l'ac-
cumulateur qui nécessite sa présence. Ce réservoir
de l'énergie électrique est en effet forme, comme
on sait, de lames de plomb baignant dans l'eau
acidulée et subissant des transformations molécu-
laires continuelles à la suite des charges et des
décharges qu'on lui fait subir; c'est donc un appa-
reil délicat qu'on ne peut laisser exposé aux trépi-
dations du pavé.
D'après les renseignements des personnes compé-
tentes, on estime à 2 francs par jour l'entretien
des pneumatiques d'une \i»iture; quant aux accu-
Fig. 1.
Piste d'entraînement avec obstacles artificiels pour exercer
les conducteurs de fiacres électriques.
mulatcurs, le jury du concours a adopté le prix de
i francs par jour pour l'entretien charge non com-
prise , ce qui nous parait un peu exagéré, car nous
avons sous les yeux les offres de fabricants très
séricu.x qui proposent de prendre l'entretien à for
fait pour 2 fr. 50. Mais dans les études de ce genre,
il est toujours préférable d'être un peu pessimiste,
admettons donc le chiffre de i francs. L'entretien
du moteur et des transmissions est plus compli-
qué, naturellement, dans une voilure à pétrole <juo
dans une voiture électrique; la consommation
d'huile de graissage est plus importante aussi ;
c'est pourquoi on a compté 3 fr. 50 par jour pour
le premier cas, et 1 fr, 10 seulement pour le second.
Knfin, pour l'entretien du véhicule lui-même, car-
rosserie, serrurerie, tapisserie, etc., on compte
2 francs dans les deux cas.
En somme, nous arrivons pour le matériel i une
dépense journalière de 2 -^- ;t fr. 50 -)- 2 francs, soit
" fr. r>0 pour le fiacre à pétrole, cl 2 -(- 1 + ' f'"- '"
-f 2, soit 9 fr. 10 pour le fiacre électrique muni de
ses accumulateurs. Il n'y a pas, comme on voit,
un très grand écart. Mais l.'i où il y a eu des sur-
CAUSKRIE SCIENTIFIQUE
|)rises. c'esl dans la consommation de l'aj^enl foui-
nissant l'énergie : le fiacre à pcliole a consomme
dans sa journée pour 10 francs d'essence, tandis
que les fiacres électriques ont dépensé une moyenne
de 1 fr. 5 j d'électricité par jour : ce prix étant
établi, non pas pour une voiture qui irait acheter
la charge de ses accumulateurs à une usine étran-
gère, mais pour une exploitation importante compor-
tant la propriété d'une usine d'électricité.
Ainsi, en résume, si nous acceptons les chiffres
du jury chargé de donner son appréciation sur le
concours, nous pouvons établir le petit tableau
ci-dessous :
Total p.ir journée. . . 19 26 27 » 20 15
qui nous montre d'un seul coup d'œil le prix de
revient de chaque mode de transport dans Paris.
U ne faudrait pas en conclure de là que le fiacre à
pétrole est d'une exploitation impossible, car ail-
leurs qu'à Paris, l'essence peut coûter moins cher ;
mais, même à Paris, si on ne veut avoir que peu
de voitures en service, il serait encore à préférer
au fiacre électrique pour la raison que nous avons
donnée plus haut.
La Compagnie générale des voitures, ayant l'in-
tention de mettre en service un grand nombre de
véhicules, s'est de préférence arrêtée au moteur
électrique: elle a construit des hangars spéciau.x
pour faciliter le chargement des accumulateurs, et
pendant plusieurs semaines ses conducteurs ont été
exercés à diriger les nouvelles voitures. Pour cela
on a fait établir une piste d'entraînement (fig. 1
sur laquelle on dispose des obstacles artificiels :
personnages, vélocipèdes, chiens, charrettes, etc..
au milieu desquels il faut circuler sans rien ren-
verser; c'est là que les anciens cochers qui vou-
dront devenir les conducteurs des voitures nouvelles
cle\'ront passer leur examen.
In constructeur électricien, M. Mildé, a pensé
qu'une voiturette marchant à l'électricité avait
son emploi au moins dans les x'illes, aujour-
d'hui fort nombreuses, où se trouvent des usines
Fig. 2. — Voiturette électrique Mildé.
., ;iccumulateiirs ; M, pignon du moteur; R, roue dentée calée
sur l'axe de la rone motrice. Le tout est suspendu à une
plate-forme qui se déplace dans le sens Iiorizontal avec le
levier de direction.
permettant le rechargement des accumulateurs. Il
vient de construire à cet effet une voiture à trois
roues dans laquelle les deux roues d'arrière sup-
portent un siège confortable pour deux personnes,
la roue d'avant étant en même temps motrice et
directrice. Cette disposition simplifie la construc-
tion: les accumulateurs A (fig. 2) sont suspendus
à une plate-forme horizontale qui arrive au tiers
de la hauteur de la roue dont elle est solidaire : le
levier de direction déplace tout l'ensemble : roue,
plate-forme, moteur et accumulateurs. Le moteur
est suspendu à coté des aecumidateurs et tourne à
la vitesse de 2 000 tours à la minute: son petit
pignon M s'engrène avec une roue dentée R,
calée sur l'axe de la roue motrice, et la vitesse se
trouve ainsi réglée à 15 kilomètres à l'heure.
On peut la diminuer en manœuvrant un levier
placé à portée de la main, qui agit sur des résis-
tances disposées à cet effet ; on peut aussi l'aug-
menter et arrivera faire 19 kilomètres. La marche
en arrière et l'arrêt s'obtiennent aussi avec la plus
grande facilité par la simple manœuvre du même
levier. On peut parcourir environ tiO kilomètres
sans avoir besoin de recharger; pour des courses
dans Paris ou aux environs d'une grinde ville, c'est
très suiTisant. Nous ne reviendrons p:i ■ ici sur les
avantages du pétrole ou de l'électricité: l'un et
l'autre ont leur raison d'être, et tout dépend des
conditions dans lesquelles ils doivent être utilisés.
Disons quelques mots sur les derniers perfec-
tionnements de la photographie. C'est surtout dans
la construction des objectifs qu'ils ont été sensibles
et si on peut arriver, comme dans la bande de
cinématographe dont nous parlons plus lom, à
obtenir des images en une faible fraction de
seconde avec peu de lumière, c'est grâce aux nou-
veaux objectifs à très grande ouverture. On sait
qu'une lentille ordinaire ne donne une image nette
de l'olDJet qui est en face d'elle qu'autant qu'elle est
diaphràgmée, c'est-à-dire qu'on a arrêté au moyen
d'un écran percé au centre, nonmié diaphragme,
les rayons lumineux qui, la traversant sur ses
bords, en donnent des images secondaires cpii ne se
superposent pas exactement avec celles données
par les rayons du centre.
Les opticiens ont. depuis les débuts de la photo-
graphie, dirigé leurs recherches dans le but d'aug-
menter le plus possible l'ouverture de ce dia-
phragme; pendant longtemps on considéra comme
un grand progrès d'être arrivé, au moyen de com-
binaisons de verres d'espèces dilTérentcs et de
courbures savamment calculées, à lui donner une
dimension égale au douzième ou au quinzième du
foyer de l'objectif; dans ces dernières années on
est arrivé avec les anastigmats à couvrir nette-
ment une surface donnée avec le huitième cl plus
récemment avec le quart du foyer : c'est avec l'un
de ces derniers types d'objectifs, dans lequel l'ou-
verture du diaphragme est d'un centimètre pour
un foyer de i centimètres, qu'a été obtenue la
bande que nous reproduisons plus loin.
Ces progrès seront utiles non seulement aux
applications de la photographie du mouvement,
mais aussi à la reproduction des couleurs pour les-
quelles, ainsi que nous lavons déjà expliqué ici,
on est obligé d'employer des écrans colorés qui
forcent à prolonger le temps de pose dans des
proportions assez considérables, ce qui rendait le
portrait en couleurs d'après nature à peu près
impossible avec les anciens objectifs.
Depuis quelques années les séances de spiritisme
semblent être en nouvelle faveur, et beaucoup de
sommités du monde scientifique, médical ou litté-
412
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
raire y pieniient le plus souvent une paît active.
Dans le domaine du merveilleux on peut aller loin,
aussi loin que l'imagination peut nous conduire, el
si elle est très développée, elle conduit à l'in-
fini.
Nous ne croyons pas qu'on puisse discuter en
pareille matière et nous pensons que tout le monde
y est de bonne foi : les uns voient ce que d'autres
ne voient pas: à quoi cela tient-il'.' On l'ignore;
mais cela n'est pas une raison suflisante pour que
les uns nient la réalité de faits que d'autres allir-
nient avoir constatés. La science peut-être un jour
<lonnera-t-elle une explication, il faut lui en laisser
le temps: car, en somme, elle date d'hier, la
science, et déjà cependant elle a expliqué bien des
phénomènes qui jusqu'à présent paraissaient inexpli-
cables. Dans le domaine du spiritisme il s'est
glissé, comme partout, des charlatans qui ont
exploité la crédulité i)ublique: mais, à coté de
ceux-là, il existe un grand nombre d'esprits éclai-
rés, il hommes de génie même, qui nous allirment
avoir été témoins de phénomènes les plus extraor-
dinaires : lueurs qui se manifestent spantanément.
mains invisibles qui vous saisissent, meubles qui
se déplacent, etc.
Tout cela certes prête à la critique, d'autant plus
que les manifestations de la force mystérieuse en
question ont lieu d'ordinaire dans l'obscurité; fort
nombreux aussi sont ceux, et nous sommes du
nombre, qui jusqu'à présent n'ont pu que constater
qu'ils n'avaient lirii \u, i irn ressenti; il faut pro-
bablement étic ^|n . i.ilrniriit doue.
A côté de ci> |ilu muni lu-s encore si mystérieux,
il en est d'autre^ au^-j inexpliqués, mais que l'on
peut constater plus facilement en plein jour, ce
sont ceux dus à l'hypnotisme, à la catalepsie, à la
suggestion. Tout le monde n'est pas hypnotisablc,
et tel sujet capable d'être suggestionné est perfec-
tible : au bout d'un certain temps d'enlrainement
il arrive à faire des choses qu'il n'aurait pu faire
auparavant. On a présenté l'hiver dernier à Paris
un sujet fort intéressant, M"" I,ina, qui a été en-
traînée par M. le colonel de Hochas dans cet ordre
d'idées un peu nouveau d'appliquer l'hypnotisme
aux beaux-arts. M''*" I.ina est modèle poin* sculp-
teurs c'est même un des plus beaux modèles de
Paris , et, du moment qu'elle était recimnuc faci-
lement hypnotisablc, il était (out indiqué de tirer
parti de cette faculté ])Our la perfectionner dans
son genre de ti'avail. I.e modèle dt)it sa\'t»ir prendre
une p.Tprcuxliin rr:iip. à la volonté de celui qui le
copie; de même que l'artiste au théâtre, il joue
un rôle. Mais combien peu savent entrer, comme
on dit, dans la peau du personnage! C'est ici que
l'hypnotisme intervient d'une façon heureuse, et
c'est dans cette voie qu'a été entraînée pendant
plusieurs années M"'' I.ina, avec laquelle on est
arrivé à des résultats d'cTprcssiiins remartpiables.
Il ne surtit pas de lui dii'c brusquement, ime fois
endcuniie, quel sujet elle doit représenter, il faut
lui inculquer l'idée de ce sujet ï)ar un ensemble <le
détails qui concourent à le lui faiie bien saisir, et
on \f)it peu à (leu le geste se dessiner, s'accentuei",
pour s'immobiliser enfin (juand l'idéal est atteint.
M. de Rochas a pu suggérer ainsi à Lina des poses
lie statues telles que la Eoi, la t'.harité, l'Orgueil,
la Paresse, l'Extase de sainte Thérèse, etc., que, à
lélat de veille, clic n'eut jamais pu réaliser, mal-
gré l'harmonie naturelle de ses formes, malgré son
li;iliiluile de fréquenter les ateliers des grands ur-
li-h"- Il y a donc, avec des sujets convenablement
du ij;(-, une ressource qu'il convient de ne pas né-
gligei- ]iour permettre au peintre et au sculpteur
de reproduire les expressions vraies de sentiments
souvent impossibles à obtenir, même chez les per-
sonnes les mieux rlouées.
m
Fig. 3. — Reproduction directe en grandeur n.iturelle
d'une bande de ciDématographc représentant M"' Lina
pendant l'exécution au piano de la ^flJrsfiUaîsf.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
Si nous passons maintenant i l'intcipivlation
musicale, nous verrons qu'on arrive à des riisul-
tats encore plus intéressants. Tout le monde est-
plus ou moins sensible à la musique: certains airs
inspirent la tristesse; d'autres, la gaieté, i peu
près chez tous les individus ; le rythme est aussi
un sentiment assez naturel et d'instinct, on ne fcr.i
pus les mêmes mouvements sur un air de valse
que sur un air de marche. Mais tous ces sentiments,
se trouvent e.^altés au plus haut point chez cer-
tains sujets i l'étal d'hypnose, qui peuvent alors,
servir pour ainsi dire de pierre de touche |iour
indiquer au compositeur si réellement sa musique
exprime bien les sentiments qu'il ressentait en
l'écrivant. M. le colonel de Kochas s'est livré A cet
égard à de très nombreuses expériences, toujour.s^
avec le même sujet; en choisissant des mélodies
simples et caractéristiques, comme dans le l'niisl.
de Gounod, par exemple, il a obtenu une mi-
mique expressive d'une vérité et d'une beauté
qui n'eut jamais été atteinte au théâtre, même par
les plus grands artistes ; .si bien que certains
d'entre eux n'ont pas dédaigné de venir chercher
avec Lina l'inspiration des expressions qu'ils,
devaient prendre dans les rôles des œuvres nou-
velles qu'ils avaient à créer.
Le sujet ne chante pas, ne parle pas, ne profère
aucun son perceptible.
Il faut que l'air soit joué au piano, ou sur
l'orgue, ou par un orchestre complet. L'effet d'un
instrument à vent, ou à cordes, isolé, est déplo-
rable et fait visiblement souffrir le sujet. Quand il
s'agit d'une danse, la mimique se complique et
semble se diviser en deux parties : la mélodie, agis-
sant sur la partie supérieure du corps, donne l'ex-
pression de figure et les gestes des bras: tandis
que le rythme agit sur la partie inférieure et donne
la combinaison du pas. On a pu obtenir la recon-
stitution de danses absolument ignorées du sujet
en lui jouant la musique écrite pour cette danse
sans lui donner aucune explication; il s'agissait
notamment un jour d'une polonaise ancienne, con-
nue seulement de la personne qui la jouait au
piano : Lina retrouva sans hésitation les gestes
caractéristiques des gens du pays lorsqu'ils exécu-
tent cette danse. On espère pouvoir reconstituer
ainsi certaines danses de l'antiquité dont on pos-
sède la musique, mais où les renseignements font
complètement défaut quant à la composition des pas.
I La photographie est d'un grand secours dans ces
sortes d'études, puisqu'elle permet d'enregistrer
d'une façon précise le geste et l'expression ; mais
c'est surtout l'emploi du cinématographe qui est
indiqué ici, parce qu'il ne laisse rien échapper de
la série des mouvements qui s'enchaînent et per
met ensuite de les reconstituer à xolonté sur
l'écran de projection. Nous avons la bonne fortune
de pouvoir reproduire, en grandeur naturelle fig. .I
et 1), un fragment d'une bande, comprenant neuf
cents images, prise pendant l'exécution de lu Marseil-
laise,pavM. Gcisler, au mois de décembre dernier,
dans un atelier de photographie. Il fallait avoir
une bien grande confiance dans les perfectionne-
ments apportés à l'art de Daguerre pour oser ris-
quer, dans de telles conditions, une pellicule sen-
sible d'un prix élevé; le résultat nous a prouvé
que M. Geisler ne s'était pas trompé : audaces for-
luna juvai.
Fig. 4. — Suite de la même bande.
js se succèdent en passant du bas de \a première bande
m haut de la deuxième et ainsi de suite.
Tous les corps se dilatent par la chaleur : c'est
du moins ce qu'on nous enseigne en physique: on
nous le prouve par de nombreux exemples et on
ajoute que, sur une voie ferrée, on a soin de
laisser entre chaque rail et celui qui le suit un
petit intervalle destiné à donner le jeu nécessaire
il i
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
il la ililaUtion. C'est ce iiialenccmlreuv petil espace
<iui contribue dans une larpc mesure à rendre le
voynpe en chemin de fer fatipant, car il est la
•cause du bruit et de la trépidation inévitables au
passage de chaque roue d'un rail sur le suivant. Si
cet espace n'existait pas, si chaque rail était soudé
au suivant, le roulement serait infiniment plus
doux. Or, en supposant qu'un intervalle soit utile
jiour la dilatation, il ne parait pas indispensable
<le le niéna{;er tous les 6 ou 12 métrés suivant la
lonjrueur des rails; on pourrait bien en souder une
■dizaine ensemble et ce serait toujours cela de ira^çné.
Du reste, en Amérique, l'expérience en a été
faite cl sur les lifcnes de tramways, quelques
li;;nes de chemin de fer aussi, croyons-nous, on n
fait de nombreuses soudures. Pour cela, on se sert
■«l'un courant électri<[ue amené au moyen de pièces
spéciales à chaque bout des rails lorsiiu'ils sont
vn place ; l'intensité du courant est telle que le fer
se ramollit assez pour qu'on fasse une soudure
autogène par simple juxtaposition. Tout un maté-
riel nouveau a été créé pour ce genre de travail :
ce qui prouve que la dilatation n'est pas aussi à
■craindre qu'on le croyait.
11 y a. du reste, des métaux qui ne se dilatent
pas par la chaleur, nu plutôt des alliages de
métaux qui se dilatent si peu qu'on peut négliger
les dillérenccs de K>ngueur aux changements de
température. Ce sont les alliages de fer et de
nickel sur lesquels M. Ch.-Ed. Guillaume a fait
<lernièrcnient des études très intéressantes au
lîurcau international des poids et mesures. Ces
■idliagcs ont, suivant leur composition, des caprices
de dilatation ou de contraction assez curieux. Les
uns se dilatent jusqu'à une certaine lempéiature.
j)uis se contractent si on chaulTc davantage :
d'autres se contractent d'abord quand on les
chaulTe et se dilatent quand ils se refroidissent.
Avec les alliages variant de 26 à -1 i ))our 100 de
nickel, la dilatation est supérieure A celle des
métaux composants pour les premiers alliages ;
puis elle diminue A mesure qu'on augmente la
ipiantité de nickel; elle passe par un minimum
outre 29 et 30 pour 100 de ce dernier métal, puis
iiugmente ensuite. M. Guillaume s'est ser\i pour
faire ses expériences d'un appareil qui ra])pelle le
pyromètre des cabinets de physique i,fig. J , mais
vomporle une simplification remanpiable dans la
Fig. 6. — Pyromètre à aiguille indicatrice simplifiée.
I.OS tiifc» on oxpériciicc flitùca pii A simt oli:ulffi'os |Mr lu
riniiic n gnz II. l/cxtrùniité II ropo«" 9iir «iio épiinilo K i|"l
inivcrsc une |>iiillo H; nu moimlrc nlloiifremcut <lo lu Utie
l'i piiiglc roule et entraîne la pniUe.
métal en expérience étant fortement .serrées par
une vis de pression à un de leur bout A, on fait
reposer l'autre bout libre U sur l'épingle qui fait
corps avec la paille. On comprend dès lors qu'au
moindre mouvement d'allongement de la tige,
l'épingle roule sur son suppiut et entraîne la paille
formant aiguille indicatrice: la sensibilité de l'in-
strument est en raison directe de la longueur de
celle-ci.
C'est avec cet appareil qu'il esl facile de con-
stater qu'une tige d'un alliage fer-nickel, ayant 29 à
30 pour 100 de nickel, a un cocfTicient de dilatation
qui est fort au-dessous de celui du platine, consi-
déré jusqu'à présent comme le moins dilatable de
tous les métaux. L'alliage eu question sera certai-
nement précieux dans beaucoup d'applications cl
notamment en horlogerie où il permettra de faire
des balanciers de précision sans y ad,joindre des
systèmes compensateurs plus ou moins compli-
qués.
Le gouvernement américain a ouvert un crédit
de 125 000 francs pour l'étude de la navigation
aérienne : aussi de tous les pays reçoit-il des
communications, qui souvent sont intéressantes.
Un Russe, M. Donilewsky, lui a communique der-
nièrement le résultat d'expériences qu'il a entre-
prises depuis 1897 et que nous fait connaître le
vonstruction de l'aiguille indicatrice: celle-ci est
«•onslituée pni^ une paille II et une épingle K qui
Ja traverse per|>enclicidairemrnt. Les tiges de
/.ri rmirUjnrmrnii rir erf arlklf lonl donnai nu polnl dr rnt Klmll/k/ut ri rn dilmn dr louir réel,
auj demandri d'adrrurt ou dr feturi'jiinnrnts commerciaux.
Fig. (i. — Ballon de M. Donilewsky avec ailes de
3'",.ï0 mues pur la seule force musculaire de l'aéro-
naute.
Srienlific .imcrtntn. Comme ou le voit lig. 6', la
l"t)rmc de l'aérostat est plutôt celle d'un ohus que
celle du cigare adoptée plus généralement ; la posi-
licm dans l'espace est loin d'être horizontale. Uc
chaque côté de la partie cylindrique se trouvent
maintenues sur le filet des toiles qui formont para-
chute. M. Donilewsky n'emporte pas de moteur;
mais il ne l'evclut pas cependant: seulement, pour
ses expériences actuelles, il se contenle de sa force
muscul.-rire pour faire agir de grandes ailes à lames
mobiles qui ont ,■»■», 50 de longueur. Il est arrivé A
obtenir déjà, par ces seuls moyens, des mouve-
ments très accentués et A faire iV'crire des cercles
complets A son aérostat, 11 n'y a lA encore, évi-
demmenl. qu'un appareil d'étude: mais c'est avec
rensend)le des connaissances acquises au moyen
d'appareils de ce genre qu'on arrivera peu A peu A
créer l'appareil définitif ipii permettra la véritable
navigation aérienne.
G. Maubsciial.
p-it répondu
CHRONIQUE THÉÂTRALE
Le pros événement théâtral du mois — je me
jrardc de dire l'événement littéraire — c'est le
vaudeville de M. Georges Feydeau aux Nouveautés.
1,1 Ilame de chez Maiim. D'autre part, il y a eu au
Nouveau-Théâtre une petite secousse — ohl bien
frélc — avec le Roi de Rome de M. Emile Pou-
villon et Armand Dartois.
El puis ?
Et puis c'est à peu prés tout, ma foi! Vous
n'imaginez pas sans doute que je compte pour une
solennité dramatique la reprise de Trois femmes
pour un mnri au Gymnase. Il fut un temps où le
répertoire du Palais-Royal émigrait au Théàtre-
Cluny... Mais jamais on n'aurait supposé que le
théâtre de Madame devint le Sainte-Périne des
œuvres caduques de la rive gauche. Nous vivons
en des temps troublés où il ne faut s'étonner de
rien. Constatons... et passons. Passons en songeant
toutefois avec un peu de mélancolie que Dumas,
.\ugier. Labiche, même Gondinet ne sont plus et
que les directeurs ne se donnent pas de méningite
à leur chercher des successeurs... Et pourtant il y
en a et beaucoup!... Seulement voilà, on n'a pas
le temps de lire les manuscrits. Tout pauvre hère
armé d'un rouleau de papier éco-
lier est d'avance réputé un ennemi
dont il faut se garer comme du
feu!... Pensez donc : un auteur nou-
veau, qui ne peut même pas garan-
tir cent représentations consécu-
tives !... Rien à faire avec ces
pelés, ces galeux... Le théâtre ago-
nise! De profundis !
Ah ! messieurs, messieurs ! un
jour viendra où quelque confrère
plus habile vous coupera 1 herbe
sous le pied. Vous grincerez des
dents alors, maudissant sa « veine
insolente ■>. et déblatérant contre
l'ingratitude du public qui va où il
s'amuse et déserte les salles où il
bâille... Ce jour-là nous en repar-
lerons.
Pour le moment causons d'autre
chose, c'est-à-dire de la pièce de
Georges Feydeau.
KorvE.\CTKS. — La Dame de ch'z ifaxim.
vaudeville en trois actes, de M. Georges
Feydciu.
homme, l'auteurfoncièrement heureu.t qu'est M. Fey-
deau n'a combiné avec plus de certitude l'amas de
cocasseries drolatiques qui constitue le fond de ses
pièces à chausse-trapes. Il y a là dedans une pro-
digieuse quantité d'inventions plus heureuses les
unes que les autres, qui toutes atteignent le but
qu'elles se proposent : provoquer l'éclat de rire!
Du commencement à la fin ce sont des cabrioles,
des reparties, des entrées imprévues, des sorties
inattendues, des coq-à-l'àne, des quiproquos sur
lesquels on ne compte jamais et qui abasourdis-
sent, déconcertent, terrassent, déroutent tout rai-
sonnement, sont un perpétuel défi à la raison et
finissent toujours par avoir raison!... Pantomime
anglaise, direz-vous?... Oui, sans doute, mais où
les gifles et les coups de pied sont toujours
escortés par du bon sens, un bon sens inaltérable
et une dose très respectable d'observation.
Quand on a dit d'un auteur: il a le don du rire !
on croit avoir tout dit! Mais il est très rare, ce
don-là!... Je vous défie bien de faire rire une salle
de dixième représentation avec de simples farces
de tréteaux. Que le soir de la première, entre gens
de connaissance — cela ne veut pas dire entre
Aimez-vous rire de huit heures
du soir à minuit? Avez-vous la rate
suffisamment bien attachée pour
subir, sans accident, pendant quatre
heures consécutives, le choc dv
con\Tilsions hilares? Vos hypocon
dres sont-ils dans un état normal el
votre estomac fonctionne-t-il régu-
lièrement?... N'hésitez pas ! Courez
au.x Nouveautés! Je ne vous garan-
tis pas que vous en sortirez avec
l'âme dilatée par la contemplation
de la Beauté absolue, mais du
moins vous aurez, tout un soir, ou
blié vos soucis, vos chagrins pu-
blics et privés... ce qui est déjà
quelque chose.
Je crois bien que jamais le joyeux
JI. GEORGES FETDE.ii:
■ii6
CHRONIQUE THEATHALK
connaisseurs — il se répande dans le public une
clcclricité conimunicative et qu'au bout de quelques
minutes la salle, chaufTée, échaulTée. surchaudée.
«îclale comme une machine dont on a charge les
soupapes, soiti Cela se peut voir, cela s'est vu!
Mais le lendemain, mais un mois après, les gens
du balcon ne connaissent pas les messieurs de
l'orchestre, rien ne les unit, ils n'ont aucune pen-
sée commune, ils sont de mondes absolument dif-
férents, d'esprit souvent opposés, de caractères en
tout cas divers. Pour que ces unités se fondent en
une enlilé unique, pour que cette masse trouve
dans la pièce un terrain d'entente et que la bombe
éclate au mol précis un l'auteur l'a vnuUi !.., il faut
plus que le don du vire, il y faut celui de la corné-
est un grand homme, cl (ieorges Fejdeau a beau-
coup de talent. Qu'on ergote tant qu'on voudra!
Qu'on conteste la qualité de ce talent, peu importe!
L'essentiel est que, par des moyens légitimes,
l'auteur me fasse rire. De cela, je lui suis recon-
naissant et je le proclame un - monsieur ■!,.. ("est
un oiseau diablement rare par le temps qui court.
Qu'on ne se méprenne point sur le sens que j'ai
entendu lorsqu'au début de cette chronique j'ai
parlé de la Dame île chez .I/.ui'm comme d'un
événement plus théAtral que littéraire. Sans être
précisément un éloge, celte restriction ne com-
portait aucun blànie. M. Georges Feydeau. tout en
respectant sa pluiui' et en ne lui permettant jamais
les écai'ts au\(iuol> se livrent trop coninuinémenl
M. Colomb.-y M. A, Royor. M. Ofi
La Dame de chez Maxim. — Troisième acte.
die!... Pourquoi Gavarni, pourquoi Uaumier, pour-
quoi Henri Monnier fimt-ils sourire, alors qu'on
n'a plus sous les yeu.v les modèles dont ils se sont
servis? C'est qu'ils ont fait, le ci'ayon A la main, de
la comédie humaine, et que, costumes à part, les
hommes sont toujours les mêmes. Sur mille pas-
sants qui, à un étalage de bouquiniste, regardent
une feuille de leurs albums jaunis, il n'y en a pas
dix peut-être capables de comprendre l'art qu'il y
a dans tel ou tel dessin, et tous cependant sourient
et approuvent. C'est qu'à tous, tel bourgeois, telle
grisclte rappelle un souvenir récent. Et chacun
s'en va en disant : — Comme c'est ça!
Voilà ce qu'on se dit aussi en écoutant une pièce
de (Jcorgcs Keydeau.
Oui, c'est ça! C'est toujours ça! La charge est
plus ou moins grosse, mais le dessin y est, le ridi-
cule jaillit avec force, et c'est du ridicule surtout
qu'on s'esclafTe, sans songer que ces ridicules sont
les nôtres, sans réfléchir que ces marionnettes
reproduisent nos gestes en les exagérant. " Mar-
quis, c'est bien loi cpi'il a voulu p<-iiiilrc ' .. Molière
ceu.v qu'on est convenu d'appeler les « bas-vaude-
villistes 11. n'a cependant aucune prétention A l'écri-
ture artiste... heureusement.
— Et allez donc, c'est pas mon père ! Celle
phrase qui, tout le long de la pièce, revient comme
un leifmiilii' obsédant, pèche contre la syntaxe,
et les snobs de lécritoirc auraient beau jeu de s'en
gausser; mais elle a du moins le mérite d'être sin-
cère, de reproduire fidèlement le langage du per
sonnage sur les lèvres duquel l'auleur la met A
tout bout de champ, et ce n'est point la faute île
M. Keydeau si. voulant reproduire le langage do
ses contemporains, il a été obligé au préalable de
fermer avec soin la grammaire de I.homond et
d'oublier résolument l'accord des participes... Ku
ces scu'tes d'aventures, le principal est d'être amu-
sant; celui-lA seul est A blAmcr qui, ayant cherché
A nous faire rire, n'est parvenu qu'A nous faire
pleurer.
N'attendez pas de moi, malgré tout mon désir
de vous conter les |)ièces plutôt que de les juger,
que je meiroree A cette lâche trop ardue... I.'hi-
CURONIQUK TlIÉATUALIi:
loire perdrait à être dépouillée de tout ce qui en fait
la drôlerie inénarrable... On n'explique pas un qui-
proquo, on le subit. Telle scène d'une cocasserie
invraisemblable devient insipide à l'analyse, et j'ai
trop ri à la Dame de chez Maxim pour gâter à ce
point mon plaisir sans le moindre profit pour le
vi'itre. Quand je vous aurai dit qu'un certain Pe-
typon, médecin célèbre, s'est attardé dans un res-
taurant de nuit, qu'il s'éveille le lendemain matin
chez lui sous un canapé, tandis que dans son lit
— le lit conjugal — repose la frimousse un peu
fripée par l'orgie d'une quelconque grue — c'est
ainsi que se nomme ce gibier spécial — ramenée,
il ne sait pourquoi, en son domicile austère: que
le pauvre noceur stupéfait apprend qu'il s'est mis
une alîaire d'honneur sur les bras; qu'un sien oncle,
exerçant la profession de général, le vient chercher
pour l'emmener en son château où il doit assister
au mariage de sa nièce ; que ce général prend la
Dame de chez Maxim pour la légitime épouse du
libidineux l'etypon, et l'invite à accompagner son
époux: que M™' Petypon prend la gourgandine
pour un esprit, et, sur ses injonctions, s'en va
faire en pleine nuit le tourde l'obélisque: que tout
le monde se retrouve au susdit château où les
dames s'évertuent à imiter les manières de la
Parisienne — et vous voyez d'ici les manières :
que la vraie M"" Petypon gifle le général ; que le
général rend la gifle à un certain Mongycourt,
suivant la norme des lianlon-Lee: que... que...
et que..., etc., etc.! tous serez bien avancés.
Vous n'aurez pas compris un mot à toutes ces
explications qui n'en sont pas et surtout vous
n'aurez pas pu vous faire la moindre idée de ce
qu'il y a d'art véritable dans cette énorme et pour-
tant très fine boulîonnerie.
I.e plus simple, lecteurs parisiens, est d'y aller
voir, et quant à vous, amis plus éloignés, ce que
vous avez de mieux à faire est de prendre patience :
la Dame de chez Maxim ne va pas tarder à faire le
tour de la France en attendant qu'elle fasse son
tour d'Europe.
Xi>CVEAU-TnÉ.\TRE. — Le Roi de Rome, drame en cinq r.ctes et
un prologue, de Mil. E. Pouvillon et A. d'Artois.
Après d'assez pénibles commencements, le Nou-
\'eau-Théàtre tient enfin un succès. Nous n'avons
pas à rechercher ici si ce succès est de bon aloi,
car MM. Pouvillon et A. d'Artois n'ont plutôt fait
qu'ime monographie de la pâle figure du duc de
Reichstadt. autour de laquelle n'intervient qu'un
incident — incident capital, il est vrai, puisqu'il
ne s'agit rien moins que d'amener le duc en France
et de tenter un coup de main pour ressaisir le
trône de l'empire, — nous nous bornerons seulement
à l'enregistrer. Nous avons maintes fois fait ici
même le procès du drame historique qui raccourcit
et rapetisse l'histoire aux dimensions scéniques
d'un cadre de théâtre, nous n'y reviendrons donc
pas.
Le duc de Reichstadt, fils de Napoléon, c'est-à-dire
fils de l'action, de la hardiesse, de la volonté et de
Joséphine, c est-à-dire de la passivité rêveuse,
n'est célèbre que parce qu'il n'a pas agi. Ces élé-
ments si contraires, dont il était issu, fournissaient
à quelque auteur épris de psychologie une ample
matière à l'analyse. MM. Pouvillon et d'Artois s'en
sont peu inquiétés et l'Hamlet au petit pied qu'ils
nous présentent n'intéresse vraiment que par le
cachet de mélancoli(|ue grandeur qu'a su lui
imprimer de Max.
En quelques lignes, voici la pièce :
Le prologue, qui ne dure heureusement que quel-
ques minutes, nous montre Marie-Louise fuyant
des Tuileries: ce tableau n'a rien à faire avec l'ac-
tion dont il ralentit la marche. Au second acte,
nous sommes en Autriche, à la cour de .Joseph.
Nous voyons le duc de Heichstadt faire part de ses
désirs ambitieux à son grand-père l'empereur; il
veut faire un retour oITen-^if on France, cliasscr les
Bourbons: mais M. de .Metlcrnich n'entend pasque
la paix de l'Europe soit troublée et que de nouveau
le sang coule pour favoriser les premiers coups
daile du jeune aiglon. Hévolte, cris, puis obéis-
sance finale, car la belle Olga de Meik verse l'oubli
et endort sous son amour les velléités héro'iques
du fils de l'empereur. Ce tableau, assez joliment
mené, se termine par l'arrivée d'une certaine prin-
cesse, Camareta, une manière de cousine du duc.
A'ivant au sein des conspirations, elle prévient le
duc qu'un nommé Jacques Chambert, ancien lieu-
tenant de la garde, est à Vienne, dans le but de
l'enlever et de tenter un coup d'audace; elle
réveille l'héro'isme et l'ambition du jeune homme
et s'esquive — sans plus I Le duc. après bien des
hésitations, se rend chez ce Jacques Chambert, et,
là, enflammé par l'enthousiasme du vieux soldat,
palpitant au tableau de gloire et de péril qu'on lui
fait entrevoir, il promet de partir, mais il recule
le terme de ce départ pour pouvoir dire adieu à
Olga de MeIk. A l'acte suivant, il confie son secret
à la jeune femme qui, pour garder son amant
auprès d'elle, va tout dévoiler à la police de Met-
ternicli. Jacques Chambert est arrêté et confronté
avec le duc. Si celui-ci ne signe un acte de renon-
ciation à tout espoir de recueillir l'héritage de son
père, Jacques Chambert sera fusillé. Chambert
s'oppose à ce que le prince signe : " Ne signez pas,
dit-il, laissez-moi mourir avec l'espoir que \'ous
continuerez seul ce que nous devions faire ensemble I
Si le tondu avait mis en balance une vie humaine
et son ambition, il ne serait pas ce qu'il a été. ■>
Mais le duc ne veut pas que Chambert meure, et
avec un bel accent de grandeur mélancolique, il
signe :
n J'aurai été, dit-il, une minute en ma vie empe-
reur et roi, puisque j'aurai exercé dans cette minute
la plus belle prérogative des souverains, puisque
j'aurai signé la grâce d'un condamné à mort. ■>
La triste odyssée se continue ensuite et nous
voyons le roi de Rome mourir, presque seul, dans
les bras de sa mère la duchesse de Parme.
La pièce est bien montée et admirablement jouée
par de Max qui a composé la mélancolique et hau-
taine figure du duc de Reichstadt avec un rare bon-
heur; par Bour. un Jacques Chambert très surpre-
nant, encore que la mimique de cet acteur soit un
peu brutale et désordonnée, l'ensemble de son jeu
gagnerait à être plus discret. Perrin. l'empereur
d'Autriche; Samary. Metternich; M"« Barbieri,
princesse Camareta ; M"» Amy, Olga de Melk, com-
plètent un ensemble qui justifie le succès.
Théâtre Aktoixe. — /.Avenir, comédie en trois actes
de M. Georges Aucey.
Par le principal morceau de son nouveau spec-
tacle, le théâtre Antoine nous a reporté aux jours
un peu sombres de pessimisme du théâtre libre,
ceci ne veut pas dire que VAi'enir. de M. Georges
Ancey, dont le talent solide et l'observation sont
connus, ait déplu au public ; au contraire, la pièce
est un succès, et ce n'est pas un reproche que nous
lui adressons ici, c'est la constatation un peu dou-
loureuse de voir cet auteur s'acharner à voir la
vie sous un angle fâcheux, et à lui refuser ce
qu'elle a quelquefois de bon et de sain.
Deux femmes, M™» Pontet et sa fille Jeanne,
vivent ensemble de maigres rentes laissées par le
C.llHONIQl'l': THÉ AT K A LE
f)èi'c; lanl bien que mal, ou plutôt mal ijue liien.
e ménage joint les deux bouts. L'n certain Kticnnc
Ducan-e, garçon un peu simplet, fréquente chez les
deux femmes, attiré, cela va de soi, par les vingt-
cinq ans et les beaux yeux de Jeanne. Etienne,
pauvre employé à 1 800 francs, épouserait bien : mais
comme il a ses vieux parents à sa charge, il ne
peut s'arrêter i ce beau projet, il attendra donc
que les années passent, faisant disparaître ceux
qui, par leur présence, sont un obstacle à son
bonheur; pourtant les deux femmes ont un ami,
un vieux garçon très riche, M. Masson. Si M. Mas-
son voulait doter Jeanne! Les deux femmes s'en
ouvrent A lui, il a été l'obligé du père de Jeanne,
il peut donc faire acte de générosité, d'autant plus
à vieillir. Etienne est tout blanc, c est la vie
passée qui va recommencer si elle épouse Etienne,
c'est de nouveau la vieillesse qui va s'asseoir entre
eux deux, et bravement, Jeanne s'en ouvre A
Etienne qui. avec une douleur très discrète, com-
prend et laisse Jeanne épouser un jeune gommeux,
Maurice Martinot. dont elle est devenue la tante
par alliance par son mariage avec Masson, et qui
louche plutôt vers les billets bleus que vers les
yeux noirs de sa petite tant;in(e.
Telle est l'œuvre d'.Vnccy, de laquelle se dégage
un grand sentiment de tristesse et de décourage
ment. Vraiment, il n'y a pas que des médiocres
dans la vie, il n'y a pas que des égoïstes et des
intéressés, il y a aussi de braves gens, cl M. deorgcs
Griiiler. M" Dcvoyo.l.
/.'Avenir. — Deuxième acte.
qu'il aime Ji'annc. il l'aime Icllcnicnl inèinc que,
s'égaranl sur l'intention des deux femmes, il leur
propose un bon mariage, il est vieux, cacochyme,
il n'en a plus pour longtemps. Jeanne, en tout cas,
aura trouvé la fortimc. i5ans trop se révolter, la
maman et la lillc. après avoir délibéré, en appellent
!t Etienne qui, malgré les larmes de Jeanne, ne
trouve, en piètre et petit amoureux qu'il est, qu'un
mot A répondre :
— Epouscz-lc, j'attendrai.
A l'acte suivant, Jeanne est depuis cin(| ans
l'épouse du vieux goutteux; elle vit enfermée dans
ce milieu aux relents i)harniaceutiques; seul l';iienne
vient la voir quelquefois cl essaye bien de |)rendre
quelques acomptes avec sa future feumie, mais
Jeanne n'entend rien donner sans légalité. Nous
apprenons au cours de cet acte les complaisances
que Jeanne doit avoir pour la loque humaine qui
lui sert de mari, et j'avoue que cela est très pénible,
très douloiu'cux, très inutile aussi.
Masson meurt enfin, laissant trente ou quaranle
mille livres de renie A sa fcmine. Jeanne conunence
.\noov. après l/.'io/c rfcs' tcii/'s. les /n.vé/him/j/e.v et
r.4re;i/;-, devrait bien nous en montrer quelques-
uns.
La pièce est très bien jouée par M"' Devoyod,
qui a très finement dessiné le rôle de Jeanne.
Gemier a personnifié, avec son grand talent de
composition, le vieux Masson, podagre et libidi-
neux, .\ntoine en Etienne a bien fait ressorlir lu
veulerie de ce caractère... cl le reste de la Iroup.'
a merveilleusement complété un ensemble heureux.
D'Ennery est morll... En apprenant celle nou-
velle beaucoup se seront sans cloute étonnés qu'il
véci'it encore, tant son répertoire, qui fit couler
tant de larmes aux galeries supérieures cl qui cul
le don d'émouvoir les Ames sensibles, semble loin-
tain pour notre génération. Pourtant ce robuste
vieillard était encore il y a quelques mois le four-
nisseur attitré des IhéiÙres île drame dans l'em-
barras. X'ite on moulait une •• machine » quel-
conque de d'Ennery et les reccties reprenaient
CIIROMQL1-: T m; A II; Air:
leur cours normal. Avec lui dispniait le mélo cliei-
à nos grands-pères... 11 était de la race des drama-
turges qui firent tlorcs aux temps où la convention
la plus folle régnait en maitresse souveraine... Les
exclamations célèbres : — Merci, mon Dieul...
Sauve/, mon enfant I... H connaît le secret de
mon àme et il me demande, etc., perdent en d'En-
nery leur dernier défenseur et la jeune fille inno-
cente persécutée, le gentilhomme infâme, la noble
enfant du peuple sont désormais orphelins... Tous
les mannequins, les pantins remplis de son qui,
pendant un demi-siècle, se sont agités sur les
planches, tirant l'épée, secouant des chaînes, rou-
lant des r et lançant des regards chargés d'éclairs,
peuvent désormais rentrer au magasin d'acces-
soires. La main qui tirait leurs ficelles avec une si
extraordinaire haliileté est froide et inerte. C'en
est fait de tout le faux art et des altitudes con-
ventionnelles et surannées... Ou du moins c'en
devrait être fait!... Car il y aura bien sans doute
quelque attardé pour revendiquer la succession.
Mais d'Knnery avait dans ce genre du génie et...
encore que je déteste cordialement son théâtre...
je m'incline très sincèrement devant son étourdis
santé habileté... Jamais l'absence de sincérité ne
fut poussée à un si haut degré, et jamais homme
ne sut à ce point faire prendre à toute une classe
(le spectateurs des vessies pour des lanternes...
Habile, roué, connaissant à fond les trucs et les
employant avec une rare audace et un bonheur
sans égal, d'Knnery a du s'amuser prodigieusement
de la sottise de ses contemporains... car cet
homme, qui fit les délices de tous ceux qui ne
peuvent ou ne veulent point penser, avait un
esprit des plus fins. Si jamais M. de BufTon — qui
cependant en a quelques-unes à son actif — a écrit
une délicieuse ànerie, c'est le jour où il a laissé
échapper celle-ci : ■■ Le style, c'est l'homme! » Xul
moins que d'Ennery ne fut l'homme de son style.
Il avait le don de l'observation; grand railleur, il
lançait des traits acérés qu'il se gardait bien de
jamais mettre dans ses pièces, sachant que l'ironie
— cette arme si française pourtant — inspire une
véritable terreur au public populaire pour lequel
il écrivait de préférence. Par quel effort extraordi-
naire arrivait-il à entrer si parfaitement dans la
peau de ^L Prud'homme, lui le contraire d'un
bourgeois ; par quel miracle ce boulevardier scep-
tique et désabusé trouvait-il en sa cervelle ces
tirades abracadabrantes qu'on ne peut lire sans
sourire et comment s'y prenait-il pour faire croire
à ses interprètes ainsi qu'à ses auditeurs que
c'était arrivé.' C'est une énigme dont il a emporté
le mol ! Je n'ai jamais eu sous les yeux un de ses
manuscrits du premier jet, mais je gagerais que
les ratures — s'il y en a — doivent toujours sub-
stituer à une réplique spirituelle et sincère une
belle phrase poncive sonore et creuse... Il n'est
pas possible que lui, sur les lèvres de qui les
" mots » vifs, alertes jaillissaient soudain, n'en ail
jamais trouvé un seul au bout de sa plume. Il
n'est pas possible que lui, qui savait si bien, par
des reparties mordantes et quelquefois même
cruelles, démasquer les ridicules, souligner les
sottises de ses contemporains, n'ait jamais pu
créer un type vivant et vrai. On jurerait — j'en
jurerais — qu'il s'est toute sa vie appliqué à écrire
le contraire de ce qu'il pensait, de ce qui lui sem-
blait la vérité, de ce qui éclatait à ses yeux comme
la matière même, et que ce grand tireur de ficelles
se soit amusé ;i tirer à leur insu celles qui font
agir les humains plus pantins en vérité que les
marionnettes...
Une seule fois il s'est trahi devant moi. Causant
avec lui, ainsi que quelques jeunes auteurs drama-
tiques — et, je le répète, sa conversation était
ADOLPHE I) E N X E II Y
I aussi amusante et vivante que ses mélodrames
l'étaient peu — l'un de nous lui demanda pourquoi,
' dans je ne sais plus quelle pièce, la (^aiise célèbre.
je crois, alors qu'au quatrième acte tout est con-
sommé, que l'innocence est reconnue, que le traître
est démasqué, il avait cru devoir, par un de ces
trucs invraisemblables dont il était coulumicr.
obtenir un baisser de rideau et recommencer un
cinquième acte qui n'était que la répétition du
précédent.
— Happelez-moi donc la situation, demande-t-il
en clignant ses paupières lourdes et baissées
comme des capotes de cabriolet, sous lesquelles
brillaient des yeux pleins de malice.
Et le jeune homme de lui dire naïvement :
— Voilà! Au quatrième acte, la fille du forçat
innocent, devant toute la famille assemblée, marche
droit au vrai coupable et lui jette son infamie au
■\isage. Tout le monde frissonne; l'oncle de l'enfant
crispe les poings de rage, le frère porte la main à
son épée, la tante pâlit, les invités frémissent.
Seul le gredin demeure impassible.
— Messieurs, dit-il simplement avec un air de
commisération douloureuse et en fixant doucement
son accusatrice, cette pauvre enfant est folle.
— Folle! s'exclame toute l'assistance en chœur.
Et chacun de regarder avec des yeux hagards la
pauvre fille qui n'en peut mais. L'oncle pleure, le
petit cousin se lamente, la tante prend le parti de
s'évanouir et la toile tombe. Pan! pan! pan! Ri-
deau!... On recommence. La même situation se
reproduit à la fin de l'acte et cette fois le coupable
est terrassé sans que quiconque s'étonne de ce
brusque revirement...
D'Ennery resta un moment silencieux, puis un
sourire éclaira brusquement son visage. <
— Dites-moi! Où se passe le quatrième acte?
— Dans le boudoir de la comtesse.
— Bien! Et le cinquième?
— Sous lés tilleuls du parc.
— Parfaitement! Eh bien, mon cher monsieur^
voilà pourquoi... La coupe en quatre actes étant
mauvaise, j'en ai ajouté un cinquième, et puis,
ajouta-t-il d'un air railleur, retenez bien ceci :
l'our un dénouement, il faut toujours un plein, air
et jamais un décor fermé. Si vous n'observez pas
celte règle, vous ne saurez jamais faire une pièce !
Et il pirouetta sur les talons.
.\dolphe d'Ennery est mort archimillionnairc et
commandeur de la Légion d'honneur.
M
:ii LliKEVIlE.
LA MUSIQUE
Théâtre Ci.fsv. — La Poule bïanclif, opérette ea trois actes
lie XtM. Maurice Hcnnequin et Antony Mars, musique de
M. Victor Roger.
Il en est de la musique comme de la littérature :
tous les genres sont bons, hormis le genre ennuyeux.
Aussi /a Poule blanche, abracadabrante opérette
.<iux comiques refrains, était-elle dipne de figurer au
répertoire du théâtre Cluny où, fort gaiement, elle
prit place le vendredi l.'î janvier 1899.
Indépendamment de la pièce dont les nombreuses
situations comiques suffiraient à dérider les plus
ou par un mariage réconciliant les ennemis de la
veille. Mourir 1 Tromboli et Quiquibio n'y ont jamais
songé. Il n'y a donc qu'un moyen, c'est de marier
la jolie Frisca M"* Leblanc .fille de Quiquibio, avec
le neveu de Tromboli. Chapilel Si. Ilamilton .
Pour décider celui-ci à venir en Corse, Quiquibio,
par l'intermédiaire de l'agent d'alTaires Chavaudard
M. Belval , se fait passer pour mort. La nouvelle
de ce deuil imprévu touche Chapitel le jour de son
mariage avec Angèle M""' Blanche-Marie . Au lieu
de faire son voyage de noce à Trouville, il ira en
moroses, la troupe artislirjue du théAIre Cluny
jouait avec un entrain si juvénile, une gaieté si
communicativc que le spectateur le plus sévère ne
pouvait s'empcchcr d'a|)plaudir les talents pleins
de promesses, qui feraient aimer et fréquenter assi-
dûment le théAtre.si, i une époque où il me semble
être devenu plus un devoir de convenance qu'un
agréable délassement, à force de bAillcr i\ l'audition
d'œuvres incolores ou pastichées, le public n'avait
pris la déplorable habitude de fréquenter les Music-
llall et les petites scènes à ciUé.
En 1(551, ù Hastia, une poule blanche s'échappa
flu poidailler des Tromboli et se l'éfugia dans celui
de Quiquibio. Les Tromboli réclamèrent leur poule,
les Quiquibio la refusèrent : il y eut querelle, mort
d'homme et vendetta. Le Tromboli de nos jours
'M. Prévost) a de secrètes relations d'amitié avec
le dernier descendant des Quiquibio M. Ciravieri.
Malgié leurs apparences bcllicpieuscs, ils ne rêvent
qu'une chose : meltrc lin i cette antique vendetta
qui ne peut se terminer, selon les coutumes corses,
que par la fin d'une des deux races d'adversaires
Corse et louchera en même temps un mirifique
héritage de I million 2 fr. .'15.
Arrivé en Corse, avant que Tromboli ait eu le
temps de savoir que son neveu est marié, ('hapilcl,
momentanément séparé de sa femme, est forcé
d'épouser, sous peine de mort, Frisca, la bien-
aimée d'un faux bandit, Sampierro ;M. Blondel).
A la suite de scènes plus comiques les unes que
les autres par leur invraisemblance , Chapitel se
trouve être bigame. Obligé de consommer son
second mariage, il se lire de cette situation d'au-
tant plus cruelle pour lui qu'il n'avait pas encore
eu le temps de consommer le premier, en priant
Sampierro de se substituer à lui, Libre, il vn donc
enfin pouvoir s'enfuir nuitamment avec sa femme
Angèle.
Tout A coup, Tromboli apparail el veut s'opposer
au <léparl de son neveu. Ils s'empoignent, se bat-
tent, lultent à ipii mieux mieux, cl, finalement,
ayant préci|>ité par la fenêtre son oncle. Chapilel
se croit meurtrier. Terrifié, il s'enfuit avec sa
rcntiiii' il.ms le maquis où Inul h' monde se retrouve.
I.A MLSlQLli
4:11
Par une lieureuse coïncidence, cl pinir mettre fin
à cet imbroglio, il se trouve que Sanipiero est fils
de Tromljoli. Donc, tout peut s'arrani^er. Délivres
de tout remords homicide, Chapitel et sa femme
vont enlin pouvoir entamer leur lune de miel en
toute tranquillité, et, tout consonmié qu'il est, le
mariage de Sampiero avec Frisca sera légalisé.
La partition de M. Victor Roger est des plus
gracieuses, et par de comiques parodies, comme
celle du duo de Mireille, vise autant à l'ironie qu'à
l'esprit.
ANTONIN
ihi-pe'
9 De l'esprit, cette divertissante opérette en est
amplement fournie : les couplets d'Antonin. employé
au laboratoire municipal, en sont la preuve :
Ce qu
Et à Coté de cette verve pétillante et harmoni"
sée de très agréable façon, on trouve de la mélodie
facile et bien couleur locale, comme cette chanson.
Il a.vail la b«aule, la furce,de{;raiid'ma.
-uièr's.de^ airs vainqueurs. -Ali!
La belle voix de M"' Hélène Foucher ne fait
qu'ajouter un charme de plus A la valse qu'elle
chante au début du troisième acte.
.mours Jusqu'à
Plus comédiens que chanteurs, MM. Hamilton
et Rouvière se sont tirés adroitement d'affaire
en chantant avec le peu de voLï qu'ils ont celle
jolie l'iiule blanche dont M"'' Blanche Marie, dans
le rôle d'Angéle, chanteuse agréable et diseuse
cvquise, fut l'incontestable étoile.
urKR.\-C0Ml(,!LE. — FiiMio, opéra en trois actes de Soiinleithaer,
tra*luction française de M. G. Authennis, masique «le L. Van
Beethoven (1770-1827).
C'est sur le livret d'un drame historique en deux
actes el en prose, mêlée de chants, de Houilly.
représenté pour la première fois sous le litre de
l.éonure nu l'Amuur conjugal, à l'Opéra-Comique
h- 19 février 179S, que Beethoven écrivit son seul
cl unique opéra.
lieelhoven, dont le caractère était aussi original
IX. — 28.
que son génie musical était pondéré, s'était incom-
prchcnsiblcmcnl entiché de ce sujet. Avec son
sans gène habituel et sa rude francliise aux expres-
sions parfois blessantes, il avait dit à Gavcaux,
l'auteur de la musique : « Votre sujet me plait, je
vous le prends, car il mérite d'être mis en musi-
que ". Donc, du français, cette œuvre fut traduite
en allemand par Sonnieithner, qui en fit trois actes ;
et sous le nom de Fidelio, elle fut représentée
pour la première fois à Vienne avec un succès fort
contestable (IS05). Cet accueil un peu froid du
public découragea Beethoven et l'éloigna définiti-
vement du théâtre. Depuis, Fideliu, interprété
tantôt par des troupes allemandes (1829), tantôt
par des troupes italiennes, dont La Cruvelli était
la prima donna 1852), parut sur l'afiiche à diverses
dates longuement espacées les unes des autres. Le
ô mai 1.S60, M""» Pauline ^'iardol mesurait son
talent si pur, si classique, avec cet écrasant rôle
de Léonore.
Inutile de rappeler que cette éminenle cantatrice
fut à la hauteur de la lâche et que, le 30 décem-
bre 1S9^^, la tragédienne lyrique dont l'Opéra s'est
regretlablemenl séparé, M™' Rose Caron, continua
l'heureuse tradition qui veut que l'interprétation
de ce rôle ne soit confiée qu'à un talent mûr,
assoupli, et à un art vocal impeccable.
Puisqu'il est convenu d'en parler ironiquement,
le sujet, qui ne vaut pas grand'chose par la lettre
mais dont l'esprit et les tendances ne sont peut-
être pas aussi ridicules qu'on le veut bien dire, a
toujours le rare mérite de présenter sur le théâtre
— une fois n'est pas coutume, et c'est peut-être
la rareté du fait qui fait trouver la chose inaccep-
table! — une femme légitime dévouée à son mari.
Le théâtre moderne, échafaudé sur le scandale,
nous a tant habitués à ne voir dans l'épouse qu'une
mégère, qu'un crampon ou qu'une coupable, que
la vue de cette Léonore qui, sous des vêtements
d'homme, parvient jusque dans le cachot où son
époux est injustement enchaîné, le défend énergi-
quement contre un vil assassin et, finalement, le
sauve: que, tout désorienté par l'abord d'une
psychologie corrosive, on plaisante avec plus ou
moins d'esprit et déclare cette situation invrai-
semblable, bien vieu.x jeux et rococo.
Les représentations de Fidelio, à l'Opéra-Comi-
que, avaient deu.x attraits : la reprise de ce chef-
d'œuvre musical, dont M. Gevaert, lérudit direc-
teur du Conservatoire de Bru.xelles, avait écrit les
récitatifs destinés à remplacer le dialogue d'un
livret indigent par rapport à la musique, et les
débuts, à l'Opéra-Comique, de M""^ Rose Caron.
Si. dans la seconde partie de ce programme, les
dilettanti les plus exigeants ont eu satisfaction en
entendant M'"" Rose Caron, dont les triomphes
classiques aux concerts du Conservatoire et de
l'Opéra ne pouvaient que justifier toute l'admira-
tion que le public éprouve pour son énergique
talent qui s'est épanoui dans le final de sa grande
scène tragique du deuxième acte :
LEONORE
Ail" l'on brio
•e qui
dans la première partie nous n'aNOns éprou\"é
qu'une longue déception. M. Gevaert a enchainé
ces airs, duos, trios, ensembles, par des récits très
sobrement écrits, mais dont l'infertile érudition
n'a fait qu'ajouter à cette incomparable musique
un désavantage de plus.
G U ! LL,-
Dan VERS.
Royale-Gavotte
i)K M. V.. Ll-yrANCi. iniit Essi:i n ai i.vcki; .ianson de saili.y
.louez avec élé(;ancc, cl en observant soigneusement toutes les nuances que l'auteur a indiquées fort
minulicuscmcnl , cotte pièce pour piano dont le rythme demande à être soutenu bien également.
Andantino
PIAKd
pooo rit.
A tempo
Si f t-,
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Tiiiis rirnils rie reprndiiclion ri'seiiès pniir Ions pays.
Hii VA i.i;-(.A \ Il r ri:
|{ovai.i;-(;a\ or TI-:
EVENEMENTS GEOGRAPHIQUES
ET COLONIAUX
Il faut cultiver son jardin; c'est le fonds de
toute sagesse. Commencerions-nous, en matière
coloniale, à devenir un peu sages ? Voici qu'on
s'occupe des cultures coloniales ! qu'on crée des
jardins d'essais coloniaux ! C'est une révolution.
Nous parlons moins de conquêtes, davantage de
mise en valeur : je vous le dis, c'est une heureuse
révolution.
Il faut imiter ceux qui savent. Une fois encore,
nous avons imité les pratiques anglaises; c'est i
Kew que nous avons pris le modèle de nos futurs
jardins d'essais.
Les jardins royaux de Kew, près de Londres,
ont été fondés en 1659. Ils sont, pour tout l'em-
pire anglais, l'école centrale de la science bota-
nique. Une suite raisonnée d'études, des publications
nombreuses, un service très actif de renseigne-
ments et d'échanges avec les colonies, en font à
la fois II un entrepôt, un centre d'enseignement et
de recrutement, un office d'informations, en un
mot un institut directeur pour les cultures colo-
niales 't. Déjà sont nombreu.x les services rendus
par Kew. De ces jardins sortirent les plants de
café de Libéria, réfractaires aux maladies qui avaient
ruiné les plantations de Ceylan et de l'Inde 1S71-
1876'. Grâce aux études poursuivies à Kew, le
quinquina fut implanté à Ceylan, en 1S6'2; grâce à
elles, aujourd'hui, sur les 221 millions de livres de
Ihé que l'Angleterre consomme. 190 millions lui
viennent de ses colonies.
Un rapport de M. Milhe-Poutingon, directeur de
la Jievue des cultures coloniales, sur le rôle et
l'organisation des jardins de Kew. ouvrit les yeux
du ministre français des colonies. En France, si
tout finit par des chansons, tout commence par
une commission. Une commission fut nommée, le
21 octobre 1898, « pour étudier toutes les ques-
tions relatives aux jardins d'essais à créer soit
dans la métropole, soit aux colonies n ; elle était
composée de MM. Milne-Edwards, Risler, Grandi-
dier. Cornu, Viala, Lecomte, Rivière, Milhe-Pou-
tingon, C. Guy. Il sortit de ses travaux un rap-
port remarquable, où M. Paul Bourde, ancien
directeur de l'agriculture en Tunisie, a marqué avec
netteté le rôle prépondérant que doit jouer l'agri-
culture aux colonies :
" Il ressort d'une circulaire du ministère que la
France demande actuellement chaque année à
l'étranger des produits de l'agriculture tropicale
pour une somme de 700 à 800 millions de francs.
Possédant des colonies où ces produits peuvent
être cultivés, il est évident que nos efforts doivent
tendre désormais à les tirer de chez elles plutôt
que de l'étranger. Exprimer la nécessité de mettre
notre domaine colonial en valeur, cela revient
donc à dire qu'il faut en organiser l'exploitation
agricole : tant vaudra son agriculture, tant vaudra
ce domaine. »
C'étaient là de sages paroles. Comme conclu-
sions, la commission préconisa la création « de
jardins d'essais dans les colonies où l'agriculture
prédomine, de stations culturales dans celles qui
en sont encore à l'exploitation plus ou moins
exclusive des richesses spontanées ». Ces stations
culturales, ces jardins devaient avoir pour objet
•1 d'améliorer et d'accroître sans cesse la produc-
tion agricole de la colonie, d'épargner autant que
possible aux colons les difficultés du début, les
tâtonnements et les essais ».
Afin de pouvoir fournir à ces jardins coloniaux
les graines et les boutures des plantes qu'il serait
utile de propager, il a été fondé à Vincennes, le
l" février dernier, un jardin central. M.Dybowski.
directeur de l'agriculture en Tunisie, et dont on
connaît la belle exploration sur la branche supé-
rieure du Chari, a été mis à sa tctc. Le jardin de
Vincennes aura deux annexes : l'Ecole pratique
d'agriculture de Valabrc, près Gardanne (Bouches-
du-Rhône\ et l'Ecole pratitjue des cultures tropi-
cales de Nantes. Elles serviront à donner aux
fimctionnaires coloniaux, avant leur départ ou
durant leurs congés, la pratique des travaux agri-
coles. A Valabre, de plus, pourront être envoyés
des fils de chefs indigènes ; ils y apprendront, avec
le français, les élémenls de la culture. Il ne faut
pas oublier les difficultés qu'il fallut surmonter,
au Sénégal, pour substituer à la houe des noirs la
charrue.
Les jardins dessais des colonies, le jardin cen-
tral de Vincennes, complété par ses deu.x annexes,
correspondent dans les grandes lignes aux jardins
royaux de Kew. Nous dispenseront-ils un jour
d'acheter à nos voisins, par centaines de millions
de francs, les produits de leurs colonies ? Il est
agréable de l'espérer: mais n'oublions pas que les
institutions valent seulement ce que valent les
hommes qui les dirigent.
Des négociations sont ouvertes, à Londres, entre
lord Salisbury et M. Cambon, notre ambassadeur.
Un certain mystère les entoure et on ne sait
encore si seule est posée la question du Bahr-el-
Gazal. de la future frontière entre nos possessions
de rOubangui et le Soudan anglo-égyptien, ou
bien si les deux gouvernements ont résolu d'exa-
miner ensemble les difficultés qui les divisent et
de les l'ésoudre. S'il en faut croire la presse
anglaise, c'est d'un règlement général qu'il s'agit ;
du Siam, de Madagascar, de Terre-Neuve aussi
bien que du Bahr-el-Gazal. A Madagascar, les
Anglais ne nous demandent que d'entrouvrir la
porte à leurs marchandises. Au Siam, à Terre-
Neuve, au contraire, ce sont des droits territoriaux
qui sont remis en question : peut-être sera-t-il de
quelque utilité de préciser ces droits et d'éclairer,
par de brèves notes historiques, les difficultés pré-
sentes.
Pour le Siam, nous renvoyons le lecteur à la
carte qu'a publiée, dans son numéro de décembre
dernier, le Monde Moderne. Nous donnons ici la
carte de Terre-Neuve.
Lord Salisbury, en 1891, parlant à la Chambre
des Lords du problème terre-neuvien, le déclarait
" un des plus ditliciles problèmes internationaux
qui aient jamais préoccupé les gouvernements
anglais ». Il semble que ces préoccupations n'aient
jamais été aussi vives que depuis une année. En
juillet dernier, sir James Winter. premier ministre
de Terre-Neuve, vint en mission spéciale à Lon-
dres. Les pêcheries françaises étaient l'objet de
l'ambassade : n Nous désirons, déclara sir Winter.
la dénonciation des traités. ■> A la suite de cette
démarche, une commission d'enquête fut envoyée
dans l'île. M. Chamberlain, le ministre anglais des
colonies, devait connaître ses conclusions lorsque,
le 15 novembre, il s'exprimait ainsi: «Terre-Neuve
souffre un dommage considérable de ce que j'es-
<Î6
li V \: N i; M !■: n ts <; i:m; it a i' ii i y u es
(iiiie tire une intervention sans avantages pour la
l'iancc et exercée au diStriment sérieux de la
colonie. " Enfin, le 18 janvier 1S99, le ministre
dvclarait sans ambages : ■ Deux questions impor-
tantes restent à réglei- : celle de Madagascar et
celle de Terre-Neuve. •■
.\insi tiDS droits sur la cote Ivrre-neuviennc sont
N' 0 .s INTÉRÊTS A TERRE-NEUVE
LE F IC E N n H S H 0 U E — S A I X T - P 1 E R R E ET -M 1 y D E I
A nouveau discutés; déjà, peut -itiv. sont-ils l'objet
d'ollicielles négociations. (»>uels sont précisément
ces droits? et quelle est pour nous leur valeur?
I.c problème a deuv pailics : Saint-Pierre, le
livnch Sliore.
.\ Terre-Neuve, la piclie la plus importante se
fait sur les lîancs du Sud : lîanipiercau. Uancs de
Misaine, de Sainl-l'ierre, (Irand liane, etc. I,c
ilroil de tous à cette péclu'. sur îles bancs situés
au large, est incontesté. Mais de ce droit nos pé-
cheurs ne peuvent user elTeeliveuient que s'ils onl
à proximité un poil d'ap|)rovisionnement et de
refuge : c'est le rôle de notre petite colonie de
Sainl-l'ierre et Miquelon, la dernière leliquc de
notre empire canailien.
I,ni-smie, en ni.'l, au traité d'I'treelit, nous per-
ilinies rerrc-.Neuve, en I76;t, au traité de Paris,
nous perdîmes le Canada, les dcuv ilolsnous furent
laissés conunc asile pour nos pêcheurs. Pris pai
les Anglais en 177K, lors de la guerre pour l'Indé-
pendance des lat-Unis. rendus à la paix de Ver-
sailles 178.') , repris en 1793, rendus à la paix
d'Amiens 1X02 , repris en 1«03. rendus enfin une
dernière fois au traité de Paris du 30 mai 18H.
Saint-l'ierre et Miquelon, malgré leur petitesse :
230 kilomètres carrés', malgré le
petit nombre de leurs habitants
6 000 sédentaires), toujours onl paru
nécessaires A nos intérêts. A no-,
intérêts maritimes d'abord: en IxH.i.
la Métropole a armé 133 navires
pour Terre Neuve, et Saint-Pierre a
mis A la mer plus de 200 bateaux:
3 870 pêclieure sont partis de France:
ainsi s'expliquent les paroles de
M. Itibot.dans la séance du 23 jan-
vier 1S99 :
o A'ous savez ce qu'est noire flot-
tille de pêche à Terre-Neuve, ce
qu'il y a de marins xigoureux,
solides, qui vont chaque année
exposer leur vie dans ces pêches si
rudes et si dangereuses. Ces marins-
là, c'est la réserve de notre marine
de guerre. Sans eux nous n'aurions
pas de flotte, notre défense serait
amoindrie. "
Viennent ensuite nos intéivts
commerciaux. Un seul chiffre ser-
vira ici de preuve : en 1X95. les
133 navires armés en France onl
péché 18r)7i000 kilogrammes de
morues, valant 6 977 000 francs. Cé-
der Saint-Pierre et Miquelon serait
ruiner inévitablement cette indus-
trie, une de nos rares indu.stries
qui prospèrent. Qu'on n'allègue
point, en cITet, que certains navires
« banfpiiei's ■• passent la saison sur
le banc, pèchent la morue avec
lappàl, ou boette harengs, cape-
lans. encornets', qu'ils onl pris
eux-mêmes, et, venus de France, \
retournent sans avoir louché à
Saint-Pierre 1 Ces navires ne sont
que la minorité. Le plus grand
nombre se rend dans ce port, plu-
sieurs fois par saison, poin' déchar-
ger les morues, se munir de nou-
velle boëlle ou de sel.
Et c'est p(Uu-quoi on doit con-
cl\n-e. avec M. Garreau. sénateur
d'Ille-el-^■ilaine : •• En aucun cas,
le gouvernement français ne peut
laisser mettre en cause les droils
de souveraineté que le traité de
Paris de 1763 nous a donnés sur les Ilots de Sainl-
Pierre et Miquelon. -.
Mais, surtout, ce sont nos droits sur le l'Vench
Shore qui sont attaqués en Angleterre et A Terre-
Neuve.
Le Kiench Shore. la « côte française ■•, est l.i
partie ilu litloi-alde l'ile de Terre-Neuve sur laquelle
nous possé<lons. en vorlu du traité d'Uti-echt. le-
droits ipic voici :
// lie .ser;i /i.i.v nriniis aii-rdils sujets <le rniiire
d'il l'iirli/icr en l'isle^ aucun lieu, ni (t'y établir
.-iiiei/iic liahiliiliiin en façnn (luelcnnque. si re n'est
des rrliafaiiils et cabanes nécessaires et usités pniir
sécher le pnissnn. ni atmrder dans ladite isie rf.-iiM
(l'autre tem/is i/iie cetui qui est propre jniur pi'ct\ri
et nécessaire pour sécher te poisson, lians ladili
isle. il ne leur sera pas permis de pécher et d ■
sécher le poisson en aucune partie que depuis !•
É \ i: N 1-: M I-: n t s g i; o g u a i» 1 1 1 y f k i
lieu appelé cap île ]Sona-\'isl:i jusqu'à reiirémité
seplenlrionale de ladite isle, et de là, en suivant lu
partie occidentale, jusqu'au lieu appelé Poinle-
Itiche.
Noire droit l'ut confirme par le traité de Paris en
1763 et celui de Versailles en ITM. Ce dernier mo-
difia, par un accord commun, l'étendue du French
Shore. qui est compris depuis lors entre le cap
Saint-Jean au nord-est et le cap de Haye au sud-
ouest. Au même moment, le roi Georges III décla-
rait « qu'il prendrait les mesures les plus positives
pour prévenir que ses sujets ne troublassent en
mandons que le respect des traités cl do nus droits.
Mais écoutons encore M. Cliambcrlain :
.Vais SI la France est désireuse de faire dispa-
raître une siiurce constante de difficultés, nous lui
demanderons qu'elle renonce a ses pricilèges.
moyennant compensation raisonnable... lin ce qui
concerne la pèche sur la cote et les droits de la
France sur cette même cote, il n'est pas étonnant
qu'un amiral français ait pu dire récemment qu'ils
n'étaient d'aucune valeur pour la marine française.
Le bon apôtre 1 Comme on voit apparaître ici le
bout de l'oreille! <• Je désire iiclicter voire cheval.
VUE DE B A I X T - r I E i: U E ( l
llLEj — -VI F.iXll, L'ILE -VUX CHIENS
aucune manière, par leur concurrence, la pèche des
Français, pendant re-\ercice temporaire qui leur
est accordé », de mars à septembre. Les Anglais,
aujourd'hui, regrettent que » la liquidation des
grandes guerres de l'empire napoléonien n'ait pas
été choisie comme l'occasion du règlement de ces
questions ". Sir Charles Dilke. dans ses Prohlems
<)/' Greater Britain. En fait, les traités de lsl4 et
de 1S13 ont confirmé, une fois de plus, nos droits,
qui demeurent intacts. Les négociations ouvertes
])ar lord Palmerslon, en lS.3i, n'ont pas abouti, et
les conventions de ISô", 1SS4, 1SS5 ont trouvé à
Terre-Neuve une opposition systématique, qui a
mis obstacle à leur exécution. Ce que veulent, en
elTet. les Terre-Neuviens, c'est nous imposer l'aban-
don de tous nos droits. Le gouvernement anglais
ne saurait montrer une telle intransigeance. « Au-
cun homme responsable n'a jamais émis l'intention
vu même le désir de violer un seul article du traité
d'Utrecht ". déclarait dans son discours du 18 jan-
\ ier 1S09 M. Chamberlain: le ministre ajoutait :« Ce
que nous désirons, c'est que les droits accordés
à la France par ce traité soient strictement inter-
prétés et qu'ils ne donnent pas lieu à des abus
préjudiciables à notre colonie. "
Eh! mais nous sommes d'accord! Nous ne de-
Mais votre cheval est une rosse, qui ne vous est
d'aucune utilité, et c'est vous-même qui l'avez
dit ! » Voilà un raisonnement de brocanteur ; voyons
ce qu'il vaut.
Il est vrai que le French Shore n'est plus guère
fréquenté par nos pécheurs; on n'y compte, dans
la saison propice, qu'une dizaine de bateaux, montes
par 350 hommes, qu'une soixantaine de barques
de Saint-Pierre, montées chacune par deux ou
trois hommes. Cet abandon partiel a plusieurs
causes, dont la principale esl celle-ci : la morue,
soit en raison de phénomènes de migration ana-
logues à ceux qu'on a constatés pour la sardine,
soit en raison des troubles occasionnés par réta-
blissement des homarderies. n'est plus aussi abon-
dante sur la côte française. « Vous voyez bien ! ••
s'écrient les Anglais. Minute! D'abord, nous plai-
dons pour que vous enleviez vos homarderies de
chez nous. et. d'autre part, la migration de la
morue est un fait essentiellement accidentel et
temporaire. Le poisson peut réapparaître brusque-
ment, aussi abondant que par le passé. Et c'est
alors que vous ririez de notre marché de dupes !
Saint-Pierre et Miquelon valent trop pour nous
pour que nous acceptions de négocier à leur sujet.
Le French Shore vaut bien encore quelque chose ;
42S
KVKNEM ICN TS G KOG R A IMI 1 Q L' ES
surlout.il peut demain valoir à nouveau beaucoup.
Il serait donc sage de le garder. Mais si les Anglais
altachenl un prix si grand à sa possession, si nos
droits les gênent si cruellement, s'ils insistent
pour les racheter, pourquoi nengagerions-nous pas
la conversation? Et s'ils parlent de compensation,
n'allons pas chercher bien loin ;
Les iles anglo-normandes sont (ont près de la
l'rance.
L'Angleterre, à Touesl, la France, à l'est, et le
Siam. resserré entre les deux puissances euro-
voisin. Des 1X61. nous lui abandonnions les pi"
vinces cambodgiennes d'.'^ngkor et de Uallambimg.
En manière de merci, le Siam profita, en ISS3, di'
notre lutte contre l'Annam et la Chine, pour pous-
ser ses postes vers lest. Luang-Prabang fui oc-
cupé ; le Mékong, franchi ; sur la rive gauche, des
districts annamites et tonkinois envahis. L'accord
de 1889, signé par M. Pavie, vice-consul à Luang
Prabang, n'arrêta pas l'invasion siamoise. En 18!>:i.
le Siam avait des postes A Slung-Ti-eng, sur le Mé-
kong, tout près de la frontière nord du Cambodj.'c;
à Attopcu; enlre Ai-Lao et Cam-Lo, à 10 liil''-
mètres de Hué, capitale de l'Ann.ini : .'i Tin'ni-
. M un m; F, SIAMOIS —
pécnnes, se partagent la ])éninsulc indo-chinoise.
L'Angleterre, en trois fois : 1826, 1852, 1885, a
conquis l'empire birman. La France, en 1852 et
1867, enleva à l'Annam la Cochinchinc; de J87.3
à 1885, occupa, malgré la Chine, le Tonkin; en
1884, imposa son protectorat i l'Annam. C'est
ainsi qu'elle devint, après l'Angleterre, la voisine
du Siam; pour l'une et pour l'autre, se posa la
question des frontières.
La frontière anglo-siamoise fut fixée par In con-
vention d'octobre 1892. Le Siam reconnaissait à
r.Vngliterrc les Etats shans de Xieng-Ilong et de
Xieng-Kheng, qui sont il cheval siu' le haut
Mékong. Ainsi devenaient contigucs l'Indo-Chine
anglaise et l'Indo-C^hine française. Au sud des
Liais shans, la rivière Nam-lluoc, allluent du
Mékong, devait former la frontière, laissant ainsi
au Siam Xieng-Sen et Xieng-Kong. Du NaMi-IIuok
il la presqu'île de Malacca. la frontière suivait la
ligne de séparation des bassins du Saluneu il du
NIénan.
Les relations enlre la France cl le Siaiu ruri-nl
plus difficiles.
Elles avaient commencé, de notre cf'ilé, par un
acte de faiblesse, qui explique l'arrogance de notre
Mua, au sud de \'inh.touL près de la cote; à l'ouisl
du poste français de l'hu-Lé, près du Song-Ma.
au centre même du Tonkin. Désormais, nous devions
choisir : refouler l'invasion, ou renoncer A l'indo-
Chine. Le 30 juillet 1893, un ultimatum réclamait
l'évacuation immédiate de la rive gauche du Mé-
kong. Le Siam comptait sans doute sur certains
appuis; il répondil. A l'orienlale, par des formules
dilatoires. L amiral Iluman brusqua les choses.
Avec hardiesse, il franchit la barre du Ménam. passa
sous le feu des forts, vint mouiller devant Hangkok.
prêt au bombardement, ('e langage fut compris. Le
Siam traita. Le l'' octobre 1893. il nous reconnut
la possession de la rive gauche du Mékong et des
iles du fleuve: il s'engageait, de plus. & ne con-
struire aucun poste et A n'entretenir aucune force
militaire dans les provinces de KatUmbang et de
Siem-Ueap iAngkorl, et dans un rayon <le !.'> kilo
mètres sur In rive droite du Mékong, hnmédiat.
ment nous poussions, en I89.i, nos postes jusqu'au
Mékong, et occupions Luang- Prnliang, où le rm
nous accueillit en libérateurs; en 1891-95, nous
établissions des résidents sur la rive droite, A Bank
Mouk, Lnkhon. Outhêne. Nong-Khang. \"in-Kiang.
Xieng-Ilong. Xieng-Sen.
E V KN i: M K N T s C i; () (; H A 1> 1 1 1 1,) L' ES
Ce fut \(\ Laos franç;iis.
Restait à délimiter notre fron-
tière du côté des Etals shans
anglais.
Dès le 31 janvier 1893, au mi-
lieu de nos démêlés avec le
Siam, nous convînmes avec l'An-
gleterre qu'une " zone neutre "
serait établie entre la Birmanie
et le Tonkin. C'était une im-
prudence. Car les Anglais eu-
rent vite fait de transformer
cette zone neutre en " Etat-
tampon » (liu/fer-Sfale), Etat in-
dépendant, c'est-à-dire ouvert
i\ toutes leurs intrigues, Etat
peut-être chinois, c'est-à-dire
dans des mains ennemies. De
plus, cet Etat devait être con-
stitué tout entier sur la rive
gauche du Mékong, c'est-à-dire
sur notre territoire. On ne put
s'entendre. Même, un instant,
la situation s'aggrava. Les An-
glais s'étaient établis sur la rive
gauche, à Muong-Sing (1895',
et ils prétendaient s'avancer jus-
qu'au Nam-IIou. Ce ne fut que
l'année suivante, le 15 janvier,
qu'intervint un accord. Le thal-
weg du Mékong devait former
la frontière, entre la rivière
Nam-Iluok et la Chine. Désor-
mais, le royaume de Siam étail
délimité de toutes parts.
L'accord franco-anglais de 1 S96
renfermait d'autres stipulations,
du plus grand intérêt pour le
Siam : l'Angleterre et la France
s'interdisaient toute atteinte à
l'intégrité territoriale d'une par-
tie de ce royaume. Cette partie
comprend : le bassin du Ménam
tout entier, les petits bassins
coliers des rivières Pelchabouri,
Méikiong et Bang-Pa-Kong irivière de Petrim',le
littoral compris entre Muong-Bang-Tapan f t Munng-
Pase, le territoire situé au nord du bassin du Mé-
nam jusqu'au Nam-Huok. Les deux puissances s'in-
terdisaient toute action militaire contre Bangkok.
Mais la convention était muette sur les autres
parties du royaume : c'était la reconnaissance im-
plicite de l'influence anglaise à louot du bassin
du Ménam, de la française à lest. L'Angleterre
recevait ainsi confirmation de la convention de
1892 qui lui avait laissé tout le bassin du Salouen
et elle voyait lit totalité de la péninsule malaise
entrer dans » sa sphère d'action ». La France rece-
vait confirmation de la convention de 1893, qui lui
donnait le droit d'occuper 25 kilomètres sur la rive
droite du Mékong, au sud du N'am-Iiuok ; son
influence, de plus, était reconnue sur tout le bassin
du Mékong : le Xam-Moun, sur lequel se trouve
Korat, le Nam-Si, les affluents du Tonlé-Sap pro-
vinces de Battambang et d'Angkorl, devaient lui
rex'enir un jour.
Ainsi la part de chacun était faite, la situation
rendue claire. Les intrigues anglaises à nouveau
l'ont troublée à plaisir.
Durant les trois dernières années, l'inlluence
anglaise prédomine à Bangkok, à notre détriment.
Hier encore, on annonçait que la police de Ban-
gkok allait être confiée à cinq ofTiciers anglais, venus
de Birmanie. Dans le même temps, de grands tra-
ANG KOIt- VAT
INDIGÈNE
PAN DES i:rixES
Les forts de Pak-Nam, qu'une formidable explosion
faillit détruire en 1897, étaient remaniés, et ils vien-
nent de recevoir de nouveaux armements. Deux
canonnières, armées de canons à tir rapide, ont été
commandées. Deux autres canonnières doivent
être achetées chez les amis anglais.
" Avec ces quatre navires, disait la Siam Frec
Press, Saigon, en cas de guerre, serait sérieuse-
ment menace. •>
Les Anglais prêtaient également leur concours
au Siam dans la construction de ses chemins
de fer.
Pour leur complaire, devons-nous renoncer à
toute influence, nous retirer? Le Siam disparu.
l'Indo-Chine aux deux tiers anglaise, quelle serait
la sécurité de nos possessions? Déplus, le royaume
de l'Eléphant-Blanc renferme d'immenses richesses
naturelles presque inexploitées. Bangkok, que
peuplent 400 000 habitants, manufacture dans ses
usines et exporte 500 000 tonnes de riz; elle exporte
50 000 tonnes de bois de teck, valant plus do
" millions de francs. Son mouvement commercial
était de 65 millions de francs en 1884, et en 1896
de 129 millions. Notre intérêt commercial, comme
notre intérêt politique, e.xige que nous maintenions
au Siam la balance égale entre nos rivaux et nous.
Ici encore, nous devons réclamer la justice,
l'exécution des traités, rien que l'exécution des
traités.
Gastok Bouvier.
vaux étaient faits pour protéger l'entrée du M
(Photographies communiquées par la Société de géographie.^
LE MONDE ET LES SPORTS
LE UL'EL DE >0:
M. de Villem, président de la ï'ocioto d'encou-
ragement de l'escrime, a dit. dans un discours,
que le duel parviendra à êlic un des exercices
physiques les moins danjrereu.t: il n'a pas ajoute
et des plus salutaires; malf;ré cela, nous ne sommes
pas tout à fait de son avis. Il existe deux ftrandes
écoles pour l'escT-inio. l'ancienne et celle de r;i\-eni[':
UEXCOMTUE Al' PISTOLET 1) E 11 11 1 h 11 E LES
DE L 0 N i; C H A M P s — LA D I S T A N l
actuellement l'une est en décadence et l'autre en
formation.
L'ancienne école procédait du fleuret, la seule
arme employée jadis dans les salles ; sa léf;èreté,
les rèj^les qui découlaient de son emploi le rendaient
particulièrement propice aux assauts de parade et
aux poules : du moment, en cITet,
que seuls les coups portés à la
poitrine comptaient, il était permis
aux adversaires de se livrer davan-
tage et d'offrir un jeu plus mouve-
menté. Sur le terrain, les conditions
ne sont plus les mêmes; ici toul
compte, une lame qui pique et
[lénèlre produit une blessure à
laquelle on est forcé de s'intéresser,
«lu'on le veuille ou non. I, 'escrimeur
qui n'a jamais manié que le fleurel
se trouve donc fort décontenancé
devant un rival moins habitué,
mais qui sait tenir une épée et «pii
peut protéger les parties avancées,
c'cst-a-dire la main et le bras.
Aussi la tendance actuelle est-elle
de changer la lactique des salles
et d'exercer immédiatement les
élèves au maniement de l'épée qui
les ]>réparc merveilleusement pour
le jeu plus sérieux du terrain ;
« est ce qu'a très bien compris
mon excellent moitrc Spinnewyn.
I liez qui le (leurct est inconnu. I,es
lissants A l'épée sont, je l'avoue,
beaucoup nu>ins intéressants que
ceux à la lame carrée, car les adversaires sont
obligés de se tenir éloignés l'un de l'autre, de sob-
server mutuellement avec la plus grande atlcnlion;
ici les coups à la main comptent, de même que
ceux donnes à la tète ou au pied; il ne faut atta-
quer qu'avec une extrême prudence pour ne jamais
l.iisseï' une partie du corps incomplètement protégée
Les coups seront rapides et le saut
en arrière doit suivre brusqucmeni
une attaque : en elTct, malgré toute
l'habileté du tireur, il ne peut se
couvrir et se fendre en même temps,
il devra toujours craindre une sur-
jirisc cl, pour y échapper, le retrait
rapide est encore le meilleur moyen.
L'n de nos plus grands duellister.
a dit, avec beaucoup de raison,
que le duel était une chose grave,
et que sa seule raison d'être était
sa gravité même. Il n'admellail
donc pas ces escarmouches qui
Unissent forcément par une piqûre
aux parties avancées, comme cela
arrive le plus souvent dans les
assauts i\ l'épée. Du moment que
l'honneur d'un homme est engagé,
pense-t-il, il faut nécessairement
que l'issue de la bataille soit
sérieuse et que le dommage porté
ou reçu lave lalTront ou le pimisse.
Nous dirons plus loin notre façon
de penser sur le duel en général.
Eiiiu.NES mais puisque maintenant nous
n'enAisageons que la question de la
lutte, nous ne |)ouvons nous em-
pêcher de croire comme lui et de
dire que, du moment où l'on se bal, il faut le
faire sérieusement. Cependant un homme sur le
terrain cherche naturellement A défendre sa peau,
c'est un sentiment très louable à tous les points
de vue. et si, sur un champ de bataille, on peut
faire de l'héroïsme en sacrifiant sa vie, cet acte
Al PISTOLET IlElillIKlir L(
m: LONllCIlAMPâ — FEfl
LE MdMii-: i:t les si'Oins
DTEL M ACOL A-C ATALI.OTTI — PARADE D UX COUP DE TKTE
serait inqualiliable dans un duel : on devra donc
l'aire ce raisonnement très juste que, si, on se
met dans les conditions de pouvoir toucher, au
iisqiie de l'être soi-même, il ne faut pas se donner
inutilement et, puisque l'on ne peut pas se livrer
sans s"exposer sérieusement, les coups à la main
seront forcément les plus fréquents.
L'n homme qui n'a jamais tenu une épée de sa
\ ie peut, en certains cas, devenir un ad\"ersaire
dangcreu.x s'il sait profiler des deux ou trois
levons qu'un bon maître lui donnera à la veille du
combat ; on dit souvent à un néophyte de tenir
son bras tendu aussi raide que possible en face de
à la niaiii de son (ils. ne serait-ce
qu'avec celte arrière-pensée que le
jeune homme passant pour fort on
le laissera tranquille. " L'escrime
serait un art abominable s'il n'avait
pour objectif que des querelles à
chercher; et loin d'être une causi'
de duels, il sera une protection
((ui contribuera au contraire à les
éviter.
Les duels sont, fort heureuse-
ment. ]ilus rares aujourd'hui qu'au-
trefois et. ajoutons-le, plus régu
liers : jadis on se battait n'importe
où et souvent n'importe comment .
il n'y avait pas de lé^'islalion régie
mentant le duel, les témoins fai-
saient défaut les trois quarts du
temps, l'on se battait derrière un
mur. dans un fosse, et même à la
nuit. La lutte, à ces époques loin-
taines, était tout entière à l'avan
tage du plus fort, qui. souvent,
abusait de cette supériorité poui
imposer brutalement sa volonté. Le
Discours sur le duel de Brantôme
n'est qu'une longue et fastidieuse
énumération de toutes les rencontres de son
temps: la fantaisie régnait souvent dans ces com-
bats singuliers et leur enlevait le caractère vérita-
blement sérieux qui de\ rait en être la marque ;
aujourd'hui on cherche, autant que possible, à
égaliser les chances, de façon à ne laisser la
réussite du combat qu'à un sort heureux, presque
au hasard. Le code du duel. Ici qu'il a été dressé
par M. de Chàlcauvillars. est à peu près le seul
en usage maintenant: n'ayant été contesté par
personne, il est admis par tout le monde.
De nos jours une foule de formalités accom-
pagnent le duel ; la plus importante est assurément
celle qui lui donne naissance, c'est-à-dire l'offens
lui, de façon à empêcher l'épée adverse de s'avancer
sans exposer le bras qui la tient. Ce serait un bon j Une question très grave est de savoir ce que c'est
„^r,^^:i «n <.(Ta» ci lo ^r.iA^.,,. ,^r,„,-aii Ai-o aKs.^i,.,. • qu'uuc oflcnse. Elle dépend des deux parties: tell-
conseil en effet si la raideur pouvait être absolue :
mais c'est une chose impossible, un coup violent
porté sur le milieu du fer produit le même efTet
qu'un levier, il chasse la lame et la main et permet
à l'adversaire de porter un coup d'autant plus sûr
que la surprise empêchera le nouveau tireur de se
remettre en garde et d'éviter la
pointe. Des conseils, je ne puis
assurément pas en donner dans la
circonstance, mon inexpérience
m'en empêche; consultez les livres.
allez voir les maîtres réputés ;
malgré cela, vous ne devez pas
avoir la prétention de vous poser
en champion redoutable avec quel-
(|ues heures de leçons, vous pourrez
tout au plus éviter un mauvais
coup et. qui sait', peut-être même
proliler d'une faute et attaquer avec
succès.
Le fleuret est un inslruraent
i^racieu.x qui se prête mer\"eille«se-
incnt au déploiement d'un jeu
élégant et mouvementé, mais auquel
il serait fort dangereux de s'habi-
tuer pour peu qu'on envisageât la
question d'un duel possible. Faites
lie l'épée! faites en moins pour
\ ous battre, ce qui serait immoral,
que pour vous faire craindre.
M. Paul de Cassagnac. qui s'est
battu souvent et qui est un grand
moraliste, a dit : « Tout père de
famille doit désormais mettre l'épée
personne restera insensible à un affront manifeste,
tandis que telle autre se révoltera pour un acte
qui. somme toute, peut n'être qu'une impolitesse;
d'autre part, l'ollense dépend également de celui
qui la commet ; une parole sévère dite par une
DUEL MACOLA-
i; E B L E s 3 1 r, c
DE CAVALLOTTl
LE MONDE ET LES SPOUTS
RENCONTRE
ALLEZ. MESSIEURS
pci'sonnc reconnue poui' son lan},'age pondéré et
dont rintcUigcnce, la bonne foi et la sagesse sont
indiscutables, peut constituer une olTensc sé-
rieuse, tandis qu'un gros mot proféré par un
déséquilibré, un rageur ou un imbécile ne peut
guère avoir beaucoup de portée. Nous avons
entendu dire cette phrase qui résume assez bien
l'état d'esprit de notre époque : " On peut être
forcé de se battre avec une canaille, on n'est jamais
obligé de croiser le fer avec un imbécile"; et pour-
tant...
Sophie Arnould, qui charma pendant tant d'an-
nées, par sa belle voi.v, la pléiade de ses admi-
rateurs et qui, en dehors de son théâtre, était une
femme pleine d'esprit, dit un .jour que le divorce
était le sacrement de l'adultère ; M. Henry de
Pènc. qui s'est toujours occupé des choses de sport
et qui, d'ailleurs, a été mêlé comme témoin A
plusieurs affaires d'honneur, a dit de son cote que
le duel était le sacrement de l'assassinat. Ces deux
sacrements de nos institutions païennes et qui
sont la sanction officielle de nos
fautes, ne devraient pas exister
dans notre civilisation, et pourtaiil
comment faire pour les éviter? Ni'
parlons pas du divorce, doni il lu
doit pas élre question ici, mais du
<lucl.
Le duel ne prouve rien, ne lave
rien, ne punit rien: tout au plus
est il une satisfaction morale poin-
l'offensé qui, faisant preuve d'un
certain coin-age, se trouve assez
enfiévré par ce nouvel étal d'Ame,
poiu- ne plus penser A l'affroul
ilontil a été victmie. Supposi'z, [lar
e.vemple. qu'un indiéiile mal iiri
•^eigné vous accuse «l'une itifamie:
\(ms le provoquez, vous vous battez
et il vous lue ; être tué est déjA une
chose assez désagréable par les
temps qui courent, mais laissir
derrière soi une réputation enta-
chée, c'est, je crois, bien pis; comuii'
vous le voyez, dans ce cas trè>
précis, le duel, loin de sauver l'hon-
neur,dans le véritable sens du mol,
peut, au contraire, l'abinier violem-
ment en mettant l'olVi'nsé hors
d'état de se justifier et de léguer au\
siens un nom intact. Kn Angle-
terre, on est plus pratique : une
bonne action judiciaire, une in-
demnité d'argent élevée punit le
vulgaire dilTamateur plus sérietise-
ment que ne le sauraient faire tous
les duels, si échafaudés qu'ils
soient <lc témoins et de publicité.
En .\nglcterre on ne se bat ja-
mais, la loi est très sévère pour
les duellistes, et celui qui aurait (uc
un homme dans un combat singulier
risquerait fort d'être pendu; la
législation de ce pays a raison de
défendre le duel, car elle punit
l'offense; un homme offensé, soit
dans sa personne, soit dans ses
biens, peut poursuivre le (^uc-
relleur et obtient des indemnités
quelquefois considérables ; une
somme de 10 000 livres, soit
2D0 000 francs, a été allouée dans
un cas particulier. En France, nous
nous accorderions assez mal avec
ce système qui consiste à faire
payer un affront avec de l'argent,
le caractère chevaleresque qui nous distingue ne
nous permettrait jamais de recevoir une somme
d'un homme que nous méprisons; malgré cela,
l'opération a du bon : en louchant au porte-monnaie
on touche A l'endroit sensible, et si la loi sur les
olfenses existait en France avec des amendes, il
est à présumer qu'il y aurait un plus grand respect
des uns pour les autres; seulement il faudrait
appliquer l'amende A un établissement charitable.
Tout le monde serait content de cette institution :
l'olTcnsé, qui aurait obtenu réparation par une voie
supérieure et impartiale, les pauvres, qui auraient
reçu de l'argent, et même le provocateur, qui pour-
rait gagner le paradis par son aumône.
Le duel n'existe que dans les pays où la loi est
insuffisante pour couvrir la dignité des citoyens A
chaque instant de la vie. En France, le duel est
défendu en principe, mais comme on lui applique
le droit commun, un jury n'oserait jamais envoyer
aux travaux forcés A perpétuité un homme qui en
a tué un autre dans un combat où tout s'est passé
LE MONDE ET LES Sl'ORÏS
r X M A C VA 1 -
régulièremenl. Le temps n'est plus où Richelieu
couvrait la Erance d'ëchafauds à l'usage des duel-
listes; aujourd'hui, si l'on se bat chez nous, c'est à
cause du manque de lois spéciales. Mais si ces lois
existaient, on se battrait quand même : un roi de
Erance a dit, à une époque où les duels étaient
réellement interdits chez nous, qu'il était vraiment
bien étonnant qu'on vint lui demander justice lors-
qu'on portait à son côté l'épée à l'aide de laquelle
on pouvait se la faire.
Une mission très délicate est celle que doivent
remplir les témoins : en acceptant la charge dont
ils ont été investis, ils se sont moralement engagés
à ce que l'honneur de leur client ne soit pas
effleuré, et pourtant la morale et l'humanité les obli-
gent à chercher tous les moyens possibles d'éviter
une rencontre; un témoin qui. par son manque de
savoir-faire, causerait un préjudice à son client, se
verrait entaché du blâme de l'opinion publique.
D'autre part, celui qui se départirait du véritable
caractère de modération à lui assigné et qui enve-
nimerait inutilement une querelle pour empêcher
un accord, encourrait une responsabilité considé-
rable ; il pourrait même être regardé comme
l'auteur de la mort d'un homme si un
accident clôturait la rencontre.
L'épée est une arme nationale: en Italie.
on Allemagne, en Autriche on se bat au
>abre. On a pourtant cherché à remettre
cette arme à la mode chez nous, une so-
ciété dite (. du sabre « a été instituée poui
développer son emploi; il y a pourlani
lieu de croire que son usage ne se répandi ;i
pas; dans l'armée même, où le sabre était
assez en honneur, on ne se bal plus qu'.i
l'épée... quand on se bat... car aujourd'hui
les rencontres deviennent de plus en plu-
rares; elles ne sont autorisées que poui
des motifs très sérieu-x et dans des ca-
spéciaux. Les blessures du sabre sont
toujours très mauvaises et souvent même
elles sont affreuses, tandis qu'à l'épée elles
sont mieu.v, on tue son adversaire tout aussi
bien et, au surplus, on le tue élégamment.
Il est permis aux témoins d'une des deux
parties de refuser le sabre, tandis que
l'oflensé peut toujours imposer, à son
choix, l'épée ou le pistolet ; si l'adversaire
n'a jamais fait de salle, il est obligé
d'accepter l'épée, car l'olTensé peut
arguer de son infériorité au pistolet
et avancer qu'aucune raison ne peut
prévaloir sur ses droits à choisir
une arme. Ceci est un article du
code de Chàteauvillars, mais en
règle générale il n'est pas appliqué ;
on cherche, comme nous le disions
plus haut, à égaliser autant que
possible les chances des combat-
tants. Le duel au pistolet, bien
que certains événements récents
l'aienlun peu réhabilité, n'est jamais
très sérieux et la plupart du
temps il ne donne pas de grands
résultats.
Le duel, si appétissant qu'il soit
par son caractère chevaleresque et
épisodique, est souverainement
unmoral, car il viole le fondement
des lois d'une société civilisée qui
tend à empêcher les êtres à se faire
justice eu.\-mèraes; il fait dépendre
l'honneur du hasard, à tel point
que, jadis, l'homme battu en duel,
s'il n'était pas moit, était pendu
comme félon. Le véritable honneur d'un homme
dépend dune vie sans tache et non d'un coup
d'épée ; passez votre chemin, et si quelque vipère
redresse la tête devant vos pieds, si elle veut
mordre, écrasez-la; un haussement d'épaules, du
niépris, telles sont les meilleures armes d un homme
libre et indépendant, la considération se portera
toujours du bon côté, ^'oilà la véritable règle à
suivre. Mais si je me trouvais en face d'une diffi-
culté, je vous répondrais probablement ce que di-
sait un vénérable moine poussé à bout sur la ques-
tion du duel : « Je sais ce que je dois faire, mais
je ne sais pas ce que je ferais 1 »
A. DA Cu>ha.
[l'huliiyraphiet: c/e .1/. Huisd'm cl /'.lu/eur.
LA MODE DU MOIS
Jamais on n'a vu pareil engoùment pour la broderie.
J'ai été invitée il y a quelques jours A aller admirer,
rue de la Paix, l'exposition d'un merveilleux trousseau.
Plus de vingt robes s'étalaient sur les mannequins,
"ans compter les matinées, déshabillés, robes d'intérieur.
de nuit, mériteraient de figurer dans un musée, tant
elles sont artistiques.
La fantaisie étant donc au pailletage et & la broderie
que beaucoup de femmes adroites se plaLsent à exécuter
elles-mêmes, nous donnons & nos abonnées des modèles
robes de chambre et sauts de lit. Toutes étaient litté-
ralement couvertes île broderie, soit mate, soit constellée
de paillett"S et, par conséquent, étincelante. Le velours,
la soie, la laine, le tissu, quel qu'il soit, disparaissaient
Eous les fleurs et les arabesques courant sur les jupes
comme 3ur les cor.sages en d'admirables dédales. C'était
d'une richesse infinie.
Quant au linge, aucune parole humaine n'en peut
rendre la délicate élégance. Il y avait beaucoup de
broderies en fil tiré, d'autres très fines, au plumetis, et,
'>M)me dentelle, rien que du point île Paris et de la vraie
ilenciennes. Certaines pièces de ce trousseau, le
> --ns (le lit entre autres et les enveloppes à chemise
daus le goilt du jour. Le n" 1 est eu taflfelas gris voit
.avec application de guip.ire et de i>ailletage noir, clair
de lune et acier. Mais, en drap ou en cachemire, cette
robe serait jilus pratique, sans perdre de son cachet. Le
col et les revers sont simplement en guipure, et l'inté-
rieur en mousseline de soie crùme drapée. Le chapeau
est eu velours noir, empanaché de plumes, noires,
blanches, gris vert dégradé, suiv.ant l'Age et le degré
de coquetterie de la mise, avec chou de taffetas gris
vert rappelant la robe.
Quant au n" '2, qui constitue une très élégante toilctti'
de cérémonie, pour un mariage, le théAtrc ou une ma-
tinée, le modèle est en velours broche souple, gris
LA MODE DU MOIS
argent, et mousseline de soie gris mouette. L:i guimpe
est coupée en travers par des entre-deux en guipure
lusse rappelant la cravate jabotée, et l'intérieur du col.
..luant à la coiffure, car ou ne peut guère appeler cela
.;ue capote, elle se compose d'ailes noires ou d'ailes
■le mouettes abaissées et retenues par un lien de
velours, gris ou noir, traversé par une boucle en stras
ancien. Ce genre de chapea^l est celui qu'on adopte
pour toutes les réunions dans lesquelles la coiflEure des
femmes est encore tolérée.
C'est au tbéiitre, cette fois, que nous avons choisi
cotre mod.'le n" 3. Ce coutume, d'un goût parfait, est
porté, au Gymnase, par la jolie M"« Dallet dans la dé^^o-
pilante comédii: de Gandillot, Trois J'emnies pour 'ni
assortis comme nuance à celle du costume. C'est le
dernier cri de la mode printanière. Les bas écossais
sont réservés au voyage et aux courses matinales.
Pâques approchant, les mariages, décidés pendant le
carnaval et le carême, vont en masse se célébrer comme
chaque année à cette époque. Voici donc un modèle de
robe de mariée (n" 4). C'est une robe princesse, en
satin blanc nacré uni, à longue traîne, et ouverte
devant sur un intérieur en mousseline de soie plissée
très fin. Trois petits plissés de nîousseline de soie
ornent les devants et forment ruche ou coquille ; petite
ceinture de satin blanc, et modeste bouquet d'oranger :'t
la ceinture comme dans les cheveux. Les manches, très
longues, sont en mousseline de soie froncée. Un long
mari. Si la broderie et les paillettes sont i la mode, la
mousseline de soie et la guipure le sont non moins.
Cette robe est donc en satin Liberty et en mousseline
de soie rose agrémentée d'entre-deux en guipure crème.
Les volants et les manches coulissées sont en monsse-
liue de soie. La ceintiire est en velonrs ou en satin
noir
tJn ravissant toquet Watteau en paille, avec nœud
(le velours ou de satin noir, achève cette toilette d'un
goût parfait, qui constituerait une charmante robe de
demoiselle d'honneur.
Les bas noirs continuent à jouir d'un succès mérité;
mais on porte aussi beaucoup de bas et de chaxissures
voile de tulle illusion i-ecouvre entièrement la toilette,
et enveloppe vaporeusement la jeune fiancée.
Les bas sont en soie Idanche, brodés ou incrustés de
dentelle sur le cou-de-pied. Les souliers en satin ou
en chevreau blanc, comme les gants.
Quant au jupon de dessous, en nansouk, long, il doit
être très froufrouté de volants brodés et bordés de
valenciennes véritable ou en imitation, et entrecoupés
de noeuds de ruban formant flot. Généralement toute la
toilette de dessous, c'est-à-dire la lingerie, est assortie.
Quant au corset, le mieux est de le choisir en satin
blanc. Il sert ensuite pour accompagner les robes de
bal ou de soirée.
l.A MOUK DU MOIS
LE PAPIER A LETTRES NOS PATRONS
Une mode pratique veuue d'Angletene tend ù s'im-
planter en France. On ne saui-ait trop l'encourager.
Elle con!?i.-*u* A faire imprimer sur sou papier À lettres,
PaleliA droit pvur JilUtte. — Ce vêlement, très pra-
tique pour la mi-saison, se portera encore beaucoup à
!a mer et à la montagne cet été lorsque le temps sera
LES TILLEULS
I^ S' JEAN
T
VERBON
ORLÉANS
aOÎRETJ
eu haut, à droite, eu caractères noirs très simples et
très lisibles, son adresse.
Pour les lettres d'affaires, c'est indispensable; pour
les lettres d'amitié, c'est éviter à ceux auxquels t>ii
écrit une recherche toujours ennuyeuse. Or, les atten-
tions constituent, dans la vie sociale, la marque de I:i
l'olitesse et de la bonne éducation.
Le papier varie de forme suivant l'usage qu'on tu
veut faire.
Pour les billets intimes, le papier 1830 est fort b. la
mode. C'est un papier
satiné, d'assez grande
dimension, afin de
servir à la fois de
papier et d'enveloppe.
La partie qui se
rabat est alors munie
d'un cachet de couleur
poitant le chiffre ou les armoiries de l'écrivain ; mais ce
qai domine est encore le chiffre ou une simple devise.
Couronnes et armoiries, dans la bonne société, sont
réservées aux rares occasions officielles et d'apparat.
Le papier blanc, ivoire ou gris bleuté, prime le
papier de couleur, qui n'est cependant pas complètement
abandonné. On en fait de toutes les dimensions; mais
les formes longues, avec de longues enveloppes étroites,
sont du meilleur genre pour les u mots u pressés. Elles
sont, du reste, en harmonie avec l'écriture moderne, dont
les caractères sont
parfois vraiment dé-
mesurément grands.
Le papier anglais
trouve une sérieuse
concurrence dans
l'ancien papierfran-
çais bien glacé. L.i
mode est, comme
la fortune, snr une
roue qui tourne.
1/3 nouveauté du moment est toujours doublée d'uni
vieillerie rajeunie.
Ou fait des cartes doubles on simples, et mille fan-
taisies charmantes qui ne laissent, pour le papier comme
l'our la toilette, que l'embarras du choix. Les enve-
loppes, quand le format du papier eu réclame, se font
usortiesi lui. Le cachet de cire est, dans ce ca.s, souvent
ijmplacé par le cachet en métal, .sorte de crampon fer-
mant mécaniquement mais très sûrement la lettre.
un peu incertain. On peut, à la volonté, faire ce paletot
coiut, demi-long ou très long, c'est-à-dire tombant
aussi bas que la robe.
On le choisit en drap beige, bleu marine, gris ou
rouge. La garniture en écossais assorti est tout à fait
a / 1(1
nouvelle et remplace celle en velours, plus adoptée pen-
dant Its saisons précédentes.
Le dos, comme le devant,se coupe droit fil. On biaise
seulement un peu sous le bras, & cause de l'ampleur de
la jupe. Le col, comme les manches, se coupe en biais.
LA MODE DU MOIS
OUVRAGES DE DAMES
Klaga
blanc pa
; i«jh moderne. — On la fait faire en bois
uQ menuisier; puis on la laque soi-même en
blanc ou vert pâle avec de u l'aspinall ». Le fond est
garni de trois panneaux brodés en soie plate sur fond
de soie claire. On choisit la nuance de la soie et celle
des fleurs de façon qu'elle s'harmonise avec celle de
l'étagère. Dans le haut, à gauche, une armoire vitrée
sert de petite bibliothèque.
Tabie-ritrine LouU AT/. — Table ancienne à rajeu-
nir en la transformant
en vitrine à bijoux.
Elle doit être laquée
blanc et or. Le dessus
se compose d'un tiroir
ritré dont le fond est
garni par de la soie
claire brodée, genre
rococo. Au milieu se
détache une vieille
gravure du temps en-
tourée de paillettes. — La broderie rococo se fait avec
du petit ruban ou de la petite chenille.
On recouvre également de soie broiée la planche de
dessous.
Détail du fond du tiroir vitré de la table-rilrine
Louis XVI. — Lorsqu'on n'a pas de vieille gravure, on
peut remplacer celle-ci par un joli motif de broderie.
^fouchoirs nouveaux
en linon ou en batiste,
brodés au plumetis
avec de la soie lavable
de nuances tendres. Le
premier est bordé par
un feston de rose. Les
deux seconds ont des
ourlets rapportés en
batiste de couleur.
Celui du bas est ter-
miné par un volant
de valenciennes. Pour
deuil, ce mouchoir se-
rait blanc, brodé en
noir, avec volant de chantilly, ou bien en batiste noire,
avec dentelle et broderie blanche.
On peut, bien entendu, varier à l'infini le genre et la
couleur des mouchoirs que beaucoup de mondaines
portent, comme les bas, assortis à chaque costume.
CHAPEAUX NOUVEAUX
Grand chapeau en paille ou en feutre souple noir ou
de couleur assortie au costume. Passe demi-large et
élégamment cabossée.
Trois grandes plumes
amazones la recouvrent
entièrement. Elles sont
réunies à droite soua
un nœud de satin ou
de velours noir agré-
menté d'une belle boucle
ancienne. Le nœud, 91
le chapeau est de
nuance de fantaisie,
doit être assorti à cette
couleur. A droite, sous
la passe et sur les che-
veux, un nœud de ruban avec boucle se perd dans la
chevelure ondée. Mars étant
encore le mois des gibou-
lées, les cols en fourrure
ou en plume sont plus que
jamais de mode.
Coiffure pour le théâtre
ou U concert. — Petit
fond pointu en dentelle d'or
recouvrant le chignon et
servant à maintenir des
nœuds en satin bleu tur-
quoise, avec motif de
bijouterie sur le lien, ac-
compagnant la coififure
souple et un peu bouffante des cheveux. Le tout très
plat, mais très seyant. Collier princesse de Galles eu
velours noir avec collier de perles en arcades à trois
rangs en dessous.
Berthe de Présillt.
MEMENTO ENCYCLOPEDIQUE
Événements de Janvier !899.
1, — Une révolDtion éclate aux iles Samoa, placées SOMS
le protectorat collectif de rAnirletcrro. de l'Amérique et de
l'AlIemapiie. Pnr suite de la mort de Malietoa, roi de Samoa,
il est procédé â une élection pour ?on remplacement. Son
ancien rival, Mataafa, est élu ; mais cette élection est annulée
par M. Cliambers, juge fnpréme. représentant le condominium
des trois pui«:''ani.-c8, qui proclame roi le fils du roi décédé.
trois victimes. L'hôtel d'Aîrolo a été complètement détruit.
2. — L'amiral Pottîer, qui représentait la France en
Crète et présida, avec les amiraux des autrts puissances, à
rinatallation du prince Georges, vient à l'^iris rendre compte
de sa mission. — De violentes teznpéies sévissent sur la
Manche et l'Océan et occas^ionnent du nomlTt-ux sini^^tres mari-
times A l*&utrée du port de Dieppe, k- vapeur « An-
gers » faisant le serricc des
marchandises entre Dieppe et
Newhaven, impuij^sant à gou-
verner par suite d'un acci-
dent, est jeté contre l'estA-
cade, qu'il démolit. Ballotté
par la mer furieuse, VÂrtfffrs
finit par s'échouer contre le
musoir, où 13 hommes sur lt>
parviennent À se réfugier.
Mais, isolés de la c6te par
suite de la démolition de
l'cstaçadc, ils doivent passer
la nuit sur le musoir, sous le
vent glacial et inondés par
le? paquets de mer. L'un d'eux
-iiccombe. Enfin, au matin, on
pirvicnt h les sauver au
moyen du canon porte-amarre.
— 1-a révolution régne en
Bolivie. — La situation est
truublee dans 1 Equateur.
— Une délégation uc l'Kcolc
de Saint-Cyr, venue en Russie
pour les fûtes du centenaire
de l'Ecole militaire
Paul î"j "-SI n <^iie «vcc en-
• de,"
L' 6 HOULE MENT DU VILLAGE D'AIROLO
Cortés portugaises. Le
disruiirri du tri'nc dil que Ir
gouverncment conservera danî*
>on inti'grité le domaine oo-
Inniul purtugai:!.
3. — Par cuuiiuission roga-
u-ire de la chambre crimiiiollc
li la Cour de c.iiisation, le
; r. -aident de la cour d'appel
Oayennc e^t chargé de ques-
■ nner Dreyfus. —
MU XIII s'np|K»sc de nou-
ni îi l;i création d'une lé-
cation turque auprès du
. i.,iri. - M..it de M*' de
la Foata, .v-.nu- d'Ajaecio.
I ,.■ \M|'iurii;ilii'ii Voorttarfs,
iilliiit .1.- Cirdilï à Gènes, fait
naufrage, il v a II noyés.
- l.r pnsi.l.-nt de la Itépu-
t'iiqm- du Mexique reçoit
le général Clavton, amlws-
s;id(jur des Ktaù-Uni>*. C'est
le])rennerambns8ftiicurnonimiV
dejuiis la ohut« de Maxim)*
lien.
4. — La chambre crlnii-
neltc de la Cour de caâ.val{on
examine, en présence de
M" Mornani et du général
Chnmoin, le dossier secret
de raffiiire Dnvfns, — Mort
de M. Ed. Hervé, de l'Aca
IColictoa Tanou. Il en résulte un conflit entre les partisans^
des deux candidats et, dans une rencontre, Il y a do nombreux
tués et blessés do part et d'autre. D'autre part, un coi.liit
dirr'cte
"élève entre le
Miitnafa, et M. Chi
Havane. - on au
• In Sitint-Gothanl, a été enpiirtlo i
■:H décembre par un éboulrnient du Shsfo Iloi*so, un roi lier rouge.
L'ébtiiitement mennçant de îie i»roduire dcpuin un certain leniiw,
le village avait été en grande partie évacué. Il y h eu cependant
Bul d'AIleniiigne, qui Ee montre favitmble à
inibcrs. — le dn.penu amérlciiin Hotte A la
nonce qu'AirolO, villiigo du Tessin, au pied
eli (hinn la nuit du 27 bu
Soleil. (Voir fi- fortntil dr .V. Kd. Wrr,^ ti'inx U numéro dt
di'f,mbre IS97 du Monde Moderne.)— M-rt de M«' Antonio
Joîié de Freitiw Honoruto. archevêque de Braga, primat <le
Tortugul. — En Chine, un «.lit tinnin.e membres de droit du
Tsnng-li-Ynnien les vice-rois vt \r^ gouvininirs de» pntvtMee«.
5. — La nouvelle ligtie « la Patrie française » lain^
son manifeste, jwrtjint les signatures de la pluiwirt des membre»
do l'Académie, d'un grand nombre do menibn's de l'Institut,
de l'Université, du monde des lettres, etc. — A Khartoum»
lord Cromer pose la pn^mière pierre du collège Oonlon. — "n
MKMKNTO ENCVCLOl'KDIQUl!:
-i:i9
7. — Le ministre de la ma-
rine assiste, aux Salins d'Hyère?,
aux expériences du bateau
SOUS-marin Gustnre-Urdé. —
Avant de quitter Pari?, le pré-
sident de la République
de Costa -Rica va déposer
une cuur.iinie snr la tombe du
président Carnot. — A Ma-
nille, le général Otis publie une
proclamation. Quehiaes henrc-^
après, A^uinaldo, président
de la Uepubtique des Philip-
pine?, fait afficher un maniftst*^'
dans le^iuel il déclare qu'il n'a,
en aucune circonstance, promi-s
de reconnaître la souveraineté
des Américains. Againaldo pro-
teste, au nom du Tout-l^is-
sant, contre l'intrusion des Amu-
ricaina. — On apprend que le
4 novembre nue colonne de
i>00 soldats a été attaquée à
Siingnia (Etat indépendant
du Congo) pir les Batalelas
«t v.iuicue par eux. Les rebelles
<c >out emparés de Kalambare.
Los Belges ont eu deux offi-
ciers et de nombreux soldats
indigènes tués. — LO/inA-
Hodri'jue, qui avait été capturé
par les Américains pendant le
blocus de Cuba, est relâché. —
En Crète, nue commission de
seize membres, dont douze cliré-
tiens et quatre musulmans, est
chargée d'é!ab<.rer un projet de
constitution.
8. — Le ministre de l'agri-
<-ulture pose, à Uyères, la pre-
mière pierre de l'Ecole
pratique d'agriculture. —
N ArFR AGE
DE li^ A y GERS DEVAXT DIEPPE
annonce que, le 26 décembre, une rencontre a eu lieu à Rosaires
entre les troupes de l'émir Fédil et celles du colonel I^wis.
Après un combat meurtrier, dans lequel les Derviches ont
perdu 500 tués et 1 500 prisonniers et les Anglo -Egyptiens
27 tués et 124 blessés, la position de l'émir a été enlevée
d'assaut. L'émir a pu s'écliapper. — Les insurgés des Phi-
lippines refasent de libérer les prisonniers esp;igiiols, comme
le leur deman<Liient les Américains. — Le ministre de l'in-
térieur de Prusse ordonne des mesures exceptionnelles contre
les individus sn«>pectê:i de professer des opinions anarchistes.
— Par suite de collision entre les vapeurs Roos Shire et
Du, GttescHn, ce dernier e>t coulé au large du cap Trevose. Il y a
17 morts. — Au Transvaal, M'Péfou, chef des Magato-s
qui s'était enfui au moment de la répression de la révolte
contre les Boers, a été anvté.
6, — Le fils du roi de Siaxn, venant de Tunis, arrive à
Marseille. — \j& gouvernement .anglais publie deux Livres
jaunes, l'un sur les difficultés pendantes entre la France et
l'Angleterre relativement aux mesures édictées à Madagascar
pour le monopole du cabotage; l'autre au sujet de la confé-
rence sur le désarmement, à laquelle l'Ang'eterre donne son
;»dliesion. — Un journal avait annoncé que M. Quesnay de
Beaurepaire, président de chambre à la cour de cassation,
iivait surpris M Bard. membre de la chambre criminelle de
la Cour de cassation, disant au colonel Picquart, parlant da
général Gonse : « Mon cher Picquart, nous les tenons. » L'en-
quête ordonnée sur cette affaire est terminée. Elle démontre
que le propos attribué à M. Bard n*a pas été tenu. — Au cours
'l'expèriences sur de nouvelles chaudières, aux chantiers de
constructions maritimes de Hecveit (Angleterre), un ingénieur
et dix ouvriers sont tués par une explosion et quarante
autres personnes sont blessées. — Le ras Mangascha, gou-
verneur du Tigré, qui s'était révolté contre l'empereur Ménélik,
a été abandonné de ses partisans et s'est enfui. Le ras Makouen,
qui avait été envoyé pir le négus pour le châtier, se met à sa
poursuite. — Le colonel San-Martin. qui rendit Porto-
Rico aux Américains, est condamné à li détention perpétuelle.
LE K A S M A N t; A S C H A
Comme cliaque année, à cette époque, un grand nombre de
personnes, parmi lesquelles les Alsacien s- Lorrains sont en
majorité, sont allées à Ville-d'Avray déposer des couronnes
devant le monument de Gambetta. Après plusieurs discours
dans lesquels les orateurs ont rendu hommage à la mémoire
MKMENTO ENCYCLOPEDIQUE
k I s O N DE C A M B i: T T A A \' I L I. K - D ' A V R A Y
LA CHAMBRE A COUrilER
(lu pjitriote et f;iit l'historique de la carrit-rc de Cambctta, If:
mantfest:ints ont porté les couroiiiies h la petite maison des
Jurdics. déjA, remplie de fleurs, bustes, portraits et autres sou
veiiirs. La foule, émue et recueillie, défile dans la modeste-
maison, et chacun s'inscrit sur le registre. — La ligue intran
sigeanto et le parti hlanquîste vont au rère-Lichai-se mani
fester sur la tomlie de Blanqui. Queli|UPs bag^irres se pro-
rluisent entre mani testants. ~ M. Quesnay de Beaurepaire,
l)r6sident de chambre à la Cour de cassation, udrcsse sa
démission au pardo des sceaux. Dans une note, communiquée à
l'Agence Havaa, M. Quesnay de Beaurcpaïre
dit que B'i d('*mis3iou est motivée par « un
désaccord survenu relativement à l'eiiniR-tc
ouverte h la CV)ur de cassation y. et d;ni-
une interview il critique la proci-dure sui-
vie dans PenquÔtoet priîtni h iiartie ccrtiiins
conseillers, riont il met on sus|)iiiiin riinp^ir-
tlaliti''.— Cn annon.T la nmrt de M-' Jcini-
Pierre Hagg, patriarche maronite,
dausca résidence de Bekerké (mont Libun ).
M" Houaïok, archevêque -d'Acre, est dOsi
gn«- pour lui suecéiier. — M. Krant/.. ministre
*l('!f tniviiur ptib)ic3, visite la jetée de
Dieppe, -Irtniitc- par le navire Anfjcrs,
prrii|;ilil l;i f.'Tii[.rtf dU '2 jaUVicr.
9. - M. Max Régis. <-lu maire d'Algi
en remplacement de U. Quesnay de Beaurepaire. démissii>Qnaire.
— Dans SI réponse au magistrat clnirgc de rinterroger,
Dreyfus a affirme n'avoir fait d'aveux à qui que ce w>it.
— Onvt^rture de la session parlementaire. A la Chambre,
le président dïige, M. Boysset, prononce le discours d'usage.
M. Deschanel est élu président par 323 voix contre 187 k
M. Brisson. Sont élus vice-présidents MM. Aynard, Maurice
Faure, Georges Cochery et Mesureur. — Au Sénat, la séance
est présidée par M. Vallon, doyen d'âge.
11. — Dans des articles ile journal, M. Quesnay de
^iihr'
etio
oir te
des |>r..p.- oiitr.*ge«nts ù l'égard de* i.ou-
vuiirt piil.Iie-A. — Mort du vire-amiral Dor-
lodot des Kasarts. — M. Iglesias,
président de la ItépublKiue do Costii-Uica.
part pour Londres. — ïxs cuirasiié I*olhniti.
portant le ministre do lu marine, arrive ii
Marflellle, vouant de Toulon, Il a fait route
avec le aousmarin (iutKtn-e-Zëdt^, qui,
malgré la mer houleuse, s'est très bien
oomporté, naviguant tai\t«"'t souflroau,tnnt(H
ii llourd'pitu. L'oxpéricnco parait concluante.
— M. Sénart, niembru de l'InstHut, est
éhi membre rorreqtondant de l'Académie
dcH Holonccs de Iturtsie,
10. — M. Ballot-Beaupré est nommé
prî'^ldent de chimbro à la Tour tlo caH^atton,
MEMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
\'i\
Beaurepaire dévelopiw les raisons ponr lesquelles il a di-mis-
sioneé et adresse un appel aux dépuWs. Le ministre de la jus-
tice ordonne une enquête sur les faits nouveaux signalés par
M. Quesnay de Beaurepûre. — Constitution» à Paris, d'une
Ligne des contribuables. — Le prince Georges de Grèce,
ponvernenr de Crète, nnmme nne commission, comprenant
M. VU ESN A Y DE BEAUREPAIRE
trois chrétiens et on musulman, pour la rédaction d'un code
civil et d'un code pénal.
12. — Au Sénat, M. Loubet est réélu président par
218 voix. MM. Franck-Chauveau, Magiiin, de Verninac et
Demôle sont élus vice -présidents. — A la Cliambre, M. Des-
chanel, eu prenant la présidence, prononce nne allocution
ilans laquelle il fait appel au calme et an sang-froid. — Une
interpellation sur la démission de M. de Beaurepaire provoque
un débat très violent, qui se termine par le vote de Tordre du
jour pur et simple réclamé par le Gouvernement. — La
i.'hambre criminelle de la Cour de cassation entend M. du
Paty de Clazn. — Mort, des suites d'une chute de clieval.
du général de brigade Chevroton, — Arrivée à Marseille de
Tadjudant Prat, du sergent Bernar<i et de 6 soldats séné-
galais malades, de la mission Marchand. Il leur est fait une
clialeureuse réception. — Une violente tempête sévit sur
les côte3 d'Angleterre et d'Irlande. Dans les ports on signale
une centaine de morts et de nombreux blessés çt 16 morts à
Londres. La tempête cause au^si d'importants dégâts à Fécamp,
Dieppe, Cherbourg, etc.
13. — Mort du docteur Dumontpallier, membre de
l'Académie de médecine. — Les provinces d'Kntre-Rios et
San-Luis concluent un arrangement avec leurs créanciers
européens, relativement à leurs dettes. Le gouvernement fédéral
presse les provinces de Santa-Fé et de Cordobi d'en faire
autant. — La majorité des membres de la législature élue en
novembre publie un manifeste ratifiant la promesse d'élire
président, le 1" mars, M. Cuertos, président provisoire actuel.
— On apprend le mass.icre à Makway, au nord de Victoria-
Nyanza, du capitaine Kirk Patrik et de 7 hommes de la
mission Mac-Donald.
14. — Le commiudaiU Esterhazy envoie une déposition
écrite au premier président de la Ct'.ir <\*} c,i?~;ition. — L'em-
pnmt pour les chemins de fer de l'Indo Chine est cou-
vert 36 fois. — Mort, à Paris, de Nubar pacha, né à Smyrne
en 1826. Pendant près «l'un deini-^ifcle Xuia pacha occupa
une place prépondérante dans la pulitiqne ijgyptionne. Son pays
lui doit, entre autres, la réforme judiciaire, d'où résulta le règne
de la yistice ; il obtiiit du sultan le titre de khédive pour le
vice-roi d'Egypte et une plus grande autonomie; il favorisa
l'œuvre du canal de Suez et se signala, comme ministre, par
de nombreuses mesures qui rendirent de signalés services à sou
pays. Il laissera le souvenir d'un grand réformateur. Nubar
pacha, âgé et malade, s'était retiré à Paris. — A Belfast, lan-
cement du paquebot octanie, remarquable par ses proportions
15. — L'adjudant Prat, de la mission Marchand, est
reçu avec enthousiasme par ses compatriotes à Lille. — Le
Matin ouvre une souscription patriotique pour la construction
d'un bateau sous-marin qui portera le nom de Français.
16. — On reçoit de bonnes nouvelles de la mission Fou-
reau-Lamy, qui est déjà à près de mille kilomètres au sud
de Biskra. — La Chambre commence la discussion du budget
de 1899. — Dans la République de l'Equateur, le parti du
clergé, irrité de la suppression de la dîme ecclésiastique, s'est,
à l'instigation de l'évêqae Schumacher, mis en campagne
contre le président Eloy Alfaro. Les insurgés, sons la conduite
du général Kivadeneira, ont envahi les provinces de Carchi et
d'Imbabura, dont le général Arcllano a vainement tenté de les
déloger. Ils se dirigent sur Quito, capitale de la République. —
363 GZS pétitionnaires demandent au roi l'extension des droits
électoraux en Suède. — Ouverture du Landtag de
Prusse. — Arrivée à Candie du Coniie Voiadilo ramenant les
rester de Christophe Colomb.
17. — Le Conseil des ministres décide l'instjiUation du
musée des Arts décoratifs au pavillon de Marsan. —
On apprend qwo M Potter, jR-intre orientaliste et dessina-
teur de talent, a - 1<_ i-i-mik le 10 novembre. Il était attaohé
à la mission Boncliamp - n Aiy^sinie. — Le général Edib pacha
est nommé ministre de ia police en Turquie.
18. — Le commandant Esterhazy arrive à Paris jwur
venir déposer devant la Chanibre <'riniinelle de la Cour de
t';issjition. — En Abyssinie, lians 4'ègUse d'Endamariani, la paix
a été conclue, sauf approbation par le négus. Le ras Man-
gascha a demandé la paix après l'occupation du col d'Apé<iiui
iwr le ras Makonen, «occupation qui lui démontra l'état précaire
de la défense de l'Agiimé. Le^ <!i. f- îi Ti-r- -mit retournés
ilans leur pays. — Samory, i" ~ iri.ouis, tente
de se suicider avec nn rummu. Il ; nt à se bles-
ser légèrement. — M'-rt du prince Charles do Lich-
tenstein, .-hrf ae la d..-nxième ligne de la maison. — L'em-
pereur et les grands-ducs de Russie visitent l'expo-
sitiiiii tr.inv-u-'' d.- p.-intureet d'objets d'art à Saint-Pétersbonrg.
19. — Inauijuration, dans le foyer des artistes de la
Comédie-Française, de la statue de Didier Seveste, pension-
naire du théâtre, lieutenant aux carabiniers jiarisiens, blesse
mortellement h l'attaque de Montretont. — Au Sénat, tliscus-
sinn nniffense prnvt^nrV par dr»; interpellations sur les affaires
Picquart et Beaurepaire. l/ni-.in- du imir pur et simple
e^t y<t'- ]'AT -Jlj v.'ix ■■Miiti-'- L"^. — T'miii.-r.' ;i.v-<'mblée géné-
rale 1 ■ la Ligue pour la Patrie française. Discours de
M. Jules Lenmitre, qui est élu pri-sid.-iit de la Ligue. — Arrivée
à Séville des restes de Christophe Colomb, qui seront
déposés à la cathédrale en attendant l.dîrioatiiin d'un monu-
ment. — En Egypte, Boutros j^-ha ■ t luni Cn.nirr signent une
convention relative à l'administration du Soudan. —
Mort de Mahmed Djelal Eddin pacha, ministre du
commerce et des travaux i. ■ ■ - ■. J'uniim'. Ziln paoha,
ancien ministre des Iin;iii._r-. ■ -i h ir^-. ■!.■ l'iiit^ riin .le ...s deiLX
portefeuilles.
20. — I^ Cliambre criminelle de la Gour de cassation
entend les généraux Mercier, Billot, de Boisdeffre et Gonse et
M. Hanotaux. Elle prend connaissance du dossier diplomatique
en présence de M. Paléologne, fonctionnaire du ministère des
affaires étrangères. — A la Cham-
bre, tme interpellation sur le
dossier diplomatique se
par le vote de 1 ordre du
jour pur et simple. — Vn projet
de loi modifie la législation sur
ta naturalisation en Algé-
rie. L'exercice des droits électo-
M. COXSTANS
NUBAR P A
raux est ajourné jusqu'à
la trentième année pour
les naturalisés, et un
autre projet en vertu
duquel les jeunes gens
du contingent algé-
rien qui n'étaient as-
treints qu'à un an de service seraient tenus de faire trois années
et de servir en France. — Mort du général Montandon,
ancien député de la Somme. — Le ras Makonen fait savoir
au gouvernement de l'Erythrée que la paix est signée et qn'il
est désormais roi du Tigré. — En Chine, la révolte s'étend
rapidement.
21. — Une nouvelle vente judiciaire a lieu chez M. Emile
Zola pour couvrir les frais de la première. Le premier objet
mis en vente est adjugé à M. Pasquelle pour la somme de
M !■: M !•: N T ( ) K N c ^ c L o l' K m Q U li
En
de
I, E MONT MENT A K II É i) É [î I C K - L E M A I T U K
2 .-lOU francs, et la vente est arriti-.-. — M. Pinson, professeur
H Lille, est nommé corre^poinlniit tU- l'Aoinl> iiii'.- des sciences
morales et politiiiues. — Lord Kitchner est n"inmé goiivcr-
nour piirnil rin Sniiclun. — Ix- Si-]i:it des Et;it^-lnis adopte le
pn.i.t i\f ini iiu canal 'du Nicaragua. — ll^rt du général
Annenkoff. .r.-.tiur du ili.iMin .1.- f.-r tr;,Tisi-i,s|,i,-n ot tran^-
>il..ri.M. — .M. lit du lanlinal 1'. rr.irii .li-Sant..s siUa. évëque
de Porto. — M. Constans. n..uvil amlpasMilcur au|irc-s de
la Perte, arrivi- >i Ciistantincplc. lue lirillante réctl.ti..n Ini
i-t fidti- il la jrare pir t.mte la cidoiiie fran., lUe, les membres
dn cli-ri?.-et d.-,. différent^ (inires latlLciliiiiies, les représentants
rl.-S mi-ic.II-.'tr.lM^'rn- et Ir- d.l.^'U.- du Mlll;rll.
22. — Elections législatives : tnn-i, eirconscrip-
tii.ii d.. V;d.-i.ri,. iNi.rdi, M. r.-ai' .-irm, r, publicain, est
elnpar Kl'.'?; v..ix, en ruuiplar, in,.|it .1,- M. M rut M;dlez, décédé ;
prcnàérc cireon-scription de INintivy, .M. île Laiiiiiin li.-. ninnar-
cliistc,c9t 61u par 8 137 voix; son élection av.iit et.- iiivalidiv.
— Inanguration du monument élevé à Fontenay-sur-
Moselle, en commémoration de la clestmctimi iln villaKe par
les Allemands en 1871. — Mort, à Orléans ilc M. Abb. Do-
losier lieutenant-gouverneur du Congo. — Le P. Fleury»
caittif depuis plusieurs mois chez les rebelles du Tzé-Tcliucu
(l'hinel, est mis en liberté il la siùtc do démarches de notre
rcpre.seiitant en Chine. — La situation est tendue aux Phi-
lippines entre les habitant» et les Américains. Les Améri-
eains refusent de reconnaître la républicpie de.s Philippines
iia'Alfuiimldo pnielame de uinivcau, et les l'iiilijipins s'opposent
au débaniueiiieiit des tnaipes américaiin-s.
23. — H. Mendelegefi*, de SaintPétcrsbourg, est élu
membre d« l'Académie des sciences en remplacement de
M. Kekulé, décédé. — Un nouveau grimpe se furnie et lance un
appel à l'Union en faveur de la légalité et de la paix
|uiblK|uc. — A roccaslon de la discussion générale du budget
• les alTtircs étrangères, M. Deloatsé fait des déclanilions au
^iijet des derniers conflits avec l'Angleterre. — Aux
l'hillppines, Aguinaldo pose comme comlition à la mise en
liberté des prisonniers espagnols la reenunalsMUcc par l'Espagne
a.' la Hépublique des Philippines et son nlllance avec elle pour
oppoaerii l'annexion de l'nrchli»! aux Klal-Unis. Les prison-
nicra malades sont cependanl mis en liberté. — A la suite do
ii\ergences de vncs avec le roi des Belges, au sujet du
.Htèmc uninominal, MM. de Bmot do Naeyer, ministre des
iii.ancoset président du conseil, et Njssens, ministre do l'in-
nutrle et du travail, donnent leur démission. Ils sont rcni-
idacés par M. M. LIcbacrt et Cooreman. M. de 8met de Nacjcr
est nommé mlnUtro d'Ktat. M. 'N'andeupccreboiim, ministre de
la guerre, devient chef du uouveau cabinet.
l'état do santé du roi de Suède et Norvège, le prince
héritier est chargé, jusqu'il nouvel ordre, de la Eégenec.
24. — Une nouvelle tempête sévit sur l'eioéan ; à Cher-
bourg, la digue est enlevée sur une longueur de 50 métrés. —
Le président Roca, de la République Argentine, et e
président Errazuris, dn Chili, doivent se rencontrtr dans le
détroit de Magellan |Kmr régler la question de 'ro"^'!'!'*', ,.
25. — Mort, à quatre-vingt-huit ans. de M. Adolphe
d'Ennery, romancier et auteur dr.imatiqne. — Par décret,
nue direction des affaires civiles est instituée auprès du -gon-
veruemeiit génenil de l'Indo-Chine. — A San-Anc»j«
(Etjuateun, combat entre les révolutiomiaires et les troupes
du goueeriieiMént. Ces dernières ont l'avantage. 11 y a 400 tués
et 31J0 bles>. -. — Le gouvernement amcri.-ain refuse de recon-
naître 1 indépendance des Philippines.
26 A Cuba, Maxinio tiomez prend une attitude mena-
1 inte a Iii-Mri .!• - Américains et concentre ses troupes aux
ènvirnus d, 1., Havane. — Le journal officiel de la République
des Philippines annonce que le congrès de Malolo a adopté
la constitution. 11 a ensuite émis un vote de confiance en
faveur d'Aguinaldo, lui donnant le droit de déclarer U
guerre aux Américains quand il le jugera utile.
27. — L'affaire de M°" veuve Henry contre M. Rei-
nach est appelée devant la cour d'ivssises. M' Labori, défen-
seur de M. Keinach, demande le renvoi jusqu'apri-s l'arrêt de
la Cour de cassation. Ses conclusions sont rejetees. Il se pour-
voit en ,;.... itiuii. L'affaire est renvoyée. Quelques manifes-
tati.iii- - ■ i.r.iain-.-nt aux alentours du pilais.
28 — Arni 1 a Paris du prince héritier du Siam.
— En Hongrie, par suite de l'interdiction des prédications
en langue slave, dans le comitat de Szomba, 12 000 catholiques
se convertissent à la religion grecque. — La Chambre italienne
vote l'accord franco-italien par 226 voix contre 34. — Le
cabinet bulgare dimissiomie. M. Grekof est chargé do
former le nouveau ministiTC.
29. Elections législatives. Arrondissement de
lîaiiKi' (Maine-et-Loire) : M. Lemasson, républicain, est élu
par 8 ItiU voix, en reinplari ment de M. Coudreuse, di'cédé. —
■>'■ circonscription de Ca-tn- (Tariil : M. le baron Reille, coii-
servatonr, est élu jur s .■..'.m v.âv. en n-mplaccment du baron
llené Keille. — Election sénatoriale dans la Somme :
M. Maqucunehen est elii p ir 714 voix, en remplacement de
SI. Dauphin, décédé. — D.uis la b.asiliiiue de Carthage, inangu-
r.itinn du mausolée du cardinal Lavigerie. — Le ministre
lie rinstmetion pnbli-iue préside l'inauguration du monument
élevé a Frédérick-Uemaître au sipiare des EclusosJsaint-
Martin. I.e iip iii> j^iir. iiiaiiu'nration d'un buste sur la tomlie
dli grand eolu.aén au li.n.ti.re de .Montmartre.
30. Le docteur Roux est i In membre de l Académie
des sciences en remplacement de M. Aimé (iirard, dée'édé. —
A la Chambre, le gouvernement dépose un projet de loi teii-
(hint à modifier l'article 445 du code d'instruction criminelle
et l'i attribuer h la (^our de cassation, toutes chambres réu-
nies, le jugement de Ions les procès en revision dans lesquels
In chambre chargée de l'enquête préalable l'aurait fait faire
par plus de trois de ses membres. - Le conseil supérieur
de l'Algérie adopte nn vuu tendant au retrait du projet de
loi rel.itif an service militaire des Algériens. — Le gouverne-
miiif eolombiiii accorde un nouveau délai pour l'achèvement
dn canal de Panama. — l>ix mille rebelles chinois
occniient Ku-Yang et assiègent SoU-Chon. iirovince d'.\nhln.
Ils ont battu les troupes impériales, leur tuant 2000 hommi-s.
— Pour la première fois depuis 1870, deux navires de guerre
allemands, Charlolle et Sloch, entrent dans un port français, *
Oran (Algérie), échangent les saints avec In terre et les visites
oBlcielles avec les autorités.
31. _ La chambre criminelle de la Cour de aissatlon
entend de nouveau M. Ilanotaux. — Le Signât adopt* Jiar
248 voix contre 40 l'accord franco-italien. — .Mort do la
princesse Marie Louise de Bulgarie vingt -quatre
heures après In nai'-anee de U prinees.se Nadejda. — Ijl
Chambre de- Etats-Unis mU.' l'elTeelil de 100000 homme»
pour l'armée régulière. — Tontes b> puissances sont d'accord
pour prolonger pendant un an. ii parlir du 1" février, le»
pouvoirs des tribunaux mixtes en Egypte. — Le |x>lntr«
Jules Breton est nounné membre de 1 Aca lémie royale de
iieiiiture d'Angleterre. — Ou annonce que les troulics du pré-
sident de la Uolivie ont dfi se retirer du voisinage de La
Paz et que le» insurgé» «ont ii leur poursuite. — Ko Bulgarie,
M. tirécot forme le nouveau cabinet et prend, avoc la prési-
douce du conseille ministère des affaires étrangères et culte» ;
M. Ualoslavof prend l'Intérieur; M. Ivantchof, l'instruction
publique : M. Toutchef, le» travaux publics: M. Tenef, directeur
de la llanque nationale, les finance» ; M. Natchevitch, le com-
merce et l'agriculture ; M. Pechof, la justice ; lo colonel Paprikof,
la guerre. Lo nouveau cabinet est coiniiosé do quatre radosla-
vlste» et de quatre membres n'ap|iartennnt il aucun parti.
(;ilANDE MAISON
CAMPAGNE
A U X i: N VIRONS
U E PARIS
COUPE SUR AB
Dans les installations d été, aux environs de
Paris, il est souvent utile de prévoir la location
de la propriété pendant une saison ou une partie
de saison, tandis que l'on s'absente pour un séjour
soit aux bains de nier, soit aux eaux. I>e programme
de cette maison, prévue d'autre part pour une
famille nombreuse et deux ménages, a été conçu
de telle sorte que l'on put, au besoin, la louer à
deux locataires distincts, et, sans être séparé en
deux parties par une clôture, le jardin est disposé
de façon que sa plantation permet à chacun d'être
chez soi.
Le plan de la maison comporte, avec réunion
possible de tout l'ensemble, deux installations com-
plètes, c'est-à-dire : doubles salons, salles à manger,
cuisines et water-closets, entrées séparées et tous
services accessoires. Sept chambres au premier
étage, cabinets de toilette et débarras divers, et
quatre chambres principales, avec quatre chambres
de domestiques à l'étage des combles, permettent
de donner ample satisfaction aux besoins prévus.
La construction est élevée en briques apparentes
et moellons enduits, avec couverture en ardoises.
La dépense totale se monte à 91 900 francs pour
255 mètres couverts; ce qui met le prix du mètre
superficiel à 365 francs environ. Cette dépense est
ainsi répartie en chiffres ronds :
Fouilles 2 000 fr.
Maçonnerie 45 000 »
Serrurerie 8 .'îOO >!
Menuiserie, charpente 1 1 SOO »
Pehiture, vitrerie, tenture 9 500 ï)
Couverture, plomberie ....... 7 400 >
Fumisterie . . 3 800 »
Marbrerie ... 2 000 »
Divers 2 200 »
n 900 fr.
Il, D., arcliitecte.
REZ-DE-CHAUS,SÉE
PREMIER ETACiE
TABLEAUX DE STATISTIQUE
Contributions en France et dépenses
par ministère.
Daus la Retme d'ëcoriomif j'olid'jU' , M. Turquaii a donné !e
tableau saivant des sommes payées par chaque contribuable,
et de la part de chaque liabitant dans les dépenses des divers
ministères.
Sommes Put
CDCftiflBc-ca de chitque
f;n miUlooB contriboalile.
de fruDca. __
Produits des contributions indirectes. . ')9a 15 65
— de rcnregistrement 629 13 75
Contributions directes, centimes d'Etat. 477 12 45
Produits des monopoles, tabacs, poudres,
allumettes 421 10 90
Produits des douanes 410 10 65
— des postes, télégraphes, télé-
phones et diverses exploitations. ... 238 5 85
Taxes sur les sucres 194 5 03
Produits du timbre 185 4 80
RcBsoureos extraordinaires, recettes
d'ordre 68 1 77
Taxe de 4 0/0 sur les valeurs mobilières. 65 1 69
Produits divers du budget 67 1 48
Domaines de l'Etat 61 1 32
Taxes assimilées 38 1 >
Totaux 3.332 86 24
Sommes Part
dépcDBécf) de chaque
en millions habiunt.
de fmuca. _
Ministère des finances 1.508 38 10
— de la guerre 622 16 20
— de la marine 258 6 70
— des travaux publics 215 6 59
— de rinstruction j)ubliqne. . . 198 5 15
— du service îles postes, télé-
graphes et téléphones. ... 17G 4 5G
— des colonies 83 2 16
— de rintérieur 76 2 »
— du service des cultes 43 I 11
— de l'agriculture 43 1 11
— de la justice 35 » 91
— du commerce etde l'industrie. 27 » 70
— des affaires étrangères. ... 15 » 39
— du service des beaux-arts. . . 13 » 34
La pluie en France.
D'après les observations de M. Plumandon, consignées dans
la yaturf, voici les dix villes de France (chefs-lieux de dépar-
tements) où la quantité de pluie tombée annuellement présente
un maximum, et les dix où cette même quantité présente un
minimum.
HiMlBMres.
Aimocy 1 . 278
f'hambiTy 1.210
Tulle 1.120
HpR-'inçon 1.092
Quimper 1.017
Aurillac 991
Tons Ic-.SauInlor . . . 988
Kpinal 979
Bar-le-Duc 956
Mont-dc-Marsan ... 961
Illllii»lr(i
Paris
Iji RoclicUc. .
503
Hvrcux
611
Miluii
Perpignan. . .
546
Marseille. . . .
.■547
Ageii
nao
Churtres
5 7.'.
Moulins ....
.'iS.'S
Troycs
.■)«7
Les étudiants et auditeurs
des Universités et Facultés suisses.
lïtiiJinnU. TlLciloirl... nroll. SLcItIhc I'liiI.i.oi.lilr. T..
IH4
366
1
615
21
SOI
34
Parmi IcH étuilianU <!-trnngc
upont lo premier rang
"S, 00 sont les Allomands qui
411 «tuiliants, puis la Bulgarlo
(1»»), lu llussie (i'Kuropo (169) cl la France (.'16). Pour les
femmcn, la Kussio en compte 306, contre 52 pour l'Allemagne
»t 27 pour la Dnlgarie. La France n'y figure |«s.
Récolte des cinq grandes céréales
dans le monde.
Nous empruntons A une étude publiée par M. Granilean daiw
le Journal dfs A'conom^« le tableau de la récolte des cinq
grandes céréales : blé, Fcigle, orge, avoine, maï^, basé sur li>
moyenne de quatre années.
En milliers de tonnes (1 tonne = 1.000 kilog.>
Blé. Seigle. OTKe. Aïoine. Mats.
Algérie 49.') 1 764 6!> 7
Allemagne 2.9S3 7.258 2.439 4. MU >
Amérique ( États-
Unis 13.717 74s 1 642 12.007 44.961
Argentine ( Répu-
blique) 1.679 B n » 99Î
Asie Mineure .... 870 n »> » n
Autriche-Hongrie. . .■>.242 3.227 2.549 2.696 3.315
Australie 920 » 54 24M h
Belgique 509 544 CO 435 »
Bulgarie et Eou-
mélic 1.072 177 326 107 274
Canada 1.347 51 331 1.437 S.1S
Cap (colonie du). . 122 » » » n
ChiU 414 » 60 » 21
Danemark 120 476 .lOO 592 ).
Espagne 2.149 540 1.044 117 .'.H.'.
France S. 574 2.144 9S7 3.945 70»
Orande-Iiretagne et
Irlande 1 .41S 44 1.678 232 »
Orèce 199 )> 48 4 »
Hollande 147 281 111 232 1.
Indes 6.679 » n » >.
Italie 3.214 112 167 300 1.81.^
Mexique 305 n » > ).
Perse 490 1. " » »
Portugal 166 124 42 13 39<>
lloumanie 4.632 178 520 190 l.x;i»
Russie 10.829 20.513 4.217 10.697 ,168
Serbie 253 44 66 30 28.>
Suède et Norvège. . 98 595 41G 1210 n
Suisse 139 51 18 82 »
Syrie 299 » » » »
Turquie d'Iiurope. . 925 343 156 40 285
Tunisie 132 » 177 » »
Uruguay 193 » i> » 116
Totaux 67.796 37.501 18.602 42.333 57.71.'.
Pays d'Europe. .. . 39.869 36.701 15.370 28.576 10.->04
Pays hors d'Europe. 27.927 800 3.232 13.757 47.511
Production houillère.
1896. 1897.
tonne. tonne
Angleterre 198.4S7.000 205.364.01H>
Etats-Unis 169.193.000 181.024.OO<)
Allemagne 112.428.000 120.431.(HM(
France 29.190.000 3O.798.rt0t>
Belgique 21.2.52.000 21 . 192 (K>1>
Les fortunes aux États-Unis.
Noniljro lit» fAmillcK. Ricliewo moy.>iui. . Total.
DolUn«. DolUr".
m 100 ooo.iiuo 1.000. 0110. ooi>
loil 25.000.000 2. 500. 000. 001)
1.200 6.000.000 7. 200. «00. «00
2.000 2.'iOO.(H)0 4. 400. 000. 000
1.000 1.400.000 1.400. IKK). 000
2.000 1.000.000 S. 000 000. 00«
1 000 700.000 ï. 800. 000. 000
13.000 400 000 5.SOO.OO0.0(H»
62.000 ItO.OOO 7.8(HI.OO0.0OU
160.000 60.000 » 600.0O0.00O
200.000 20.000 4.000.000.000
1.000.000 3 ,500 S. 500 000.000
11. .565. 000 1.000 U.. 165.000.000
13.000.310 6J.965.IHW.OOO
Propriété» publiques, églises, etc S.500.(H)0 OOO
Lo dollar valant a|iproximativement 6 fr. 20, le total de
toutes ces fortunes est donc estimé A 340 400 millions de franc*
environ. Ces cliLfTrcs, établis par un statitticicn amérioain,
M. Shcarnian, (ont donnés ici soua toutes réserves.
O. Fra.v.;.>is.
LES TIMimES-POSTE DU MOIS
La l'épublique de llaïli achève de renouveler ses
timbres, c'est la deuxième série de l'année. Le pré-
sident Tirésias-Auguslin Sam a désiré voir figurer
ses traits sur une partie des nouveaux timbres, on
peut se rendre compte combien dommage il eut
été d'en être privé; sur quelques autres, une com-
position d'un héroïsme remarquable.
Les Haïtiens se montrent d'ailleurs modérés,
douze valeurs seulement, les 1, 2, 3, 5, 7, 20 cents
c A r II V,
BOXNE-ESPÉRANCE
lî Ê p r B L I g U E D ' H A 'i T I
et 1 gourde reproduisent le président; i, s et
15 cents l'apothéose d'un palmier surmonté du
bonnet phrygien, au-dessus d'un fouillis de canons,
boulets, tambours, ancre, drapeaux ; ils se sont, de
plus, approprié la devise de la
Helgique!
La Belgique modifie la cou-
leur de son timbre de 50 cen-
times gris, il devient noir, sem-
blable au type A manchette " à
ne pas livrer le dimanche " ;
ce type n'a pas de chance, d'a-
bord jaune, puis gris, enfin
noir, et ce n'est probablement
pas fini.
Au cap de Bonne-Espérance,
on unifie le type des timbres, et
la série nou\'elle va paraître en-
tièrement conforme au 1 penny.
Nous saisissons l'occasion pour
bien mettre en garde nos lec-
teurs contre les timbres plus ou moins provisoires
et surchargés; la plus grande partie ne répond
qu'au besoin
qu'ont certaines
personnes de se
créer ainsi des
bénéfices grâce
à la crédulité du
public. C'est
ainsi que le Gua-
temala , Salva-
dor, l'Uruguay,
Porto-Riconous
en envoient de
toutes couleurs , \ \ ui i
et de toutes di-
mensions ; cela
finit par n'avoir plus aucun intérêt autre que d'uti-
liser les timbres démonétisés, pour donner pâture à
quelques amateurs spéciaux et encombrer les albums.
Le Canada inaugure les « Timbres de Noël •>, ils
r RUGIT AT
célèbrent à la fois Cfiristinas cl l'Empire anglais:
on remarquera que les parties britanniques du
monde sont teintées en rouge; la modestie de la
devise : " Nous possédons le plus vaste empire qui
ait existé •>, est une nouvelle forme des tendances
impériales de nos bons voisins.
Nous voyons modifier l'original petit timbre de
la Nouvelle-dalles du Sud, semblable à celui de la
série du centenaire de l'établis-
sement de la colonie; de rose,
il devient vert.
L'Uruguay semble amorcer
une nouvelle série, le spé-
cimen est rose, lithographie
et assez laid, comme on peut
le voir.
Quelques nouvelles en de-
hors des timbres eux-mêmes.
Des pétitions sont en ce mo-
ment adressées au sous-secrc-
(ariat des postes et télégra-
phes, à l'elTet d'obtenir la
création d'un musée postal à
Paris: il est certain que ce
serait une lacune heureuse-
ment comblée. L'.\ngleterre en possède un superbe;
r.\llemagne, l'Italie en ont aussi, quoique inférieurs
en importance; en réunissant les collections des
Postes et de la Monnaie, on aurait déjà de séi'ieux
éléments.
Une exposition de timbres-poste, pardon, phi-
Intélique, est aussi décidée
pour 1900; les comités s'or-
ganisent et les adhésions af-
fluent.
Enfin, et voici le meilleur
pour finir, la modification des
horribles petites vignettes qui
nous servent de timbres est
décidée : il serait question
d'avoir, comme certains pays,
plusieurs types différents,
pour les petites valeurs {im-
primés, etc.', les valeurs cou-
rantes lettres ordinaires^ et
hautes valeurs (chargements,
paquets, etc.i.
Cela offrirait l'avantage de
simplifier les couleurs, à ce qu'on espère. On a
cependant vu cet inconvénient, en 1X76, pour les
timbres de petites valeurs qui étaient verts, et
que l'on a du changer à cause des erreurs fré-
quentes que cela occasionnait pour les employés
eux-mêmes; il est vrai que la variété du type cor-
rigera ce défaut.
Maintenant quelle nouvelle horreur va-ton nous
imposer?
Puissions-nous éviter aussi bien les grandes effi-
gies de Marianne que les petites académies plus
ou moins vêtues cl allégoriques! Espérons du nou-
veau. Nous en avons sur les monnaies, pourquoi
n'en aurait-on pas sur les timbres : ainsi /a Semeuse.
de Roty, dont l'effet est contestable sur les pièces,
serait beaucoup mieux sur un timbre, ou enfin,
pourquoi le coq gaulois, qui fait sa réapparition
sur les nouvelles pièces de vingt francs, ne vien-
drait-il pas chanter aussi l'aurore de jours plus
artistiques pour les timbres-poste de I""rance.
Jea>' Repaire.
NOlVELLE-i; ALLES
DU SUD
Q U K S 1' 1 U .\ S F 1 N A \ C I Ï-; 1U-: S
Il csl manifeste que Icspril du public tend de
plus en plus à se calmer; il a bien encore, i;i. ol
lA, ôp vifs sursauts : on ne perd pas du jour au
lendemain une si lonfiuc habitude, surtout — car
telle est l'infirmité de l'humaine nature — quand
cette habitude est mauvaise; et nous avons si bien
pris le pli de nous énerver et de nous émouvoir i
tout propos et hors de propos, qu'il est bien difli-
cile à certains d'entre nous d'échapper ii des retours
de neurasthénie chaque fois qu'un nouvel incident
se produit, soit au dedans, soit au dehors. Mais il
est clair que, prise dans son ensemble, notre santé
morale s'améliore. Nous sommes moins prompts
à nous alarmer et nos alarmes durent moins lon;*-
tcmps. Falifiue'? Dépoùf.' Vif désir de passer à ce
qu'en lanftafîe de cirque on appelle d'autres exer-
cices ? U y a un peu de tout cela, probablement,
dans l'évolution que subit en ce moment l'opinion.
<Juoi qu'il en soit, celte évolution existe et se ma-
nifeste par un retour aux affaires. Ce n'est pas
nous qui nous en plaindrons, ni personne.
Le retour vers les affaires, nous l'avons signalé
dès le début, et annonce qu'il se développerait de
jour en jour. La chose se passe exactement comme
nous 1 avions prévue, et même, dans certains cas,
avec une vivacité plus prande que celle à laquelle
nous nous attendions. On peut croire que ce mou-
vement de développement s'accentuera encore.
Quand l'appétit revient ù un malade, c'est que la
convalescence n'est pas très éloignée ; et plus l'étal
du.malade s'améliore et plus cet appétit s'aiguise.
Le public a si longtemps été mis à la diète, qu'il
est maintenant atteint d'une sorte de fringale, dont
les conséquences, disons-le vite, pourraient bien
offrir quelque danger si ce public continue à se
jeter sans discernement sur ions les mets qui lui
sont offerts.
Cette réflexion nous est suggérée par ce qui se
passe actuellement sur le marché des Mines d'or.
Les personnes qui nous font l'honneur de nous
lire, tant en cette chronique qu'en diverses autres
publications, peuvent attester que, seuls peut-être
de toute la presse financière, nous n'avons jamais
eu pour les valeurs minières qu'une considération
extrêmement médiocre. Non que quelques-unes
d'entre elles ne soient dignes d'attention. Il serait
profondément injuste de les condamner toutes en
bloc, suivant la coutume prise depuis quelque
temps par l'opinion publique de rendre loule une
corporation responsable cl solidaire des fautes
commises par un ou deux membres de cette cor-
poration. Mais il faut convenir que les bonnes
mines — les vraiment bonnes — sont fort rares
cl qu'elles se perdent dans la masse énorme de
papier de toute couleur et de tout genre dont nous
a\ons été si prodigalemenl gratifiés. Dans ces
conditions cl de peur de mal tomber, le mieux est
de s'abstenir complètement, — de même qu'on
s'abstiendrait d'aller chercher une fleur dans un
vaste sac rempli d'orties.
Nous savons bien qu'il est fort malaisé de se
désintéresser complètement d'un gros mouvement;
et ce serait nier l'évidence que de prétendre que
le compartiment des mines d'or, en ces derners
temps, n'a pas absorbé une bonne i)arl de l'acti-
vité du marché. Mais il ne saurait échapper à
I observateur attentif que de larges excès ont été
commis; cl l'on peut prédire, étant donnés le tem-
pérament <le ces valeurs et surtout celui des gens
qui s'en occupent, «pi'il s'en commcllra encore.
Si donc le démon du jeu nous taquine par trtip,
si nous nous laissons aller à spéculer, que ce soit
simplement par lâchai de primes; mais (|uc notre
commerce avec les valeurs minières s'arrête lâ • et
que jamais, sous aucun prétexte, il ne soit permis
a une valeur de ce genre d'entrer dans notre por-
tefeuille, à titre de placement. Dans quatrc-vinet-
dix cas sur cent, les valeurs minières se vendent
bien sur le papiei-; mais quand il s'agit de vendre
te papier, c est une autre affaire.
A titre de placement! Mais depuis cinq ou six
ansquon s en occupe, les meilleures mines les
plus sérieuses et les plus solides, n'ont jamais
donne plus de 5 è 6 % de revenu ! Nous n'ignorons
pas que les feuilles spéciales alignent dans leurs
colonnes de revenus, des dividendes de 10 %, el
même 20 ^ ou davantage en regard des titres
qu elles préconisent. Mais c'est là un simple trompe-
Ueil attendu que ces dividendes s'appliquent en
reahle aux cours d'émission des titres, el non aux
cours trois, quatre et parfois dix fois plus forts,
auxquels on les fail paver au public, l'n revenu
de 10 francs pour une action de 2J francs, cela
représente en elTet du -iO %. Mais si, par des moyens
de pure spéculation, on fail monter le cours de ces
valeurs A 200 francs, sans que le dividende ail suivi
une même progression, il est clair que le dividende,
qui est cirectivement de iO %. si l'on ne considère
que la valeur nominale de l'action, descend i 5 %
seulement si l'on lient compte du cours de celte
action.
Or, des revenus de 5%, quand il s'agit de valeurs
industrielles, nous les pouvons trouver facilement
chez nous, sans qu'il soit besoin de faire courir A
nos capitaux le risque des voyages en pays loin-
tains. Nous trouvons même, cl sans aucune dilli-
cultc, des revenus bien supérieurs d à %.
Nous avons eu l'occasion, en ces chroniques, de
signaler un certain nombre de valeurs de tout
repos, émanées toutes d'exploitations commer-
ciales ou industrielles en pleine prospérité, el qui
fournissent aux capitaux en quête d'emplois des
placements fort rémunérateurs. Nous avons la
satisfaction de constater que toutes ces valeurs,
qu'on appelle « petites ■ & cause seulement du peu
d'importance relative des capitaux que ces affaires
emploient, ont non seulement donné de beaux
revenus A leurs porteurs, mais encore leur ont pro-
curé d'amples plus-values du capital déboursé.
Depuis le jour où nous les avons signalées à nos
lecteurs, ces plus-values ont altcini de 10 A 20%
pour les T.ivernes l'oiisset el limi.-iles réunies, les
ahaiisxine.i llninn/able. les Bisciiilx Olihel, les
Schriicler el Cimslanx. cl d'autres, qui, aujourd'hui
encore, cl en dépit de l'augmentation des cours, se
capitalisent A des taux variant entre 5 Ji/i el 7%.
Quelques-unes marchent moins rapidement, sim-
plement parce que leur revenu esl fixe : tels, les
Tramwai/s des heiix-Sèvres el \'llhli(jatiiin du
Monde Muderne. qui. avec toutes les garanties que
l'on peut souhaiter, donnent, la première 1%, avec
une gaiantie de l'Klal, el l'obligation du Mnnde
Moderne, br/p net, avec la sécurité que vous savcï.
Donc, point n'est besoin d'aller chercher les mines
d'or pour trouver des valeurs A revenu rémuné-
ratcui-. Tenons-nous-en A l'industrie, mais A une
industrie moins aléatoire que cellc-lA, Au surplus,
si la tentation esl trop forte, entourez-vous de
renseignements précis, et nous sommes juslcmenl
lA pour vous les donner.
Ne craigne/, pas, en ces circonstances, d'user ol
même d'abuser de nous.
E. BliXOlST,
Dlroclonr du Uoniimr économitjur et flmineitTt
17, rue (in Pont-Ncllf.
BOURSE DE PARIS (Comptant). — Cours extrêmes de Janvier 1899.
FONDS D'ÉTAT ET DE VILLES
3 Z tranç-ùi perpétuel
3 Z "1° amortissable
3 1/2 ;r d»
Obligations tunisiennes 3 % 1892. . .
Bmprunt Annam et Toukin 2 1/2 %.
Emprunt de Madagïiscar 2 1/2^
Angleterre, consolidés 2 3/4 ^
République argentine 6^ 1886
Autriche 4 % 1876, or
Belge 3 % 1873 conv. (2« série)
Brésilien 4 % 1889
Chine 4 g 1895, or
État indép< du Congo, lots 1888
égypte 7 ^, dette unifiée nouvelle. .
— 3 1/2 %, dette privil., conv..
Espagne eitérieure 4 % 1882, perpét.
Hongrois 4 J^ 1881, or
Italien 6 X
Portugais 1863 3 %
Roumain 4 ^ 1890
Russe 4 % 1880 (6« émission)
— * g 1889, or
— i % consol. (1" et 2" séries). .
— i% 1890 (2' et 3" séries)
— Z % 1891, or
— 4irî893, or
— 3 1/2^ 1894, Ubéré
— 3 % 1896
Serbie 4 % 1895
Suisse (chemins de fer) 3 g
Turquie, dette convertie (D) i % .,. . .
— oblig. consolidé 1890, i g
— — ottom. priorité 1890, 4 %.
— — privil. douanes 6 g
— — ottom. 1894, 4 ;?:
— — 1896,5 %
VUle de Paria 1865, i g
— 1869, 3 Z
— 1871, 3 %
1876,4^
— 1876, i g
— 1892, 2 1/2 ;?• tout payé.
— 1894-96, 2 1/2 Jjr d»
1893,2^:
7iUe de Marseille 1877, 3 g
— d'Amiens 1871, t g
— de Bordeaux 1863, 3 g
— de Lille 1860, 3 g
— — 1893, 3 1/i g
— de Lyon 1880, 3 i'
ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
Banque de France (Actions)
Banque Paris et Pays-Bis. d®
Banque Transatlantique . . d°
(Compagnie Algérienne ... d°
Comptoir d'Escompte d"
Crédit Foncier do France.. d»
Foncières 1879, 3^ ... (Obligations)
— 1883, 3 ir d»
— 1885, 3 g d"
— 1896, 2.80 g lib. d°
Communales 1879, 2,60 g . d"
— 1880, 3g... d»
— 1891,3^... d»
— 1892,3^.... d»
Crédit Industriel (Actions)
Crédit Lyonnais d"
Sooiété Générale d°
Banque Ottomane d°
2 50
12 60
20 »
25 »
18 08
10 66
10 68
18 06
18 06
8 82
8 82
10 70
116 »
36 95
11 68
29
26
24
13 40
13 48
13 40
12 46
11 50
13 40
10 72
14 36
12 »
32 05
12 »
12 50
89 20
87 60
112 96 I
472 »!
103 60
101 50 I
63 10
105 20
91 50
108 71.1
106 »
52 en
103 90
95 16
24 30
94 75
103 60
103 60
96 »
106 6»
101 50
96 85
gs bit. {
101
15
',19
95
103
60
491
n
85
50
8.-1
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D
102
70
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»
89
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106
85
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70
41
76
100
70
92
D
23
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92
40
101
60
101
25
101 10
101 85
93 05
103 3.'i
',19 66
94 20
60 40
100 75
22 60
406 ]>
480 1)
408 75 404 2.j
523 » 523
12;l 60 123
CHEMINS DE FER
Est 600 fr. tout payé (Actions)
P.-L.-M d» d»
Midi d» d°
Nord d» d»
Orléans d'> d«
Ouest d^i d°
B6ne-Guelma. . d» d»
Est-Algérien ... d» d"
Ouest-Algérien . d« d"
Andalous d" d*
Autrichiens d» d»
Sud-Autriche . . d« d"»
Nord-Espagne. . d<> d"
Est 3 g
P.-L.-M. 3 g nouveau d»
Midi 3 g nouveau d°
Nord-Est français 3 g d°
Orléans 1884 d«
Ouest 3 g nouveau d»
Bône-C5uelma 3 g d"
Est-AV.-rieu 3 ^ d»
Ouest-Algérien 3 g d«
Mé.loc 3 g d«
Andalous 3 g estamp d*
Autrichiens 3 g V hypoth. d»
Nord-Espagnol"* hypothèque. d"
VALEURS DIVERSES
Docks et Entre p. de Marseille.( Actions)
Entrep. et Mag. Gén. de Paris, d'
Cl" G'" Transatlantique d'
C'^ française des Métaux d'
C" générale des Tramways ... d
C* générale des Eaux d'
C' du Gaz de Bordeaux.... d'
C" du Gaz général de Paris. d'
C» du Gaz de Marseille d'
Aciéries de France d'
Forges et Chantiers Méditer. d'
Bateaux Parisiens d
C'** franc, des Chargeurs réunis, d
C* des Lits militaires d'
Société de la Tour Eiffel d'
C" intern'i des Wagons-lits. . d'
Régie des tabacs ottomans . . d'
C" générale des Eaux 3 g.. (Oblig.)
- - 6 g.. A'
C" Parisienne du Gaz i g . . d«
Gaz central 500 fr. 4 JT d»
C du gaz p. France et Et. 4 ^. d»
Ci'desMe3sag.Marit.31/2X. d»
C" Gli* Omnibus de Paris 4 i". d'>
C" G'" Voitures à Paris4^. d"
Cie Qie Voitures Urbaine Sg. d"
C» des Lits militaires i g .. d"
Canal de Panama, lots, t. p. . d**
— — 210 p d»
— — bons à lots 89. d»
C" du Canal de Suez i g ... d"
— 3 g (1" série). d»
— 3 g (2« série). d«
Obligations du Monde Moderne (5 fr,
net de revenu). — Coupons payables
le 1*' avril et le 1**' octobre f
bureaux du Monde Moderne ou
Comptoir général de crédit, 17, rue
du Pont-Neuf.
- -Il' I
1 imrll Fini baol. Plui bai
32 16
49 70
45 42
65 90
62 99
34 75
26 97
26 10
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31 »
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13 64
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16
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13 40
13 50
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1435
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16 43
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26 72
680
17 30
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27 96
648
»
1095
59 98
2270
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45 60
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34 44
1105
25 30
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22 63
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55 04
1212
44 79
165;i
5 15
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766
25 Ji
27.-.
13 46
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18 16
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18 »
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18 18
>
23 30
195
21 81
612
»
LA CARICATURE INTERNATIONALE
icl-après le i.jiJiV« Wrrlly. do Xcw.Tork!.
7
Jeux et Récréations, par m. g. Beidin
Haut : Noirs. — Bas : Blancs.
Les blancs jouent et font mat en 3 coups.
H" 270. — Haut : Noirs. — Bas : Blancs.
Los bla
ht et Ragnont.
N*^ 27i. — Hétagramme.
Perspicace lecteur, je «uis un frrand bipiilo.
Kl tn clianfïcs mon chef, utile quadnipMc.
Adresser les communications pour Us jeux à M. G. Beu<iin,n lîilhncourt
^272 — Mots syllablques en triangle.
— De la Urimp antiiiae. une rivale aiitiqiie.
Tout comme .-lie ayaiit droit u In K-libriU- :
Chri les peuples son nom flenn-un- syniI>oli(iue
Do roiiraffe, d'aadnc« et raAle fiert»i.
— Un vllbifre où jndi» tomba pins d'onc tC-t«.
Alors qu'anx Inip«^rl«n x, l'intpctueax Français,
L<'s armos h In nmin, dûpuUit la coD<iu^to
De co paya chammnt appc'16 Milanau.
— Un vt'fbf, qui! souvent enfrendro la foiiflnini'<^,
LoH déuistrc», le donîl, vra's snppvVsdfî nmlhonr,
Kt qt
•ici-bnn
partout c
n mainte
circonstanoo,
(>n y
*n« conjnBorr dos yvax r
oy« do plcim
- f
Ail c
ri pflintr
ilorl» TO
e d'Iule
Olèw dn
lAlUiu-,
is miaon.
- N
KftttTo
orniuli*,
t sans ].
us de chicAuc
!).• c
f«tni»,
j«mvo »
I» tcmiiiinUon.
N« 273. — Mathématiques.
Louis a 4'2 francs «le plus (jne son frt-re
Charles. Leur père leur donne à chacun
6 franc;^. Louis possède alors le triple de
l'argent ôv Charles. Quelle ^omme iwstiè-
d;iit rhaoun d'eux avant le don du père?
N« 274. ~ Amusette.
Deux per-ionnes mettent sur lu table
lc.*i 20 pions blancs d'un jeu do dames «m
20 allumettes. Elles conviennent que cha-
cune prendra, à tour de rôle, un, deux ou
trois i)ions. Celle qui sera obli(f<''e de
prendre le dernier pion aura |ierdu la
ptirtie. Montrer comment celle qui jonc
la première peut toujours s*assurc'r la vic-
toire.
SOLUTIONS
N« 263. — 1. T 6 CR, L T 8 TU
2. T î C R.
3. T 2 TR
2. Au choix.
T pr. P échec
et mat.
1. T 7 CR
2. T 5 T R échec. 2. R pr. T
S. T S T R échec et mat.
264. —
31 27 20 H 19 13 13 4
21 43 3» 9 15 18 3.1 21
4 16 gagne.
N» 265. — Dunette ; Lunette.
N« 266. — Elisa; Asile.
N» 267. — Six tas <i*lN. — Citadin.
N"* 268. — Le valet passo d'abord avec
la chèvre, laissant ensemble le tigre et la
corbeille de choux. Revenant seul, il em-
mène cette fois le tigre qu'il dépose sur
la rive. H a soin do ramener la chèvre
avec Ini. Cette fois, laissant la chèvre, il
eniporte les choux qu'il va «léposer près
du tigre. Puis enfin il revient chercher la
(•lièvre, a.vîuit ainsi tout délwniué sur
l'autre rive sans incident fâcheux.
Solotlvi 4Di n'a pa Iriiitr pU» im le itn'in nmtn
N* 258. — Un atout est rerUinement
ce qu'il faut jouer ici, et de préférence
un ))otit. Si Ton jouait d'alwrd les gros
atouts il f*t A peu prés certiiin qu'on lais-
S4>rait ù Tadver^aire le cnmmaiidement des
at<^ut>«,cftr on ne |>ourrait prendre la dame
si elle t-tait arcouiiMKut'e de deux autres
cartes. Au contraire, si un petit atout
pont donner i^ votre |fc»rtonalrc la cbaocc
de faire ta première levée, vous ave», vous
di's chances de rester maître fie la situa-
tion, A la fin. Si votn^ |rtrtenaircne preml
pas ce sera prolwblouicut le quatrième
joueur plutiM que le deuxième, ce qui
l'nbligora i\ jouer une ile vos failileii cou-
leurs où votre ikirteiiairc |>eut être fort.
Ceci peut permettre de découvrir dan'*
r|uelte couleur votre partenaire est fort.
Lorsque vous le savex, vous joue* eo con-
SiViucuco pour lui ; mais pour le faire avec
succès il vous faut commander les atout*.
et cela ne peut avoir lieu que si vous ne
JOUC7 \nn tout d'alwrd vos trros atouts.
(^Seine), avec timbre pour réponse.
LA CUISINE DU MOIS
LA VIE PRATIQUE
Filets de merlan Colbert. — Coupez le-; nageoires
à deux mcilnns nio\rns, ecaillez-le<î, enlevez les tètes,
lendoz-k's sur ie dos d un bout a Tautre. avec un couteau
à lame souple et bien aifilée. levez les fîlels en appuyant
sur larète. I.avcz et essuyez, salez, arrosez d'un peu de
vin blanc et de quelques gouttes de cilron, passez-les à
la farine, dans un œuf ballu, et enrobez-les dans de la
mie de pain passée au lamis. Mettez dans une coupe
;îO grammes de beurre, deux cuillerées d'iiuilc d'olives,
faites chauffer, étalez les merlans et faites dorer sur un
(eu doux. Triturez, dans un bol un peu chaud. Au grammes
de beurre, un peu de sel fin» du poivre, une cuiller à
café de jus de citron et un peu de persil haché. Mettez
sur un plat ovale un peu chaud et les filets de merlan
dessus.
Saucisses au riz. — Lavez ;'i plusieui-s eaux l'iO gr.
de riz Caroline et laissez-le tremper pendant une heure.
Ciselez un oignon moyen, laites- le blondir avec
40 grammes de oeurre, roussissez quelques minutes le
riz t)ien égoutlé, mouillez avec un demi-lilrc de bouillon,
salez un peu, mettez une pointe de poivre de Cayenne,
faites partir plein feu et laissez bouillir à découvert
10 minutes. Couvrez et mettez au four 3(i minutes. Lavez
et piquez avec une fourchette 6 saucisses longue^, mettez
dans une plaque un peu épaisse un verre â madère de
\in blanc et les saucisses, faites cuire au four chaud
10 minutes. Dressez le riz en dôme sur un plat rond,
coupez les saucisses par le milieu et dressez-les debout
en rond sur le dôme, avec une goutte de vin blanc,
déglacez la plaque et versez sur le riz.
Tendrons de veau farcis. — Pour un kilogramme
de tondrons de veau, pris dans la partie la moins osseuse
de la poitrine, il faut ; 250 grammes de chair cuile ou
crue, hachée bien fin, des reliefs de gigot, de veau, de
poularde ou de bœuf, sinon du porc frais, y mélanger
deux cuillers à bouche de mie de pain fraiché passée au
tamis, un œuf, une échalote et un peu de persil haches,
poivre, sel, muscade et vin blanc; faire une poche en
. incisant les tendrons dans le milieu sur le côlé et en
long; mettre la farce et coudre. Dans une plaque à
rôtir étaler des débris de lard, une couche d'oignons
et de carottes coupées en rouelles, poser le veau et le
couvrir d'un papier d'olTlce beurré; faire suer sur le four-
neau pendant 7 ou 8 minutes, arroser avec un verre à
madère de vin blanc et le laisser réduire jusnu*à ce que
les légumes recommencent à chanter. Mouiller avec un
<lemi-litre de bouillon ou de Teau et un décilitre de vin
blanc. — Mettre au four un peu chaud, arroser tous les
quarts d'heure et cuire 2 iicure-;. Le retourner deux fois
afin de le colorer uniformément. Poser la pièce sur un
plat long, passer le jus et le dégraisser; passer les
légumes au tamis et les servir en même temps. On peut
servir aussi une purée de haricots blancs ou rouges, de
pommes de terre ou de céleri. C^es tendrons sont meilleurs
et plus faciles à digérer froids que chauds.
Pommes de terre à la lyonnaise. — Couper en
tranches ronde-; el fines des pummos de terre de moyenne
grossciu-, les essuyer sur un linge. Ciseler assez fin
1"J5 grammes d'oignons pour îJOO grammes de pommes
de terre, chauffer une coupe large et épaisse, y fondre
UO grammes de panne de porc frais coupée en petits
des, y sauler légèrement les oignons ciselés pour leur
enlever un i>eu d'eau, ajouter les pommes de terre et
sauter toutes les 3 ou À minutes sur un feu clair. Beurrer
largement une plaque ou un sautoir, y verser les pommes
sautées pendant 15 minutes environ, mettre au four et
laisser dorer sans les remuer 30 minutes.
Beignets d'ananas. — Il nous arrive en quantité des
boiter d ;in;ina< préparés dans nos colonies, que l'on
nappreci(! ym'i a leur juste valeur. L'ananas ainsi con-
ser\e est plus délicat que celui qui, pour voyager â l'état
frais, a été cueilli avant sa complète maturité: il est
aussi plus parfumé que celui qui pousse dans des serres.
Cette conserve rend d'énormes services à la maîtresse de
maison qui sait en tirer parti ; en compote il est exquis,
en glace on confectionne des sorbets et des fromages
glacés d'une finesse rare. Enfin, en beignets, il remplace
avec avantage les fraises trop rares, les pommes trop
chères et les souffiés de nonne trop communs. 11 suffit de
confectionner, dès le matin, la pâte à frire que voici.
Pâte a FRiRt:. — Battre deux œufs avec deux cuillerées
d huile, un petit verre de rhum, un peu de sel et i\n verre
de bière ou 5 grammes de levure, y mélanger à la
cuiller sans travailler le mélange, 200 grammes de farine,
allonger avec un décilitre d'eau liède, couvrir et tenir
dans un endroit tiède pour lui permettre de lever. La
pâte doit être coulante et pas trop épaisse.
L'Ananas. — Peler l'ananas légèrement, le couper par
le milieu de sa hauteur en long, enlever la partie ligneuse
du milieu avec un vide-pomme, ainsi que Ion enlève le
pépin des pommes, couper des tranches d'im demi-centi-
metre, les mettre â mariner quelques instante dans du
kirsch, les envelopper de pâte et ies frire bien dorés;
sucrer et servir bien chaud.j
A. CoLOSïBi i;.
Encre incombustible. — Voici une encre qui résiste à la
combustion et dont on doit se servir, bien entendu, avec
du papier également incombustible. C'est un mélange
intime de 'lO parties de graphite finement pulvérise, 72 par-
ties de résine de copal, 3, 5 parties de sulfate de fer.
:î. 5 parties de noix de galle et I^ parties de sulfate d'in-
digo. On fait bouillir avec un peu d'eau et on décante.
Les deux ivoires. — L'ivoire provenant des défenses
d'éléphants coûte fort cher. Au contraire, l'ivoire végétal,
provenant de la graine du Phyldiphas a une valeur très
minime, l-.t cependant les objets travaillés dans ces deux
ivoires se ressemblant à tel point qu'à l'œil il est souvent
impossible de les distinguer. Lorsque vous vous trouverez
en présence de celte cruelle énigme, dépos.^z une goutVe
d'acide sulfurique sur ledit objetet attendez une douzaine
de minutes. Après avoir enlevé la goutte, si vous ne voyez
rien, c'est de l'ivoire animal. S'il y a une tache rose, c'est
de l'ivoire végétal. Celte tache rose disparait, d'ailleurs,
par un lavage à l'eau.
Linge piqué, — Par le? hivers humides, il est fréquent
devoir le linge secouvrir de sortesde lâches de rousseur
qui résistent aux lessives les plus fortes. On peut y arriver
néanmoins en mélangeant à du jus de citron 1 partie de
savon doux, 1 partie de poudre d'amidon et 1,2 partie
de sel. On étend cette composition sur les parties tachées
du linge {des deux côtés). On étend le linge sur le gazon
et. quand il est sec. les taches ont disparu.
Nettoyage des flacons. — On sait combien sont difficile^;
à nettoyer les flacons ayant contenu un liquide adhésif,
l'huile, par exemple. Voici un moyen d'y arriver, à la fois
très simple et très pratique. On met dans le flacon de
leau et des fragments de papier buvard, par exemple ce
papier gris dans lequel les botanistes sèchent leurs
plantes. L'effet est merveilleux : le flacon redevient lim-
pide après l'avoir rincé. On a souvent préconisé pour cela
le marc de café, mais le papier gris est préférable.
Taches d'iode. — Les badigconnages â la teinture d'iode
sont excillents dans nombre de maladies. Malheureuse-
ment cette dissolution laisse sur le linge des taches
brunes qu'il est presque impossible d'enlever par les
moyens ordinaires. Il y a un moyen bien simple de les
faire disparaître. C'est de les loucher avec quelques
gouttes d'une solution d'hyposulfite de soude. Aujour-
d'hui que tout le monde tait de la photographie, celle
substance se trouve dans toutes les maisons. On peut
aussi ncltoyer le pinceau qui a servi au badigeonnage
avec la solution d'hyposulfile.
Culottage des pipes. — Pour donner rapidement à une
pipe d'écume de mer l'aspect « culotté «, rien n'est plus
facile. On rem.plit une pipe d'un sou d'un mélange de
sucre et de tabac et on allume. Après avoir recouvert
l'orilice du foyer d'un linge, on y applique les lèvres et on
souille. La fumée qui sort par le tuyau est dirigée vers la
pipe à culotter qui. rapidement, prend la teinte désirée.
Pour donner à l'ivoire l'éclat de l'argent, il faut plonger
les objets aussitôt terminés dans une dissolution faible de
nitrate d'argent (pierre infernale) jusqu'à ce que leur
teinte soit devenue jaune sombre. On rince à l'eau pure
et on expose au soleil. Au bout de trois heures, l'objet
est devenu complètement noir par suite de la rédmtion
du nitrate d'argent. Mais si on le frotte avec une peau
douce, l'éclat de l'argent apparaît,
Victor de Clèves.
BIBLIOGRAPHIE
Depuis le temps i|ue )>ui\iil le Monde Muilerne et
les innombrables articles qu'il a publiés sur les
sujets les plus variés, il est rare d'avoir à parler
d'un ouvrajte nouveau et intéressant sans que son
auteur ne soit déjà eonnu de nos lecteurs. C'esL le
cas pour M. Baudry de Saunier, à pmpos de son
nouvel ouvrage sur l'Automobile théorique et
pratique : Motocycles et voiturettes. L'auteur est
un l'ervenl qui pousse sa reliiiion jusqu'aux der-
nit'res limiles, car il prévoit la suppression com-
plète des chevaux comme moyens de traction.
S'ous pensons qu'il n'en ira pas ainsi, et nous l'es-
pérons pour rajjriculture. Mais il faut reconnaître
que la locomotion mécanique devient sinj,'ullé-
rement séduisante quand elle est présentée par un
pareil apôtre. Tout ce qui semblait dillieulté
parait un jeu et l'on demeure convaincu qu il est
plus facile d'être bon ehaulTeur que bon cocher.
Ce qui donne à cet ouvrante sa valeur sérieuse
et rare, c'est la clarté de ses descriptions, sa sim-
plicité lumineuse, la sécurité communiquée par la
possession approfondie du sujet. Ce n'est plus ici
le cas d'un auteur ordinaire, mais une consultation
ouverte de théorie et de pratique.
M. Vipnc d'Octon, dont nos lecteurs ont pu lire
déjA une poéti(pie nouvelle et liront biente'il un
louchant roman, est aussi un voyageur expérimenté.
Son « Journal d'un marin », publié chez May,
est un voyage dans nos possessions occidentales
d'Afrique, raconté avec autant de couleur que de
vérité, qui donne la sensation des choses vues par
qui sait voir. Une touche d'artiste, une phrase de
penseur en disent ici plus long que bien des pages
où l'expansion coloniale est traitée ailleurs comme
un exercice de rhétorique.
M. Maurice Gandolphc «a consigne chez Perrin
le fruit de ses longs séjours dans le •< tranquille
Nord, riche en joie, riche en beauté «. Ucs écri-
vains, comme Ibsen. Hjornson, Strindberg, sont
des créateurs qui dominent de haut leur race et
leur patrie; ils ne donnent pas la représentation
exacte de la vie de leurs contemporains. Nous les
connaissons peu. d'ailleurs, et encore moins leur
milieu. M. Candolphe nous fait sentir la Vie et
l'Art des Scandinaves en nous transportant au
milieu d'eux. Avec lui nous leur rendons visite,
non en touriste engagé dans quelque tournée
d'agence, mais en dilettante et en philosophe.
Nous voyons avec ses yeux qui ont fait au préa-
lable leur apprentissage de vision, et nous com-
prenons avec son jugement averti qui a fait le
départ des choses à négliger de celles A retenir.
l)es ouvrages de ce fond sont de nature à nous
faire rentrer en grAce aux yeux des étrangers. S'ils
nous reprocheront encore de rester chez nous, au
moins nous sauront-ils gré d'envoyer prés d'eux
de pareils enquêteurs. Kt si nous ne sommes pas
bien renseignés, c'est que nous serons des igno-
rants volontaires.
hn petile enryrlnpéilie pnpiihiire. linnl nous avons
plusieurs fois eu l'occasion de parler, vient de s'en-
richir d'un nouveau volume dont le programme
était pour fauc reculer le plus hardi. Il s .laissait
de donner en im petit nombre de pages le lableau
de l'histoire littéraire du monde. M. l'r. I.oliée a
exécuté ce tour de force avec une sûreté de main
qui ne s'explique que par la préparation antérieure
de ses grands travaux littéraires.
I,e sujet ne pouvait être traité ni au point de
vue biographique, ni même dans le sens de la cri-
tique détaillée. C'est de haut, comme d un sommet
projetant sur l'histoire une lumière philosophique,
que le déroulement de l'esprit humain devait être
observé. Ainsi a procédé l'auteur, de manière
à laisser dans la mémoire des sensations nettes,
frappées de façon à ne plus en sortir.
M. Kmile Verhaeren est un des maîtres du vere
libre. Les Visages de la vie, publiés chez Denian,
A Bruxelles, scmt comme im reliquaire de pensées
plutôt mélancoliques, mais cependant courageuses
cl toujours élevées. L'auteur est poète par l'esprit
et par le cœur. Il n'aime que la beauté en toute
chose et s'il s'est fait une place à part parmi les
critiques d'art, c'est encore l'art qui lui dicte ses
vers remplis de l'émotion sacrée.
Nous ne ferons pas ici le procès du vei-s libre.
si libre qu'il rompt à la fois avec toutes les règles
des prosodies passées. Son charme ne se goûte pas
au premier abord, mais il est subtil, surtout quand
ce n'est point une attitude, mais une sincérité d'ex-
pression, comme dans les vers de M. X'crhaercn :
On part, ailes dardées.
Les Tœu.v unis, mais les idées
Inaccordêes.
Ainsi dit-il des amours et ainsi peut-on aimer
ces vers sans être d'accord avec eux. On doit tout
au moins leur reconnaître une puissance très péné-
trante, et qui vous garde quand elle vous a pris.
Les poétiques compositions de Fraipont ajoutent
une valeur plus précieuse encore aux Chansons
des oiseaux de dcorgcs Kragcrolle éditées à la
librairie May. Le peintre et le musicien donnent
la même note et cet aceoixl produit un harmo-
nieux et artistique album.
Le même éditeur continue, avec l'Art indien di'
Maurice Maindron et l'Anatomie plastique «K-
Mathias Duval et Edouard Cuver, celle liihli'i-
(hèque de l'enseiqnemenl des heaux-arls fondée
par MM. Jules (>omte et A. Quilntin et qui est
devenue classique. Nous saluons ici. en M. Mathias
Duval. un des auteurs d'origine. Son Anatnmie
arlislique fut. il y a quelque quinze ans, un écla-
tant succès ipii s'est continué.
M. ("amille Debans est de l'école des romanciers
de bonne humeur qui semble disparue depuis
Alexandre Dumas. Il a le souci du style, du sen-
timent, et il veut que le rire siiil allendri par
l'émotion. Son Aventurier malqré lui, chez Monl-
grédicn. est une série d'épisodes qui intéressent
d'autant mieux qu'ils reni'erment en eux-mêmes
leur enseignement, surtout pour les Français, plus
amis des chemins battus que îles espaces inexplorés.
L'Édilfur-Gérant : A. QrANTIN.
Le
Monde Modetne
Avril 1899
,i^^
^,'(iî^
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'^.
AU
SORTIU DE LOMBRE
L'automuf, des jonchées de leuilles
rciuillées cl maculées sur les allées hu-
mides des villas MonUiioreucy à Auteuil ;
un ciel uiiil'ormémenl gris, si bas, qu'il
semble qu'en se mellanl sur la pointe
des pieds on le loucherait du doigt, et
une fine poussière d'eau flottante qui
enveloppe toutes choses mélancolique-
ment.
Une jeune femme foule d'un pas ré-
solu l'asphalle visqueux, un ourlet gris
contourne sa bottine et son talon, sans
qu'une éclaboussure ternisse le bord de
ses jupes noires, relevées d'une seule
main, laissant deviner sous le bas som-
bre une cheville délicate. Elle suit l'une
après l'autre les rues désertes, lisant
tous les écrileaux d'appartements à louer,
pour s'arrêter à l'extrémité de la rue
Mozart devant une maison neuve, écra-
sant de sa masse vulgaire les chétifs pe-
tits hôtels campés dans leurs jardinets :
Chambre à louer, sixième étage.
Elle entre dans la loge, secouant le
parapluie de ses deux mains dégantées,
légèrement rosées par le froid et cou-
vertes de fossettes.
— Quelle chambre a\ez-vous, ma-
dame?
La concierge soulève péiiiblemeut sa
lourde carrure sur ses jambes ankylosées
de rhumatismes.
Ai; souTiiî U1-: i/ombuk
— C'est pour vous?
— Oui, madame.
— Vous êtes seule? Pas (renranls ?
Demoiselle alors?... Nous navons que
des ménages... La propriétaire est très
dilTicilc... Pas de perroquets, surtout pas
de perruches, ni de chiens, ni d'enfants,
ni de singes, ni de Chouhersky, ni de
célibataires, ni de dames seules...
— Je suis mariée, interrompit la visi-
teuse, et je peux fournir des renseigne-
ments... Quelle chambre ave/.-vous?
La pipelette continuait à la dévisager
comme un juge d'instruction :
— Vous êtes veuve?
— Non.
— Alors, c'est inulile, la chambre est
trop petite pour vous.
— Mon mari est en voyage, il est allé
très loin... en Amérique, poiu" son com-
merce; il ne sera de retour que dans
cinq ans. Je travaille pour des magasins
de modes, et je cherche une chambre
dans une maison tranquille cl respec-
table.
— C est pas pour me vantei', ma hoinic
dame, dit la concierge en prenant son
trousseau de clefs et en montant l'esca-
lier, s'il y a dans Paris une maison res-
pectable, la nôtre peut lever la tèlc : au
rez-de-chaussée, un marchand de bois,
un ménage cossu; à l'entresol, un atta-
ché au ministère des alfaircs étrangères;
au premier, un colonel retraité avec sa
dame, d'un côté, de l'autre, un magistrat
avec sa demoiselle. Au deuxième, un
médecin, qui occupe tout l'étage; au
troisième, deux ménages de rentiers; au
quatrième, un commerçant retiré, en
face, une demoiselle ipii donne des le-
çons de piano et reste avec son frère,
un architecte ; au cinquième, un maître
du lycée Janson et une institutrice du
lycée Molière; au sixième, un ménage
de cocher et les bonnes de la maison.
Ah ! nous ne gardons pas les coureuses
chez nous, c'est réglé comme dans un
cou\ent; à partn- de dix heures, tout le
monde dit son nom, et j'ai l'oreille line.
Les lieux femmes étaient parvenues
au sixième étage, et la concierge avait
ouvert hi piiilc d'une chambre lambris-
sée, avec une fenêtre haute, à moitié
enfoncée dans le toit et d'où le regard
end)rassail les coteaux de Sèvres et de
Meu<lon au-dessus des arcades du Point-
dn-Jour.
— Ont trente francs, payables d'a-
vance, par trimestre, c'est pour rien :
vous avez l'eau ici, à côté...
La jeune femme, sans écouter ce ba-
vardage, s'était accoudée à la fenêtre,
perdue dans sa contemplation,
— Je crois, dit-elle enfin, que cette
cliambre peut me convenir, est-elle libre
tout de suite?
— Oui, mais la propriétaire fait tou-
jours prendre des informations. Venez
demander la réponse après-demain.
— M"'° Jacques-Louis. Vous pouvez
vous renseigner aux grands magasins du
Lion, pour lesquels je travaille depuis
une année.
Lorsque deux jours plus tard M""' Jac-
ques-Louis revint rue Mozart, elle trouva
la concierge prévenante et gracieuse.
ICvidemment les renseignements étaient
bons. Deux francs de denier à Dieu
achevèrent de lui concilier ses bonnes
grâces.
II
M"'" Jacques-Louis fut une locataire
modèle, payant régulièrement son terme,
sortant peu, le tenqjs strictement néces-
saire pour ses emplettes professionnelles
et ses provisions de bouche, et jamais le
soir. Ses alfaires paraissaient prospères.
Personne ne s'entendait comme la jeune
modiste à donner de la grâce au moindre
ruban que ses doigts chillonnaienl. Ses
chapeaux semblaient avoir poussé sur
les têtes, comme des corolles de fleurs,
tant ils s'accordaient intimement à l'air
du visage et à l'allure des personnes qui
les portaient. ICIlc ne recevait de visites
que de ses clientes et des troltins qui ve-
naient chafpic jour avec <les carions où
s cmpilaienl <hapeau\ et capotes.
In soir d hiver, pourtant, une femme
en noir, dont on ne pouvait distinguer
les traits sous son épais voile de crêpe.
AL" SOnTIU 1)1-: I.OMBIIK
était nioiili-e chez la modiste; les voisins
avaient cru enlendre la voix de M""" Jac-
ques s élever un peu au-dessus de son
diapason habituel, puis, quand la visi-
teuse, au bout de quelques instants, sor-
tit de la chambre, ils disting^uèrent ces
mots prononcés d'une voix contenue,
mais pleine de résolution :
— Le quitter? Jamais, jamais I...
La l'emme en noir, toujours voilée,
avait dit alors en pleurant :
— Aline, puisses-tu ne jamais t'en
repentir! les parents auront fait leur
de^■oir.
Et elle descendit rapidement l'esca-
lier,
Aline Jacques-Louis verrouilla sa
porte, et, se jetant sur la chaise où elle
travaillait au milieu d'un parterre de
(leurs artificielles et de plumes frémis-
santes dans un pêle-mêle de tulle et de
rubans chatoyants, elle prit son visage
dans ses mains, les coudes sur les ge-
noux, et des larmes, d'abord espacées,
chaudes et lourdes, telles que les
premières gouttes de pluie au
commencement de l'orage,
liltrèrenl entre ses doigts:
un spasme souleva sa
poitrine et un râle
s'étouffa dans son
gosier; puis de
vrais torrents
l'inondèrent
d'une acre
averse;
istinct
profession-
nel lui lit
repousser du pied les étoiles soyeuses
el les pimpants bouquets, et, se retour-
nant, le front appuyé contre le dossier
de sa chaise, les doigts crispés aux bar-
reaux, elle pleura sans contrainte, éper-
dùmeiit I KUe éprouva un irrésistible
désir d'entendre une voix humaine dans
sa détresse, et. tressaillant d'ell'roi au son
rauquc de sa voix mouillée, elle dit tout
haut :
« Cruels, sans pitié 1.., Ils ne com-
prennent pas qu'ils me tuent... je les ai
pourtant aimés... je les aime encore et
eux!... Comment ne comprennent-ils
pas que c'est l'orgueil et non leur amour
pour moi qui les rend inexorables... Oh!
AT SOHTIU Di; I/dMlUii;
num Dieu I que je souffre. .. seule, seule
au monde, encore quatre ans! Je n'ai
plus de courage... Je suis ù boul de
forces... Oh ! si je pouvais le revoir!
Des cris, des plaintes de bête traquée
agonisant dans la solitude d'un bois
s'échappèrent de ses lèvres; un poids
insupportable écrasa sa poitrine, son
cœur affolé s'arrêta de battre, elle ouvrit
la bouche toute grande pour respirer,
mais sans y parvenir; la soull'rance phy-
sique effaça toute autre impression :
" De l'air! de l'air! « Elle courut instinc-
tivement à la croisée, l'ouvrit et, affaissée
sur l'appui, aspira l'air pur et frais de la
nuit, la tête vide de pensées, toute à la
sensation bienfaisante de ce souffle vif
(|ui rafraîchissait son front, ses joues
niisaiites des coulées corrosivcs de
larmes, et elle ferma les yeux.
.Au-dessus des coteaux lointains, dans
une traînée dor pâle où s'alanguissaient
les derniers reflets du couchant, l'étoile
du soir seule se détachait en transpa-
rente lumière d'argent. Aline, en soupi-
rant, souleva les paupières et l'astre clair
lui apparut comme un regard ami con-
solant et serein, un messager de paix et
d'amour : « Notre étoile! murmura-
l-elle, Fliielen !... »
Elle revoit les montagnes, le lac bleu,
tout ce séjour en Suisse qui avait été
l'apogée de son bonheur et la source de
toutes ses peines : le lac des Qnatre-Can-
lons chante à leurs pieds d'inénarrables
poèmes d'amour aux rythmes volup-
tueux; au-dessus des rochers abrupts el
des hauteurs qui surplomboni leGriitli,
1 étoile du soir sourit à leur bonheur. Ils
sont heureux, combien! Il semble que
le monde finit pour eux au contour de
la rive qui se noie dans une ombre va-
poreuse. Seuls ils existent et vivent dans
ce calme village où déjà tout dort...
— J'aime la vie ! s'écrie-l-elle. Oh ! si
ce moment pouvait durer toujours!...
Toujours'.'...
Mais le lendemain un télégramme rap-
pelle impérieusement Jacques à Paris.
— Les affaires! cxplique-t-il.
Mol fatidique qui, dans son laco-
rnsme. a broyé tant de cœurs de femme.
— Il faut retourner à Paris tout de
suite.
Jacques a l'air si triste, qu'elle cherche
à contenir ses larmes, et pendant qu'elle
fait sa malle, après avoir longtemps
arpenté la chambre proprette de la rus-
tique auberge, il pose la main sur son
épaule :
— .Aline, si tu apprenais...
Il se tait, puis reprend avec hésitation ;
— Si l'on te disait du mal de mrii.
m'aimerais-tu quand même?
— Hien ne me lei'a jamais douter de
toi.
— Et si je... le... méritais?
— Toi?
Devant le visage décomposé de sou
mari elle eut peur, mais sa voix ne
trembla pas quand, après un moment de
réllexion, elle répondit :
— Même si lu le méritais, je t'aime-
rais toujours.
Oh ! l'affreux retour, lors(|ue. à la gare
de l'Est, Jacques fut abordé par deux
hommes, mis comme des messieurs,
mais dont le regard dur et les gestes
cauteleux inspirèrent à la jeune femme
une involontaire répulsion. Ils accom-
pagnèrent son mari quand il la mit en
voiture, el elle se rappelle, comme si
elle rentendait encore, 1 angoisse de sa
\'oix (|nand il lui dit :
— (>es messieurs ont besoin de moi
pour une affaire très importante et si
pressante, que je crains de ne pouvoir
te rejoindri' avant demain. \ a chez les
j)areuts.
.'^ur son front elle sentit des larmes...
.\ ce souvenir poignant .Aline ne peut
soutenir plus longtemps le regard ])ur
de l'étoile, elle quitte la fenêtre et se
jette au pied du crucifix qui surmonte
son lit au-dessous de la branche de buis.
•-- Oh ! Jésus, lu permets à tes saints
de raclieler la faute des hommes, pei-
mels que je souffre el cpie j'expie pour
lui ! Permets que nos sonH'rances effacent
celle tache de notre passé et qu'il ne
reste dans notre avenir que l'amour qui
nous a soutenusjusqu'ici et qui vaincra 1
AU SOnTIR DK L'OMBRE
Une paix inclFable remplit rame
il' Aline; toujours agenouillée, elle appuya
sa tête sur le rebord du lit et s'endormit.
M
Aline mena cinq ans une vie do tra-
vailleuse et de recluse. Dès la troisième
année, elle l'ut obliji^ée, pour contenter sa
clientèle, de quitter sa mansarde et de
s'installer dans un appartement du qua-
trième étage de la même maison, ])re-
nant successivement deux, trois et jus-
(|u'à six ouvrières. Cependant sa petite
robe de laine noire était toujours la plus
simple de l'atelier et sa nourriture d'une
lruf;alilé trappienne. Pourtant, vers le
milieu de la cinquième année, elle
modilia son régime frugal, s'accorda de
la viande une fois par jour, supprima
les longues veillées qu'elle avait jusque-là
consacrées à la création de ses modèles
et se permit le luxe de dormir de dix
heures du soir à six heures du matin.
Au bout de trois mois de ce relâchement
d'austérités, elle constata que le cercle
bleuâtre qui agrandissait démesurément
ses yeux avait disparu, que ses joues
creuses et blêmes s'étaient remplies et
colorées d'un reflet de santé.
Enfin, un soir d'avril, lorsque l'atelier
fut désert, Aline entra dans sa chambre,
baissa les persiennes, comme si elle avait
peur d'être surprise ; puis, ouvrant son
armoire à glace, elle en descendit un
volumineux paquet enveloppé de mous-
seline. C'était une robe de mariée en
cachemire blanc, une traîne de fleurs
d'oranger était restée accrochée à la
garniture du corsage. Aline détacha la
fleur emblématique, et, avec une impa-
tience de fillette essayant une robe neuve,
revêtit sa toilette de noce. 11 lui fallut
relâcher les coutures, le corsage de la
jeune fille de vingt ans était un peu
étroit pour la femme de vingt-six ans
dans l'épanouissement de sa jeunesse.
Devant son miroir elle resta perplexe :
— J'ai la même robe, la même coif-
fure, et pourtant je ne suis plus la
même... M'aimera-t-il ainsi'?
L'image reflétée n'était plus celle d'une
vierge émue et troublée, mais d'une
femme qui avait souffert dans la bataille
(le la vie, lutté et vaincu, et dont les
yeux bi'un clair exprimaient l'amour
conscient et la \i)lnntc.
IV
Le f' mai, le petit appartement de
M""^ Jacques-Louis prit un air de fête,
partout des plantes vertes et des roses
sombres.
— Sa fleur l'a\orite. murmura la jeune
femme.
Et elle en épingla une toull'e sous son
menton et à sa ceinture.
Le reflet de Fabat-jour de soie rouge
de la lampe fondait en une teinte chaude
la robe blanche et les roses qui s'effeuil-
laient sous londuleuse torsade des che-
veux châtains.
— Huit heures moins un quart ! se
dit-elle à demi-voix; il m'a écrit qu'il
serait là à huit heures précises, et il est
si ponctuel.
Vite, elle alla donner le coup de main
suprême au dîner qui mitonnait à la
cuisine sur le réchaud à gaz, et la der-
nière touche à la table à deux places,
jonchée de fleurs, où la nappe était mise
dans un coin de l'atelier.
Elle rentra au salon, la pendule frappa
huit coups, et les horloges d'Auteuil et
de Passy s'entre-répondirent.
— Il est huit heures !
La jeune femme s'arrêta sur le seuil
de l'antichambre, l'oreille au guet; elle
avait cru reconnaître sur l'escalier un
pas, combien cher!... Cinq minutes pas-
sèrent... Non, elle s'était trompée.
Une angoisse l'envahit.
— S'il ne venait pas !
Elle entendit un souffle imperceptible,
quelque chose comme un sanglot dans
le lointain, très loin. Elle courut à la
porte et l'ouvrit.
Un homme était là. Elle recula.
Etait-ce Jacques, son Jacques?
Le nouveau venu avait les épaules
légèrement voûtées, les yeux éteints.
MITI l< HE I. UNI liliK
vili'i'ux. connue si le regîinl él;ilt l'outré
et ne voyait plus qu'en dechiiis: les joues
boursoullées et llasques, d'une lilan-
chcur terreuse, le menton et la lèvre
rasésdécouvraieiiL une houclie exsangue,
amèrement plissée.
L'homme referma la porte et. sans
lever les yeux sur la jeune remnie. entra
au salon. Elle le suivit tremlilaiile: elle
aurait voulu lui jeter les liras autour du
cou, mais elle ne le reconnaissait pas,
il lui faisait l'elTel d'un 6tran{,fer.
— Je te fais peur, hein?... Tu ne
reconnais pas ton mari?... In ji'li mari.
ajouta-l-il avec un rire sar(loni(|iic... In
vicillaril à trente-cinq ans I
Il enleva son chapeau et monda ses
cheveux f^risonnanls. coupes presque à
ras.
— Oui, continua-l-il, un couple bien
assorti, toi jeune et belle... Je ne t'ai
jamais trouvée si belle! ajouta-t-il avec
irritation.
— Cela te fâche'.' inurniura .Miiieduii
ton déconcerté et suppliant.
l''lie lit un pas vers lui, les bras tendus.
— Non! non! ne m'approche pas,...
je suis le paria.. . Tu ne dois pas me tou-
cher... N'raiinenl, reprit-il avec colère,
as-tu supposé que j'accepterais ton sacri-
fice? Tu crois donc que je suis descendu
bien bas, cpic j'ai perdu toute notion de
délicatesse et dhonneur... J'ai eu tort
de venir, c'était une faiblesse... Tu te
serais crue veuve et tu aurais pu recom-
mencer ta vie... J ai mal af;i... J'ai voulu
te revoir pour la dernière l'ois.,. Hemplir
mes yeux de ta beauté et fuir... m'ciraccr
de ta vie, car je suis indif;ne de loi.
— Je l'en prie, interrompit-elle plain-
tivement.
— • Aline, cria-t-il avec une éncrjjrie
brutale, tu es libre, voici ton anneau de
mariaj;e, demande le divorce, on te l'ac-
cordera liien vite, va!... Oublie-moi...
Urusqucmeiit, il gagna la porte.
Aline l'avait devancé et ses bras éten-
dus lui barraient le passage.
— Jacques, tu m'écouteras, dit-elle,
j'ai le droit d'être enlendue. Tu as souf-
l'erl..., et moi, que n'ai-je pas enduré
pendant les cinq années de la condam-
nation ! Isolement, travail acharné nuit
et jour, humiliation, j'ai tout accepté
parce que j'avais résolu de te sauver et
tu es sauvé. Je me suis brouillée avec
ma famille: mon père m'a maudite; et
quand ma mère vient me voir en cachette,
elle m'implore en pleurant de renoncer
à loi. Mais j'ai vaincu. .\ux yeu.x du
monde lu es réhabilité, aux miens tu
n'as jamais été coupable, lu m'as aimée
au-dessus de ton honneur, quelle est la
femme qui se plaindra d'être trop aimée?
Que te reprocherais-je? Pourquoi veux-
tu m abandonner?
— Rien ne peut me réhabiliter à
mes propres yeux, reprit-il d'une voix
sourde... J'ai coudoyé trop d'êtres
ignobles, vu trop de soulfrances j'ai
perdu la faculté d'être heureux... Je ne
m'aime plus, qui pourrait ni'ainier?...
Tu t'abuses; si je me laissais tenter,
demain tu aurais honte de moi. L'homme
que j'ai oITensé esl mort, mais sa famille
vit et me méprise, et me méprisera tou-
jours, comme moi-même je me méprise.
— Tu le trompes, lis |)lutôt, cria
.Aline.
Klle sortit triompiialemcnl du bureau
un papier timbré qui portait celle décla-
ration :
" Moi, \'cuve Martin, qui ai succédé
à mon mari dans la direction de sa
maison de commerce, je déclare que
M. Jacques-Louis Gendro/, mon filleul,
poursuivi contre mon gré par mon
défunt mari pour lui avoir soustrait une
somme de cinq mille francs, m'a intégra-
lement remboursé celle somme avec les
intérêts, et, comme je suis convaincue
qu'il a agi dans un moment d'égarement,
avec l'inlenlion de restituer l'argent
détourné, je déclare avoir confiance en
sa probité et être prête à le réintégrer
dans son enijtloi. ■
(iendroz lui l'acte et passa la main
sur ses yeux.
— J'ai remboursé? dit-il interrogali-
vcmenl. Que signifie?... .\h ! je com-
prends, cria-l-il, c est toi !...
Une lueur de joie traversa ses prii-
AU SOHTIIi I)K I.OMIîRK
T
nelles et s'éteignit; d'une voix rauqne, j mâchoires, ces paroles soupçonneuses
avec un tremblement convulsif des | sifflèrent entre ses dents serrées :
462
AU SOHTIli 1)1-: LdMIUiK
— (Comment l'es -tu |)rocui'c' ccl
argent?
— Par mon travail ! répondit M""" Jac-
ques-Louis hautainement... Je trouve
que tu aurais pu le deviner, conlinua-
t-elle, avec dans la voix une révolte
étouffée.
Sans rien dire, elle prit dans son tiroir
son livre de comptes et le lendit à son
mari.
Il s'approcha de la lampe et minu-
tieusement examina le gros livre de la
première à la dernière page. Son visage
s'était apaisé, mais une douleur inex-
primable avait remplacé la colère.
— Pardon, dil-il, tu es une sainte...
J'ai désappris de croire au bien... Ne
m'en veux pas; si lu savais ce que j'ai
vu de turpitudes, de mensonges, d'hy-
pocrisie... j'ai oublié la lumière.
11 referma le livre.
ICIle le lui prit des mains et s'appro-
chant de lui, tremblante d'espoir, toute
tendresse ;
— • Reste ! murmura-t-ellc.
II la repoussa durement.
— Non, ne me fais pas joindre cette
lâcheté il toutes les autres. Tu es la plus
vaillante, la plus noble, la plus géné-
reuse des femmes, et c'est pourquoi je
ne veux pas que tu sois liée au chétif
que je suis, qui n'existe que par toi et
livré à lui-même n'est rien, moins que
rien. Je serais pour toi un sujet perpé-
tuel d'humiliation, tôt ou tard tu aurais
honte de moi, lu pèserais tout ce que
tu as donné et ce que j'apporte en
échange, cl lu le dirais que tu as payé
lro[) cher ma rédemption au prix de ton
bonheur.
— Jacques, dit-elle d'un ton de re-
proche, lorsqu'il y a six ans nous avons
fait le serment de passer ensemble les
bons et les mauvais jours, de partager
peines et joies, lu n'étais pas sincère.
Moi, je suis [)rcle à tout accepter de
loi, la vie, l'honneur, le salut, et je ne
m'en sentirais pas humiliée, car il m'est
impossible de me séparer de toi. Quand
je pense à toi, c'est A moi que je |)ens(',
quand je travaille à ton bonhcin-, c'est
le miiMi que I edilio. Tu peux nous don-
ner le bonheur, le veux-tu?
— Je ne le peux pas! répondit-il, en
fixant sur elle ses yeux mornes et froids,
scandant ses mots de sorte que chaque
syllabe tombait sourdement, comme une
pelletée de terre sur un cercueil.
Elle recula, pâle, pétrifiée.
— Jacques, s"écria-l-elle désespéré-
ment, avec dans les yeux et l'accent
ré[)ouvanle et le frisson d'une femme de
pécheur à qui la mer rejette le cadavre
de celui qu'elle croyait vivant, Jacques,
lu ne m'aimes plus?
— Je ne sais plus aimer, répondil-il,
la tète basse: on aime ses égaux... Tu
es une sainte. Je le vénère, je suis prêt
à l'adorer, ma rédemptrice, comme la
Vierge Immaculée qu'entant je priais
avec ma mère au mois de Marie... Je
ne sais plus prier... Je ne sais plus
aimer... Tout ce que j'aimais, je l'ai
trahi... Je n'ai plus droit à ta confiance
ni à ton amour... J'ai volé pour faire
ton bonheur... Et tu mens, cria-t-il
avec une colère soudaine, quand lu dis
que tu crois en moi : lu me fais l'au-
mône de ton respect, la charité du sem-
blant de l'amour, comme tu recueillerais
dans tes bras un chien blessé pour le
panser... Tu ne peux avoir pour moi que
de la pitié... Non, ne m'interromps pas,
je sais qu'il en est ainsi. J'ai eu le tem])s
de réfléchir pendant ces cinq années
d'infamie..
— D'ex|)iation !...
— .Non, cria-t-il en frap|)ant du pied,
d'infamie. J'y suis entré coupable, niai>
résigné. J'espérais par cinq années d'hu-
miliations et de souffrances racheter à
mes yeux l'instant d'oubli, le coup de
foudre qui m'a bri.sé. Si j'avais eu de-
\ant moi le tem])S de rédéchir une mi-
nute, je n'aurais pas connnis cette faute.
,1e n'ai pas comj)ris sur le moment que
je volais, je te le jure! II m'a semblf
((ue cet argent (pii me tombait inopiné-
ment sous la main quand j'en avais be-
soin et dont je pouvais disposer à l'insu
<le tout le monde me revenait de droit.
.Après, l'acte accompli, je me suis dit
AU SORTIR DE I.'OMUKK
que je rembourserais,... c'était un emprunt secret, voilà tout. Je n ai pense
AU SOlîTIlt DK I.OMIiHK
qu'au ])laisir que cet argent te procure-
rait... et je me suis déshonoré, et je t'ai
(léslionorée pour toujours. Eternelle-
ment je serai l'homme qui a commis
une indélicatesse,... celte tache, rien ne
peut l'eiraccr... mais je ne veux pas que
tu sois éclaboussée.
— J'ai lavé la tache, il n'en reste plus
un vestige.
— Rien n'elTace la flétrissure de la
prison... je ne veux pas lire un jour
dans tes veux le mépris et peut-être le
dégoût... Non, tu me pleureras comme
un mort, j'aime mieux cela... Puis lu
trouveras un homme plus digne de loi,
et... tu seras heureuse.
11 parlait sans indexions, la voix mé-
lallique, comme s'il répétait une dure
leçon, péniblement apprise, et qu'il de-
vait dire sans omettre un mot, \ite, vite,
pour ne pas se laisser délouriicr de son
dessein.
Aline l'écoutait, les pupilles dilatées :
<' Etait-ce son Jacquesqui parlait ainsi?»
Depuis cinq ans, chaque soir, elle
ébauchait en pensée celte fêle du retour,
se la représentant de mille manières,
mais Jacques indifférent, méchant, hos-
tile et la répudiant !... cette vision denfer
ne lui était pas apparue; n'élail-ce jias
une hallucination, un cauchemar?
Femme, son cœur n'avait pu prévoir
la dureté de l'orgueil masculin; elle le
voyait maintenant et en eut peur. Cinq
années de sonlfranccs, d'amour, de dé-
vouement héroïque ne triompheraient
pas de cette crainte : « .\ux yeux du
monde je resterai un homme indélicat. >>
— Que l'importe le monde, cria-l-ellc,
si moi je crois en toi, si je t'eslime, si
je suis fière de la faute... Oui, fière
d'avoir été aimée connue peu de femmes
le sont; quaijcl tu as commis, pour me
procurer du plaisir, cet acte répréhen-
siblc, tu as [irouvé qu'en ce moment Ion
amour pour moi était ta conscience, la
loi... j'étais le monde pour toi, mon
opinion te suffisait... en dehors de notre
amour rien n'existait... Je te remercie de
m'avoir aimée ainsi... Si lu m'aimais en-
core, songerais- 1 u à ce que le monde dira ?
Il V eut un long silence.
— Toi, dit Jacques lenlemcnl, d'un
ton radouci, lu es restée claire comme
au premier jour, mais l'ombre est des-
cendue sur moi, il fait nuit dans mon
cœur; j'ai peur de vivre et je ne sais
plus aimer.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! cria-
l-elle, pourquoi n'avez-vous pas permis
que ce fût moi qui eusse péché ? Oh I
Jacques, mon Jacques, avec quelle joie
j'aurais expié, avec quelle confiance en
ton amour je serais revenue à loi et je
l'aurais dit: " Pardonne, parce que j'ai
péché par amour, et je t'aime plus que
l'honneur, plus que l'estime du monde !»
Elle s était involonlairement affaissée
sur le tapis aux pieds de Jacques, et les
rouges ])élales des roses cU'euillécs sai-
gnaient sur sa robe et tombaient une à
une avec ses larmes lourdes.
La poitrine du jeune homme se sou-
leva ; il porta la main à ses yeux :
— Non, dit-il sourdement, je suis un
réprouvé, tout est fini !
Il courut dans le couloir.
— Je retourne ;"i l'ombre, je lui appar-
tiens, comme toi à la lumière, adieu.
Un cri sauvage d'oiseau écrasé sous le
pied fît vibrer les vitres ilu |>(-lit salon.
— Jacques I
Aline l'avait rejoint sur le seuil, et
ses doigts convulsifs élreignirenl le bras
de son mari.
— Tu disque la lumière le fait peur!
Eh bien, je renonce à la lumière, je te
suivrai dans l'ombre.
lOlle aspira l'air avec clfort, et, d'une
voix rauque :
— Tuas \olé, je volei-ai aussi; mais
je ne le quitterai pas !
• — \'oler, toi?... Tu dis, voler?...
Aline l voler ?...
Les yeux de Jacques ell'royablemenl
ouverts regardaient la jeune femme avec
stupeur.
— Toi... Oh ! non, non 1
Le visage implacable de l'homme se
détendit, ses traits se contraclèrenl en
un S|)asmc d'angoisse, l'ne visiiui men-
lale, rapide comme un scinlillement
Il; Tilt liK 1.
d'étoile, lui montra son égoïsnie cruel,
son orgueil qui s'alTublait d'un masque
de délicatesse pour repousser le salut
que lui apportait celte femme.
Il comprit tout ce qu'elle avait souf-
fert, quelle force d'amour elle avait dé-
pensée dans son œuvre de rédemption.
expiant plus cruellement qu'un
forçat sa faute à lui.
Pourquoi refusait-il son sa-
crilice? Il comprit la volupté
un amour planant sur toutes
les conventions terrestres, cet
amour de l'âme d'un autre qui
conduisit Jésus sur la croix;
l'amour qui sauve ; l'amour qui
rachète le pécheur, car tout
péché est un acte défini, passa-
ger, tandis que l'amour estinfini,
éternel, immuable.
Jacques s'inclina devant Aline,
ses doigts tremblants effleurèrent
le bord de la robe blanche; il
éclata en sanglots, des larmes
impétueuses d'enfant qui sait qu'il sera
bientôt consolé; il sentit, selon l'expres-
sion profonde de l'Ecriture, qu'il dé-
pouillait le vieil homme et qu un homme
nouveau naissait en lui.
Pour la première fois il aima.
La Lumière avait vaincu 1 Ombre.
Ci.AR.\ Delav.
UN DISPENSAIRE D'ENFANTS
Il est neuf heures du matin, la rue
Jean-Lantier, aux maisons élroiles et
hautes, profile sa tranche ouverte dans
le ciel bleu. Déserte tout à l'heure, tout
un petit Lilliput vient de Icnvahir en
un instant, l'emplir comme une caf,'e
d'oiseaux de frémissements, de petits
cris joyeux. C'est une bande d enfanlc-
lets, gras ou maigres, roses fin ])âles,
l'air gai ou l'aspect soulTreleux, tous se
pressent, accompagnés ou seuls, vers
une porte, sur laquelle le mot Dispen-
saire est écrit, et des mamans et des
|)apas aussi se dépêchent. ai)]iortant
dans leurs bras, emmitoullés et i-oulés
dans des couvertures, de petits pacpiels
vivants, grouillants, d"où s'échap|)ent des
plaintes ou des rires, des sons confus.
Bientôt l'escalier qui conduit en haut
en est plein. Suivons ce petit monde
dont les souliers claquent sur les niaichcs
et voyons oîi i^ va.
Il va au dispensaire gratuit pour en-
fants malades. Qu'est-ce que cela, un
dispensaire pour enfants malades?
Dans un pays comme la France, où
la natalité va toujours en s all'aiblissani,
l'idée qui vient à tous les citoyens dé-
voués à leur patrie, c'est que par tous
les niovens possibles, partons les efforts
combinés, il faut combattre la terrible
mortalité qui, soit en raison de leur fai-
blesse naturelle, soit ù cause des déplo-
rables conditions hygiéniques datis les-
quelles ils se trouvent placés, frapjie les
enfants et surtout les nou\ eau-nés.
C'est cette pensée qui a iiis|iiié les
fondateurs de dispensaires, l'oni- donner
une définition exacte et succincte, on
peut dire que « le but des dispensaires
est de venir gratuitement en aide aux
enfants malades, non alités. (|uels que
ssoient leur âge, les maladies dont ils
sont atteints, leur domicile, leur natio-
nalité, par des pansements, des applica-
tions d'appareils, et par l'administration
de médicaments et d'aliments au local
même du dispensaire, de leur assurer
de la sorte un traitement régulier et
efficace, en dépensant le moins d'argent
possible et en leur conservant les avan-
tages de la vie de famille ».
Situés au centre des quartiers que
leurs clients habitent (nous supposons
un dispensaire par arrondissement), ils
sont à la portée des familles, et avec
une perte de temps minime, les mères
pourront chaque jour y conduire leurs
enfants malades; si elles sont empê-
chées de le faire, une voisine, une sœur
aînée les remplacent; d'ailleurs les en-
fants sont connus au dispensaire, leurs
noms sont inscrits, aussi bien que le
traitement qu'ils ont à suivre, la plu-
])art peuvent donc venir seuls. Les en-
fants atteints de maladies chroniques,
une fois le traitement indiqué, peuvent,
tout en se soignant, continuer leurs
études. Ils viennent au dispensaire
avant l'ouverture ou après la sortie des
classes. •
Ce ne sont pas seulement les enfants
gravement malades qui se présenteront
à la consultation; d'autres en imminence
de maladies y trouveront un précieux
secours. Dans les familles riches, h la
moindre préoccupation, les mères font
appel à leur médecin, et souvent, sans
avoir de médicaments à faire prendre,
elles arrivent, par un régime spécial, à
enrayer les conséquences d'une impru-
dence ou d'un accident. Tout au moins
elles calment leurs inquiétudes.
Pour les mères indigentes, le disi)cn-
saire remplacera le métlecin de famille,
et la médecine préventive, inconnue
jus(|u'ici de la classe ouvrière, rendra
autant et plus de services que la thcra'-
peutique la mieux raisonnce, répandra
des habitudes d'hygiène et de précau-
IN DISl'KNSAIHK D ENKANT^
SALLE d'attente
lions qui profileront aux familles, à la race
tout entière, et conséquemmenlau pays.
Les dispensaires ainsi compris sont
donc tout à la fois des instituts de thé-
rapeutique et dhy^'iène. Ils sont encore
le complément nécessaire et efficace de
1 inspection médicale des écoles.
Du jour où le gouvernement a obligé
lous les Français à envoyer leurs en-
fants dans les écoles, il sest obligé lui-
même à protéger ces enfants contre
1 insalubrité des locau.K, contre les dan-
gers des maladies, et l'inspection médi-
cale a dû être créée. Signaler une ma-
ladie ou une cause de maladie ne sau-
rait suffire ; le médecin-inspecteur ne
]ieut faire plus par lui-même, mais s'il
a à sa portée un dispensaire, il y adresse
le malade, qui est soigné el suivi jus-
qu à sa guérison complète, jusqu à ce
que tout danger de transmission ou de
rechute ait disparu.
Toul cela est très bien, dira-t-on;
mais ny a-t-il pas déjà, pour soigner les
enfants, l'hôpital, le bureau de bienfai-
sance ? Pourquoi dès lors ajouter le
dispensaire, et n'est-ce pas là un rouage
inutile, une complication?
Non. répondrons-nous, non, et voici à
ce sujet quelques détails qui feront bien
saisir la différence entre l'hôpital, le bu-
reau de bienfaisance et le dispensaire.
Les hôpitaux sont des établissements
d'assistance dont la société ne pourra
pas de longtemps, sinon jamais, se pas-
ser. C'est là que se trouvent réunis les
secours qu'une charité instruite par
l'expérience des siècles donne à tous
sans compter; c est là que se concen-
trent les lumières d'une science qui est
toujours en progrès; c'est là enfin que
les déshérités sans asile trouvent un
abri sûr et immédiat contre la faim, le
froid et la maladie.
LN DISPENSAIRE 1) ENFANTS
A côté de CCS avantages inappré-
ciables les hôpitaux présentent de sé-
rieux inconvénients.
Deux services distincts y sont orga-
nisés : l'un, externe, pour les malades
du dehors; l'autre, interne, pour les
malades admis dans les salles.
A la consultation externe les malades
reçoivent les soins éclairés des méde-
cins les plus instruits; aux prescriptions
qui leur sont faites, l'administration
ajoute une distribution gratuite de mé-
dicaments; ils trouvent donc réunies
toutes les ressources nécessaires pour
leur guérison. Mais les hôpitaux sont
situés dans les quartiers éloignés de la
ville; pour y porter un enfant malade
et attendre leur tour de consultation,
les mères sont obligées d'abandonner
pendant plusieurs heures leur ménage,
leur travail, leurs autres enfants; elles
le font un jour, elles ne peuvent renou-
veler chaque jour un aussi lourd sacri-
fice, et la maladie, négligée, devient
plus grave, ou se prolonge indéfini-
ment, ou devient incurable.
Dans les salles du service intérieur
les enfants sont chaque jour visités et
soignés, mais ces avantages s'achètent
au prix de graves périls; en dépit des
elForts de l'hygiène hospitalière, les
salles des hôpitaux d'enfants sont des
foyers permanents de contagion, et les
cas de maladies contractées à l'hôpital,
aussi bien que les cas de mort qui en
sont la conséquence, sont malheureuse-
ment très nombreux.
Au point de vue moral, les côtés
fâcheux de I internement des malades
ne sont pas moins à considérer; les
mères se désintéressent de l'un de leurs
premiers devoirs, qui est de soigner
D I s T I! I H I T m N 1>E S O T r B .*
LN DISl'ENSAIlil-; I) liNFANTS
i69
leurs enfants, TalTectinn i-éciproque
s émousse, les liens de la famille se
relâchent.
p]n résumé, on peut le dire, c'est qu'en
raison des conditions de proximité et
d'accès facile des dispensaires, de la fa-
cilité de transport des enfants malades,
(lu service journalier des consultations
ter qu'un petit nombre; le bureau de
bienfaisance aurait donné une ordon-
nance, le plus souvent mal exécutée; le
dispensaire les traite sur place, et ainsi
do nombreux enfants échappent à des
inlirmités qui les auraient laissés pour
la vie à la charf^e de leur famille et de
la société.
P E .■; A i; E DES B É B É .s
avec médication immédiate appliquée,
le plus grand nombre des maladies
aiguës peuvent y être traitées, que cer-
taines affections à marche rapide sou-
vent funestes, les ophtalmies puru-
lentes, par exemple, y sont plus
aisément que partout ailleurs enrayées
par un traitement répété matin et soir;
que grâce à des ressources thérapeu-
tiques, que les familles n'auraient pu se
procurer, d'autres maladies, qui ont une
tendance à la chronicité, sont arrêtées
dans leur évolution. Les hôpitaux, faute
de lits vacants, n'auraient pu en accep-
IX. — 31.
En présence de ces faits, dont la
rigoureuse exactitude est facile à con-
stater, on est autorisé à dire que, bien
loin de faire double emploi avec les
autres moyens d'assistance, les dispen-
saires ont une valeur intrinsèque, réelle,
et qu ils sont venus combler une lacune,
qui parait aujourd'hui d'autant plus
profonde que l'on connaît mieux tout
ce qu il y avait à faire pour la remplir.
Maintenant que nous savons techni-
quement ce qu'est un dispensaire, nous
pouvons examiner nos dessins, et nous
en aurons tout de suite l'explication.
IN DlSl'KNSAIUI-: l) KM- A NT S
C'est diibord Ui .-aile diillente; ri-
gardoz bien : tous nos cnfnnts sont en-
trés pêle-mêle, un peu bruyants, ver-
beux, encore tout aux jeux de la rue,
mais les voilà tout à coup redevenus
plus sérieux, de ce sérieux si drôle et si
comique du bambin.
Us se sont assis ou tassés les uns à
côté des autres en une grappe vivante,
un grouillement; pelotonnés ou couches
sur les genoux de la maman, leur petite
tête fléchie sur le seiu maternel, à
demi endormis, souffreteux; d'autres,
debout devant l'employé, se font dresser
leur fiche à la fois dimmatriculalion et
de passeport médical; tous jettent des
yeux furlifs vers la porte voisine ou-
verte sur la salle de consultation,
avant d'affronter le médecin.
El, en attendant, les mamans causent
entre elles, les enfants gazouillent, em-
plissant la pièce d'un brouhaha de vo-
lière d'oiseaux. Tout ce petit monde a
l'air tout ;i fait chez lui, aucun n'a
peur, tous ont l'habitude; ils savent
que c'est pour leur bien et qu'ils sorti-
ront de Ui soulagés, réconfortés, sinon
guéris tout à fait.
Va, de fait, en voici un certain
nombre qui se précipitent vers une
grande salle avec un empressement
d'excellent augure; voyez-les s'asseoir
autour d'une table longue et se calmer
subitement, les yeux cloués sur le cor-
ridor, grands ouverts, interrogateurs,
les nai-ines dilatées de gourmandise,
tlontemplez toutes ces jielitcs lêles
étagées les unes sur les autres. Qu'allen-
dcnt-elles donc".'
l^a soupe, la réconfortante soupe que
le garvon va leur apporter fumante et
chaude et qui fait partie du traitement.
I,a pauvreté des parents les prive de cet
aliment sain et savoureux, la misère
physiologique les a touchés de son aile,
c'est là leur maladie dont la cuisinière
sera le pharmacien bien venu, lit ils
mangent, se pourléchent les lèvres, le
faciès détendu, repus, heureux.
Kt pendant ce temps la visite con-
tinue el dans d'aulrcs salles les diffé-
rents traitements leur sont apj)liqués.
Ici ce sont les teigneux aux plaques
chauves dont il faut raser les têtes tous
les huit jours. l'U allons donc, résignés
ou récalcitrants, tous y passent comme
des moutons à la tonte, l'opération est
quelquefois compliquée. I.,e mouton
récalcitre et bêle plaintivement; alors
papas, mamans, frères ou steurs, ou ca-
marades, tous viennent à la rescousse,
riant de la petite scène, amusés; on
maintient de force le pauvre mouton
sur sa chaise et sous le rasoir de la ra-
seuse, en dépit des grimaces, des con-
torsions, des soubresauts, solidement
maintenu, le mouton sent le rasoir pas-
ser sur son crâne et ses cheveux tomber
en crépitant. Le voilà transformé en
bille de billard. Mais déjà le gros cha-
grin est passé, déjà le petit torturé de
tout à l'heure rit el le voilà qu'à son
tour il prête la main pour maintenir un
autre mouton récalcitrant. A qui le
tour ? Le microbe de la teigne n'a qu'à
se bien tenir.
Un peu plus loin les derniers progrès
(le la science sont mis en usage pour la
guérison de nos petits malades. .Ah !
c'est qu'ils sont soignés comme des
princes. Voilà la fée éleclricilé mise à
contribution à leur profit.
(y est d'abord le bain statique électri-
que qui calmera les névroses, réveillera
l'influx nerveux, rétablira les équilibres.
\'oilà une grande machine qui tourne,
envoyant ses efiluves, son ozone à flots
vivifiants sui- les petits mignons isolés
sur le tabouret de verre.
L'eflluve les caresse comme une brise,
comme un souffle d'éventail, leurs che-
veux se dressent sur la lèle comme de
petits paratonnerres pointus par lesquels
l'électricité qui les a traversés s'éi'happe
dans l'air ambiant.
(j'est ici le tempérament des nerveux,
des tarés physiologiques, des lyin])lia-
liques. I^e bain statique est pour eux
le voyage, le changement au grand
air.
Mais voici à coté le dépaitemcnt des
éclopés, desaidkvlosés, des blessés ; frac-
L'N UISI'ENSAUIE D ENFANTS 471
lures, luxations, maladies infanliles de 1 son aclion sur la mobilité ou la seiisi-
la moelle épinière ont inmiobiiisé leurs | bilité, faire contracter le muscle [)aral vsé
APPLICATION D'ÊLECTP. ICITÉ A COURANT CONTINU
articulations, leurs muscles ou diminué ou faire jouer l'arlieulation raidie, râ-
leur sensibilité; le courant continu ou mener le sentiment dans le nerf,
intermittent va alternalivemenl porter Puis enfin voici le pesage des nour-
IN i>isi'i:ns.\ iHi; d knkants
i-issons. Ici encore une petite expiiciilion
préalable esl nécessaire.
Pourquoi pèse-l-on les nourrissons?
Parce qu'ils sont élevés au lait stérilisé.
Et pourquoi sont-ils élevés au lait stéri-
lisé? \'oici : devant les ravajrcs crois-
sants de la mortalité inl'anlile. les sn-
uières années, la question du lait stéri-
lisé à donner aux enfants nouveau-nés
et aux enfants malades.
A Paris, l'administration municipale
elle-même s'en esl occupée, et une im-
portante commission a dû examiner les
ninycii» d'assurer à la population indi-
ciétés de médecine se sont p]énccupi'>es
de plus en plus de la cjuestion de l'aliai-
(enient arliliciel. (Comment trouver un
succédané du lait de femme, qui soit
aussi profitable au nouveau-né et aussi
bien toléré par ses premières voies (lue
l'aliment naturel ? Ce succédané, on l'a
entrevu dans le lait de vache stérilisé
et crinvcnablement ('-tendu d'eau. Ainsi
((lie le rappelait le docteur Dubrisav
dans une comniunicalion à la Société
médicale du l.ouvrc, il n'v a pas une
société de médecine de\anl laquelle on
n'ait discuté, dans \r cours de ces dci--
I giMiledi' Palis une distribution réf;uliére,
(|ui permit d'élever, par l'allaitemenl
artificiel et dans de bonnes conditions,
les enfants que leurs nièi-es ne pouvaient
nourri !•.
D'un avis unanime, la commission a
approuvé l'emploi du lait stérilisé; mais
le m')de de distribution est encore à
l'étude.
I)'anlre pari, l'expérience a été tentée
par les adminislraleurs du dispensaire
de la lue .lean-l.anlier et elle a consisté
à faire uni' distiibution réf^nlière de lail
stérilise :
IN DISl'KNSAllilC 1) KM'ANTS
1" Aux nouveau-nés que leuiv mères
ne pouvaient nourrir p;ir manque absolu
.I.- lait;
■J" A ceux (jne leurs mères ne |)OU-
\. lient nourrir qu'insuffisamment;
.'i" Aux enfants plus àf^és. de quinze à
e o r n A N T i x t e it m i t t e x t
(li\-linil mnis, qui sont atteints de yas-
Iro-entérite par suite d'un sevrage mal
dirigé ou d'une alimentation non appro-
priée à râiie et à la délicatesse des or-
;;anes.
Depuis les premiers jours de juin 1896
jusqu'en octobre 1897, neuf mille litres
de lait ont été ainsi distribués ; soixanle-
dix-sept enfants ont bénéficié de celle
distribution, les uns pendant quelques
semaines seulement, ce fui-ent des en-
fants accidentellement malades; d'autres
pendant un nombre varialile de mois,
suivant I âge autpiel ils ont été présen-
tés. Tous les enfants nourris de la sorte
au lait stérilisé se sont maintenus dans
un ('lat très satisfaisant;
pas lui scid n'a été atteint
de gastro-entérite dans le
cours des deux étés compris
dans la période d'expéri-
mentation. (Quelques-uns
sont arrivés comme poids
au-dessus de la moyenne,
presque tous avaient l'aspect
florissant des enfants de la
bourgeoisie aisée.
On [)eut tirer de cette ex-
périence prolongée pendant
seize mois nue première
ronclusion, c est que les dis--
pensaires, aujourd'liui très
nombreux, de même que les
crèches, paraissent désignés
il 1 avance pour faire à la
population indigente la dis-
tribution de lait que la mu-
nicipalité de Paris se pro-
pose d'organiser. Sans aug-
mentation de per.sonnel,
sans accroissement de frais,
i'\> peut distribuer le lait
comme on tlisl]-ibue ou ad-
ministre les médicanjents,
et il n'est pas plus difficile
lie le distribuer à une cen-
laine d'enfants qu'à trente.
Une autre conclusion, qui
se dégage de l'expérience
dont nous venons de rendre
compte, c'est que le lait sté-
rilisé industriellement à 110 degrés pré-
sente, sur le lait stérilisé au lieu même
de sa distribution, une incontestable
supériorité ; il suffit d'un service de
voitures, organisé par le fabricant, pour
assurer la distribution, sans aucune perte
de temps et sans surcroît de personnel
imposé au dispensaire.
Voici comment le docteur Dubrisay
a résumé ses observations :
LN DISl'KNSAIIU: I) KN F A N TS
Pour élever ar(i-
liciellemont les en-
fants qui ne peu-
vent être nourris
au sein par leuis
mères ou par une
nourrice élranpère,
le lait stérilisé rend
les plus j,'rand.s
services et doit
être substitué au
lait ordinaire qu'on
trouve dansle com-
merce. A l'éf^ard
de la gastro-enté-
rite, il sert à la l'ois
d'afjent thérapeu-
tique et prophy-
lactique.
El mainlenanl
• vous comprenez
pourquoi l'on pèse
les bébés. Tout
simplement pour
constater que.
grâce à ce genre
d'alimentation, ils
augmentent dans
une progression ré-
gulièrement crois-
sante de poids,
c'est-à-dire qu'ils
se portent bien.
hZt voilà pourquoi, dans notre gra-
vure, vous voyez bébé juché sur sa
balance, gros, dodu, joufllu, enchanté,
dirait-on, de se voir si gros et ravi de
voir que tout le monde s'occupe de lui
et le considère déjà comme un homme
de poids.
Mais voilà que déjà on l'enlève : enle-
vez, c'est pesé. A un autre! Kt tous y
passent tous les huit jours.
Cn mot [inur terminer. I.e dispen-
saire (le la rue Jean-I.anlicr, le moilèle
du genre, a été le premier dispensaire
d'enfants créé à Paris. Il a été ouvert le
l""" avril 18.S:i et compte depuis son
ouverture ■iOTi-l.'jG journées complètes
de traitement. (^ue d'enfants il a sauvés,
(|Uo (le petits Français il a guéris et
combien il a élevé do citoyens pour la
patrie de demain !
1)^ IIa.us.
''.&'
L'ŒUVRE DE BAHIC
QuuikI on a vu un dessin tic Baric, —
cl qui n'en a pas vu? — on les reconnaît
toujours sans avoir besoin de recourir
à la signature. Cela ne veut point dire
qu'ils soient semblables les uns aux
autres ; mais c'est le don des vrais artistes
de donner leur marque à fout ce qu'ils
produisent.
Daumier, Gavarni, Foi-ain, pour ne
citer que des maîtres de la caricature,
ont leur vision particulière de Thuma-
nilé; ils la pénètrent dans ses sentiments
cachés et se sont créé, pour les exposer
à nu, un système de lignes qui constitue
leur manière propre. Ils arrivent ainsi,
non pas à substituer leur personnalité à
celle de leur modèle, mais à se mettre
<■ dans la peau du bonhomme ». C'est
une nécessité du genre.
La maîtrise consiste dans la présen-
tation du sentiment observé. Il doit être
vrai d'abord, cela s'entend ; mais il doit
aussi être grossi, de même qu'au théâtre.
L'écueil est dans ce grossissement. P]n
deçà de la note juste, l'elTet ne porte
pas; au delà, la caricature philosophique
devient une charge comique. Ce point
précis ne s'apprend pas, il se seul : c'est
l'intuition.
Jules Baric a le sentiment parfait de
cette justesse ; aussi appartient-il à la
grande famille de l'art, pour cette pre-
mière raison qui serait suffisante.
Dans la caricature, le dessin ne va
pas sans la légende. On a beaucoup dis-
cuté sur les diverses façons de procéder.
L'un dessinerait d'abord et prêterait en-
suite à ses personnages des paroles appro-
priées à leurs gestes; l'autre, aucontraire,
n'exécuterait son dessin qu'après avoir
établi sou dialogue ou sa maxime. Ces
distinctions semblent un peu vaines. Chez
les maîtres, dessin et légende ne font
qu'un ; les figures et le texte se présen-
tent en même temps à leur pensée et s'il
leur faut exécuter matériellement ces
deux opérations l'une après l'autre, ils
ont, quel que soit l'ordre suivi, la per-
ception nette et simultanée des deux.
Cette connexité est évidente dans les
compositions de Baric, qui s'affirment
dans leur unité el par là encore s'impo-
sent comme des œuvres de maîtrise.
Ces caractères généraux établis, don-
nons quelques notes biographiques sur
Baric avant d'aborder l'examen critique
JULES B A U I C A S 0 I X A N T E - C I N IJ AXS
I. iii;i \i{i: Di: liAiuc.
Madagai-rai... T;im:it:ivo... Taniatave... Tenez, la niùre, vi>\\\ où il est, vol'tf..7(
L'pauveur gars! faites-moi donc vouaire ousqii'est sn caserne?!
i,(ii;r\i!i; di. h a un
— J' cré bin que j' n"irai poiot loin ! avant d' mouri, si j'ai un conseil à t' donner, c'est d'épouser
iiout' garçon d' farme, Chariot...
— C'était mon iiiû*', mon homme !
— Maintenant, ma fille, que j' tai fait avouair les pus gros gages que j'ai pu, fais-en 1' moins
iiu'tu pourras, t'en fras toujours assez pour des bomgeois...
I. <ii:L \ii i: m: iîahh.
— Troisième et dernier feu ! Eh bin ! maît' Mingot y ça n' va donc plus? vous savez que ce n'cî-t
plus \ vous?
— Je r sais bin... .T'en veux pus, .
— C chanip-Ià est pourtant bien votre affaire ?
— Bin mieux I j' sis bin content de n' point l'avoir! et à c' t'henre on me 1' donnerait pour rin
qu'j'en voudrais point !
dp son ci'uvre. 11 est né en 1830, au fliâ-
leau fie Coniaere, à Sainlo-Catherinc-dc-
Kierbois, dans le Chinonnais. La légende
veut que Jeanne Dnrc allât prendre,
dans l'église du pays, Tépée que Charles
Martel y avait déposée, pour son servir
contre les Anglais comme il lavait fait
l'onlre les Sarrasins. Le vieux château
aurait été construit par lîoucicaul, au
retour des Croisades. Le père de l'ar-
tiste était un ancien capitaine de la vieille
garde et tant de souvenirs de guerre
auraient pu tourner Haric du côté des
armes.
Mais sa vocation s'était révélée dès
ses premières années. Elle résista aux
tentatives de son père pour lui faire em-
brasser diverses carrières, ainsi que cela
ai-rive souvent; elle ne se laissa point
eiiti'ainer vers d autres voies par ren-
seignement académique reçu dans l'ate-
lier de l)rolling, où I''ran(,'ois .Arago le lit
entrer et où il eut, entre autres, Paul
Bau<li'y pour camarade ; elle persista
enlin au milieu des fonctions honorable-
ment remplies dans l'administration des
postes. Depuis ISSl, l'artiste est défini-
tivement revenu dans sa Touraine.
Il vit, à Monnaie, dans une simplicité
toute rustique. Son atelier est primitif,
un escabeau de menuisier lui. sert de
chevalet, et il interi-ompt souvent le
dessin commem-é |)our pai'Ier à ses toui'-
lerelles ou donner qui'ltpies coups de
bêche 5 son jardin.
.\ussi a-t-il la joie et la force de
l'homme qui se ineiil dans l'indépen-
dance rè\ée el (jui \il an milieu des
choses qu'il ressent i-u contact |)i'rmanent
avec les êtres (pi'il décrit.
15aric est, en ell'et , le peintre ilu
paysan et, dans la comédie humaine,
aux cent actes di\ers, il s'en est volon-
lairemenl tenu à ee type de notre race
I.IKIVRK D1-: liAIUC
Le Maire. — M. 1' perfet m'a écrit si j' voulions des lives pui
qu'j'avions point besoin d'iives !
Tous EN CBŒDR. — Y' avpz bin fait! quéqu'ça sert les lives?..
Un loustic. — Si core c'était des lires de viande !
dont le paysan tourangeau est 1 expres-
sion la plus complète.
Peu de temps avant sa nomination de
président de la Chambre, M. Paul
Deschanel, aux applaudissements de ses
collègues, adressa une prosopopée en-
llamméeaux « chers paysans de France >>
qui, disait-il, ont toujours sauvé la
patrie et qui la sauveraient encore. Il
nest point paradoxal de supposer que
Baric partage celte opinion, caries traits
lie sa satire sont toujours pleins dindul-
gencé. Il peut vivre aimé au milieu de
ses modèles et leur montrer ses dessins
— ils seront les premiers à les trouver
justes et à en rire.
Leur égoïsme est souvent brutal; leur
amour du lucre grossier; leur malice
contre le bourgeois excessive; leur pa-
resse absolue quand le travail nest pas
obligatoire ; d'autres défauts encore, mais
peu de vices. M. Zola s'est mépris, en
les dépeignant vicieux. Le seraient-ils
enfin, — d aulres hommes le sont, —
qu'ils ont une chose qui prime tout, qui
apparaît en tout, qui ferait au besoin
passer sur tout, c est la finesse. Elle est
sans doute limitée aux horizons d'une
instruction presque nulle, mais elle est
extrême dans les choses de la vie pra-
tique. Elle est susceptible de se hausser
avec les événements et de devenir de
rinlelligenee, dans le sens solide et
étolTé du mot.
Le paysan, d'ailleurs, est l'ancêtre ol
le commencement de tout. Nos familles
bourgeoises ont bien peu de générations
à remonter pour rencontrer le paysan, et
elles auraient grand tort d'en rougir.
Aux temps féodaux, le paysan occupait
déjà, nombreuses en quantité, si ce n'est
en étendue, les terres qu'il détenait des
premiers partages guerriers et qui avaient
été le prix du sang versé. Dans bien des
provinces françaises, on rencontre des
familles paysannes, dont la généalogie
i.n: i\Ki: i)i: haiui
— Not' cipitaine, nous vous portons im kio?(Hie avec ce bouquet pour lequel nous nous sommes
tous cautérisés.
— Lieutenant, camarades, je vous ermarcie, vot' kiosque... vot' bouquet... certes... fier... dans mon
cœur... toujoHr.s !...
(Iliiiic cl fixi'e rcnuiiile aussi haul que
<cll(' (les |)lus anciens seii,'neiirs.
.\ussi leur indéjjcndance d'espril esl-
cllo exlrênic, et l'on a vite fait d'aji-
pcler eulclcincnl leur allachement aux
<'Ouliimes du passé. Ils avancent dans
la nouveauté à pas extrêmement lents,
volontairement, et leur priulence csl un
heureux contrepoids au désordre iné-
\ ilable qu'amènerait le mouvement des
idées iKHivclles si la nation ciilicre s'y
préci[)itait.
Le temps respecle |m'u ce que IDn lait
sans lui, et, dans la marche nécessaire
et heureuse du proférés, ils jouent le
rôle de niodcraleur.
(]es considérations piidosopliupics ne
sont point déplacées en jiarlani d'un
maître de la cai'icatiu'e, car la carii-a-
tiu'c vil de |)hiloso|)hie. t'-clle de IJaric,
au pins haul point pi-ol'onde, est, sous
lUic appai-eiice de lion enfant, puissante
liai' sa liMiirii' hiiiinMir.
l,a joie de l'esprit sert à mesurer sa
force et l'amerluine est une faiblesse,
car c'est une déses|)érance. Le satirique
n'a pas pour but unique de fustij^er, car
ce serait une mission négative. Ca.iligal
ridendo mores, c'est en souriant qu'il
réforme les uKi-urs.
Va\ voyant les dessins de jîaiic, plu-
d'un, au fond, se trouvera l'âme paysanne
et sentira la le^on, sans trouver le coiq)
de fouet troj) cuisant. l''t c'est ainsi que
les i)ons caricaliirisles soûl de bons mo-
ralisateurs.
I']sl-il iitile de rechercher les procédés
du dessinateur et d'analyser ses for-
mules? (k- serait faire acte de profes-
setir dans un cours de caricature, et tel
u'esl point le cas. Une seule chose do-
mine il importe, comme dans toute
(cuvre il'arl, c'est la vérité. IJarie la
trouve dans les expressions et d.ins les
alliliidi's, parce (|u'il l'a Miubie et cher-
clice. 'rel iiHiiiv cniriil peill éti'e mi peu
I.ili:UVliK DE lîAltU;
— M'est avis qu'on ne doit point voter de fonds ponr les chemins !... Pour cens qui sont mauvais,
■'e-t pas la peine : personne n'y passe... Pour les bons, faut attendre qu'is -soient mauvais. .
Mon geval ? j' l'aime, censément, pus que moue, je 1' cache point I
T'as bin raison ! poor ça, i' t' rapporte pus qu' tu n' li rapportes.
I. iii;i \ 111-: i)i; hauic.
— Ah I le pauveur bonbomme ! ed puis la moit ed sa femme, i s'en va ! i' n' mange pus, i' n' boit pus...
— C'est pas toué qu'en ferais autant pour moue, si j'venais i, mouri?!
— Eh bin ! essaie don un peu, pour vonère...
gauche, tels effets exagérés, telles propor-
lions méconnues ; mais rien ne choque
dans Tensemhle. Tout paraît vraisem-
blable. Une page de caricature est tou-
jours établie un peu hàliveiiient et ce
n'est pas un labicau lon^'ucinent étudié.
Baric a toutefois une supériorité sur bien
des maîtres du genre: il ne craint point
<raborder des scènes à nombreux person-
nages. Une douzaine de figures, et même
<lavanlage, se présentent sou%'enl avec
une importance de premier plan et,
jusque dans les fonds, les physionomies
se détachent très ncllenuMil.
Si l'on songe cnlin que ces i-dMipcisi-
lions Font exécutées pour dos journaux
([ui ne peuvent ])as attendre cl que leur
reproduction graphique est souvent dé-
fectueuse, on reconnaîtra dans Baric
cette virtuosité supérieure f|ui est le ré-
sultat d'un métier patiemment acquis,
«ctle observation constante (|ui meuble
le cerveau et cette sûreté d'assimilation
qui appartient seulement aux maîtres.
Nous avons accompagné cette rapide
étude de dessins choisis un peu au hasard
au milieu de son (i-uvrc louirue. On
pourrait multi|)lier ces exemples à l'in-
fini. Ils auraient sans doute un air de fa-
mille, le cycle étant toujours le même,
mais ils ne se répéteraient point. II en
est de même des légendes qui pourraient
encore se lire agréablement même veuves
de leurs figures.
On y verrait que 15aric ne cherche
point à faire de res|)rit rosse, celte plaie
de la littérature du jour.
On peut dire enfin que ces caricatures
sont du gros sel, mais c'est du sel et
leur saveur est assez franche pour les
faire entrer, comme nous l'avons dit au
début, dans le Panthéon des icuvres
d'art.
A. ( i \ \ I I 11.
LES CONFECTIONS A HON MAKCIIE
Depuis quelques aunées d'exccUeiils
esprits se sont occupés de faire le bilan
(lu siècle. Considérant le bonheur hu-
main comme le but qu il faut atteindre,
ils ont recherché dans quelle mesure les
découvertes réalisées depuis cent ans
contribuent au bien-être physique et mo-
ral de noire génération. Leurs conclu-
sions ne sont pas rassurantes. .Après
avoir constaté la faillite de la science,
ils s'attaquent aux applications de cette
même science et proclament la faillite
de la machine.
Et je ne fais pas ici allusion aux cri-
tiques doctrinaires des socialistes, qui
j'cprésentent la machine comme lagent
essentiel de l'exploitation de l'homme
par l'homme, comme l'outillage par
excellence de la servitude humaine.
Lorsqu'ils nous dépeignent « le travail
exténuant dans les bagnes capitalistes ■,
la violence de leur langage leur ôte
toute aj)parence de raison. Cependant,
sans pactiser avec des principes extrê-
mes, on peut essayer de se faire une opi-
nion et se demander, avec les écono-
mistes, si les espérances conçues par les
premiers inventeurs ont été réalisées.
Ils s'étaient proposé non seulement un
but économique, mais encore et surtout
un but philanthropique. En même temps
(|u'ils voulaient assurer le travail en le
multipliant et en rendant ses produits
plus accessibles à tous, ils aspiraient à
supprimer le surmenage, les seize et
dix-huit heures de présence à la fabrique
ou dans l'usine. Ces nobles buts, entre-
vus par des hommes de génie auxquels
ils ont valu des statues, sont-ils atteints ?
Les ouvriers qui prétendaient briser les
])remiers métiers mécaniques auraient-
ils, s'ils avaient réussi, brisé du même
coup l'avenir heureux de l'humanité,
tirâce à la machine, avons-nous mis dans
la balance de nos joies et de nos peines
un bon poids à l'actif de la vie meilleure?
Et puisque c'est la machine qui porte
le plus grand elFort de la production.
1 homme, qui n'a |)lus à jouer qu'un rôle
auxiliaire, a-t-il vu disparaître les la-
beurs excédant ses forces, et les facilités
nouvelles et l'extrême rapidité du tra-
vail, en abaissant les prix de revient,
lui ont-elles facilité nécessairement
l'achat des produits qu'il fabrique?
Imaginant que la réponse à cette in-
terrogation se trouve, non dans les
phrases, mais dans les faits, j'ai voulu
la demander à l'étude des métiers tels
(|ue les habitudes mécaniques les ont
modifiés. Je me suis efforcé de savoir
ce qu ils sont et ce qu ils rendent, quelle
influence ils peuvent exercer sur la vie
matérielle et morale du patron et des
ouvriers. Une circonstance qui m'a mis
on rapport avec un grand industriel de
la confection m'a fait débuter par le
vêtement à bon marché.
Depuis longtemps, en voyant les prix
affichés sur les mannequins qui garnis-
sent nos grands bazars d'étoffes, pan-
talons à 2 fr. 'J5, complets à 9 fr. W). je
m'étais demandé comment les fabricants
pouvaient donner à des prix aussi fai-
bles des vêtements en vrai drap et d'ap-
parence suffisamment solide. Evidem-
ment ils ne devaient pas employer des
ouvrières. Il fallait que, pour ces con-
fections, l'aiguille marchât toute seule
comme la navette dans les métiers tis-
seurs; il fallait la vapeur pour suffire,
me semblait-il, à cette production à si
bas prix et je voyais en imagination les
machines géantes découpant les habits
par tas énormes, les passant à d'autres
machines qui les cousaient, les repas-
saient et les rendaient finis, prêts à être
expédiés aux quatre coins du monde.
C'était une occasion pour moi de com-
mencer mon enquête et, sans plus de
retard, je me dirigeai vers le faubourg
Saint-Martin où demeurait le grand
confectionneur auquel j'étais annoncé.
La vaste usine que j'avais rêvée se
l.lvS CdNl-KCTION;
A ISON M A m; Il
présenla à moi sous la forme dune sim-
ple maison de rapport ; maison de ciii(|
élag'es, dont la l'avado disparaît sous de
Jurandes enseignes aux lettres énormes
qui couvrent toutes les surfaces dispo-
nibles, du trottoir à la corniche du toit.
Mais je savais (]uc certains de nos in-
dustriels parisiens trouvent moyen de
lof^er des chaudières, des machines à
vapeur dans des appartements el, l'exté-
rieur ne me faisant pas désespérer du
rèvecon^u ])armon imagination, j'entrai.
l'nc boutique noire où des tables s'en-
foncent dans des profondeurs d'ombre et
s'alignent, chargées de vêtements de
toutes formes et de toutes couleurs. De-
puis le |)ai'quel jusqu'au plafond, les
élolfes étaient entassées par piles et sur
tout cela planait l'odeur fade des tissus
neufs et de la gro.sse toile grise. Çà el
là des conmiissionnaires, des voyageurs
discutaient avec des employés de la mai-
son, palpant et maniant les tissus en
virtuoses de la partie; ils se confon-
daient avec le décor sombre el, pour
ilégager mon esprit de cette première
impression plutôt morne, il fallut l'ac-
cueil du maître, accueil d'une cordialité
parfaite, dont je profitai pour ques-
tionner tout à mon aise.
VA comme je m'étonnais de cet entas-
sement d'élolfes, mon hôte me rassura.
— Ce n'est rien que cela. I..es cinq
étages sont pleins, si pleins même que
nous sommes obligés de changer de
temps en temps les ballots de place pour
ne pas recevoir les plafonds sur la tête,
ce dont ils nous ont plusieurs fois sé-
rieusement menacés. C'est là le grand
défaut de nos installations parisiennes,
car nous sommes forcés de prendre en
hauteur la place qui nous manque en
largeur.
Puis, me montrant les piles alignées
par genres, couleurs et largeurs, il com-
men^•a son explication.
— • Pour nos vêlements de conleclions
fces vêtements tout faits (pie vous voyez
aux devantures des maisons de détail
(]ui les revendent', nous employons des
tissus de fabricalions cl de provenances
très dillércnles. Les dessins, ce que
nous appelons les dispositions, sont ou
lissés ou simplemeni imprimés, les tis-
sés venant de Roubaix, de Tourcoing cl
de \'icnne, les imprinics de l.isieux et de
\'ienne.
Les articles de travail, blouses, bour-
gerons, cottes el tabliers se font en toiles
du Nord, bleues ou grises, fabriquées à
Lille et à .Armenlièrcs; les blouses noires,
les vestes de marchands de vin, en mo-
leskine ou en Clairvaux, lissés dans les
\'osges el à Houbaix et leinls à Ville-
franche-sur-Saône. Les velours viennent
d'.Amiens. Le coutil pour les vêtements
d'clé se fabri(|ue à Sainl-nié, à Epinal
et à Laval.
Vous savez (|uc dans les draps tissés
le dessin s'obtient |)ar la combinaison
des lils de chaîne el des lils de trame,
ce qui coûte du temps et de la main-
d'it'uvre, tandis que les imprimés sont
tissés unis en blanc, sans perle de temps
préparatoire, et revoivenl ensuite du
même cou|) leur teinture et leur dessin.
on passant sous les rouleaux de ma-
chines cyliiulriques, analogues à celles
qui servent au tirage des journaux. Le
procédé est très rajiide ; il procure une
économie sensible et permet d'olTrir au
client, ])our un prix moindre, des élolTes
dont les dessins peuvent être plus variés
el même plus lîns que ceux du lissage.
L'imprimé commun n est lire que d'un
coté; mais l'imprinii' dit de luxe est
tiré sur les deux cotés, ce qui rend l'imi-
lalion assez parfaite pour que bien sou-
\ eut les personnes tpii ne sont pas du
niélicr puissent s'y tromper.
M<in guide m'en lit faire l'épreuve; il
n'eut pas de peine à me glisser pour du
lissé de premier choix ses imprimés de
luxe; mais il corrigea aussilê)t sa super-
cherie en mcnseignanl le moyen de m'y
rccoiinaîlre :
ICnl'oncez, me dit-il. une épingle
dans un des détails ilii dessin. Hessorl-
elle à l'envers dans le même détail, c'est
du tissé ; dans un détail diirércnl , ce
n i-l i|iie de limprimé.
liiMilrc «lu/ moi, j'ai recommencé
LliS CONFECTIONS A lîÛN MAltCllÉ
4S5
I expérience sur les vêlements que nie
fournit mon tailleur et j'ai pu recon-
iiaitrc qu il me faisait 1 honneur de
m'hahiller en vrais lissés. Ce n'est pas
tissu> venaient exclusivement d An;;le-
terre : mais, depuis deux ou trois ans.
les fabricants de Roubaix et de \"ienne
en ont mis sur leurs métiers et font une
r. K P r, I .V G E DE LA PIÈCE EX MATELAS
plus solide, paraît-il, mais c'est bien
plus distinfjué, tout aussi distingué que
la cheviotte drap pelucheux) et le pré-
sident 'drap noir lustré), qui ne sont
employés que pour les confections les
plus chères. Najfuére encore, ces deux
IX. — 32.
frrande concurrence à la draperie an-
j^'laise, celle-ci devant payer huit sous
par mètre à son entrée en P'rance.
— Toutes ces confections, reprit mon
g-uide, ne se façonnent pas à la maison
de Paris. Souvent , par mesure de dé-
Li:S CONFECTIONS A liUN MAliClli;
charge et d'économie, on expédie les
tissus, tels qu'ils arrivent do la fabrique,
à des façonniers de province qui se char-
gent d'en tirer parti d'après des modèles
donnés. Cette main-d'œuvre est de beau-
coup la meilleur marché. Toutefois,
c'est à Paris que se façonne notre grand
stock de marchandises. Les tissus sont
découpés à la maison avant d'être lixrés
se compose, suivant les tissus, de plus
ou moins d'étolFe. On peut mettre jus-
qu'à quatre-vingts épaisseurs de prési-
dent et seulement cinquante tle croise
noir, ce dernier résistant davantage à
l'outil à cause de l'apprêt.
— Pour tracer sur le matelas les mo-
dèles il découper, nous avons deux pro-
cédés. Le premier, fjéiiéralcnieni em-
r O X C I s DU .M .V T E L J
1 1 1) E i) r e A 11 T o .\ T K .
à des entrepreneuses, qui les linisscnl.
Sur celte entrée en matière, nous
montâmes à l'atelier où s'opère le dé-
coupage.
Au fur et à mesure des besoins, les
étoffes sont livrées par pièces entières
au metteur en main qui les fait plier à
la largeur et à l'épaisseur voulues.
L'étolfe, généralement large de 1"'.3.5,
est [)liée à la longueur de l'",10 pour
un pantalon , I'", ,'')() pour un veston,
<>'",35 pour un gilet et '2'", 20 pour un
pardessus ; mesures comprises pour des
tailles moyennes. Ainsi préparée, la
pièce reçoit le nom de malelus. Celui-ci
pliivé autrefois, consiste à a\ oir autant
(le morceaux de carton indépendants
que de pièces dans le modèle ; l'ouvrier
les dispose l'un après l'autre sur l'éloll'e
et il en suit les contours à la craie. Nous
avons abandonné cette méllmde qui
nécessitait, pour l'assemblage des dill'é-
renls morceaux, des ouvriers possédant
bien leur métier et qui, se sachant in-
dispensables, se faisaient paver relative-
ment cher. .Avec les cartons traceurs, la
coupe se trouve simpliliée et nous pou-
vons être bien moins difficiles pour le
choix de nos coupeurs. Heureusement,
car maintenant l'ouNrier ne se lixe plus:
LES COMKr.riONS A lîOX MAIt<:ilK
il passe «Je maison en maison, à la re-
flierche d'une amélioration de position,
amélioration chimérique; g^râce à ce va-
el-vient continuel, le travail perd de sa
valeur lixe et, par ses habitudes er-
rantes, le coupeur provoque lui-même
la baisse de son propre salaire. Pour en
revenir à la nouvelle méthode, qui sup-
l'rottcnients réjiétés du tampon; mais je
fus étonné, le carton une fois enlevé, <le
constater avec quelle précision les mor-
ceaux du vêtement senchevètrent les
uns dans les autres et se juxtaposent
sans intervalles perdus. Mon guide m'en
donna la raison.
— Nous disposons ainsi nos modèles.
LE DÉCOUPAGE PES MATELAS
prime l'initiative du coupeur, elle est
en elTet très simple.
Sur le matelas, on étend les carions
traceurs, où les contours des ditFérentes
pièces du vêtement apparaissent troués
à jour à l'aide d'un enlevage à l'emporte-
pièce. Au travers de ces trous et par le
moyen d'un tampon enduit de blanc d Es-
pagne en poudre, on dépose sur le mate-
las un pointillé blanc qui représente les
lignes de découpage; c'est un véritable
poncis. Je ne pouvais distinguer le des-
sin sur le carton traceur, tout » babo-
cheux » par un long usage et sali par les
en dépit d'une légère dil'liculte de sépa-
ration pour les coupeurs, parce que, avec
le procédé de coupe à plein bloc, la
moindre parcelle de place inutilisée
dans le tracé se traduirait par des frag-
ments de déchet sur toute l'épaisseur
du matelas et la répétition de ces cen-
timètres sacrifiés ferait bien vite des
mètres. Cependant, malgré nos mesures
géométriques, les résidus ne manquent
pas. Il nous reste, il est vrai, la facilité
de les céder au chiiTonnier. C'est en
effet une marchandise recherchée par
eux, les résidus de laine servant à faire
LliS ClJM'KCTlONS A lîdN MAliCIll!:
.MTnX TKMKll: DE ColiSACH
du drap, ceux de coton, du papier.
Nous élions eulrés dans l'alelier, mon
guide continua.
— Il y a deux manières do découper:
à la vapeur, et c'est une lame de scie
sans fin qui tourne et mord le matelas
que l'ouvrier lui présente; ou bien au
sabre, et c'est le procédé que nous em-
ployons ici ; car nous avons renoncé à
la machine qui ne compensait pas ses
inconvénients d'odeurs et de bruit par
de sufiisants avantaf;fes. Certains tissus,
comme le Clairvaux par exemple, oppo-
sent plus de résistance à l.i scie qu'au
sabre.
.Je rcf^ardai le travail tout en deman-
dant des explications au cliel' de la
coupe. Brave homme s'il eu fui el \ieilii
dans le métier, celui-ci dédaig;nait les
cartons traceurs el savait, connue pas
un, dessiner sur le matelas les |)ièces à
main levée; mais il était incapable de
rien expliquer et je dus me contenter
de ses démonstrations de bon praticien,
démonstrations que me complétait d'ail-
leurs un jeune ccnipeur moins expéri-
menté, mais dont la lanj,'ue servait mieux
la pensée.
("ihaque table est nuiuie d'une rainure
dans laquelle s'engage le sabre el qui lui
sort de guide, tout en lui laissant assez
de jeu pour c|u'il puisse virer d'un demi-
tour et se prêter au découpage des en-
touriuires.
Dirigeant le matelas de la main gauche,
le coupeur tient le sabre de la main
droite et le pousse devant lui par un
mouvement de haut en bas (tel celui du
menuisier lorsqu'il scie verticalement) ;
puis, suivant le tracé du poncis, il a
bien vite coupé sa pièce entière d'étolTe.
A mesure qu'il avance, les résidus tom-
bent autour de lui et, tout infimes qu'ils
soient, finisscEit par l'enijuisonner dans
un amoiuelleinonl de jn'lits bouts de
draj) (|ni niniilnil jiis(|n'au ni\eau des
tables.
Devant moi, les ouvriers découpaient
des corsages (on a]ipellc ainsi ces gileU
à manches en moleskine noire que por-
tent les marchands de vin, les serru-
riers, etc.
— Mille par jour, à trois coupeurs,
me dit le chef de la coupe ; cent cin-
quante mille par an en moyenne; car
chaque article a sa s;uson el, si nous fai-
sons des corsages en ce moment, nous
ferons des vestons de chasse demain, des
LEe; COM-ECTIONS A BON MAliCllK
LES OUTILS nu COUPETR ET LES >I O li C E A i: X DE DltAP D IX VESTOX
pèlerines le mois prochain ; celles-ci sont
très à la mode; nous en coupons quinze
mille par saison.
Quel débit de produclion ! A la sim-
plicité de méthode, grâce à laquelle les
pièces de cinquante vestons se découpent
aussi vite quune seule manche d"habit
se découperait aux ciseaux, je compre-
nais la faiblesse du prix de revient et
par cela même du prix de vente ; mais
il fallait les assembler, ces pièces, les
bâtir, les coudre.
Nous étions sortis de l'atelier; mon
obligeant cicérone, m'ayant fait traver-
ser des couloirs et monter plusieurs
escaliers, s'amusait de mon ébahisse-
ment devant les entassements de tissus
dont il m'avait déjà parlé et qui dépas-
saient ridée que j'avais pu m en faire.
Toutes les largeurs, toutes les couleurs
de draps étaient représentées; plus de
trois cents modèles se trouvaient là
rangés, soigneusement étiquetés par
séries et par prix.
Et comme nous traversions la salle
des échantillons , je vis les cahiers
énormes qui contiennent deux mille
dispositions différentes. L échantillon -
neur préparait les petits carrés de drap
qui, collés sur les cartes, sont envoyés
aux revendeurs de Paris et de la pro-
vince. On les expédie par milliers chaque
année et le client trouve toujours le
choix insuffisant.
— Nous nous y perdons cepenilant
nous-mêmes, me dit mon guide: car.
quoique nombreux, notre personnel ne
suffit pas au mouvement de va-et-vient
de la marchandise; il arrive quelquefois
qu'on se trompe, mais sans cependant
donner au client de I imprimé pour du
tissé, ainsi que cela se pratique plus sou-
vent qu on n imagine dans des maisons
de second ordre.
En effet, je voyais les employés aller
et venir, les bras chargés de pièces ou
de vêtements ; ils montaient, descen-
daient pour un perpétuel classement.
Les demandes, les réponses se succé-
daient avec une telle rapidité que leur
sens m'échappait. Toutefois, je pus en-
tendre réclamer cent douzaines de cor-
beaux, et, le mot me paraissant étrange,
jeu demandai l'explication. Il résulte
d'une association d'idées toute naturelle
et doit son origine à la couleur noire et
brillante des corsages. C'est une dési-
gnation familière et qui n'a rien d olTi-
LliS CONFKCTIONS A liO.N M.VHCIli:
ciel ; elle appartient au jargon i):irticn-
iicr (le certains centres ouvriers, de
même que les blouses, qu'on me montrait
sur les bras d'un commis, s'appellent
(les cottes à Paris, des parisiennes en
province et des salopettes à Lille.
Cependant le mouvement et l'aj^ita-
lion semblaient croître, ils ne se ralen-
tissent jamais. Me \ovanl tout étourdi,
dès que nous fûmes arrivés au dernier
étape, mon liole me lit asseoir sur des
piles de drap, sièfjes naturels de la mai-
son ; puis, s'y étant assis lui-même, il
continua mon édification.
Sorties du décotipaye, les pièces des
vêlements doivent subir un pressage,
opération destinée à donner, au moyen
du l'er chaud, à chacune de ces pièces
la forme approximative du membre
<|u'elle est destinée à revêtir. C'est, en
réalité, une espèce de modelage du drap
et c'est l'opération la plus longue; mais
elle se supprime pour ainsi dire dans la
confection. Une jambe de pantalon, qui
sera pressée pendant une heure par un
tailleur, recevra chez le confectionneur
un simple couj) de fer de cinq minutes.
.\insi du reste. El mon guide ajouta :
— Le très bas prix est notre excuse;
\oilà, par exemple, une série de j)anta-
lons à "2 fr. 'i,') en imprimé ordinaire,
qui est un article d'usage, suffisamment
solide, mais pour lequel vous pense/
bien qu on n'a pas insisté sur le pres-
sage. C'est bien assez d'avoir à faire le
/>iqiiitge des coutures apparentes, et le
finissnge qui comporte le rabattage des
coutures, la façon des boutonnières, la
pose des doublures, des boulons, des
agrafes et des portes.
Ces diirércntes opérations ; pressage,
piquage et finissage, se font en dehors de
notre maison, chez des entrepreneuses
(|ui ont organisé leur travail presque nii'-
canitpiement. Nous [ton vous leur donner
à façonner de sept cents à huit cents vê-
tements (ju'elles nous rendent, dans les
moments de presse, finis en une semaine;
il est vrai qu'elles emploient de (piarante
à cinquante ouvrières et ne les laissent
pas s'amuser, les pauvres femmes;
N'ous avez vu tout à l'heure les mor-
ceaux se découper. On en fait, pour
chaque unité de vêtement, un rouleau
que nous nommons une huche. Conte-
nant chacune son nombre de morceaux,
drap et doublures, les bûches sont livrées
avec une simple indication de com-
mande. Ainsi deux cents pantalons,
façon C. série T, et l'entrepreneuse n'a
qu'à se reporter à son tarif pour savoir
que c'est de l'ouvrage à couler, c'est-ù-
dire une façon qui se paye 50 centimes.
— (Cinquante centimes, m'écriai-je,
pour coudre un pantalon et le finir?
— Pas davantage pour la série T;
d'autres séries sont payées soixante;
mais c'est le maximum, et les prix va-
rient en dessous suivant les endroits,
la saison et l'afllux des oITrcs. A Paris,
le taux est de t50 centimes par pantalon
I une ouvrière peut en faire quatre dans
sa journée); de 1 fr. 50 à 1 fr. 75 par
veston (une ouvrière habile en fait
deux); les gilets de 50 à 75 centimes,
(c'est de l'ouvrage moins mal payé).
Maisà Lille, par exemple, les prix chan-
gent : 3"i centimes par pantalon; 1 fr. 15
par \eston.
Et ces prix sont ceux que nous
payons, mais non pas toujours ceux
que reçoit l'ouvrière; car, lorsqu'elle
travaille pour l'entrepreneuse, il faut
que celle-ci gagne sur elle. Le travail
est alors réglé de manière qu'il pro-
duise son maximum, et pour cela il est
réparti par ateliers. Telles ouvrières
font les boutonnières, telles autres les
coutures, d'autres posent les boutons,
et grâce à cette division qui ne permet
pas aux ouvrières de contrôler la pari
de rendement produite par chacune
d'elles sur l'ensemble du travail, l'en-
lrc])reneuse, payant peu, demandanl
beaucoup, arrive encore à réaliser de
suffisants bénéfices.
tjuand, au conlraire, l'ouvrière tra-
vaille à son compte, elle touche la tota-
lité du prix payé; mais, recevant chaque
vêtement en bûche, elle a tout à meltro
en ordre. \'ingl-huil morceaux dans un
panlaloii, Ircule-ipiairo dans un veston.
LliS CONFECTIONS A HON MARCHÉ
dix-huit dans un gilet, trente-quatre
dans un pardessus : vous voyez que l'ou-
vrage est long, sinon délicat.
Tout en causant, nous étions redes-
cendus il l'atelier de coupe, et mon
guide lit ouvrir une bûche pour m'en
montrer le contenu. Je suis obligé
d'avouer que, parmi tous ces morceaux
de toutes formes et de toutes grandeurs,
draps el doublures mélangés, j'eus l'im-
à dix francs, m'expliquail-il ; comment
voulez-vous que, obligés chaque jour de
baisser nos prix de vente, il nous soit
possible d'augmenter les salaires; c'est
un engrenage dont nous ne pouvons plus
sortir. La faute en est à la vie moderne
qui se contente de faux luxe, mais qui
veut l'obtenir de la concurrence à des
prix presque dérisoires.
— Tenez, repril-il, en me montrant
I. A ruErjuATii
i U l" H E s r 1) U it L ■ E X T R E 1" B E X E U s E
pression d un nouveau genre de casse-
léte chinois, sorte de jeu de patience
où les ouvrières savent se démêler, sans
cependant arriver à vivre de leurs
peines, car il leur faut quatorze heures
detravail effectif pourgagner trois francs.
Mon guide déplorait, comme moi. la
triste position de ces femmes, réduites
pour ainsi dire, par ce labeur méca-
nique, à la condition de machines pousse-
aiguilles; mais il m'affirma très sincère-
ment que les grands coupables de cet
état de choses, ce n'étaient pas eux.
fabricants, mais les clients.
— II faut pouvoir livrer des complets
un arrivage. \'oici le plus récent envoi
de notre façonnier de Lille, qui vient
de faire un tour de force. Des pantalons
à 1 fr. 75. C'est le dernier mot.
Sera-ce bien le dernier mot? Mais
sur ce doute, je dus partir, car plusieurs
fois déjà mon guide avait été appelé
])our des renseignements pressés ou des
commandes à vérifier. .Après m'être
excusé de ma longue importunité, je
pris congé de lui, non sans avoir obtenu
de son inépuisable obligeance quelques
derniers détails sur sa production an-
nuelle, production qui répond tout juste
aux besoins de la demande. Cinquante
CONFECTIONS A liUN MAliClli:
mille vestons, cent vingt mille [);m-
lalons, dix mille pardessus, cent mille
blouses, quinze mille gilets passent,
chaque année, sous le sabre des cou-
peurs, le fer du presseur et les aiguilles
des finisseuses.
El, rentrant chez moi, repensant ;i
tout ce que j'avais vu, je comprenais
maintenant les bas prix affichés aux
étalages qui débordent sur le trottoir.
Cette livrée européenne sous laquelle
tous les peuples s'uniformisent, pan-
talons à '2 fr. '25, complets à 9 fr. 90, ce
n'est pas dans de grandes fabriques aux
dimensions d'usines qu'elle se prépare;
c'est dans de vieilles maisons noires,
avec des moyens simples cl ])rali(pies;
mais surtout c'est par un travail intensif,
d'une suractivité pres(|ue fébrile.
Alors se représentèrent à mon osjjrit
ces chefs de maison obligés de veiller
aux mille détails de l'organisation in-
térieure et de répondre en même temps
aux mille questions d'offres et de de-
mandes venues du dehors. Je revoyais
les employés courant, déplaçant, repla-
çant; puis les coupeurs, taillant sans
relâche dans la masse des blocs ; enfin
les ouvrières tirant l'aiguille depuis
l'aube jusqu'aux heures avancées du
soir. Et le spectacle de tant de peines,
compensées par de si maigres profits,
me ramenait à la pensée première qui
m'avait conduit chez ces grands confec-
tionneurs. Tout ce personnel ne serait-il
pas plus heureux si, comme je l'avais
cru tout d'abord, il pouvait exister une
machine taillant, assemblant et cou.sant.
N'était-ce pas l'exemple de ce qu'est le
travail lorsqu'il est privé du secours de
la machine? Les plaintes élevées contre
celle-ci sont donc vaines. I,es inven-
teurs avaient raison.
Mais non; déiidénu'nt ce découpage
presque mécani(iue, cette division du
travail des femmes cpii, pendant d'in-
terminables heures, cousent le même
bout de doublure ou bortlent juscpi'à
satiété des boutonnières , n'est-ce pas
en quelque sorte un labeur de machine
sans la machine? Et ce métier, qui
n'emploie pas la vapeur, n'est-il pas
soumis à cette tyrannie de vitesse du
travail à la vapeur, que la machine a si
bien imposée à nos habitudes et à nos
mœurs. Habitués à des miracles de pro-
duction rapide à bon marché, nous
voulons désormais tout avoir et ne rien
payer, et nous sommes à peine étonnés
quand on nous présente un pantalon de
drap qui ne coûte pas deux francs.
ICn présence de ces exigences nou-
velles, les patrons, de plus en plus ré-
duits dans leurs bénéfices, ont dû. pour
continuer à vivre, obtenir plus du tra-
vail en le payant mains. Pour cela, ils
1 ont réglé mécaniquement. L'initiative,
i'ajjplicalion des qualités personnelles,
l'emploi du goùl, j)crdent du temps. Il
faut (|ue les heures surproduisent. Tou-
jours plus vile : tant pis si l'ouvrier n'est
plus qu'un outil qui taille et qui coud.
Et ce discrédit du travail a nécessai-
rement abaissé les salaires. L'honmie.
devenu outil, n'a plus sa valeur d'homme,
et la synthèse de notre (in de siècle
|)eut se formuler ainsi : maximum de
travail pour le minimum de paye. Si
celle progression ne s'arrêtait ])as, nous
verrions la grande masse des travail-
leurs ramenés à la condition des peuples
orientaux dont le labeur de tout un
jour est payé d'une bolée de riz. Que
leur restera-t-il alors pour acheter les
produits qu'ils fabriquent à si bas prix?
Habillant le monde entier, gagne-
ront-ils assez pour s'habiller eux-
mêmes? Ues économistes très sérieux
ont répondu non. A qui la faute? .Au\
patrons? Nullement. Aux ouvriers?
Encore moins. Faudrait-il donc s'en
prendre à la clientèle? Pas davantage;
celle-ci subit en elFel un étal de mn'ur>
qui s'impose à elle et qu'elle impose à
son tour sans qu ou puisse l'en rendiv
responsable. Ce serait donc bien alors
la faute à la machine si le noble but que
s'étaient proposé nos inventeurs, si le
bonheurde l'humanitéqu'ilsavaienl vè\r
semble chaque jour s'éloigner de nous
davantage.
l'i 1 11 11 1 C Al. MTTTKS.
L humble rivière de chez nous
i\e mène pas un i;iaiul Uipai;e :
Avec un hruit paisible et doux
Elle fait le tour du village.
Le lac est fier de sa beauté,
Le torrent, de ses précipices;
Le tieuve a plus de majesté
Et le iiave plus de caprices.
Elle n"a rien de tout cela
El ne veut pas s'en faire accroire ■
PETITE SKI\r
Hanant ici pour courir la,
Enrorc in£;énue et sans gloire.
Elle va, de son train charmant ;
On l'appelle déjà la Seine ;
Paris est loin, heureusement :
Paysanne avant d'être reine.
Elle cache sa royauté
Entre des rives roturières,
.•\vec des jardins d'un côté
El. de l'autre, des chènevières.
Des saules et des peupliers,
Oni sont à peu près du même âge.
Comme des voisins familiers
Bruissent le long du rivage;
V
Et le chucholcraenl des eaux
Accompagne la voix légère
De la fauvette des roseaux
Oui fait son nid sur la rivière.
.Matin et soir, à la fraîcheur.
.\vec les bonnes hirondelles.
Leur ami le martin-pècheur
Poursuit les vertes demoiselles.
La lourde escadre des canards
''^-'^ Les voit voler d'un a-il d'envie;
Leur aile donne à ces traînards
Le frémissement de la vie.
Quand r oiseau |iajseau-ilcssiisd"cuN
Toute la Irriupc \v regarde :
Son pclit cri, brusque et jnvcux
La rend encore plus bavarde ;
.Mais, Idin du peuple cancanier,
Canards, laveuses et commères,
D'un coup de bec, le braconnier
Attrape au vol les éphémères.
Notre rivière a du poisson :
L'able, la truite et la vandoise
Filent à travers le cresson
Avec leur dos couleur d'ardois
El, lors(|u'uu lilel de soleil
Hit et frissonne sur l'eau bleue
On voit, dans le rayon vermeil.
Reluire l'aritcnt de leur queue.
Ainsi ciiule, de son air doux,
.'^alls aventure et sans laiiage,
li'uu bout à l'autre du village,
\ière de cliez nous.
LKS CIIIKNS
DE BEllGElî
''%%>'-^^,iitX,
■ H 1 E X II E B l: I E
Les récents concours de chiens de
berger oui attiré l'attention du public
sur cette race, et c'est justice. Aucun
chien ne possède autant d'intelligence
naturelle, ne montre autant de dévoue-
ment que cet humble auxiliaire de la
ferme. Toujours à 1 œuvre, l'œil au guet,
1 oreille dressée, tantôt il surveille le
troupeau au pacage, tantôt il le conduit
sur la route, arrêtant l'avanl-garde, pous-
sant les retardataires, ramenant les
égarés. Il semble être partout à la fois.
Qui n'a vu, un soir, au soleil couchant, le
troupeau revenant lentement à la ferme,
dans un nuage de poussière, la silhouette
noire du berger grandie par le crépus-
cule et le chien fidèle qui, sans un ordre,
\a, vient, tourne et retourne, haletant
et jamais lassé ?
Lorsque les brebis sont au pâturage,
elles sont généralement gardées par deux
chiens. L'un veille à ce qu'elles ne pé-
nètrent pas dans le champ voisin. Les
hergers disent : « Il fait le rail. •> Au
commencement de la journée, le berger
montre au chien la ligne de démarca-
tion. Cette simple indication suffit. Le
chien prend son poste et ne le quittera
que le soir. Certains chiens <> font le
rail >i en le parcourant sans cesse, d'un
mouvement machinal. D'autres, plus
pratiques, se couchent sur la frontière
du champ et, l'œil à demi fermé, obser-
vent. Dès qu'un mouton s'aventure de
l'autre côté de la ligne, la sentinelle se
dresse, court au-devant du délinquant,
le ramène, puis reprend tranquillement
son poste.
Le second chien se tient auprès du
berger. Il fait le service d'estafette. Sur
un mot, sur un signe, il contourne le
troupeau et rallie les vagabonds. Vivant
aux côtés du maître, souvent caressé, il
a l'humeur moins farouche que le chien
vigie, toujours isolé.
Autrefois les chiens de berger n'a-
vaient pas seulement à garder le trou-
peau, ils le défendaient encore contre
496
I.liS CIIIKNS 1)1-; HlCHC.KIl
les attaques des loups. Leur taille de-
vait être plus haute que maintenant cl
leur mâchoire plus forte.
.Nulle variété de la race canine n"a une
orij^inc plus ancienne. Buiron considère
ce chien comme le type primordial de
toutes nos races actuelles. Il appuie son
opinion sur ce l'ail qu'il ressemble nu\
chiens que l'on trouve
chez les peuples les moins
civilisés. Le chien de
herfjer a, par exemple,
comme les chiens lapons,
esquimaux et arabes, avec
le museau pointu, les
oreilles droites,
alors qu'elles sont
lonibantes dans la
])lupai't des races
rn'lilicielles.
Le type du chien de
berf,'er diirère dans chaque
pays. La nature partout
ap|)ropric la bêle à son
milieu.
Les .Anglais possèdent
deux \ariétés très diiïé- iiiiex dk
rentes, l'une est le boh-
lail, chien de petite taille, à poil lonj; el
Irisé, à queue courte.
L'autre espèce, le collie, originaire
d'Ecosse, est beaucoup plus réjianduc.
Le collie est assez bas sur pattes, comme
le saint-bernard. Le museau est long el
pointu, le poil long, droit, très loulFu,
la queue épaisse et pendante, relevée à
l'cxlrémité. Le collie est l'animal à la
mode, celui qui jouit, en .Angleterre,
des l'avein-s accordées en France au ca-
niche. Il l'ait prime dans les ex|)osilions
el les lauréats atteignent des |irix extra-
ordinaires. L'un d'eux, Mctililcy Wdn-
der, l'ut vendu IS'JÔO IVaius.
L' .Allemagne et la Helgiqne possèdent
des chiens dont les caractéristiques sont
le museau allongé et les oreilles droites.
Dansées deux pays, les chiens de berger
sont classés eu trois catégories, selon le
poil, qui peut être loug^, ras ou dur. Les
chiens belges à poil long, unil'ormémeul
noir ou roux, sont les [ilns rem.irquables.
En Russie se
trouve un chien
d'une très grande
dimension, ap-
pelé berger d'O II -
charka. Il a sou-
vent à défent
■^es brebis contr
les loups. Son aspect est celui d un
/>oyj-/<u7 qui serait |)ourvu d'une longue
(|ueue. Son poil est long, frisé el laineux.
Certains de ces chiens gardent seuls
jusqu'à deux mille moutons.
Eu France, l'aspect du chien de ber-
ger varie selon les régions. Malheureu-
sement toutes les variétés ne ]irésenleul
pas des traits assez nets pour |)ouvoir
être classées. Les bergers send)leut très
ignorants en ce qui concerne \cs points
qui marquent les races pures. Les croi-
sements se font «.■outrairement aux règles
d'élevage les plus élémentaires. Par
exemple, un propriétaire nous aviniail
un jour qu il mariait toujours un poil
long avec un poil court, parce que le
mélange dounail, pour l'intelligence an
travail, de meillem's résultais. .Vinsi se
sont [jcrdues peu à peu les qualités phy-
si(pies de nos races. Fort heureusement,
depuis IH".l(i, le (îlub français du chien
de berger sesl fondé, ipii a entrepris la
LES CHIENS Dl£ liKIillEK
régénération de celte espèce et, grâce à
lui, de très grands progrès ont été réalisés.
Les chiens qui figuraient en 1898 à l'ex-
position des Tuileries étaient d'admira-
bles reconstitutions des vieilles
races de Bi-ie et de Hcauce.
Le chien de Bi-ie. haut de
0",55 à (("".GS, a le |)oil long,
gris, ou le plus souvent noir,
parsemé de quelques fils blancs.
Le chien de Beauce, de taille
légèrement supérieure iO™,60
à 0°\70;, a le poil court et rude,
gris ou gris et noir tacheté,
ou — et c'est la couleur préfé-
rée — tout noir avec le mu-
seau et les pattes l'eu. Dans
les deux variétés les oreilles
«ont droites, encornet, légère-
ment recourbées du haut si
elles n'ont pas été taillées; la
queue est tombante, avec
l'extrémité relevée en crochet.
Chaque patte de derrière doit
être pourvue d'un double ergot.
Ces animaux ont un carac-
tère pacifique, un air de rési-
gnation particulier. Ils ne
connaissent pas la vivacité du
chien de chasse ou du chien
de luxe, bien nourri, bien soi-
gné, souvent caressé. Il y a,
entre eux et ces êtres privi-
légiés, la même dilTérence
qu'entre un paysan et un cita-
din. Lorsqu'on emmène le chien
de berger à la ville, la foule
des piétons, le roulement des
voilures, le tumulte des cabarets
l'effravent, l'ahurissent, le ren-
dent stupide. Mais, dès qu'il
retrouve la paix des champs,
il redevient lui-même. Qu'il entende au
loin le bêlement d'un agneau, son oreille
se dresse, son œil brille, il est prêt à
partir au moindre signe. Sa timidité
naturelle ne doit pas cependant le con-
damner à ne connaître jamais le confor-
table des chenils bien tenus, à n'être
jamais admis dans le monde. Si on l'ar-
rache à sa ferme avant qu'il soit com-
plètement formé, il s'habitue rapidement
aux bruits de la ville. Nous avons connu
des chiens de Brie et de Beauce qui, au
contact d'une société polie, avaient pris
1. Parc de réserve.
2. Passage clos.
3. Parquet de départ.
4. Piste.
h. Parquet d'arrivée.
6. Passage clos.
7. Parc de réception.
8. Fossé à sec.
9. Passage rétréci.
10. Banquette de terre.
11. Tribune du jury.
DE LA PISTE
12. Tribune du comité.
13. Tribune du club.
14. Tribune réservée au public.
A B. Ligne d'arbustes.
C D, Claies formant entonnoir.
E. Emplacement des bergers
av.int le concours.
F. Emp'accment des bergers
ayant concouru.
G H I J, Clôture composée de
pieu.ï reliés par des cordes.
des allures tout à fait aisées et, avec leur
fourrure soignée, faisaient bonne figure
à coté des chiens de luxe de la maison.
Les Anglais ont eu les premiers l'idée
d'organiser dans la campagne des con-
cours où l'on comparerait l'habileté des
chiens de berger à conduire leurs mou-
lons. La première réunion eut lieu à
Bala, dans le pays de Galles, en 1873.
1-ES ciiii:ns nie lîKiiCKU
w
ÏMJ^idt^r
■R___
E|PP|Pp*»--- ~ ' ^jm^gMMjij^m^
Les proniolciirs élait'iit MM. K.-.I. I,li>yd
Price, de Khiwlas, F. Parmelcr cl
T. Ellis. L'hisloriographe du cDllic',
M. Rawdoii Lee, décrit ainsi ces pelitos
fêles agricoles : « Far une ijclle journée,
il II y a |ias de spcL-lacle plus iiiléressanl
que de voir un groupe de chiens de lier-
ger bien entraînés cpii, luu après l'autre,
font courir et évoluer devant eux, avec
une habileté consommée, un pelil trou-
peau de moutons. L'air est frais et sain,
sur les coteaux penchants; la campagne
est riante aux alentours. La bonne hu-
meur, la franche
camaraderie qui
animent les pro-
priétaires des con-
currents forment un
contraste frappant
avec les jalousies qui
éclatent souveni
dans d'autres réu-
nions s[)orlives.
C'est, de [)lus, nn
rapprfichctDeiilenlro
le fermier cl son
bergei'. La iiiii|ii'
d'argent on le prix
en espèces {pii est
olîert par le châte-
lain est une récom-
pense à laquelle on
attache plus de va-
leur (lu'à la pièce
d'argenterie gagnée
au comice pour une
vache, un cheval ou
un lot de brebis. ■>
Cet usage passa
du pays de Galles
dans le nord de
r.Anglelerrc, sur la
frontière d'Ecosse,
et une société se
forma, appelée NorI h
Western Countics
Sheep Dog Trials
.Association (1878 .
Les concours de
chiens de berger
sont encore en hon-
neur on .Angleterre, et ils ne manquent
jamais d'être très fréquentés.
En 1896, un comité d'amateurs fran-
çais en faisait l'essai .'i Chartres, à l'oc-
casion d'un concours agricole. De-
puis I.S<)(), deux grandes réunions ont
été organisées par le club français que
préside .NL l'Emmanuel Houlet, d'I-Elbeuf.
L'une à eu lieu fi Angerville ^Seine-el-
Oise), en 1897, cl l'autre, en 1898, à
Lizy-sur-Ourcq, près de Meaux. Chaque
journée a réuni environ quarante enga-
gements. ce qui constitue un chilTre
y. N T it ft i; \ V i> F. Il \ I V. n V \ u i
i.i;s ciiiKNS uic iîi:iiGi:n
qu il n'est pas dési-
rable de dépasser, le
temps de la réunion
étant limité à trois
ou quatre heures.
Nous ne saurions
donner une descrip-
linn plus exacte du
concours qu'en ci-
tant les principaux
articlesdu règlement
appliqué l'an dernier
à Lizy-sur-Ourcq.
Le travail du chien
consiste à conduire
un troupeau de
vingt-cinq moutons
d'un parc à un autre
sur une piste de
<) mètres de large et d'environ 300 mètres
de parcours, tracée par des raies de
charrue et comprenant trois obstacles :
une banquette de terre, un fossé à sec
et un passage rétréci entre deux haies.
Le chien ne doit ni laisser les moulons
sortir de la piste, ni les mordre à l'oreille,
à la gorge, aux pattes de devant, au ventre,
ni, profondément, à la cuisse, ni aboyer.
L'épreuve commence au moment où
le parquet de départ est ouvert et se
termine lorsque les vingt-cinq moutons
sont rentrés dans le parquet d'arrivée.
Les bergers peuvent se servir de deux
chiens simultanément.
Le travail des chiens de bouvier et
de conducteur de bestiaux donne lieu
à un classement spécial.
Une part du succès qu'ont rencontré
jusqu'ici les concours de chiens de ber-
ger est due à la valeur des récompenses
qui y sont décernées. A Lizy, le grand
prix d'honneur était une médaille d'or
offerte par le ministre de l'agriculture,
et 100 francs en espèces; le prix d'hon-
neur était une médaille de vermeil et
50 francs. Suivait
une longue liste de
jîrix consistant cha-
cun en une médaille
accompagnée d'une
somme d'argent el
d'un diplôme. Les
bergers, attirés par
l'espoir de rempor-
ter une des hautes
récompenses, se font
inscrire en foule sur
les listes d'engage-
ment et assurent la
réussite de l'entre-
prise. Leur partici-
pation à ces réunions
est loin de leur être
inutile. Ils y appren-
I-liS CHIENS DK HKItGLIt
lient quel dcfcré d'intelligence et d obéis-
sance on peulattendredun chien, et aussi
ils y voient par comparaison quelles sont
les qualités physiques à dévelo[)per pour
obtenir, par la sélection, des animaux
de race pure, dont la valeur sera deux
ou trois fois celle d'un chien vul),'aire.
Examinons maintenant comment s ac-
complit ré])rcuve imposée par le jurv et
quelles sont les aptitudes nécessaires
pour s'y distinffuer.
Dans une vaste prairie ou dans un
champ, une piste de 300 mètres a été
tracée {)ar deux raies de charrue. Pour
la commodité des spectateurs, cette piste,
au lieu d'être en ligne droite comme
une route naturelle, est sinueuse ou
recourbée en fer à cheval.
Des li-ibunes, pavoisées aux trois cou-
leurs , sont destinées au public. Une
estrade surélevée est à l'usage des mem-
bres du jury, choisis parmi les gros fer-
miers du pays. Chaque juré est pourvu
d'une feuille de pointage imprimée sur
laquelle sont prévues et cotées toutes les
fautes possibles des concurrents.
Dans un grand parc, formé de claies,
deux cents moulons environ sont rassem-
blés. Ce sont les victimes condamnées à
être exposées aux bourrades et aux mor-
sures des chiens. Un couloir de feuil-
lage conduit du parc de réserve au petit
parquet de départ, où les brebis sont
amenées par séries de vingt-cinq. Chaque
berger ])orte au bras, sur un brassard blanc,
un numéro d'ordre qui a été tiré au sort.
L'homme attend le départ, les deux
chiens sur ses talons. Au loin, sur la tri-
bune du jury, un mouchoir s'agite. Le
starter prononce : « Berger, préparez-
vous ! » Un draj)eau s'abaisse, les claies
du parc sont ouvertes, l'épreuve com-
mence. La plus grande difliculté est pré-
cisément dans le démarrage du trou-
peau. Le berger habile fait coucher ses
chiens de chaepic côté de la piste et leur
ordonne l'immobilité. Il se place .'i [ii mè-
tres environ en avant des brebis et
les ap])elle du cri familier : w Urou !
brou! » Les bêles, d'abord indécises,
dépavséci, efTrayécs |>ar lc< di-apeaux.
les fanfares, le voisinage des curieux, se
décident cependant à partir et s'enga-
gent sur la piste. Les chiens se lèvent
derrière elles, leur ferment le passage de
retour, les poussent doucement en avant.
Le berger qui a le plus de chances de
réussir, de remporter la médaille dor
convoitée, est celui qui emploie comme
auxiliaires deux chiens d'âge mûr, de
cinq à huit ans, plies à une obéissance
passive. Plus le chien s'agite, aboie ou
mord, plus les moulons s'affolent et ris-
quent de se dérober.
Les trois obstacles artificiels ne sont
pas une sérieuse difliculté si le trou-
peau est calme et s'est engagé franche-
ment à la suite du berger. La banquette
de terre est gravie sans hésitation et
l'on dévale sans peur dans le fossé à sec.
dont la cavité est d'ailleurs assez faible.
Le passage rétréci est le seul point à
redouter. Ici l'intervention des chiens
est généralement indispensable. Chacun
d'eux se tient sur un liane du troupeau
et, par des voltes habiles, arrête toute
tentative de fuite. Si le troupeau réussit
à se dérober, le public assiste à un
spectacle ])arliculièrement intéressant,
les chiens s'elforçanl de rallier la bande
en déroute et, souvent, y réussissant à
merveille. Toutefois, il est rare qu'un
animal jeune et d'un dressage incomplet
se tire ;i son honneur de cette difliculté.
L'après-midi d'un concours se termine,
d'ordinaire, par des expériences d'embar-
quement où excellent les chiens des con-
ducteurs de bestiaux. Puis un lot de cin-
quante moutons est conduit , ])lacé et
rangé dans des parquets spéciaux dispo-
sés à cet elfet, selon les habitudes des
placeurs de la N'illette.
Telles sont ces réunions sportives d'un
nouveau genre. I']lles méritent d'être
multipliées, car elles sont pour le public
de province une heureuse occasion de
divertissement et pour la classe agricole
une marque nouvelle d'intérêt cl d'en-
coni'agonii'Ml.
(i ASTiiN Di: i:il AUTHES.
ClUhi's ih- \\ II.-ni\ l.omoini-.
~nTr rj
L'HOTKI. DES INVALIDES
La dcsairectalion complète de l'holel
des Invalides ne saurait tarder. Le gou-
verneur de Paris vient de s "y installer
avec armes et bagages; pendant plu-
sieurs mois des équipes de maçons diri-
gés par le génie ont préparé les instal-
lations, transformant l'hôtel en un
immense chantier.
Il va sans dire que les vétérans ont dû
se retirer devant cet envahissement; on
les a relégués dans le coin le plus humble
entre l'église Saint-Louis et le boulevard
des Invalides. C'est là qu'ils sont par-
qués : simples soldats, sous-officiers, deux
médecins, trois officiers d'administra-
tion, deux capitaines adjudants-majors,
un colonel major, à peine cent soixante
hommes.
Si l'on conserve ce chilTre dérisoire,
c'est évidemment pour légitimer le nom
des immenses bâtiments dont ils occu-
pent une si petite partie. Or il serait
préférable, du moment qu'on a changé
la destination de l'édifice qui avait été
construit pour eux, d'envoyer ces braves
pensionnés aux champs, dans un asile
quelconque sain et aéré. L'assistance
sous forme de pension ayant succédé
dans nos mœurs à l'hospitalisation pour
les anciens militaires blessés en activité
de ser\ice, cette mesure semble s'imposer.
I\. — .rs.
Mais elle ne parait pas être du goût
du ministère de la guerre; on y veut peu
d'invalides, mais on en veut tout de
même. J'ai sous les yeux la liste des
pièces qui doivent être jointes à toute
demande d'admission à l'hôtel des Inva-
lides; elle se compose d'une copie du
certificat d'inscription de la pension de
retraite au Trésor, d'un certificat de
bonne vie et mœurs, d'un relevé des
services et d'un certificat du payeur du
département constatant qu'il n'a été
fait aucune opposition sur la pension.
Les dossiers, qui arrivent en assez grand
nombre au ministère par l'intermédiaire
des généraux de brigade commandant
chaque département, sont examinés;
mais, quels que soient les titres, on ne
procède aux admissions qu'au fur et à
mesure des extinctions, pour que le
nombre actuel ne soit pas dépassé.
Sans remonter aux époques lointaines
oii les estropiés et les amputés à la suite
des guerres devenaient des mortes
payes, des moines lais mis au régime
des couvents ou des oblats pensionnés
par le clergé, nous ne pouvons nous disr
penser de rechercher l'origine de l'insti-
tution des Invalides.
Henri IV le premier songea à les
réunir. Il les logea provisoirement dans
I.IIOTKL UKS INVALIUKS
./
DE M n X T 31 k 1, 1 .
Thôpilal tic la Charité chrélieiine, ou
plus communément de l'Oursine, fondé
par Marguerite de Provence, veuve de
saint Louis.
Louis XIH, pour les mieux installer,
ordonna la construction de l'hospice de
lîicêtre; mais les travaux furent inter-
rompus à sa mort, et Louis XIV, repre-
nant cette idée une trentaine d'années
plus tard, en 1(570, choisit un autre
emplacement sur la rive gauche de la
Seine. Les choses étaient menées ronde-
ment sous le Grand Iloi, aussi moins de
cinq ans après les invalides quittùrent-ils
les logements du Cherche-.Midi où on les
avait casés provisoirement pour prendre
possession du somptueux édifice con-
struit par Libéral Bruant, et non par
Mansard, comme
on l'a écrit sou-
vent. Ce dernier ,"
avait été chargé
exclusivement de
l'église et du
dôme.
Le produit des
oblats ou pen-
sions payées par
les abbayes et les
i.VI. KIllE DES n. \X3 EX li K L 1 K t
prieurés, et une retenue de deux deniers
par livre sur toute somme réglée parles
trésoriers furent assignés pour faire face
aux dépenses de la fondation royale.
J']st-il besoin de dire que des places v
étaient réservées aux ofliciers mutilés ?
A l'époque de la Hévolulion, le re-
venu annuel de l'établissement dépassait
1700 000 livres. Ses dépenses furent
mises purement et simplement à la
charge de l'IClal.
Napoléon I"''' élabora et mit à exécu-
tion un système compliqué de ressources
consistant en retenues sur les appointe-
ments des officiers, les pensions accor-
dées par la Légion d'honneur et les
revenus des communes. Il ne voulait
pas que les frais de l'hôtel des Invalides
1^:^
***!
•V".
L i; i) i; - 1; t u f s ( i. u L r \ m i . ;
l'iioti::l I)i:s invai,idi:s
figurassent au budfjet de la guerre. Elles
y sont revenues en 183"2, ainsi que la
dotation des six millions que l'empereur
lui avait accordée.
Les plans de Libéral Bruant pré-
voyaient l'hospitalisation de 6000 pen-
sionnaires; pour aug-
menter le conforta
ble , ce nombie fui
plus tdid reiluil
à 4 000 1 ( -
mourant, assez douce faite à ce qui reste
de ces vieux débris, il n'est pas sans
intérêt de décrire le palais qui, tout
au moins, ([uant à l'extérieur, rivalise
heureusement avec \'ersailles. L'emploi
delà pierre, de préférence à la brique, cl
une plus grande
hauteur de la l'i
t idc lui (lonneiil
un ispett plu^
momiinenl il
Tc^s^iS^.rW'r'S's^ % «ii^UL J»^^«««îsn'^ÉftiSîsrf'i
POETE D HONNETR
guerres de la République et du Consulat
ayant fait 15 000 invalides officiellement
reconnus et ce nombre ayant été porté
à -26000 en 1812, il fallut chercher
d'autres asiles; c'est ainsi que furent
créées les succursales de Versailles,
Mons et .\vignon. Cette dernière n'a été
supprimée qu'en 1850: elle était d'ail-
leurs la seule qui eût été organisée en fait.
-Avant de relater l'existence, au de-
Exactenient orientée dans la direction
du nord, la façade de l'hôtel des Inva-
lides s'étend sur une longueur de 196 mè-
tres ; elle se compose d'un rez-de-chaussée
dont les ouvertures sont à arcades et
de trois étages. L'uniformité de celte
immense ligne droite, sur laquelle sont
percées cent trente-trois fenêtres, est
rompue par trois pavillons. L'entrée
d'honneur s'ouvre dans celui du milieu :
I, lliiTi;i. l)i:S INVAMDKï
elle est décorée de piédestaux et de
colonnes d'ordre ionique qui supportent
un grand arc orné d'un bas-reliel'de Guil-
laume Coustou représentant Louis Xl\
à cheval entouré de la Justice et de la
Prudence. A droite et a gauche de
la baie se dressent les statues de
Mars et de Minerve. Détruite pen-
dant la Révolution, l'effigie de
Louis XW a été rétablie par Car-
tellier en 1816. Des lucarnes for-
mant trophées ornent Tattique
(|ui s'élève au-dessus du grand
entablement cl ceux qui sur-
la façade de l'église s'éle\ant dans l'axe
de l'entrée. Celle cour n'a pas moins de
100 mclres de longueur sur 0.') de lar-
geur. Les pavillons des quatre angles
sont ornés de groupes de chevaux fou-
lant aux pieds les attributs de la
guerre. Un riche entablement
règne au-dessus de la galerie su-
périeure et supporte en retrait des
baies formant trophées, comme
celles de la façade.
Ine de ces baies ou man-
sardes a son histoire. Sa dé-
i^i" coration se compose à peu
f!f!iiiii!tii
^KSPT"iii
«^i^fc;
I. ' É G L 1 s E S A I N T - L 0 C I S
montent les avant-corps de droite et de
gauche. Faut-il rappeler aux lecteurs,
non familiarisés avec le vocabulaire
des architecles, que l'altique est la partie
de l'entablement édifiée au-dessus de la
corniche et servant à dissimuler la nais-
sance des toitures? — Aux angles de
ces deux avant-corps, on a placé quatre
statues en bronze, du sculpteur Desjar-
dins, qui décoraient autrefois la statue
de Louis XIV sur la place des Victoires;
elles représentent des nations vaincues
par la France et avaient été comman-
dées par le duc de I,a Feuilladc
La porl<"d'honneurfranchie,onaccèdc,
par un vaslo vestibule orné de colonnes,
dans la cour d'honneur d'un aspect
imposant, avec ses deux étages d'arcades
formant galerie sur chacun des côtés cl
près uniquement d'une tète de loup aux
veux largement ouverts. Cette face de
carnassier regardant vers la cour est un
rébus,' pour les initiés, il signifie : l.onp
voit. Louvois, le minisire de la guerre,
s'élail occupé activement de la con-
struction de l'hùtel des Invalides; mais,
poussé par une ardente soif de célébrité,
il avait fait inscrire son nom d'abord
sous la première pierre, ensuite un peu
partout. Agacé, le roi lui déclara qu'il
voulait qu'aucun autre nom (|ue le sien
ne figurât dans la nouvelle construction.
Avec la complicité de l'arehilecle, Lou-
vois réussit à éluder la vnlonlé rovale
au moyen de la mansarde symbolique.
Kn arrière de la façade, à droite et à
gauche de la cour d'honneur, s'étendent
quatre autres cours dites (r.\uslerlil/,
I.IIOTKI. Di:;^ IWAI.IDKS
(le la X'aleur, d'Angoulome et de la Vic-
toire: elles communiquent par des gale-
ries couvertes et desservaient autrefois
les bâtiments d'habitation et de service.
Logements, cuisines, réfectoires sont
aujourd'hui réduits à de si étroits
espaces qu'il faut chercher longtemps
avant de les découvrir. Désaffectés les
voie de formation et qui se compose de
costumes, d'armes et de drapeaux ayant
figuré dans nos guerres, et aussi de ta-
bleaux militaires, occupe une partie des
anciens réfectoires.
Revenons dans la cour d'honneur,
saluons en passant la statue de l'héroïque
Daumesnil, le général à la jambe do bois
n K F E C T 1 1 I li E \ l' 1 I
immenses réfectoires, ornés des fresques
do Martin, d'après ^'an der Meulen,son
maître, représentant les villes conquises
pendant les campagnes de Flandre, de
Hollande, d'Alsace et de Franche-Comté;
abandonnés les huit immenses dortoirs
occupant le premier et le second étage
(le l'aile droite ! Désertes les vastes cui-
sines du rez-de-chaussée avec leurs deux
légendaires marmites de cuivre qui pou-
vaient contenir 600 kilos de viande, leur
cafetière monstre distillant 240 litres,
qu'on remplissait et qu'on nettoyait au
moyen d'une poulie tournante scellée au
mur !
1.0 musée historique de la guerre, en
qui, en 1S14, répondit aux alliés, le
sommant de rendre \'incennes : » Rendez-
moi ma jambe ! » et les tint en respect en
menaçant de faire sauter le fort, — et
arrêtons-nous devant les fresques ina-
chevées de Bénédict Masson qui déco-
rent la partie intérieure des galeries du
rez-de-chaussée. Les connaisseurs affec-
tent un mépris dédaigneux pour ces
peintures rudimentaires qu'ils compa-
rent à des images d'Fpinal, et pourtant
elles ont je ne sais quoi de naïf, de bon
enfant, qui va droit à l'intelligence des
âmes simples. L'artiste a ligure en une
série de scènes synthétiques les premiers
siècles de notre histoire nationale, do
I. HOTEL DKS INVAI.IllES
8TATI7E DE DA0MESS1L
l/héroïque défenseur de Vincennes en 1814.
l'aron à frapper l'imagination des sol-
dais, des ouvriers, des enfants qui con-
stituent la grande majorité des visiteurs.
I,a suite de nos conquêtes sous la Hévo-
lulioii, sous l'Empire cl en Algérie n'est
représentée que par des fragments et des
esquisses. Bientôt le soleil el la pluie
auront complètement fait disparaître ces
essais qui mériteraient d'être conservés
et complétés. I.a direction du génie a la
plus grande part de res[)onsabilité dans
colle ilestruclion lente, mais certaine,
si des mesures ne sont pas prises.
Depuis quelque temps, on a placé
dans une autre partie des galeries des
copies sur toile des fresques de Raphaël
envoyées de Rome, en I8i"2, par des
pensionnaires du gouvernement fran-
çais, les frères Ralze. L'un deux a
obtenu raulorisalion de faire accroclier
là à ses frais ces vastes toiles.
Sans risquer de comparaisons, il est
aisé de constater qu'elles ont moins
d'admirateurs que les na'ives élucubra-
lions de Hénédict Masson. On les a réu-
nies dans la galerie qui fait face à l'en-
trée, à proximité de l'église Saint-I^ouis,
qui n'csl pas la moins belle partie de
l'édifice conçu par Libéral Bruant, avec
ses deux ordres superposés comportant
une arcade centrale dans laquelle se
dresse la statue de Napoléon l" en redin-
gote et petit chapeau : c'est la ma-
quette de celle qui surmonta longtemps
la colonne Wndome.
L'intérieur de l'église Saint-Louis se
compose d'une nef el de deux bas côtés
au-dessus desquels ont été ménagées des
tribunes; il présente un grand caractère
de simplicité s'harnionisant bien avec
l'état d'âme de vieux soldats chrétiens
venant faire dans celle enceinte leurs
dernières prières. Le vaisseau est divisé
par des arcs-doubleaux ornés de rosaces,
de fleurs de lis et de couronnes. L'église
;i 70 mètres de longueur sur '2'2 de lar-
•; !^i,m'is>ffasfti
STATtlE IIE NAPOLÉON I"
um-, qui fut placc-o sur Ift rolonne Vi'udûme
dr IH33 A 11)67.
LIIOTEL I)i:S INVALIDES
geur. On y voit les monuments d'un cer-
tain nombre de gouverneurs des Inva-
lides et de maréchaux inhumés dans les
caveaux, entre autres Moncey, Oudinot,
Jourdan. — Moncey était gouverneur
de Paris en 1814: tous les invalirles en
on les avait enlevés de Notre-Dame; les
plus anciens dataient du siège de la
Hochelle en 1(527.
I,es drapeaux qu'on voit ;nijourd'luii
dans l'église Sainl-Louis proviennent de
l'Algérie, du Maroc, de Crimée, d'Italie,
GALERIE DE LA COUR D HONNEUR
Fragment îles fresques de Bènédict Masson. — La France acceptant la
état de porter une arme, de servir une
pièce, allèrent se mettre à sa disposition
et contribuèrent à l'héroïque défense de
la barrière de Clichy; les autres, les im-
potents, pleuraient de rage de ne pouvoir
se joindre à eux. Une douloureuse mis-
sion leur échut, celle de détruire les
drapeaux suspendus sous les voûtes de
l'église pour éviter qu'ils fussent pris
par l'ennemi. Celte lugubre cérémonie
eut lieu le 30 mars 1814, la veille
de l'entrée des alliés dans Paris. Ainsi
furent anéantis des centaines de glorieux
trophées transportés la depuis qu'à la
fermeture des églises sous la Révolution
du Mexique, de Chine, de l'Annam. Un
commencement d'incendie en a détruit
une partie le jour des obsèques du ma-
réchal Sébasliani en 1851.
Les caveaux de l'église Saint-Louis
ont été affectés, jusqu'en 1788, à l'inhu-
mation des gouverneurs des Invalides;
une décision ministérielle intervint à
cette époque pour qu'aucune sépulture
nouvelle n'y fût faite. Mais il n'en a pas été
tenu grand compte, puisqu'on a inhumé
ultérieurement une vingtaine de célé-
brités militaires, notamment les maré-
chaux Vallée, Bugeaud, Mac-Mahon,
Canrobert, et tous les gouverneurs qui
L IKiTKI. DE
I.N V AI.IDKS
se sont succédé. On y conserve, en
outre, les cœurs de Kléber.de plusieurs
vaillants capitaines et celui de M"'' de
Sombreuil, dont le père était gouverneur
L 1 N T- I,OU le. — ASI'liCT INTftlIlKI
des Invalides, quand, à l'occasion de la
prise de la Bastille, le peuple de Paris
vint piller les arsenaux.
Des (jualrc anj^les de la cour il hon-
neur partent de larges escaliers condui-
sant aux étages supérieurs où Ion peut
visiter la salle du conseil ri r.iiniciHU'
salle de la hibliotliè(|ue. Nous ne par-
lon> pas ici du musée d'artillerie, qui
mérite un article à part et qui conlieni
une iiuoniparabie collection d armures.
La salle du conseil,
remarquable par ses
belles proportions, a
servi de lieu de réu-
nion à la noblesse
pour l'élection de ses
(léj)utés à r.Vssemblée
iialionale de 1789.
i^lle est décorée de
bustes et de portraits.
Celui de Napoléon I'',
dans son costume du
sacre par Ingres, mé-
rite une attention par-
ticulière.
La bibliothèque oc-
cupait le premierétage
du |)avillon central cl
renfermait environ
•20 000 volumes; elle
a émigré avec riîcole
de guerre il y a une
quinzaine d'années, à
la suite du court sé-
jour que celte institu-
tion lit à l'hùlel des
Invalides. La boiserie
qui couvre les murs
est du meilleur goùl.-
()n peut voir en belle
place le boulet qui a
tué Turenne à Sal/-
l)ach,le-->7juillelU)7:),
et divers objets a|i[)ar-
tenant à cet illustre
général.
Sous les combles,
dans des salles d'une longueur déme-
surée, basses de plafond et mansardées,
sont placés les plans en relief de nos
principales places de guerre. La fron-
tière du nord est représentée par .Aire,
.\rras, .\vesnes. Douai, (iravelines, llam,
I{ocroi,Saint-t)mer; la frontière de l'csl.
par Laon, Sedan, N'crdun, 'l'oul, Hel-
l'orl, Hesançon, le fort de Joux ; la
frontière des .Mnes, par Hri.Micon. Km-
LIIOTKL Di:S IN\ AI.IDKS
k
brun, forl Barraux, fort I-écluse, Gre-
noble, Mont-Dauphin; la frontière mô-
iliterranéenne, par Antibes, Toulon; la
IVonlière des Pyrénées, par Perpignan,
^'iilefranche, Baronne ; les places de
l'Océan, par Uleron, Helle-lsle, Brest,
Cherbourg, le iMont-Saint-Michel ; l'Al-
gérie, par (^onstantine.
Les modifications apportées depuis
la guerre au système de fortification de
ces places ne sont pas figurées dans les
reliefs; mais, tels qu'ils sont, ils n'en
olfrent pas moins un très vif intérêt.
Sans parler des édifices publics, toutes
les constructions particulières y sont
figurées avec une scrupuleuse exactitude
d'après des plans et des croquis dressés
sur place.
C'est l'hôtel des Invalides que Napo-
léon I'"' choisit comme cadre de la céré-
monie imposante par laquelle il consacra
l'institution naissante de la Légion
d'honneur, le fi juillet 1804. Entouré
des colonels de la garde et d'une pha-
lange de généraux, il assista à la messe
solennelle célébrée par le cardinal légat
en présence du cardinal-archevêque de
Paris, devant un auditoire composé d'in-
valides, d'élèves de l'I'lcole polytechni-
que et des nouveaux dignitaires de la
Légion d'honneur. Conduit au pied du
trône, le grand chancelier indiqua le but
de l'institution et traça les devoirs cju'ellc
impose à chacun de ses membres. L'em-
pereur fut décoré le premier par son
frère, le prince Louis, futur roi de
Hollande; puis il
reçut le serment de
chacun des digni-
taires à qui les in-
signes furent dis-
tribués dans des
bassins d'or.
Quelques années
plus tard eut lieu,
dans l'église Saint-
Louis, la transla-
tion de l'épée du
grand l'rédéric,
rapportée de Ber-
lin comme un glo-
rieux trophée, en même temps que cent
quatre-vingts drapeaux conquis dans les
récentes campagnes sur le champ de
bataille. C'est le maréchal Moncey c|ui
remit l'épée de Frédéric II au général
Sérurier, alors gouverneur de l'hôtel des
Invalides. Ce trophée a été re[)ris par
les Prussiens en 181.").
Une visite aux Invalides serait incom-
plète si on négligeait l'extérieur de l'hô-
tel et ses abords.
L'esplanade, qui s'étend jusqu'au quai
d'Orsay, a été plantée d'arbres en 1806.
C'est au milieu de cette esplanade majes-
tueuse que fut placé, sous le premier
Empire, le lion de saint Marc, ramené
de Venise avec d'autres trophées. Lors
de l'entrée des alliés à Paris en 1815,
les .Autrichiens revendiquèrent l'animal
symbolique ; le gouvernement de la Res-
tauration n'osa pas le leur refuser et l'on
fit les préparatifs nécessaires pour le
descendre à l'aide de poulies, de grues
et de cabestans. Le travail, interrompu
par la nuit, fut repris le lendemain ; mais
aussitôt le lion soulevé de son piédestal,
le principal cordage se rompit et le lion
en tombant se mit en pièces. On soup-
çonna l'invalide posté de garde pendant
la nuit, d'avoir scié le cordage; mais il
fallut arrêter l'enquête faute de preuves.
Louis X^'I1I fit remplacer le lion brisé
par une énorme fleur de lis en plomb
doré formant une fontaine. L'emblème
de la royauté française disparut en 1830,
et le piédestal fut utilisé comme socle
LA BATTE IME T R I 0 .M P H A Ij:, VIE DES FOSSÉS DE L'ES1>LANADE
1, llol Kl, l)i;S INVAI.IDKS
d'un busle de La Fayelle, qui fui enlevé
iiprès la chute du gouvernement de
Juillet.
Kn attetulanl la destination que lui
réservent les organisateurs de lExposi-
lion de 1900, ce vaste espace découvert,
d'un im[)Osant efîet, grâce au palais de
Libéral Bruant qui le domine, est en ce
moment livré aux chantiers de construc-
li(Mi.
I/esplanade est séparée des jardins
<(ui s'étendent devant l'hôtel des Inva-
lides par de larges fossés bordés à l'inté-
rieur d'un mur, derrière lequel sont <i ac-
rroupis », suivant l'expression de \ ictor
Ilugo, des canons pris à l'ennemi dont la
voix retentissante, bien connue des Pari-
siens, annonce les grandes solennités
publiques. Ils constituent /a Datlerie
J'riomphule qui existe depuis la fonda-
tion de l'hôtel et qui fut considérable-
ment augmentée par Napoléon I'^^'. l'aile
se compose de dix-huit pièces des ca-
libres les plus variés : canons de 48, de
.'{"J, de 27, de 20, de 12, obusiers de 33,
mortiers de 20. — On sait que ces
chiffres indiquaient le poids du projec-
tile employé pour le service de chaque
bouche à feu. — En outre, sur les
chantiers placés près de chacune des
demi -batteries s'étendant à droite et
à gauche de l'entrée sont rangés vingt
aiilres canons dont seize ont été pris
sur les Algériens et deux sur les Chi-
nois.
En outre, deux sont d'origme fran-
çaise et leur histoire est singulière.
I''ondus dans l'arsenal de Poros ((îrcce),
ils appartenaient, en 1798, au parc de
siège de l'armée d'Egypte commandée
[lar Bonaparte; ils ouvrirent la brèche
de Sainl-.li'an-d'.Acre et furent ensuite
abandonnés lors de la retraite précipitée
de nos troupes. A la bataille de Navarin,
ils se trouvaient sur un des vaisseaux de
l'escadre égyptienne qui fut détruite; le
gouvernement grec, après les avoir con-
servés un certain nombre d'années, les a
lestitués il la France en 185.').
Quelques-unes des pièces de la bat-
terie d'honneur méritent une nieiiLion
spéciale. Celle de 27, la plus ancienne,
est autrichienne; elle date de 1580 et
porte sur la volée cette devise en alle-
mand : « Dès que mon chant retentit dans
les airs, les murailles par moi sont ren-
versées. » Celle de 48 est é,'alement au-
trichienne; elle a été fondue en 1648.
Huit canons prussiens faisaient partie
des2 33.'{ canons russes et autrichiens
évacués de Vienne à la suite de la vic-
toire d'Austerlitz. Fondus en 1708 par
ordre de Frédéric I'"'', dernier électeur
de Brandebourg et premier roi de Prusse,
ils avaient été enlevés de Berlin par
l'armée autrichienne après la bataille de
Goritz en 1757.
Enfin le canon wurtembergeois de 12
est la plus belle bouche à feu que l'on
connaisse. La volée, cannelée en hélice,
est entourée par un serpent de grosseur
et de longueur naturelles. Sur les pans
creux voisins de la lumière sont des
statuettes d'un fini merveilleux. Celte
pièce ne porte ni date ni inscription.
Les jours où des salves sont ordon-
nées par l'autorité supérieure, le service
des pièces est fait par d'anciens canon-
niers.
Des jardinets de quelques mètres
carrés sont ménagés au delà du parterre,
en avant de la façade, sur les côtés lon-
geant les fossés; ils sont cultivés par les
pensionnaires qui les aménagent suivant
leurs préférences personnelles. .Au temps
où il y avait encore des médaillés de
Sainte-Hélène, on voyait dans leur petit
domaine des statuettes de l'homme à la
redingote grise se dressant sur des py-
ramides faites de rochers et de coquil-
lages au milieu de canons en miniature
et de devises cocardières. Ces petits jar-
<lins, lro[) peu nombreux, étaient l'objet
de bien des convoitises. limuillcs depuis
W'itf/ram, une des pièces les plus popu-
laires de l'ancien répertoire des Variétés,
avait pour sujet une rivalité de ce genre
entre vieux grognards.
Aujourd'hui que les invalides sont ré-
tluits à un nombre infime, tous ceux qui
le désirent peuvent se livrer aux dou-
ceurs du jardinage. Aux amateurs d'hor-
i.'iioTi:i. m:
IN VAl.lUi:S
licullure, le temps ne manque pas pour
faire semis, boutures cl sarclages ; sauf
les heures de repas pour lesquels la
ponctualité est de rigueur, les pension-
naires de riiôlel sont absolument libres.
A sept heures en toute saison, le réveil
est battu par un tambourqui passe dans
les corridors. Les bons vieux, qui sont
logés dans des chambres de douze et
()lus souvent de seize lits, revêtent sans
liàle soil leur veste d'intérieur, soit leur
Les convives restent à table fort peu de
temps. Ceux qui sont assez alertes
pour sortir ont hâte d'aller flâner ou re-
trouver leurs amis. Les autres se promè-
nent à l'intérieur de l'hôlel, les plus in-
gambes traînant les plus impotents dans
des voitures; ou bien ils rentrent dans
les dortoirs, lisent leur journal et font
d'interminables parties de dames ou
dominos. Les cartes ont peu d'amateurs.
Tous doivejit être couchés ou tout au
LE CANON TVtlIlTEMBEaGBOIS
plus richement onieinentèe tic toutes k-s pièces
capote à deux rangs de boutons blancs,
coiirenl leur large casquette et descen-
dent dans le réfectoire où fume un excel-
lent café.
A neuf heures et demie, un deuxième
roulement de tambour annonce le dé-
jeuner. Tous ceux qui ont l'usage de
leurs jambes se dirigent vers la cuisine
oii l'invalide de garde a effacé sur le ta-
bleau de l'effectif les malades, qui sont
en moyenne d'une dizaine, et que l'on
soigne à l'intîrmerie en compagnie de
pareil nombre d'officiers.
Le menu se compose d'une soupe
maigre, d'un plat de viande et d'un plat
de légumes. Le repas du soir, annoncé
également par le tambour, est servi à
quatre heures et demie; il comporte une
soupe grasse, du bœuf et des légumes.
moins rentrés à neuf heures et demie en
hiver, à dix heures en été. Cette consi-
gne parait fort pénible à bon nombre de
pensionnaires qui se plaignent d'être
traités comme des collégiens. Pourtant
ils ont des permissions de minuit ou de
la nuit quand ils en font la demande.
Autrefois les invalides désireux de
s'occuper au dehors pouvaient remplir
ces trois emplois : garçons de bureau,
garçons de recette, surveillants de chan-
tiers; c'était pour eux le moyen d'aug-
menter leurs ressources. Mais une déci-
sion prise en haut lieu a réduit tous ces
malheureux à l'inaction. Ils en sont na-
vrés. 11 y a là, de la part du ministère de
la guerre, une rigueur excessive à laquelle
il devrait bien mettre fin, à la condi-
tion de faire une enquête sévère sur les
I/IIOTi:i. DKS INVAI.IDICS
situations occupées par les pensionnaires
et de retirer les autorisations au premier
indice d'inconduite ou d'ivrognerie. On
a invoqué, pour motiver cette interdic-
tion, la concurrence faite par ces
hommes, t|ui sont logés et entretenus
par l'État, à de pauvres diables, souvent
pères de famille, dont ils accaparaient
les ressources. Piètre concurrence et
négligeable accaparement que peuvent
f;iire quelques douzaines He vieux mili-
d'Ilenri Monnier reste toujours exact ;
<< L'invalide, la plupart du temps, est
triste, grognon ; de là sa qualilication
parfaitement justifiée de grognard: et
bien qu'il soit tenu, d'après les règle-
ments qui régissent l'Hôtel, de vivre,
boire, dormir et manger en commun, il
vit seul, recherche peu la société de ses
semblables, et, sauf de rares exceptions,
il est naturellement peu communicatif. "
Détail surprenant : le doyen des inva-
L B I. E L 0 C I S XI'
taires louchant un prêt quotidien de
dix centimes. Les sous-ofliciers sont un
peu mieux payés, mais si peu !
Les pensionnaires de l'hôtel non gradés
sont classés en deux divisions. La pre-
mière est composée des hommes en état
de faire un service; ils prennent ia garde
à la porte et rendent les honneurs mili-
taires; ils portent le sabre suspendu à
un baudrier de cuir blanc, quand ils sont
de service.
La deuxième division comprend les
impotents, les aveugles, les amputés.
Les sous-officiers prennent à tour de
rôle le planton aux cuisines el au réfec-
toire.
On serait tenté de croire qu'une grande
cordialité règne entre ces vieux débris.
Il n'en est rien. Ce croquis à la plume
lides, par ordre d'inscription sur les
registres, n'a pas quarante-cinq ans; il
se nomme Lévy, il a eu le bras amputé
pendant le siège de Paris. Barthélémy,
le doyen d'âge, a quatre-vingt-huit ans;
mais il n'a été admis à l'Ilôlcl que
depuis une vingtaine d'années. Imnié-
diatemenl après lui viennent lîreilner
et Stcmbach, deux modèles du parfait
grognard.
Ce sont des enfants qui sont chargés
des batteries de tambour annonçant les
repas et les appels; quatre tapinsde dix
à douze ans, lils tl'anciens soldats, rem-
plissent celle fonction, à la plus grande
satisfaction de .MM. les capitaines ad-
judants-majors.
|{ap|)olous que les invalides sont jus-
ticiables du conseil de guerre, ce qui
LIIOTEL Di:S INWVLIDES
précise indiscutablement leur personna-
lité militaire, et qu'une ordonnance de
naires que devait recevoir l'holcl des
Invalides. Jules ilardouiii-Mansard lut
■ i; I s K ni; i. \ r i.
1 «:>•_> leur donne le pas sur tous les corps
de l'armée.
.Vussitôt après son achèvement on
s'aperçut que l'éolise Sainl-I.nnis était
liv.|) petite pour les six mille pensinn-
clKii'j;é, non pas de l'ajjrandir — nu \\'\
pouvait soufrer sans bouleverser toutes
les constructions édifiées sur les plans
de I^ibéral Bruant — mais d'y ajontei-
une sorte d'annexé monumentah'.
i>'éminenl architecte se tira de cette
(liriiculté en faisant un chef-d'œuvre. I.e
I,lIOTi;i. DKS I.W AI.IDKS
plan esl des plus simples; il lif^ure une
croix j^recquc comprise dans un carré
de 56 mètres de côté ; une des branches
de celle croix est dans le prolonfjemenl
de la nef de ré-jlise Saint-Louis: au cen-
TCIMnEAU 1)K JÉRÔME XAIMII. ftoN
tre, le j^rand dôme, soutenu par quatre
piliers d'ordre corinthien, verse une lu-
mière savamment calculée, ne se con-
Condant nullement avec l'éclairage pro-
venant des baies vitrées de jaune et de
bleu (|ui lui doimenl une coloi-alioii de
l'cIVet le plus étraiif;e. I<;xlérieiirenicnl .
mie colonnade circulaire, l'onni'c de ipi;i-
ranle colonnes corinthiennes, sonliciil
un attique orné de contreforts que sur-
plond)e la coupole de plomb doré. ].(•<
douze énormes trophées qui le décorent
sont merveilleusement appropriés an
style du monument; la lanterne
et la llèche surprennent par une
vague apparence chinoise, mais
on s'y habitue et on rcconnail
bien vite que le dôme de Ilai--
douin-Mansard esl un des monu-
ments les ])lus beaux de Paris,
peut-être même celui dont le dou-
ble aspect extérieur et intériein-
laisse la plus vive impression.
Une cour de proportions impo-
santes, s'ouvranl sur la place \'au-
han, dans l'axe de l'avenue de
Hreteuil, donne accès au grand
perron de quinze marches condui-
sant sous le portique de l'église
placé en avant-corps. Les co-
lonnes doriques et les pilastres
ornant ce portique supportent un
eulablemcnt au-dessus duquel s'é-
lève un étage d'ordre corinthien.
Les deux élages de la favade
sont décorés de slalues, parmi
lesquelles on remarque celles de
saint Louis et de Cliarlemagne.
.\dmirons encore les pro])ortions
reniarcjuablesdu dôme proprement
(lit, son ornementation si riche.
1 heureuse disposition des trophées
d'armes en relief, œuvre du sculp-
teur (îirardon, au milieu desquels
sont ménagées des lucarnes en
forme de casques dont les vi-
sières servent à éclairer la char-
pente en bois, qui esl à elle seule
un chef-d'œuvre. El signalons enfin
l'originalité de la lanterne entiè-
rement à jour, avec ses douze co-
lonnes supiiortant une sorte d'obélisque
doré surmonté par une boule (pn iom-
ronne l'édilice.
.\l)rès ce coup d'tcil sur l"cnsend)le
du montimenl. revenons ù l'intérieur
pi.iM' en examiner les dispositions avant
lie pénétrer dans la crypte, où le sou-
venir de Na|)ol<N>n l'ail régner une indi-
I, IIOTi:i. l)i:S INVAI.IDKS
cible impression de grandeur et de
recueillemenl. Celte crypte, dominée
par une balustrade circulaire en marbre
blanc, est creusée sous la coujjole.
Deux grandes chapelles occupent les
extrémités orientale et occidentale de
la croix grecque. L'une, consacrée à la
N'ierge, renferme le tombeau de N'auban
sculpte par Etex. Dans l'autre, dédiée à
sainte Thérèse, on a trans|)orté le mnnu-
panneaux peints par Jean Jouvenct.
La voûte supérieure de la coupole est
ornée d'une peinture de Delafosse trai-
tée de la façon la plus habile pour cire
vue à celte hauleur verligineusc. Celle
composition, d'une remarquable exécii-
lion, a pour sujet S.iinl Louis entninl
dans la gloire et présenlanl à Jésus-
Christ l'cpée avec laquelle il a lutte pour
In cause de la religion.
t. E T 1 1 M lî E A r DE X A P 0 I. É O X
ment funéraire de Turenne qui se trou-
vait dans la basilique de Saint-Denis.
Des chapelles de forme ronde ont été
ménagées dans les quatre angles rentrants
de la croix grecque ; elles communiquent
par des arcades avec les chapelles de la
Vierge et de sainte Thérèse. On y re-
marque les tombeaux de Jérôme el de
Joseph Napoléon.
Vingt-quatre pilastres d'ordre compo-
site accouplés, entre lesquels on a mé-
nagé douze ouvertures, s'appuient sur
l'attique et portent le dernier entable-
ment de la première voûte d'où par-
tent des arcs-doubleaux formant des
Si l'on surmonte les appréhensions de
torticolis que donne un examen un peu
prolongé, on est récompensé par un des
plus beaux elTels obtenus par l'art archi-
lectural et comparable seulement avec
celui que l'on éprouve sous la coupole de
Saint-Pierre de Rome, plus considérable
par ses dimensions, mais non pas plus
imposant.
La pensée de faire reposer le corps de
Napoléon sous le dôme de Louis XI\'
est de M.Thiers. Le 1"'' mars 18iO, ^Lde
Rémusat, qui était ministre de l'intérieur
dans le cabinet dont l'historien du
• Consulat et de l'Empire avait la prési-
I. iKiTEi. i)i;s iN\ A i.ii)i:s
iliMiLL'. IcnnitKi iliiiis k*s Icniics sui\;mts
1111 (lisi(>ur> p:if lequel il domiait des
(léliiils sur l:i iiiission du ])iiiic(' de Joiii-
\ illo clijirfié d':dlei- lopreiidic à Sainle-
ili'lènc les eendres de reni|)creur :
" I,es restes morlels de Na|ioléon se-
ronl (lé|)(>sés aux Invalides... Il im-
polie à la luajeslé duii tel siuneiiir i\\ir
cette séj)ulUii-e auf,'uste ne demeure pas
exposée sur une place publique, quelle
soit placée dans un lieu silencieux el sa-
cré, où puissent la visiter a\ec recucille-
uienl tous ceux (pii respectent la j^loii-e
el le f^éuie, la },n'an(Ieur et linlortune.
Il l'ut em|)ereur et roi, il l'ut le souve-
rain léfjitime de noire pays; à ce titre,
il pou\all clic inliiimé à Sainl-|)cms:
mais il ne l'aul point à .Napoléon la sé-
pulture ordiiuiire des rois. »
Celte •,'rande el belle idée lui ad-
inii'ablenient réalisée par l'arcliilecle
\'iscouti, (pii a eu l'idée j^éniale de creu-
>er le tombeau dans le sol sans modiliei-
les dispositions du monuineul. Le bal-
daquin de l'autel placé entre l'éfilise du
Dôme et l'éj^lise Sainl-Louis. ra|)pelant
d'assez près celui de Saint-Pierre de
Home avec ses (juatre colonnes lorses
nionolitho en mai-bre précieux, l'orme
une sorte di' poiliipie d'une incompa-
rable f,'raiideui-.
l'artanl de clia<(ue cote du nia^sil'
marmoréen qui constitue l'autel, un dou-
ble escalier eu m.irbre blanc conduit à
la crypte, (ies |)aroles du tcslamnil de
.Napoléon se lisent au-dessii> de la jiorte
de brou/.e où veillenl deux colossales
statues de Durel, la Force Civile cl la
I''orce Militaire : Je désire (/ne mes
cendres reposent sur les liurds de la
Seine, au milieu de ce peuple français
i/ue j'ai lanl aimé.
Celle porte de bronze, pesant .")Ono ki-
lof^:rammes, tourne sur ses gonds à la
moindre pression ; l'invalide de f,'arde ne
nian(|uo pas de l'aire remarquer que la
serrure ligure l'éloile delà Légion d'hon-
neur el l'.N de Napoléon. De chaque colé
de rentrée «le la cryple, deux beaux
tombeaux en marbre noir portent les
-impie» noms de Diiroc el tle liei-lrand.
Le sarcophage, placé au ceulre do l'es-
j)ace circulaire qu'enloure la balustrade
élevée sui- le «lallage de l'église supé-
rieure, reçoit direclemeiil les ravoiis
lumineux venant des liauleurs du dôme;
il en résulte une opposition violente
avec l'ombre répandue dans les parties
du souterrain circulaire qui l'entoure.
Le bloc (le grauil rouge de Finlande
dans lequel il a été taillé esl un don
de l'empereui- de lUissie Nicolas I'"^;
|)ar inu" pieuse allenlion,on l'a revêtu
intérieurement avec du marbre de Corse
en contact direct avec le cercueil. Il
s'a])puie sur une sorte de socle en gra-
nit verl des \'osges.
La galerie circulaire, éclairée par des
iani|)es suspendues au plafond, esl dé-
coré de dix bas-i-eliefs en marbre blanc,
par Simarl, ra[)pelant diverses périodes
de la vie de Napoléon, el de douze sta-
tues figurant les victoires impériales el
formanl les piliers sur lesquels s'appuie
celle galerie; c'est la dernière u-iivre et
non la moins belle de Pradier. Là sont
réunis en faisceaux les cinquante-quatre
dra])eaux conquis à la bataille d'.Xus-
terlitz.
l'ài face (l(> l'entrée île la civpte on a
ménagé une sorte de chapelle que l'on
nomme le Keliipi.iire. où sont placés
divei's objets ayant a|)parteîni à Napo-
léon, nolanimenl sesdéconilionset l'épée
d'.Viislerlitz. Une statue de l'auguste
moi'l, dans son costume du sacre, se dé-
taclianl de tout l'éclat du marbre blanc
sur le marbre noir des parois, laisse une
inoubliable im|)ression dans le cii'ur des
plus sceplitpu's.
loutre cette appaiilion se dre»,int
dans l'ombre, et le niausoli-e évoquant
le souvenir des vers que \'iclor Hugo a
écrits au sujet du londiean de Charle-
magiic :
. . (.illiuil.-lll, >.|Mll01V SlIlIlhl'C,
IVux-tu sans éiliiUr iiinlenlr si (^niiuU- onihrc .'
il n'est pas nécessaire d'élre très chauvin
pour se sentir prol'iuidémeul ému.
l'ii uni 11' Fcoi i.i:s.
L'HEURE DU COUCHER
Cil HZ I.i:S lîUdWN
Si c'avait été un intérieur soumis au
règlement général en Angleterre, à sept
heures les marmots eussent été au lit,
profondément endormis et bercés de
doux rêves de babies. Mais il faut rendre
aux Brown cette justice qu'on ne leur
connaissait aucun règlement. Avant ses
sept mois sonnés, la benjamine avait dé-
couvert qu'il lui suffisait de marmotter
n'importe quoi entre ses deux uniques
dents, de se livrer à des sauts désordon-
nés et de faire des risettes engageantes
pour se sentir immédiatement enlevée
en l'air et déposée sur le tapis, où avaient
lieu tous les plaisirs possibles et impos-
sibles dont l'idée ait jamais traversé une
cervelle de tout petit.
Elle avait une adoration muette et
profonde pour .Alfie qui allait sur ses
trois ans, trottait du haut en bas de la
maison tout le jour et traînait à chaque
repas les assiettes et les tasses à thé si
au bord de la table qu'elles en tombaient
avec un tintement enchanteur ; Alfie
qui tirait la queue du chat, arrachait les
Heurs du jardin et sautait dans son bain
tout habillée quand maman avait le dos
tourné !... Baby, les mains agitées d'al-
légresse, hurlait de joie à chacun de ces
hauts faits : on eiit dit qu elle en prenait
bonne note afin de les pouvoir exécuter
à son tour aussitôt que ses petites jam-
bines le lui permettraient. Sa venue au
monde avait été l'ère d'une existence
nouvelle pour Alfie, dont les exploits
avaient maintenant un auditoire dé-
ployant un enthousiasme que Stan et
Frank, ses deux frères aînés, lui refu-
saient avec un hautain mépris. 11 y avait
encore Ellie, mais elle était une grande
IX. — 31.
demoiselle de sept ans qui avait le sé-
rieux et la dignité qui convient à une
aînée de famille.
— C'est moi qui vais coucher Baby ce
soir... dis, maman? demanda Kttie, je
t'en prie... Elle aime tant ça... N'est-ce
pas, mon bijou".'... Regarde... Elle fait
signe que oui en riant... et je vais la
baigner bien soigneusement, comme
l'autre jour que tu avais mal à la tête...
M'"" Brown sourit à l'air sérieu.x de
la fillette et répondit :
— Parlons-en!... elle n'a pas cessé
d'éternucr depuis ce fameux bainl...
Ton père m'a dit être entré dans la cham-
bre une demi-heure après que la petite
avait été mise dans l'eau et qu'elle y
était encore !...
— Elle ne voulait pas sortir, fit Ettie
en matière d'excuse. Vous savez comme
elle aime son bain..
— Tu n'aurais pas dû la baigner du
tout, répliqua la mère. 11 fallait lui laver
la figure et les mains seulement, et In
mettre au lit...
— C'est ce que je voulais faire. Mais
en voyant le bain prêt pour les autres,
elle s'est mise à gigoter jusqu'à ce que
j'en passe par sa volonté.
— Je suis sûre que ton père ne la
pas su...
— Ah '.non; il était allé fumer un
cigare avec M. Jones. J'avais peur qu'elle
ne pleurât et ne te réveillât, je l'ai mise
dans le lub pour la faire taire ; alors Stan
a dit qu'elle avait les genoux sales et a
commencé à lui frotter les jambes avec
le savon. Et puis Frank lui a donné
l'éponge pleine d'eau qu'elle a pressée
sur sa tête. Je le lui avais défendu, mais
I, iii:ri!K Dr corciiKi! cm:/. i.i:s ititowN
il n'écoule jamais ce que je lui dis, ma-
man.
— Ccsl pas vrai ! s'écria Frank en
•;rande indif^nation , j'ai seulement
mouillé l'éponge pour enlever de la con-
("ilure que Haby avait sur la fiifure. Alfie
lui avait fait sucer sa tarte, et elle m'a
arraché l'éponge des mains ! V'ià tout.
Ettie se récria :
— Mais je t'ai dit vingt fois d'empor-
ter l'éponge !
Frank, les yeux brillants, conclut avec
fierté :
— J'suis un gardon et je ne veux pas
obéir à une fille, na !...
La maman s'interposa :
— Pas de querelle, enfants ! Baby ne
s'endort pas. Frank, va la chercher et
apporte-la-moi... prends le châle de
laine. Et toi, Eltic, à quoi penses-tu? il
est si.\ heures cl demie; papa va arriver
et les affaires de bain ne seront pas
prêles.
.■\ ces paroles, Ettie s'enfuit en cou-
rant. Tout de suite après le dîner, cha-
que soir, papa apportait l'eau dans le
grand tub et c'était la tâche d'Ettie de
préparer l'éponge et le savon, le peigne,
la brosse, les servieltes, les cinq petites
chemises de nuit et enfin les cinq bis-
cuits, auxquels on n'avait pas la permis-
sion de toucher avant que la cérémonie
fût entièrement terminée. Ce soir-là,
elle se hâtaii,, étant en retard.
— C'est prêt ! déclara-t-ellc enfin.
M'"" Brown quitta le tablier qu'elle
cousait sous l'abat-jour de la lampe et,
se dirigeant vers la fenêtre qui donnait
sur un petit jardinet carré, elle dit :
— \'oici papa qui ouvre la grille, il
faut que j'aille voir à son dîner. Prends
soin de Baby, Ettie; la voilà qui veut
essayer d'atteindre le charbon.
Comme tous les jours, Stan et Frank
avaient été au-devant de leur père et
s'accrochaient à ses jambes, pareils à
des singes, pour se l'aire ainsi traîner
jusque dans la maison. Lui était habitué
à cet accueil et, bien que fatigué d'une
longue journée de travail au bureau,
iamais il ne lui arrivait de chercher à
se débarrasser de ses petits crampons.
D'abord, c'avait été Ettie et Frank,
maintenant c'était Frank et Stan. ^L^is
bientôt ceux-ci allaient avoir à abdiquer
en raison du principe qui voulait que
ce privilège fût celui des deux plus
jeunes de la famille, et papa disait que
ses muscles attendaient patiemment ce
moment-là...
M'"" Brown marcha vers son mari et,
lui jetant ses bras autour du cou, l'em-
brassa tendrement plusieurs fois.
— Où est Baby? demanda-l-il, se dé-
barrassant de son chapeau qu il posa sur
la table.
Ettie, titubant, apporta la petite, dont
elle avait une pleine brassée; mais elle
marcha sur la frange du châle trop long
et la laissa tomber lourdement. Vite papa
la ramasse. Il la fait sauter en l'air jus-
qu'au plafond et, ravie, elle ne pleure
])lus que juste ce qu'il faut pour protes-
ter contre une telle maladresse de la pari
de la grande sœur. M""" Brown s'assoit
à la table aux côtés de son mari ; elle lui
verse le thé bouillant et met dans l'as-
siette chaude du curri/, des pommes de
terre et des choux-fleurs.
Lui mange de grand appétit, tandis
que les rides qui plissent son visage tiré
une à une s'effacent sous la douce atmo-
s])hère de paix et de tendresse qui l'en-
toure.
Baby est perchée sur le bout de la
table restée dégarnie, guettée par sa
maman, qui. les bras entr'ouverls, est
prête à l'y recevoir. Ettie passe le sel
et la moutarde, desquels son père dut se
servir j)lusieurs fois pour la satisfaire.
l''rank frôle sa tête sur le bras qui ma-
nie la fourchette et Stan sur celui qui
manie le couteau, histoire de nionlrcr
leur affection et Alfie se roule à terre,
disant :
— Tucre, encore ini petit tucre...
Si bien que le sucrier se fût vidé à
vue d'ci'il si M""" Brnwn, eii bonne mé-
nagère, ne l'eût prudemment confisqué.
11 y avait un délicieux ])lnm-pudding
avec une sauce délectable qui lit briller
les yeux de papa, — papa était un vrai
I, IlELHli Df COL'CHKIt C.IIKZ I.KS liKOWN
polache quand il s'afjissait de plats su-
crés, — et quand il eut réduit celui-ci
i\ des dimensions qui détruisirent l'espé-
rance que nourrissaient Frank et Eltie
qui! en resterait pour le lendemain à
•déjeuner, il se prépara à fumer. Ettie
courut chercher des allumettes, tandis
que Frank insistait pour bourrer la
sauter rouges et folles dans la^'rande che-
minée.
M. Brown passa ses mains dans les
cheveux de sa femme, assise sur une
chaise basse, caressant le beau front
fatigué qu'elle avait posé sur les genoux
de son mari en une pose gracieuse et
tendre.
pipe; mais sur ce chapitre M. Brown
n'entendait pas la plaisanterie, devenait
intraitable. Les enfants enlevèrent le cou-
vert ; la grande affaire de la journée
approchait.
— Mets un peu de bois sous la bouil-
lotte, ordonna M. Brown à Frank. L'eau
va encore être froide quand on en aura
besoin.
Frank obéit, aidé par Ettie ; .\l(ie et
Stan étaient dans la cuisine occupés à
récolter les miettes du repas pour les
poulets. Baby, blottie sur la poitrine de
son père, songeuse, regardait les flammes
Ah ! le délicieux moment de paix et
d'amour dont jouissaient également ces
deux êtres qui s'aimaient et n'avaient
pas un seul sujet de plainte dans leur
vie toute de devoir et de joie 1 Mais un
grand bruit retentit derrière la porte et
ce fut bientôt dans la pièce un vacarme
épouvantable : Ettie annonçait que l'eau
bouillait, Frank déclarait que c'était
grâce à lui, Stan revendiquait la part
qu'il avait prise dans le travail , Alfie
bredouillait des sons à peine intelligibles,
qui ressemblaient à l'aveu d'un malheur
arrivé à une assiette pleine de sauce.
LIIKIRK DU COUCHER CII1-:Z I.KS BUOWN
Baby sortait de sa somnolence, ex-
citée par la perspective du bain tant
aimé. Alors papa bourra une autre pipe,
l'alluma et, se levant gaiement, alla rem-
plir le tub d'eau bouillante, jusqu'au
bord. Maman, tout contre le tub, s'assit
sur une vieille chaise en bois, et Stan,
s'emparant de Baby, la lui posa sur les
genoux.
En un tour de main, Baby fut nue
comme un petit saint Jean. Frank la
chatouillait jusqu'à la faire crier aux
larmes.
— Embrasse la grande sœur, dit Ellic,
à genoux devant le joujou de la famille.
— Et moi? continua Frank.
— Et moi? ajouta Stan.
— Et moi? bégaya .-\lfie.
Mais Baby, impatiente d'être mise
dans le bain , ne répondait qu'un
.( rrrrrrr » fâché qui fil dire à Stan
qu'elle jurait après lui.
— Ça m'en a tout l'air, déclara papa,
riant de son bon rire heureux, et lui
aussi implora :
— Et moi?...
II dit qu'il va la mettre dans leau lui-
même. Elle comprend et lui tend ses
bras roses et potelés.
— Une minute ! crie Ettie avec impor-
tance, plongeant sa main dans l'eau.
C'est encore trop chaud 1...
Mais Baby s'est laissée glisser dans
l'eau tentatrice où elle prend ses ébats
avec des pépiements de jeune moineau :
évidemment elle ne professe pas sur la
température de l'eau les mêmes idées
que sa sœur. La maman couvre de
mousse blanche le corps aux chairs
transparentes, les petits pieds pas plus
grands que ceux d'une poupée, les
épaisses boucles d'or, pendant que le
père presse très haut l'énorme éponge
gonlléc d'eau claire ([ui retombe en une
pluie cristalline. Les quatre autres pe-
tits réclament l'éponge chacun à son
tour et quand c'est celui d'.Alfie, Baby
lui jette au visage de l'eau à pleines
mains, si bien que Etlic doit la désha-
biller tout de suite.
Cirand Dieu!... .Mais il est près do
huit heures, s'écria M""" Hrown effarée.
Il faut se dépêcher.
— Change l'eau, veux-tu? dit -elle à
son mari.
Ettie fait chauffer une serviette en
regardant d'un autre côté. Et quand le
blanc de la servie! le a fait place à un
beau rond sentant le brûlé, elle parail
si désolée qu'il est impossible de lui en
vouloir; bien vite elle étend la serviette
sur les genoux de maman qui enlève de
l'eau Baby toute rouge et prête à pleurer.
Mais non... La serviette bien chaude
dans laquelle elle se sent enveloppée
arrête les larmes qui allaient couler cl
c'est un gigotement et des rires qui^
redouble la joie de voir .Alfie tomber
dans l'eau comme un gros paquet.
Papa traîne le berceau près du feu.
assez loin du bain pour qu'il ne soit pas
éclaboussé. Maman y dépose Baby qui,
de nouveau, fait une petite mine fâchée
en voyant l'attention détournée d'elle
pour être dirigée vers Alfie ; mais Ettie
se penche vers le berceau tendu d'in-
dienne bleu pâle, scandant ;
— Menton d'or... bouche d'argent...
joue brûlée... joue rôtie... petit œillet...
grand u'illet... toc, toc, toc maillet!...
Maintenant, son biscuit dans la main,
Baby, assise, appuyée sur l'oreiller
douillet, ne semble plus rien désirei'.
Fuis c'est le tour de Stan, puis celui de
Fraidv : tous deux, dans des pyjamax
rayés bleu et rose, sont emportés dans
leur chambre par papa qui est renvoyé
chercher les biscuits oubliés.
l']ttie se baigne seule depuis ses sept
ans et s'en vante hautement dans l'in-
tention d'en imposer à ses frères; mais
maman la frictionne et tresse ses loiiu>
cheveux qui tombent sur ses épaules en
une large nappe couleur de blé mûr.
.Après l'avoir portée dans sa chambre
comme les autres, papa vide le bain
pendant que maman entend les prières.
C'est Stan d'abord :
— Notre Père qui êtes...
Il s'interrom|)t.
Hcgarde, maman, la dolic pelili^
plume qui sort de l'oleiller...
L'HEURE DU COUClIEll CHEZ LES UKOWN
i/nEURE DU couciiEn ciii;z i.i;s uiîown
— Chut I dit la mère sur un Inn de
reproche, continue.
— Que votre nom soit sanc...
Autre interruption :
— Peut-être bien qu'un petit poulet
a été lue et qu'c'est une plume de lui?...
— Continue, répéta la mère.
— ... tilié, que votre, etc.
Frank est plus révérencieux, bien que
sa prière soit plus longue en raison de
son âge. Cependant il s'arrête et se plaint
que Stan se pousse sur lui et lui flanque
des coups de pied qui l'empêchent de
continuer.
La foi d'Eltie a atteint un degré qui
embarrasse quelquefois sa mère.
— Le bon Dieu peut tout faire, n'est-
ce pas? petite mère?...
— Oui... tout, ma chérie...
— Faire tenir Londres dans une bou-
teille?...
— Quelle bêtise '....
— Je sais bien qu'il ne le fera pas...
mais il y peut, dis?...
La jeune maman, l'air gêné, répond :
— Oui... certainement... mais ne
parle pas comme ça, mon enfant... ce
n'est pas convenable...
Chaque soir ce sont des questions de
ce genre, desquelles la foi d'Ettie sort
plus profonde et plus forte, en dépit du
malaise évident de sa mère.
Ce soir, comme d'habitude, elle s'age-
nouille sur son oreiller et dit sa prière
au petit Jésus, lui demande de la bénir
ainsi que sa famille et ses amis. Puis
elle ajoute ses requêtes personnelles :
- Bon Jésus, il y a si longtemps que
ma maison de poupées est rouge; si
vous vouliez, seulement la peindre en
vert!... et faites que je ne laisse pas
tomber Haby à moins d'être au-dessus
d'un lit; elle est si petite encore et sa
tête est si molle... Faites que j'aide ma-
man de toutes mes forces, et pardonnez-
moi d'avoir roussi la serviette du bain...
I''aites que j'aie bientôt quatorze ans et
que les garçons m'obéisscnt... Faites que
j'aime aller à l'église et empêchez Frank
(le me pincer pendant l'oflice, ça me
dissipe... et faites que je me réveille de
bon malin pour aider maman à habiller
-Alfie et Baby... Au nom du Père, du
Fils et du Saint-Esprit. .Ainsi soit-il.
I']nfin tout se tait.
Le père, dont le visage trahit une
extrême fatigue, s'assoit dans un large
fauteuil, attirant sur ses genoux la jeune
femme, très lasse aussi.
Ils parlent bas.
— Les petites sont endormies, mur-
mure M"" Brown à mi-voix.
Mais Allie ouvre ses yeux pétillants
de malice et qui démentent ces paroles.
— Boire? dit-elle.
M"" Brown, comme à regret, se lève
et lui met aux lèvres un gobelet de lait
tiède. Puis c'est la voix d'Ettie qui ré-
sonne à travers le corridor :
— Papa... s'il te plaît, ma poupée;
pas Arabella, Molly; elle est a.ssise sur
le parquet près du bain...
C'est au père de se lever, comme à re-
gret aussi. Il cherche partout l'objet
demandé; il aperçoit une poupée en cire
sur la commode et négligemment s'en
empare.
Mais sa femme, d'un ton de ri'|)ro(lu'
lui dit :
— C'est .\rabella que tu liens là...
l'vttie couche toujours Molly dans son lit :
tiens, cclle-la, par terre...
Il ramasse miss Molly (juil va porter
à la liliettc.
Va-t-onêtre tranquille enlin !... .Non...
Sur son chemin, en rentrant dans sa
chambre, M. Brown trouve Stan pieds
nus sur le plancher et se dii-igeanl vers
la porte :
— D'ai oublié mon lapin dans le
jardin, moi vais le chercher.
La mère intervient, remet son lils au
lit en grondant doucement. Le bam-
bin, tranquille, dit d'une voix con-
fiante :
— Pa[)a va me l'amener, sùi. ..
- Que le diable m'emjiorle m |e viii>
chercher le la|)in dans le jardin ! pro-
teste M. Brown d'un ton bourru.
Le mari cl la femme de nouveau se
reposent, les yeux dans les yeux, très
tendres.
I. IIKIHK DU COLTIllvR Clli;/, IFS nuo\\.\
Mais Alfie revint à la thar;,'e :
— Boire, papa?...
— Dors...
— Boire, maman?...
— Chut!...
— Boire, papa?...
— Assez!... ou je me lève et l"ad-
ministre une fessée 1...
— .Vlfie a soif, maman...
I.a mère fait mine de se lever,
mais le père la relient contre lui,
menaçant à nouveau l'enfant :
— Si lu ne t'endors immédiate-
ment, je vais chercher un j;rand
fouet.
— Moi, si soifl... insiste Alfie.
éloulfant un gros sanglot.
Et un doute s'élève dans l'esprit
du père que peut-être la pauvre
petite dit vrai. Il se lève, la fait
boire. Quoi!... qu'est-ce qu'il v a
encore dans l'autre chambre?...
— Pourquoi pleures-tu, Stan?...
Pas de réponse.
— Frank, pourquoi ton frère pleure-
t-ii?...
— Il croit que son stupide lapin va
attraper froid dans le jardin!...
Papa, avec un air de résignation
douce, fait craquer une allumette et,
après avoir allumé sa lanterne, se pré-
pare à sortir, disant un peu honteux et
sentant le besoin de s'excuser :
— Le drôle va brailler toute la nuit
s'il n'a pas ce lapin de malheur !...
Et, dans le jardin, à la flamme incer-
taine de la petite lanterne, il lui faut,
pour découvrir i< le lapin de malheur »,
se livrer à une chasse en règle sous les
buissons, dans les plates-bhndes, sur la
balançoire et au poulailler. Enfin le
voilà!... pendu à une branche de pom-
mier!... M. Brown ne peut s'empêcher
de sourire devant la piteuse caricature
si chère à son fils!... .\h!... combien
chère ! à en juger par la joie de celui-ci :
comme il presse entre ses petits bras
son favori retrouvé.
Quand M. Bro«n rejoignit sa femme,
il la trouva éteignant le gaz de la cui-
sine.
— Tout est fini? demanda-t-il.
— Oui... tout, répondit-elle souriante,
— jusqu'à demain.
— C'est un enfer que ce bain! dit-il
convaincu. Je voudrais bien que mes
moyens me permissent de te donner
une servante, ma pauvre mignonne!...
— Allons donc !... J'ai le temps pour
tout... Tu sais bien que je ne me soucie
pas d'une étrangère entre nous...
E]t, au bras de son mari, comme au\
premiers jours de leur union bénie, elle
fendit ses lèvres vers les siennes, dans
un grand élan de reconnaissance ef
d'amour.
Et II El. Tl RNER.
Adaptation de Théri'îse B.\tbedat.
Liiix'iii: i)f coLciiKU (.iiiiz i,i:s brdwn
Miss Elhcl Tiirner,clont le nom a alleinl
une célébrité méritée, est malheureusement
inconnue en Europe, car elle en éraipra
avec sa famille pour l'AusIralie quand elle
n'était encore qu'une enfant.
C'est à Sydney qu'à peine âgée de huit
ans, elle écrivit son premier poème : A
Wren [le Roitelet) qui, depuis, a été précieu-
sement conservé dans les archives de la
famille.
I.a fillette fit son éducation à Sydney.
Ses études — comme elle l'avoua elle-
même à un hardi journaliste qui entreprit
de l'aller interviewer là-l)as — n'eurent
rien de particulièrement brillant. Tous
ses efforts semblent s'être concentrés sur
la rédaction du journal des élèves, qui pos-
sédaient un bulletin rendant compte des
événements importants de l'école.
Ceci décida de sa vocation; elle renonça
à concourir pour les examens et avait à
|>eine quitté les bancs de l'école qu'elle
lançait un journal périodique dont le titre
ipielquc peu prétcnlicux était le Purtliéiion,
(|ue l'éditeur de la Revue dea Revues,
M. Stead, encouragea de sa haute in-
(luence.
Mais miss Turner - en vraie lillc d'.M-
bion — fut un beau jour prise du désir de
voir du pays... et, en 1892, abandonna la
plume pour se livrer aux délices des
voyages.
Après six mois de pérégrinations cepen-
dant, force fut à l'infidèle de revenir au
bercail.
C'est alors ([u'elle devint collaboratrice
des premiers journaux de Sydney. Le suc-
cès lui donna de l'ambition, et écrire un
livre devint son rêve obstiné.
La première œuvre de miss Turner fui
écrite en quatre mois, laissée de côté six
autres mois et enfin revue et publiée en
octobre IS'.l.'!, sous le nom de The scven
Utile A iisiralians (les Sept pelil.i A vstraliens) .
Ce fut un succès bientôt suivi de beau-
coup d'autres qu'il serait impossible d'énu-
mérer ici, et parmi lesquels Growiw/ tip
(Quand on devient (inind) et The story qf a
hahy (Histoire d'un hélic) sont peut-être les
plus populaires.
Ce n'csl <|ue rendre justice à Elhcl Tur-
ner de dire qu'elle a conquis une place
éminente au premier rang des femmes-
auteurs de l'Anglclerrc.
1 II i': H fsK Mai iikd v r.
LA
FABRICATION DU POISSON DE MER
I. idée de la fabrit-ation de* animaux
marins comestibles et, en parliculicr,
(les poissons vivant sur le littoral océa-
nique, est une conception qui ne remonte
pas à plus de trente ans et qui est due
au naturaliste norvéf^ien O. Sars. Elle
s'est présentée à l'idée de ce chercheur,
vivant au milieu des j^ens de mer et fort
au courant de tout ce qui touche à la
fabrication des espèces d'eau douce, dés
qu'on eut commencé à se rendre un
compte exact de la diminution crois-
sante du nombre des poissons péchés,
(^e savant affirma alors qu'on pouvait
faire de la morue, comme du saumon
ou de la truite; mais on ne l'écoula
fruère. On crut même qu'il rêvait...
Il a fallu arriver jusqu en 187!S pour
que l'on eut l'audace de mettre en pra-
tique cette théorie scientifique, et c'est
aux Américains — ce qui n'étonnera
pas ceux qui connaissent ce pays, patrie
(le l'initiative éclairée et féconde — que
i-evient cet honneur. Grâce à l'énergie
lie la Commission des Pêcheries, dirijfée
par des hommes les plus compétents,
un créa d'abord un premier établisse-
ment pour la piscifacture de la morue,
à Gloucester, dans le Massachusetts. C'est
là un nom qui mérite d'être retenu de
tous ceux qui s'intéressent aux pêches
niaritimes, car il est devenu le syno-
nyme de pêcheries industriellement
organisées et exploitées d'une façon
intensive, à la manière des terres arables
(lu Far-West. Aussi bien s'agit-il d'un
]iort excellent, du plus grand port de
pêche du monde entier, et d'une petite
ville pittoresque, chère aux artistes
peintres qui fréquentent les côtes de
cette région, véritable Bretagne d'outre-
mer. En 1880, après quelques essais
infructueux et quelques tâtonnements,
— ce qui n'a rien d'étonnant. — une
autre piscifacture fut fondée non loin
de Gloucester, à W'ood s lloll. Ce n'est
qu en 1884 que ces données franchirent
r.Atlantique : encore ne furent-elles uti-
lisées qu'en Norvège, où l'initiative
des Américains fut imitée à Flodevig.
Depuis, les gouvernements de Terre-
Neuve, du Canada et l'Ecosse ont mar-
ché sur ces traces ; mais, jusqu'à présent,
la France ne possède aucun ctablisse-
menl de cette nature, et en réalité les
Norvégiens seuls ont cru, jusqu'à ces
temps derniers, en Europe, à l'avenir
de cette piscifacture.
C'est que beaucoup des meilleurs
esprits regardent encore la fabrication
des poissons de mer et la pisciculture
en eaux salées, c'est-à-dire l'utilisation
pratique des alevins ainsi obtenus, avec
un scepticisme qui n'est mitigé que par
une légère teinte de pitié à l'égard de
tous ceux qui s'occupent de ces ten-
tatives hardies. \'ouloir repeupler les
mers — alors que tout le monde répèle
que les poissons voyagent aux quatre
coins des océans ! — ce ne saurait être
que folie. Et pareille idée ne semble
encore, à l'heure actuelle, à un grand
nombre de personnes, qu'une utopie
digne des plus grands réformateurs
sociaux de notre époque, pour ne pas
dire une absurdité...
Puisque, répèle-t-on , les espèces de
haute mer sont toutes des espèces migra-
trices, jamais la piscifacture marine ne
pourra donner des résultats pratiques
sérieux. Il est bien certain que si les
poissons dits migrateurs étaient réelle-
ment tels, au sens ancien du mot, la
culture des poissons de mer ne pourrait
être qu'un leurre. Autant jeter l'or à
poignées dans le fond de l'.Allantique !
Mais, en raisonnant de la sorte, on
n'avait oublié que d'allumer sa lanterne.
On admettait, sans les avoir démontrées
jamais, ces prétendues migrations. Et il
I.A FAHHlC.ATKiN \>V l'iUSSON DK MKK
adviiiL qu'un jour on linit par soup-
vonner qu'elles n'existaient pas. On
])arvint plus tard à le prouver pour cor-
laines espèces, en particulier la morue,
le thon, etc. Force lut bien d'avouer
alors que la fabrication de ces espèces
était non seulement réalisable, mais sus-
ceptible de fournir des résultats écononii-
quessérieux; et on dut reconnaîtreque les
GlOUCtSTCR (.1
Carte des établissements de piscifacture marine
aux États-Unis : 1, Gloucester; 3, Woort's Holl.
Américains avaient été excellemment
inspirés en commençant, dès 1878, des
expériences aujourd'hui célèbres dans
tout l'univers. Le raisonnement qu ils
avaient tenu avait été des plus simples :
pour vivre, nous sommes oblij^és d'avoir
(les milliers de pécheurs, qui ont pour
rôle social de détruire des poissons.
Comme ces poissons auraient donné
chaque année des milliards de descen-
dants, si nous voulons continuer long-
temps à en manger, tout en assurant
l'existence des marins nécessaires à
notre llolle, soyons prudents et ne con-
sommons que les adultes seuls. Ne
dévorons pas dans l'œuf leur progéni-
ture. Puisque l'œuf est facile à recueil-
lir, gardons-nous de le laisser disparaître
avant qu'il soit devenu grand ; récol-
tons-le, faisons-le éclorc, élevons-le et
remettons-le à l'eau dès qu'il pourra se
dévelo[)pei\ Quand, à son tour, il sera
devenu grand, nous n'aurons plus qu'à
l'aller pèclu-r.
("est là lout le secret ile ce (|u'on
appelle anioindluii , d'un lei'mc 1res
expressif, la Piscifacture marine. Kl
on a compris quels services elle était
susceptible de rendre, le jour où l'on
a constaté que la décroissance dall^
les rendements de la pèche maritime
était due surtout à la destruction abu-
sive des animaux pris avant qu'ils aient
pondu.
Que df)it-on entendre par fabrication
du poisson de mer? Trois opérations
sont nécessaires pour parvenir à ce but.
I,a première consiste à recueillir par
divers procédés les œufs de poisson,
qui, on le sait, sont extrêmement nom-
breux pour un seul individu, et à faire
Incuber ces œufs, de façon à obtenir de
tout jeunes petits, qu'on appelle larres.
La seconde réside dans Vclerage de ces
larves, qui au bout d'un certain nombre
de jours deviennent des alevins. La der-
nière a pour but de mener ces derniers
à l'âge adulte et de les transformer en
objets marchands.
M:dliiMircusenienl, cette troisième
(i|i(ratinn n'est encore qu'une expé-
rience de laboratoire et n'a pas été uti-
lisée par les piscifacteurs, tandis que
les deux |)rcmières sont d'un usage cou-
rant dans les établissements américains
et norvégiens. Pratiquement, donc, on
ne peut pas encore faire d'un alevin de
sole un morceau digne de la cuisine de
Marguery ; cela est très regrettable ,
mais non impossible. Isn tout cas, pour
aboutir, on a dû tourner la difliculli'
en priant la bonne nature de pourvoir
elle-même à cet élevage. Une fois les
larves parvenues à un certain âge, au
lieu de les garder à terre en vivier, on
a pris, en cirel, la résolution de les jeter
à la mer, en des endroits propices, sup-
posant avec raison qu'il y avait bien des
chances pour qu un gran<l nondire de
ces petites bêtes grandissent, seules el
sans aide, au sein des eaux où elles nais-
sent d'ordinaire.
Ce lançnge des alevins à la mer, dès
cpi'ils sont en élat de s'y développer
ce cpii n'esl (|n'uni' soiulion de transition
LA FABIÎIC.ATInx nr l'OISSDN UK MKli
— ;i un gros inconvénient économique.
11 empêche la fabrication du poisson de
mer de pouvoir être une entreprise indi-
viduelle, susceptible de rémunérer ceux
i|ui Icxploilenl. lit, puisque les pisci-
fac'leurs ne peuvent travailler que jjoui-
lous les pécheurs, il faut donc que les
laboratoires délevage soient des insti-
tutions gouvernementales; et c'est d'ail-
leurs ce qui existe partout actuellement.
Nous avons mentionné les piscifac-
lures de Gloucester, de Woods Holl, aux
l']lats-Unis, élablies au berceau même
du génie américain, aux alenlnui's de
Boston, centre intellectuel de la vieille
.\niérique ; elles sont groupées sur celte
côle sauvage et pittoresque qui s'étend
de Newport (le Dinard yankee) à Porl-
land. Nous avons cité celle de Flôdevig,
la plus intéressante peut-être do toutes,
dirig^ée par l'homme qui connaît le mieux
ces questions spé-
ciales, M. le capi-
taine Dannevig :
celle de Dunhai .
en Ecosse, où Ira-
vai lient des savanl>
comme MM. W.
Fulton et Murrav.
Il nous reste à si-
gnalercelle de Bay-
\'ievv, au Canada.
f(ui est toute ré-
cente, et surtout
lelle de Dildo, l'on-
dée àTerre-Ncuxe,
en 1889, par un
élève de M. Dan-
nevig, M. A. Niel-
sen, un autre fervent de ces audacieuses
tentatives piscicoles maritimes, et défen-
seur convaincu des idées du célèbre ini-
tiateur norvégien.
L'ensemble d un établissement type
de piscificature marine ne peut être
évidemment décrit d'une façon générale.
Pour pouvoir donner des détails circon-
stanciés, il faudrait n'avoir en vue qu'une
station donnée, travaillant une espèce
spéciale de poisson. Pourtant nous allons
nous elTorcer de résumer brièvement les
détails de trois opérations citées plus
haut, â savoir : Vécloxinn des œufs,
Vc'Ieraf/e des hirres et le l;inç;i(je à ht
nier des ;ilei'ins.
Pour obtenir des alevins, il faut com-
mencer par se procurer des ccufs. On y
parvient de plusieurs façons, qui, eu
réalité, se réduisent à deux. Lors des
premiers essais de piscifacture, on alla
au plus pressé et, pour avoir des œufs^,
on n'hésita pas à pêcher soi-même les
reproducteurs susceptibles de les fournir.
On embarqua des employés de labora-
toires à bord de bateaux de pèche, el
on les chargea de recueillir pour l'usine
les œufs nécessaires. Ce système esl
évidemment un peu primitif; pourtant,
il donne des résultats. On fit mieux
ultérieurement dans cette voie. On arma
I 01 R LE FRAI
(vue mteneure)
I FT ABLI^^iEMEN
I) t D l N B 1 II
spécialement, pour cette récolle à la
mer d'animaux reproducteurs, des na-
vires aménagés d'une façon particulière.
.Aux États-Unis, à Gloucester, à Woods
Holl, ces bateaux laboratoires rendent
encore de grands services. Tel le Grani-
pus, gréé en goélette, qui est un voiliei-
de quatre-vingts tonneaux; tel le Fish-
Hawk. Lorsqu'on se procure des œufs
de cette façon, il est parfois nécessaire
de procéder à la fécondation artificielle.
On a alors recours aux procédés habi-
LA FA lili K.ATION 1)1 l'0[SS()N DK MKlt
tuels de la pisciculture d'eau douce et,
en particulier, à la méthode russe ou
sèche.
Pour éviter cette opération, qui pré-
sente toujours des aléas, il est préfé-
Quand on veut les utiliser, les ani-
maux reproducteurs, mâles ou femelles,
sont placés dans d'autres réservoirs,
appelés viviers Je ponte, qui doivent
être aussi vastes que possible. Le vivier
■IllgUP; DANS L A y r K I, I, K.
A LA IMSfl FAI T r 1! K
MVIXTKXrs I.KS l'dlSSiiN.S ADri.TES
N B A IC V 1 V 1 K l: DU S T A Jl r I, A T I ( 1 X .
raljle, quand on le peut, d uliiisir les
bassins où Ion place des animaux repro-
ducteurs. Ces bassins sont destinés, les
uns aux poissons en liaiii de pondre,
les autres aux adultes aNant efFectué
leur ponte; ces derniers constituent les
réservoirs à poisson, bassins Je réserve
ou viviers Je sinhulalion. On nourrit
les poissons vivants avec des jioissons
conjçclés à l'élat frais, pendani l'hiver,
et, en pai-ticulier, avec du hareiif; con-
servé en glacière, industrie qui lleuril
spécialcnieiil .in\ Ml:ils-1 nis.
de poule doit ètie placé à un niveau
plus élevé que les autres pièces de la
piscifacture pour peiMiiellre l'écoulement
facile des eaux. Il doit être couvert par
une toiture mobile à châssis vitrés, dis-
posés pour obtenir l'obscurité. 1,'eau de
mer v est amenée par une pompe à
vapeur à la ])artie s\q)érieure. Un tuyau
de vidauf^e se trouve à la |)arlie infé-
rieure; mais, d'ordinaire, le trop-plein
s'écoule par le haut, du colé opposé à
l'arrivée de l'eau. l''t là se trouve l'ap-
paieli ([iii r('i.'oil les eaux. Dans le
I.A KAlUilC.ATInN DT l'OlSSON DK XIKK
vivier de poule, à Dunbjir. entre iiulre.-;,
à une certaine distance du fond, se
trouve un plancher de bois, à claire-
voie, sur lequel tombent les œufs. C'est
là une installation qui est. on le voit,
très simple.
l'n espace restreint est exlrémemenl
favorable à la reproduction des animaux
facture. Ceux-ci varient suivant les
stations ; on a dû en inventer de spéciaux
pour les poissons de mer.
Les appareils de cette salle sont action-
nés par une machinerie qui consiste en
une pompe à vapeur ou un moulin à
vent, destiné à amener l'eau de mer et
à la distribuer aux incubateurs.
IF A ITT RE DE FLODEVIlî
en vivier; il ne faut pas oublier cepen-
dant que ce bassin doit avoir des dimen-
sions suffisantes pour permettre à ses
hôtes de vivre sans encombre.
On obtient ainsi dans le réservoir une
reproduction parfaitement naturelle,
puisque la ponle et la fécomLilion s'y
font d une façon absolument normale et
spontanée. Il ne reste plus qu'à recueil-
lir les œufs fécondés, ce qui s'obtient à
l'aide de l'appareil collecteur d'œufs,
placé à l'endroit que nous avons indiqué.
Une grande salle, très aérée, abon-
damment pourvue de lumière, renferme
les appareils à incubation, qui consti-
tuent l'élément primordial de toute pisci-
.\ux États-Unis, et tout d'abord à
Gloucester, on s'était bien servi des
cônes, employés pour la culture de 1 alose.
Malheureusement les œufs de poissons
de mer, et en particulier de morue,
étant beaucoup plus légers que ceux de
cette espèce d'embouchure de fleuves,
cet appareil ne donna que de mauvais
résultats; on dut y renoncer. C'est alors
qu'on utilisa l'appareil du capitaine
Chester, le Cod Box; à Dildo, on l'em-
ployait encore en 1893; pourtant, dès
cette époque, M. Nielsen possédait déjà
des incubateurs plus ou moins analogues
à ceux dont M. Dannevig, son ancien
maître, se servait en Norvège depuis
i.A lAHHIC.ATIDX 1)1 l'OlSSON \>K MKIt
plusieurs années. A AN'ootls Iloll, lap-
pareil à incubation utilisé est celui de
M. Manhall Macdonald. A Flôdevig et
il Dunbar, on se sert désormais des
^ippareils Dannevig, dont le fonctionne-
ment est très remarquable et qui sont
certainement supérieurs à tous ceux
qu'ont employés les Américains. Mal-
heureusement, leur description nous
entraînerait trop loin, cl la photo-
graphie précédente en donne une idée
très suffisante.
(Certaines conditions sont absolument
indispensables pour que l'éclosion se
lasse bien. C'est ainsi- que l'eau de mer
employée doit être extrêmement pure,
sans matières boueuses en suspension,
sans mélange avec des eaux douces : ce
qui se conçoit très bien, puisqu'on mer
la ponte a lieu au large. On a eu, au
début, à Gloucester, entre autres, des
déboires pour n'avoir pas tenu comj)le
fie celte notion, d'ailleurs inconnue
on 1878. Il faut donc que les tuyaux
d'amenée partent du large el que l'eau
soit captée très loin du bord et à la plus
grande profondeur possible, l'eau de
fond étant deux fois plus salée que l'eau
de surface. Pour pouvoir la purifier
encore, à Dunbar, on a installé des
filtres spéciaux; mais, vu la pureté des
eaux en cet endroit, il n'y a que lorsque
les vents soufflent du large qu'il est
indispensable d'y avoir recours. 11 faut
également tenir compte du poids spéci-
fique de l'eau employée. La température
joue aussi un rôle considérable; mais le
degré varie avec l'espèce à cultiver :
c'est ordinairement -f- 5".
Il faut observer la maturité des œufs,
(piand on les place dans les appareils
à éclosion. Les premiers pondus ne
valent pas ceux du milieu ni de la lin.
Mais toutes ces précautions ne sont
pas impossibles à prendre, el, avec un
bon outillage, on arrive aujourd'hui
à obtenir des larves à vésicule ombili-
cale complèlement résorbée dans des
conditions j)arfaitenient acceptables.
Dès ma in tenant, de grands progrès
ont élé accomplis en piscifaclure ina-
i-ine: le nombre d'alevins oblenus, par
rapport à celui des a'ufs mis à l'éclo-
sion, est de plus en plus favorable.
.Ainsi, en 1893, M. Nielsen est arrivé
à 05 pour 100 pour la morue, et il
espère, sous peu, atteindre de 70 pour lOO
à 90 pour 100. Les résultats acquis pour
le homard sont encore plus satisfai-
sants; de même pour le carrelet, pour
lequel on a obtenu, à Dunbar, un ren-
dement de plus de 1)5 pour 100. En
réalité, dans cette station, In mortalité
n'alleinl plus que i,i puni- 1(10.
Reste maintenant à élever ces alevins
et à les mener jusqu'à un développe-
ment tel qu'ils puissent résister victo-
rieusement aux causes naturelles de
destruction. Mais, pour la plupart des
alevins pélagiques, malgré les essais qui
ont été tentés dans ce sens, on n'a pas
cru devoir aller jusque-là dans la pra-
tique journalière.
On a renoncé, jusqu'à présent, du
moins, ])our les espèces de haute mer.
comme la morue, à ces tentatives d'éle-
vage en grands viviers clos, qu'on pour-
rail a])|)eler viviers d'élevaçfe. On s'est
dit, avec juste raison, qu'en réalité il
était inutile, pour l'instant tout au
moins, de perdre un temps précieux et
de l'argent à celle culture, et qu'il valait
mieux, toujours au point de vue écono-
mique, s'en tenir à la fabrication pure
et simple, étant donné, bien entendu,
que l'on fût capable de produire une
quantité très considérable de larves.
Celles-ci obtenues, il n'y a plus, dans
ces conditions, qu'à les jeter à la mer.
Très certainement un grand nombre
(l'entre elles y prospéreront, comme
elles l'auraient fait si elles étaient
écloses naturellement au sein des
eaux marines. D'un autre coté, beau-
coup succomberont évidemment. Mais,
si l'on en a fabriipié un très grand
nombre, il en restera toujours suffi-
samment pour repeupler les régions de
pêche, (^esl cette dernière opération
LA lAltlilC.ATION IH l'UlSSON UK MKIt
(|ui a reçu le nom de transplantation
en mer ou de lançage Je l'alevin.
On y procède, de plus ou moins
lionne heure, avec des appareils parli-
iiiliors. M. Nielseii utilise des récipients
en tôle, munis duii entonnoir et con-
tenus dans un baquet en bois à deux
anses. Le récipient
esl fermé intérieu-
fcmenl par de la
mousseline; c'est
sur celte mousse-
line que reposeni
les larves. Il esl
préférable d'atten-
dre que les larves
aient acquis tous
les orjjanes néces-
.saires à leurs mou-
\ emenls et à leur
nutrition. M. Niel-
sen les élève,
quand il s'agit de
morue , jusqu'au
dix-septième jour.
A Dunbar, on jette
à la mer les ale-
\ ins de carrelet, quand ils ont 0"',007
de long.
La difficulté principale consiste à
bien choisir le lieu d'immersion de ces
alevins. Il faut tenir compte de la den-
sité, de la pureté et de la température
de l'eau de mer, au point où s'opère le
lançage. A l'aide de flacons spécialement
agencés, on peut déverser les alevins à
la profondeur voulue pour trouver les
conditions physiques exigées. Evidem-
ment, le bateau-laboratoire des Améri-
cains rend, dans cette dernière opéra-
lion, de précieux services.
Parmi les poissons de mer, c'est la
morue [Gadus morrhua), y compris
l'églefin (Gadus eglefinus). qui a été sur-
tout l'objet de tentatives prolongées de
la part des établissements de piscifac-
lure [Gadi facture). Ces recherches ont.
eu effet, débuté par cette espèce à Glou-
cester (1879), où on en fabrique encore:
dans celle station on obtenait, en 1879,
1500 000 alevins, et en 1K80, 1-2 mil-
lions. En IS90-91, on y arrivait au
chilfre de 19 millions. .Aujourd hui, on
fabrique j)res(jue partout de la morue:
il n'y a qu'à Dunbar où l'on ne se con-
A .SALLE D'ÉCLOSION-A L'ÉTABLISSEMENT DE DCNBAR
.A Wood's Holl, en 1890-91, on a pro-
duit 36 millions d alevins ; à Dildo,
en 1893, plus de 200 millions d'alevins.
En Norvège, la piscifacture de l'iôde-
vig a toujours travaillé la morue avec
constance et grand succès.
On a tenté la culture du homard
(Homari facture d'abord à Wood's Holl
et dans quelques homarderies de la côte
de Terre-Neuve. Dès 1884, on fit quel-
ques essais à Flôdevig, où, en 1885,
on obtint des alevins qu'on garda jus-
qu au deuxième mois. En Norvège,
on fit quelques éclosions à nouveau,
en 1892, avec un réel succès, puisque la
mortalité des alevins ne dépassa pas
5 pour 100; mais on n'a pas persisté
dans celle voie. Actuellement, on fait
du homard à Bay View, au Canada, et
surtout à Dildo.
A Terre-Neuve, comme nous l'avons
mentionné déjà, on obtient des résultats
presque étonnants. En 1893, en effet, à
l'aide de 26 036 reproducteurs i Homa-
I.A KAItmCATION DU POISSON DK MKIl
rus aniertcanus \ on :i jm recueillir
602 244 000 œufs. (|ui ont donné
517 353 000 alevins!
C'est que, depuis 1890, M. Nielsen,
1 infati^'able directeur de Dildo, sest
attaché, avec un soin tout particulier, à
la culture rémunératrice de ce crustacé.
Il a même inventé un appareil propre
à cet élevaf;e, qu'on appelle l'incu-
bateur flottant de .Nielsen. Au dire de
M. Nielsen, la homaril'acture est plus
appréciée des pêcheurs lerre-neuviens
que rélevafje de la morue : ce qui se
comprend assez, ce crustacé étant, en
somme, une espèce de rivage et ses
larves d'une résistance beaucoup plus
considérable que celle des poissons les
plus robustes.
Les Pleuronectcs sont labri(|ués à
Woods IIoll et surtout à Dunbar.
Dès 1884, on tenta la culture des œufs
de carrelet à Flôdevig et on obtint
2 millions d'alevins; maison sest borné
à ces essais. A Dunbar, on s'est aujour-
d'hui consacré pres(|ue exclusivement
au carrelet {Pletironccdis plul), après
avoir essayé du turbot, de la sole, de
la limande. \ Woods Iloll , on s'est
occupé plus particulièrement du Pseudo-
pleuroneclus ameriraniis, espèce voisine
du carrelet.
Le Clnpeus harcixjus (hareng) a été
utilisé pour la piscifacture à Gloucester :
en 1880, on a imité cet exemple à Flo-
dcvig ; mais, justiu'à présent, on peut
dire qu'aucune tentative sérieuse n'a
été faite pour cette espèce, d'un intérêt
moins important [)our l'élevage que les
poissons de rivage.
Les résultats obtenus, et surtout ré-
cemment à Dunbar, sont indiscutables
et superbes. .\u dire de W. Dannevig.
ceux (le l'Iodevig sont non moins excel-
lents. On |)eut donc dire tpie la produc-
tion de l'alevin de poisson de mer est
aujourd'hui assurée d'une fa^-oti indiscu-
table ; que la piscifacture marine est
entrée désormais dans la période de réa-
lisation pratique. Reste à voir quels
résultats généraux ont fournis jusquici
les sommes consacrées à cet élevage.
Pour répondre à cette question capi-
tale, il suffira, à défaut de statistiques
précises impossibles à obtenir, de faire
connaître les conclusions qu'émettaient
récemment les piscifacteurs les plus
compétents, M^L Fulton, .Nielsen, Dan-
nevig.
Pour le homartl, à Terre-.Neuve, au
dire de AL Nielsen, la pêche de 1893 a
été de 20 à 25 pour 100, d'une façon
générale, supérieure à celle de 1892, et,
sur certaines parties des côtes, elle a été
jusqu'à cinquante et cent fois plus con-
sidérable qu'à l'époque oii l'on ne fabri-
quait pas ce crustacé. Dès 1886-88,
M. Dannevig avait noté un léger ac-
croissement de la morue sur les côtes
de Norvège. D'autre part, M. Dannevig,
à Flôdevig, terminait une note manu-
scrite qu'il nous a récemment adres-
.sée, par ces seuls mots, plus que sug-
gestifs :
(( En somme, le résultat de l'œuvre
entreprise en Norvège est que la morue
augmente rapidement sur la côte méri-
dionale, [larticulièrcment là où les ale-
vins ont clé semés. ■>
Il u'v a rien à ajouter à ces conso-
lantes constatations; c'est la récompense
la plus grande que pouvaient souhaiter
ces deux hardis pionniers de la pisci-
facture marine. Quand se lèvera-t-il, en
France, celui qui réussira à vulgariser
chez nous les fructueux essais des -Amé-
ricains et des Norvégiens, et parviendra
à faire comprendre aux pouvoirs publics
la nécessité de s'intéresser à celle ques-
tion capitale pour nos pêcheries et nos
braves marins des côtes de l'Océan!
M
1!
\ IDOIIN.
LA DOULEUR ET SES REMÈDES
De ton les les sensations iiuc l'Iiomnie
é[)rouve, la douleur esL assurément la
plus fréquente, — l'expérience de chacun
en fait foi. J^es premières impressions
de l'enfanl à la naissance sont des im-
pressions douloureuses, dont ses cris et
ses gestes ne sont que la manifestation ;
tout le long de l'existence, variant à
l'intîni ses formes et ses modes, la dou-
leur nous suit, jusqu'à la mort qui est
sa dernière et, sans doute, sa plus ter-
rible expression. L'homme, du reste,
n'est point seul à soufFrir; les animaux
partagent avec lui ce triste privilège, —
conséquence de la vie, — mais la gamme
prodigieusement riche des soull'rances
monte et s'accroît à mesure que l'orga-
nisme difFérencie et complique son sys-
tème nerveux, qui en est l'instrument
et le support.
.\ussi peu de questions ont-elles, au-
tant que la douleur, sollicité l'attention
des jienseurs. Les théologiens et les
moralistes en ont justifié l'existence ou
discuté la valeur sociale; les littérateurs
et les artistes en ont décrit les formes
ou reproduit l'expression; enfin, les
physiologistes et les médecins en ont
recherché le mécanisme ou tenté le sou-
lagement, et on peut dire qu'ils n'ont
guère réussi que de nos jours dans cette
double et diflîcultueuse entreprise. C'est
1 histoire de la douleur, considérée à ce
dernier point de vue, — au point de
vue des causes, des manifestations et
des moyens dont nous disposons pour la
calmer, — - que je désire exposer briève-
ment ici.
La douleur est une sensation générale
qui indique les modifications subies par
les organes, sans fournir (comme le font,
au contraire, les sens) aucun renseigne-
ment sur la nature des agents qui
produisent ces modifications. Aussi l'im-
pression douloureuse, malgré son inten-
sité variable, reste de même ordre et
l'on passe, par des degrés impereep-
IX. — 35.
libles, du simple malaise de fatigue, j)ar
exemple , à l'atroce soulFrance des
crampes cholériques, de la lourdeur «le
tète aux térébrantes névralgies susoi--
bilaires, ou de l'agacement léger que
cause ime écorchurc aux élancements
aigus du cancer.
11 est néanmoins possible de classer
ces innombrables variétés de la douleur
en trois groupes principaux qui, sans
rien présager du mécanisme intime, ont
l'avantage de réunir, sous un même
chef, des formes voisines, et de per-
mettre au malade de dire, assez exacte-
ment pour être compris du médecin, ce
qu'il éprouve.
Le premier de ces groupes est celui
des douleurs à caractère mécanii/m',
ainsi nommées parce qu'elles rapiiellent
plus ou moins l'impression produite par
les agents mécaniques ordinaires. De
ces douleurs, il existe plusieurs types,
comme la lourdeur de tête (douleurs
gravativesi, l'avulsion d'une dent (dou-
leurs tensives) , la barre épigastrique,
la ceinture thoradique, la calotte de
plomb de certains maux de tête (dou-
leurs constrictives) , les spasmes du
larynx, les crampes, les coliques (dou-
leurs lormineuses), les souffrances lan-
cinantes, térébrantes, fulgurantes des
névralgies et du cancer (douleurs pon-
gitives), enlîn les battements des mi-
graines, ou encore ceux que l'on ressent
dans un panaris, quand on laisse pendre
le bras le long du corps (douleurs pul-
satives .
Dans le second groupe, on rencontre
les douleurs dites sensorielles, qui pro-
viennent, soit d'une hyperesthésie, d'une
sensibilité exagérée, comme dans la
neurasthénie ou l'accès de rage, soit
d'une excitation anormale des organes
des sens, odeur fétide, saveur anière,
son aigu, lumière trop vive, etc. A ces
douleurs, il faut joindre, d'une part, les
sensations tactiles de fourmillement, de
picotement, les sensations prurigineuses,
i.A i)(H i.KLit liT SKS ui;mi:i)i:;
comme les démangeaisons causées par
les parasites et les maladies de peau, et
les sensations thermiques de chaud et
de froid, comme celles des brûlures et
du pyrosis, et celles du frisson et de la
fièvre alî,'ide, — et, d'autre part, les
douleurs correspondant aux besoins de
la vie or-^'anique, faim, soif, manque
d'air, aspliyxie, etc.
Les nja/<j(.îeî, qui constituent le troi-
sième groupe, sont des sensations plus
vagues, difficiles à définir, et qui ])a-
raissenl se caractériser par la présence
constante d'états émotionnels, tristesse,
découragement, crainte de la mort, dés-
espoir. (je])eudant Beaunis les a assez
heureusement classés de la manière sui-
vante : malaises cérébraux, dans lesquels
domine la sensation de ville (tête vide;,
de langueur (convalescence de maladies
graves), de faiblesse (défaillances, état
syncopal) ; — malaises nerveux, dont le
type est l'insomnie, et qui vont de l'im-
patience (inquiétude dans les jambes),
à l'agitation qui précède la folie; —
malaises musculaires, comme la fatigue
et la courbature, l'accablement et enfin
l'anéantissement succédant aux peines
morales ou aux grandes opérations, ma-
laises dans lesquels peut, en outre, inter-
venir un état cérébral, une sensation de
pjrle d écpiilibre. simple étourdissemcnt
ou vertige; — malaises précordiaux,
enfin, anxiété et angoisse, qui rattachent
les malaises aux douleurs vraies, car, à
la sensation bizan-e et indélinissable que
l'oti éprouve dans la région du cœur et
que les malades délinissent d'habitude
en disant qu'f/.s ne se sentent pas bien,
se superposent les idées noires et la ter-
reur, puis les frissons, les vertiges, l'oj)-
(tression et la sulfocation.
A (piehpie cause qu'elle soit due, la
douleur- entraîne toujours une réaction
plus ou moins violente de l'organisme,
et cette réaction se manifeste extérieu-
rement, par l'expression du visage, les
cris, les gestes, les larmes, et intérieu-
rement, par un ensemble de phénomènes
très importants, variations de la tem-
pérature du corps, accélération et |)ar-
fois ralentissement du cœur et de la
respiration, rougeur ou j);ileur de la
peau, etc.
De toutes ces manifestations, les plus
généralement remarquées sont les réac-
tions musculaires et particulièrement
l'expression faciale, qui varie du reste
avec l'intensité de l'impression. Dans la
souffrance médiocre, mais prolongée,
les traits sont tirés, comme on dit, les
coinsde la bouche s'affaissent, les extré-
mités externes des sourcils se dirigent
vers le bas, les extrémités internes ou
nasales s'élèvent et se rapprochent, pro-
duisant ces rides qui caractérisent les
figures tristes et chagrines des patients
à maladie chronique. Dans la douleur
brusque, inattendue, mais passagère, le
visage est traversé par une convulsion
rapide, retroussement de la lèvre supé-
rieure, dilatation des narines, fronce-
ment des sourcils, clignement de l'œil.
Dans la douleur aiguë enfin, le visage
tout entier s'altère, soit d'une manière
persistante, traits convulsés, dents ser-
rées, yeux grands ouverts..., soit par
contorsions ou spasmes cloniques, qui
défigurent le malade; les lèvres frémis-
sent, les dents grincent, les yeux roulent
dans leurs orbites, les narines palpitent,
les cheveux se hérissent dans une effroya-
ble expression de terreur et d'angoisse,
en même temps que le cri monte, que
la respiration siffle, que les larmes et la
sueur coulent...
Le cri est, en effet, comme la mimique
faciale, une réaction musculaire de la
douleur, car il résulte d'un arrêt de la
respiration en exjiiration, et, comme
elle, il varie avec l'acuité de l'impres-
sion ])erçue, tantôt plaintif et inlermil-
lent dans les céphalalgies anémitpies;
tantôt suraigu, déchirant, dans les élan-
cements névralgiques ; tantôt |)rolongé,
montant, puis s'cteigiiant par saccades
on tout d'un cou|), tantôt enfin rauque,
hui'latit dans les blessures graves et les
opérations chirui-gicales. Souvent la pa-
role s'ajoute au cri et en précise la signi-
fication; ce sont alors des exclamations,
I.A UOLI.KIK KT SKS HKMÈDKS
lies prières ou des blasphèmes, ou encore
des mots entrecoupés, s.Tns suite, qui
disent Tinlensité du trouble cérébral
ii|iporté par la douleur.
Les gestes et les mouvements comp-
tent parmi les manifestations de la soul-
tVance. Les larmes, en revanche, ne sont
point une manifestation constante, car
souvent, dans Textrème douleur, les
yeux restent secs. Il n"est pas possible
cejjendant d'admettre que la douleur
ralentisse toujours les sécrétions, puis-
<[ue chez les enfants e( les femmes, et
même chez les hommes les plus résis-
tïfnls et les plus courageux, — • les laf-
nies sont fréquentes ainsi que les sueurs,
les urines et la diarrhée.
Il convient ici de faire une remarque,
c'est que les conséquences des accidents
douloureux sont bien plus graves quand
il n'y a ni gesticulations, ni cris, ni lar-
mes, car ces manifestations paraissent
réellement soulager le patient, qui souffre
davantage s'il cherche à se retenir. On en
peut donc conclure qu'il se produit, par
le fait même de la douleur, certaines
substances, peut-être toxiques, et qui en
tout cas ont besoin d'être éliminées, sous
une forme ou sous une autre, — par les
réactions musculaires diverses ou par
les sécrétions, — hors de l'organisme.
Les substances ainsi produites nous sont
inconnues; mais ce qui tend à vérifier
cette manière de voir, ce sont les mani-
festations profondes, internes, de la
douleur, tantôt accélération des batte-
ments du cœur et de la respiration,
lièvre, elc, tantôt au contraire ralentis-
sement et même arrêt du cœur et de la
respiration, syncope, abaissement de la
température, etc. Or ces phénomènes
sont des phénomènes d'intoxication et
on les retrouve, les uns ou les autres,
dans tous les empoisonnements. Au
surplus, Brieger et Selmi ont constaté
que l'urine des patients est plus toxique
que l'urine normale.
Mais s'il en est réellement ainsi, si la
douleur entraîne de telles conséquences,
il faut admettre qu'elle résulte primiti-
vement d'une excitation forte, désorga-
nisatrice, qui se propage des éléments
nerveux sensitifs intéressés à tous les
éléments, successivement, du système
nerveux, car, seule, une action de ce
genre est capable de déterminer les acci-
dents toxiques précédemment indiqués.
Nous sommes ainsi amenés à répondre
à cette question : Pourquoi souffrons-
nous ?
Quelques explications sont tout d'a-
bord nécessaires.
Le système nerveux est constitué par
des éléments anatomiques qui ont be-
soin, pour entrer en activité, non seu-
lement de l'oxygène et des matériaux
nutritifs que leur apporte le sang, mais
encore d'une exciladon: on appelle
excitant, tout agent mécanique, physi-
que ou chimique, qui détermine dans le
protoplasma de l'élément nerveux une
modification chimique, et par conséquent
une destruction moléculaire, — et l'ex-
citation n'est que le résultat de l'action
de l'excitant. La modification ainsi pro-
duite se propage rapidement à travers
Fig. 1. — Neuroue oornlâl de la corne antérieure de la
moelle. — P, chevelu ou arborisattoos protophumiques ;
C e, corps cellulaire ; N, noyau ; C r. cUr^matophilea ;
D, cylindraxe. La flèche indique la direction que sait
l'élément nerveux de telle sorte qu'elle
met en liberté, à l'autre bout, la partie
de molécule complémentaire de celle
qui a été détruite au point d'excitation,
et cette partie moléculaire devient un
excitant pour l'élément nerveux voisin.
Celte propagation, qui constitue ce
LA DOULEUR KT SKS ItKMKUES
qu'on a appelé Vin/IiiT nerveux, se fait
toujours dans le même sens, ou, en
d'autres termes, des arborisations prolo-
plasmi(|ues aux terminaisons cylindraxi-
Ics. L'élément nerveux ou neurone est,
en cfTet, formé de trois parties, comme
le montre la figure ci-dessus (fig. 1), les
arborisations protoplasniiqucs ou le
chevelu, qui recueillent l'excitation où
•c/Tftie ou inronscixni
Fig. 2. — Schéma lie la circulation de l'excitation. —
NSP, neurone sensitif périphérique; NCS, neurone
sensitif central : NOM, nenrone moteur central ;
NMP, neurone moteur périphérique.
naîl la modification produite par l'exci-
tant; ces arborisations aboutissent au
corps cellulaire du neurone où se trouve
le noyau, organe essentiel de la nulri-
lion et de la régénération de l'élémenl
nerveux partiellement déiriiil par l'ox-
oitiition ; de ce cor|)s cellulaire enfin sort
un prolongement calibré et cvlindriquc,
apjielé cylindraxe,qui reçoit l'excitation
(lu chevelu et la propage jus{[u';i son ex-
trémité terminale où elle devient excitant
pour les arborisations protoplasmiques
du neurone voisin. Tous les éléments
nerveux sont aussi en connexion de cnn-
liguïté, les terminaisons cvlindraxiles
des uns s'articulant avec les arborisa-
tions protoplasmiques des autres. Mais
certains de ces éléments, dits périphé-
riques, s'articulent, par leur chevelu,
avec les organes des sens; d'autres, par
leur cylindraxe, avec les muscles, les
glandes, etc. Les premiers sont les neu-
rones sensilil's dont les prolongemenis
forment les nerfs sensitil's; les derniers
sont les neurones moteurs dont les pro-
longements forment les nerfs moteurs.
Entre ces deux sortes d'éléments ner-
veux, existent d'autres neurones, ditis
neurones centraux, parce qu'ils consti-
tuent les centres nerveux du bulbe et
du cerveau. Pour qu'une excitation de-
vienne consciente, elle doit passer par
ces derniers neurones; si elle n'inlé-
resse que les neurones péri[)hériqnes,
elle est inconsciente et son résultat est
appelé réflexe. Par conséquent, pour
qu'il y ait sensation icar toute sensa-
tion est conscientei, il faut que l'excita-
tion, née en un point quelconque dn
chevelu d'un neurone sensitif périphé-
rique, se [)ropage aux neurones centraux
et de là secondairement au neurone
moteur périphérie] ne. Le schéma ci-con Ire
(fig. "2) montre la marche comparative
de l'influx dans une action consciente
et volonUiire et dans une action réilcxe.
Si l'on considère attentivement celle
figure, on voit que le Irajel ou arc
réflexe n'intéresse (pie deux neurones,
tandis que le trajet ou arc volontaire el
conscient en intéresse au moins quatre
et peut en intéresser encore bien davan-
tage, puisque tous les neurones cen-
traux sont en conliguilé les uns avct'
les autres. Nous sommes donc portés
à croire que tout dépend, en définitive,
de l'inlcnsilé de l'exiitalion, c'est-à-dire
de l'importance de la destruction molé-
culaire déterminée par l'excitant. tjuand
l'excitation est faible, la modilicalion tk-
gagne pas les centres nerveux el il n y
a pas de sensation; quand elle est suffi-
samment forte, les centres sont inlércs-
I.A DOLLEUR KT SES REMEDES
se:;, cl il V a sensation ; quand elle est
très forte enfin, il y a non seulement
sensation, mais aussi douleur, cest-
à-dire conscience dune destruction anor-
male (les ('lémenls nerveux sensitifs. La
douleur est donc le résultat de toute
excitation forte qui détruit ou désor-
ganise ces éléments. Si cela est évident
{|uand il s'a^'it de traumatisme, de brû-
lure, d'action de caustiques, etc., il ne
semble plus en être ainsi quand nous
souffrons de névralgies, de crampes ou
lie coliques. Pourtant, nous savons au-
jourd hui, grâce aux progrès de la tech-
nique microscopique, que, dans tous les
cas. il y a des altérations définies de
l'élémcnl nerveux , comme on le verra
en jetant les yeux sur la figure 3 qui
représente un élément nerveux désorga-
nisé par un caustique et sur la figure 4
qui représente un élément névralgique,
et en comparant ces deux figures à celle
précédenmienl donnée ifig. 1"; de l'élé-
ment nerveux normal et indolore.
Ces explications nous permettent de
conij)rcndre pourquoi tout ce qui altère
ou modifie profondément l'intégrité de
1 élément nerveux, coup, blessure, pres-
sion (écrasement, tumeurs), agent phy-
sique (brûlure t ou chimique (caustiques,
poisons, toxines des microbes patho-
Fig. 3. — Cellule nerveuse de la corne antérieure de la
moelle intoxiquée par l'alcool. — N, noyau; D, cylin-
(Inute; Cr, chromatophiles. Le noyau est altéré^ ses
eontonis sont vagnœ. les chromatophiles ont disparu
de la périphérie, ils sont en partie désorganisés.
gènes), ou même substance en apparence
innocive et agissant simplement par
soustraction, donne lieu à une sensation
douloureuse ; c est ainsi qu'une injection
hypodermiqi^ d'eau pure est doulou-
reuse parce que l'eau enlève certains
sels qui entrent dans la composition des
nerfs sensitifs voisins et ainsi désorga-
nise ces derniers : — pourquoi, lors-
Fig. 4. — Cellule nerveuse (névralgique) des noyaux
gris do bulbe. — P, arborisations protoplasmiques ;
N, noyau ; D, cylindraxe ; Gr, chromatophiles. Le
noyau est intact, les chromatophiles se montrent peu
altérés, mais les arboris:,tions sont tuméfiées et plus
ou moins granuleuses (comparer avec la fig. 3).
qu'elle est violente et continue, la dou-
leur se propage et gagne des points sou-
vent très éloignés, produisant ces irra-
diations, ces synalgies singulières et
jusqu'en ces derniers temps inexplica-
bles (par exemple, douleur de l'épaule
droite dans la colique hépatique) et qui
ne sont autre chose que la démonstration
des connexions des neurones et de la
marche de la désorganisation molécu-
laire, sous l'influence d'une excitation
intense; ■ — ■ pourquoi enfin les réactions
musculaires, les sécrétions, etc., soula-
gent la souffrance, puisqu'elles utilisent
pour ainsi dire et éliminent les parties
moléculaires mises en liberté par l'exci-
tation et qui, comme tous les déchets
de fonctionnement, sont toxiques quand
elles s'accumulent. Les gesticulations,
les cris, la mimique faciale, les larmes,
les sueurs contribuent ainsi, quoique
dans une mesure assurément très faible,
à diminuer l'intoxication, mais, remar-
quons-le, ne la suppriment pas, car cette
intoxication provient originellement de
la suractivité du système nerveux vio-
lemment excité.
Au surplus, la désorganisation dou-
loureuse n'est pas délinitive si le noyau
voyez lig. 1, N , organe de la régé-
nération de tout élément cellulaire, ne
se trouve pas essentiellejnent lésé ; dans
I,A DUlI.Kt'H KT SK
ce cas, la réfection des p;ij;lies délruiles
a lieu et la douleur cesse, puisque sa
cause a du même coup disparu. Nous
verrons plus loin que c'est là une indi-
cation précieuse pour le traitement de la
douleur. .\u contraire, quand le noyau
est lui-même profondément altéré (voyez
fig. 3), l'élément nerveux dégénère tout
entier.
Une dernière question reste à poser.
Quelle est la signification ou l'utilité
physiologique de la douleur? Pour y
répondre , il suffit de considérer les
réactions consécutives à l'excitjition
forte.
Ces réactions sont de deux sortes :
es unes sont réllexes (mimique faciale,
retrait des membres et gesticulations,
toux, sécrétions, vomissements, diar-
rhée, variations de la température, du
rythme cardiaque el de la respira-
lion, etc.), inconscientes, et l'intelli-
gence, par conséquent, n'y a aucune part.
Chez les animaux, elles persistent après
l'ablation des hémisphères cérébraux.
Dans l'anesthésie par le chloroforme, le
patient se débat et gémit, sans pourtant
avoir conscience de soulFrir. Dans l'as-
phyxie par submersion, le noyé perd
conscience et cependant il continue à
exécuter des mouvements coordonnés;
il cherche à se raccrocher quelque part, à
se sauver. On peut donc dire que ces
réactions sont les défenses immédiates
de 1 organisme contre la désorganisation
nerveuse qui l'atteint et qui, en altérant
le fonctionnement de certains organes,
peut mettre son existence en danger.
Les autres réactions sont psychiques,
conscientes, et constituent les sensations
douloureuses qui, intéressant les centres
de cérébration et de mémoire, persistent
plus longtemps que la cause ^coup,
pression, brûlure, caustiques, etc.) qui
leur a donné naissance; elles représen-
tent également un procédé de défense
de l'organisme, mais un procédé pré-
ventif, — el non plus immédiat, — car
la douleur nous permet, par le souvenir
que nous en gardons, de prévoir le
danger et, par suite, de l'éviter. Aussi
quelques auteurs voient-ils, avec raison,
dans la douleur, un des fadeurs de lin-
lelligence, de la psychogénèse, puisque
c'est en partie grâce à elle que nous pre-
nons connaissance du monde extérieur.
Ktant nécessairement consciente, la
douleur suppose, pour être perçue,
deux conditions ; une excitation forte,
desorganisatrice {quelle qu'en soit la
causej d'un élément nerveux sensitif, el
la communication de cette excitation
aux centres psychiques. Nous ne possé-
dons, par conséquent, que deux moyens
de calmer la douleur : ou bien empê-
cher la communication de l'excitation à
la conscience, c'est le moyen pharmaco-
dynamitpie; ou bien — en dehors de la
suppression de la cause quand elle est
possible — favoriser la régénéralion
de l'élément nerveux lésé ou altéré par
l'excitation.
Ce dernier moyen est évidemment le
meilleur, c'est le moyen physiologique
par excellence. Malheureusement, c'esl
aussi le moins connu et. vu le peu que
nous savons de la constitution chimiqui'
du neurone et des modilications qu'y
détermine l'excitation, on commence à
peine à en entrevoir l'utilisation ration-
nelle. .1 en ai donc fort peu de choses à
(lire et je nie contenterai il indiquer
rem|)loi d'abord des lécithines el des
givcéro-phosphates <]ui sont, ciunme
l'ont montré Danile\\sky el .\. Hobin.
des aliments de la cellule nerveuse el
qui, par suite, actixinl sa pinniptc ré-
fection, et en second IIlu du massage
et de la gymnastique passive qui décon-
gestionnent rapidement les régions dou-
loureuses, favorisent la circulation, el
consé(|uemmcnl la luitrilion et l'élimi-
nation des déchets. Cette double mé-
thode si simple donne d'excellents ré-
sultats dans tous les états névralgiques
el les malaises; dans les autres cii-con-
slances, elle ne peut être utile que con-
sécutivement à la su|)pression de la
cause. Il est évident, en elfel, que si la
douleur résulte de la pression exercée,
sur un lilel nerveux, par une tumeur.
I.A DOl'I.KLlt Kï Si;S liK.MKDKS
l'ablation de la tumeur (luit précéder
tout traitement curalil'.
Ce moyen toutefois a un défaut; il
est relativement lent à agir. Dans les
névralfjies rebelles, dans les névralgies
brachiales, dans la gastralgie et 1 enlé-
ralgie, il faut quelquefois attendre
quinzejours, un mois, avant de constater
une amélioration qui, il est vrai, est
souvent délinitive. Aussi les patients
lui préfèrent-ils les moyens pharmaco-
dynamiques qui, malgré de sérieux in-
convénients, sont beaucoup plus rapides
et soulagent même presque instantané-
ment un quart dlieure à une demi-
heure).
Les substances actives à ce point de
vue sont nombreuses et je ne saurais les
examiner toutes. Dans le groupe qu'elles
constituent, il faut en effet distinguer
les analfjésiques (de àv privatif, et a).YO;,
douleur, qui supprime la douleur, des
anesthêsiques, comme Téther et le chlo-
roforme qui, à haute dose, empêchent
non seulement la douleur, mais aussi la
sensibilité tactile, et des hypnotiques,
comme la morphine et le chloral, qui
provoquent le sommeil. Je ne m'occu-
perai ici, et brièvement, que des anal-
gésiques vrais et je dois d'abord indi-
quer comment ils agissent pour calmer
la douleur.
Pour comprendre cette action, il nous
faut revenir à la constitution du neurone.
Nous savons que le neurone présente
un chevelu, des arborisations protoplas-
miques; or, ces arborisations ne sont pas
immobiles; elles exécutent des mouve-
ments d'allongement et de rétraction,
suivant qu'elles ont affaire à des sub-
stances utiles ou à des substances nui-
sibles. Or l'inllux ne passe, autrement
dit, la communication de l'excitation ne
se fait que lorsque les arborisations sont
allongées de manière à toucher les ter-
minaisons cylindraxiles du neurone sui-
vant (fig. 5). Les substances nuisibles
(déchets de fonctionnement, poisons,
toxines des microbes pathogènes, etc. >,
qui rétractent le chevelu , doivent en
conséquence interrompre la communi-
cation de l'intlux. C'est ce que l'on con-
state en effet fig. Ci), et la fatigue fqiii
résulte d'une accumulation des déchets
de fonctionnement) n'agit pas autrement
pour produire le sommeil, l'analgésique
pour calmer la douleur.
Car les analgésiques sont des toxiques
de l'élément nerveux beaucoup plus rare-
Fig. 5. Fig. 6.
Fig. 6. — État théorique des couiiexious de deux neu-
rones normaux. L'excitation passe des terminaisons
cylindraxiles DD aux arborisations dP du neurone
suivant.
Fig. 6. — Etat théorique des connexions de deux neu-
rones, dont Tun N I est intoxiqué. Les arborisation*
de ce dernier s'étant rétractées par suite de l'intoxi-
cation, l'excitation ne peut plus passer de D en «ZP.
ment des microbes pathogènes hébergés
par l'organisme) qui agissent soit direc-
tement, en se combinant avec lui, soit in-
directement en modifiant l'état du sang.
Leur emploi n'est donc pas sans danger
et ils peuvent, à doses trop fortes, déter-
miner des accidents, d'ailleurs plus ou
moins graves, comme on l'a constaté à
la suite d'un usage immodéré de l'aco-
niline ou de l'antipyrine. .Néanmoins
leur élimination est assez rapide ; leur
absor])lion ne l'est pas moins surtout
quand on les introduit dans l'organisme
par injection hypodermique. Dans ce
cas, les phénomènes toxiques sont natu-
rellement plus intenses que si on a em-
ployé la voie alimentaire. J'ajoute enfin
que les analgésiques ne paraissent pas
influencer de la même manière tous les
éléments nerveux. Cette action élective
montre qu'il ne faut pas les employer
indifféremment et qu'il convient de n'ap-
pliquer chacun d'eux qu'à la douleur
qu'il combat spécifiquement.
i.A non.Kiii i:t sks mkmkdks
Parmi les analffcsiques vrais , je no
iheiilioiincrai qu'un alcaloïde, l'aconiline,
et diverses substances lirées de la série
animalique, anlipyrine, e\al};ine, phé-
nacétine el anlilebrine.
L'aconiline , extraite de luconiliim
napellns, esl axlrcmcmcni toxique; aussi
1 (Mn|ilc)ic-l-nii sons forme do nitrate à la
(loso d'un quiirl de milliijramrne toutes
les six ou huit heures. Elle ajjil |)rinci-
palement sur le nerf trijumeau et est,
|)ar conséquent, surtout oflicace dans les
névralgies faciales. Quand ces névralgies
revêtent un caractère périodique, on lui
associe avec avantage du chlorhydrate
do quinine.
l.'untipyrine combat à la lois la dou-
leur el la fièvre ; beaucoup moins toxique
(|uc l'aconitine, bien que très solubledans
ICau, on la donne — de préférence en
solution et non en cachet — à la dose de
I gramme toutes les six ou huit heures,
mais jamais plus, car elle produit alors,
notamment chez les femmes et les en-
fants, une éruption scarlatiniforme, par-
fois do la paresse cérébrale et de l'am-
nésie. Son olfet, très promjit, cosse de se
l'aire sentir au bout de quatre à cinq
heures. Elle agit sur les centres nerveux
de la moelle é|)inièrc, dont elle dimi-
iHio l'oxcitabililé. Aussi est-elle efficace
non soulemonl dans le rhumatisme arti-
culaire el le tabès, mais aussi el surtout
dans la migraine, les névralgies sciati-
(|uos, intercostales et viscérales ( gas-
li-algie, enléralgie, etc.) el même dans
l'angine de poitrine. En applications, elle
paraît aussi soulager les soufFi-ances du
cancer.
lj'e.r;ilf/nu', |)his lo\i(|iie ipie la |)i-i''-
cédonto et soluble seulcMiienl dans 1 al-
cool, s'administre cependant do préfé-
rence sous frtrmo de cachot, à la dose
(le '27> centigrammes, une, doux fois au
plus par vingt-quatre heures; au delà,
elle détermine dos vertiges et parfois de
I érvthèmo. Son action parait porter sur
la moollo cl le bulbe ; clic s'adresse
cloiH', comme l'anlipyriiic, aux névral-
j;ics viscérales et plus p;nlicnlièromenl
aux douleurs musculaires, aux crampes.
à lataxie, aux phénomènes convulsifs
et épileptiques.
La phénacéline, toxique, mais peu
soluble, s'administre, sous forme de
cachet , à la dose de .50 centigrammes
deux à trois fois par jour; au delà, elle
amène dos sueurs abondantes et du col-
lapsus. Analgésique el anlilhermique,
elle agit sur l'axe cérébro-spinal et est
surtout efficace dans les névralgies fu-
gaces de l'hystérie, de la neuralaxie, de
la neuranémie (neurasthénie) et aussi
dans les névralgies dentaires.
l.'antiféhrine enlin. ou acélanilide,
soluble dans l'alcool et toxique, s'em-
ploie sous forme d'élixir à la dose d'un
gramme on vingt-quatre heures. Elle
parait agir, non direcloment sur les élé-
ments nerveux, mais bien sur le sang,
dont elle modifie l'hémoglobine. Celte
action ex|)li(jue pourquoi, à doses trop
fortes, elle détermine une cyanose, peu
dangereuse d'ailleurs, mais epii a le grand
inconvénient d'eirrayer le malade el son
entourage. Elle est surtout efficace dans
les névralgies périorbitaires el les né-
vrites, les névralgies brachiales el inter-
costales et enlin les dnuloni-s fulgu-
rantes des ataxiques.
Je passe sous silence, pour ne pas
entrer dans de plus longs détails, les
applications locales et superficielles
(badigeonnagos tle chlorhydrate de co-
caïne ou (\o gaïacol, vaporisations de
chlorure d'éthylo ou do méthyle, ou
stypage, etc.*, car, en définitive, toutes
ces substances agissent do la mémo ma-
nière : elles inloxiquent l'élément ner-
veii\ et l'empêchent de communiquer
aux contres |)sychiques, où naît la dou-
leur, l'excitation forte qui i-ésulte d'un
choc , d'une coupure, d'une pression,
d'une brûlure, d'un poison, etc. l"]t c'est
là l'important à connaître, car nous pou-
vons ainsi utiliser d'une manière ration-
nelle les moyens nombreux que la thé-
rapeutique met à notre disposition pour
alléger de plus <mi plus le ti'ilnil si lourd
que nous payon-; à la souffraiuM'.
I)
I. \ I MO N 1 l!R.
LA FKMMK SUISSE
Il y a des femmes suisses, et elles
portent même — comme nos gravures
en témoignent — des coiffures et des
costumes bien différents , selon quelles
sont nées dans les molles vallées, toutes
blondes, qui regardent lltalie, ou dans
les rudes Alpes bernoises, ou dans les
plaines mamelonnées qui descendent
jusqu'au lac de Constance et jusqu'au
Rhin. Mais il y a tant de femmes suisses,
[larlanl des dialectes si divers, que la
femme suisse, symbolique en quelque
sorte, est un type bien difficile à établir.
En général, lorsqu'on parle d'elle dans
nos feuilletons parisiens, la femme suisse
a ce que nous appelons une ■■ mauvaise
presse ». Nous agissons un peu à son
égard — à son détriment — comme le
légendaire voyageur anglais, celui qui.
débarquant à Calais et y voyant une per-
sonne rousse, s'empressa décrire sur son
carnet de voyage : <• Toutes les Fran-
çaises sont rousses I ••
Ainsi, également, lorsqu on se rend à
lîruxelles, que le Parisien considère un
peu comme un faubourg de Paris, ou
doit, à la frontière, subir la visite tle
la douane, et, en attendant la remise
en marche du train, on va refaire con-
naissance, à la buvette, avec les cigares
et la bière du pays de : « Sais-tu. mon-
sieur?... ■> Cette bière, ces cigares nous
sont servis par une dame qui a un accent,
mais un accent!... Nous alors de
conclure que tous les Belges ont cet
accent-là. C'est conclure un peu vile.
Quand nous allons en Suisse, l'été,
pour boire à pleins poumons cette fraî-
cheur vivifiante de l'air montagnard, •
nous partons encore Parisiens, c'est-
à-dire beaucoup moins sceptiques que
nous n'affectons de l'être, mais tenant à
ce vernis, à cette petite pose qui est, en
certains cas, l'exagération d'une pu-
deur morale. Comme le faisait remar-
quer naguère M. Pailleron. dans son
discours de réception à l'.Académie, le
Français — dont le Parisien est le pro-
totype — veut bien avoir toutes les qua-
\\
(
CAXTOX D APPEXZELL
lités familiales, voire toutes les vertus:
seulement il n'avouerait pour rien au
monde qu il les a. Il fait même mine de
n'admirer que le contraire. C'est son
petit enfantillage, et c'est ce qui permet
aux autres habitants du monde, parfois
assez dissolus et sans scrupules, de se
figurer qu'ils nous sont supérieurs.
Donc, quand nous partons en voyage,
nous ne partons pas sans notre vernis
de légèreté, de cette légèreté que, soit
outre-Rhin, soit outre-Manche, on nous
reproche si âprement. Dans certains
pays, par exemple chez nos bons amis
I.A KKMMi: SI ISSK
les Russes, on croit si l)ieii ù celle légè-
reté, qu'on n'oserait pas nous parler
sériousemcnl. On y perd, car le P.-iri-
n A r 1' K x Z E I, L
sien le ])lus boulevardier est très capable
(le montrer le cii-ur qu'il a. Il n'y a qu'à
le persuader que cène sera point ridicule.
En Suisse, où l'on ne nous juge pas
aussi sévèrement qu'en Allemagne ou
en Angleterre, on ne sait pas gratter
notre vernis. A peine avons-nous tra-
versé le Jura et gagné la douane suisse,
nous voyons des visages qui n'aU'eclent
pas nos ironies; nous entendons parler
notre langue, mais avec un accent qui
se traîne et qui chante ; nous voyons
les hommes — qui tous, là-bas, s'occu-
pent de leurs devoirs civiques — ne se
passionner que pour les élections ou un
refc'rvmJiim ; notre goût du pittoresque
est choqué par ces églises aux murs
blancs, aux clochers modestes cl aus-
tères; notre sens aristocratique s'étonne
d'être en pleine (Ic'inocralie, non plus
de mot, mais de fait; si nous lisons un
journal , nous y trouvons des éludes
co|)ienscs, morales et quasiment philo-
sophiques; en ce pays de bon vin, —
<'t où, par j)arenthèse, les hommes les
mieux élevés l'ont parfois du vin un trop
grand usage, — nous trouvons aussi des
" cafés de tempérance », sans parler des
familles où, par principe, pour donner
l'exemple aux ivrognes, chacun ne boit
que de l'eau ; de temps en temps, en
chemin de fer, un monsieur ou une
dame vient, assez discrètement d'ail-
leurs, vous offrir un Iracl, comme disent
les Anglais, une petite brochure d'exhor-
tation religieuse ; nous écoutons le con-
ducteur du train causer avec les voya-
geurs, dont il connaît plus d'un, et nous
nous apercevons que tout se passe en
famille, <i à la bonne ", comme on dit
là-bas, — c'est-à-dire à la bonne fran-
quette; mais si les hommes nous sem-
blent assez différents de nous, les femmes
surtout nous surprennent et nous con-
fondent.
Hn "[énéi-al. nous les vovons, ces
(ANTON DE (ILAHI.S
femmes suisses, dans les « hôtels de
famille » où nous descendons, au picil
des niontagues, après les cahots d'une
I.A KKMMK SriSSK
diligence, dans rahurissement du cos-
mopolitisme où nous entrons. On est si
loin du monde, — et voici le monde
entier en résunié, depuis les Russes jus-
qu'aux Espagnols de l'Aniérique du Sud,
pâles, jaunes, qui viennent soigner leur
anémie par le grand air, mais qui pas-
sent les journées à tourner le dos aux
glaciers et à faire des parties de billard!
\'oici les Allemands qui veulent prn/i-
liren (profiter), et que les PVançais
trouvent si aimables; c'est qu'aussi, en
causant avec un Français, ils pénètrent
si bien les secrets de notre langue I
Et chaque règle grammaticale dont ils
viennent à bout prend à leurs yeux l'ini-
porLance d'une bataille gagnée.
Voici, plus loin, les petites misses
anglaises, toutes pareilles, courant de
toutes parts avec leurs alpenstocks, ou
qu'on voit assises dans l'herbe, perchées
sur un rocher, avec, aux mains, l'éternel
petit album sur lequel elles prennent
des croquis.
Et que d'autres!... l'arche de Noé!...
Tout ce monde bigarré , tous ces
mondes plutôt, toutes ces civilisations
diverses et contradictoires se réunissent,
deux fois par jour, autour de la table
où nous croyons apprendre à connaître
la femme suisse. Celle-là, si ce n est pas
la maîtresse de la maison — trop oc-
cupée par la vie matérielle — c'est, en
général, la directrice d'un pensionnat
de jeunes tilles, de jeunes étrangères.
Elle est intelligente, elle est surtout
merveilleusement instruite, mais si peu
femme ! Rien du froufrou que nous
aimons; une raison ferme, un jugement
qui serait juste, s'il n'était pas si sévère ;
la connaissance de toutes les langues, et
l'incapacité absolue de pénétrer dans
toutes les âmes, surtout dans la nôtre,
la plus ouverte en apparence, et peut-
être la plus compliquée de toutes. Avec
cela, un grand sens de la justice, de la
pitié : des révoltes, par exemple, à propos
des .arméniens massacrés par les Turcs.
Pas seulement cette pitié générale, pu-
blique, qui se traduit en Suisse par tant
de meetings et d'adresses solennelles,
mais encore la charité plus discrète, et
qui serait exquise si elle se montrait
émue. Un esprit droit et trop droit ; un
bon coîur à l'apparence sèche; de la
pédagogie en action ; trop d hygiène
physique et morale; une grande sûreté
de rap|)orts, et rien d'imprévu ; une ser-
viabilil('' sans grâce; de quoi conquérir
c- ANTON DE NIUWALD
(Bas-Untcrwahl.)
l'estime, et non de quoi rendre un
homme heureux, quand cet homme est
de notre race nerveuse, inquiète, et qu'il
lui faut 1 Cl amie à s'attendrir facile "
dont parle SuUy-Frudhomme.
J'ai pris comme type de la femme
suisse la directrice de pensionnat. C'est
que nul pays, comme celui-là, n'a le sens
et l'amour de la pédagogie. On l'y en-
tend tout autrement que chez nous. Je
n'en citerai qu'un exemple : pas de dis-
tribution de prix; et lorsque, comme
cela se fait à Genève, a lieu la fête dite
des << Promotions », c'est une sorte de
fête civique. L'éducation n'est pas triste ;
on entend chanter, et beaucoup ; mais
I.A KKMMK SlISSK
IX D K N E U C H A T E T.
l'éducation est
f;ravc, et cesl
la femme
suisse qui la
rendue telle.
Ses facultés
é d u c a t i \' e s
sont si évi-
dentes, que
souvent, lors-
que le manque
de fortune l'y
obiij;e — cl
m ê m e s a n s
cette cause —
elle gagne lé-
tranger pour
y être une âme enseignante etunepétris-
seuse d'âmes. Elle a le sentiment profond
de sa responsabilité; et si elle reste chez
elle, tout en n'étant ni professeur, ni
directrice d'établissement scolaire, mais
la simple femme d'un pasteur, voire
(I un conimcrçanl, il arrive souvent
i|u elle ail, comme pensionnaires, de
jeunes Anglaises ou Allemandes. J'ajoute
qu'elle les élève bien, pour tous les
plaisirs permis, et en sachant leur ap-
prendre à rire; mais, si elle les laisse
sentimentales, si même elle les rend plus
sentimenlales encore, elle ne saurait leur
donner ces illogismes exquis que nous
aimons dans nos Parisiennes, ces
trouvailles du cœur qui nous font Icui-
pardonner d'avoir de si jolis minois cl
de si méchantes petites têtes.
Il y aurait — si on le faisait sans nul
parti pris — un joli livre à écrire siu-
la vie de la femme suisse, de la femme
d élite, car plus d'une, au point de vue
intellectuel et moral, est un véritable
être d'élection. C'est même un peu trop
celte " femme supérieure » que nous
admirons, nous autres hommes, mais
en la redoutant. (Et, soit dit entre pa-
renthèses, je ne suis pas bien sûr que ce
soit tout à notre honneur Ij
La femme suisse, comme toutes les
femmes du monde, a commencé par être
une miette, sévèrement élevée, et, en
général, sans les gentillesses un peu
trop puériles dont nous usons envers
nos enfants. On ne s'est pas attaché à
lui parler avec de constants diminutifs ;
on ne lui a pas raconté toutes ces lé-
gendes exquises, mais que, hélas 1 dé-
ment la brutale réalité; on ne l'a pas
(fâlée, la petite (ille suisse, et on lui a
appris à bien goûter le prix de toutes
choses. Physiquement elle s'est fortifiée :
il lui a fallu, l'hiver, aller à l'école en
marchant dans la neige, sous ce vent du
nord, cette hixe qui glace l'eau pro-
fonde (les lacs. Le dimanche même, le
dimanche malin, avant le prêche, il lui
a fallu aller à 1' « école du dimanche »,
où des jeunes filles, à l'air sérieux, lui
ont raconté la Bible en devenant ses
grandes amies. C'est de 1' « école du
dimanche », en effet, qu'auront daté les
meilleures amitiés de 1 enfant, — • des
amitiés enthousiastes et quasiment mys-
tiques.
\''''/iLy
ANTON 1)K SAINT-
l']llc n'a pas eu, non plus, le contact
malsain des livres, — des livres comme
il en traîne, à Paris, sur toutes les
tables. Le père de l'enfanl n'a pas du
I,A l'KMMK SriSSK
ces ouvrages-là. On ne trouve chez lui
que ceux qui paraissent chez les édi-
teurs suisses, dans le dernier mois de
chaque année, juste pour la Noél.
La Noël!... c'a été, pour la petite, la
fêle lumineuse, la fêle où l'on voit les
sucreries, les cadeaux, mais surtout
l'arbre élincelanl, et où, dans un mé-
lange d'émoi religieux et de gourman-
bàlon l'erré; elle a dormi dans des cha-
lets, entendu les clochettes des vaches,
vu ruisseler le long- des roches l'écume
ardente et fraîche des cascades; elle a,
dans cet air ensoleillé et glacial, chanté
des chants nationaux, de ces chants sans
vulgarité, d'une simple élévation, et dont
la Suisse devrait bien nous apprendre le
secret; ou encore elle a couru les pentes
IKII. I. ES COIFFURES DISPARUES
dise satisfaite, on goûte le complet
bonheur.
La petite fille a appris à lire, à écrire,
à compter; on lui a enseigné l'allemand,
parfois aussi l'anglais; elle connaît l'his-
toire générale, surtout cette histoire
suisse, malaisée à apprendre, toute
pleine d'héroïsme, d'armures froissées
et de morts sublimes; elle connaît aussi
la Bible, et, quand elle devient une
jeune fille, elle est comme doucement
exallée.
D'abord elle aime son pays. Elle ne
les admire pas que de loin, ces montagnes
aux croupes neigeuses, où grimpent les
hardis garçons, ses cousins ou ses frères.
Elle aussi, à bien des reprises, a pris le
plus modérées du Jura, pour voir, au
soleil couchant, l'incroyable panorama
des lacs déjà dormants, des plaines
confuses et vaguement fumeuses, des
cimes lointaines, dentelées et toutes
roses.
Pénétrée d'histoire comme elle lest,
familière avec la chronique des siècles
bardés de fer, elle s'est passionnée pour
ces vieux châteaux, comme celui de
Chillon, qui mettent dans la beauté d'un
site comme le regard attardé d'une
époque disparue. A Avenches, en pleins
champs, elle a cherché les vestiges
d'une ville romaine; à Morat, à Granson,
ailleurs encore, elle a vu Li place où
combattirent les plus rudes jouleai's du
l.A KKMMK SL'ISSK
CANTON DE SOLEUKB
moyen â'^a; si elle esL Genevoise, elle ;i
célébré, chaque année, celle fêle locale,
lEscalnJe, — souvenir d'une allaque
noclurnc, imprévue et repoussée. Ou
encore, près de Lausanne, devanllelac
où glissenl les voiles triangulaires, elle
s'esl agenouillée dans un cimetière rus-
tique, à la place où gît un martyr de
l'indépendance de son pays, un patriote
qui eul le " col tranché du glaive », le
major Davel.
Tant de souvenirs, la fréquenlalion
de paysages si vastes cl si puissants,
tout cela a exalté l'esprit de la jeune
tille, tandis que l'enseignement religieux
décu])lait en elle le sentiment de la res-
ponsabilité. t)n ne la mène point au
théâtre : les troupes permanentes n'exis-
tent presque pas, et celles de passage
jouenl, en général, des pièces qu'on se
reprocherait d'entendre, tout en aimant
ù rire, mais d'un autre rire. On va au
concert, et si, dans ce pays peu pictural,
les expositions no font pas flores, la
musique s'y épanouit avec une sonorité
joyeuse.
La poésie aussi... Demandez aux édi-
teurs des poètes où s'en vont — quand
ils s'en vont ! — ces petits volumes
imprimés en caractères clzéviriens sur
papier crème. Us s'en vont, jjar exemple,
dans les vallées du Jura suisse, dans des
vallées infertiles, oii la seule industrie
est celle de riiorlniicrie, mais où on lit.
ANTIPN 111' VA I. A l^^
La Suisse est le seul pays, je pense, où
l'on puisse avoir, en chemin de fer, la
charmante surprise de voyager en face
d'une femme qui lit votre livre, fût-il
bien loin d'avoir eu les cent éditions —
vraies... ou fictives — de tel roman à la
mode.
Donc, notre jeune fdle a lu. ICIle a lu,
|)ar exeni|)le, les (euvres un peu ternes,
mais au réalisme honnête et aimable,
d'un romancier fort populaire outre
.lura, Urbain Olivier. l']llc a lu — ai-je
besoin de le dire? — force traductions
de l'anglais. I"'lle a lu également les
anthologies du cru; mais elle a lu aussi
Coppée, Leconle de Lisie, Sully-Prud-
homme. Ce dernier surtout — dans les
Soliltuh's cl les Vaines tendresses — l'a
I.A l-KMMl'; S LISSE
profondémeiil émue. Elle comprend tout
ce qu'il a de tendre et de gnive; et, san^^
avoir vécu, sans avoir soulFerl, elle
s'assimile les strophes, merveilleuses de
tristesse haute et de recueillement, qui
commencent par ce distique :
I.c présent se fail vide et ti'isle.
U mon amie, autour de nous...
pour finir sur ces trois vers :
Si le meilleur de riiomme est tel
Que rien n'en périsse, je t'aime
Avec ce que j'ai d'immortel !
La jeune fille a entendu des vers dans
CANTON DE VAUU
(Chapeau dit de Montreux. )
les conférences. Car les conférences pul-
lulent, et les « lectures », comme les
séances organisées par les étudiants,
ces étudiants suisses, aux casquettes
chamarrées et multicolores.
Ces étudiants forment des sociétés —
pour lesquelles prennent parti leurs
mères, leurs sœurs, et surtout leurs
cousines. Notre jeune fille a donc eu à
se passionner pour ces joutes. Elle a
brodé des écharpes, des lisérés pour les
casquettes. Peut-être une de ces cas-
quelles figure-t-elle même dans sa petite
chambre claire, au milieu des photojjra-
phies d'amies, surtout des amies de
r « école du dimanche », de cette « école
du dimanche » où elle va de nouveau,
non plus en qualité d'élève, mais bien
de monitrice.
Sa petite chambre ne renferme pas
que la casquette d'un frère ou d'un cou-
sin, que les photographies, mais encore
nombre de ces vignettes qui s'échangent,
en Suisse, aux abords du « nouvel an »,
et qui, à côté de fleurs ou de paysages,
portent des vers ou une maxime bi-
blique.
Plus loin, c'est la petite étagère avec
les livres préférés; ailleurs, ce sont dea
souvenirs de « courses » dans la mon-
tagne, et des gentianes bleues voisinant
avec des edelweiss.
C'est là que, chaque malin, de longues
années durant, la jeune fille s'est éveil-
A N T u X DE Z n 8
I.A l-KMMK SI ISSK
lée en songeant que, tout à llieure, elle
devait aller chez une amie, dans une de
ces réunions où plusieurs dames font de
menus travaux pour une (euvrc de bien-
laisance, tout en charjjeant lune d'elles
de leur lire à haute voix un bon livre,
plutôt un peu ronronnant. Ou bien la
jeune fille s'est dit, en voyant les car-
reaux pris et craquelés : " On va pati-
ner! quel bonheur! >> Bonheur innocent,
je vous assure!... Ou, encore, elle s'est
apprêtée pour se rendre à la fête natio-
nale, cette fête bruyante, pleine de dis-
cours et de coups de carabine , — le
(1 tir fédéral ■>.
Ce qu'elle allait faire chaque jour, la
jeune lille se le disait en s'éveillant. Kt
puis elle s'est éveillée davantage ; elle
a aimé.
Elle a aimé, je pense, comme aiment
les jeunes filles de tous les pays (je dis
les jeunes fdles, et non les demi-vierges
de Marcel Prévost). Seulement, ce que
la jeune fille suisse a eu de particulier,
ce qui ne plairait peut-être pas à toutes
les autres, c'est i|u'elle est restée fiancée
ilurant de très longues années. Dans l'in-
tervalle. Il en tout bien, tout honneur ",
elle a fait peut-être des voyages avec
son futur mari. Maintenant, elle l'a
épouse; ils ont des enfants et ne regret-
tent pas d'en avoir; ils ont même aug-
menté leur famille en prenant comme
pensionnaires de jeunes étrangères. Ils
vivent là, dans une de ces petites villes.
pnlinières comme les nôtres, mais moins
fermées à tout elfort intellectuel. Le
mari vaque à ses affaires, en s'occupant
peut-être un peu trop des affaires pu-
bliques : ce sont les mœurs. Mais il s'oc-
cupe aussi de ses enfants, et, comme sa
femme n'a pas l'esprit inquiet, ils vivent
de bonne amitié. Elle n'a point trouvé
vw lui l'idéal ((u'elle eut en lisant Sully-
l'rudhomme. l'aile n'est jiourlant point
devenue l'ennemie de la lillcralm-e.
d'une littérature dont le prototype, en
fait de roman, est le Petit Chose, de
Daudet. Elle a, sur la table de son petit
salon, près de la « boîte à ouvrage ■•,
les albums de caricatures de Tôppfer :
elle ne se doute même pas de ce qu'ont
pu devenir — soixante ans plus tard — •
ceux de l'orain. l'"lle nous est sévère,
parce qu'on lui a dit que nous sommes
très immoraux ; mais elle n'a point nos
Apretés , et ses sévérités dogmatiques,
souvent injustes, n'afTectent pas le lan-
gage de notre rosserie. Elle ne res-
semble pas à certaines vieilles femmes,
qui, après avoir vécu... fantaisiste-
ment, vont à l'église distribuer l'eau
bénite. La femme suisse écoute le prêche,
à cinquante ans, comme elle l'a écouté
à quinze: et, chose piquante, elle l'écoute
même, peut-être avec plus de dévotion,
s'il est prêché par son propre mari. Elle
croit, et sa foi, un peu intolérante, trouve
une base nouvelle dans cette intolérance
même.
Après cela, dites-moi quelle est par-
fois sèche, qu'elle nous peut exaspérer,
et d'autant plus qu'elle ne s'en doutera
jamais; dites-moi qu'elle a tort d'avoir
toujours raison : d'accord !... Mais elle
est heureuse, et, à la coudoyer, on s'as-
sainit un peu l'esprit et l'âme. Il y a
de ces boissons froides qui font du bien,
et quelques gouttes d'eau de glacier sont
parfois saines à prendre — surtout lors-
(|u'on a bu tant d'absinthe et de vins
frelatés, fùl-ce le Porto du fivc o'ctock
de ces dames !...
Quand vous retournerez au pays de
(juillaume Tell, ne vous laissez point
rebuter par l'aspect extérieur de la
femme suisse; tâchez de lui pardonner
ses qualités un peu rébarbatives : le
fruit est sous l'i-corce, — et c'est un
Charles Fusteh,
LE MOUVEMENT LITTERAIRE
Le nouveau mnian de J.-II. Rosny, les Ames
perdues, paru cliez FvsyueLLE, n'est pas un ou-
vrage ordinaire. Par l'invention , par la compo-
sition, par la forme, par l'inspiration et par la
philosopliie qui s'en dej^age, ce livre sort de la
commune et moyenne allure du roman convenu.
C'est une épopée sociale, conçue et développée
sans aigreur, sans violence, sans haine, avec dou-
ceur et tristesse, avec des accents d'évangélisant
plein de mansuétude et de compassion.
Le sujet est triple; c'est un triptyque d'apotres
dominant l'Autel de l'Humanité.
L'auteur a fait litière du précepte de Boileau
relatif à l'unité d'action. Le livre comporte trois
actions simultanées, trois petits romans qui s'en-
tremêlent, s'enchevêtrent, s'entre-croisent sans se
confondre, sans se pénétrer, sans avoir d'autre
rapport entre eux que la communauté d'idées et
l'amitié qui unissent les personnages. Le début les
réunit tous en un cénacle de philanthropes utopistes
et rêveurs ; c'est de là qu'ils partent, chacun pour
sa tâche; et dès lors le récit n'est plus qu'une
alternance d'épisodes successifs, répartis entre les
trois intrigues comme des répliques amébées d'un
trio de conteurs.
Les Ames perdues! Ce sont trois romans d'un trio
d'âmes inutilement héroiques et fanatiques jus-
qu'au crime.
Débrouillons cette tresse à trois cordes. Les
héros sont Robert Beyssières, Abel Roland,
M''" d'Ermeuse.
Pour aller du plus simple au plus compliqué, pre-
nons d'abord cette dernière.
M"' d'Ermeuse habite avenue Marceau. Elle tient
salon de rêveurs. En prenant le thé, on refait le
monde. Sa figure est n maladroite et charmante "
et « s'élevait sur un corsage vert qui dénonçait
trop loyalement la teinte fausse de sa peau ». Son
charme était d'exprimer « le bonheur gagné par
la fuite hors de soi, par le voyage infatigable d'une
âme vers le pays des autres âmes ». C'est une âme
bonne, capable de ce sacrifice soutenu si ingénieu-
sement défini par l'auteur dans une de ses pages :
Il L'altruisme est une forme supérieure de l'amour,
ce que l'art est au métier. »
Elle voudrait la suppression des guerres, le désar-
mement. Il Je ne déteste pas un peu de lâcheté.
Ahl surtout la lâcheté guerrière! Elle hâterait
cette ère de pai.\ qui ne viendra sûrement que
dans deux générations. » Elle semblait une bonne
sainte, pleine de charité, de résignation. Et la voilà
partie en wagon, regardant par les vitres la forêt
impitoyable où périrent les légions de Varus;
elle va vers l'empereur d'Allemagne. Tandis que
le train roulait, elle rêvait.
Elle observait i'horizoa humide où montait une lune de
peluche rouge, parmi des tertres peuplés de grands arbres cou-
leur de fumée. Les eaux luisaient rêveuses aux détours de la
plaine ; un ciel hésitant et chigrin couvrait ses étoiles de
globes de vapeur ; et il semblait à M"* d'Ermeuse entendre
une grande cloche en plein ciel, dans une tour d'esprits, sur
une cité aérienne.
Elle écouta, elle crut à quelque avertissement, même à
quelque réalité. Car elle professait que, rien ne se perdant, il
y a des il âmes de villes ».
Elle eut une « transe »; elle vit une aube
s'étendre sur l'étendue, elle la sentait sourdre
dans ses veines, éclairer d'argent son cœur; elle
crut entrer dans une ville pâle où des êtres bai-
gnés de lueurs douces palpitaient en multitude
comme des flammes de lampes. Une ombre s'ap-
procha d'elle, la mena dans une église pleine
IX. — 36.
d'âmes, qui étaient celles de ses ancêtres; l'une
d'elles lui rendit courage dans sa folle et ambi-
tieuse entreprise d'aller trouver le jeune empe-
reur :
— Ma flUe, lorsque tu entreprends un acte, songe que nou^
sommes un peuple, ou plutôt des peuples, depuis les origines,
qui avons contribué à le faire. Xe crains point d'être une
pauvre petite solitaire dans le vœu que tu conçus : une foule
Imiombrable te suit dans chacun de tes pètertnagcs.
Ces piroles luisaient comme l'aurore ims la nuit et, assuré
que c'était uniquement pour les entendre qu'il avait gravi
l'éther, le double de la visiteuse redescendît dans les régions
inférieures.
Et plus loin voici M"" d'Ermeuse, sortie de son
rêve, descendue de wagon , reçue par le jeune
souverain, qui s'entretient avec elle, et elle plaide
devant lui fort éloquemment pour la paix future.
L'empereur eut avec elle un entretien élevé,
d'un ton philosophique et supérieur; ce sont
pages à lire. Une interview réelle n'aurait assuré-
ment pas ce charme et cette éloquence. L'entre-
vue se termine, comme toutes les réceptions offi-
cielles, par des remerciements polis et de belles
promesses. Mais ce chapitre fera plaisir à l'em-
pereur d'Allemagne, car il s'y trouvera idéalisé et
transfiguré. Quant à la prêtresse de la paix, elle
se retira pleine d'espoir en songeant :
Il 11 ne faut qu'un bien petit insecte pour porter
le léger pollen créateur de fleurs sans nombre. >
Et nous en avons fini avec la d'Ermeuse.
Au tour d'Abel Roland.
Celui-ci aussi est un rêveur, dont la vie, les
f)ensées, les forces et les espoirs sont voués à l'amé-
ioration du sort de la race humaine. L'originalité
de son dévouement, très élevé et aussi respectable
que vain, est de poser sur cet axiome qu'il est
plus facile de sacrifier à une cause sa vie que sa
fortune.
C'est là une forme neuve et belle du prosély-
tisme. — neuve '? pas tant, car c'est précisément
ce qui était connu sous le nom de charité chré-
tienne.
Abel est en hostilité avec la fortune, qu'il
repousse et méprise. Ermite des temps modernes,
il refuse la richesse. Celle-ci est femme. Elle le
poureuit à raison même de ses dédains et l'at-
teint.
Il a un oncle riche, qui lui donnerait de quoi
vivre, s'il voulait. Il s'y oppose et mène volon-
tairement la vie de gueux.
Son mérite — si c'en est un — s'accroît de sa noble
résistance à de puissants attraits, qui sont les
exhortations de l'amitié et les sollicitations de
l'amour.
L'ami Mouryès est un homme de cinquante ans,
un de ces êtres supérieurs qui, instabilité ou dé-
dain, ne pouvant faire œuvre, jettent dans la vie
privée mille lueurs d'inteUigence perdue. Il ne
comprend goutte au renoncement du Diogène mo-
derne. Ni sa fille non plus ne comprend pas, la
jolie Marie-Louise Mourj'ès, que le pauvre Abel
aime éperdument. Quand il est près d'elle, sa
pauvreté lui parait «hoquante, et il tressaille de
honte et de tendresse. S'il voulait, il n'aurait qu'un
mot à dire; l'oncle lui donnerait la richesse, il
épouserait Marie, et il vivrait bourgeoisement
heureux. Mais ce n'est pas là son compte. Il faut
qu'il vive de sacrifices. Marie le blâme de ses folles
théories qui ne déplaceront pas une tête d'épingle ;
il la réfute ;
— Non point des théories, mais an sentiment si vif de la
misère humaine, qu'elle m'est devenue insupportable ; je na
550
LE MOUVEMENT LITTERAIRE
puis pas plus ue pas y itenser — et le dire — que le blessé ne
peut oublier la plaie vive.
— C'est ajouter une peine inutile à îles souffrances inévi-
tnbles !
— C'est vivre ma vie d'homme communiant avec l'huma-
iiitil', — la seule vie complète et la seule qui m'apparaisse
désirable, la seule aussi qui i)uisse conduire à l'abolition de l'in-
digence. Il faut souffrir dans les autres, et avec les autres,
pour que les basses làclic tés sociales^ les maux vils, soient effi-
cacement combattus. C'est par un dégoût analogue h celui
qui nous rend insupportable le meurtre, que nous abolirons les
actes qui réduisent notre prochain à la torture des privations.
La misère des autres deviendra notre misère ; leurs souffrances
nous rempliront d'horreur personnelle. Lorsque le froid, la
faim, la lassitude des parias apparaîtront aussi affreux que les
dragonnades, les autodafés, les cliimbres de torture, la misère
physique sera guérie...
En vain le gros Mouryès fait entendre la voi.\
du bon sens bourgeois :
— Est-ce que je ne te connais pas ? Ton horreur native de la
pauvreté et de son odeur, tes affreux jours sans pain, tes humi-
liations, tes rages I Seule, la lutte en pleine nature, eu plein
espace, te rendrait supportable, non l'indigence, mais la priva-
tion... Ah I chacun sa vie d'abord, et le devoir par surcroît.
Nous sommes venus pour vivre ! D'ailleurs, 11 faut si peu de
chose pour que la justice devienne do la cruauté et l'ab-
ncgation de l'injustice; et c'est un spectacle douloureux, qui
gâte la nature, qu'un homme qui se dévoue à l'excès.
Et pourtant, il suffirait d'une réconciliation avec
l'oncle, ce serait à l'instant vingt-cinq mille livres
de rente, la possession de Marie. Dame ! il a bien
ses tentations I Ah ! sur la poussière du cliaos,
sur la pourriture des destins, t'treindre cette petite
forme, ce petit contour de bonheur !
Eh bien, non, il résiste, non sans peine, car la
vision lancinante de Marie le pourchasse. Sa vie
devient un martyre. Un soir, sur le balcon, l'aveu
de son amour lui échappe ; il n'est pas mal reçu.
A ce moment, l'oncle meurt. Abel hérite malgré
lui des millions honnis. Et voilà un homme désolé:
— Ah ! s'écria-t-il avec angoisse, terriflé de sa propre pré-
sence, je ne vais pas dormir, je %'ais rouler jusqu'au matin
mon âme contre mon âme.
C'étaient dix-huit millions qui lui arrivaient.
A ce moment, les ouvriers de son oncle étaient
en grève.
Aussitôt il les augmente et les reprend tous à
l'atelier. Ce fut triomphal, évidemment. On est tou-
jours bien venu A accorder de l'augmentation :
Alors, il marcha parmi eux comme un être de légende,
comme un sauveur des hommes. Les merveilleux poiriers, les
poiriers si doux et si beaux n'étaient plus des mensonges en
Heur, mais la joie du paysage. Les vapeurs n'étouffaient plus,
mais couvraient tendrement la terre; la vie qui se ilépose avec
la goutte d'eau, et la ramiflcation des arbustes, et tout» l'hu-
midité printanière, devenaient des paraboles de béatitudes. La
foule aux yeux de famine suivait silencieusement, comme pour
une fôte sacrée.
Abel oubliait son triste amour, enté sur son triste doute, et
sa peur de l'inaulté des miséricordes.
C'est la joie. 11 trouve Marie plus belle et plus
Hccueillante ; leurs amours se resserrent ; ils échan-
gent le baiser de fiançailles. Mais le père de la
jeune fille, l'épais Mouryès, apprend le secret des-
sein de son futur allié. Abel a l'intention, en bon
et loyal socialiste, de ne point garder un centime
de son héritage et de tout donner aux pauvres.
Voilà qui change un peu les choses. M. .Jourdain
disait A Cléanlc :
— Vous n'êtes point genlillicMume, vcius n'aurez
pas ma fille.
Mouryès, plus pratique, ne ilésire plus le mariage
de sa fille avec un gueux volontaire, A la fois gueux
et fou. Il lui dit : « Les êtres comme li>i sont des
êtres A cataclysmes. "
Qu'eu pense Marie-Louise ? Oh ! elle n'a pas de
sot héro'isme. Elle est bourgeoisement et platement
cupide. Si elle aime Abel, elle estime au moins
autant ses millions, et la scène est plutôt comique,
où les deux amants agitent la question, la jeune fille
déclarant quelle prend Abel avec millions et qu'elle
laisse Abel sans eux :
— Je partage l'avis de mon père ; il n'y a aucune
dégradation à ce que vous possédiez la fortune qui
vous appartient légitimement.
Ce débat est déplaisant, mais neuf, par sa cru-
dité même, par l'insistance brutale de la fiancée
mettant A son mariage la condition de l'argent.
Elle tâche d'élever cependant son Ame et de donner
A ses prétentions la noble dignité de la philosophie
bien pensante et de l'amour outragé; oui, outragé,
— adorable sophisme. — car Louise-Marie gémit
d'être aimée moins que la pauvreté et le socialisme.
— Vous m'aimez moins que vos chimères, moins
que quelques centaines d'ouvriers, moins que l'uni-
vers.
Ah ! que les filles A marier ont donc de peine
A comprendre les douceurs de la pénurie ! Dans
cette scène, on sent le souci de l'auteur d'avilir et
d'éclabousser la société bourgeoise, cupide et inté-
ressée même dans ses plus gracieux représentants,
qui sont les jeunes filles A marier.
Le marché se débat. Le marché est conclu :
— Dites oui, Abel.
Le noir, la mort. . il se jeta dans l'abime :
— Non !
Et allez doncl Voilà un mariage A l'eau; Abel
s'écrie :
— J'ai vaincu !
Et il court disperser toute sa fortune, inutile
fardeau, car nul n'a droit A la richesse. Ah I le
pauvre homme ! Comme il se torture et .se marty-
rise ! Et pour quel résultat '? Pour la force de
l'exemple'? Va-t'en voir s'ils viennent! Abel rap-
pelle un mot de ce vieux baron de Rothschild que
connut Henri Heine, qui disait de lui :
— 11 est très affable envers les humbles. Il les
reçoit famillinnairemenl.
Ce millionnaire avait fait le compte du partage
de sa fortune entre tous les Français, et il disait
un jour à un socialiste :
— C'est bien. Je consens A partager. Tenez, voici
ce qui vous revient.
Et il lui donna sa part, qui se trouva être de
vingt-six centimes.
Il reste le troisième roman enchevêtré, sans s'y
mêler, dans les deux précédents. C'est l'histoire de
Robert Beyssières. Celui-là, il est moins plato-
nique.
M"» d'Ermcuse rêve le désarmement. Elle n'est
pas la seule, et elle n'est pas dangereuse. Des têtes
pensantes, et même couronnées, ont fait ce rêve
après l'abbé de Saint-Pierre.
Abel Roland veut distribuer ses biens oux pou-
vres. C'est plutôt aimable. Les soints, comme saint
Martin, ont eu celte douce attention.
Mais, quant A Robert Beyssières, c'est une autre
paire de manches. Il est l'anarchiste militant, l'anar-
chiste A bombe renversante. Il en fabrique une, va
à la Chambre des députés, la jette dans l'hémi-
cycle, est arrêté, condamné, exécuté. C'est simple
comme un fait divers.
Au point de vue de l'art, de l'écriture, du récit,
c'est de beaucoup la partie la meilleure du livre,
avec moins de philosophie déliée et perspicace,
peut-être, mais avec plus d'action, de pittoresque,
de vie. M. J.-II. Rosny est double, je crois; il»
sont deux frères collaborateurs; ils doivent s'être
partagé la be-sogne et avoir ensuite entrelacé leurs
récits comme on natte des feuillures de bambou.
Ce qui rattache Robert au reste, c'est qu'il est,
comme Abel. ami de M"« d'Ermeuse, chei laquelle
LK MOUVEMENT LITTKUAIUE
ils prennent souvent le llic. Il tient dans ces assises
des propos virulents :
— Les rois se meurent d'épouvftiite, fit Bcyssiéres ; ils ne
prononcent plus un mot qui ne Icitr soit dicté. Un seul peut-
être ^xùte et c'est un fou A qui rien ne parle, sinon la gloire
guerrière, tels ces résorinateurs sourds aux tmrinonique?. Encore
a-t-il peur; il recule devant Sun rêve...
— Tout est vain ! ricana Beyssiùrcs. I^s temps sont révolus,
la société est comme une tour presque enfouie dans un maré-
cage. Chaque effort pour améliorer Iv vieille tour, pour la
transformer, comme ils disent, est dérisoire. U n'y n rien à
transfonuer, il n'y a rien à refaire : il faut paguer la rive et
construire une tour nouvelle... Malheur A ceux qui, malgré les
avertissements, resteront au milieu du marécage 1 Les autres
se sauveront et les laisseront sous les eaux. La Révolution
n'est ni pour demain, ni pour après-demain ; elle est pour ce
jour même. Chaque être doit la faire selon ses énergies, rega-
gner la rive h sa manière». Le cadavre des lois, les oubliettes
politiques, le mobilier éventré des mœurs, l'échafaud pourri
de l'autorité, que tout soit lâché en bloc, sans un regard en
arrière 1
Beyssières est copiste dans une agence; il vit
avec sa maîtresse et deux enfants. Son intérieur,
son bureau, tout cela est dc^crit avec intérêt.
Dans son petit logement, il hurle de colère,
nayant plus de tabac. Nous assistons à léclosion
de ridée Attentat. Il simule un voyage, mais il
revient aussitôt à Paris, incognito.
Dès lors commencèrent de croitre une ruse de sauvage et une
peur d'homme traqué. Sou regard s'arma de défiance incessante.
La visite de l'octroi fut un petit drame, liien que Beyssières
n'emportât que deux ou trois vèt^^ments et des brochures.
Lorsque l'homme lui demanda : n Rien rt déclarer? » U se
sentit pâlir et répondit trop nettement : « Non ! »
Sa malle, quoique légère, était graude; il ne pouvait songer
à la porter lui-même. D'autre ptrt, il fallait la mettre en
dépôt. Il réfléchit un instant, effaré par cette vétille, comme
il allait désormais l'être par toutes choses. Mettre la malle
dans un café, c'était attirer l'attention, tandis qu'en consigne,
l'indifférence et la routine des employés assuraient l'ir.oognito.
Mais le dépôt ofliciel l'effrayait. 11 fijiit pourtant par le pré-
férer à l'autre. 11 soupira d'aise quand il tint son récépissé de
consigne et put se mettre en route pour trouver une chambre.
Toute sa lamentable odyssée est curieusement
étudiée et décrite. Il cherche un hôtel garni.
Alors, c'est la fabrication de l'engin, les acces-
soires qu'il cache dans sa malle quand il sort, les
transes au moindre bruit :
Beyssières dormait encore, à ilix heure*, recru de fatigue. Un
coup sec sur la porte l'éveilla en sursaut. 11 se dressa terrifié,
-^ il regarda sa malle. Elle était close. Cependant un fil de fer
traînait sur le plancher. Il l'enleva vite, le jeta sous une ser-
viette et ouvrit :
— Vous dormiez donc ? demanda la logeuse.
— Oui, j'avais lu tard dans la nuit...
— C'est une lettre.
— Comment ? fit-il eu pâlissant et croviint à quelque piège
de la police.
Mais il se domina, il prit la lettre avec tranquillité. Elle
portait eu suscription ;
Monsieur Diifour,
i\u
Il y avait évidemment erreur ; il se r.issura :
— Ce n'est pas pour moi !... Vous savez bien que je me uomme
Du bourg.
— Mais c'est à votre nom que cela ressemble le plus dans
l'hôtel...
— Possible... mais je n'ai pas le droit de Touvi-ir !
Brusquement il fut rempli d'angoisse : si c'était quelque
compagnon qui avait découvert son aiiresse?... Mais il n'avait
jamais donné a personne le nom de Dubourg ou de Dufour 1
La logeuse était redescendue. Beyssières demeura perplexe.
L'éuervement d'un quiproquo, d'une équivoque possible le
tourmentèrent. Et la présence de la bombe pesait sur lui d'un
poids iucouimeusurable.
Puis c'est le jour fatal; il dissimule sa bombe
dans sa ceinture, il va à la Chambre des députés ;
un orateur est à la tribune.
a C'est la minute. Il le faut », p<'n=a Iteyssicres.
Un regard encore sur les faces blanches; mi frisson qui lui
fait claquer des dents... A peine s'il pense. Ses nerfs ixirlent
infiniment ; tout est tempête, ténèbres, désordre... Et il débou-
tonne avec ses doigts raides son panlcssus, il la tàte, il la tient.
et tout d'un geste, la tirant, la soulevant, il la projette d'un
bras ataxique. Sa niiiin heurte une volute, le mouvement so
brise... tlle tombe sur une saillie, ricoche... Il pense avec la
soudaineté de la foudre :
— C'est fait !
Et tout se passe dans la mt^me fraction de seconde ; l'éclair,
la détonation sèche, stridente, brisante, une vapeur fumeuse.
Fuis des clameurs, des chutes, des plaintes, des rages, la fuite
épouvantée des tribunes, des galeries; et la voix du président :
— Messieure, la séance continue 1
Les issues fermées, l'interrogatoire des sus-
pects, les mensonges révélateurs de Hobert. son
procès, sa mort sont des pages de romancier ima-
ginatif et dramatique: ce sont les meilleures du
livre au point de vue roman, sinon au point de
vue de la spéculation pure et des théories. Comme
les épisodes dans le poème de Lucrèce, elles font
passer les pages ardues et abstraites et entraînent
la leçon dans le courant rfe leur développement
pathétique.
Ce livre est plein; il contient beaucoup de
choses, presque trop, et en tout cas d'e.Tcel-
lentes.
II a un défaut. II est confus et dilTus. Lenchc-
vétrement de ces trois récits distincts fait une
grosse gêne. Il eût mieux valu les publier séparé-
ment, d'autant que leur juxtaposition est artifi-
cielle et factice.
L'histoire d'Abel est tout à coup coupée par la
suite de l'histoire de Robert, qu'interrompt plus
loin l'aventure fragmentée de la d'Ermeuse. C'est
un emboîtage inutile et fatigant à déseniboîter.
C'est écrit avec un grand soin, un soin tel que
ce livre un tantinet anarchiste est pétri d'un dé-
faut bien bourgeois, bien aristocratique, la pré-
ciosité. Comme dans les œuvres de Voiture ou de
Gomberville. c'est la même recherche de lexpres-
sion, la même afîéterie, la même subtilité de
plume. Fumer un cigare se dit : « s'adonner à la
brûlerie d'un cigare •• : faire l'inventaire d'une
chambre la nuit, c'est être « le Crusoé de
l'Ombre ••; le son de la cloche, c'est « la voix
plaintive du minéral ». comme si le minerai se
plaignait, et de quoi? Voyez ce mendiant pouil-
leux :
Il Son corps . où semble pousser du lichen,
perce par les trous de la blouse. »
Qu'est-ce qu'un corps où pousse du lichen?
Voilà où mène le goût du rare et du fin. Et ceci
encore, c'est de la préciosité dans le laid, la manie
d'épuiser le détail :
Et, toutes les cinq larmes environ, le mouchoir du bon-
homme ètanchait la petite poche des rides, ou l'eau des
larmes, amenée par un sillon, tombait comme dans im réser-
voir; au sixième ou au septième pleur, le réservoir eût
débordé.
Est-il rien d'étrange aussi comme ces pages
\HÎritablement trop prolixes sur ce thème qui
semble rapporté de quelque jive o'clock mondain :
le thé ! D'ailleurs, cela est exquis, et ces anar-
chistes ont de la subtilité en diable : quand ils
parlent du thé, ils sont adorables à entendre :
— Il a la fadeur de ces jolies littératures précieuses que
ne comprennent ni les Molière, ni les Stendhal, répliqua Freyle.
— Comparaison parfaite ! dit Beyssières. Le thé est le
type des breuvages égoïstes, et toute la Uttératiu"e précieuse
plaît à des êtres sans fraternité, aristocratiques, lâches,
portés aux vices contre nature : elle sent Gomorrhe.
— Vous n'avez pas chaussé les bonnes besicles, reprit
Freyle.i. la littérature précieuse attire les faibles, mais affine
les forts, et ceux-ci la guident...
LE MOUVEMENT LITTEHAIUE
Jetons encore, un peu plus loin, un coup d œil
sur le /ire o'clock de ces anarcliisles, qui pren-
nent décidément beaucoup de thé :
Freyle préparait le thé p<iur M"* â'Lrmeuse et pour Boland,
car il se flattait de eonnaitre Icd secrets esseritieU de ce breu-
vage. Et tandis que sa vieille amie caressjiit un pauvre petit
chieo aveugle qu'elle avait recueilli la veille, le philosophe,
versant l'eau buiiiUante, se mit à dire :
— A mille toises de ma halte, je me suis améoagé une
caverne au long du fleuve. Elle est riche en bêtes qui voient
mal et ne sortent que dans le crépuscule, tels des abstrac-
ténrs de quintessence... J'y compte vivre, maints jours de
cet été, une vie sainte de Weux bouddhiste, amoureux de
silence. Je veux ailoucir les bêtes des cavernes, comme j*ai
fait pour les bêtes de la forêt et partager leur obscur p)in-
tbéisme.
Cependant les feuilles de Chine, se déroulant dans la vio-
lence de l'eau chaude, exhalèrent leurs âmes exquises :
— Pauvres feuilles ! fit M"*' d'Ermeuse, je me figure qu'elles
BB sont éveillées dans une géhenne et que, mourantes, elles
jettent un grand cri de douleur aromatique ! Freyle, versant
une deuxième ondée dans la tliéière, murmura :
— Les anachorètes de Tliébaïde et les moines d'Occident
ne sont que l'imitation obscure, ta confuse ombre portée des
solitaires délicieux de Vépifpée sanscrite.
Ce Freyle, c'est un personnage parlant, qui
n'agit pas. Comme dans le vieil opéra-comique il
peut dire :
Je suis philosophe,
Moil
Je suis philosophe!
Et il philosophe toutes les fois quon prend le
thé. Il parle fort a^'réablemcnt, il développe avec
§râce les espoirs et les promesses de l'avenir, les
roits de tous les êtres au bonheur, y compris les
animaux, nos frères inférieurs, dont la mécanique
et la vapeur ont commencé de supprimer le tra-
vail et le servage; et l'on donne du sucre au pau-
vre chien aveugle, en disant :
— N'oublions pas le frère inférieur.
Le rêve de Freyle ne manque pas de poésie, et
ce qu'il dit se laisse écouter :
Barbare aussi aveugle celui qui ne songe pas au meurtre
des frères inférieurs, intervint Freyle avec vivacité. Le grand
organisme terrestre ne saurait être complet s'il n'est fatt que
de cellules trop pareilles ; je me sens blessé, plus que de la
Bouflfrance humaine, tlo l'effroyable gaspillage animal. Nos
descendants nous maudiront pour les avoir privés d'espèces
charmantes. L'œuvre d'art de la terre en sera tronquée, la
poésie de l'humanité réduite. Ah 1 le profond i)éril de rompre
la chaîne qui nous rattache à la création : seuls, avec les
bêtes dégénérées — nos animaux domestiques — en face de
la nature minérale, je sens un froid meurtrier, une téné-
breuse menoce — des dangers inconnus, occultes, efl^oyables.
En détruisant la bête nous détruisons d'incalculables possi-
bilités de développement. Quand la science sera face h face
avec la vie — et le pastorismc est le défilé qui nous conduit
de la cltimie morte à la chimie palpitante — l'animal devra
devenir notre collaborateur, et alors, volontairement, ces mys-
térieux instincts qui font prévoir les orages et les cataclysmes,
ces yeux puissants, ces ouïes, ces odorats miraculeux, le sens
de l'orientation, que Fais-je, collaboreront avec les insuffisants
appareils <le laboratoire. Nous aurons appris à nous servir,
pour nos arts comme pour nos sciences, de la bête amie, non
esclave. Bien plus I qui peut prévoir les facultés dont nous
aiurons besoin, qui peut savoir si, pour une vraie science de
la vie, telle espèce animale ne sera pns ce qu'a été, pir
exemple, la pierre d'ainiont en physique ? Qni aurait pu dire
devant le petit morceau rl'ambrc et la potito boussole, qu'un
jour jaillirait do lA. un système nerveux reliant entre eux
les mondes?
Lo souci de la forme est constant, curieux,
somme toute, agréable. Uegurdez ce croquis, qu'on
dirait décroché de quelque atelier de peintre mo-
derniste et symbolique de la butte Montmartre :
Une foula passa sur «a mémoire devant les vitro» des fabri-
ques pdiomcnt L-nteurécB de lumière. C'était nn soir do mai ;
les arbroK jetaient leurs jeunes parures par les routes; les blés
trcsf aillaient dans les grands espaces, sous une poudre d'étoiles,
et la foule, mille obscurci feiiiiouettrs, semblait marcher ver»
des vcsprcs d'angoisse. De la profonde usine où elle a tramé,
filé, pour conquirir sa place indigente, elle va vers les petites
cabanes éparses guûter une écuelle de )Kimmes de terre graissées
de saindoux, et s'éteindre toute une nuit, mourir jusqu'à l'autïc
pour ressusciter sur la croix de la machine.
Il y a là de la poésie, de la justesse, un pitto-
resque étrange, triste, endolori. Et ce coin de Paris,
d'une vision intéressante :
Les petits phares s'allumaient chez ses frères les hommes.
Une vitre au rideau rouge, d'abord voluptueuse, avt-c un peu
d'insolence, bientôt donnait une grande tristesse et presque de
la crainte. Trois lueurs en ligne droite éveilUient une idée
d'ordre et de froid; un point orange semblait résigné, studieux
et pauvre. Au loin, une lampe, tour A tour éteinte et ral-
lumée, montrait la rûdcrie d'un être, las d'immobilité ou ner-
veux d'inquiétude. Ensuite une maison de rêve. Elle était en
verre ; on l'eût crue faite d'un bloc de cristal. Deux globes
d'un feu violet, deux lampes d'enchanteur y veillaient très
tard, et, selon l'atmosphère, les nuages, la lune, cette liabi-
tation diaphane approchait, s'éloignait, sans dévoiler l'énigme
des Faust vagues, penchés sur des travaux invisibles.
Des pages font songer à la manière d'Anatole
France, par le don singulier de digressions ironi-
ques sur des sujets imprévus. Kcoutez le gros
Mouryès à table :
Gourmand, il s'entretenait volontiers de cuisine et buvait,
dans un gobelet d'argent, un vin âpre qu'il fais:iit cultiver sur
nn coteau d'Ardenne, ou la vigne est dure â croître. Il le
humait en clappant, entre deux crus délicats :
— Je me figure, en buvant ce petit vin gris, refaire un de
ces voyages dans les forêts qui poussent si tendrement sur nos
collines et qui savent parler aux rivières un langage que je
n'entends plus. Je rêve encore à cette petite Uécamèdc à la
belle chevelure. J'ignore pourquoi je l'aimai, car elle n'a guère
d'existence dans le livre que je lisais aux solitudes; mai^ je la
vemii toujours râper du fromage de chèvre dans le vin de
Pramni, qu'elle saupoudre aussi de farine, cependant que
Machaon et Nestor attendent devant la belle table aux pieds
bleus et la corbeille d'airain chargée de l'oignon, — mets qui
convie à boire — du miel vert et de la farine d'orge sacrée.
— C'est de bien vilaine cuisine, protesta Louise.
— Ah ! s'écria Mouryès, tu n'y entends rien ! Que j'aimerais
y goûter, par un jour d'automne, en Thrace, en ArgoUde, ou
sur les bords du SimoYs! Dans ce vin Apre, nn peu de fromage
de chèvre, aprê-s la chaleur de la course, a quand ils curent
séché la sueur do leurs membres au souffle de la mer », je
t'assure que ce ne devait pas être mauvais. Mais il faut l'iicure
et l'enilroit.
— A ce compte, l'huile de phoque, fit Roland.
— N'en dites jms de mal. Je me suis souvent figuré ces
nuits d'aurore boréale où les paroles gèlent au sortir de la
bouche, où le monde des eaux est solide, tranchant, mortel.
L'hullo de phoque alors m'apparut douce et secourablol
D'ailleurs, nous mangeons du foie gras. Ce mets a une saveur
terrible, un goût de fiel mêlé au fleur d'huile qui fait de l'oie
la sœur du cochon.
Il but de son vin dur avec une lenteur voluptueuse.
Çà et là. des formules bien frappées, des maximes
profondes, partout de la pensée, de la poésie, du
rêve, de lespoir, une sympathie avouée pour ces
excentriques et ces bons fous, qui s'imaginent
qu'ils pourront recréer le monde, du talent fort et
original, des digressions et des dissertations d ar-
tiste.
Si les trois Ames de ces trois utopistes sont,
comme le dit le tihv. « perdues «. l'encre qui les
a décrites et viviliées n'est pas perdue, elle, au
moins pnur l'ait et pour l'histtiire littéraire.
Le volume attendu d Meniy lloussaye. 1815-
\V:iferloo. a paru. (Vest un numument durable.
Au mois de juillet dernier, j'étais un matin chez
l'auteur, dans son listel <le l'avenue Friedland; nous
causi(»ns dans ce cabinet fameux où les nnu-s. hauts
de huit mètres, sont tapissés par des rayons qui por-
tent, reliées uniformément, toutes les brochures
relatives i\ l'empire. Oc ne peut plus compléter
cette colleelion.
LK MOUVEMENT LITTÉRAIRE
— J'ai tout, me disait-il.
Nui nVst mieux informé et documente. Ce ma-
tin-ld, il achevait de corriger les épreuves de son
Waterloo et de revoir les cartes qu'il fit faire
exprès pour le volume d'après la carte elle-même
qui servit â l'empereur: nous avons suivi du doigt
le tracé au crayim que Napoléon I" indiqua sur
ce papier historique.
Le volume était prêt. Les événements politiques
en ont retardé de sept mois l'apparition. Enfin, le
voici. C'est une précieuse contribution A l'histoire.
Pied i\ pied, presque heure par heure, nous sui-
vons la marche des faits, depuis la conscription
de IM j jusqu'au départ de l'empereur pour Paris.
La dernière armée de l'empire, la voici, avec ses
maréchaux, ses généraux, ses officiers, son esprit
belliqueux et son enthousiasme napoléonien; dès
avril lSir>. l'invasion de la Belgique est décidée; la
concentration est faite à Bcaumont, près Chimay,
point stratégique sûr par l'escarpement de ses
défenses; le 15 juin. Napoléon est en Belgique,
Charleroi est pris, et nous voici devant Welling-
ton et Biiicher, à Ligny. Tout cela esl conté avec
certitude, netteté ; nous entrons dans les tentes,
dans les auberges où les généraux discutent, cal-
culent, projettent; nous décachetons les dépêches
qu'ils reçoivent; nous Usons par-dessus leur épaule
les lettres pressantes qu'ils crayonnent; c'est un
drame poignant, une partie imniense à jouer sur
un mouvement.
La journée de Waterloo, nous la revivons toute;
nous assistons au petit déjeuner de l'empereur, le
matin , — son dernier déjeuner de triomphateur ; nous
passons les troupes en revue à dix heures; de
onze heures à trois, c'est la bataille, l'attaque de
Mont-Saint-Jean, la contre -attaque de Picton ;
l'après-midi, de trois heures à sept, les charges se
succèdent; c'est la furie, le vacarme, la fournaise;
sept heures! chacun prépare l'assaut final de cette
lutte épique de géants. La garde impériale fiéchit.
C'est palpitant comme un drame. Wellington voit
la garde hésiter. Il commande de charger. « En
avant, mes garçons, cest le moment! » Les deux
mille Anglais courent tête baissée sur nos soldats,
les enfoncent, et descendent confondus avec eux
dans un furieux corps à corps jusque près du
verger d'Hougoumont. Les artilleurs anglais durent
cesser de tirer, tant les combattants étaient mêlés.
Leurs hussards criaient en chargeant : Xo quarler l
no qiiarter!
Non loin de la route, Ney, à pieil, tête nue, méconnaissable,
la face noire de poudre, ruuiforme en lambeaux, ime épaulette
coupée d*uu coup de sabre, un trouçon d'épée dans la main,
crie avec rage au comte d'Erlon qu'entraîne un remous de la
déroute ; d — D'Erlon I si nous en réchappons, toi et moi nous
serons pendus ! n Le maréchal « ressemble moins à un homme
qu'à une bête fiuieuse ». Ses efforts durant tout ce jour ont
excédé l'énergie et les forces humaines. Jamais en aucune
bataille, aucun chef, aucun soldat ne s'est tant prodigué. Ney
a, surpassé Ney ! Il a conduit deux fois à l'attaque l'infanterie
de d'Erlon, il a charge quatre fois sur le plateau avec les
cuirassiers, it a mené l'assaut désespéré des grenadiers de la
garde. Il court maintenant à la brigade Brue (division Dnrutte),
seule troupe de ligne qui se replie eu bon ordre et qui est
d'ailleurs réduite à l'effectif de deux bataillons. Il arrête les
soldats et les jette encore une fois contre l'ennemi, en leur
criant : a: Venez voir mourir... i>
Les trois bataillons — ainsi que celui du 3^ grenadiers posté
à leur gauche et assailli tour à tour par les dragons anglais,
les lanciers noirs de Brunsnick, l'infanterie de ilaitlaud et de
llitchel — rétrogradèrent pas à pas. Réduits à trop peu
d'hommes pour rester en carrés sur trois rangs, ils se formèrent
sur deux riings, en triangles, et, baïonnettes croisées, percèrent
lentement à travers la foule des fuyards et des Anglais. A
chaque pas, des hommes trébuchaient sur les cadavres ou
tombaient sous les ba les. Tous l^s cinquante mètres, il fallait
faire halte pour reformer les rangs et repousser une nouvelle
charge de cavalerie ou une nouvelle attaque d'infanterie. Dans
cette héroïque retraite, la garde marchait littéralement
entourée d'ennemis, comme à l'hallali courant le sanglier
parmi la meute. Il y avait contact si étroit que, malgré les
bruits multiples du combat, on se trouvait à porléo de la voix.
Au milieu des coups <le feu, des officiers anglais criaient de ee
rendre à ces vieux soldats; Cambronne ét;iit à cheval dans la
carré du 2" bataillon du l"' chasseurs. Le fléscspoîr au cœur,
étouffant de colère, exaspéré par les incessantes sommations de
l'ennemi, il dit rageusement : «i M...! » Peu d'instants après,
comme il allait atteindre avec sou bataillon les sommets de la
Belle-Alliance, une balle eu plein visage lo renversa s;tngtant
et inanimé.
C'est la déroute. L'armée repasse par Charleroi,
par Thuin, où j'ai vu chez un perruquier des fusils
et des pistolets que son grand-père ramassa sur le
pavé de la rue, après le passage des nôtres. Quel
roman que l'histoire î est-il rien de plus poignant?
L'historien conclut avec raison, sagesse, patrio-
tisme et pitié :
Pour juger avec équité le commandant eu chef, qui était le
plus grand des capitaines, il faut se rappeler comment ses
ordres furent compris et exécutés, quand ils ne furent pas
méconnus. Le maréchal de Saxe a dit dans ses Rêveries sur l'art
de ht guerre : a La disposition d'an général d'armée doit être
correcte et simple, comme qui dirait : Tel corps attaquera (t
t<'l corps soutiendra. Il faut que les généraux qui sont sous lui
soient gens bien bornés s'ils ne savent pas exécuter cet ordre
et f^ire la manœuvre qui convient. Ainsi le général d'armée
ne doit pas s'en occuper, ni s'en embarrasser. Il enverra mieux
et se conservera le jugement plus sain, et sera plus en état de
profiter des situations. Il ne doit pas être partout et faire le
sergent de bataille... »
Dans son journal manuscrit, le général Foix écrit qu'il voyait
l'empereur se promener en long et en large, les mains derrière
le dos. Je n'ai lu nulle part que le guide Decoster, si loquace
et si prodigue de détails, ait jamais parlé de la prostration de
Napoléon. Walter Scott, qui avait questionné ce eabaretier
quelques mois après la bataille, tenait de lui que l'empereur
resta pendant tout l'après-midi non loin de la Belle-Alliance,
à cheval la plupart du temp?, et très attentif à toutes les péri-
péties de l'action. D'après un propos de Ney, recueilli à
Mézières, où il passa le 19 juin, l'empereur s'était montré très
brave. Au reste, il y a les faits qui témoignent plus sûrement
que tous les propos : A onze heures, l'empereur dicte sa dispo-
sition d'attaque. A onze heures un quart, il prescrit la démons-
tration contre Hougoumont. A une heure, il fait écrire à
G-rouchy. A une iieure et demie, il donne l'ordre à Loban de
prendre position pour arrêter les Prussiens, et enjoint à Ney
de commencer l'attaque de Mont-Saint-Jean. Dans l'intervalle,
il a fait bombarder Hougoumont par une bulterie d'obusiers.
A trois heures, il lance les cuirassiers de Travers contre la
cavalt-rie de lord Uxbridge qui assaille la grande batterie. A
trois heures et demie, il ordonne à Ney de s'emparer de Haye-
Sainte. A quatre heures, il fait avancer la garde près de la
Bel'e-Aliiance. A cinq heures, il porte la jeune garde au secours
de Lobau. A cinq heures et demie, il prescrit à. Kellermann de
seconder les charges de Milhaud. A six heures, il renouvelle
Tordre de prendre la Haye-Sainte. Peu après, il détache deux
bataillons de la vieille garde pour chasser les Prussiens da
Plancenoit. A sept heures, il mène sa garde dans les fonds de
la Haye-Siiinte pour l'assaut final. Chemin faisant, il harangue
les soldats de Durutte qui lâchent pied et les renvoie au feu,
et il prescrit à tous ses officiers de parcourir la ligne de
bataille en annonçant rapproche du maréchal Groneliy. Le
soir, il forme en carrés dans la vallée le second échelon de la
garde, court à Rossomme, y résiste encore avec les grenadiers
de Petit et fait tirer sur la cavalerie anglaise la dernière volée
de mitraille.
Jamais Napoléon n'exerçi plus effectivement le commande-
ment, jamais son action ne fut plus directe. Mais, obligé préci-
sément à ce rôle de « sergent de bataille » que cundamne
Maurice de Saxe, il semp'oya tout entier à pireraux méprises,
aux oublis, aux fautes de ses lieutenants. Et. voyant toutes
ses combiniisous avorter, toutes es attaques échouer, ses géné-
raux gaspiller ses belles troupes, sa dernière armée fondre
entre leurs mains, l'ennemi lui faire la loi, il perdit la réso-
lution avec la confi^lnce, hésita, se borna à pourvoir aux périls
les plus pressants, attendit l'heure, la laissa piisser et n'osa pas
à temps risquer tout pour tout siuver.
Bossuet avait fait de chic une bataille de Rocroy
dans son oraison funèbre de Condé. Le duc d'Aumale
corrigea les erreurs et combla les lacunes du récit
épiscopal. Victor Hugo a écrit une célèbre bataille
de Waterloo. Le livre de Henri Houssaye, c'est le
corrigé historique de A'^ictor Hugo.
LÉO Clarbtib.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
On a beaucoup parlé du balcau sous-mai'in le
Guslai'e-Zédé. dont les expériences ont été rendues
pculètre un peu trop publiques. Il ne faudrait pas
croire que nous avons le monopole des sous-marins:
il y a longtemps que nos voisins, ainsi que les
Américains, en construisent ; seulement ils en par-
lent peu et font leurs expériences en silence. Ce
n'est pas d'hier qu'on s'occupe de la question, car,
en 1620, sous le patronage de Jacques 1", on avait
déjà essayé un bateau plongeur; en 1773, en Amé-
rique, on reprit la question et, plus tard, Fulton
s'en occupa activement. Malgré cela, on csl encore
loin de réaliser le fameux yaulilus imaginé par
Jul:s Verne, dans sa fameuse
liction de Vin;/! mille lieues
sous les mers. Cela tient à
beaucoup de causes, dont la
principale est, comme pour la
lisait déjà cette disposition. Mais, sur des images
aussi réduites, il est assez difficile de se rendre un
compte exact des dislances : le moyen le plus sûr
d'arriver au but est encore de procéder par immer-
sions successives, en remontant au bout de quel-
ques centaines de mètres, jusqu'à ce que le domc
sorte de l'eau. I.c point ainsi offert inopinément à
la vue de l'ennemi est à peine perceptible, même à
faible distance.
L'hélice est actionnée par un moteur électrique
auquel le couranl est fourni par des accumulateurs ;
la vitesse atteint 20 kilomètres à l'heure en navi-
guant à la surface et IX kilomètres lorsque l'im-
mersion csl complète.
A l'avant se trouve l'emplacement destiné à
recevoir la torpille, ainsi que le tube par où on
la lance. L'immersion est obtenue au moyen d'un
lest d'eau qu'on introduit dans la cale et qu'on
Fig. 1 , — Bateau sous-marin dans lequel réleetricité est fournie au moteur M par une batterie d'accumulateurs A A
A r,i7aut, poste de torpille T, à la partie supérieure un dùme D muni de hublots permet au comoiarulant de surveiller l'horizon
quand le bateau est k û^ur d'eau.
direction des aérostats, le manque de moteur puis-
sant et léger ; ensuite le manque de lumière lors-
qu'on s'enfonce de quelques mètres au-dessous de
la surface de l'eau ; on risque de se jeter sur un
obstacle impossible à prévoir. Quoi qu'il en soit,
il y a déjà de sérieux progrès réalisés et il est cer-
tain que, pour la défense des côtes, ce genre de
torpilleur peut rendre de grands services.
L'amiral Aube l'avait prévu il y a douze ans et
c'est lui qui fit mettre en chantier le Gymnote, qui
servit aux premières expériences : mais d'autres
ministres de la marine n'eurent pas les mêmes
idées A ce sujet, ce qui explique qu'on ait mis si
longtemps à créer le type actuel, qui est loin d'être
définitif; il reste encore beaucoup à faiie.
Le Gustave-Xédè a 10 mètres de long sur un peu
plus de 3 mètres de diamètre ; il est surmonté par
un petit dôme cylindrique, muni de hublots, per-
mettant au commandant de passer sa tête et de
voir ce qui se passe à la surface fig. r. Comme
nous l'avons dit, la direction est impossible sous
l'eau, on n'y voit pas. On peut suivre une direc-
tion donnée au moyen de la boussole, mais sans
pouvoir se rendre compte ni des obstacles qui peu-
vent surgir, ni des courants qui peuvent faire
déi-iver le bateau. La boussole même n'est pas
silre; car, dans un aussi petit espace, où se trou-
vent renfermées de puissantes machines élec-
triques, elle est inlluencée malgré les précautions
3u'on peut prendre en pareil cas. Aussi se sert-on
u gyroscope, appareil que tout le monde connail
et qu'on vend sous forme de toupie, comme jouel,
permettant de réaliser une série d'expériences
mtéressantes, basées sur ce principe que l'axe de
rotation reste dans une position invariable dans
l'espace, lorsque le disque est animé d'une très
grande vitesse. Le bateau étant immergé seule-
ment de 2 mètres, on peut encore voir ce qui
se passe à la surface au moyen d'un tube portant
à son extrémité supérieure un objectif et un prisme
qui renvoie l'image A l'extrémité inférieure.
(M. (loubet, ilans son inndèle dr sous marin, uli-
peut évacuer ensuite au moyen de pompes, pour
revenir à la surface. L'équipage se compose de dix
hommes.
Une question qui se pose au sujet des sous-
marins, mais qui peut avoir aussi son inlérél dans
d'autres circonstances, c'est le renouvellement de
l'air respirabic, qui est, comme on sait, composé
principalement de 79 parties d'azote et de 21 d'oxy-
gène. Ce dernier gaz seul est consommé par notre
organisme, qui restitue à la place de la vapeur
d'eau et de l'acide carbonique; l'azote reste intact
et sert seulement de véhicule aux autres gaz. Pour
qu'un espace confiné reste habitable, il faut donc
trouver moyen de se débarrasser de l'acide carbo-
nique et de le remplacer par de l'oxvgène.
Le premier gaz est absorbe par la chaux et le
second peut être fourni par des réservoirs où il
est fortement comprimé et qui le laissent échapper
à une pression convenable. Mais cela demande des
dispositions assez compliquées et il sérail bien
préférable d'avoir une substance qui se décompo-
serait HU fur et à mesure des besoins, en absor-
bant, d'une pari, l'acide carbonique, et en restituant,
d'autre part, l'oxygène. Or celte substance existe,
c'est le bioxyde de sodium ; on connaît depuis
longtemps déjà sa propriété précieuse d'absorber
l'acide carbcmiquc pour restituer de l'oxygène, el
on se demande pourquoi on ne l'a pas plus tôl
mise A profil. Mais ce sel va probablement être
supplanté par un autre découveil récemment par
M. Oeorges Jaubert, qui en garde jusqu'à présent
la composition secrète. Dans une communication
récente A l'Académie des sciences, il nous informe
que, sous un poids restreint, cette nouvelle sub
stance régénère complètement l'air vicié par la
respiration; il résulte des expériences entreprises
par la marine, que la quesliiui intéresse particuliè-
rement, qu'avec 1 kilogrammes de ce produit un
homme peut vi\re pendant vingt-quatre heures
dans un espace lu'riiu'titpiement clos.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
En dehors des applloalions qu'on peut faire aux
scaphandres, sous-marins, cloches A plongeurs, etc.,
on peut prévoir de nombreuses circonstances dans
la vie ordinaire où ce nouveau pi-oduit rendra les
plus grands services en permettant de faire res-
pirer dans les t^coles, dans les ateliers et partout
où se trouve une agglomération d'individus dans
un espace restreint, un air constamment purifié.
Malgré cette facilité qui nous est promise de
nous procurer de l'air neuf à bon marché, il ne
faut pas négliger les procédés qui nous donnent
le moyen facile et gratuit d'évacuer l'air vicié pour
le remplacer par l'air venant de l'extérieur.
L'Académie des sciences vient de décerner un
prix à M. le D' Castaing, médecin principal de
l'armée, pour ses travaux sur l'aération des habi-
tations au moyen de vitres à ouvertures contra-
riées. Ce système, très simple et très pratique, n'est
Fig. 2. — Disposition du D^ Castaing pour raération
par les vitres.
EFGH, vitre extérieure coupée à sa partie inférieure ;
ABDM, vitre intérieure coupée à la partie supérieure. L'air
passe par l'intervalle ménagé entre les vitres.
certainement pas assez connu et devrait être appli-
qué dans une plus large mesure, notamment dans
les salles d'école.
L'aération est une des premières mesures d'hy-
giène à appliquer dans les locaux occupés en com-
mun par un grand nombre de personnes : mais il
ne faut pas naturellement tomber d'un excès dans
l'autre et provoquer, comme cela a lieu avec cer-
tains ventilateurs, des courants d'air qui sont
plutôt nuisibles à la santé. Le système du D' Cas-
taing consiste simplement à couper la vitre d'un
carreau de fenêtre de 4 centimètres environ à sa
partie inférieure; on a donc ainsi une vitre EFGH
trop courte ^tig. H) ; on la double, en laissant un
espace d'un centimètre, avec une autre vitre
ABDM trop courte aussi de la même quantité,
mais en plaçant cette fois vers le haut la partie la
plus courte.
Avec la disposition adoptée généralement dans
la menuiserie des fenêtres, l'application de ce sys-
tème est assez facile. Pour la première vitre, rien
de plus simple, puisqu'on la met i sa place liabi-
luellc. Quant A la seconde, on remarquera que, en
général, il y a sur l'encadrement des vitres, du
côté de l'intérieur, une moulure qui semble faite
pour recevoir aussi une vitre; c'est cette moulure
qu'on utilise en employant un petit dispositif de
bourrelets de caoutchouc et de crochets qu'on
trouve dans le commerce. Dans le cas où cette
moulure n'existerait pas, il est, du reste, facile d'y
remédier; mais il sera bon, dans tous les cas, de
ne pas lixer A demeure avec du mastic la vitre
intérieure, afin de faciliter le nettoyage.
Quoi qu'il en soit de la façon dont aura été faite
l'installation, on voit que ce système d'aération
constitue une sorte de cheminée d'appel dans
laquelle l'air extérieur arrive en DG, pour se
diriger vers le plafond de la pièce par AE, L'appel
d'air est soumis aux conditions ordinaires de péné-
tration de l'air dans les chambres A travers les
fissures des portes et des fenêtres: mais ici il est
prévu et dirigé. Il est activé par ce fait que la
vitre intérieure, étant plus chaude que la vitre
extérieure, échauffe l'air qui se trouve entre les
deux vitres et détermine son ascension.
D'après un travail publié par la Société améri-
une des ingénieurs civils, il faut 50 mètres cubes
1 .lir piw par personne et par heure dans des locaux,
l'Mime les écoles, habités par des enfants de moins
lie quinze ans. Au-dessus de cet Age, il faut compter
'io mètres cubes. Mais il y a lieu d'augmenter ces
i|iianlités de 20 A 23 mètres cubes si les locaux sont
éclairés au gaz.
On a expérimenté A Saint-Ouen le système de
liottoirs roulants qui doit être l'un des clous de
notre prochaine Exposition universelle ; avant de
faire la chose en grand, on a voulu se rendre
compte non seulement du bon fonctionnement du
Fig. 3. — Trottoirs mobiles expérimentés à Saint-Ouen
en vue d'une installation & l'Exposition universelle
de 1900.
F, plate-forme fixe ; A, trottoir se déplaçant à raison de 4 kilo-
mètres à l'heure ; B, autre trottoir se dép'açiut à 8 kilo-
mètres ; RR, rails fixes supportant les trottoirs mobiles;
G G, galets de diamètres différents mus par le moteur élec-
trique M : P P, poutrelles en fer fixées sous les planches et
repo-;ant sur les galets G qui leur donnent le mouvement de
translation.
système, mais aussi de la facilité plus ou moins
grande qu'éprouverait le public A s'en servir. Les
essais ont parfaitement réussi A tous les points de
5JiJ
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
viic, et il nou3 semble assure niainlenanl que nous
pourrons faire le tour d'une grande partie de l'Ex-
position ^plus de i kilomètres) sans nous fatiguer.
Le système comprend fig. 3' un trottoir fixe F,
auquel on accède par des escaliers placés de dis-
tance en distance, et dcu.\ trottoirs A et B animés
d'un mouvement continu de translation l'un, A,
qui louche au trottoir li.te. F. marche à une vitesse
(le -i kilomètres à l'heure: l'autre, B, à une vitesse
double : de cette façon, comme il faut forcément
passer par le premier jiour accéder au second, on
n'éprouve pas |)lus de dirtlculté pour l'un que pour
l'autre, puisque la dilTéi-ence entre les deu.x
vitesses est de 4 kilomètres.
Ces chemins qui marchent, comme des
fleuves, sont constitués par des planchers
articulés au mo\'en de parties circulaires, ainsi
que le montre notre dessin. Cette disposition
était indispensable pour pouvoir suivre un
itinéraire accidenté et présentant des courbes
dans un sens ou dans l'autre: la piste d'essai
établie à Saint-Ouen avait 400 mètres de déve-
loppement, elle était circulaire et présentait
des parties rentrantes et des pentes.
Chaque U'otloir est muni de galets reposant
sur des rails fixes R.
Le système de propulsion est obtenu au
moyen de moteurs électriques M qui action-
nent des poulies ou palets G, placés tous les
25 mètres, sur lesquels repose un rail P fixé
au-dessous de chaque plancher; le poids de
celui-ci, surtout lorsqu'il est chargé de monde,
assure une adhérence parfaite entre le galet
moteur et le rail d'entraînement : afin d'obtenir
<les vitesses dilTérentes pour les deux trot-
toirs, il a sufTi de donner aux doux galets G, G
des diamètres différents. Le plancher B, qui
a la plus grande vitesse, sera probablement le
plus fi'équenlé; aussi lui a-t-on donné une largeur
deux fois plus grande qu'à celui de la petite vitesse ;
il y a une petite différence de niveau de 0'",lfl entre
chaque trottoir; des piquets verticaux, plantes de
distance en distance, servent d'appui à ceux qui
douteraient de leur équilibre, mais, à la faible
vitesse de 4 kilomètres, il est peu de personnes
(|ui ne puissent enjamber d'un trottoir à l'autre
sans leur secours; des bancs seront disposés sur
la plate-forme animée de la plus grande vitesse, on
sera h\ comme en omnibus : seulement on aura la
ressource de pouvoir régler son déplacement effectif
à son gré. Ceux qui voudront aller plus vite n'au -
rimt qu'A courir dans le sens de la marche du sys-
tème, ceux qui voudrtmt rester en place, pour exa-
miner une chose intéressante sur la terre ferme,
devront courir en sens inverse; c'est un petit
exercice qui ne manquera pas d'intérêt, et, après
la fermeture de l'Exposition, cela pourra donner
lieu A un nouveau genre de sport.
Nous avons parlé en son temps de la locomotive
électrique lleilmann, qui n'a pas, jusqu'à présent
du moins, donné les résultats qu'on pouvait en
espérer. (.)n se souvient cpie le principe sur lequel
elle est construite consiste A avoir une véritable
usine mobile qui fabrique l'électricité nécessaire
au moteur électrique actionnant directement les
roues.
Cette usine comprend machine à vapeur et
dynamo ; elle nécessite un approvisionnement
d'eau et de charbon assez imporlimls, aussi le
poids total de cette locomotive est-il considérable.
L'avenir est plutôt, pensons-nous, A la traction par
trolley, telle qu'elle se pratique pour les tramways
et (|\ie nous avons déjA expliquée préeédenuuenl.
Dans un temps plus ou moins éloigné, les locomo-
tives A vapeur disparaîtront; tout le long de la
voie ferrée un conducteur électrique amènera le
courant des usines placées de distance en dislance
et les wagons seront à peu près tous porteurs de
leur propre moteur. Il est clair qu'une telle trans-
formation ne peut pas se faire du jour au lende-
main, il y a un matériel qui représente d énormes
capitaux et qu il faut user. Mais, chaque fois que
l'occasion s'en présente, on la saisit: ainsi, lorsque
la nouvelle gare d'Orléans se trouvera en plein
Paiis, à 3 kilomètres du pont d'AustcrIilz où elle
est aujourd'hui, le par-
cours sera à partir de
l'ancienne gare presque
onlièremenl en souter-
Fig. 4. — Locomotive électrique de la Compagnie P.-L.-M.
Cette locomotive porte seulement les motears électriques qui action-
nent ses essieux. Le courant est fourni par une battf rie <le 190 accu-
mulateurs pl.icés dftns un fourgon qu'on attelle à la locomotive. A
l'av-int, (lan« la pnrtie surbaissée, se trouvent quelqueii accumulateurs
qui suffisent pour renilre la machine autonome quand elle manœaTre
et qui servent ensuite h actionner la pompe du frein.
rain et la traction électrique s'imposait ici, tout
comme elle s'impose également pour les mêmes rai-
sons d'hygiène sur le métropolitain ; il serait impos-
sible avec des locomotives d'aérer suflisamment les
longs souterrains où se trouvera la voie ferrée.
Aussi toutes les Compagnies de chemin de fer
s'occupenl-elles dès maintenant de la question.
Depuis l'an dernier la Compagnie P.-L.-M. a mis
en service entre Paris et Melun une locomo-
tive fig. 4) qui, ne pouvant recevoir le courant
sur la voie, puisque jusqu'à présent il n'est pas
encore question de la transformation dont nous
parlions plus haut, doit remorquer d'abord un
fourgon où sont logés des accumulateurs.
Cette solution présente évidemment le grave
inconvénient de grever la traction d'un poids con-
sidérable, aussi ne la prend-on que parce qu'on ne
peut faire autrement pour se renclie compte du
bon fonctionnement de la locomotive électrique.
Celle-ci comprend trois paires de roues, dont deux
paires seulement sont munies, sur l'essieu, d'un
nuiteur électrique. A l'avant, dans la parlie sur-
baissée qui se tr<tuve devant la cabine des méca-
niciens, on a logé la pompe destinée à alimenter
le frein el quelques accumulateurs qui fournissent
l'électiicilé nécessaire a^ moteur de celte pompe
et peuvent en outre suflirc pour acti(uiner les
moteurs de la locomoti\e au mtunenl des m*-
na-uvres, avant que le fourgon portant la batterie
principale soit attelé. Celte batterie se compose
de 192 accumulateurs, le poids total avec le fourgon
est de 45Kno kilogrammes, la loconudive seule
pèse A peu près le même poids. Mais, nous le
répétons, ce sont lA des dispositions pro\ isoircs,
destinées A permettre d'éluilier d'une façon pra-
tique, en service couraul, un tracteur qui. i un
moment donné, devra remplacer partout la loco-
mttlive A vapeui*.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
557
On reproche bien souvent aux enfants de manger
du sucre, et bien des personnes considèrent cet
aliment comme plutôt nuisible à la santi'. C'est un
pri'jupé dont il faut cependant se défaire, car la
physioliif,'ie moderne estime, avec Claude Bernard,
ipie le sucre développe rénerj.'ie musculaire: ceux
qui ont à faire de lonjcues marches à pied, de lon-
j;ucs étapes à bicyclette n'ont qu'à s'en rendie
compte par eux-mêmes : qu'ils prennent de l'eau
ou du thé très sucrés, l'eau pour rétablir l'équi-
libre des liquides enlevés par la sudation, le sucre
pour rendre aux muscles leur énergie.
Dans l'armée allemande, on distribue aux
hommes des rations supplémentaires de
sucre avant les grandes marches, et depuis
peu nous commençons à faire de même.
Cela n'est pas une raison pour ne plus
manger que du sucre : " l'excès en tout est
un défaut ». Ici. il a pour effet la consti-
pation, la prédisposition aux alTections
scorbutitpies et la carie des dents. Donc
il faut se tenir dans une sage mesure :
mangeons du sucre dans l'intérêt de nos
muscles, mais gardons-nous d'abuser.
Si l'on généralise l'emploi du sucre dans
l'armée, il sera intéressant de mettre à
profit le procédé indiqué l'an dernier par
M. Robin pour l'obtenir économiquement
en morceaux, sans passer par la railînerie.
Les moi'ceau.x de sucre que nous con-
sommons sont obtenus par le sciage et le
cassage des pains provenant de la raffi-
nerie; le sucre brut est dissous, puis
cristallise lentement dans des moules, et
il faut quinze à vingt jours pour que le
résultat soit atteint. La méthode de
M. Robin est beaucoup plus expéditi\'e et
donnerait le sucre en morceaux au bout
de douze heures; elle consiste à employer
le sucre blanc en grain, tel qu'il est fourni
par la sucrerie sous forme de petits cristaux, assez
semblables à ceux du gros sel; il est assez employé
directement sous cette forme, par économie,
pour la confiserie et dans les ménages pour les
confitures.
Pour transformer ces cristau.x en morceaux,
sans les redissoudre pour les faire recristalliser
ensuite, on les réduit, au pilon, en grains aussi
fins que ceux de la semoule; puis on humidifie la
masse légèrement, de manière à former une pâte
qu'on tasse dans des moules d'une construction
particulière, qui facilite ensuite l'évacuation de
l'eau par des dispositions spéciales d'aspiration et
d'évaporation. C'est, en somme, une sorte de com-
primé qu'on fabrique ainsi, et qu'on peut ensuite
scier et casser pour obtenir les morceaux de la
forme ordinaire. Celte façon d'opérer serait plus
économique que l'autre et permettrait à la sucrerie
de livrer directement le sucre en morceaux à la
consommation; nous ne croyons pas que l'expé-
rience ait été faite industriellemant, mais l'idée est
encore nouvelle.
La machinerie des théâtres est restée jusqu'à
ces derniers temps en dehors des applications de
la mécanique moderne, sauf quelques rares excep-
tions où, pour des scènes de faibles dimensions et
en vue d'une pièce seulement, on a monté des
trucs spéciaux pour lesquels il fallut avoir recours
à l'ingénieur. Mais, d'une façon générale, la ma-
nœuvre des décors, des trappes, planchers, etc.,
est faite simplement à bras d'hommes; un bon
maître charpentier conduit toute l'équipe des ma-
chinistes, qui, en somme, ne se servent pas de ma-
chines.
A l'étranger, quelques théâtres ont cependant
utilisé pour certaines manœuvres la force hydrau-
lique ; pour les rideaux de fer, elle est presque
exclusivement employée partout. Mais elle pré-
sente certains inconvénients dont le principal est
d'exiger une assez grosse dépense d'installation et
d'entretien. En utilisant, au contraire, le courant
électrique, qu'on a maintenant dans tous les
théâtres pour l'éclairage, on arriverait à simplifier
beaucoup les manœuvres sans grande dépense. Le
moteur électrique ne coûte pas cher, tient fort
! ! , '-^^
^y^-
B
Fig. h. — Scène du théâtre de Dniry Lane, à Londres, où les
différentes sections A, B, C, D du plancher peuvent être
élevées ou abaissées au moyen d'un treuil électrique T.
peu de place et se plie facilement à toutes les
applications. Sur la scène de Drury Lane, à Lon-
dres, on vient de faire une installation de ce genre
qui mérite d'être signalée, car elle est appelée à
se généraliser. Le plancher de toutes les scènes
de théâtre est divisé, dans le sens de la largeur de
la scène, en plusieurs plans ou sections A, B, C,
D ifig. 5h il y en a jusqu'à douze. Chacune d'elles
est séparée de sa voisine par une fente étroite,
numie de trappes, qui peut livrer passage à un
décor; mais toutes ces sections sont à une hau-
teur invariable, et si, pour le besoin de la mise en
scène, on doit surélever le niveau du plancher, il
faut construire un échafaudage, toujours assez
long à installer. S'il faut, au contraire, abaisser le
niveau, on ouvre une section au moyen des trappes
ou tiroirs disposés à cet efTet et il faut amener
un autre plancher à la hauteur convenable. Dans
l'installation de Drury Lane, on a rendu chaque
plan mobile dans le sens de la hauteur, on peut le
descendre ou le monter à volonté à des niveaux
quelconques suivant le besoin. Ce résultat est
obtenu en supportant le plancher sur une char-
pente en fer ayant la forme d'une arche de pont
et en l'équilibrant avec des contrepoids; au moyen
d'un treuil T, mù par un moteur électrique, on
peut enrouler ou dérouler les cables de suspen-
sion P et faire ainsi varier le niveau à volonté.
Il y a déjà un sensible progrès réalisé, mais
on ne s'en tiendra pas là, et l'on arrivera à utiliser
le moteur électrique pour mettre le> décors en
place, même et surtout sur les grandes scènes,
avec un personnel restreint et dans un temps très
court.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
On vicnl d'cxpéiimenlcr à la Rochelle Jun canol
insubmersible, imaginé par M. A. Henry, et les
riSsullals ont été des plus satisfaisants. A première
vue, il semble que rien ne soit plus simple que
d'avoir un canot de ce genre, car, en somme, une
futaille bien fermée est insubmersible. Mais il faut
surtout, pour qu'un canot puisse rendre des ser-
vices par grosse mer, qu'il soit inchavirable. Beau-
coup de tentatives ont été déjà faites dans ce
sens, mais nous ne pensons pas que, jusqu'à pré-
sent, aucune ait donné de résultats aussi satis-
faisants. I-e canot de M. A. Henry a la forme
^^■\
Fig. 6. — Bateau insubmersible et inchavirable de M. A. Henry,
L'ouverture V V ménagée dans le plancher laisse échapper l'eau
embarquée et donne passage à une dérive qu'on peut abaisser ou
relever pour déplacer le centre de gravité du canot. CC, cai&;es à
air qui rendent le canot insubmersible.
extérieure de tous les canots; il mesure environ
10 mètres de long ; il est formé (lig. 6) de cais-
sons C, G hermétiquement clos, ce qui le rend tout
à fait insubmersible. Mais, ce qui le caractérise
surtout, c'est le moyen employé pour obtenir la
stabilité. A cet effet on a ménagé ime longue et
étroite ouverture \'V partant du plancher et
allant jusqu'à la quille; par cette ouverture on
voit directement l'eau sous soi quand on est assis
dans le canot. Son but est de livrer passage immé-
diatement à l'eau embarquée, et dans les expé-
riences entreprises on a pu constater qu'il ne faut,
i)our cela, que quelques secondes, même quand
l'espace réservé aux passagers est complètement
rempli. En outre, par cette ouverture, passe une
2uillc mobile, ou dérive, D, qu'on peut monter ou
escendre à volonté, de façon à faire varier le
centre de gravité du système. On a pu incliner le
canot i 90 degrés et même le chavirer complè-
tement; dans tous les cas, il s'est relevé et vidé
immédiatement.
Pour les canots de sauvetage, il y a un réel
intérêt à pouvoir compter sur une stabilité aussi
complète; mais nous ne voyons pas pourquoi on
ne construirait pas à l'avenir sur ce modèle les
embarcations de secours qui se trouvent sur les
grands paquebots et qui, en cas de sinistre, sont,
avec le modèle actuel, bien souvent inutiles.
Quand commence le \\" siècle'/ Voilà une ques-
tion qu'on peut s'étonner de voir poser et cepen-
dant à plusieurs reprises nous avons eu l'occasion
d'entendre discuter gravement sur ce sujet. Il parait
qu'au siècle dernier, et même avant, les mêmes
discussions s'étaient produites. Il nous semble
cependant qu'il est de toute évidence que le
31 décembre 1900 est bien le dernier jour du
xix" siècle.
Si on devait compter 100 francs en pièces de
1 franc à un créancier, on énoncerait en posant
ses pièces l'une après l'autre : 1. 2, 3, 4.,.. etc.,
98, 99... : mais, si l'on voulait s'en tenir là, on serait
rappelé à l'ordre par cette simple remarque que
ce n'est pas 99 francs qu'il faut aligner, mais
bien 100; la centième pièce éteint la dette, comme
la centième année clôture le siècle.
C'est, par conséquent, le chiffre 1 qui doit
commencer l'autre série, ou l'autre siècle.
Donc le 1" janvier 1901 seulement nous
entrerons dans le .xx" siècle, qui nous
] éserve certainement bien des surprises
au point de vue des applications scien
lifiques.
Puisque nous sommes en train de
'"onipter, profitons-en pour rappeler un
principe d'arithmétique qui parait bien
souvent méconnu : il s'agit de la façon
dont on doit écrire un nombre de plus de
trois chilTres. Constamment, nous voyons
^_ faire dans la presse quotidienne, et même
"^ dans certains journaux scientifiques et
—i dans la presse ofTiciclle, un emploi arbi-
traire de la virgule. A quoi servent alors
l'école primaire et l'enseignement obliga-
toire"? On nous dit bien que, pour rendre
un nombre facilement lisible, on le divise
en tranches de trois chiffres; mais on n'a
jamais ajouté que chaque tranche doive
être séparée par une virgule. Si l'on veut
mettre quelque chose, on peut employer
un point ou un petit trait, mais le mieux
est de laisser entre chaque tranche un
intervalle blanc ; quant à la virgule, il faut
la réserver excUisirement pour séparer la partie
décimale de la partie entière, sans quoi il n'y a plus
moyen de s'entendre. Voici un exemple : à propos
du prix de certains métaux, nous trouvons, dans
un journal spécial, pour l'or 3,144 francs le kilo-
gramme. Pour un bon élève de l'école primaire,
cela veut dire 3 francs 14i millimes le kilogramme,
ce qui n'est vraiment pas cher. Pour que le
nombre ainsi écrit soit conforme aux principes de
l'arithmétique, il faudrait substituer le mot gramme
au mot kilogramme : 3,4 14 francs le gramme ;
quant au prix du kilogramme, il est de 3 444 francs.
Ici, nous dira-t-on, il n'y a pas d'erreur possible,
car on sait bien ce que vaut l'or, admettons-le.
Mais dans le même journal, un peu plus loin, nous
voyons le prix du kilogramme de rubidium, 787,500;
celui du zirconium, 11,940. Cette fois nous n'y
sommes plus du tout, car ces métaux d'un emploi
plutôt limité n'ont pas un cours tellement connu
qu'on soit obligé de le savoir, .\lors nous nous
demandons si c'est "87 francs 500 millimes ou bien
787 500 francs le kilogramme. Les auteurs ne sont
pas responsables la plupart du temps de ces incor-
rections, et ici même nos lecteurs ont pu souvent
remarquer des nombies où il y avait abus de vir-
gules; on corrige l'épreuve, mais rien n'y fait : In
routine est là et à l'imprimerie on ne tient pas
compte de la correction. Il faudrait que la ques-
tion, qui a son importance, fill prise au sérieux
parla Chambre syndicale des imprimeurs et qu'une
fois pour toutes ils imposassent aux compositeurs
et aux correcteurs lie suivre la règle qu'on enseigne
A l'école priniuir<
G, MAnSSCHAL.
Us rentfiçntmmtf df cet artictt tont donnit au point de rue Ktentifiqué et en dehors de toute reetiime. Aussi il
aux demandes d'adresses ou de renseignements commerciaux.
' sera pas r«|pondu
CHRONIQUE THÉÂTRALE
CoMKDiB-FiïANÇAisE. — Othello, drauie en vers en cinq actes et
huit tableaux d'après Shakespeare, par M. Jean AicirJ.
Entin ! nous avons donc un Olhclh) qui — sans
être une traduction — d'ailleurs impossible — du
réalisme formidable et terrifiant du grand manieur
d âmes qu'était Shakespeare, nous débarrasse, en
quoique sorte, de l'insipide et surannée lraj?édie
de ce grand poète, si peu réaliste, qu'était Alfred
de Vigny...
Transporter Shakespeare à la scène française
n'est pas une tâche minime, surtout s'il s'agit
d'Ulhello. L'auteur de Grandeur et servitude y de-
vait être plus malhabile que quiconque. 11 est
certaines besognes qu'on ne peut accomplir en
manchettes de dentelle i.\lfred de Vigny devait
écrire dans le même costume que M. de Buffon' et
quiconque se mesure avec le colosse doit mettre
liabit bas et modeler en pleine pâte ; c'est be-
sogne de statuaire et non de peintre, encore moins
d'écri\'ain. Qu'on se délasse aux lumineuses fan-
taisies. Beaucoup de hrull pour rien! Comme il
vous plaira ! qu'on se ra-
visse la pensée aux hésila-
lions d'ilamlel. possible;
mais pour Machelli. pour
Othello, il ne faut pas être
seulement dilettante, il fau-
drait être Shakespeare lui-
même, avec toute la profon-
deur de sa pensée et la
hardiesse brutale de sa ma-
nière. Oh : l'étrange et ter-
rible drame, si mal et m
solidement construit à la
fois. On songe en le lisant i'i
ces monuments monstrueux
des âges préhistoriques qui
défient toute archilcctiu-e.
violent 'es règles les plus
élémentaires de l'équililne.
de l'esthétique même, et qm
cependant se tiennent dr
bout, indéracinables depui-
des siècles et sont beau.x <K-
beauté grandiosement horri
fique... " Monstrueux A force
d'être énorme >', écrit Victor
Hugo, qui a dit aussi en
parlant de Shakespeare : //
faut l'admirer comme une
brute .'... Je sais que tel n'est
pas l'avis de certains qui
veulent toujours peser leur
enthousiasme dans de toutes
petites balances de préci-
sion, comme les pharma-
ciens mesurent quelque dm
gue suspecte, ou comme le-
marchands d'or soupèsent
une gemme précieuse... Lais-
sez ces cravates se jauger au
milligramme, elles ne com-
prendront jamais la beaul<
de l'ouragan, la splendcu
de la catastrophe, le subliiin
de Shakespeare! Elles choi
cheront les si. les car, le-
pourquoi de la crédulid-
d'Othello, elles épilogueront
sur les mobiles de la perfidie
d'Iago, sur l'inconscience do
Desdémone et sur l'aveu-
glement d'iiinilia... Comme si Othello pouvait rai-
sonnei' ! N'est-il pas superbement fou. aveugle,
brute, chien enrage, épileptique, convulsionnaire,
tigre hurleur et bête, béte, bête conmie la bêtise
même, puisqu'il est jm-oiix'.'... Comprenez-vous ce
que cela veut dire ce mot épouvantable et gro-
tesque : .lAi.oix'.' Savc/.-vous que c'est le Sésame
ferme-lui qui mure comme un roc les cerveaux
les mieu.v ouverts, qui hébète, désorbite, chasse
de soi même l'être le meilleur, le plus inolTonsif
et le pousse, le traîne à la sottise, au crime, par
les cheveux, par les pieds, par la gorge, qui brise
les existences, sépare les époux, met entre eux
l'irréparable, sans qu'aucun raisonnement, aucun
serment, aucune prière, aucune preuve les puisse
arrêter une seconde sur la pente où ils glissent ver-
tigineusement !... Raisonner! Raisonner! Mais si
Othello pouvait raisonner, ne l'ùt-ce que la durée
d'un éclair, il serait peut-être jaloux, il ne serait
pas i.E jAi.orx. Or, tuant Desdémone après réflexion,
il serait inexcusable : ce serait un gredin abject,
au lieu d'êti-e l'admirable ot adorable fou (|uo non
tj. Bmbantio ^Laiigîerj.
Premier acte.
CHRONIQUK TUliATUALli
admirons el <iuo nous adorons avec Dcsdi-mone,
morne lorsque sa main de fer serre l'élan autour
du cou frcle comme une tige de ce beau lis sans
tache qu'est la jeune fillette au sourire d'avril...
ItaisonucrI Ali I messieurs, ce n'est pas vous qui
vous laisseriez pivndre à la fable (rrossièrc du
mouchoir... Que diable! on s'informe! On pèse le
pour et le contre! On interrof;e !... Un mouchoir!
voilà-t-il pas une preuve convaincante!... Com-
ment ne pas sup[ioser d'abord que ce mouchoir est
égare, qu'il a été trouvé, remis par méfiarde à
Cassio... On ne s'emporte pas comme cela sur un
simple et frajîile indice... On cherche à comprendre...
Jeunes vieillards, mariez- vous vite, épousez qui
vous voudrez, vous êtes murs, très murs, pour la
confiance conjugale, et si jamais, ce qu'à Dieu
ne plaise, vous rentrez un jour A rimprovi>tc
et fort inopportunément en votre loj,'is. niez l'évi-
dence; car. voyez-vous bien, avec des esprits
comme les vôtres, une femme pourra toujours s'en
tirer et ne sera nullement embarrassée pour tout
expliquer... Ce pnuvre Shakespeare, quelle âme
simple, n'est-ce pas? Et pourtant c'est peut-être
bien lui qui a raison, lorsqu'il fait dire à lago qui
s'y connaît en hommes :
Pour dfa jaloux un simple indice prouve
Tout 1 — Ce mouclioir, je veux que Cassio le trouve
Chez lui, car dans .ses muins c'est un signe éloquent.
L'évangile serait niL-me moins convaincant
Pour le -More, qutj'ai mit m humeur jnloute...
Cela niarcbera mai pour sa jolie épouse I —
Le More sent déjà l'effi-t de mon poison :
D'jibord, quelque déf^uût ; lutte de la raison ;
Puis le >ang va p'ns vite ; et l'on hésite, on souiïre,
Et l'on meurt dc-voré par ties mines de soufre.
Il vient... Je (lis;iis donc*^.. Mandragore ou pivots,
Va, rien ne snura plus te rendre le repos !
, Et maintenant, voyez comme le poison opère.
Écoutez Othello :
A présent, je crois tout, lagol — "Vois un peu :
J'exhnle mon amour comme un souffle (le feu...
Il fuit dans l'air!,.. Et toi, IlHine, accours de l'abime,
Frenils le sceptre eu mon cœur el le trône sublime
Qu'.v possédait l'amour quand il était mon roi !
Et toi, sous ton fardeau terrible, gonfle-toi.
Mon cœuri — je porte ici tout uu nœud de viptresl
4 GO,
Tout peut changer encor. Maltr!
s colèr
OTIIEI.1,0.
Du sang! du sang ! du sangl
lAGO.
'Vous changerez d'avis !
OTHELLO.
Non, Ingo. jamais ; aussi vrai que je vis !
Kt tellf qu'un grand tieuve en grondant fait si course
Vers la mer. sans jamais re nontor à la source,
— Vers riiunible amour penln que j'ai laissé li^-bas
Ma pensée en fureur ne retournera P-is!
Mais, fatale, elle ^uit sa pente, et roule et gronde.
Jusqu'à la mer jus^u'A la vengeance — lïrofondol
Ah ! vous croyez bonnement qu'un monsieur
ari'ivé A ce degré de folie furieuse prend, entre deu.\
blasphèmes, le temps de raisonner ! Il lue, stupi-
dement, et c'est lA précisément sa beauté de brute
et son e-xciise... Oui, son e.xcuse. Nous sommes A
Venise, ne l'oublions pas, dans la vieille cité dont
chaque palais lenrerme l'histoire d'un crime,
dans Venise la rmige, cirroyahle ville de mysière
et d'horreurs, et c'est d'un More qu'il s'nnil, d'un
sauvage Imp récemnicnl converti pour avoir oublié
— en dépit de toute abjuration solennelle — les
emportements d.- sa race cl ses préjugés en ma-
tière de l'emmes... Que IVsdénione le charme,
qu'elle le iiivivM- pnr ses rAlinriies ili'ul'unt mu-
tine, qu'il trouve en cet amour de subtiles et
pures jouissances de chrétien, cela est certain ;
mais vienne la colère, c'est en More qu'il pense,
c'est en fauve qu'il rugit, c'est en bclc brute qu'il
agit... Alors pourquoi l'aideur, qui pouvait choisir
entre un Toscan, un Sicilien, un KIorcnlin, est-il '
allé chercher ce More?... ÇA. mes bons messieurs,
c'est A Shakespeare lui-même qu'il le faut demander
et sa réponse serait, sans nulle équivoque, que,
« voulant peindre un type accimipli de jaloux, il
est allé chercher son modèle dans le pays même
où les infortunes conjugales ne prèlent point à
railler ni A discourir. Il a pris dans ll.tmM son
rêveur au pays des fjords et dans Olhelln son
jaloux dans le désert où rugissent les tigres.
Je n'ai pas A raconter l'histoire d'()(helln, ce
serait faire injure aux lecteurs du Mmule Mnilerne
que de les supposer capables d'ignorer ce drame
universel.
La version — car l'œuvre de M. Jean Aicard
n'est — c'est lui-même qui s'en vante avec raison
— ni une traduction ni surtout une adaptation —
la version, dis-je, que la Comédie-Française a
interprétée suit avec une rare fidélité le sens du
drame; elle en est, autant que faire se peul, l'équi-
valent recommandable et s'elforce, souvent avec
succès, de transporter dans le génie de notre langue
latine l'impéluosilé du style anglais... Il y a bien
des passiges qui pour le public françiis font un
peu longueur el l'action gagnerait peut-être A être
débarrassée de quelques détails supcrllus ; mais,
A part quelques coupures qui s'imposaient avec
évidence, le poète a fait œuvre de conscience et ne
s'est pas reconnu le droit de porter sur le drame
une main sacrilège... Il faut écouter la pièce de
Shakespeare sans songer A M. Jean .Mcard... Othello
n'est pas un mélo génial cimimc Macbeth, c'est un
drame de pensée comme Hamlel, et le personnage
principal n'y dépasse que de bien peu l'autre rôle
de la pièce, celui du perlide lago, une des figures
les plus puissantes peut-être de tout le théâtre
humain... Nous sommes tellement accoutumés au
théâtre immédiatement accessible que tout elTort
de cerveau pendant la représentation nous fatigue.
En cela nous sommes, nous qui nous prétendons
si lallinés et d'une éducation artistique si parfaite,
quelque peu au-dessous des marins grossiers dont
se composaient les premiers publics de Shake-
speare, qui, sans se mettre la cervelle en ébuUition,
comprenaient immédiatement et se passionnaient
pour ces figures épiques...
Etre fatigué par les héros de Shakespeare, n'est-ce
pas, A tout prendre, obéir au même sentiment
qu'éprouvent les jeunes anémiques d'aujourd'hui
en se mesurant, au musée d'artillerie, avec les for-
midables armures de nos pères? Tnnl pis pour nous
si nos épaules ne sont plus assez robustes pour sup-
porter ces poids fantastiques ; tant pis également si
nos âmes ne sont plus sullisammenl bien trempées
pour recevoir sans lléeliir le choc de passions aussi
redoulables...
De l'interpi'i'talion il faut tirer hors de page les
Mounet : l'aine, dans Olhelln. a rendu A merveille
la grande, lièi'c el brutale allure du More, el l'aul
Mounet a trouvé dans lago la plus admirable de
loules ses créations. De M"' I.ara je ne dirai que
ceci ; dans cinq ou six ans d'ici, alors qu'elle aura
acquis par l'expérience une autorité que sa jeunesse
cliiiiniiinte ne lui a pas encore permis de conquérir,
elle reprendra cerlaiiiemetil le délicieux vfiie de
Desdémone el, plus femme alors, elle apportera
<lans son inlerprétalion une gaieté et une muti-
nerie qui lui manquent encore en cei'Iains endroits.
I.e lerrible de ces sortes d'aventures, c'est qu'en
enlrant en scène, l'artiste se dit : N'oublions pas
(Mie nous joiu.ns un elief-d'«vu\ re !... Kl malgré lui.
CHUOMQLK ÏUÉATHALE
3til
— dans la ciainlo très excusable de n'élre pas à la
hauteur du pcrstinnagc — il se guindé et paralyse
les meilleurs de ses moyens. Avec l'expérience, avec
l'habitude des planches, celte gène disparaît et le
rôle, comme un vêtement déjà porté, se moule sur
l'interprète, l'ait coips avec lui et prend toute sa
valeur par revccllence de la mise au point... C'est
M"" Wanda de 15onc/.a qui personnifiait Kniilia,
l'énigmalique femme d'Iago... Dans les quatre pre-
miers actes, ce rôle trop elTacé n'est pas à la hau-
teur du talent étrange et captivant de la .jeune
artiste, et, au cinquième, il semble bien qu'il soit
C'est dans l'àpre et sauvage (Juercy, ce Quercy
si cher i Léon Cladel, que se déroule l'action très
intime des Anlihet.
.\ntibel est resté veuf auprès de sa mère, une
vieille paysanne entêtée, orgueilleuse qui n'a, au
tond du cteur, d'alTecUon que pour l'enfant né du
mariage et qui, en dehors de ce petiot, ne songe
qu'à agrandir les biens, à arrondir la bourse. .\n-
tibel a rencontré et engagé comme bergère une
belle fille, bien bâtie, bien saine, bien sage, éco-
nome, ménagère. Peu à peu. au contact de cette
jeunesse, l'-'iiue d'.Xntibel s'est réchaufl'ée et l'amour
Auuhel. — Premier acte.
au-dessus, non de son courage, mais de ses forces.
C'est une scène terrible que celle où Emilia crache
au visage bronzé du More l'horreur, l'infamie stu-
pide de son assassinat ; il faudrait presque une
matrone, ou tout au moins une femme de poumons
puissants... La grâce de M"" de Boncza est trop
féminine pour inspirer la terreur. Si M"« Lara est
de blancheur trop liliale dans Desdémone. M^» de
Boncza, lis noir en Emilia. est de trop frêle tige...
En résumé, la soirée d'Olhello, en dépit de ces
quelques réserves anodines sur l'interprétation,
lut digne en tous points de la noble Maison dont
nous avons le droit d'être fiers.
qoatte aeles
Dans ces quatre actes qui viennent d'être repré-
sentés avec un certain succès à l'Odéon. M^L Pou-
villon et d'Artois, abandonnant le genre un peu
démodé du drame historique, genre auquel ils
avaient sacrifié avec le Roi de Home, présentent
cette fois une étude assez jolie des mœurs rurales.
a uni ces deu.x êtres ; le mariage est décidé, mais
l'ancienne ne veut pas de cette intruse, elle re-
pousse la fille qu'impose son fils, elle suscite des
charivaris, des scandales, Antibel passe outre et
épouse sa Jeanne.
Au second acte, on voit revenir des colonies où
il était soldat, Jean, le fils d'Antibel et de la morte.
Tout le monde est aux champs, la grand'mère seule
est là. Après les caresses, les pleurs, elle souffle
à Jean la haine qu'elle a elle-même pour l'étran-
gère qui a pris au foyer la place de la défunte et,
quand tout le monde revient, Antibel, sa femme
et la sœur de celle-ci, une tendre fillette qui s'est
éprise de Jean à force d'en entendre parler, le
drame éclate. Jean repousse la marâtre et refuse,
en le brisant, le verre d'eau qu'elle lui offre.
Au troisième acte, à l'extérieur de la maison,
dans le jardin, nous voyons Jean s'occuper à coté
de sa belle-sœur à construire une cage d'osier. Dès
les premiers mots, nous sommes initiés, Jean aime
d'un amour éperdu, d'un amour sauvage, la femme
de son père, malgré le charme qui se dégage de
l'amour que la petite sœurette a pour lui. L'an-
cienne a relevé dans le jardin des traces de pas ;
562
ClinONlQUE THÉÂTRALE
elle comprend, sans savoir qui. que quelqu'un rôde
autour de l'habilalion : le mur porte des traces
d'escalade... Poursuivant son œuvre de haine, elle
dit à Antibel que sa l'cmmc a un calant, et An-
tibcl, s'armant de son fusil, fiuetle dans le jardin
jusqu'au moment où. surexcité par sa mère, il va
tuer l'homme qui s'avance à ■l>as de loup lorsqu'il
reconnaît son fils. L'ancienne arrant;e tout, elle a
compris et donne le chani-'e à Antibel: c'est pour
la petite fille qu'il est là. c'est elle qu'il aime, et
voilà pourquoi, comme un rùdeur de nuil, il erre
dans le jardin. Quant A .loannc. l'ancienne recon-
naît ses torts, c'est une brave et honnête femme,
qu'elle aimera désormais.
Au dernier acte, dans la causse où la petite
sœur fait paitre son troupeau, auprès dune claire
fontaine, elle se rencontre avec Jean, et Jean lui
montre bien que ce n'est pas elle qu'il aime, elle
s'en va bouder, dépitée, chajrrinc. Jean reste, en-
foui dans ses pensées, quand Jeanne survient quérir
de l'eau. Jean n'y peut plus tenir, il avoue sa pas-
sion, il la crie, suppliant, pantelant, mais Jeanne
le repousse ; il veut la possession de celle qui le
fait soulTrir. Jeanne se débat, appelle. Antibel
armé d'une faux accourt et va tuer le misérable,
quand la grand'mcre le couvre de son corps et lui
sauve la vie. Antibel chasse son fils et le rideau
tombe.
Tel est dans ses grandes lignes ce drame épiso-
dique d'une écriture chaude et colorée. Il est très
bien interprété par la troupe de l'Odéon.
TiiÉAïUE DES Vaiuéïés. — Le Vieux marclieiir, comédie
en cinq actes de M. Henri Lavcdan.
Lorsque dans le Souvenu jeu nous vîmes passer
la silhouette pittoresque du papa Labosse, il ne
fallait pas cire grand clerc pour prédire à brève
échéance une suite à la si amusante comédie par
laquelle le futur académicien venait de justifier
victorieusement ses prétentions à la succession
d'Henri Meilhac. Et pourtant je n'étais pas sans in-
quiétude en relisant l'étourdissante série de chroni-
ques réunies sous le titre : le Vieux marcheur, sur
I issue d'une pareille tentative... Rien ne m'y sem-
blait taillé pour le théâtre... Déjà dans le .Voureau
jeu il avait fallu importer en Krance un truc de
mise en scène fort usité en Angleterre qui permet-
tait de faire passer sans fatigue sous les yeux du
public les douze ou quinze tableaux dont se com-
posait le progranmie. Dans la rage singulière de
faire du nouveau avec de l'ancien, on est revenu à
l'ancienne formule, aux actes coupés en tranches
égales qui ne permettent plus les changements
subits... Or il faut bien remplir l'heure de chaque
acte et pour cela il a fallu démolir le roman, rac-
courcir par ci, allonger par là, créer des incidents
tout neufs, en supprimer d'autres essentiels...
Uref, c'est une pièce faite de morceaux soudés
tant bien que mal, et la verve primesautière de
l'humoriste indulgent qu'est M. Henri Lavedan
s'est trouvée un peu éteinte par ces nécessités
auxquelles elle n'aurait pas dû être obligée de se
soumettre. De I humeur que je sais être Lavedan,
je suis certain qu'il eut de beaucoup préféré écrire
une œuvre enlièremint inédite plutôt (|ue d'être
contraint de rafistoler celle-ci pour faire honneur
à SCS engagements.
Le l'f'cux iiinrclicur a trompé im peu 1 attente
générale, c'est vrai; mais j'eslinie cependant que.
de très bonne foi s'entend, on a fait payer à I au-
teur cl ses succès passés el sa fortune récente! Il
n'est pas toujours ctunniode de se faire pju'donncr
un triomphe, et je tremble déjà en pensant (|u'après
(.'i/miio lloslanil va taiic jouer une autre pière.
Gare la réaction 1... C'est cette mésaventure qui
vient d'arriver à Lavedan. Il s'en consolera aisé-
ment et fera taire l'envie trop pressée de triompher
en nous donnant prochainement une belle comédie
autre jeu, dont il n'aura pas escompté d'avance les
elTets en menues chroniques ctincelantcs d'obser-
vation et délicieuses d'émotion honnête sous leurs
apparences volontairement frivoles. L'homme qui
a fait le Prince il'Aurec n'a pas écrit .son dernier
mot. el nous le retrouverons le soir de la bataille
(|ui sera pour nous un régal nouveau et pour lui
un nouveau succès.
Un des reproches qu'on a faits au lïeux mar-
cheur, c'est l'audace de certaines scènes qui ont
paru bien décolletées pour un académicien. J'ad-
mire, en vérité, la pruderie de mon temps! Oh! oh!
mais alors nous voilà tout d'un coup devenus ver-
tueux. Bigre! Celle conversion est de fraichc date,
et je suis ravi d'apprendre que le théâtre des
Variétés est un sanctuaire où tout propos leste
est dorénavant frappé d'amende... Qu'en pense
M. Ludovic Halévy?...
J'avoue, à ma grande honte, que je n'ai été nulle-
ment choqué par les propos lestes de Labosse, de
Giroux-Jodarl, son compère, de Pauline de Glaves,
ni scandalisé par les roueries bourgeoises de
Léontine Falempin. Il est vrai que je suis sans
doute destiné à mourir dans l'impénitcnce finale!
à moins que — ce qui est plus probable — je n'aie
pas mis sous chaque mot les sous-cnlendus de
vice faisandé qu'on a si complaisamment voulu y
trouver. Ce que c'est que d'avoir une àme pure !
On passe sans se brûler au milieu de la fournaise.
Merci, mon Dieu ! de m'avoir conservé jusqu'à
présent une candeur aussi ingénue... L'émoi des
puritains à cette fantaisie d'un académicien rap-
pelle assez bien les mines ell'aroucliées du vertueux
Louis XV, cassant par un décret l'élection de l'iron
à l'Académie française, sous prétexte que l'auteur
de l'Ode à Priape ne pouvait décemment prendre
part aux délibérations de la docte assemblée, et
qu'il ferait rougir les fauteuils en s'asseyant dessus.
Mais cessons de marivauder et abordons sans
inquiétude le sujet du lieux marcheur.
Le brave papa Labosse qui, malgré son grand
Age, met sa gloire à ne pas dételer, se repose en
devisant joyeusement dans le boudoir de sa der-
nière, ou mieux de sa plus récente bonne fortune,
la belle Pauline de Glaves. La porte du boudoir
s'ouvre : parait Léontine Falempin, l'institutrice,
qui vient donner à Pauline sa dernière leçon de
français et d'orthographe. Léontine abandonne les
leçons particulières i)our entrer résolument dans
le professorat ofiicici : elle vient d'être nommée
institutrice aux Tourniquets. Or Labosse possède
un château aux Tourniquets. Il lorgne la jeune
femme, la trouve à son goût et rêve déjà de galan-
teries scolaires, la'iques et obligatoires, l'n neveu
de Labosse, le jeune potache Ilcné, vient relancer
son oncle, dont il est l'héritier présomptif, et tente
de le n taper ■> de cent louis qu'il a perdus aux
courses. Labosse se fâche, non pas parce qu'il
refuse de payer les dettes de son neveu, mais parce
qu'il n'admet pas qu'un jeime homme se ruine
autrement qu'avec les femmes. Mais René — bien
de son siècle en cela — n'a pas un goût 1res piti-
noncé pour le sexe enchanteur, el Labosse, A bout
d'arguments, le laisse eu tête A tête avec la com-
plaisante Pauline qu'il charge de le déniaiser de
son mieux. Quand il revient à l'improvisle, il
trouve René sur les genoux de Pauline qui a pris
au sérieux son l'ôlc il'éducatrice. Furieux, Labosse
se ivtire aux Tourniquets où il a Ihabitiide de se
mettre au vert après chaque mésaventure galante.
Il y retrouve Léontine, plus séduis.inte <pie jamais,
et se n loque ■■ de l'institutrice à ipii il promet.
CHROMQUK THEATRALE
563
ii'iésistible moyen de s<?duction, de lui faire obtenir
les palmes académiques... Juslement, le ministre
doit venir ■■ inaufjnrer » dans la commune: Labosse
est sénateur, cola ira tout seul. Cela irait tout
seul, en ciret. si Léonline n'avait reconnu dans le
ministre un ancien étudiant qui, un soir de 14 juillet,
lui lit subir autrefois les douces horreurs du flirt
.jusqu'à ses plus e.xtrêmes limites... La reconnais-
>ance est vile faite, et en épinplant sur le corsage
rebondi de Lcontine le bienheureux ruban violet,
le ministre lui glisse à mi-voix ces mots mystc-
ricu.x : « A ce soirl ■> — A ce soir! lui murmure
ot;alement Labosse qui veut se faire remercier de
la décoration obtenue par ses soins. — A ce soir!
implore éj^alement un vieux beau, magistrat intègre,
Giroux- Jodart, ami de Labosse et son émule, qui
prétend que le ministre n'a cédé qu'à ses propres
instances. — Ils vous trompent tous les deux,
ricane le jeune Ilené, coquebin déniaisé, délaissant
enfin les jeux du hasard pour ceux de l'amour, c'est
à moi que le ministre a tout accordé. A ce soir I
Donc voici Léontine avec quatre rendez-vous
sur les bras... Sa vertu risque fort de succomber.
Mais n'oublions pas que Pauline de Glaves doit
servir à quelque chose. A quoi?... Eh! mon Dieu,
à tout arranger comme le Deus ex machina de
l'antique tragédie, si j'ose m'exprimer ainsi. Elle
arrange tout, en effet, la bonne Pauline et à la
satisfaction momentanée de tout un chacun, en se
substituant à Léontine dans chacun de ses rendez-
vous. Souvenons-nous de lîoccace, mes frères,
relisons La Fontaine et soyons indulgents pour
cette audace élégamment libertine!... Au dernier
acte nous voyons Labosse complètement désabusé,
déshériter son neveu, adopter une pauvre petite
orpheline extatique, et faire une fin, somme toute
pas trop désagréable, en convolant en justes nopces
avec Léontine Falenipin. Et voilà! Y a-t-il là de
quoi fouetter un chat? Pour moi, j'estime qu'en
France on peut tout dire et tout montrer, du
moment qu'on montre avec élégance et qu'on dit
avec esprit. La pièce réunit-elle ces deux condi-
tions? Elle est signée Henri Lavedan, c'est tout
dire.
Je parlerai maintenant de la piéceque >L Ana-
tole France a laissé tirer de son délicieux roman,
le Lys rouge, qui fut pour beaucoup la révélation
de l'art prestigieux de ce grand etdélicat esprit...
Comme dit le bourgeois, j'ai une vieille idée de
derrière la tète, que la soirée du ^'audeville semble
confirmer, la voici : il me semble bien qu'on peut
toujours tirer un bon roman d'une bonne pièce, et
qu'il est presque toujours impossible de tirer une
bonne pièce d'un roman... Dans le premier cas, la
pièce sert au romancier de canevas, de scénario
très développé, très solidement cheirpenté, sur
lequel il lui est loisible, sans risquer jamais de
perdre le fil de son histoire, de broder les varia-
lions les plus brillantes, grâce auquel il peut se
livrer à des développements d'une psychologie
raffinée ; c'est le dessin sur lequel il met les cou-
leurs de sa palette et qu'il transforme ensuite en
œuvre de musée, en tableau radieux. Dans le se-
cond cas, au contraire, tout se retourne contre le
dramaturge. Parmi les mille incidents qu'une page
de considérations psychiques prépare, amène, jus-
tifie, lesquels choisir, puisqu'ils sont trop nom-
breu.x et d'une mise en scène trop compliquée pour
pouvoir être enfermés dans l'étroite géhenne des
quelques heures que dure une représentation
normale ; et quand on s'est arrêté à ceux qui
semblent les plus essentiels, comment les classer
dans l'ordre logique qui les explique et les fait
clairement concourir au dénouement? A ce compte,
on ne manque presque jamais de froisser, de dé-
truire, en les réduisant à leur plus simple expression,
ces mille et une scènes dont le charme réside
principalement dans le détail capricieux, la libre
allure, et dont, surtout dans les œuvres de M. Ana-
tole France, une grâce exquise émane de la fan-
taisie même de leurs ébats. Il y a dans chacun de
ses ouvrages des hors-d'œuvre charmants que le
lecteur grignote au courant des pages qui sont un
régal unique, et que le théâtre ne peut admettre
sous peine de détourner l'attention du spectateur
et de lui faire oublier le sujet. De plus, M. Ana-
tole France, qui est un adorable conteur d'his-
toires, excelle à broder les paillettes brillantes
d'une observation et d'une ironie étincelante sur
un thème quelconque. C'est avec une phrase, avec
un mot qu'il habille et déshabille ses personnages
et nous en montre l'envers en souriant.
La lanterne magique du théâtre a besoin de
couleurs moins fines et s'accommode plus aisément
de nuances moins discrètes. Est-ce à dire que le
théâtre, comme on s'est complu 5 le proclamer,
soit un art inférieur? Non ! certes. Il est autre que
celui du roman, voilà tout. Il ne parle pas la même
langue et quelque soit l'art du décorateur — nous
possédons des maîtres en ce genre — jamais le
plus beau, le plus e.xact décor représentant Flo-
rence vue de la terrasse de miss Bell, ne vaudra
les quelques pages miraculeuses que l'auteur du
livre lui a consacrées ! L'aventure du Lys roage
est des plus simples. Thérèse, femme du sot préten-
tieux et solennel Martin-Bellème, homme politique
en passe de devenir ministre, est une oisive céré-
brale qui a pris un amant pour faire comme les
autres. Mais le beau Lemesnil. homme du monde,
dans toute l'horrible conception du mot, n'a rien
de ce qu'il faut pour fixer à tout jamais le cœur
de cette intellectuelle passionnée qu'il a pour maî-
tresse. Que sur sa route elle rencontre celui qui
de\Ta être, pour elle. l'Amour, et Lemesnil sera
vite mis à l'écart. Cet Amour rêvé, c'est Dechartre.
un sculpteur de grand art, un peu brutal, mais un
amoureux et un passionné, lui aussi. C'est le coup
de foudre !... On quitte Paris, on se réfugie à Flo-
rence. Lemesnil relance sa maîtresse qu'il com-
mence à aimer follement depuis qu'il la sent lui
échapper. Thérèse, qui n'a jamais avoué à Dechartre
sa liaison antérieure, ne sait comment se débar-
rasser de l'importun. Elle y parvient cependant
en lui promettant de le revoir à Paris. Nous y
revenons. Lemesnil est de plus en plus pressant et
Dechartre devine la vérité que "Thérèse lui con-
firme en sanglotant... Pour un jaloux brutal comme
Dechartre la rupture s'impose, il brise cette liaison
charmante et la pauvre Thérèse rentre dans la vie
meurtrie, désabusée, désespérée.
Voilà tout ce que le théâtre pouvait prendre et
garder de ce déhcieux duo d'amour qu'est le Lys
rouge. Il n en a donné qu'une idée très inexacte
pour ceux qui ne connaissaient pas le livre. Mais
cet abrégé succinct a suffi cependant à faire revivre,
pour ceux qui l'avaient lu et relu, un des plus
délicieu.x moments que la contemplation d'un chef-
d'œuvre ait jamais causés à ceux dont l'âme est
suffisamment sensitive pour en percevoir et en
conserver les impressions délicates et rares.
La place me manque malheureusement pour
donner en détail le compte rendu de la première
du Théâtre Antoine et je ne puis que m'incliner
profondément devant un chef-d'œuvre, la I^'ouvelle
idole de M. François de Curel, connétable de la
pensée.
Maurice Lefeyrf.
LA MUSIQUE
Th^atrr de la Bbxàissaxce (Théâtre LjTique). ^ VEnfunt
prodigue, pantomime en trois actes, de M. Michel Carré fils,
musique de M. André Wormser.
L'Enfant prodigue, c'est l'éternelle idylle de la
jeunesse inquiète, téméraire et fautive, plus par
ignorance que par malice.
Après la délicieuse pape musicale qu'est l'ouver-
ture, — les premiers accords harmonieusement
rêveurs nous initient déjà à l'état d'àme de Pierrot
fils. Ils sont suivis du thème si heureusement
rythmé de la solide et sincère affection que M. et
Mm» Pierrot éprouvent l'un pour l'autre, thème
bientôt éclipsé par le chant léger et sautillant de
la valse dont la spirituelle cadence commente
délicieusement l'immoral, mais irrésistible attrait
de Phrynette. — Le premier acte nous montre
M. et M"»" Pierrot (M. Duguesne et M"» Marie
Magnier) à table avec leur fils dont les moroses
rêveries les inquiètent. Accoudé à la fenêtre,
Pierrot fils (M"" Felicia Mallet contemple l'infini
des cieux ou, dans le jardin, erre mélancolique-
ment.
Dans leur sollicitude M. et M™« Pierrot appel-
lent leur fils et lui offrent de l'argent, des livres,
un cheval, que sais-je!... Pierrot refuse. Seule,
une mandoline le distrait; mais dès les premiers
accords, douloureusement impressionné par la
musique, le jeune honnnc laisse échapper l'instru-
ment.
Très tendrement, sa mère cherche à surprendre
ses plus secrètes pensées. Le mutisme de son fils
la désespère, elle pleiu'e. A la vue des larmes que
sa femme ne peut dissimuler, M. Pierrot se fAche,
prend son chapeau et sort en tapant violommenl
la porte. Dans les bras de sa mère. Pierrot se
laisse dorloter. On frappe : c'est Phrynette M"« Dic-
terle) qui, gracieuse et pimpante, le sourire sur
les lèvres, apporte, en un grand panier, le linge de
M"- Pierrot.
Ah! qu'elle est belle! se dit Pierrot subitement
amouraché. A sa mélancolie succède la plus juvé-
nile exaltation. Agité, fiévreu.x, il lui dépeint, en
quelques lignes, l'intensité de son amour et, au
moment de les lui remettre, lorsque Phrynette
s'en va, tout courage l'abandonne. Avec timidité il
lui montre la lettre. Curieuse, elle la prend, va la
lire; mais, craignant que son style ne soit au-des-
sous de sa passion. Pierrot lui exprime lui-même
ses sentiments dans ce délicieux madrigal, où la
timidité et l'audace, la passion et le respect s'en-
chaînent, se combinent musicalement avec une vii>-
tuosité artistique dont le mérite revient, à pari
égale, à l'auteur qui jouait lui-même, à l'orchestre,
la partie de piano de son œuvre, et à l'incompa-
rable mime qu'est M"» Felicia Mallet.
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Publié avec l'autorisulinn de M. K. Ilinrdiil. éditeur, iiropriélaire pmir tous pa;/s. y compris ta Suède
el la .Yorréf/p.
Dans le oioiiv'
LENFANT PIIODIC.LE
-S^- .-Il ^ Dans K' ilKuiv'
LA MUSIQUK
l'icrrol, qui était tombe aux genoux de l'iirj-
neltc, est relevé par elle. De plus en plus e.\altt\
il lui oITre de l'enlever. Très amusiSc de l'aventure,
la (gracieuse fille d'Eve consent : mais, pour cela, il
faut de l'argent!... Comment faire?... Bah! Pierrot
saura bien en trouver. Us se donnent rendez-vous
pour dans une licure. Retirant sa petite main
qu'elle avait abandonnée aut ardents baisers du
jeune homme, Plirynette se sauve, non sans lui
avoir jeté la fleur qui parait son corsage.
A la vue de la joie exubérante de leur fils. M. et
\jme Pierrot se réjouissent. Il est neuf heures, il
est temps d'aller te reposer, dit le père A son fils.
Très obéissant, Pierrot allume sa bougie cl sort
tout guilleret, pendant que son père, plongé dans
la lecture d'un journal du soir, veille à cote de
M™" Pierrot occupée à de menus travaux d'aiguille.
Peu à peu, le père et la mère s'endorment. Sor-
tant de sa chambre sur la pointe des pieds. Pierrot
va s'enfuir. Mais, et de l'argent?... Il y songe. Après
de cruelles hésitations rapidement éclipsées par la
troublant souvenir de Phrynette, il fouille les
poches de son père, y cherche les clefs du cofTre-
forl, les prend, et vole!... Il s'enfuit, tandis que,
réveillés par leur fds, mais feignant de dormir
pour voir ce qu'il allait faire, M. et M'"' Pierrot
tombent dans les bras l'un de l'autre.
Le deuxième acte nous conduit dans le boudoir de
Phrynelle. L'insouciante fille menace Pierrot de le
quitter s'il ne peut payer les nombreuses factures
qui arrivent de tous côtés.
Comment faire?... Pierrot ne voit de ressource
que dans de nouveaux délits. Il trichera au jeu.
Après avoir préparé des cartes à cette intention,
il sort vivement et ne revient, enrichi d'un second
vol, que pour trouver la cage vide! Phrynette
s'est laissée enlever par le baron (M. Gouget) qui
veut bien payer les notes, offrir de nouveaux
bijoux et même promettre le mariage. Lorsqu'il se
voit seul, trahi, abandonné par celle pour les
grâces perverses de laquelle il fut mauvais fils et
criminel, Pierrot désespéré ne veut point proliter
de cet argent qui lui fait horreur, qu'il n'a vole
que pour la cruelle et qu'il jette rageusement de
tous côtés. Il veut fuir, mais il ne le peut, et,
anéanti de douleur, tombe inanimé.
Au troisième acte, M. et M™» Pierrot, vieillis,
traînent leur lamentable vie, tristement obsédée
par le souvenir du fils qui les a abandonnés, qui
les a volés! Colère, M. Pierrot veut même déchirer
la photographie où M"" Pierrot retrouve encore
avec tendresse les traits de l'ingrat.
Se maîtrisant, il essaye de se donner l'illusion
de l'indifférence et sort. Seule, M™' Pierrot se
jette A genoux devant l'image de la Vierge et lui
adresse une fervente prière. On frappe : elle ouvre,
c'est un niillieurcux qui demande la charité. Kn
lui oiriiiiil (In pain, elle le regarde et reconnaît en
lui son lils, miséreux et alTamél...
En SCS brns maternels spontanément ouverts au
pardon caressant, le coupable se réfugie, peureux
et repentant. Après un long silence — le pardon
et le repentir ont-ils des mois assez humbles et
assez doux pour s'exprimer? — Pierrot demande
anxieusement ù sa mère, qu'il vient de trouver
.seule, des nouvelles de son père. Elle le rassure
et le fait vivement cacher, car au même moment
on entend M. Pierrot revenir avec le journal et le
tabac qu'il était aile chercher.
M'»» Pierrotn'est plus la même. Mnliidroilement,
elle s'empresse auprès de son mari qui soupvoniie
la vérité, la découvre et veut chasser, A coups de
bAton, son fils, non, le voleur! Tout en ménageant
la juste colère paternelle, avec ce tact et ce sen-
timent dont une mère de famille sait faire, équito-
blcinent et propoi'lionncllcuienl. Ii's dmiloureu'iP'i
parts du délit et du châliuient, de la faute et de
l'expiation: pour éviter l'irréparable conllagration
entre le ressentiment paternel et les revendications
filiales qui chercheraient pe«t-#trc une blâmable,
mais trop humaine excuse en de violents repro-
ches. — Kn elTet, voyant son fils glisser au bord
du précipice, pourquoi M. Pierrot ne l'a-t-il point
empêché de tomber? — M"" Pierrot se jette entre
le père outragé et l'enfant plus coupable par igno-
rance et première victime, lui-même, de l'irrésis-
tible attrail que ce type de gamine vicieuse qu'est
Phrynette a eu sur son âme d'éphèbe naïf et
ingénu. Suffoqué, M. Pierrot s'alTaisse sur une
chaise et sanglote. Allant chercher son fils crain-
tivement blotti dans un coin, elle Uii dit ; Voici
tnn père, lu l'as grièvement offensé, va lui de-
mander pardon el, quelle que soit sa décision,
VAiurbe-toi el obéis! Aux pieds de son père, l'enfant
ne peut obtenir un mot de clémence, il est même
violemment repoussé...
Au loin, le tambour rythme les pas d'un régi-
ment en marche. C'est le devoir et c'est le relè-
vement, le jeune homme n'hésite plus. .•\près un
dernier adieu A sa mère, qui tendrement l'em-
brasse, il part rejoindre, sous les plis du drapeau,
ceux qui vivent pour l'honneur et en meurent
parfois, pardonné par son père qui, de loin, lui
envoie sa bénédiction.
Le succès de l'Enfanl prodigue représenté, je
dirais même improvisé pour la première fois au
cercle funambulesque le 14 juin l!(90, fut si spon-
tané et si brillant que le spectacle de cette déli-
cieuse pantomime s'imposa au grand public, qui,
le 21 juin de la même année, ratifia, au théâtre
des Bouffes, de ses applaudissements ceux d'une
assistance restreinte.
Grâce au talent de l'incomparable artiste qu'est
M"" Felicia Mallet et de tous ses camarades, le
succès a pour ainsi dire refleuri, le 6 mars dernier,
au théâtre de la Renaissance, où MM. Milliaud
frères continuent avec une persévérance digne
d'être encouragée leur projet de théâtre lyrique.
Us ont très habilement choisi l'œuvre de M. André
Wormser. Tout en étant une notoriété musicale,
ce remarquable pianiste est aussi un jeune compo-
siteur dont le talent tout de sentiment et de grâce
ne peut qu'attirer les sympathies du public vers
une tentative théâtrale lyrique A laquelle nous
prédisons un beau succès si elle tient seulement la
moitié de ses promesses.
OrKBA-CoMlQUK. — L'Angtlvt, un «cte de M. Georges Mitchell,
musique de M. Casimir Baille.
Cet acte, dont l'écriture musicale est très soi-
gnée, pourrait, sans ironie, s'appeler le l'ère pro-
digue. N'y voit-on pas un fils qui, trouvant sa
mère en larmes A cause des débordements d'un
père libertin, fait â celui-ci de violents reprochesj
Pleurs et grincements de dents, que r/lii.';e/ii.v, qui
sonne nu loin, apaise de ses pacifiques sonorités.
J'espère que M. Albert Carré ne s'imagine pas
nous dédommager de ses belles promesses artis-
tiques par d'aussi minimes œuvres.
Kn lisant attentivement la i)age musicale sui-
vante que nous avons prise dans l'œ-uvrc de don
Lorenzo Perosi.on ne peut s'empêcher de constater
combien est peu fondé le reproche presque toiyours
formulé par les ecclésiasliques au sujet de l'irré-
ligiosité de la musique composée par des la'iques
sur des textes sacrés.
LA nÉSUHRECTlON DU CHRIST
Copyright 1899 by G. Ricordi & Co
Publié avec l'autorisation de MM. G. Rimrdi et C>', éditeurs, rue de Lisbonne, 12, Paris.
LA MUSIQUE
Il est vrai que, parlant de ses œuvres, don
Lorenzo Perosi disait : Ce aue j'écris, ce n'est
point de la musique sacrée, cest de la musique de
théâtre que peut écrire un prêtre. En cela il a rai-
son, et il est sincère; car rien n'est plus Ihéùlral,
dans la belle acciplion du mot, que la Hésurrsc-
iion du Christ dont le succès fut aussi unanime à
Paris qu'en Italie.
Excellent chef d'orchestre, don Lorenzo Perosi
en tire toute la somme d'effet possible et, subis-
sant lui-même l'irrésistible contapion de l'embal-
lement artistique, se pâme en conduisant son œuvre
et donne libre cours à l'exubérance de son juvénile
tempérament de musicien.
Né à Tortone le 20 décembre 1872, don Lorenzo
Perosi a vini,-l-si.ï ans. Il fut niaitre de chapelle à
Saint-Marc de Venise et appelé, depuis peu, par
Sa Sainteté, à la direction de la chapelle Si.xlinc.
On dit qu'en lisant, à l'âge de quatorze uns, la
Jephté de Carissinii, il se promit d'écrire des ora-
torios. Grâce aux charmes mystiques de la vie reli-
eieuse, que ses fonctions d'organiste au Mont Cassin
lui permirent de partager, tout en se fortifiant, ses
goûts artistiques se développèrent et sa vocation
religieuse s'épanouit, mêlant, avec un rare bon-
heur, dans le même esprit la foi chrétienne et le
mysticisme de l'art !
Don Lorenzo Perosi prit la soutane et com-
mença ses éludes de théologie en 1S94. Son œuvre
f)rouve irréfulablementqu'il est impossibled'aborder
es textes et situations sacrés sans leur donner
■ne interprétalion artistique dont la note princi-
pale est dramatique et, par affinité, théâtrale.
Dans cette exclamation de joie que pousse Marie-
Madeleine en entendant la voix du Christ ressuscité
l'intensité dramatique de l'œuvre est des plus pei-
nantes.
Et, bien chantée, cette phrase qui, malheureuse-
ment, fut interprétée avec hésitation par un chan-
teur mal disposé ou insuffisant, aurait produit bien
plus d'effet.
Fa • treiD meom et patremyestrum
UruiD (UP-nm et Oeum ves ... truin
elle est marquée ff cl demande à être chantée, lar-
gement, avec autorité. Si ce r6le du Christ aviiil
été Confié & un artiste comme M. Auguez, dont les
chants religii ux sr)nt, pour ainsi dire, la spécia-
lité, avec M"" E. Hl«nc (MarieMadeleine); J. Pa-
nama (Mariée : MM. Keschiglian (l'historien) et
Berlon (Pilate), l'interprétation eut été remar-
quable.
l'aisanl un intéressant rapprochement artistique
entie l'ciécirtion de la Itésurrectiim du Christ, de
don Lorenzo Perosi, et le beau itrogrunmic iiiuvical
»i reniarquabli nient exécuté A Notre-Dame, & l'oc-
DON LOriENZO PEKOdl
casion des funérailles de M. Félix Faurc, par les
chœ'urs et l'orchestre de la Société des concerts du
Conservatoire, je dirais pre-qno que la musique
religieuse, composée par des la'iques, est plus près
de la conception que l'on se fait, peut-être A tort,
de l'art musical religieux, que celle composée par
des ecclésiastiques.
En effet, y a-t-il rien de plus poignant, de plus
funèbre, de plus religieux que celte incomparable
page nuisicale majestueuse et recueillie qu'est hi
Marche funèbre d'ilainlel, de II. Iterlioz?
Et quel est l'ecclésiastique qui écrirait un chani
f'ius simple et plus éniuque ce /'l'e ^esii, de Samuel
tousseau, que M. Delnias, de l'Opéra, chanta avee
tant d'ilme et d'autorité?
Pi . e
Pi > e Je . su Oo. mi.iie
Je ne puis m'empêcher de faire remarquer com-
bien, en Celte tiisie circiuislaiire, l'art musical
s'associa nuignifiquemenl auï pompes religieuses.
Le choix des leuvrcs fut pour iim-^i dire guidé
par un souci poéti^iue indi-culuble. N'a-t-on pas
exécuté, Â la conuuunion , la marche funèbre
d'Ophélie, de Vllnmlel, li'Ambroise Thomas, où,
sur de lourdes et soiubie-^ liainionies, plane une
Inngoineuse phrase d'amour'.' El, A la sorlie, sur
les griiniles orgues, M. Sergent n'inlerpréta-t-il
pus l'impérissable page de .Mors et Vita. de Gou-
nod, d'une si touchunle tendresse'?
G L* 1 L I. A r M n D A î< v R H ? .
ÉVÉNEMENTS GÉOGRAPHIQUES
ET COLONIAUX
On dil le poste d'ambassadeur à Londres le
poste le plus envié de nos diplomates ; Londres
ost la plus grande des capitules, elle est la plus
proche de Paris. Mais la cliarjce d'y représenter
la France n'est pas une sinécure. Uès que, voici
cjuinzc ans, notre expansion coloniale aux quatre
coins du ftlobe s'est heurtée A l'expansion anglaise,
des conflits sont nés; nos ambassadeurs à Londres
oitt dû plaider sans relâche pour ces questions de
mur mitoyen, qui sont toutes, lorsqu'il s'agit de
nations, d'une gravité extrême. Les pêcheries de
Terre-Neuve étaient le sujet de notre dernière
chronique : rappelons les conventions franco-
anglaises du 26 août ISSi et du 11 novembre 1885.
Kn Asie , frontière sur le Mékong , alîaires de
Siam : trois ans de négociations : conventions du
:(1 juillet 1893 i,É'at tamponl et du 15 janvier 1896.
Kn Afrique surtout, conflits de toutes parts : à
|>ropos des territoires du golfe de Guinée (con-
vention ■ du 10 août 18891, du bas Niger et de
Madagascar (5 août 1890 : la fameuse ligne Say-
lîarrou'a\ de Sieri-a-Leone et du Fouta-Djallon
2\ janvier 1895). de notre protectorat en Tunisie
19 septembre 1897), de la boucle du Niger; ces
ilernières négociations, nos lecteurs le savent, du-
rèrent du 27 octobre 1897 au 14 juin 1898. Et voici
qu'un conflit, si grave qu'il menaça un instant
d'aboutir d une rupture, exerce depuis six mois la
vigilance de notre ambassadeur à Londres. Nous
avons annoncé l'ouverture des négociations et in-
diqué leur objet, qui serait, dit-on, le Bahr-el-
Gazal, le Siam, Terre-Neuve.
Il s'agirait aussi de Madagascar.
En janvier dernier, alors que nous sortions à
peine de l'alarme de Fachoda, le gouvernement
britannique crut opportun de publier un Livre
hleu sur Madagascar; c'était un recueil de ses
[«retendus griefs A l'endroit de l'administration
française. Cette publication ne laissa pas que de
surprendre l'opinion publique. La grande ile de
l'océan Indien n'est-elle donc pas à nous ? Sa con-
quête a coulé cher aux mères de ce pays. Tant de
sacrifices ont-ils été insuffisants'? N'ont-ils été
faits que pour la reine d'Angleterre? On ne s'ex-
pliqua pas cette intervention ; voulez-vous que
nous définissions son objet et cherchions ensemble
une explication ?
Nous profiterons de notre présence dans la grande
ile pour la parcourir très vite et nous rendre
compte de l'œuvre accomplie jusqu'à ce jour par
nos soldats et nos colons.
Les droits de l'Angleterre sur Madagascar! La
joyeuse plaisanterie diplomatique 1 Le traité de
l'aris cédait à l'Angleterre, en 1814, l'ile Maurice
et ses dépendances. H se trouva un homme, sir
Uobert Farquhar, premier gouverneur anglais de
.Maurice, pour imaginer que Madagascar était une
dépendance de Maurice et que la cession de la pe-
tite ile entraînait celle de la grande. Que n'a-t-il
prétendu que la France était une dépendance des
iles anglo-normandes, et que les droits de l'Angle-
terre, maîtresse de Jersey et de Guernesey, s'éten-
daient ainsi jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées I
Nous n'acceptûmes point la théorie audacieuse de
■iir Farquhar, et le gouvernement anglais o voulut
bien admettre u que nous avions raison. Dès lors,
- ependant, il ne cessa d'intervenir auprès de la
royauté hova, de la pousser à la conquête de l'ile,
afin que fût amoindri notre prestige. 11 réussit A
merveille : le 21 février 1869, la reine hova, Uana-
valo II, adoptait comme religion d'Etat le protes-
tantisme malgache, adaptation de l'anglicanisme;
en 1878, nos établissements de la cûte nord-ouest
étaient attaqués; en 1882, Mujunga était pri«e. Nos
droits sur la grande ile, cependant, dataient de
Hichelieu. Le capitaine Itigault, puis M. de Pronis
avaient pris, dès cette époque, possession de Mada-
gascar au nom de Sa Majesté très chrétienne ;
en 1644, fut fondé Fort-Dauphin; en 1664, Louis XIV
cédait l'ile A la Compagnie des Indes orientales, « en
toute propriété, seigneurie et justice ■•. Tels étaient
nos droits, â nous.
Le traité du 17 décembre 1885 installait auprès
de la reine, à Tananarive, un résident général fran-
çais chargé des relations extérieures. Le 5 août 1S90,
nous reconnaissons le protectorat anglais sur Zan-
zibar, et l'Angleterre reconnaissait le protectorat
français « avec toutes ses conséquences • sur Mada-
gascar. La guerre de 1895, que les intrigues, sinon
du gouvernement anglais, du moins de ses agents
dans l'ile, nous obligèrent A entreprendre plus tôt
que ne l'eût désiré notre politique, nos sacrifices
si douloureux, la mauvaise foi évidente de la royauté
hova, même après qu'elle eut accepté le traité du
1" octobre 1895 et notre protectnrat elTectif, nous
amenèrent à la prise de possession définitive de
l'île. L'annexion fut notifiée aux puissances par cir-
culaire du 11 février 1896. Les traités qu'avaient
pu conclure ces puissances avec la royauté hova
tombaient ipso fado; les Etats-Unis avaient conclu
un tel traite : ils se sont inclinés sans discussion.
Seule, l'Angleterre prit une attitude intransigeante.
Depuis deux ans, son ambassadeur, A Paris, ne
cesse de se plaindre des moindres actes du gou-
verneur général de l'ile ; ce sont ces plaintes, dont
l'accumulation forme le Livre bleu, publié en jan-
vier.
Le fond de l'argumentation anglaise est ceci :
La reconnaissance du protectorat de la France
sur Madagascar par la Grande-Bretagne, en 1890,
était subordonnée A la condition suivante : Il est
entendu que l'élahlissemenl de ce protecinrat n'affec-
lera aucuns droits, ni indemnités, dont les sujets bri-
tanniques jouissent dans cette ile. — Et le marquis
de Salisbury ajoute (dépêche du 9 juillet 1898) ;
i< Les droits qui étaient parmi les plus importants
et qui se trouvaient principalement visés par ces
mots étaient les droits fiscaux assurés au com-
merce britannique par le traité de 1865 avec la
reine de Madagascar, en vertu duquel le traite-
ment de la nation la plus favorisée était assuré au
commerce britannique, et il était stipulé que les
droits sur l'importation n'excéderaient jamais un
droit ad valorem de 10 % ■>. Or tous les actes du
général Galliéni tendent à favoriser le commerce
français; même, un décret du 2 juin 1898 a relevé
les droits de douane sur les colonnades étrangères.
Inde ine.
Cette colère va si loin, que le ministre anglais
ne craint pas de dire (même dépêche) : s'il avait
pu prévoir qu'il en serait ainsi, « il aurait fait des
remontrances très sérieuses... et les difficultés de
l'entreprise française eussent été augmentées A un
degré formidable ■>. Le ministre se repent d'avoir
gardé, lors de notre guerre avec les Hovas, la neu-
tralité I Cette déclaration est fort grave et fort
téméraire ; ne semble-t-elle point donner quelque
poids aux affirmations de ceu.x qui accusent les
ÉVKNEMENTS GÉOGUAPH IQU ES
Anglais d'avoir élé les véritables promoteurs de
la guerre de 1895 comme de celle de 1SS3?
Il convient de répondre à l'argumentation an-
glaise.
On remarquera d'abord que la stipulation rela-
tive aux droits de douane, dont il est parlé dans
le passage cité, se trouve, non dans la convention
de 1S90 avec la France (ainsi que semblerait le
faire croire la construction de la phrase), mais
dans le traité de 1865 avec le gouvernement liova.
Or ce dernier gouvernement n'existe plus; com-
ment les traités signés par lui, et que lui seul
t'éinil engagé à exécuter, auraient-ils pu lui sur-
vivre? I.a France n'a signé qu'un seul acte : la
convention de 1890, et cet acte est le seul qu'on
puisse invoquer ici.
En 1890, qu'avons-nous donc promis? De ne lia:
cher h aucuns drnils ni indemnités des sujets bn
tanniques. Ces droits comprennent-
ils des droits fiscaux, des privilèges
en matière de douane assurés au
commerce britannique?
I.e marquis de Salisbury, ministre
anglais des airaires étrangères
en 1890. répond : oui.
M. Kibot, ministre français des
affaires étrangères à la même
époque, répand : non.
Nous croyons utile de reproduire
les paroles de ce dernier jSéance
du 23janvierdcrnierl; elles nous pa-
raissent d'une importance extrême :
« La déclaration, telle que
M. ^^■addinglon ^l'ambassadeur à
LondiTS^ l'avait présentée à la
signature de lord Salisbury, con-
tenait simplement la reconnaissance
de notre protectorat. Lord Salis-
bury demanda qu'on introduisit la
clause qui assurait la protection
des missionnaires anglais. Mais,
quant aux droits de l'Angleterre au
sujet des douanes, des Irailés de
commerce, il n'en était absolument
rien dit.
« Mais, dans la déclaration rela-
tive à Zanzibar, M. \\'addington
avait inséré une clause disant que
les Français, à Zanzibar, jouiraient
des droits qui leur appartenaient
dansée territoire. Dans sa pensée,
et je puis ajouter, dans la mienne.
cette clause visait les droits d'éta-
blissement des Français, droit de
ne pas subir certaines vexations,
de ne ])as payer certains impôts,
de ne pas cire soumis à certaines
juridictions. Lord Salisbury, au
moment de signer, dit : Puisque
cette clau.se est dans la déclaration
relative à Zanzibar, je ne vois pas
ce qui cmpéclierait de la mettre
dans celle qui vise Madagascar. El
M. W'addington soupçonnait si peu
qu'on voulut attacher à ces mots
la piutée qu'tm y attache aujour-
d'hui, qu'il n'a pas cru utile d'en
référer au ministre des affaires
étrangères et qu'il a considéré cette
clause comme une de ces stipula-
tions qui sont toutes simples et
toutes naturelles, et à l'insertion
desquelles on ne peut pas se refuser.
VoilA la vérité.
>. \'ous voyez combien il a élé
loin de notre pensée, à ce mo-
ment, de prendre un engagement
(pii nous constituât garants d'un
NÇAISR traité entre l'Angleterre et les
I lovas en ce qui concerne les
douanes. "
Tel est donc, défini par le ministre français
d'alors, le sens de la convenlion de 1890.
La querelle que nous cherche lord Salisbury est
une (|uerelle... d'.MIemand.
Et cela est d'autant plus vrai qu'il s'est passé,
depuis 1890, ceci : nous avons fait une campagne
A Madagascar, nous avons conquis l'ile et cette
conquête nous a coûté 100 millions de francs, nous
É VÉN liMENTS G KO G 1! A 1' H 1 (J U ES
PANORAMA DE TANANAniVE,
L r I T A L F. DE L I L E
a tué 5 000 soldais morts de la fièvre. Nous avons
annexé l'ilc. Depuis, nous donnons chaque année
25 millions, pour qu'y soient assurés l'ordre et la
sécurité. El tous ces sacrifices ne nous serviraient
à rien'.' Nous n'aurions pas le droit de nous accor-
der à nous-mêmes un simple dégrèvement de taxe,
une faveur, sans accorder la même faveur, le
même dégrèvement aux sujets anglais'?... Allons,
l'Angleterre croit toujours que Madagascar est une
dépendance de l'ile Maurice 1
Keste une dernière explication aux revendications
incroyables de lord Salisbury. Peut-être ce ministre
n'a-t-il voulu que se préparer un dossier, bon ou
mauvais, afin de s'assurer des bases de transac-
tion, lorsque se discutera le règlement des affaires
d'Egypte et de Terre-Neuve. C'est la méthode,
éminemment diplomatique, de l'aboiement préalable.
11 est heureux que, dans l'ile même de Madagas-
car, les sujets anglais soient plus respectueux des
droits de la France — la puissance souveraine —
que ne l'est leur propre gouvernement. On raconte
que lorsque le général Galliéni visita, le n août IS9.S,
le centre de Mananjary (sur la côte Est, au nord
de Farafangana'i, les Mauriciens et les Anglais se
signalèrent parl'enthousiasme avec lequel ilsfètèrent
le gouverneur. En décembre dernier, les inspecteurs
de cette London Missinnart) Society, qui fut si long-
temps le centre de la résistance à l'idée française,
ont adressé aux pasteurs évangélistes de l'Emyrnc
une proclamation où il est dit : " La société n'a
aucun rapport avec le gouvernement anglais, ni
aucun but politique quelconque... Ceux qui suivent
les instructions de ses missionnaires devraient
donc, en devenant bons chrétiens, devenir aussi
bons sujets et bons citoyens de la France. Nous
vous prions de faire savoir qu'il n'y a aucun sujet
de s'attendre A ce que la Grande-Bretagne se mêle
aux affaires politiques de Madagascar, ni à ce que
notre société aide ou encourage en quoi que ce
soit les Malgaches à se révolter contre l'autorité
française. " Enfin, le 1" janvier dernier, M. Procter,
consul de Sa Majesté britannique à Tananarive,
souhaitait que les relations entre colons français et
colons anglais fussent de plus en plus cordiales.
A Madagascar, les menées anglaises, les menées
hovas, les soulèvements indigènes étaient le triple
obstacle auquel nous devions nous heurter dans
notre œuvre de pacification.
Colons et missionnaires anglais se sont ralliés à
nous. La puissance hova est abattue définitive-
ment. (In pouvait craindre que la présence de l'ex-
reine lianavalo dans l'ile voisine de la Réunion
entretint l'agitation et, dans un certain milieu, des
espérances de restauration; et voici que la petite
princesse a été embarquée, le 1" février, pour
Marseille, embarquée, le i mars, à Marseille, pour
Alger. Elle est internée dans une splendide villa
et louche une pension de retraite de 21 OnO francs.
Ce voyage — qui a juste l'importance d'un fail-
divers imprévu — servira du moins, avec la publi-
cation du Livre bleu anglais, à donner quelque
" actualité » à cette chronique. Restent les soulè-
vements indigènes. Voici, depuis le 1" juillet IXO'Î.
où nous étudiâmes ici même la question malgache,
quels ont été les progrès de la colonisation.
« La pacification s'achève », écrivions-nous en
juin 1S97. U est agréable d'être optimiste; peut-élre
l'étions-nous un peu trop. Si, en effet, le 20 juillet
suivant, les deux grands chefs de l'insurrection
malgache, Rabezavana et UainibetsimisaraUa, fai-
saient leur soumission solennelle en présence du
général Galliéni, et si, depuis lors, notre domina-
tion est incontestée sur le plateau central de
l'Emyrne, notre pénétration chez les Sakalavcs,
dans le sud-ouest et récemment dans le nord-ouest,
a été plus pénible, plus dangereuse et plus lente
qu'on ne s'y était attendu.
Chez les Sakalavcs, au sud-ouest de Tanana-
rive, le liculenant Hocheron avait, dès le 21 août 1S9",
fondé le poste d'Ankavandra, entre le Manambolo
et le Mahajilo; peu après, nous nous établissions,
plus au sud, à Miandrivazo et à Mahabo; plus à
l'ouest, sur la mer, à Maintirano et à Morondova.
Nous croyions tenir le pays; mais, dès le mois
d'août, les Sakalavcs se soulevaient. Durant deux
mois, le commandant Gérard dut tenir la cam-
pagne et battre l'insurrection en vingt endroits ;
lui-même fut blessé. Cependant, au nord de Mian-
drivazo, le lieutenant Rocheron résistait dans le
poste de Bekopaka à un ennemi vingt fois plus
nombreux; aucun des Sakalavcs qui avaient réussi
i\ escalader la palissade du poste ne put en res-
sortir 2S septembre^ Au sud de Miandrivazo, dans
Ambiki, le capitaine Mazilier résista, non moins
héroiquement 1^5 octobre) ; ici, c'était le fameux
chef Ingueraza, qui avait organisé la résistance. Le
lieutenant-colonel Septans, le capitaine Lucciardi,
commandant du cercle du Betsiriry, le chef de
bataillon Ditte, commandant du cercle de Mainti-
rano, traquèrent les Sakalavcs, durant les derniers
mois de 1897, de toutes parts. Ceux-ci se réfugiè-
i-ent vers le sud, dans la province de TuUéar; le
KVKNEMENTS GEOG » APU IQ U ES
massif boisi.^ du N'ohingo, non loin du Man^'uka,
leur parul imprenable.
Le H mars 1898, le capitaine Klnyelle les attaque
do nuit; il criait : » En avant 1 A la baïonnette I »,
lorsqu'il tombe tué. Le lieutenant Monta);nolc prend
sa place: il est tué. Enlin, le lieutenant Defer de-
meure maitre de la position.
I.e général Galliéni prit alors des mesures pour
que les commandants des IV» et II" terri-
toires militaires et du territoire sakalavc 1
agissent de concert et méthodiquement.
Dans des instructions fort précises, il
leur disait : « Votre progression doit
être intimement lice à celle de vos voi- i
bins... Vous devez combiner constani- '
ment les moyens militaires et politiques, i
et n'avoir recours aux mesures de rigueur
que lorsque celles-ci sont motivées par
l'hostilité des habitants, en vousrappelani
que les Sakalaves sont extraordinaire
ment niellants cl que, sur des coiiseil!<
întéressi's. ils nous_ tiennent, fortement
en suspicion. ■■
Ces instructions
ont été exécutées à
la lettre. Les troupes
des divers cercles,
par de fréquentes
opérations combi-
nées, se sont ren-
dues mai tresses pro-
gressivementdubas
pays, où sont les
cultures. Les par-
tisans du chef In-
gueraza , menacés
par la famine, sans
cesse inquiétés, ont
churc du Sambirano, non loin de l'ile de Nossi-Bé,
était attaqué à l'improvistc le 25 octobre 1X98 au
soir; un second poste, dans la mi*me région, était
attaqué deu.x jours plus tard, et huit colons y étaient
tués. M. Uussac ne put se sauver qu en restant
deux jours dans une rivière, la tête seule hors de
l'eau. Des mesures énerjiiqucs et rapides furent
prises. Le capitaine Lavcrdure débai-qua dans le
à.aiCaf
1, b r 1 1 u r ij K T .\ :
ité refoulés dans le massif du l'ongia, qui bienlAt
-épara seul nos postes de l'intérieur de ceux de la
cole; les uns cl les auties, d'autre pari, communi-
qiu'rcnl plus au sud par le (Icuve Tsiriliihina, dont
Us rives étaient solidement occupées. Os résultats
ilaieiil dus au coinnuindant Durand, au capitaine
I.Miriiinli, au colonel Sucillon. Depuis, la situation
■■ isl améliorée encore. Une canonnière va être
larii le sur le Tsiribihina, et les dernières nouvelles
loiit prévoir la pacification prochaine <lu Ménabé.
Dans le même temps que nous midlipliions vic-
lorieusement nos ell'oits dans le sud-ouest, tians le
nord, le poste de Mnroloalana, silué i^ l'embou-
pays insurge ,
tandis que le
commandant
Lamollc occu-
pait Mandrit-
sara dans l'inté-
rieur, pour cou
per la route aux
rebelles. Ceux
ci s'enfuirent
vers Analalava,
au sud du Sam-
I .V V 1 1. L A c; F. briano, et furent
battus dans di-
veises renconiros. Le mouvement était
tout local; dès la fin de décembre, les
habitants revenaient dans le village
reprendre leurs occupations agricoles.
Ainsi, A cette heure, le calme est
presque complet dans la grande ile.
Seuls, quelques chefs rebelles tiennent
la foret, dans le Hénabé surtout cl
dans le sud ; mais nos postes les cernent
de toutes parts. La méthode du général
' Cialliéni a été victorieuse, celte mé-
j tliode qu'il a si bien définie lui-même :
" la méthode de la (.ic/ie d'huile. On ne
K gagne du terrain en avant qu'après
avoir complêlement organisé celui qui
est en arrière ». Hier, le colonel
Henry, gouverneur militaire de Tananarivc, est
rentré dans celte ville, de retour d'un voyage
d'inspection dans le sud ; il a pu s'avancer sans
encombre jusqu'il Taniotamo et le lleuvc Mnn-
draré, A une courte distance de Forl-Dauphin.
Aujourd'hui, nous pouvons dire avec plus de raison»
encore qu'en juin 1897 : « la pacification s'achève ■• ;
elle sera achevée demain.
Lorsque, le .tl mai l.s'.is, le gouverncmenl de la
Itépuliliquc éleva le général Calliéni A la dignité
lie grand oriiiier de la Légion d'honneur, il jusli-
ÉVÉNliMENTS GEOGRAPHIQUES
573
fiait cette promotion exceptionnelle en ces termes:
• A diriffé avec la plus grande distinction la paci-
licuiion et l'organisation de notre nouvelle colonie ".
C'est que le général a eu la conscience nette de sa
double mission de cnnimanihnt en chef, chef de
l'armée chargée d'établir l'ordre et la paix, et aussi
de ijouverneur général, chef des colons. Knse et
arairo aurait pu être la devise de ce nouveau
Bugeaud: dans le même temps, il formait un plan
de campagne contre les insurgés du Bénabé, faisait
planter des cocotiers sur les dunes de la côte
orientale et répondait à des indigènes l'assurant
de leur sincérité : « Je croirai à votre sincérité
quand je ne verrai dans vos magasins que des
marchandises françaises, et lorsque vos enfants
parleront le français. »
Nous avons résume l'œuvre du commandant en
clief; voici les principau.x; résultats obtenus par le
gouverneur général.
La mise en valeur du sol est en plein progrès.
Dans le quatrième territoire militaire, le comman-
<lant a fait venir des charrues, a réuni les indi-
gènes et, en leur présence, a fait labourer des
rizières. Ceux-ci, qui se contentaient de retourner
la terre avec des pelles ou même de la faire pié-
tiner par des troupeaux de bœufs, ont demandé
immédiatement à acheter les charrues qu'ils ve-
naient de voir à l'œuvre. Quelques petits champs de
blé, ensemencés, à titre d'expérience , dans divers
centres de l'Emyrne, ont donné des résultats iné-
.;aux: les essais de blé dur de <■ Médéah » ont
.(é très satisfaisants; cette année, l'expérience
~tra renouvelée sur une plus grande échelle. Afin
de pousser les indigènes à l'élevage et à la culture
laisonnéc, un comice agricole a été tenu, dans le
cercle d'Antofrobé, le 5 juillet dernier; il avait
ittiré 10 000 indigènes; deux prix d'honneur ont
■■té obtenus par des éleveurs de bœufs. L'état des
plantations sur la côte orientale donne de grandes
espérances : cacaoyers ^dont la culture semble
pour le moment la plus rémunératrice! surtout
aux environs de Tamatave; vanille vers Vato-
mandri et Mahanoro ; café Libéria dans la pro-
vince de Mananjary ; Manihot Glazovii icaoutchouc
beara, dans cette même province. L'n jardin
d'essai a été fondé par un colon à Fort-Dauphin.
Les thés ne se rencontrent guère que sur le
Mangoro. Rizières dans les grandes vallées de
l'ouest ; élevage, et peut-être, en quelques points,
culture du blé sur le plateau central; cultures
riches : thé, vanille, café, cacao, sur la côte orien-
tale : telle semble devoir être la répartition des
richesses agricoles de Madagascar. Quant à l'exploi-
tation des forêts ^ébène, acajou\ elle n'a pu être
entreprise, faute de voies de communication. L'ile
exporte des bois... de Suède et de Norvège !
Les richesses minières se révèlent chaqtie jour
l>lus nombreuses. Récemment des officiers, en-
voyés en mission scientifique, ont exploré le pays
au sud et au sud ouest de Tananarive; ils ont rap-
porté des morceaux de cuivre panaché, des blocs
énormes de malachite, d'azurile, d'hydrosilicatc de
nickel, des échantillons nombreux de lignite, de
fort beaux échantillons d'amiante. Ces mois der-
niers, de riches gisements d'or ont été signalés
dans le cercle d'.\nkazobé; de plus, dans les envi-
rons immédiats de la capitale et dans le Betsiriry,
la teneur de la tonne de terrain aurifère a été rc-
i'onnue supérieure à l'estimation qui en avait été
faite jusqu'ici. Enfin, on peut désormais considérer
> omme acquis que l'énorme massif central de l'ile
r;,t aurifère en son entier, ainsi que la grande
■■haine côtière de l'est.
Le mouvement commercial tend à s'accroître.
Les marchés du plateau central prennent chaque
y<\iv plus d'importance. Les Sakalaves du Betsiriry
commencent à venir sur les contins de l'Emyrne
troquer leurs fruits, raUas. poissons fumés, contre
des objets d'importation. Dans le sud-est, des lots
importants de caoutchouc ont été dirigés sur Fort-
Dauphin. Sur les côtes, à Tamatave, le port d'où
part la route de France 1 1 fiâo habitants', la situa-
lion du commerce est stationnaire. Les autres
ports de l'ile, Fort-Dauphin, Tulléar, Majunga,
prennent, au contraire, un développement de plus
en plus considérable. Majunga, chef-lieu d'une im-
portante province agricole, fournira de plus en
plus à l'Afrique orientale le bétail et le bois qui
lui manquent; le chiffre des entrées et sorties y
atteignait au 1" août dernier, pour sept mois,
I 215 navires, alors qu'il n'avait été, pour les douze
mois de 1S97, que de 1 396. Plus au sud, Tulléar,
où se sont transportées toutes les maisons de
Nossi-Bé, tend à devenir le centre du commerce
d'exportation (bœufs, volailles, légumesl pour le
Transvaal et l'Afrique du sud-ouest. Enfin, pour
l'ensemble de l'ile, tandis que les importations
en 1897 avaient atteint, pour douze mois, le chiffre
de 18 330 000 francs, en 1898 elles atteignaient
le 1" août, pour se/)( mois, celui de rj 140 000.
Dans ce dernier chiffre, la France et ses colonies
entraient pour 8 700 000. Les exportations ont une
valeur de i .100 000 francs (1897).
L'exploitation de l'ile n'en est donc plus à
l'âge des espérances. Elle donne déjà des ré-
sultats certains. Elle n'attend plus, pour être en
plein rapport, que les voies de communication
depuis si longtemps promises. Une compagnie
devait construire un chemin de fer de Tamatave
A Tananarive ; une seconde, une route à péages de
Fianarantsoa à la mer. On s'étonnait de leur silence.
Le 7 mars dernier, le ministre des colonies l'a
expliqué : la compagnie du chemin de fer a renoncé
à son projet primitif, celui-ci devant entraîner une
dépense supérieure A 60 millions; elle a formulé de
nouvelles propositions et >■ pour le moment, la
question reste en suspens ". En ce qui concerne la
route de Fianarantsoa, le délai d'option n'est pas
encore passé, et le ministre attend les résolutions
de la compagnie. Allons, Madagascar n'a pas encore
son chemin de fer ! Encore quelque temps, la tonne
de marchandises coûtera 1 000 à 1 200 francs de
transport de la mer à Tananarive, et, dans cette
dernière ville, le pain se vendra 1 fr. 50 le kilo-
gramme; le sel, 1 fr. 20; le vin, de 2 à 3 francs le
litre! Cependant, sous l'impulsion du général Gal-
liéni, un effort considérable a été accompli. Le
génie achève, au milieu de grandes difficultés natu-
relles, la route de Tamatave à Tananarive. L'artil-
lerie de marine a relié, par une solide chaussée, la
capitale au cours navigable du Betsiboka, le fleuve
de Majunga. Enfin, la construction de la route car-
rossable de Tananarive à Fianarantsoa se poursuit
activement. Mais une question se pose : les routes
suffiront-elles dans un pays dépourvu de bètes de
trait, d'avoine, d'orge et de foin?...
On dit que lorsque le général Galliéni, de retour
d'un voyage d'inspection de quatre mois, de Tana-
narive à Majunga. de Majunga à Nossi-Bé, de
Nossi-Bé à Maintirano, "Tulléar, Fort-Dauphin,
Farafangana, Tamatave — le périple presque com-
plet de l'ile — est rentré, le 8 octobre dernier,
dans la capitale, il s'exprima ainsi :
« L'an dernier, mon opinion était encore hési-
tante ; mais aujourd'hui j'ai foi dans l'avenir de la
grande ile et je peux en prédire l'essor rapide. "
Il est à souhaiter que le général soit maintenu
longtemps encore dans son commandement, afin
qu'il puisse réaliser lui-même sa prédiction.
Gasto:» Rouvibr.
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LE MONDE ET LES SPORTS
LE MENAGE A QUATRE
C'est toujours un très joli spectacle de voir un
mail bien attelé cl bien conduit gravir au trot
l'avenue qui mène à l'Arc de Triomphe ; si le soleil
se met de la partie, les toilettes claires des femmes
prennent un chatoiement spécial et il est difficile
de se départir de l'impression de grand air qui
accompagne le passage de ces voitures à quatre,
que ne fait qu'augmenter le bruit spécial des car-
rosseries de luxe et l'éclatante fanfare d'un cor lon-
guement sonné par un piqueur bien en siège.
De nos jours, posséder un mail-cuitch est le
signe d'un très grand luxe, car il implique une très
grosse dépense pour un plaisir qui, somme toute,
ne peut pas être répété très souvent dans le cou-
rant de l'année; le propriétaire qui irait se pro-
mener tous les jours dans le tralala d'un attelage
à quatre passerait pour un
original ; d'ailleurs, bien des
raisons empêchent de se li-
vrer constamment A ce sport
luxueux : il est très fatigant
pour les chevaux et pour la
personne qui mène; ensuite, il
faut se soumettre aux néces-
sités du temps: l'hiver, il fait
trop froid, l'été, il fait trop
chaud ; défalquez en plus les
journées de pluie et celles où ,
l'on n'est pas disposé, et vous
verrez que le nombre de sor-
ties devient très limité.
On n calculé que les dépenses
d'un drag, avec les six chevaux
qu'il nécessite, coûte une ving-
taine de mille francs par an,
sans compter les aléas pour les
remplacements que l'on est
obligé de faire d cause des
accidents et pour les change-
ments qu'on opère par goût et par fantaisie; si,
<raulre part, on admet vingt sorties dans l'année
et si on double les frais pour l'amortissement
des chevaux, des harnais et de la voiture, chaque
promenade reviendra ù cent louis.
I,c cnnching est un art qui fait envie A loua
ceux qui aiment les chevaux et qui possèdent une
grosse fortune; toutefois, l'argent A lui soûl ne
suffit pas pour mériter le véritable titre de cocher,
il faut encore un ensemble de qualités qui, en cer-
tains cas, peuvent s'acquérir ; de la force d'abord
et de l'élégance, ces deux dons ayant le mérite de se
compléter l'un l'autre; il serait souverainement dis-
gracieux de voir un hercule perché sur son siège faire
valoir la puissance de ses niceps avec ostentation,
il faut exercer son effort sans en avoir l'air, de
favon à paraître toujours dans la plénitude de ses
moyens. Voyez les acrobates dans les cirques, qui
exécutent des tours de la plus grande diflicullé et
qui pourtant ne semblent guère se fatiguer, telle-
ment ils ont de l'aisance cl de la souplesse dans
leur action ; ils sont toujours en dedans de leurs
capacités, c'est-à-dire qu'ils ont constamment l'air
de pouvoir en faire plus encore s'ils le voulaient.
Pour bien conduire, il faut
aussi ilu coup d'ieil et de l'in-
lelligeuee; la moindre faute dans le ménage d'un
rt).i<'/i peut avoir des conséquences très dange-
reuses ; si vos bêles de timon ne galopent pas
ensemble, vous verrez votre voiture subir un mou-
vement de tangage qui ne fera que s'accentuer nvcc
LE MONUK ET LES SHOIJTS
la vitesse; un caillou ou une dënivellation de ter-
rain peut alors faire basculer l'ensemble, au grand
désagrément de vos invités.
11 est toujours facile, avec de l'argent, de pos-
séder un attelage bien stylé, surtout dans des villes
comme Londres et Paris, où l'on est très entouré
de spécialistes dont l'intérêt est de donner de bons
conseils. Une fois l'outil en main, il faut savoir s'en
servir, et pour cela il n'y a qu'un moyen, prendre
des leçons. .\ Paris, c'est Howlett qui tient la tète
des professeurs de grandes guides, c'est lui qui a
donné des conseils à tous nos plus illustres pro-
priétaires de mail, c'est un hommage qu'il faut lui
rendre; les plus récalcitrants, entre ses mains, de-
viennent en peu de temps des cochers parfaits. Il
a écrit un livre où sa méthode est enseignée, mais
cet ouvrage n'a qu'une valeur anecdotique ; il se-
rait, en ell'et, bien difficile d'apprendre à conduire
en parcourant des lignes imprimées. Sa méthode
est un peu hardie, mais il est impossible de la cri-
tiquer puisqu'elle donne d'excellents résultats : il
jette ses élèves au milieu de la mêlée comme un
professeur de natation lancerait son néophyte dans
l'eau; il est vrai que, du moment qu'on a son pro-
fesseur à côté de soi, les accidents ne sont pas à
craindre; nous avons tous vu Howlett sur son
mail, avec un élève à ses côtés ; cet élève était sou-
vent une femme ou une jeune fille; les chemins les
plus accidentés ne lui font pas peur : il y en a
même qui sont classiques et dont le passage con-
stitue ta leçon, tels sont la rue du Sabot, la rue
des Anglais, le tournant de la fontaine de la rue
Saint-Dominique. Certains sportsmen, qui ont déjà
fait leur preuve et qui ont conduit des mails, n'hé-^
sitcnt pas à revenir à leur niaitre pour se refaire
la main ; c'est un peu ce qui se passe dans les
et bien des imprudents s'imagi-
nent pouvoir conduire i quatre
parce qu'ils sont à même
de pousser un cheval bien
dressé dans les
allées du Hois; ce
n'est plus du tout
la même
chose. Il
arrivealors
ce spr
HOWLETT sur, SON SIÈGE
salles où les plus grands escrimeurs prennent une
leçon pour se préparer à un assaut.
Malheureusement tout le monde n'a pas le bon
esprit de se soumettre à un exercice préparatoire,
LE r. r A K I)
tacle ridicule
que le cocher
pris d'inquié-
tude se trouve
obligé d'avoir
recours à ses
hommes pour
faire exécuter
un tournant à
ses chevaux.
Howielt raconte dans son style un peu anglais :
'■ J'étais un jour à une réunion de coaches sur un
champ de courses; un de ces coaclies était chargé
de monde et son propriétaire sur le coussin de
guides: il fallait le voir quitter le champ de courses
avec les guides et le fouet dans ses mains. C'était
quelque chose d'incroyable ! Un homme à la tête
tic chaque cheval, le cocher donnant des ordres
partout à la fois : Allez, Guillaume, lirez à gauche :
Jean, n'allez pas si vite; Robert, frappez votre
cheval; Joseph, lirez à droite, et toute espèce de
commandements plus affolés les uns que les autres.
C'est incroyable de voir des personnes assez cou-
lageuses pour monter dans des voitures menées
d'une façon pareille, qui, par miracle, rentrent
quelquefois sans accident. Il va sans dire que le
propriétaire du cnach reçoit à l'arrivée les com-
pliments d'usage!... »
Il est assez difficile de réunir quatre chevaux
sur lesquels il n'y ait absolument rien à dire; la
perfection d'im attelage consiste sur un appa-
reillemenl irréprochable, c'est même la seule pai-
lic de l'ensemble qui puisse faire honneur au pro-
])riétaire, car elle dépend de son goùl et de son
discernement, à moins qu'il ne s'en remette aux
lumières d'un ami expérimenté; en ce cas, il aura
encore un mérite, celui d'avoir su choisir cet ami
expérimenté.
Les chevaux de volée doivent être perçants et
pourtant avoir les qualités de docilité et de ré-
pondre bien à la main. L'action du cocher sur ces
chevaux, placés à distance, est forcément moins
directe que sur les chevaux de timon, sur qui on
peut, au besoin, faire prévaloir l'argument du fouet.
Ces derniers pourront être moins vifs que les pre-
miers: à côté des dons d'esthétique toujours re-
quis d'un attelage de grand luxe, on leur demande
de la force et de la souplesse, pour bien tirer la
voiture et bien suivre le mouvement imprimé par
].K MONDK KT I.KS SPORTS
A 11 R 1 V É E D ' U N MAIL
ilMl tK CHAMP DE COCRSES D'AUTEUIL
les bétes d'avant. Il est indispensable que les che-
vaux soient parlaitement dressés, c'est-à-dire
<|u'ils connaissent leur métier A fond; il est évi-
dent que s'il y a insuffisance de travail et si les
ehevaux ne marchent pas ensemble, l'intellif^ence
du cocher peut remplacer les qualités qui man-
<|uent; mais alors le coaching perd son principal
a(;rcmenl, qui est d'être une promenade cl non
un exercice d'entraînement.
Nous ne saurions mieux faire que de recom-
mander aux amateurs de mail de lire et consulter
les ouvrages de Donatien Levesque et Mortimer
il'Ocafçne; ils sont bourrés de renseignements
utiles sur l'art si délicat de conduire à quatre; la
haute compélence de ces maîtres sur la question
me fait un devoir d'incliner ma plume devant leur
copie, c'est d'ailleurs après avoir lu leurs livres
que j'ai rédigé ces quelques mots sur le ménage à
ijuatre.
L'origine du mnil-couch, comme l'indique son
nom, ce sont les anciennes voitures publiiiues qui
faisaient le service régulier de la malle en Angle-
terre. Kn France nous n'avions que les diligences
qîii ont été créées en t'94 pour succéder aux turgo-
tines sortes de véhicules fort disgracieux datant
du ministre qui leur donna son nom ; ces dili-
gences françaises, dont on voit encore quelques
spécimens en \ormandie et dans les localilés
d oi'i elles n'ont point été chassées par les
chemins de fer, n'ét<iient pas disgracieuses
et il est fort regrettable qu'elles n'aient pas
servi de type <i une voiture de luxe, comme
son congénère le maU anglais. La cause de
celte préférence est qu'il y a une cinquan-
taine d'années, époque ù laquelle on com-
menta à faire du sport chez nous, la mode
était de copier les Anglais; il y avait une
bonne raison pour cela, en France nous
n'avions alors ni chevaux de luve, ni con-
naissances hippiques spéciales, les guerres
avaient tout pris; tandis que, de l'autre
coté du chenal, on él.iit déjA merveilleuse-
ment organisé sur toutes les questifms qui
louchent au sport érpicstre, alors, on a fait
venir des cochers anglais, des chevaux
anglais et des habitudes anglaises. L'usage
est mémo resté et, il faut le dire, c'est un
tort, car nous avons sûrement en France
tous les moyens de mener A bien les exer-
eictîs cpii se réfèrent au cheval, y compris,
el surtout, le bon goùl et le <liscernenunl.
La première société de Coach fut fondée
en Angleterre pendant l'année 1807, elle
était composée de viniil-cinq membres au
maximum, qui se réunissait pour conduire
des cnuchcs privés. Les réunions annuelles
étaient au nombre de quatre, deux au Ulack
/>of/, près //ou'nscoie et deux au White
Slar A liensiiKfttin; celte société était très
fermée, aussi, comme cela arrive tou-
jours, il s'en forma une seconde (en 1850)
Ihe Fiiur in /laad C'/ui. Ces deux fondations
n'cxislenl plus; elles sont remplacées par
le Finir in hand and drivinij Cluh et le
l^dacliinij Cluh; à certains jours ils se réu-
nissent à lli/de Park cl défilent, le prési-
dent en tcle. dans les allées du parc lon-
donien ; après avoir longé la SerpentinCp
ils se rendent à un endroit fixé d'avance
comme but de la réunion ; ces fêtes hippi-
ques sont très suivies et tout le grand
monde anglais se fait un devoir d'y assis-
ter. Le prince de Galles lui-même honore
les réunions de sa présence quand il est
A Londres. Ces sociétés ont chacune un cos-
tume spécial; le Fimr in hand and driving
possède une jaquette vert marron A un rang de bou-
tons dorés, dont deux seulenient se boutonnent —
notez ce détail 1 — Le chapeau est en soie noire et
le pantalon est comme on l'aime. Les membres du
Coachimi portent une jaquette ayant la même
forme, mais elle est bleue; quant au gilet, il est
couleur ventre de biche.
Kn Amérique, l'usage des mails s'est vile répandu
A partir du jour où se sont trouvées établies les
griisses fiirtùnes; il existe une sociélé le Aeiu York
Cdaching Cluh. dont M. William Jay Junior a été
longtemps le président.
La Siiciélé des Guides, A la tête de laquelle se
trouve le comte de la Haye-.Iousselin, est trop
connue pour que nous nous y arrêtions longtemps;
nous connaissons tous ses rendez.-vous de draqs
sur la place de la Concorde et l'exode, en file
indienne précédée par des piqueurs A cheval, jus-
qu'au champ de courses d'.\uteuil. Elle se compose
(l'une cinquantaine de membres, parmi lesquels on
peut citer une fenmie, la duchesse de Luynes.
En Angleterre, au moment de la création des
chemins de fer, les coaches étaient dans la pléni-
tude de leur succès ; il y en avait de trois espèces :
le C()ac/i-omnii)ii.s qui faisait un service lent el qui
pouvait être comparé A nos anciennes diligences,
le coach rapide, c'était une voilure alleléc en poste,
el le mail-ciiarh. proprement dit, qui servait au
LE M \ I I. IIK
LK MONDE ET LES SPORTS
transport de la correspondance, et dont la forme
a été le prototype des mails actuels; le service
des mail-coaches était fait par l'Etat; chaque voi-
lure était pourvue d'un r/iiarrf. sorte de conduc-
teur olViciel, qui comniaiidait au cocher et sous la
responsabilité duquel se trouvait la voiture; il por-
tait une veste roujje, et de son cor il donnait des
cu'dres à l'honinie qui conduisait les chevaux, il
était armé de pistolets et d'un m<iusqueton.
Les plus fïrands seif^neurs anglais ne reculaient
pas devant l'obliisation qu'ils s'imposaient volon-
tairement de conduire des onches publics; on vit
un gentleman, allié aux premières familles de Galles
et dont le père était au Parlement, conduire une
lequel on risquait parfois des sommes assez conn
dérables ; les parieurs (iraient le coté du chemin
qui revenait à chacun et on pointait les objets
qu'on rencontrait ; un âne valait 7, un cochon 1.
un mouton noir 1, un chat 5, un chat à une
fenêtre 10, un chien 1. une pie 1, un cheval j;ris & ;
on totalisait et le (jaftnanl de l'étape était celui
qui avait le plus de points.
Il est peu probable que MM. Gordon Bcnnet el
W. TilTany se soient livrés à celte distraction li-
jour où ils se sont rendus de Paris à Trouville en
dix heures; le pari avait été fait que la route ne
pouvait être couverte en moins de douze heiu'es.
Parmi les voyaj;es intéressants exécuté* en mail.
rx TOVRS XHT TRÈS Ail
voiture pour son plaisir; Charles Jones, le frère de
sir Thomas Jones, menait un coach appelé <* la
Perle ». Cet usa^c s'est propagé jusque chez nous;
nous avons vu des mails conduits par nos plus
célèbres sportsmen. une association s'était même
formée entre MM. James Gordon Bennet. proprié-
taire du Aeu' Y'irk Herald. W. Tillany, Ridgway
et le baron Lejeune. pour exploiter deux services
réguliers entre Paris et Poissy, Paris et Ram-
bouillet.
Aujourd'hui ces mails existent encore, mais ils
sont conduits par des cochers à gages; la distrac-
tion de voiturer des étrangers en quête de prome-
nades n'ayant pas eu le don de l'aire persévérer
les organisateurs dans leur idée peu en rapport, il
faut l'avouer, avec les habitudes de notre époque.
Au tempis ou l'on voyageait réellement en coach,
la route était lungue, les étapes fatigantes et
ennuyeuses, on n'avait pas comme maintenant les
distractions du wagtm-restaurant, des journaux, etc.,
pour abréger la numnlonie du trajet. Un avait
inventé un jeu, appelé le Jeu de la ruute dans
il faut également citer celui de M. Selby, qui con-
duisit, en ISSS, entre Londres et Brighton et retour
en sept heures cinquante minutes. Le pari de
1 oro livres contre 50n avait été tenu pour huit
heures; l'arrivée a du être intéressante.
M. Rodman Wanamaker est un passionné du
coach : il va couramment de Paris à Londres en
voiture, il epimène douze chevaux qu'il envoie en
avant par chemin de l'er pour établir des relais,
de sorte qu'il peut parcourir 75 kilomètres par-
jour d'une façon ininterrompue.
Nous n'en finirions pas si nous voulions redire
toutes les péripéties des vuyages ; le machintj est
un exercice fertile en incidents, il est même pres-
que impossible de l'aire un long trajet sans fournir
la matière d'un texte intéressant; c'est peut-être
ce côté épisodique qui olïre tant d'attraits aux
véritables amateurs de mail, qu'il ne faut pas con
fondre avec ceux qui se contentent de promener
leurs chevaux pendant quelques heures aux alen-
tours de Paris.
A. DA Cu>HA.
[Photographies de MM. P. Xaudut, Vh. Ili'Uel el l'auteur.]
LA MODE DU MOIS
Voici l'époque où, comme la chrysalide, la femme se
transforme. Elle abandonne les lourds et encombrants
vêtements d'hiver pour adopter ceux ft la fois plus
coquets et plus légers du printemps. On est, cette année,
aux formes collantes, bien ajustées, et aux tissus sim-
ples. Le drap satin, le crépon, le cheviot, le cachemire
sont par conséquent à la mode.
Précisément en drap cheviot bleu marine est notre
modèle n° J. La blous-^-boléro qui lui sert de corsage
est entièrement composée de plis en biais ou de piqûres
Plus' babillé est le costume n° 2. Eu drap souple
mouette, il est orné d'incrustations en guipure cendre.
Le gilet et les manches à plis lingerie sont en taffetas
même mouvement. Elle s'ouvre sur une chemisette en
guipure d'Irlande cendre, et elle est lisérée de velours
i^erisc semblable à celui qui double le coi et qui en
forme le revers. Barrettes et boulons également cerise.
Quant h ];i jupe, longue et souple, elle est absolument
collante sur les hanches et hermétiquement fermée der-
rière. Petit chapeau breton légèrement iclevé en ama-
xono, en feutre souple bleu marine, chou de velours
«erise en avant, et aiurette noire couchée sur la calotte
ronde. Ombrelle cerise, ornée de dentelle cendre, avec
ni.inche de fantaisie Qants de pe:iu de Suède naturelle,
I5a.s de fil d'Ecosse noir et souliers à barrettes boutonnées,
eu rhevrcau mat.
A reflets d'argent. Le col montant e.st eu velours ibi.H.
Ce costume est composé d'une première jupe plissée eu
taffetas changeant, et d'une tunique coupée genre prin-
cesse, absolument ajustée, en drap souple. Toque de
paille noire bien drapée, relevée par une fantaisie eu
plumes blanches et grises teintées. Toujours bas noira,
et bottes eu chevreau avec bouts vernis. Gants en che-
vreau glacé blanc ou gris foncé. Jupon de dessous en
soie claire, froufrouté, dans le bas, de volants assortis,
voilés par un haut volant de dentelle crème retenu par
des flots de ruban.
Voici maintenant un long vêtement de voiture (n° 3),
remarqué dernièrement jk l'avenue des Acacias; il était
LA MODE DU MOIS
porté par une des femmes les plus distinguées de Paris.
Il est en drap souple bleu foncé, garni de rubans de
drap blanc piqués en intervalles inégaux. Coutures rap-
portées et motifs de drap blanc, rappelant les rcver.-s
et l'intérieur du col, toujours style Valois. Ce manteau,
dont les pans sont L.yants devant, est à traîne derrière.
Il est fermé par un double rang de boutons anciens.
Petite coiffure en paille bleu foncé, assortie de ton
au vêtement et oraée de deux ailes blanches agréa-
chevrons, en velours rose argenté, terminent la tunique
sur la poitrine et dans le dos. Du col très montant
s'échappe an petit chiffonné dépassant eu velours rose,
relevant agréablement le teint. Toquet en velours noir
ou en tulle pailleté avec nœuds Louis XVI laitonnés, en
petit ruban de velours rose argenté. Gants de chevreau
blanc.
Jupon de dessous rose glacé de blanc. Bas de soie
noirs. Souliers découverts avec petites bouffettes mélan-
gées de jais, ou grandes boucles en stras ancien.
Pour la lingerie, la dentelle A la mode, en dehors de
la valenciennes blanche ou jaunie, est le vieux point
de Paris si solide et si joli. On orne beaucoup aussi les
chemises surtout en broderie au fil tiré, ce qui est à la
fois très riche, très simple et très distingué. Si dans les
trousseaux ordinaires le linge de coton semble primer.
blement mouvementées. Bas et souliers bleu foncé ;
Gants blancs de préférence; mais des gants gris perle
ou même suède sont encore très comme il faut. Jupon
de dessous en pékin noir et blanc, garni de mousseline
de soie blanche voilée par de la mousseline de soie
noire et de rubans étroits en satin noir doublé de blanc.
Enfin voici, pour dîners, matinées, concerts mondains
nu petites soirées, une longue tunique, toujours souple,
eu massé de paillettes noires que Ton peut, suivant le
goût, mélanger de paillettes d'acier et clair de lune
(u** 4). La tunique, sans manches, est décolletée sur une
guimpe à manches, le tout à clair, en vieux bruges ou
en guipure d'Irlande ficelle. Deux plis plats, genre
dansles beaux trousseaux, au contraire, ce sont toujours
la toile et la batiste qui priment.
Le linge de couleur, de même que le linge de soie,
ne peuvent être considérés que comme des fantaisies;
on peut en ajouter quelques pièces à un trousseau, mais
comme supplément seulement. Les femmes comme it
faut ne portent cela qu'en voyage et à la campagne ;
encore parlé-je surtout de la batiste de fil ou de coton,
le linge de soie n'étant guère admis dans la bonne
société.
Pour les chemisettes, matinées, déshabillés, pei-
gnoirs, etc., c'est-à-dire pour les vêtements extérieurs,
c'est tout différent. La fantaisie a libre cours.
LA MODE DU MOIS
NOUVEAUX MODELES
I. Peignoir à co'ffer. — Forme fichu, en nansouk
pékiné d'entre-d'eux de valenciennes ; autour de l'enco-
lure, collerette Pierrot ee terminant par un coquille en
dégringolade, de chaque
côté des devants. Petits
nœuds en rubans de
satin blanc, rose, mauve
ou bleu, suivant le
goût; coiffure ondée et
souple avec coque en
l'air formant chignon.
II. Petit collet en
chantilly, sur transpa-
rent de satin ivoire,
liséré par une petite
ruchette en mous,seline
de soie. Col-fichu en
grosse guipure rousse
croisant sur le côté, et
arrêté à la taille par nne
boucle ancienne. Toque en
dentelle de crin pailletée,
ornée par deux panaches
de plumes.
III. Boléro en drap noir,
modèle nouveau. Le col
marin et les revers sont
en broderie écrne rehaussée
de cabochons en turquoises.
Le petit dépassaut, ou
gilet, est en satin blanc.
orné de boutons de tur-
quoises. La chemisette
intérieure est en mousseline
de soie plissée, avec enco-
lure en velours turquoise.
Nœud papillon eu dentelle
en cache la fermeture sur
la nuque. Petit tricorne
en paille de fantaisie orné
de choux, pompons en ve-
lours étroit ou niban co-
mète.
Ce boléro peut se faire
en toute nuance. En bleu
hussard pour jeune femme
ou jeune fille, il est char-
mant cl a l'avantage de pouvoir se porter avec toutts
sortes de jupes. Celles en satin noir continuent ii jouir
d'an succès mérité. Elles sont & la fois élégantes,
simples it légèri-s, et pouvaut se porter & peu près & tous
les âges, comme à toutes les éputiues de l'année. C'est
ce qu'on appelle unjotid de garde-robe.
Toutes les femmes doivent en avoir au moins une.
NOS PATRONS
Tablier de danse. — Ce tablier, destiné à une fillette
de huit à quatorze ans, peut se faire en laine on en
coton noir, ou bien encore en zéphir de fantaisie.
Le corsage comme la jupe se coupent en droit fil. On
fait cette dernière plus ou moins longue, suivant le g<iiV,
D'habitude, on recouvre entièrement la jupe de 1» robe.
Le premier patron est l'empiècement du devant ; le
second, celui du dos; le troisième, le* corsage, dont des
fronces peuvent remplacer les plis creux du modèle ; le
quatrième, la manche, dont le poignet est formé par
une bande droit lil pliée en deux; et enfin le cinquième,
la moitié de la largeur de la jupe qui doit Hrc retenue
au corsage par un liseré coupé d.ins le biais. La rein-
turo, en tissu, sépare l'une de l'autre.
LA MODE DU MOIS
&81
OUVRAGES DE DAMES
I. Cousiin de tête pour chaise longue oa fauteuil, eu
linon bleu, rose, jaune ou mauve. Ce coussin a environ
50 centimètres de long sur 35 de large. Il est donc
oblong. L'enveloppe en est mobile afin de pouvoir se
laver. Un double entre-deux de valenciennes jaunies
orne les côtés, ([ui restent ouverts et sont entourés d'un
double volant. Quatre attaches en rubans étroits avec
coques et bouts garnissent l'intérieur de ces volants,
et permettent de nouer et dénouer le dessus de linon
lorsqu'on veut le changer. Le premier coussin est eu
marceline de la nuance du dessus, et garai de crin ou de
duvet suivant le goût.
II. l'etite collerette Marie Stuart. — On choisit un
ruban haut de trois doigts environ. On l'ajuste à la
_ grosseur du cou. On
fronce légèrement autour
un ruban d'égale hauteur
en lai';«int, devant, un
mterviUe dune main
environ, et en abai'isant
les coin^, également fron-
ces, de façon qu ils aocom
pagnent agréablement le
bas du visage Ou double
d une dentelle badinée, ou d un pU é ruche ne depab
"ant pas le raban Cela foime une petite colleiette qui
termine et orne gracieusement corsage ou chemisette
On peut, bien entendu, fane cette colleiette en toutes
nuances
III Pochette a ouiiagej en satin blanc vieilli, ou en
^-~r^»gst;!^^-^^T'
à'tl^'-iS^''
satin vert Empire, gii» argent, ivoue ou rose, rehaussé,
de paillettes, de pastilles et de paillons, et fleuiounée
de mignardises.
L\. — 3S.
IV. Pochette ouverte.
— L'intérieur se double
eu soie souple de
nuance tendre s'har-
monisant avec celle
de dessus, dont elle
diiïère cependant.
V. Sac à linge. —
Cet objet de première
utilité peut encore ser-
vir d'ornement au ca-
binet de toilette le
plus coquet. On choisit,
Iiour cela, du reps de
coton rose, bleu ou
gris dans les nuance.s
éteintes. Faire laver
l'étoffe au préalable
lui enlève la raideur et
le ton cru du neuf. Ou
forme une poche de
1 mètre de long sur
d'^fiO de large. Une
seconde poche ii soufflet, de même largeur, à environ
les deux tiers de la hauteur.
Un sujet découpé dans une toile de Jouj, ou un mé-
daillon quelconque, ornera agréablement le milieu de ces
compartiments. On achèvera l'ornementation en entou-
rant ce sujet ou ce médaillon d'un ruban de coton demi-
^^lf^00mj:!JS^jm\:nt-"rr"f
blmc k [lu L mmun lu, i un lji_t, cousu à plat.
La paitie du h lut e iibat jusque la hauteur du mé-
daillon, sans avoir besoin d'être attachée. Le tout se
double d'une cretonne écrue.
Bektiie de Prksillv.
MEMENTO ENCYCLOPEDIQUE
Événements de Février 1899.
1. — Par décret, un jardin d'essais coloniaux est
installé h Vincennes. — M. F. Faure reçoit le prince Uc
Monaco et le prince royal -le Siam et leur rend leura visites. —
Ia- g^ouvernement autrichien ajourne le Reichsrath à
].K G É N É. i: A L COMTE D F, C A P R I V I
A Agen, sacre ileM-^' Rumeau, érêque d'ADgen, et à Rennes,
sacre de M-*^ Guérard, t vùque de Coutancea. — Les troupes
de la Compagnie du Niger prennent et brûlent Ibo et
plusieurs iiutres villes. Le r..i d'ibo se rend aux Anpl.iis. -
En CrètOi le prince Georges ratifie l'élection de M^' Eaujc
rius Xérouilaki comme m<:;tropolite de Crète. — M*' Ireland,
tvêque de Saint-Paul de Minnesota (Etats-Unis), arrive :.
Rome, mandé par le pnpc, pour s'expliquer sur les doctrim-s
dont il est l'apôtrc en Amérique.
3. — M. F. Faure visite l'Exposition des femmes peintrt-
et sculpteurs. — Le général Atanatzkovitcii, ministre des tri-
vaux publics en SerbiCi démissionnaire, est remplacé p:ir
M. Dimitri Stolonovitch.
4. — M. F. Faure inaugure, A Bry-sur-Mame, l'hospice
Favier ; le soir, il asAiste au bal autiuel de l'Ecole centrale, â
l'hôtel Continental. — Le prince Ouroussow, ambassadeur de
Russie, présente à M. F. Faure deux tableaux du prince
Michel Tkatcheinke représentant l'mi l'arrivoe des souverains
russes à Cherbourg le 4 octobre 1896. offert par l'empereur à
la Tille de Cherbourg, l'autre l'arrivée du Président F. Faure
& Cronstadt, le 23 août 1897, offert p.ir renijiereur A
M. F. Faure. — Les commandauts de^* bâtiments de guerre
allemands échangent des visites avec h- ^iinv\-nnur g.'mnil
(ie TAlg^rie et le général commandjutt le U'- i^rpâ d'arm^t-
avant de quitter le port d'Alger. — Agoneillo, agent des
Philippines, quitte Washington avec la junte des Philip-
pines, se rendant à Montréal, après avoir adressé aux Etats-
Unis une communication leur déniant le droit de souveraineté
sur les Philippine?. — Le conseil des ministres d'Kspagne
décide la suppression du ministère des colonies. — Le gL-nérul
Terencio Sierra est installé au poste de président de la Répu-
blique de Honduras. — Les indigènes philippins attaquent
Manille. Ils sont repoussés par les Américains, qui leur met-
tent un jrraiid nombre d'hommes hors de combat.
5. — Election législative. Arrondissement d'Epernay.
Il y u ballottage. — M,. Avon, vicaire général de Saint-Denis
CRéunion), est nommé évéque de Basse-Terre (Guade-
loupe). — Par arrêté du préfet d'Alger, le
maire et le conseil municipal sont suspendus
Al* CONGRÎÏS DE VERSAILLES
DANS LA GALERIE
DES ROIS DK KIl ANCE
\- A S T L B VOTE
c;tu*c de l'obstruction des
fractions de l'opposition ^v
nllonmnile. Le compromis
anatro-liongrois est pro-
loiigi- di' fait, on vertu de l'artiel.' 1 i
.II- la (;.ni>it.itnti..n. — L'ex reine
de Madagascar Ranavalo > i
onibiirquéu A In Réuni. m pnur l'Al-
gérlo. — Mort, A Mersebniirg. du
comte Maxlmilicn-Clairon d'Haussonville.présidcntdu gou
do Oasflpl.
M. F. Faure vi-ite l'Kccdc suitérlenre do la marine,—
MEMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
pour avoir orgaai^è une luanifestatîon politique de oaturâ &
provoquer des troubles. — Par arrêté du gouverneur génôril
de l'Algérie, les réuaions tumultueuses et les attroupements
sont interdits. — Ces mesures sont provoquées par les scènes
-tumultueuses auxquelles donne lien rarrirée de MM. Rocbefort
et Max Régis à Alger. — A Marseille, une réunion org-uïisée par
la Ligue des patriotes donne lieu à une contre-manifes-
tation. Des scènes sanglantes se pro-
duisent devant la salle de réaiùon. Des
coups de revolver sont tirtrs de l'inté-
rieur sur la foale. Il y a plusieurs
blessés.
6. — Le prince Malik Mansour,
âlâ du gbah de Perse, quine P^iris. st-
rendant en Italie. — M. F. Faure
visite l'Exposition du cercle de rUnioii
Jirtisti'iiie. — Les troupes du gouver-
nement de l'Uruguay mettent les
rebelles en déroute. — Le traité de
paix avec l'Espjgne est ratiûé par le
Sénat amértaiiu par 57 voix contre 27.^
— Mort à Skyren (Allemagne) du gé-*
néral comte de Caprivi, ancien chan-
celier de l'empire allemand. Il était
ité à Berlin en 1S31. Engagé en 1849,
il fit la campagne de 1866 contre TAu-
triche et, en qualité de lieutenant-co-
lonel et chef de l'état-major du lU* corps
d'armée, celle de 1870. Placé eu 1882
à la tête de l'office de la marine par
GuiUaame I*', il fut iiommé ensuite
commandant du lu*^ corps d'armée.
C'est de là qu'il fat appelé, par Guil-
laume II, au poste de chancelier de
l'empire. Tombe en disgrâce, il fut
remplacé par le prince de HoUenluhe.
7. — Mort du comte de Cbam-
brun, fondateur du Musée social. —
Le président de la chambre criminelle
de la Cour de cassation avise le garde
des sceaux que la chimbre criminelle
vient de clore son enquête au sujet de
la revision du procès Dreyfus.
— Ouverture du Parlement an-
glais et discours du tr.",i,e. — Par
décret, la suspension des garsmties
constitutionnelles esc levée en
Espagne. — D accord avec les puis-
sances adhérentes, le gouvernement
russe choisit La Haye comme lieu de
réunion de la conférence pour le
désarmement. — Aguini*ido lance
mie proclamation déclarant la guerre
aux Américains et suspendant les
garanties constitutionnelles des Phi-
lippines.
a — Le cardinal Perraud bénit
la preniit-re pierre >ie l'église de
Bizerte. — Kn Bulgarie, obs^'ques de
la princesse Marie-Louise. —
Les troupes gouvernementales de Bo-
livie sont battues par les fédéralistes
de La Paz et s'enfuient à Oruro. Les
Indiens se soulèvent et se livrent au
Aux Philippines, les Américains s'emparent de Caloocan.
— La r :.'' i-v 1 K:;pagae sigae un décret acceptant la démisâion
de M. Romero Giron comme ministre des colonies et le
nomma'U mîiiistre des travaux publics.
11. — M. le baron de Gourcel est élu membre de l'Aca-
démie des ^ciences morale? et politiques en remplacement de
M. Buffet, dêcé*ié. — M. Luzzati est élu associe étranger en
eurtre et
pilla
9. — Par décret, l'échange des co-
lis postaux est autorise à partir M. LO
du l'^^'' mars entre la France et la Bo-
livie. — La plupart des chefs des
groupes de gauche de la Chambre demandent dans un mani-
feste que le gouvernement ne s'obstine pas à défendre le pro-
jet de dessaisissement de la chambre criminelle. —
M. Constans, ambassadeur de France, est reçu par le sultan,
à ijui il remet ses lettres de' créance. — L'insurrection du
Yemen est terminée. Les insurgés sijnt complètement battus
I)ar Abdullah pacha. — Le gouvernement autrichien refuse
l'autorisation d'-élever un monument à Bismarck à Eger,
ville de Bohême.
10. — La Chambre, après nue vive discussion, adopte le
projet lu LT'ur.-eruemeat portant modifîcition de l'article 445
da Code d'instruction criminelle. — Des bagarres se
pruduistiit .1 Alger, Vn inlividu est tué. — Le Sénat italien
vote l'accord commercial franco-italien. — Par suite de
difiicuUés de raviiïillement, le colonel Kitchener
poursuivre le Kbalifa. Ou prépare une nouvelle
— Les élections au Volksraad du Transvaal t
pas la position des p.trtis. — M. Jasserand,
Kr.ince à Copenhague, présente au roi ses lettres de créance. —
M. Mac-Kinlej signe le traité de paix avec l'Espagne. —
Epédition.
modifient
iuistre de
remplacement de M. Gladstone, décédé. — En Espagne, le
ministre de la guerre décide de supprimer la moitié des
généraux en chef et la moitié des officiers au fur et à mesure
des vacances. La Cojt suprême de Madrid décide d'intenter
des poursuite? contre l'amiral Cervera. — Une révolution
éclate au Nicaragua. Le général Reyes est à la tête des
insurgés. — La commission Cretoise a élaboré le statut
organique. La Crète constitue un gouvernement autonome ; des
députes élus par Li population, plus dix députés désignés par
le prince, formeront une Cliimbre, qui sera convoquée tous les
deux ans. Toutes les religions sont reconnues. I^s fonctions
publiques sont accessibles à tous. La langue grecque est
îangrie officielle.
12. — L'arrangement commercisd franco-italien
entre en vigueur. — Election législative. Circonscription
de Beangé (scrutin de ballottage) : M. Lemasson. républicain,
est élu par 9 637 voix. — Election sénatoriale. Seine :
M. B.ssinet, radical, est élu par 3':*-l voix en remp acement de
M. Lucien Brun, décédé. — Obsèques du comte de Cham-
brun; M. Dapuj, président du conseil, prononce un discours.
584
MKMKNTO ENCYCLOPKIHQL'E
— Mort, à R..iiie, ilu prince Charles-Napoléon-Bona-
parte, tïl^i ilt- Cliarles Bonaparte, prince Oe Canino. — Mort
.le M. Montaut, député- de Seine-et-Marne. — Lo pulliin
acrunio i\ une mission allemande l'autorisation d'explorer les
ruines de Babylone.
13. — Le prneiirenr général de la Cour de cassation reçoit
de la cliiiitibrn criuiinelle la procédure en revision de
Dreyfus.
14. — La graiido médaille d'or de la Société de géographie
i ( > H T n r r K ft s I n K N T f T. n x
UA C H A P K L L K A lï l) ENTE A ï. ' (■: I.
est décernée au général Galliéni iiour son œuvre h Mada-
Kii«rMir. — Le niinifilrc dus alTaircs étrangères remet au comte
Tornielli, tinihnsHidcnr d'Italie à Paris, les insignes do lu
dlgiiitr de gratid-crolx do la Légion d'honneur, h l'oi-casion de
hi Kigiiatiiro do l'accord franco-italien. L'aml>a»'SAdrnr clo
Fran<!C A ]tomc remet les mtfmcs indignes au général Pelloux,
préîiident du conKcil dc8 ministres, et l't M. Luzzati. — Lo roi
d'ItAlfe décerne le grand cordon do Tunlro des Saint8-Mauriec-
ct-Lazaro à M. Dupuy, président du confell, et h MM. IVl-
CAiwé, ministre des affaires étrangères, et Barrére, amluseadcnr
de France. — Le S«nat îles Etat^-Uuis vote une r..6olutiou
déclarant que les Philippins ne sont pis incorporés comme
citoyens des Etats-Unis; que l'archipel n'est pas annexé à titre
détinitif ; que les Ktntâ-L'uis veulent établir dans l'archipel un
gouvernement autonome.
15. — IMM Moniez, jirofesscur à la Faculté de Lille, et
Brunon, dirt-ctcur do l'Ecole de médecine de Rouen, sont
élus Lorrispomliviits nationaux de l'Académie de médecine. —
Le gouvernement ciryptien coneent à renouveler fOur cinq
ans la juridiction des tribu-
naux znixtes. — Kn Kapa-
jnie, M. Sagasta refuse la dé-
nii-!^ion donnée par M. Mon-
tero RiOS, président du .Svnat ,
pniir pouvoir difendre Ra con-
.Uiitc comme président de U
commission de la paix ik Paris.
16. — Mort de M. Félix
Faure, président de h* liyyu-
hlique fnmçalse. M. F. Faure
.tait HL- à Paris le 31 janvier
ISil. Il était fils de Jean-Marie
Faure, fabricant de fauteuils,
71, rue du Pau bourg-Sain t-De-
ni-i. Apre? des débuts très mo-
destes, comme employé, Félix
Faure s'associa h une maison
de commerce. Par son activité
et son intelligence, il sut faire
prospérer ses affaires. Très es-
timé au Havre, où il s'était
établi, il fut élu conseiller mu-
nicipal et adjoint au maire.
A cette époque, en 1S70, il prit
une part active dans l'orga-
nisatiuti de la garde nationale,
dont il fut nommé chef de
bataillon. Sa brillante ounduite
lui valut la décoration de la
Lcgion d'honneur. Hn ISSI, il
fut élu députe de la 3' circon-
scription du Havre ixvr 5 876
voix contre 5 612 à M. Levail-
lant du Douet. Réélu en Î88S
au scrutin de liste, en 1889 dans
la 2" circonscription du Havre,
et eu 1803 dans la même cir-
conscription, il est appelé en
1894 au ministère de la ma-
rine. Il paf^se du ministère de
la marine à l'Klysée. M.fasimir-
l'crier, ayant donné sa démis-
sion de président de la Répu-
blique, le Congrès se réunit i^
Versailles le 17 janvier 1890
IKJur élire sou successeur. .Vu
premier tour M. F. Faure ol>-
tient 244 voix contre 338 i\
M. lîrisson et 184 à M. Wal-
deck-nouasean. Au deuxième
tour, AL F. Faure est du |wr
430 voix contre 361 à M. Bris-
son. Le fait le plus important
lie hi jirésidencc de M. Félix
Faure fut ta conclusion de
l'alliance franco-nisse à la suite
«lu viiyage de Nicohis II en
France au mois d'octobre 1890
et liu vovage de M. F. Faure en
lîn?sieen"noût 1897. M. F. Faure,
ipii dans la matinée avait pré-
siilc le conseil des ministres et
avait reçu dea visites dans
l'aprî'S-mtdi, se sentit subite-
ment souffrant vers six heures
du soir. A dix heures il éuit
„i,>rt. — Mort de M. Gar-
sonnet, doyen do la Faculté
de droit de Paris. — M«^ Le
et Oury» archevêque d'AI^'T,
prennent possession de leurs sièges.
17. — A l'occai»i(Hi de la mort du Président de la Répu-
blique, la famille Faure, le gouvernoment et le Pariement
reçoivent de nondrcux tHégrammes de condoléances
des souverains, chefs d'Ktais ,i l';.rleiiu nls étrangers. La
Cliambre italientie su-ipen.i -.s ^.aii..s pour deux jours en
signe de deuil. A la Chambre et au Sénat, la iribimoest
voilée de crêpe. Les i)ré»ideiits des detix assemblées prononcent
en termes éloquents Pélogc de M. Félix Faure. Lecture est
A r i; K
Nordez,
l.ijo
MEMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
585
donnéâ (le la lettre convoquant le Congrès, & VersaîUeâ, pour
le 18 fùvrier et la séance est levée en signe de deuil. Le corps
-le M. Fflix Fiiure est embaumé et exposé. — Mort de
M'-''^ Gaussail, évêque de Perpignan. — Uort.de M. de La-
cretelle, ;iiiciL-ii député de Riône-et -Loire.
18. — Réunion du Congrès à Versailles. M. Emile
Loubet, président du Sénat, est élu président do la Répu-
blique, au premier tour de scrutin, par 483 toÎs contre 270 à
M. Mfline et 50 à divers, sur 82-1 votants. Après les compli-
ments d'usage et la transmission des pouvoirs, M. Loubet se
rend à l'Elysée pour saluer le corps de son prédécesseur et
présenter ses condoléances à la famille. Il se rend ensuite au
ministère des affaires étrangères, ou il s'installe provisoirement.
M. Dupuy remet au président de la République la démission
collective clu cabinet. M. Loubet le prie de rester en fonctions.
— IToe terrible catastrophe de chemin de fer se produit
;i Foret, près Bruxelles. 23 personnes sont tuées et 80 blessées,
dont 30 grièvement. — ilort de M. Gaston Bozérian, dé-
traité de paix avec les Etats-Unis. — En Gràte, réunion de
l'assemblée chargée de voter la nouvelle Constitution. — Après
8 mois de pourparlei^, la commission anglo-américaine
des affjiires canadiennes s'est sL'p,irée s;iits avoir pu trouver un
terruin d'entente.
21. — Par décrets, les ministres sont maintenus dans
leurs fonctiotis. — M, Loubet préside, pour ï.\ première fois,
le conseil des ministres. — Li^ seiiérul Davunt. grand
chancelier, remet à M. Loubet le collier de l'ordre de la
Légion d'honneur en présence des ministres. — Appel du
cuii-. il itiuiiiiiiul A ]a population p;irisienne, l'invitant à
s'abstenir de manifester. — Le président du conseil à
la Cli.imbre et U- tuimstie de la justice au Sénat donnent lec-
ture du message du Président de la République.
22. — M. Loubet reçoit les envoyés cxtraordiuuires et
les ministres -tr^m^ers venus à Paris pour représenter les sou-
verains aux fuiiériiilles de M. F. Faure. — Dans une lettre
au cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, le pape met
LES FUN'ÊRAILLES DU PRÉSIDENT FÉLIX FAPPE — LE CHAR FT^ÈHRE
îKite de Loir-tt-Cher. — Mort de l'archiduchesse Maria-
Immaculata, fille de Fer.iinand II, roi des Deux-Siciles. —
A la Chambre autrichienne, le président du conseil,
baron Banffv, annonce que le cabinet va remettre sa démission.
19. — Mise en bière du corps de M. F. Faure. en pré-
sence des membres de la famille et de M. Dupuy. — Election
législative (scmtin de ballottage). Arrondissement d'Eperuay :
M. Peignot. radical, est élu par 10 98-t voix. — Des manifes-
tations se produisent dans la soirée, sur les boulevards, A
l'occasion de l'élection présidentielle. — Les élections légis-
latives en Grèce donnent un résultat favorable au gouver-
nement. Les delyannistes ont échoué. — L'empereur d'Au-
triche accepte la démission du cabinet Banffy et confle
à M. de Szell la mission de former le nouveau cabinet. — A la
suite d'attaques de journaux officieux monténégrins contre la
dynastie des Obrenowitch, le ministre serbe à Cettigne
e^t rappek".
20- — La Chambre vote 160 000 francs pour les funé-
railles nationales de M F. Faure. Elle vote ensuite un
troisième douzième iirnvisoire. — I^ nouveau président de la
République accorde un jour de congé aux troupes et aux
élèves dos écoles de l'Etat. Les punitions sont levées. —
M. Max Régis est condamné par défaut à 3 ans de prison
et lOOÛ francs d'amende et M. Filippi à 8 mois de prison tt
100 francs d'amende, par la cour d'assises de l'Isère, pour pro-
vocation au meurtre et au pillage. — A la réunion des
Cortès d'Espagne, le gouvernement dépose, au Sénat, le
le- fidèles en g.^rde contre certaines hardiesses des thèses de
M-""" Ireland qui sont en contradiction avec les doctrines.
— Le duc d'Orléans vient à Bnixelles conférer avec les
notabilités du itartî rovalistc au sujet de la situation résul-
tant de la mort de M.' Ft-H^ Fuire. — M. Michelidatris est
nommé président de l'Assemblée Cretoise.
23. — Funérailles nationales de M. Félix Faure.
Le cortège part à dix heures du matin de l'Elysée pnir Notre-
Dame, oii a lieu un service solennel, sous i\ présidence de
M^' Richard, cardinal -archevêque de Paris. — M. Loubet, pré-
sident de la République, accompagne la dépouille mortelle de
srm prédécesseur de l'Elysée au cimetière du Père-Lachaise. —
La foule recueillie, échelonnée sur tout le parcours, ne se livre
à aucune manifestation déplacée. Devant le cimetière, le cer-
cueil est placé sur un catafalque. Neuf discours sont prononcés
par M. Deschanel, président de la Chambre ; M. Franck-Chau-
veau, vice-président du Sénat ; M. Dupuy, président du con-
seil des ministres ; M. de Freycinet, ministre de la guerre ;
M. Lockroy, ministre de la marine; les représentants du dépar-
tement de la Seine- Inférieure et de la ville du Havre. — Dans
presque toutes les capitales d'Europe, de; services solennels
sont célébrés en l'honneur de M. F. Faure, et la plupart des
souverains assistent à ces cérémonies. Des services ont lieu
aussi dans presque toutes les villes "le France. — Le gouver-
nement prescrit l'arrestation de MM. Déroulède et Marcel
Habert, députés, qui ont pénétré dans la caserne de ReuiUy
avec les troupes revenant des obsèques de M. F. Faore.
5sa
MKMtlNTO ENCYCLOPKDIQUE
M. Dérou!c<le aTait en^gë le général Roget, qui commandait
les troapes, à marclier sur l'Elysée avec ses régiments et avait
harangue les troup*'» ilans le mi'me but. MM. Déroulède et
Haben ayant refusé de sortir de la caserne, malgré lc5 injonc-
tions du général Roget, ont été retenus i>ar lui en attendant
qu'il soit statué sur leur sort. — M. Millevoye, député, est
également arrêté sur prévention de provocation à r»ttrûupement.
— M. Loubet reçoit à «Huer les représentants des souverains et
gouvernements étnuigers venus en mission aux obsèques de
M. F. Faure. — Des manifestations se produisent dans la
gfiirée sur les boulev;*rds et dans divers quartiers. Elles sont
vigoureusement réprimées par la police et de nombreuses am?-
tations sont opérées. — La révolution au Nicaragua est
terminée par suite d'un compromis entre le gouvernement et
les chefs insurgés du territoire de Mosquitos.
24. M. Loubet adresse à l'armée, par l'intermédiaire
du miuistre lie la guerre, ses félicitations pour sa belle tenue
pendant les obsèques de M. F. Faure. — La Chambre vote la
suppenpion de l'immunité parlemcnt-iire en ce 'jui '_oiict.ri.'
MM. Déroulède et Marcel Hsbert. M Millevoye c<:
mis en liberté. — Mort des généraux Grimaud t-i de Roche-
bouëtt ancien président du conseil "Je> iiiiiii.-:r^- tt luinistri-
de U guerre en 1877. — M<.rt do M. Charles Nuitter.
archiviste de l'Académie rationale de niu-iiiiU', ;iiiT»ar ilmmji-
tique. — Mort de M. Welté. ancien cn^eiller fédéral, q n
fut six fois président de la ConfL-d» r.itioii helvétique.
25. — Mort, à Nice, dn baron Reuter, fondateur ■]
l'Agence Reuter. — Le nouveau cabinet austro-hongrois
est composé comme suit : de Szell, pn-#idence et intérieur .
comte Emmanuel Szeclicnyi, ministre do la conr ; LuX^k-.
finances; général Fejervary, ministre des honveds: .■K.lexandri
Hegedus, commerce; \VliiA?ics, instruction; Daranyi, agricul-
ture; Alexandre Pl<>?7., justice; Csch, ministre de Croatie. Le
cabinet est libéral.
26. — Election législative. 1"" circonscription de Nar-
boune : M. Ferroul, ancien député, socialiste, e«t élu pwr
6 758 voix, en remplacement de M.Bar-
ti8S4>l, invalidé. — Des perquisitions
sont opérées aux bureaux de VAnti-jHéf,
chez différentes porsoimalités du comité
royaliste et de lu Ligue antisémitique.
— La peste est officiellement coui--
tatéeàDjeddali. - M. Polo Barnabe.
.-secrétaire d'Etat aux affaires
étrangères en Espagne, e
ministre à Lisbonne.
27. — M. Lortet. doyen de la
Faculté de médecine de Lyon, est
nommé corresrondant de l'Académie de
méileciiie. — M. Ray Lankester»
ntendant du Britiï.h Muséum, est
nommé correspondant étranger de la
même académie. — M- Nisard, am-
bassadeur de France prés le Saint-
Siège, présente ses lettres de créance au
pjipe. — L'anarchie règne au Maroc ;
les troupts sont impuissantes k rétablir
l'ordre,
28. — Arrivée k Marseille de l'eat-
reine Ranavalo, de Madaga^c^ir.
ijui v.i être iiitenicc en Algérie. —
MM. Lister, de Londres, et Koch.
de Berlin, sont nommés nu-mbres jissi-
ciés étrangers de l'Académie de uu-dc-
- Le colonel Kitchener»
frère du sir.lar et conimandant de l'ex-
pédition contre le Khalifa. donne si
démission. — M. Cuest-is i-st élu pré-
sident de la République de l'Uru-
guay pour quatri' ans, de 1S99 à 1903.
— Le Sénat esiwgnul rejette piU" 120to1x
contre 118 le contre-projet des opposi-
tions relatif à la cession des Phi-
lippines. Le gouvernement, trouvant
cett« majorité insuffisante» donne sa
démission.
LKH KTN f.ltAII.I.ES UV PRÉSIDENT FÉLIX PACUR — NOTRE-OAMB
PAVILLON DE GARDE
RENDE/- \ OLb DE ClI\Sbl
T'^^V
;OUPE SUR BC
PREMIER ÉTAGE
REZ-DB-CHACSSÉB
^^vÇ^^^^^^Éâsèè^^^^^^^^^^
A 1 entiee d un paie tnclob de muis, danb iLqutl
se trouve un important château du xvu« siècle, et
auquel atlienncnt de grandes propriétés de chasse,
on a élevé un pavillon de garde, destiné également
à servir de rendez-vous de chasse, quand le châ-
teau n'est pas habité: ce pavillon et ses dépen-
dances ont donc été conçus sur un assez largo
plan.
A rez-de-chaussée, il contient une salle où peut
se réunir, et dîner au besoin, une nombreuse as-
semblée : en temps ordinaire, une cloison mobile
A réduit cette salle, pour l'usage exclusif du gar-
dien, à des proportions plus modestes. Une grande
chambre de maître avec toilette et waler-closets
est disposée au premier étage; la seconde chambre
est celle du gardien et dans les combles sont deux
autres chambres, à la disposition, soit de ce der-
nier, soit de deux invités.
Comme dépendances, à rez-de-chaussée : une
cuisine, water-closels, cour de service avec une
remise et écurie pour deux chevaux. La construc-
tion du pavillon est élevée en pierres du Poitou :
les dépendances sont en briques et moellons
enduits, — les couvertures en ardoises.
L'ensemble de ces bâtiments a donné lieu à une
dépense de .39 000 francs ainsi repartie :
MaçODiiei-ie 21 000 fr.
Charpente, menuiserie 6 300 fl
Serriirerie 2 500 »
Couverture, plomberie 4 300 »
Peinture, vitrerie 2 100 »
Fermetiu-e 800 »
Divers 2 000 »
Total 39 000 fr.
H. D.
Arclûtecte.
TABLEAUX DE STATISTIQUE
Vie probable et vie moyenne.
Le Bulletin de l'Institut international de s'atis'ique, au cours
il'une étude sur li> mouvoment de la population, a donné le
tableau de la vie probable et de la vie moyeiiue eu divers
pays, d'après la compilation et l'étude de nombreuses statis-
tiques. Par vie probable, on entend la période après laquelle
les vivants & une époque donnée seront réduits de moitié; par
vie moyenne, ïe temps qu'un certain nombre de personues,
nées au mi^me moment, vivraient si toutes vivaient le même
nombre d'années. La grande mortalité infantile fait considéra-
blement varier les résultats suivant qu'on considère depuis la
naissance ou à partir de cinq ans; et il est à remarquer que
les différences constatées pour les divers pays s'atténuent de
façon sensible lorsqu'on fait abstraction des cinq premières
années.
TIF. PROBAni.R VIE HOYKSSK
Anpleterre . . . TiS
Autriche .... 31
Jiavière 38
Belgique .14
Danemark. ... 58
Kcosse 53
Espagne 27
Finlande .... 51
Trance. ..... 51
Hollande .... 53
Italie 4.'i
Islande 5G
•lapon 51
iLÎssacliusetti». . 50
Norvège GO
Prusse 41
Saxe 42
Suètie Gl
Suisse 53
Wurtemberg . . 45
Etats d'après leur territoire
et leur population.
Ces chiffres s'appliquent tant .■an\- Ktats eux-mGmes qu'aux
colonies et protectorats. L'empire britannique est donné sans
le protectorat de la République sud -africaine, la Franco sans
le Sahara, l'empire ottom:in sans la Bosnie et l'Herzégovine,
qui sont au contraire comprises dans l'Autriche-Hongrie. Les
Etats-Unis et l'Espagne sont indiqués avec les motlifications
résultant du traité.
Empire britannique . 29 . 346
— russe 20.244
— chinois. ... 11.100
États-Unis 9.698
Brésil 8.337
France 4 4U7
Empire ottoman .-. . 4.100
— allemand. . . 2.980
Républ. argentine. . 2.900
Etat indép. du Congo. 2.600
Portugal 1.966
Mexique 1 946
l'ays-Bas 1 . 870
l'erse 1.650
Venezuela 1.539
Bolivie. 1.300
Pérou 1.200
Autriche-Hongrie . . e84
Italie G(i5
Suède. . 450
EttpagMc 421
.lapon (avec Formoso) 416
Norvège 820
Danemark 267
Uoumanio 181
Bulgarie 97
Grèce •. ... 66
Serbie . . 48
Snffwc 41
Hrigiquo 2a
Empire chinois 400
— britannique . . 381
— ru.sse 129
Franco 79
Etats-Unis 77
Empire allemand. ... 55
JaiK)n (avec Formose). 44
Autriche-Hongrie.. . . 43
Empire ottoman .... Il
Pays-Bas 31
Italie 31
Etat indép. du Congo. 25
Espagne 16
Mexique 12
Brésil 10
Portugal 10
Belgique (i,
Roumanie 6,
Suède 4.
République argentine. 4.
Bulgarie 3.
l'érou 3
Suisse S
Danemark 2.
Serbie 2,
Venezuela. 2,
Grèce 2,
Norvège 2,
Bolivie 2
La production du mercure (Eu tonnes).
Espagne I 666 1.609 1.606
Etats-Unis 1.047 1.066 1.252
Autriche- Hongrie . . 612 619 535
Russie 200 196 434
Italie 273 268 199
Le bétail en Europe.
Ba.-uf8. Uoutons. Pom.
Russie
Autriche-Hongrie.
Empire allemand.
France
Iles-Britaimiques. .
Italie
Suède
Eçpagnc
Roumanie
Danemark
Belgique
Pays-Bas
Serbie
Grèce
Portugal
33,7
58.0
11,7
16,7
U,.'.
11,5
17.8
13,6
12,9
13,7
21,1
7,4
10,9
30,8
4,3
.'■.0
6,9
1,8
2,r>
1.3
0,8
2.3
16,9
î,3
2,5
,'•,0
0,9
1,7
l.a
0,8
1,4
0,4
0.6
1,.S
0.7
0.7
U.9
3,0
0,9
11,3
3..-.
0,2
Altitudes de quelques lieux habités.
Thok djaloiuig (Asie).
4.977
Quito (Am6r. Smi) . .
2.913
Kursok (Asie)
4.541
Observatoire du Pic
Stiition lie Pike( Amé-
du Midi
2.870
rique Un Nord). . .
4.358
Bogota (Amérique du
•I\icora ( Anitr. Sud). .
4.170
Sud)
3.6»0
llyii (Asie)
4.129
Hospice du Grand
Mouktinalt (Asie) . . .
4.012
Saint-Bernard ....
2.472
Potosi (Amùr. Sud). .
4. 000
Saint-Vemn (Franco).
3010
La Paz (Araér. .Sud). .
3.700
Brinnçon (France). . .
1.326
L'iiassa (Asie)
3.565
Madrid
G52
Surface cultivée du département
de la Seine.
Culture fruitière non comprise.
llCCtAtVS. lu'Ct
Froment 3.891
Pommes de terre . . . 3.869
Avoine 2.S81
Luzerne 945
Seigle 840
Betteraves fourmg. . . 634
Vigne
TrJ'fle
l'ri's naturels
Sainfoin
Orge
Betteraves & suer«.
Le commerce des vins de Champagne.
1841-1815. .
1849-1850. .
1854-1856'. .
1859-1860. .
1864-180.5. . ,
1869-1870. . ,
187.1-1875. .
I879-18SO. . ,
1881-1885. . ,
1889-1890. . ,
189U.1891. . ,
1891-1892. . .
1802-1893. . .
1893-1894. . ,
1804-189.5. . .
1805.1896. . .
1896-1897, . ,
1897-1808. . .
4.380.214
5.001.044
6,805.773
8.265.39.1
g. lui. 441
13.8.58.839
15.318.345
16.524.503
18.189.256
10.148.383
21.690.111
19.685.115
16.600.678
17.350.340
16.129.374
17.966.840
22.155.798
31.697.188
2.3.55.438
1.705.7S5
2.4.52.743
2.039.621
2.801.626
3.628.461
3.517.182
2. 666. .561
2.822,601
4.176.189
4.077.083
4. 558. 881
4.487.535
4.876.518
4.908.281
6.005.845
6.304.115
5. «00. 590
O. Fn
6.635.653
6.706.779
0.348. 516
11..H05.016
11.003.067
17.4.>i7.S00
13.835.527
19.191.151
21.011.857
33.324.671
25.778.191
21.213.996
21.OS8.213
23.2.V..S67
31.037.655
24.0S2.6K8
28. 3(0.913
27.387.787
IXÇOIS.
LES TIMBRES-POSTE DU MOIS
L'Espagne a demande à ses posles et télégraphes
leur contribution pour payer les frais de la guerre
désastreuse qu'elle a soutenue contre les Etats-
Unis : d'où un impôt spécial, représenté, comme on
l'a déjà fait en ce pays, lors de ses guerres inté-
rieures, par des tiiubi-es d'irnpnt de ijuerre.
liappcions que ces figurines n'opèrent pas l'af-
franchissement même à l'intérieur de l'Espagne et
à fortiori n'ont aucune valeur pour les correspon-
^lances internationales.
Les premières portent, avec la date 1S98-1S99,
•tte nouvelle eflîgic du jeune roi à laquelle on
^ était empressé de faire in eitremis des timbres
jiour les colonies perdues l'an dernier; le mot
recargo signifie exactement " nouvelle charge ■>.
Les derniers parus portent simplement un numéro;
en l'honneur de leur illustre adversaire. Voilà donc
notre compatriote illustré d'une avenue à Paris,
près du Champ de Mars, et de timbres-poste à
l'ilc ALiurice.
Les Allemands ont modifié la surcharge de leurs
timbres d'.\frique sud-ouest, ainsi écrite aujour-
d'hui : neulsch-Siidweslafrica, en un seul mot, de
même que ceux d'OsInfrira.
Nous apprenons qu'un envoi de timbres destiné
à l'Afrique centrale anglaise, ayant été détourné,
pour éviter la fraude au point de vue postal, on
surchargera des lettres V. U. ce qui reste; heureux
événement pour les amateurs, sans compter que les
timbres volés se retrouveront d'une manière ou
de l'autre.
Le Canada a déjà modifié son timbre planisphère
i: s P .4 1: N F.
IL I .\ I E s !■ O R T l' G A 1 s E s
lU sont tous noirs, et de 5. 10 et 15 centimes.
Le timbre de 1 gulden de Hollande, commémo-
ratif du jour du couronnement de la jeune reine
^\'ilhelmine, n'ayant décidément pu être agréé par
elle, est supprimé.
Le Portugal saisit un des premiers le prétexte
de la prescription du dernier congrès postal inter-
national pour l'unification des couleurs des timbres
de même valeur, et fait paraître le 15 r. vert et
le 25 rose. Cela nécessitera des changements parmi
les autres, quelle bonne source de bénéfices ! sur-
tout étendant la mesure aux colonies. Nous avons
déjà vu les timbres du continent d'Angra, de
Funchal, de Horla et de Ponta Delgada; comme
ils sont tous semblables, nous donnons le type de
Funchal.
Si nous quittons l'Europe, nous voyons la Chine
compléter la série de ses timbres, bien gravés ^en
Angleterre), par les 50 c. vert, 30 rose, 20 rouge, et
I^ar le 4 cents brun, avec dragon dont nous don-
nons la reproduction.
Les Slrails Selttements Malacca'. comme un
certain nombre de colonies anglaises, adhèrent à la
nouvelle union de Vlmperial penny pnstage; mais
comme l'équivalent du penny en cents, monnaie
coloniale, est 4 cents, que cette valeur n'existait
pas, en attendant le timbre définitif, on a vite
saisi le prétexte d'une surcharge : il était trop
compliqué sans doute de se servir de deux timbres
de 2 cents.
Mentionnons aussi l'Etat indien de Cochin, qui
remplace ses semblants de timbres par quelque
chose d'encore fort laid, lithographie, légendes et
cliilTres. .3 pies bleu, 1/2 p. vert, 1 rose et 2 violet.
Sous le prétexte que La Bourdonnais a été gou-
verneur de l'ile de France, les Anglais, plus en
quête sans doute d'organiser un bicentenaire que
mus par le désir d'honorer nos grands hommes,
vont faire paraître une série de timbres à Maurice,
en vert bleu, l'Océan est devenu grisâtre. Ce n'est
pas une variété, mais un vrai changement de cou-
leur; un nuage aurait-il passé qui ait obscurci le
ciel.
Nous reproduisons un des timbres taxe d'JIa'iti,
complétant la série, très bien gravée par 1" « American
Banknole ",de New-'i'ork; il y a 2 c.gris noir, 5 brun
clair, 10 jaune orange et 50 vert.
En attendant des timbres spéciaux pour Cuba,
qui seront, parait-il, suivant la mode actuelle, avec
des modèles variés représentant des allégories,
paysages et portraits, les Etats-Unis emploient
leurs timbres avec surcharge de " Cuba ., et de la
valeur en monnaie espagnole.
La République Dominicaine, jalouse de l'Espagne,
qui avait ramené les cendres de Christophe Colomb,
ne veut même pas lui laisser
intact ce maigre souvenir de
ses colonies des Antilles, et
prétend les posséder; en con-
séquence, il sera élevé un
monument, d'où une série de
timbres-poste commémoratifs
que l'on nous annonce.
Enfin, rOcéanie nous envoie,
du Quecnsland, le timbre de
demi-penny vert, modifié no-
tamment par l'adjonction du
chiffre dans les coins.
Pour terminer, nous remar-
querons que le timbre de
France de 5 centimes vert a
subi un vrai changement de
couleur. On l'imprime en verl jaune, afin qu'il ne
soit plus confondu, à la lumière, avec le 15 bleu ;
le 5 vert de Tunis, fabriqué dans les mêmes ateliers,
a naturellement subi la même modification.
RÉPUBLIQTB
D ' H A 'i T I
Je)
Repaire.
QUESTIONS FINANCIÈRES
De même qu'il n'est pas très aisé de faire un
civet sans lièvre, de même il n'est point très facile
lie faire l'historique financier d'un mois dont la
oaracloristique a clé de manquer d'histoires. Il y
a eu dos préoccupations par-ci, des appréhensions
par-là: mais les unes et les autres étaient toutes
en façade, toutes en surface; et dés qu'on se met-
tait à les approfondir un peu, on trouvait tout de
suite le vide. C'est ainsi qu'on nous a parle d'un
renchérissement possible de l'argent à Londres, et
d'une grosse émotion partout à propos des inci-
dents chinois : or l'argent n'a manifesté sur le
Stock K.'îchangc que des exigences très ordinaires,
et de l'émotion d'origine chinoise c'est à peine s'il
a été question. On nous a dit aussi que les rela-
tions se tendaient à nouveau entre la Krance et
l'Angleterre; mais il faut bien croire qu'il n'y a
rien de bien sérieu,\ là dedans, puisque, depuis
quelque temps déjà, la Vénérable old laily qui
règne sur le vaste empire de nos voisins est en
train de contempler ton azur, t> Méditerranée I
Ainsi de tout le reste. Des bruits, et rien autre.
Des nuages qui passent, mais sans crever. En
somme, nous restons dans les dispositions où nous
étions naguère: et ce ne sont pas de mauvaises
dispositions. Elles seraient même tout à fait satis-
faisantes si seulement les transactions étaient un
peu plus animées. Cela viendra peut-être.
En tout cas, si cela ne vient pas, la faute n'en
sera pas au comptant, qui ne cesse de montrer de
bonnes tendances. Dès qu'on lui offre la plus petite
occasion d'enqjloyer ses fonds, il la saisit avec le
plus grand empressement. Il y a deux mois, l'em-
prunt de l'Indo-Chine était souscrit de la manière
que vous savez; le mois dernier, l'émission du
Crédit foncier était couverte plutôt sept fois
(pi'une. Il est vrai que dans l'un et l'autre cas, les
capitau.v à déplacer n'étaient pas bien lourds ; mais
l'eusscnt-ils été, que le comptant aurait souscrit
tout de même, et largement. Il y a un fait certain,
c'est qu'il a soif de placements. On ne lui en donne
pas. Ce n'est pas sa faute. C'est la faute des éta-
blissements de crédit, créés et mis au monde pour
lancer des alïaires et qui s'en gardent bien. Ils ont
de bien gros frais généraux, les établissements de
crédit; et les iiMaircs (pii exigent plusieurs cen-
taines de millions — les seules qui puissent fournir
des " résultats ■> sérieux — sont bien rares. Dans
ces conditions, les établissements aiment mieux
laisser s'accumuler chez eux d'énormes dépfits, qu'ils
emploient en toutes sortes de combinaisons très
compliquées; et ils laissent ainsi, dédaigneuse-
ment, les II petites affaires » à des maisons plus
modestes, cl qui, ayant à nourrir des frais géné-
raux moins considérables, peuvent se contenter à
moins de frais.
Elles sont loin de s'en plaindre, les maisons plus
modestes; elles auraient, d'ailleurs, mauvaise grâce
A le faire, car ce dédain des grands établissements
leur assure la fortune. C'est ce qui est arrivé à
la lianqiie spéciale des vnlciir.t industrielles, jiar
exemple, qui est en train de prendre une place
tout à fait prépondérante. Elle est arrivée juste au
bon moment et juste avec l'idée qu'il fallait. Cette
idée consistait à prendre des maisons industrielles
déjà ])rospêres et de fournir à ces maisons, mises
en actions par ses soins, les moyens financiers de
dévcloiipcr leur industrie. C'est, comme vous le
voyez, d'une extrême simplicité en théorie. I.a mise
en pratique était un peu plus difficile, car il fallait
savoir clutisir a\ec discernement les industries à
développer. I.e (inancicr qui gouverne la lianque
des valeurs industrielles a eu la main heureuse.
Toutes les entreprises, dont il a jusqu'à présent
organisé le développement, ont donné des résul-
tats excellents. Emises individuellement à 100 francs,
les actions des Chaussures l'Incrmjable valent
220 francs en chiffres ronds, celles des Chaussures
françaises, 165 francs, celles des ISiscuils Ulihel.
lia francs, celles des Tarernes l'ousset et Royales
réunies. 200 francs, et ainsi de suite, et toutes,
même au prix où elles sont parvenues, donnent
encore de 5 à 6 9é, voire davantage, à leurs por-
teurs.
Ce sont là de très beaux résultats: et il faut féli-
citer la Banque des valeurs industrielles d'avoir
compris qu'il fallait intéresser le petit public à des
entreprises purement commerciales, purement
industrielles, sans aléa d'aucune espèce, et dont
l'avenir était en quelque sorte garanti par le passé.
— puisque, ces entreprises, on ne les créait pas.
mais on les prenait après expérience faite. Tant
(|ue la Banque des valeurs industrielles ne se dé-
|iartira pas de ce principe et nous ne voyons vrai-
ment pas pourquoi elle s'en départirait^ il n'y a
aucune espèce de raison pour qu'elle ne progresse
pas sans cesse. Et les attaires qu'elle lance sont
d'avance assurées de plus-values, parce qu'une
partie de leurs actions est réservée par préfé-
rence soit aux actionnaires de la Banque elle-
même, soit à ceux des sociétés déjà exploitées.
Il convient donc de ne pas perdre de vue les
valeurs « travaillées ■• par la Banque spéciale des
valeurs industrielles. Elles constituent de bons
placements au point de vue de la sécurité et du
revenu, et. prises dès l'origine, peuvent et doivent
donner des plus-values fort appréciables. La plus
récente de toutes est la Société des eaux minérales
et gazeuses, qui, aux cours d'aujourd'hui, doit
donner un revenu d'entre 7 et 8 %.
C'est à des placements de ce genre, des place-
ments purement industriels, des placements en
valeurs d'entreprises, ayant donné depuis long-
temps des preuves non é(niivoqucs de vitalité et
de |)rospérilé. — que nous voudrions voir nos lec-
teurs employer tout ou partie de leurs disponibi-
lités. Celles-ci vont se liouvcr accrues par l'échéance
des coupons d'avril, un des quatre grands mois à
coupons de l'année. Les placements de ce genre,
d'ailleurs, ne manquent pas; et nous sommes tou-
jours un peu surpris quand nous entendons les
ca|)ilalisles se plaindre de leur extrême rareté. C'est
que CCS capitalistes ne se donnent pas la peine de
chercher. Il est deux valeurs que, pour notre part,
nous avons souvent signalées, et irue nous recom-
mandons encore. C'est d'abord Vohllçjation 5 9é de
(a Hevue du Monde Moderne et Yaclion des Trani-
iraj/s des l)eux-i>èvres. qui, avec la double garantie
de l'Etat et du déparlement, finiront par s'établir
au même niveau que les valeurs similaires, les-
quelles se capitalisent à des taux variant entre 3 et
3 .l/i %.
Si nous nous départissons des valeurs indus-
trielles, nous signalerons comme obligation d'Etat
un titre de loul repos, rapportant b 0/0. et devant
atteindre le pair, c'est l'obligation ottomane 1K96.
Ce titre entre tout A fait ilans la catégorie des va-
leurs de poitefouille, où il peut figurer comme
emploi de lurmier nrilre. Un dernier mol qui a
son importance. Nous parlons plus haut de
l'échéance d'avril, une des plus fortes de l'année.
Nous en prolitons pour rappeler aux Iccleurs que
nous sommes à leur disposition pour l'encaisse-
ment <le leurs coupons et la vérification auv
tirages.
E. BliNOIST,
Directeur ilil Monilntr économtifUf etjftuncitr
IT, rue ilvi Poiit-Ncuf.
BOURSE DE PARIS (Comptant). ~ Cours extrêmes de Février 1899.
FONDS D'ÉTAT ET DE VILLES
3 X français perpétuel
3 X d** amortissable
3 \li% à."
Obligations tunisiennes 3 % 1892. . .
Emprunt Annam et Tonkiu 2 1/2 %■
Emprunt de Madagascar 2 1/2 %
Angleterre, consolidés 2 3/4 X
République argentine 6 % 1886
Autriche 4 % 1876, or
Belge % % 1873 conv. 12« série)
Brésilien 4 % 1889
Cliine 4 X 1895, or
état indép' du Congo, lots 1888
Egypte 7 %y dette unifiée nouvelle..
— 3 1/2 %, dette privil., conv..
Espagne extérieure 4 % 1882, perpét.
;4 % 1881, or
^ %■
Italii
Portugais 1863 Z %
Roumain i % 1890
Russe 4 % 1880 (6« émission)
— ^% 1889, or
— 4 X consol. (1'" et 2' séries). .
— 4 ;?r 1890 (2" et 3« séries)
— Z % 1891, or
— ^% 1893, or
— 3 1/2^ 1894, Ubéré
— Z % 1896
Serbie 4 % 1895
Suisse (chemins de fer) 3 %
Turquie, dette convertie (D) 4 X
— oblig. consolidé 1890. i%
— — otiom. priorité 1890, 4 jjr.
— — privil. douanes 6 %
— — ottom. 1894, 4 X
— — 1896, 6 %
Ville de Paris 1865, 4 2"
- 1871, 3 jT-.-
- 1875, 4 .ir . . . .
— 1876, 4 ir....
— 1892, 2 1/2 ^tout payé.
— 1894-96. 2 1/2 % d»
- If 98, 2^
Ville de Marseille 1877, Z %
— d'Amiens 1871, 4 X
— de Bordeaux 1863. Z %
— de Lille 1860, Z %
— — 1893, 3 \I1 %
— de Lyon 1880, 3 %
ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
Banque de France (Actions)
Banque Paris et Pays-Bis. d®
Banque Transatlantique . . d**
Compagnie Algérienne ... d"
Comptoir d'escompte d*
Crédit Foncier de France. . d®
POBOières 1879, 3^ ... (Obligations)
— 1883,3;!' d"
— 1886, Z % d"
— 1896, 2.80 ^lib. d'
Communales 1879, 2.60 % . d'
— 1880, 3 jr... d'
— 1891, Z % ... d'
— 1892, 3 X.... d»
(Crédit Industriel (Actions)
Crédit Lyonnais d°
Société Générale d»
Banque Ottomane 1'
Rp'.oet
i miiet
Plus haul.
Plm bas.
3 0
103
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12 60
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CHEMINS DE FER j
Est 500 fr. tout payé (Actions) ;
P.-L.-M d» d» i
Midi d« d« 1
Nord d» d»
Orléans d" d"
Ouest d" d<
Bône-Guelma. . d* d<
Bst-Algérien... d" d<
Ouest-Algérien . d" d'
Aiidalous d® d'
Autrichiens. ... d" d'
Sud-Autriche . . d« d<
Nord-E-<;pague. . d" d<
Est 3 % nouveau (Obli(
P.-L.-M. 3 % nouveau d"
Midi 3 «- nouveau d«
Nord-Est français 3 X d»
Orléans 1884 d"
Ouest 3 % nouveau d»
Bône-Guelma Z % d»
Est-Algérien Z % d»
Ouest- Algérien Z % d»
Médoc Z % d"
Andalous 3 % estamp d"
Autrichiens 3 % 1" hypoth. d"
Nord-Espagne 1" hypothèque, d®
VALEURS DIVERSES
Dock? et Entrep. de Mar5eille.(Actions)
Bntrep. et Mag. Gén. de Paris. d«
CI» G'" Transatlantique d»
C* française des Métaiix .... d®
C" générale des Tramways ... d"
C* générale des Eaux d»
C" du Gaz de Bordeaux d»
C" du Gaz général de Paris. d"
C" du Gaz de Marseille d"
Aciéries de France d«
Forges et Chantiers Méditer. d"
Bateaux Parisiens d^
C'*franç.desChargeursréunis. d"
C" des Lits militaires d"
Société de la Tour Eiffel d»
C" intern'* des Wagons-lits . . d^
Régie des tabacs ottomans.. d*
C" générale des Eaux Z % .. (Oblig.)
- 5^.- d»
C" Parisienne du Gaz i % .. d"
central 500 tr. 4 .^ d«
C'« du gaz p. France et Et. 4 I". d»
C''>desMessag.Marit.31/2i'. d»
C» G'» Omnibus de Paris 4 ?" . d»
01» (^« Voitures à Paris4X. d»
C" &' Voitures Urbaine b% . d»
C» des Lits militaires i % .. d»
Canal de Panama, lots, t. p. . d°
— 210 p d°
— bons à lots 89. d»
C'« du Canal de Suez 5 % ... d»
3 % (1" série). d"
Z% (2« série). d«
Obligations du Monde Moderne (5 fr.
net de revenu). — Coupons payables
le 1'=^ avril et le 1" octobre aux
bureaux du Monde Moderne ou au
Comptoir général de crédit, 17, rue
du Pont-Neuf.
32 1
49 70
45 42
55 90
62 99
34 75
26 97
26 10
22 78
6 g
31 g
4 g
6 g
4 26
13 44
13 44
13 44
13 44
13 44
13 44
13 46
13 50
13 43
13 64
11
15 g
16 43
26 72
17 30
27 96
69 98
82 66
20 32
46 60
34 44
26 30
22 63
65 04
44 79
6 15
30 g
26 g
13 46
22 94
18 16
18 16
18 20
16 84
18 »
18 18
23 30
21 81
24 50
13 40
13 60
19.-. t
1416
2139
1860
1225
476 75
466 60
2301
1960
1270
1640
1045
1920
1400
2116
1830
1200
473 50
473 75
1C55
2230
1960
460
1130
1095
LA CARICATURE INTERNATIONALE
Jeux et Récréations, par m. g. Beudin
W 275. — Haut : Noirs. — B:is : Blancs.
Los blancs jouent et font m it lu
«o 276. — Haut . Noir?. — Bas . BUi
JjOA blancs jouent et gagnent.
N** 277. — Mots en losaugc
Se volt «lans l;i verte prairie
■C'nminc c\ïV7. tous les avortons. —
Adresser les communications i
Une certaine maladie
Très commune clioz les moutons. —
Est tisité par tout le inonde,
Quoique très insignifiant. —
On peut voir ces poissons dans l'onde
De ce bassin res))leDdisâant. —
Il fut de la Oraiule Ânglelfrn-
Un célèbre navigateur. —
Petites rabanes en terre
Qui serrent d'abris au planteur. —
Cuillers dont on fait grand usage
Au jeu du mail. — Un possessif. —
Se voit près du charmant rivage
Ht chez l'être r(-barb;itif.
N" 278. — Mathématiques.
Un prre pirtage entre ses trois enfants
la somme de 'i<i francs, de telle sorte que
rainé a autant de pièces de li francs que
le second a de iiièecs de 2 francs et le
troisième de pièces de 1 fraue. Combien
de pièces chacun a-t-iî reçues ?
SOLUTIONS
N0 269.— 1. ClTnècluvd.v. 1. lîpr.C.
2. K :. r 1). '2. n jone.
3. T 3 T U éohco et umt.
I. n 7 T D.
2. T 1 1). S. R joue.
1. T 1 T n éohoc ot m»t.
N« 270.
17 II SI 80 33 29 22 17
li; ; 30 21 2t 33 12 23
.■10 !ii :
.-. 1
1 1.'.
gftgiio.
N" 272.
- L A C K 1) r. M 0 N K
eu RI SO LUS
IIK .«0 1, lîll
N" 27i. — Vigogne; Cigogne.
H* 273. — Soit X l'avoir de CharlM,
Louis aura 42 -f x. Après le don du père,
on aura : 42 + j- -f 6 = S (.r -|- 6> ou
^S -f j: = 3 X + 1«. Et 30 = 2 X. D*où
X - ir».
Louis avait 57 francs et Charles 15 francs.
N" 274. — On doit s'arranger de façon
que la partie adverse n'ait plus deviuit
elle que .'> pions au moment où elle de^Ta
jouer. Car si elle ne prend qn'un pion,
on en prend soi-même trois, et elle eal
ensuite obligée de prendre le dernier. Sî
elle en prend deux, v.ms en prenez égale-
ment deux et le résultat est le même.
Knfin si elle en prend trois, vous n'en
prener qu'un et pir suite la partie adverse
IK-rd encore. Pour arriver i\ ce résultat,
vous commencer par prendre S pions. Si
la partie adverse en prend 1, vous on
prenez encore 3 ; si elle en prend 3, vous
en prenez vous-même deux ; enfin si elle
en prend 3, vous n'en pn-ne» vouB-même
qu'un. Vous agissez donc de manière
(priiprès avoir joué deux fois, il y ait en
tout 7 pions de pris. Cela fail. la i»rtio
adverse, jmiant pour la deuxième fols,
ïirendra 1. ou 2, ou 3 pions. Si elle n'en
prend qu'un, vous en prenez 3 ; si elle ou
prend S, vous en pivnez 3 également; st
elle en preni 3, vous n'en prenez qu'un,
de telle sorte qu'après avoir joué i»our la
troisième fois il y ait II pions de pris.
l,a iMtrtie adverse, jouant A sou tour,
l)rcndra eiMurc l. ou 2, nu 3 pions. Sui-
vant le nombre de pions pris vous agirez
do fiiçon qu'il n'y ait pUis que fi pions à
prendre au moment oft l'adversaire devra
jouer et vous serez olors sûr tic U vic-
toire.
les jeux à Af. G. Btu*lin,à Hillancourt (Seine), avec timbre pour réponse.
LA CUISINE UU MOIS — LA \\K IMIATIQUK
Purée Conti aux croûtons. — Formule. — COO gr.
' de Icnlilles, un lilrc el diini d eau, 15 grammes de sel,
I: 5 grammes do sucre, lUO grammes de licurre, 100 grammes
l de mie de pain rassis, un peu de crème douce.
Opkbation. — l.aver les lenlilles à plusieurs eaux. Les
' couvrir largement d'eau Iroide et les faire bouillir rapi-
demcnl. A mesure qu'elles monleni, les enlever avec
l'ècumoire el les melire dans le litre et demi d'eau avec
le sel. Celte laiton de les trier est plus rapide el plus
sûre ([uc de les trier sur la table, les pierres et le sable
' ne pouvant surnager. Cuire les lenlilles au l'our 2 heures,
f- les passer au tamis de crin, ajouler un peu de lait ou
r d'eau si la purée était trop épaisse, remettre au leu et
ï laire bouillir en remuant avec une cuiller de bois; laisser
„ sourire à côté du feu et écumer. Couper la mie de pain
en tout petits cubes, les éparpiller sur une plaque de
lôle sucrée, saupoudrer de sucre et faire dorer au four,
5 ou 6 minutes suflisent. Mettre la crème et le beurre
dans la soupière; verser la purée, ajouler les croatons
et servir.
Rougets au gratin. — Formule. — ■4 rougets de
1U0 grammes chacun. iM grammes de champignons, une
tomate, une cuillerée de mie de pain passée au tamis,
21) grammes d'échalote, un peu de persil, 2 décilitres de
vin blanc et 1 de bouillon, M grammes de beurre, sel,
pointe de cajenne.
Opération. — Tremper la tomate 5 secondes dans l'eau
bouillante et la monder; la couper par le milieu et Jeler
les semences, la hacher grossiéremcnl, mettre sur une
assiette. Couper la racine au.\ champignons, les laver
avec soin et les hacher; mettre aussi sur une assiette,
hacher l'échalote et la pa.sser une demi-minute dans le
beurre, ajouter la tomate et la faire fondre en remuant
le hachis de champignons et laisser cuire une minute, la
mie de pain et le persil, mouiller, eondimenter relevé,
faire réduire 10 minutes en remuant. l.aver et écailler les
rougets, les essuyer avec un linge, couper les nageoires,
beurrer légèrement un plat ovale, le saucer légèrement,
poser les rougets dessus en biais, les deu.x des extrémités
le ventre en dehors, les couvrir avec la sauce qui reste,
les poser dans le four très chaud, à côté du foyer et à
mi-hauteur du four, dans 5 minutes retourner le plat et
dans â autres le servir arrosé d'un peu de citron.
Noisettes de veau princesse. — 4 tranches de
niels mignons de veau, pesant 100 grammes chacun,
', fonds cFartichauts cuits, 4 truffes cuites, 2 bottillons de
pointes d'asperges, 1 décilitre de madère et autant de
JUS, 50 grammes de beurre.
Opération. — Prendre le bas des asperges de la main
gauche, avec les trois majeurs de la droite, la faire plier
en la prenant au-dessous de la lèle. à l'endroit où elle
casse Iranc, la |)artie comestible cesse: les laver, choisir
les plus jolies tètes el en faire quatre petits bouquets
d'environ 4 centimètres de longueur. Couper tout ce qui
reste en petits morceaux d'un demi-centimètre, cuire le
tout réuni 12 minutes dans un litre d'eau légèrement
salée. Egoutter el laisser sécher sur un linge. Si l'on
n'a pas des fonds d'artichauts cuils, il faut commencer
par là. .Sauter les noisettes légèrement aplaties d;ins une
sauteuse un peu épaisse 12 minutes sur le feu, pas trop
vif, avec très peu de graisse, enlever les noisettes sur
une assiette, égoutter la graisse cl verser le jus dans
la casserole, le faire réduire i'i une cuiller à bouche, verseï"
le madère el faire chaufler sans bouillir; chaufler les
petits bouquets sans les défaire, les poser en croix sur
un plat rond les têtes en dehors, les fonds d'artichauts
entre chacun. Chaufferies pointes coupées dans la sauce,
ajouler le beurre, un soupçon de sel el de poivre, lier er>
tournant la casserole, garnir les fonds d'artichauts, dans
le milieu dresser les noisettes sur ou .sous les truffes bie\i
chaudes, arroser avec une cuiller de cuisson des truffes.
Colins rôtis. — A cette époque de l'année la chasse
est complètement épuisée; les colins ou cailles de \ ir-
ginie arrivent fort a propos pour varier un peu les rots.
Celte caille est plus grosse que les nôtres, sa chair est
très fine et très blanche, 12 minutes de cuisson à \a
ijroche, 15 au plus suffisent. La vider, la flamber, l'enve-
lopper d'une barde de lard mince el frais, tenir le feu
clair cl vif; ne pas arroser, saler sur plat après lavoir
débridée. Entourer de citron et du cresson alénois.
"Vert-vert. ^ Faire le même biscuit décrit dans le
mois de février dernier, remplacer les amandes par
30 grammes de farine, soit 110 grammes ce sucre, 110 du
farine et 4 œufs.
La r.BÉME. — Formule. — Demi-litre de lait, 5 jaunes et
1 œuf entier, CO grammes de beurre, 150 grammes de
sucre semoule, une pincée de sel, (iO grammes de pis-
taches mondées, un verre à madère de kirsch, une pincée
de vanille en poudre, 20 grammes de farine.
Opération. — Piler les pistaches avec le kirsch,
ajouler cleu.x ou trois cuillerées de lait vers la fin pour
éviter d'en faire de Ihuile. Délayer le sucre avec les
jaunes, ajouter la farine, l'œuf entier, ensuite le lait et le
sel, faire cuire jusqu'au premier bouillon en remuant.
Verser dans un saladier, refroidir en remuant toujours,
mélanger les pislaches et additionner le beurre. Couper
le biscuit en trois Iranches, melire entre chacun une
bonne couche de crème, le reste dessus el autour.
A. COLOMBl 1 ,
Teinture de la paille. — On peut faire, avec de la paille,
de fort jolis ouvrages. Pour avoir de la paille colorée,
voici ce que recommande la Science en famille.
. Voulez-vous teindre vos pailles en bleu, par exemple!
Préparez un bain de bleu avec de l'indigo en boule ou
du bleu en liqueur; mettez plus ou moins d'eau, suivant
la nuance voulue. Si le bleu est foncé, vous faites bouillir
ce bain, vous le relirez du feu, puis vous y jetez pendant
quelques moments les pailles rondes; vous les retirez, les
lavez dans l'eau fraîche et enfin vous faites sécher. Si la
couleur est très lendie, vous couchez les pailles dans le
fond d'un vase, vous en croisez les couches el vous versez
de.ssus le bain tiède et adouci. Vous terminez comme
pour le bain précédent.
Pour le jaune, vous l'obtenez par une décoction de
sena-marila et vous opérez comme il est indiqué pour le
bleu.
Après avoir teint la paille en jaune, si vous la plongez
ensuite dans un bain bleu plus ou moins foncé, vous
obtenez une teinte verte el vous l'obtenez facilement de
la nuance que vous désirez avec un peu d'habitude.
Vous obtenez une teinte rouge par la cochenille, mais
alors il ne faut pas laver la paille, en la retirant du bain.
Pour le rose, ajoutez de l'eau au bain rouge jusqu'à ce
que l'on obtienne le bain désiré.
Passez dans un bain rose la paille teinte en bleu el
vous avez du violet.
On obtient le brun en teignant successivement les
pailles en verl, en jaune, en rouge, et en les passant
ensuite dans un bain de bois de campèche; enfin, on
arrive à leindre la paille en noir au moven d'un bain de
pyrohgnatc de fer et d'un bain de bois de campèche.
Soudure de la corne. — La corne est fort difficile à souder
à elle-même, car. en cherchant à ramollir les surfaces, ou
n'arrive souvent i|u'à les griller. La Chronique indusIrielU
indique les précautions a prendre pour réussir. Après
avoir suffisamment fait chauffer la corne au-dessus du
feu, on gratte bien l'extérieur des deux feuilles que l'on
veut réunir, de façon que les surfaces puissent reposer
exactement l'une sur l'aulre en biseau sur un chanfrein
d'environ 5 millimètres. Les feuilles élant ainsi préparées,
l'ouvrier saisit les pinces chaudes el les appuie le long du
bord des deux feuilles, qu'il a soin de se faire présenter
conjointives el de faire lécèrcmenl humecter. Après un
fort coup de pince, suivi àe deux ou trois autres plus
faibles pour régulariser la prise, les deux feuilles se trou-
vent parfaitement recollées. On gralte légèrement alors
au racloir pour enlever les aspérités, on passe la jointuie
au Iripoli,
Fixation des étiquettes sur le verre et la porcelaine. — L:)
gomme arabique est tout à fait insuffisante pour coller
les étiquettes sur le verre el la porcelaine. Au bout de
peu de temps, elles se détachent et tombent, La colle
ci-dcfsous ne prèle pas au même inconvénient.
Gomme arabique 200 grammes.
Gomme adragantc 50 —
Glycérine 200 —
Huile de thym 5 —
On ajoute de l'eau jusqu'à consislance sirupeuse.
L'huile de tyni rend la gomme imputrescible.
All}âtre jaiini. — L'albâtre jauni se nettoie avec de l'eau
de savon. On lave ensuite à l'eau pure et on sèche avec
de la peau de gant ou de la mie de pain.
Victor de Glèves.
BIBLIOGRAPHIE
Le Monde renversé, par Lesage cl d'Orneval,
fui reprcsenli'. en 1718, à la foire Sainl-Laurent et
repris, en février dernier, à l'Odéon. Cel opéra-
comique, sans musique, vient d'être édile à la
Librairie théâtrale avec la conférence par laquelle
M. Léo Claretie le présentait au public. Celte con-
férence est un modèle du genre, claire et spiri-
tuelle, mettant les choses au point et rendant la
vie à un passé un peu mort. Elle prépare les esprits
il comprendre et à goûter ce qu'ils vont entendre.
<'l c'est là proprement le but d'une conférence.
I.a maison Georg Hirth, de Munich, poursuit sa
grande publication sur le Style dans les arts,
('.elle encyclopédie embrasse tous les ,iits plas-
liques, y compris ceux de la décoration indus-
trielle. La première série est consacrée à la Beauté
humaine à travers les àr/es: chaque livraison con-
tient douze planches et est vendue 1 fr. 25, prix
<'xlraordinaire de bon marché. L'élévation des
modèles donne une preuve nouvelle du goût du
1)' Meinrich Bulle qui les choisit et les accom-
pagne de substantielles notices, et l'excellence de
leur reproduction fait honneur à l'éditeur. De
jiarcilles publications sont établies en comptant
sur le grand public et ne peuvent vivre que s'il
répond à l'appel. Or elles sont un grand succès.
Nous devons y voir une manifestation de l'esprit
<|ui anime la nation allemande. Du haut en bas de
l'échelle sociale, elle est animée de la volonté de
triompher dans la lutte pour l'existence et elle
«'stimc, à bon droit, que l'Art, que nous consi-
dérons volontiers comme une distraction de luxe,
<"st, au contraire, une des sources les plus fécondes
<le l'énergie humaine.
M. le prince TcnicliefT a traduit lui-même en
français et édité, chez Cornély. son ouvrage d'abord
icril en russe sur l'Activité de l'homme. ?a thèse
est que les actes et la conduite de l'homme dépen-
<lcnt directement des besoins de sa vie et de sa
condition sociale, et les considérations qu'il déve-
loppe reposent sur des faits précis. La part de l'ima-
gination et de la volonté ne semble pas être faite
(l'une façon suffisante et cependant les conclusions,
qu'on ne saurait trop louer, aboutissent à l'amour de
la vie et au développement nécessaire de l'activité.
L'ouvrage est complété par une étude curieuse
<le la grande race des Ksquimaux, qui se croient le
type le plus |)arfait de l'humanité et qui ont tout
jiu moins le mérite de lutter courageusement contre
les difficultés de leur existence, donnant ainsi un
salutaire exemple d'énergie ù l'humanité.
Max de Nansouty vient de publier chez Juven
son Année industrielle pour 1898. L'auteur est un
incompaïahlc viilgarisalcur et, mieux que personne,
il sait ipistnniv sans ennuyer. Tous ceux, et ils
sont de plus en plus nombreux à notre époque,
qui veulent suivre les progrès de la science appli-
quée sous toutes ses foiiiies liront cet aimable
ouvrage avec un extrême plaisir: ils y trouveront
les qualités du style littéraire le plus pur, unies
A une précision documentaire irréprochable. Il
semble que rien ne puisse rester obscur, quelle que
soit la difliculté technique du sujet, sous celte
plume gaie et alerte, maniée par un auteur dont
l'art aimable met A profit, pour dimner ses expli-
cations, une érudition profonde.
M. le professeur lioger vient de iniblier chez
Carré et Naud une Introduction à 1 Etude de la
médecine, écrite pour ceux qui se préparent i cel
oit, mais copalilc de rendre les plus réels services
à tout le monde. Malgré son caractère de vulgari-
sation, l'ouvrage est un peu scientifique, mais d'une
science qui peut être comprise facilement.
Cet ouvrage décidera les vocations hésitantes,
dans un sens ou dans l'autre, en éclairant la voie
à suivre, et cela suffit pour le recommander à une
bonne partie de la jeunesse française. Il sera aussi
d'un vif intérêt pour les personnes, plus ou moins
malades, qui aiment à reconnaître leur cas dans
les livres spéciaux, en leur donnant des idées géné-
rales plus utiles que les détails où elles se perdent
généralement.
La librairie Flammarion a publié de nombreux
ouvrages parmi lesquels nous citerons :
Un volume pour les amateurs de l'escrime : L'£pée,
par Claude La Marche. L'auteur exprime ses justes
idées sur le rôle prépondérant que joue l'esprit
dans le maniement de l'arinc de terrain. C'est la
psychologie de l'art des armes. Il nous fait com-
prendre que, si les modernes ont enrichi de pro-
grès nouveaux et illimités la Science du fleuret,
les anciens, obligés de s'exercer sans le masque,
s'étaient, dans l'art des combats singuliers, appro-
chés de la perfection par la simplicité des coups
et par le caractère véritablement pratique des
manœuvres destinées à produire l'attaque et à
assurer la défense.
Dans sa collection des mémoires militaires les
Mémoires d'un soldat-ordonnance pleinsdc naïveté,
de vérité et de saveur. Le brave Hrossmann a fait
toutes les campagnes du second Empire, même celle
du Mexique, et il a combattu la Commune. Il a res-
senti les joies de la victoire, les affres de la défaite,
les douleurs de la captivité et les angoisses de la
guerre civile. C'est l'àme du soldat simple et sans
c<miplications de responsabilités; c'est le courage
el la bonne humeur française. Il faut savoir gré
à l'officier qui a provoqué cette publication.
Xanrof y poursuit ses subtiles enquêtes sur les
Coins du Cœur humain et sa vivante gaieté ne laisse
jamais passer l'enseignement philosophif^ue. Casli-
tjal ridendi) mnres Nous aimons cette méthode qui
porte plus que les pompeux discours. On commence
par rire du prochain et l'on s'arrêle là, quand on
n'a point d'esprit. Mais l'esprit domine en France,
et on s'aperçoit que les travers des autres sont
au fond de nous-mêmes. Peut-être s'en corrigera-
t-on el voilA pourquoi les livres qui font rire sont
les meilleurs.
Le vénérable aunuNnier de Saint-Cyr, M. l'abbé
Lanusse, a réuni dans un volume ses souvenirs
de la campagne du Mexique. Des Braves, tel est
le litre du livre où l'on ne trouve en cITol que des
récits de bravoure. Dans sa glorieuse carrière
d'aumonicr militaire le brave abbé a payé de sa
personne et a toujours réconforté les autres de sa
bonne humeur. Û a vu couler bien du sang. Son
Ame de soldat vibre au clairon et aux victoires de
la pairie, mais son Ame aussi ne peut s'empêcher
de souhaiter la paix. C'est un problème qu'il
appartient aux hommes de résoudre el il leur en
indique le moyen : •■ .\imez-vous les uns les
autres. •■
Les Guides Flammarion se distinguent par leur
sens pratique. Dressés par l'ingénieur Sauverl, ils
oITrenl une accumulation de renseignements dos
plus utiles. Dans cette collcclion qui s'enricliil tous
les jours, trois brochures viennent de paraître,
qui sont consacrées A la Cê>tc d'azur.
f/Édileur-Gévant : A. Qp.^ntin.
Le
Monde Moderne
Mai 1899
LES POSTES D'OVR
La maison de Térakh était en émoi.
Les esclaves noirs du pays de Coush
s'empressaient dans les cours et dans les
salles, avant même que le jour fût levé;
les uns s'occupaient à des préparatifs de
festin; les autres arrosaient d'eau par-
i
I.I-: HOMAN UK LA TOI
fumée les dalles des chambres; d'autres
encore allaient et venaient sur le mur
d'enceinte, écoulant les rumeurs de la
ville et guettant le premier rayon du
soleil.
On touchait au quatorzième jour du
mois de justice, consacré au dieu lunaire
Hourki. Des multitudes campaient en
dedans et en dehors des portes de la
ville d'Our, la capitale de la Chaldée,
pour assister aux prières et au sacrifice
annuels.
Le vieux ïéralvli prenait à ces fêtes
un intérêt particulier. Non point qu'il
ressentit plus de ferveur que le reste du
peuple, et peut-être même en ressentait-il
moins; mais il avait conscience d'être
nécessaire à l'entretien de cette ferveur,
car pour adorer des idoles il faut qu'il y
en ait ; or c'était lui qui les taillait dans
la pierre, et lorsque, avec la cité tout
entière, il se prosternait devant son
(cuvre, il savait bien au fond de lui-
même que, si puissant que le dieu put
être, lui, Térakh, en était l'artisan et le
créateur.
En ce moment même, à la lueur dune
lampe suspendue au plafond d'une vaste
salle, il donnait les derniers coups de
ciseau à une énorme image en pierre
qui devait le lendemain, sous le nom de
Hourki, être l'objet de l'adoration de
tout un [)euple.
Pénétré de son sujet, lier de son art et
de sa mission, il avait doté 1 idole de
hideur et d'épouvante. Les bras étendus
en un geste de caresse homicide, elle
penchait en avant, comme pour mieux
aspirer la fumée du sacrifice que lui
oll'riraient ses dévots, une face grima-
vante, dont les lignes e\[)rimaient la
malice et la cruauté.
L'aube n'avait pas encore rayé de sa
première ligne blanche le bord de l'ho-
rizon, lorsque le piétinement et la ru-
meur d'une caravane en marche parvin-
rent aux oreilles des guetteurs attentifs
sur les murailles. En avant venaient les
chefs, graves et dignes, montés sur des
chameaux aux pieds de velours; derrière
eux, des hommes à l'air farouche, che-
vauchant des étalons, poussaient à tra-
vers les rues étroites un fourmillement
de moutons et de chèvres. La caravane
s'arrêta, avec des oscillations et des
remous, devant les portes de la demeure
de ïérakh, dont la vaste enceinte, coni-
[)renanl de nombreuses cours et un
jardin qu'on nommait paradis, en sou-
venir de l'Kden, ])ouvait rece\oir, sans
être encombrée, toute cette horde de
bêtes et de gens.
Cependant l'aurore rosissait : la ville
s'éveillait partout ; les habitants sortaient
au bruit, et se disaient les uns aux
autres :
— C'est le fds de Térakh, qui \ ient
du désert.
Et sur la muraille les guetteurs
criaient :
— C'est lui I C'est lui 1
La porte de la cour d'entrée s\3uvrit
toute grande. Le premier, un jeune
homme entra, pressant impatiemment
son chameau. Sans attendre l'agenouil-
lement de sa monture, il sauta à terre et
s'élança sur le seuil, l ne femme y était
déjà, devant laquelle il se prosterna
dans une altitude de tendresse cl de
respect, en la saluant du nom de mère.
— Relève-loi, mon fds, dit-elle. Tu
arrives en même temps que le bienfait
de la lumière des dieux.
— Comment se portent mes frères?
— Ils sont en prière; ils adorent le
grand Shamshou, le dieu du fou. Ils se
portent bien.
— El mon père? Je prononce son
nom le dernier, parce que l'émotion me
serre le cœur à cette question : com-
ment se porte mon père?
— Il se porte bien, mon lils, el il
l'alloiid devant la face de son dernier
dieu.
— Qu'llou soit béni pour les bonnes
paroles, o ma mère bien-aimée ! Je vais
vers mon ])ère. N'ois, j'ai amené cinq
cents des premiers-nés de nos troupeaux
pour mon père el pour l'holocauste.
El de la main il indiquait la cohue
bêlante que les serviteurs enfermaient
ilans l'enclos.
I,K ROMAN DE LA TOI
— L'abondance et les richesses coulent
fie tes mains, dit la femme, dont la voix
et les veux trahissaient la fierté mater-
nelle.
Le jeune homme pénétra dans les
appartements intérieurs et parvint bien-
tôt à la salle reculée où, retenu par sa
dignité de père, Térakh, impatient, l'at-
tendait.
— O mon père 1
— Mon fils :
Et devant l'image grimaçante de
Hourki, Térakh et Abou-Hamou s'étrei-
gnirent et se donnèrent le baiser.
Douze fois s'était accom[)lie l'évolution
du mois lunaire depuis la dernière visite
du jeune homme. Dix ans auparavant,
lorsque, ayant atteint sa majorité, il
avait laissé pousser les boucles de ses
cheveux sur son front, Térakh lui avait
dit :
— yia volonté est que tu serves
Hourki, le dieu des dieux, dans le grand
temple.
Mais le fils avait un moment regardé
le père en silence ; puis, sans se départir
du respect dû à celui qui, lui avant
donné la vie, avait le droit de la lui
reprendre, il avait répondu:
— 0 mon père 1 n'est-ce pas assez
pour toi de faire les dieux? Quand je
vois de quelle matière tu les tires, une
voix intérieure me défend de les ensei-
gner au peuple. En vérité, je ne sais
pourquoi, mais je voudrais être berger,
l'esprit délivré de la confusion de tant
de dieux, ou m'en aller en quelque pavs
lointain.
Térakh était un homme sage. II com-
prit que ce n'étaient point là des paroles
vaines; il donna à son fils sa part d'héri-
tage et lui permit de suivre sa voie. Le
jeune homme s'enfonça dans le désert,
vécut sous la lente et éleva de nombreux
troupeaux. Il crût en richesse, et aussi
en influence sur les tribus nomades au
milieu desquelles il vivait, et qui lui
donnèrent le nom d'.Abou-Ramou, c'est-
à-dire « le Père très haut ». Amraphel,
le roi d'Our et de Shinar, avait pour
conseiller Térakh, le tailleur d'images I
divines: mais il ne pouvait s'empêcher
de ressentir une jalousie mêlée de crainte
contre ce liis de Térakh, dont les trou-
peaux égalaient en nombre les étoiles
du ciel, qui commandait à des centaines
de serviteurs dévoués, et qui, malgré sa
jeunesse, inspirait tant de confiance et
de respect que les gens des tribus l'appe-
laient le père des plaines de Shinar.
Cependant Térakh regardait tour à
tour le dieu qu'il venait de faire sortir
d'un bloc de pierre et le visage de son
fils. Celui-ci comprit le désir du sculp-
teur, si naturel à tout artiste.
— C'est un dieu tout à fait terrible,
dit-il. Je croirais même que c'est ton
meilleur ouvrage.
— Tu ne t'es pas incliné devant lui
en entrant, reprit Térakh. Prends garde.
Le roi punit ceux qui n'adorent pas
Hourki, l'éclatant seigneur des mois.
— Hourki n'est pas encore installé
sur son trône, mon père, répondit Abou-
Ramou. D'ailleurs tu dois connaître son
pouvoir, puisque lu l'as fait. Quant au
roi, je suis sans crainte : j'ai pour guide
quelqu'un de plus grand qu'Amraphel .
ou Hourki, ajouta-t-il en s'inclinant
soudain devant un être invisible, avec
une telle expression de révérence et de
soumission que le vieillard en resta
muet délonnemenl.
Il voulut changer le cours de la con-
versation et reprit :
— Iskah est devenue prétresse de
Hourki. C'est la seule nouvelle que j'aie
à t'apprendre.
— Je n'ai pas vu l'enfant depuis des
années, répondit Abou-Ramou. Elle
était à Sippara la dernière fois que je
suis venu. Où est-elle maintenant?
— Ce n'est plus une enfant. Elle a la
majesté du palmier royal et la beauté du
lis. Haran ne peut rien faire d'elle : il
l'a donnée à Hourki.
Pendant que le père parlait, le sou-
venir s'éveillait, en la mémoire d'Abou-
Ramou, d'une petite fille à la peau brune,
à l'œil noir, au rire léger et aux pieds
rapides, avec laquelle il jouait comme
avec un chien favori, et qui, parfois,
I.1-: noMAN DE I.A FOI
levait sur lui un lon^f et timide regard
de créature apprivoisée. El ce souvenir
lui fut plaisant. Il avait des serviteurs
et des servantes; ceux-là avaient des
l'enimcs et celles-ci des époux, mais lui,
le i' père très haut ■■ du Shinar, n'avait
ni l'emnies ni concubines.
« Prétresse! pensail-il. Quel besoin
d'elle peut avoir Hourki? "
Et il répéta :
— Où est-eilr niaiiiteiKinl. mon père?
— C'est l'heure où elle donne à
manger aux oiseaux dans le jardin. \'a
la trouver: car je crois qu'en son c<enr
elle s'inquièle de lui.
Et Abou-Ramou alla dans le paradis
des palmiers, à la recherche d'Iskah.
Une fraîcheur régnait en cet éden,
en dépit de l'ardeur des rayons de
Shamsliou. Les dattiers majestueux y
maintenaient une ombre agréable. Des
ruisseaux le coupaient en tous sens;
ratnios|)hèrey était chargée des parfums
enivrants des fleurs, des amandiers, des
grenadiers et des acacias. .\bou-Uamou
l'cspirait avec délices ces effluves et ces
fragrances dont les grands vents du
désert lavaient déshabitué, et, ravi de
la beauté et du parfum des choses, il dit
à demi-voix :
— Je ne crois pas c|ue le dieu liimrki
soit ici.
— .Mil ah! .\l)ou ! \ en\-tn (pie je
rapporte ce mot au roi?
Le fils de Térakh s'arrêta court. Il
avait reconnu le rire candide et mo-
cpieur, la voix provocante' et ingénue
qui l'avaient taquiné et amusé tant de
fois.
— Où es-tu. Iskah? cria-t-ii. \'iens.
enfant ; montre-toi !
In rire clair tinta, et diin massif de
grenadiers surgit uile fcunie nuageuse et
blanche. En un clin d'u'il elle fut près
de lui. Elle riait et parlait à la fois.
— O le ])lus ancien des pali'iarches !
reganle et dis-moi si je suis une enfant.
Et d'un geste ra[)ide elle rejeta le
léger voile fpii la protégeait contre le
soleil, l'allé sei-oiia la léte, et seschexeux
noirs lireiil nu cadre à siin visage, l ii
sourire irrésistible entrouvrait ses lèvres
vermeilles. Sa peau, couleur de l'olive
mûre, se creusait de fossettes mignonnes
et joyeuses. Ses yeux étincclaient comme
le bouillonnenienl des sources au soleil de
midi.
.M)ou contemplait Iskah , stu[)éfail
de retrouver, au lieu île 1 enfant qu'il
avait quittée, la plus belle des femmes
d'Our.
Iskali aussi le regardait. Sa hante
stature, la régularité de ses traits, le feu
du commandement qui pal|)itail dans
ses narines et luisait dans ses yeux.
(pieiiiue chose de mystique et d'ins|iiré
{[ui l'enveloppait comme d'un parfum
précieux, et qu'elle sentait être en de-
hors et au-dessus de sa propre nature.
l(Hit cela attirail l'allenlion de la vierge
et réveillait en son cceur des scnli-
ments nés dès son enfance, mais restés
indécis.
— • Il n'a pas son égal clans Shinar.
pensa-t-elle: mais ce ne sera jamais mes
lèvres qui le lui diront.
— Es-tu une femme, Iskah, ou une
déesse'.' demanda .\bou-Ilamou.
Et elle ré])ondit, avec un regard mé-
laiic<ilique et doux :
— .Aujourd'hui, .Abou, je suis une
l'enime. Demain je serai une déesse, si
In \eiix m'appeler de ce nom.
!,<■ iendem.iin. en effet, était le grand
jour des cérémonies et des sacrifices, le
jour où l'on inaugurerait le nouveau
dieu sorti des mains de Térakh, le jour
(le la pleine lune, où Iskah devait entrer
dans le temi)le au service de Ilourki et
n'en pins sortir jaiuais.
I':ile reprit :
— .Mldiis! viens a\ec moi distribuer
aux (ii>eaii\ leur |)àliÈre. J'ai ])eur qu'ils
ne ineureiit de faim (piaiid je ne serai
plus là. (!'est la dernière fois que je
leur donne à manger.
Et disant ci-ia elle souriait, mais son
sourire était triste.
Des pensées lumnltnenses agitaient le
ccenr d'.Vbou-Itanmn. — Ehqimi! pen-
sail-il, fant-il (pie rii.irmonie se mette
an ser\ ice delà ditl'ormitè? I''aut-il (]u'un
l.E UOMAN DE LA FOI
nonslre ait la beauté pour prêlresse? 1 — Tu me regardes d'un air étrange?
['iip âme toute hlanche de\ ra-t-ellc se , lui dit tout à coup la jeune fille.
4ii
.qi-^i
LE PÈRE ET LE FILS
souiller et se noircir dans des mvstères | — C'est parce que lu veux être prê-
sans nom? Faut-il qu'Iskah devienne tresse, répondit Abou-Ramou simple-
l'esclave de Hourki? I ment.
LE HOMAN DE I.A l'OI
Mais l'éclat de ses yeux aclu'vnil le
sens de ses paroles.
— Mon père ne pense pas ainsi ,
reprit Iskah, l'air fjravc; ni Térakh, ni
mes autres parents. Ils disent cpie le
dieu a soif de moi.
Et elle répéta deux lois, lentement,
comme elle eût fait d'un oracle :
— La volonté de mon père est ma loi.
— Sa volonté est une :iiioiiiiM;ilinn,
s'écria .Abou-Ramou.
— Ilourki est un dieu |iiiissant, ja-
loux des autres dieux, dil Iskah d'un
ton de respect cnnienu.
— Hourki u est qu'une pierre, el je
le briserai 1
.■\bou n'avait pas lini de proférer ce
blasphème que la main d'Iskah était sur
sa bouche.
— () .\bou I s'écria la jeune lille,
frissonnant d'elfroi, le désert l'a rendu
fou. Tais-toi! J'ai peur que quelque
esclave ne t'entende et ne le dise au
grand prêtre, et que tu ne meures.
— Tu t'inquiètes de cela? ninrnuira-
t-il, tout ému.
Elle ne trou\a (|u'un mot pour répon-
dre. Rejelant la tête en arrière, les
deux mains étendues, oublieuse de lout,
elle poussa ce cri :
— Oh! Ishtar!
Cette invocation naïve à la déesse de
l'amour déchira le voile devant les yeux
d'.Abou et lui fit lire clairenienl le plus
secret désir de son cœur.
— Iskah? dit-il doucemcnl, en 1 atti-
rant vers lui.
— LaiRse-moi. Laisse-nmi, .I'mI dil ce
<iue je ne voulais pas dire. Ilourki ne
permet |)as cela.
Mais .\bou-Haniou, lallirajit toujours
plus près de lui, lui murmurait à l'oreille :
— Iskah, j'ai besoin de toi.
- Ilourki aus>i, ré|Hin(lil-cllr. déses-
pérément.
Alors il éclata.
— Ilourki n aura ricii de tcu, i;ii- nion
amour l'a prise tout cntièi-e pour l'aire
de loi ma femme.
Iskah essaya un mslajil de ré>ister.
Mais pondant (pi'elle croyait le r('p(iu>ser
d'un regard de dédain, elle se laissait
aller dans ses bras. .Alors, doucemenl,
il lui souleva la tête el, ])eiiché sur elle,
])longea ses yeux dans les siens avec
l'anxiété d'un astrologue qui cherche un
signe dans le ciel.
Iskah, comme en extase, lui rendait
son regard énamouré, cl des larmes lentes
coulaient sur ses joues.
— Iskah, i-epril le ji'unc Iminnie d'un
ton impérieux, m'aimes-tu?
D'une voix ferme, elle répondit :
— Tu le sais maintenant, mon sei-
gneur. Ton joug est sur mon ànie jusqu'à
mon dernier souille. .M;iis. hélas! mun
corps est à Ilourki.
A ces mots, .\bou-Hamou se redressa
comme si le dieu de la guerre, N'ergal
en personne, lui portail un défi. On eût
dit qu'il grandissait; l'éclair se jouait
sous ses sourcils. Iskah le coiitemplail,
émerveillée. l'!nliii, il lit un elforl el
parla :
— Iskah, ma bieii-aimée, écoule le
secret de ma \u\ ,1c re(;ois dans mes
S(niges les coniniaudcnu'nts <run Dieu
nouveau.
Il s'arrria. cnmnie si l'énergie de sa
|)ar(ilc lui idiitractait la gorge cl i'élouf-
fait.
.Mais lilenlot il reprit :
— Il ne peut y a\oir, il n'y a pas
d'autres dieux tpie lui. Sa face est aveu-
glante comme le soleil. Sa \oix est douce
comme ui\ munnuir. ,1e n'adore point
d'autres dieux, imn. pas même Ilourki.
.Mon Dieu, à moi, n'est pas une jiierrc;
c'est un esprit.
Ces paroles étaient au-dessus de l'in-
lelligence d'Iskah. .Mais elle aimait
comme les fennnes de son temps et de
sa rail-, acceptant les croyani es el la
volonté (le l'honHne choisi, en nu'me
temps (pie M>ii pn'iiiicr liai>er.
— (Jucl c-l -on iiiim?(lcniaii(la-l-elle.
(piaiid son etl'arement lin permit de
parler. I'!s-tu son prêtre?
— Son nom ne m'a pas élé révélé,
répondit .\bou. iliin Ion de res|iect. Il
est rétcniel, ihni Shaddai, le Toul-
l'iiissanl.
LE liOMAX DE LA FOI
LA REXCOXTRE DANS LE JARDIN
I.1-: liOMAN DK LA Fol
— Abou, gc'iiiil la vierj^eeii s';illiu-liaiit
à lui et se cacliaiit le visaffc, en proie à
une relif^'iouse lerreur, cs-lu plus ffrand
que lloiu'lvi? l>-lii plus ("orl tpie le roi
Aniraplu'l? (111! ne le \ante pas parée
que lu m'aimes I Aie pitié fie toi-même!
Le dieu me réelame.
— Si je brise le dieu, seras-tu ma
femme? demanda-t-il impérieusement.
— Si ton dieu est plus f;rand (|ue mon
dieu cl ta main plus lourde que la main
du roi, si tu me ravis au fjrand autel de
Hourki, ta volonté sera la mienne et ta
servante ira où lesif;ne de ta tête lui dira
d'aller.
l-'nc voix (H'rranlc a|ipelall à i aulre
bout du jardin.
Ils éclianj;èn'nl un baiseï- dans une
étreinte el se séparèrent jus([u'aii len-
demain, jour de la fête de HourLi.
I I
La statue taillée par Terakli avait été
placée sur un énorme autel en face du
trône du roi, au sommet d'une jnramide
tronquée haute de vin^t pieds, tout
auprès de la tour du sou\enir, ou Zilioti-
rat. A ses ])ieds se dressaient ça cl là
les autels moindres de Nana, de Nébo,
de Ner};al et des autres dieux, où les
prêtres brûlaient déjà des holocaustes,
en atlendaiil le f^rand sacrilice offert à
Hourki, le dieu préféré d'.Amrapliel .
prêtre-roi. La jalousie brûlait dans le
cœur de tous ces prêtres, plus ardente
que le feu sur leurs autels. La crainte les
faisait se prosterner humblement de\anl
la puissance du dieu Hourki; mais la
haine entretenait sans relâche en eux le
désir de la revanche et l'espciir de la
révolte.
Ilnurki n'était pas un diiMi sanj;ni-
naii'c; cepenilant il voulait qu'une fois
par an le roi plaçât dans ses bras un
enfant nouveau-né, pour y être consumé
au feu d'ini bûcher bâti à ses pieds,
qu allnmail la prêtresse elle-même.
Tout était prêt pour ce sacrilice. La
foule se pressjiil. inqial iente. anlnur iln
Zikoural. Le chaut des prêti-es moulait
en une clameurassourdissante qui domi-
nait tout aulre bruit. Au milieu d'eux le
roi se tenait, étendant le bras drnil. au-
tour duquel brillait un bracelet d'or.
Sur sa tête s'élevait la mitre royale,
semblable à une colonne dressée sur une
hauteur.
Kniln la dernière noie de I hvniiie
triomphal retentit el décrut dans le
silence universel. Le roi commença à
fjravir les marches qui montaient à l'au-
tel. Cependant la tribu d'.\bou-I{amou,
écartant les jjrêlres, les dévols et les
curieux. a\all rempli l'espace libre entre
la midtitude et le soubassement de l'édi-
fice sacré. Le roi aperçut cette troupe
d'hommes armés, qu'il savait résolus el
dévoués à lem- maître, et sentit l'outrage
fait à son autorité de sacerdote royal.
Mais il ne |)ouvail interrompre la céré-
monie dont les devins avaient fixé l'ordre,
et, en différant le sacrilice ])our châlier
les insolents, donner l'exemple du sacri-
lège. Jetant sur Abou-lJamou un regard
chargé d'orages, il se contenta de sedire
en lui-même :
— Je livrerai son corps en |)àtureaux
chiens; de ses serviteurs je ferai mes
escla\es, el je me nourrirai de ses trou-
peaux. Je les tiens comme en un filel.
A ce moment un murmure de surprise
el d'admiration courut dans la foule.
Près de la monstrueuse ligure de
Hourki a])])araissail soudain la nouvelle
grande prêtresse, Iskah, tille de llarau.
Sa robe, toute décorée de (leurs, tom-
bait, blanche, sur ses pieds, conune uni»
cascade d écume. En ses bras elle portait
un petit enfant, de l'air d'une reine qui
préseule à son peuple son héritier nou-
\('an-n(''. Le raMiniienienl d' nu ci eu r pur
l'enx irnniiail cl une s|ileM(l('ur de gloire.
.\ sa \ ne, le roi ne pu! retenir une
sourde exclamalion : il n'axait |)as cru
qu'elle |)n( êlre si belle. .\bou-Uamou
l'enlendil; son souille dev iul brûlaul ; il
se rapprocha de l'autel.
.\n moment où la prêtresse, s'incli-
nanl en inie salutation solennelle, re-
nii'llail aux mains du roi reiifanl élu
LE ROMAN D1-: LA FOI
LE lîOMAN DK LA FOI
pour le sacrilice, celui-ci cri;i. A ce va-
j;issemeiit i\\'^u répondit du milieu de la
l'oule une plaiiile désos|)érée. .Mais le
iiéraul étouH'a les lanienlatious du père
en criant d une \oix relenlissaiile celle
proclamation :
— Quiconque, au son de la cymbale,
ne tomi)e pas sur la l'ace et n'adore pas
Hourki, le dieu lunaire, le dieu des
dieux, sera jeté vivant dans la fournaise.
Ainsi dit .Amraphel, son f,^rand prêtre.
Le héraut achevait à peine cpie les
cynihales retentirent. I>a foule, d'un
seul mouvement, se prosterna, la face
dans la poudre. En même temps, .Abou-
Ramou sautait d'un bond sur la pre-
mière marche de l'autel, en franchissait
tous les degrés avec une rapidité d'éclair,
et s'arrêtait auprès diskah, immobile
et comme pétrifiée. Qui l'eût l'c^ardée à
cet instant eût pourtant aperçu sur ses
lèvres un sourire de joie, fufiilif connue
la lueur d'un météore à l'horizon.
Cependant, les hommes du désert
s'étaient portés en avant et formaient
autour de l'aulel un cnrfinn redoutable.
Tout cela s'élail fail a\aiil que les
dévots se fussent redressés de leur pros-
ternement. En relevant la tête et les
yeux vers l'anlel, la foule elfarée eut
un instant d'hésilalion. D'instinct les
hommes de 'l'éi-akh se serrèrent derrière
les serviteurs d'.Abou-Hamou : et le
jeune audacieux, du haut de l'autel,
brandissant dans sa main droile le
maillet de bronze dont son |)rri' s'élail
servi ])Our façoimer la slalue du dieu,
jela ces paroles, qui passèicnl sin- la
mullilude comme un vent d'orale :
— Hommes d'Onr, habitants de Shi-
narl un l)ieu, don! le souflle seul est
plus puissant que Ions les dieux d'Our
réunis, me commande. Hegardez 1 je
l'ra|,pe.
\A à den\ mains il a>scii
du maillet sur la (éle de Ib
s'écioula sur son piédestal.
I)éjà il avait saisi la prrlrc-
soii embrassemeni cl il lin iiiinii
l'oieille :
— Mon DicM
un con|>
urki, ({ni
.|-,l p
pui-
sant que ce Hourki? Vierge, suis-moi.
En réponse, elle arracha de son front
la mitre sacerdotale, et, d'un beau geste,
croisa les bras sur sa poitrine et s'inclina
devant lui.
.\lors seulement .\nira])hel revint de sa
stupéfaction et se rappela qu'il était roi.
D'une voix où vibraient la haine el le
désir de la vengeance, il cria :
— Prêtres de Hourki! soldais de
Shinarl jete/.-les dans la fournaise I
Frappez la maison de Térakh. Consu-
mez la tribu d".\bou-Uamou. Frappez-
les! Où qu'ils soient, frappez!
El, oubliant la victime qu il tenait, il
laissa tomber l'enfant sur les bois odoi-i-
féranls du bûcher, pour saisir de sa
main le lils de Térakh.
Iskah se baissa, prit l'enfahl, le .serra
contre son C(cur, et du |)ied dis|)ersa les
légers fagots.
— Tu ne m'arrêl('ra> pas. Ann-aphcl,
car mon Dieu me c(uiduil, dit .\bou-
Ramou en s'arrachant dune secousse à
1 étreinte du roi. .Alors, l'arc el le car-
quois sur l'épaule, le maillet à la main,
il prit dans ses bras Iskah portant len-
fantelet, et, s'élançanl du boi-d de l'autel,
franchit d'un saut prodigieux tout Ics-
]iace qui le séparait des hommes de sa
Iribu.
Ce fut le signal d'une confusion dont
les prêtres des dieux opprimés proli-
lèrent pour se venger de leur longue
humiliation. Les sectateurs de Nana et
de Nébo tombèrent sur les dévols di'
Hourki, et le sang coula dans les rues
de la cité chaldéenne.
.Au milieu de ce tnnnillc, .\bou-Haniou.
entouré de ses serviteurs, se relourna
vers le roi, qui, toujours debout sur
l'autel, s'em|iortait eu menaces contre
lui el en imprécations contre son peuple.
Trois fois il lendil son arc dans la direc-
lion de son ennemi, cl liois fois un sen-
limenl doni il ne se rendait pas compte
ari'éla la llèche prête à partir. Honteux
de son hésitation el IronvanI plus viril,
après loul. de luer im homme ipie de
briser un dieu de pierre, il allait enfin
lâcher la cor.le de l'arc, quand l>kali,
LE UOMAN D1-: I.A l-'OI
].K ItOMAN DE LA KoI
soulevant le ])elil enfant jusqu'à toucher
la pointe de bronze de la llèche, lui dit
ce mol, bien étranffe en ces temps de
combats et de meurtres :
— Abou-Hamou, tu ne tueras |>i)int 1
Abou-Ramou. abaissa son arme, et
cria :
— A la niaisiiii de Ti'i'akli — puis, au
désert !
A travers la foule hurlant d'aU'olement
et de terreur, au milieu du carnafre
auquel les prêtres des dieux rivaux et
jaloux excitaient leurs dévots exaspérés,
Abou-Ramou et sa suite parvinrenl sans
ojjstacle jus(|u'à la maison de Torakh.
En chemin, Iskah avait senti une main
toucher son vêlement, et elle avait vu
uit homme se f,disser comme un serpent
loin d'elle, emportant la petite créature
qu'elle avait sauvée. Presque aussitôt
un cri de femme, où s"exi)rimaient toutes
les antroisses et toutes les joies de la
nialernité, frajjpa son oreille. F,e père et
la mère avaient retrouvé lein- enfanl.
.\bou-Ramou, sans hâte, ordonna le
départ. Son vieux père le suivait, avec
.Antelai, sa femme, et toute sa maison.
Et lorsqu'on vint dire à Aniraphel qu'ils
sortaient de la ville et qu'on pouvait les
poursuivre et les écraser :
— Laissez-les aller, réponilil-ll
voix lente et lasse. .l'ai \u un
plus grand que llourki. C.'r>[ lui
protège. I.,aisse/.-les.
lis voyaf^èrent toute la nuil,
s'arrêtèrent qu'au matin, sur les t
du désert.
Alors .\l)ou-Kaniou et Iskah descen-
dirent du chameau sur lequel ils avaient
l'ait route tous deux, la main dans la
main, et d'inie \oix à la fois sonore et
lointaine, connne \enantdu fond de son
,ime, il dit :
-^ Iskah bien-aiméel mon âme s'at-
I une
Dieu
et ne
>ntins
tache à loi d'un amour plus immense
que les cieux là-haut, plus profond que
celle terre sous nos pieds, plus vasle
que la face des eaux sur l'abime.
El elle dit :
— iMiseijfue-nioi Ion nouveau l)ieu.
Je l'adorerai , et je le trouverai très
dou.x.
Fatifjuée, elle appuya la lêle sur le
bras d'Abou, rêvant une vie de félicité
dans le calme de sa demeure. .Mais lui
fouillait de l'ieil l'occident lointain. Il
était de ceux, qui unissent en une même
émotion l'ambition et l'amour, et il rêvait
de fonder une nation iïOU\elle avec l'ap-
pui d'un Dieu nouveau.
Puis il pencha la lêle au-dessus d'elle,
pour se réjouir dans la contemplation de
sa beauté. L'expression de sa physiono-
mie avait chan-jé : ce n'était plus la prê-
Iresse, et voilà que la Iranquille pureté
de la vierge s'illuminait et se transfor-
mait en la sérénité satisfaite de l'épouse.
— .Mon Dieu I s'écria .\bou-Ramou,
je meurs dans la joie dont ta bonlé me
comble !
Et attirant sa femme sui- son cœur, il
la cacha dans les plis de son manteau,
pour que son peuple ne vit pas leurs
lèvres s'unir en un baiser.
Cette histoire, consignée, — (|ui en
doute? — dans un livre plus \ icux que
le tem|)s, développe et commente les
événements brièvemenl indiqués au
livre XI de la (n-iièse, on il est question
de l'exode d".\bram ou .-Vbrahani, fils
de Térakh, lequel, a\ec son épouse
Sarai,el le reste de sa famille, quitta la
cité d'Dur-Kasdim en Clialdée, pour se
rendre au pays de Kenaan.
1). - 1 1. (i \ i SSi;noN,
l)'a|M■^^ IIfuiu.ixt C. \\'ai\i>.
:«W^''
LAMOUR DANS LAMARTINE
Quand ce nom, Lamartine, est pro-
noncé devant une nombreuse assemblée,
il n'est personne qui ne ressente une
commotion particulière et n'éprouve
un élan de sympathie pour le grand
homme qui l'a rendu illustre. Les uns
ont lu sa |)rose étincelante, les autres se
souviennent de ses admirables discours;
ceux-ci se rappellent son courage, ceux-
là les luttes pénibles de ses derniers
jours ; tous entendent chanter dans leur
mémoire c(uelque strophe de sa lyre
sublime, sinon quelque poème entier
enfanté par son génie.
La jeune lîlle, la femme, fiancée,
épouse, mère, amante, évoquent sa mé-
moire, avec une admiration mêlée de
tendresse et de respect : n'a-t-il pas
exprimé, dans un langage magique,
leurs aspirations secrètes, leurs désirs
les plus chers, leurs rêves les plus doux,
leurs espérances, leurs tristesses, bref,
leur idéal d'amour, de passion, de dé-
vouement?
Et le jeune homme, l'homme fait, le
vieillard? N'ont-ils pas trouvé en lui un
mentor affectueux qui assigne à leur
ambition un but élevé, un morali.ste
indulgent qui compatit à leurs désillu-
sions et les réconforte, un consolateur
et un sage qui les entretient des vérités
éternelles, et leur apprend à mourir,
après leur avoir enseigné l'art de la vie.
C est le grand lyrique du xix' siècle.
LAMDlli DANS I.AMAHTINK
Tous les senlimcnls qui agitent lo
cœur humain, qui le bouleversent, qui
lui arrachent des cris de douleur, de
triomphe ou de révolte, Lamartine
les a ressentis : de là celte éloquence
qui déborde de ses vers, et nous remue,
et nous empoiffne jusqu'au fond de
Tètre. Les oraf^es des passions ont
rava.i,'é son âme, les éni},mies philoso-
pliiques du berceau et de la tombe lui
ont donné l'angoisse, toutes les ambi-
tions de la terre ont tenté son ivresse
intellectuelle, toutes les misères de l'hu-
manité l'ont ému, toutes les beautés de
l'univers l'ont séduit, toutes les coupes
enchantées ont enivré sa lèvre... De là
ces accents inconnus jusqu'à lui ; de là
son cetivre si vaste, si multiple, si admi-
rable ; de là le prestige de son génie.
En l'ace de lui, il faut s'incliner, car
c'est un maître, un grand homme, un
sublime poète. La Patrie française peut
être lière d'un tel lils : elle en a peu,
dans son livre d'or, qui .soient de sa
taille et mérilcnl comme lui le divin
laurier de la gloire.
Je me représente Lamartine à l'âge
de trente ans, portant sur son large
front l'auréole lyrique, de stature éle-
vée, mince, élégant, s'avançant dans la
vie comme un conquérant, comme un
jeune Dieu. Nous sommes en 1820, les
Médidilians viennent de paraître, le nom
(lu poète vole de bouche en bouche,
ses vers harmonieux sont déjà dans
toutes les mémoires, et autour de lui on
sent je ne sais quel frémissement, pré-
curseur des hautes destinées.
Le sentiment qui domine dans son
attitude, comme dans ses poèmes, c'est
la mélancolie, la tristesse, et une révolte
naissante contre les fatalités de l'exis-
tence, la contingence des choses, la
durée é|>liénière de notre bonheur.
1^1 pourtant il est au nombre des heu-
reux : une mère adorable l'a élevé et
veille sur lui; il a des sœurs qui l'envi-
ronnent de tendresse; son père l'aimo,
est lier de sa muse et stimule son ambi-
tion : des amis, dignes de ses confiden-
ces, le consolent ; les salons les plus
renommés lui sont ouverts; les plus
doux sourires lui sont prodigués... D'où
vient donc en Lamartine cet abatte-
ment, ce découragement même, en face
de l'avenir? 1-À'outcz sa plainte tou-
chante, dans la pièce Vlsolcnieni, qui
ouvre les Méclitalions ; après avoir
décrit le charme du soir, il s'écrie :
Mais, à ces doux labieaux mon âme indifférenie
N'éprouve devant eux ni charme ni Iransporis ;
je contemple la terre ainsi qu'une oinorc irrante :
Le S(;lcil des vivants n'ochauffe plus les morts.
Pe colline en colline en vain roftant ma vue.
Du sud à l'aquilon, de l'aurore au couchant.
Je parcours tous les points de l'immense étendue,
Et ie dis : nulle pan le bonheur ne m'attend.
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières.
Vains objets dont pour moi le charme est envoler
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé!
Que le tour du soleil ou commence ou s'achève,
D'un œil indiff.:rent je le suis dans son cours;
En un ciel sombre ou pur qu'il se couche ou se lève,
Qu'importe le soleil? Je n'attends rien des jours.
Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient paitout le vide ei les déserts ;
Je ne d.-sire rien de tout ce qu'il éclaire;
Je nj demande rien à l'immense univers.
Ces strophes sont caractéristiques :
elles indiquent combien l'âme délicate
du poète a été froissée déjà, au contact
de la réalité; combien elle a trouvé de
disjiroportions entre son iiléal sublime,
trop sublime même, et les ébauches de
ce monde ; combien il y a loin de son
rêve enthousiaste et charmant aux bru-
talili's de l'exil que nous traversons.
.Vil ! je reconnais bien là le poète de
race, qui se forge des félicités brillantes
et durables, et pleure ensuite, quand la
pierre du chemin le meurtrit dans sa
course. Quel noble élan il veut donner
aux énergies qui surabondent en lui !
Quel essor vont prendre ses vingt ans,
sa jeunesse ! Comme les jours, les mois,
les ans se colorent à ses yeux d'une
tiarté pure et consolante, d'un rayon
ni;igi(pie (pie rien ne doit faire pâlir!
C'est là sa grandein-, mais, hélas !
c est ;itissi la soin'ee de son iiiforlnnc.
Son rêve est trop beau, tro|> parfait
I. ■ A M OVn U A N S I. A M A H ï I N E
pour ce l'raffile et mouvant univers.
Lamarline ne tarde pas à s'en apercevoir.
Son C(i;ur aimant s'était attaché à une
jeune femme rencontrée à Aix-les-Bains :
c'est une passion véritable, qui va bientôt
lui inspirer des vers immortels : le Lac,
A Elvire, d'autres pièces encore.
Liaison admirable s'il en fut jamais.
Ces amants étaient dignes de s'aimer et
de s'adorer. Leur bonheur fut court, il
ne dura qu'une année, l'impitoyable
mort arracha Klvire à son poète si cher,
qui ne put même, paraît-il, assister à ses
derniers moments. Ce fut le médecin
qui lui annonça la fatale nouvelle. Il
devint inconsolable : tel un peuplier
superbe, orgueil du vallon, que la fou-
dre frappe et brise du sommet a la base.
.Après ce deuil d'une amante chérie,
le plus poignant peut-être qui existe, on
s'explique la tristesse infinie de Vlsole-
menl. Lamartine, dans son désespoir, ne
veut plus rien demander à la terre, vide
pour lui désormais. 11 contemple le ciel,
et achève ainsi son poème :
Mais peut-être au delà des bornes de sa sphère.
Lieux où le vrai soleil éclaire d'autres deux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j'ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux
Là, )e m'enivrerais à la source où j'aspire ;
Là, je retrouverais et l'espoir et l'amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n'a pas de nom au terrestre séjour !
Que ne puis-je, porté sur le char de l'Aurore,
Vague objet de mes vœux, m'élancer jusqu'à toi!
Sur la terre d'exil pourquoi resté-je encore ?
Il n'est rien de commun entre la terre et moi.
Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !
Autant que le début, cette fin de
V Isolemenl constitue un document moral
de première importance, et mieux que
de longues dissertations elle nous révèle
l'état d'âme, non seulement de Lamar-
tine, mais de la jeunesse instruite de
1820 à 1830. Cette jeunesse avait la foi,
croyait en Dieu, ne craignait pas de
tendre vers lui les bras et de l'invoquer
comme un père et un ami.
Dans tous les poètes de cette époque,
I.X. — 40.
MAISON' NATALE DE L A .M A 1! T I N E
La maison natale de Lamartine, à M.àcon, porte le
numéro 18 de la rue des Ursulines. En 1870, on a placé
sur la façade une plaque de marbre noir où on lit l'iu-
scriptiou suivante :
ICI EÇT NÉ
ALPHOXSK-SIARIE-LOriS
DE LAMARTINE
I.E 21 OCTOBRE 1790.
Lamartine trouva cette maison dans l'héritage de son
oncle, l'abbé Jeau-Baptiste-Frauçois de Lamartine, dont
il fut légataire universel. Il la vendit en 1828 pour la
somme de 4 OOÛ francs.
Mctor Hugo, Alfred de \'igny, Alfred
de Musset lui-même, nous retrouvons
ces invocations à la divinité, ces appels
à un être juste, bon et tout-puissant,
ces cris de soulfrance, ces vœux tou-
I. A M A in I m;
s A I X T - P O I N T
Lamartine devint acquéreur de la terre de Saint-
Point (Saône-et-Loire) à la suite d*une donation
qui lui fut faite, aux termes de son contrat de
mariage (1820). Eu 187i>, sa nièce, il""^ Valeutîne
Ce^^iat de Lamartine, légataire universelle, devint propriétaire de ce domaine. Dans la préface des Recueittemnl»
l'citiques, le poète raconte son existence à Saint-Point : les vingt pages qu'il écrit & ce sujet sont admirables :
« Au milieu de cette nature, dit-il, de ces collines où l'on a grandi, ot l'on doit vieillir, à dix pas du tombeau ou
repose, en nous attendant, tout ce qu'on a le plus pleuré sur la terre, est-il possible que l'àme n'éprouve pas nn
frisson universel... »
C'est à Sahit-Point que reposent les restes fnnèbres de Lamartine, à côté de ceux de sa mère, de sa femmeet dcsaûlle.
chanls, di.-iims Ir mut, tps jjrirres luini-
hles et ferventes nue les crovaiils adres-
sent au ciel dans le malheur qui les
menace ou la détresse qui les accable.
Ils puisaient là une consolalLon el une
espérance que nous ne connais.sons plus
f;uére, nous, poètes de la lin de ce siècle
incrédule el sceptique. Il en est peu,
pai'nii nous, qui s'adressent à Dieu dans
leurs poèmes el réclament son appui
au milieu des lulles'de l'exislencc, des
nautraf^es du cu'ur, des désillusions, de
la |)erle des êtres chers : nous opposons
aux décadences fatales de la vie un
stoïcisme (pii n'est pas sans -fraudeur,
mais, hélas 1 nous levons rarement nos
veux vers le ciel, parce (|ue nous crai-
gnons qu'il ne soit désert et sourd à nos
lanienlalions.
Si Laniarliiie croit, s'il inxiKpic llieii.
ce n'est pas seulement parce ipi'ij a été
élevé au sein d'une famille pieuse, el a
sucé pour ainsi dii-e la foi a\ec le lait
malernel, c'est aussi parce qu'une soif
insatiable de perfection le possède et
ne lui laisse aucun repos.
Là, je m'enivrerais .î la source où j'aspire.
Là, je reiniuverais et l'espoir et l'amour!...
I/espoir el l'amour! X'oilà bien, n'est-
ce pas, le cri de la jeunesse : c'est ce
qui domine en elle, c'est ce (|ui l'en-
trahie, la stimule, et lui donne une allure
de triomphe à latpielle rien ne résiste.
J'ai vu, au musée de Lyon, un tableau
de Courbet, qui |)orle ce litre : les
Amanis hetireii.r. Ils sont représentés,
se tenant la main, silencieux, le re};ard
baifjné de tendresse, le visajje illuminé
de passion. C'est une toile admirable,
qui vous relient, vous fascine, el qu'on
quille avec un indélinissable rcf^ret.
I.'AMUIH DANS I.AMAliTIMi
Laniai'linc et son amie devaient avoir
cette alliliule fortunée, lorsque ensemble
ils exploraient les environs dAix-Ies-
Hains et traversaient le lac du Bour^et.
C'c::-t bien ainsi, dailleurs, que l'imagi-
nation se les représente, quand on lit
les vers sublimes du Lac, consécration
immortelle de la félicité de deux amants.
On conqirend qu'après avoir goûté de
pareilles délices, le poète, séparé de son
amie par la mort, se soit trouvé dans
l'isolement et ait eu à peine le courage
de vivre.
Quelle élévation il donne à son Ijnn-
beur 1 Quel noble maintien il garde
timjours ! Qui n'a remarqué combien
cbastes dans l'expression sont les stro-
phes du Lac? 11 s'agit cependant d'une
scène vivante de tendresse. Lamartine,
ose à peine laisser entendre qu'il peint
deux êtres humains, pleins de jeunesse,
transportés par les désirs fougueux que
le regard l'ail naître et que les lèvres
murmurent. Pour lui, il est question
avant tout de l'àme dominant les volup-
tés de la terre.
Les vers les plus brûlants du Ascsonl
contenus dans deux strophes que, pai-
une sorte de pudeur lyri{|ne, il suppi-ima
de l'édition délinitive des Méditations.
Elles méritent de vivre cependant, au
même titre que les autres strophes de
cette pièce célèbre. Elles viennent après
les vers :
L'homme n'a point de porl, le temps ii'a point Je rive ;
11 coule et nous passons!
Les voici :
Elle se tut; nos cœurs, nos yeux se rencontrèrent.
Des mots entrecoupais se perdaient dans les airs,
Et dans un long transport nos imes s'envolèrent
Vers un autre univers.
Nous ne pîimes parler; nos âmes affaiblies
Succombaient sous le poids de leur félicité,
Nos cœurs battaient ensemble, et nos boucites unies
Disaient l'éternité!
MONTCEAU
Le domaine de Montceau (Saône-et-Loire) échut en héritage à Lamartine, en 1833, après la mort de sa tante
Eugénie Lamartine. Il fut vendu en 1870. D.ins un pavillon octogone du jardin, couvert de chaume à l'époque, le
grand homme écrivit son ouvrage fameux : Les Girondine, Il avait réuni là tous les documents de sa vaste enquête
sur la Révolatiou, et trav.ùUait avec acharnement dans ce pavillon, ayant presque toujours son grand chien couché
à ses pieds.
L ■ A M O U H I) A N S I. A M A HT I N i;
Quelle (liscrclion dans ce baiser !
(domine celui qui Ta donné tient ;i cœur
de l'idéaliser 1 Est-ce des lèvres mortel-
les qui l'ont fait retentir? Ne seniblc-
t-il pas que ce sont de purs esprits, qui
ont revêtu, pour un moment, une forme
passaf^ère, se sont enlacés divinement et
se sont ensuite envolés dans les ricux?
Si Limarline se montre sobre de dé-
tails poui- exprimer les manifestations de
son amour, il se plaît, par contre, à
nous décrire le cadre où il s'est déve-
loppé, s'est épanoui et a eu son apnj^ée,
et par là il atteint profondément notre
émotion et nous conquiert sans réserve.
Nous l'aimons autant que nous l'admi-
rons.
O I.1C ! rochers inuols ! grottes! forêt obscure!
Vous que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !
Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans les orages.
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coieaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs siuvages
Qui pendent sur tes eaux!
Qu'il «oit dans le zépliir qui frémit et qui passe,
Dans le bruit de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses rnolks clartés !
Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé.
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : ils ont aimé!
Par ces accents, ces appels directs,
ces conlidcnccs intimes à la Natiu-e,
considérée comme une personnalité con-
sciente ; par cette intensité de senti-
ments; par ce rôle prépondérant (hniné
à l'ensemble barmonieux des êtres,
témoins de nos joies el de nos peines,
I,amartinc se montre le vrai disciple de
Jean-.Facques Rousseau et réf;ale |)f('s-
que par son élocpieiice enflammée <•!
persuasive.
Qui de nous ne reconnail l(\cai!ie de
([uclque roman beureux de s^enni'sse,
dans ces descrijitions cbarmai^es, dans
ces eaux limpides, ces rocbers, ces bois,
celte brise embaumée'?
La vue d'un l)i'au site, d'un verdoyant
p:iysa(,'e, nue |ii-iimi'nade an Innii des
bois, au sonnnel d'une montagne, au
pencliaiil diiii coteau ; une lon{,'ue cau-
serie dans (|uel(|ue allée paisible, sur le
banc d'un vieux pare, le lonjî d'une
rivière ombrafjée de peupliers; un aveu
nuirnun-é dans un senli(>r fleuri, sous un
berceau de verdure, dans un beau jar-
din, au milieu d'un verjier; un rendez-
vous solitaire vers un hameau lointain,
sur les l)ords d'un lac, dans une île sou-
riante... constituent la douce vie de
ceux qui s'aiment ; nous mettre sur cette
voie, c'est s'emparer de nous délicieuse-
ment : c'est là l'icuvre de Lamartine,
sa poésie, son j;énie.
Comme tous les j^rands poètes, l'au-
teur des Méditations avait le sentiment
de sa puissance, el il ne craignait pas
d'affirmer à celle qu'il appelle Elvire,
qu elle allait dans ses vers devenir
immortelle.
Il faiil remonter insi|ii'an vieux Cor-
neille, jus(pi'à Horace même ])oiir trou-
ver une audace aussi belle. » Non omnis
moriar, je ne mourrai ])as tout entier »
s'écriait le poète latin. Lécri\ain du Cid
disait à une grande dame dont il était
épris, et qui lui résistait :
Cependant, j'ai quelques charmes
Qui sont assez éclatants,
Pour n'avoir pas trop d'alarmes
De ces oulr.iges du temps.
Vous en avez qu'on adore,
Miis ceux que vous mcpriscz
pourraient bien Jurer encore,
Quand les vôtres seront usés.
Ils pourraient sauver la gloire
Des yeux qui me semblent doux,
Et dans milli ans faire croire
Ce qu'il me plaira de vous.
Dans cette race nouvelle
Où j'aurai quelque crodit.
Vous ne passerez pour belle,
Qu'autant que je l'aurai dit.
Lamartine, dans la troisième Médita-
tion, A HIvire, exprime nu sentiment
analogue : il y ai)])orte même un ton
émouvant d'affirmation sereine, inconnu
jusipi'à lui. 11 pose, au début de son
poème, le principe cpi'il va développer :
ai)rès avoir évocpié le somenird'llorace.
I. A MU LU DANS I.AMAliTINE
C'est à la suite du piirtage que le père de Lamartine fit de ses biens à ses six enfants, que le poète devint pro-
priétaire de la terre de Milly (Saone-et-Loire) en 1830. Pressé par la nécessité, le cœur navré, il fut obligé de la
vendre eu 1860. Cette terre lui fut payée 500 000 francs.
Lamartine a immortalisé ce domaine dans sa deuxième Harmonie, qui porte ce titre ; Millt/ ou la Terre natale.
Qui n'a lu ces vers admirables ?
Voilà le banc rustique o(i s'asseyait mon père,
La salle où résonnait sa voix mâle et sévère.
Quand les pasteurs assis sur leurs socs renversés,
Lui comptaient les sillons par chaque heure tracés...
En teiTuinant son poème, Lamartine nous émeut jt
pera, et cette crainte lui arrache les cris les plus humains qui aient retenti sur sa I;
Toilà la place vide où ma mère à toute heure
Au plus léger soupir sortait de sa demeure.
Et, nous faisant porter ou la laine ou le pain,
Vètissait l'indigence ou nourrissait la faim !
lar
13. Il prévoit que cette terre
de Pétrarque et du Tasse, qui ont consa-
cré à jamais le nom des femmes ciières
à leur muse, il dit :
Heureuse la beauté que le poète adore!
Heureux le nom qu'il a chanté!
Toi qu'en secret son culte honore.
Tu peux, tu peux mourir : dans la postérité
Il lègue à ce qu'il aime une éternelle vie;
El l'amante et l'amant sur l'aile du génie
Montent, d'un vol égal, à l'immonalité!
\'oilà l'axiome formulé : seule, la pen-
sée humaine peut braver la décadence,
la décrépitude, et surnager sur le flot
des âges. Puis, procédant par comparai-
son, il rappelle à son amie que tout,
dans la nature, change, meurt et dispa-
raît sous la poussière du temps et de
loubli. Après une énuméralion qui est
un chef-d'œuvre de la langue française,
le poète revient à la pensée du début :
Vous tomberez ainsi, courtes fleurs de la vie !
Jeunesse, amour, plaisir, fugitive beauté;
Beauté, présent d'un jour que le ciel nous envie,
Ainsi vous tomberez, si la main du génie
Ne vous rend l'immortalité !
Enfin, il sort des aperçus généraux,
et s'adresse directement à son amie. Ah !
qu'elle a bien fait de s'attacher à lui, de
s'attendrir à ses aveux, de lui donner
son âme, de l'aimer 1 Une noble récom-
pense l'attend, récompense enviée, que
peu de femmes obtieuiienl. Sans doute,
ils subiront la loi commune, à leur tour
ils seront emportés dans la nuit de la
618
I.AMOrii DANS I.AM AliTINK
tomlie : mais leur mémoire ne périra
jamais. Dans laclmirable essor de son
lyrisme, Lamarline sefîace, el ne voil
plus que celle qu'il admire et qu'il aime.
11 aehève ainsi :
Vois d'un œil de pitii la vulgaire jeunesse,
Brillanie de beauté, s'enivrant de plaisir :
Quand elle aura tari sa coupe enchanteresse,
Que restera-l-il d'elle ? A peine un souvenir :
Le tombeau qui l'attend l'engloutit tout entière,
Un silence éternel succède à ses amours;
Mais les siècles auront passé sur ti poussière,
Elvire, et tu vivras toujours!
On peut juy^cr par ces accents, coin-
bien Lamartine l'ut heureux dans le
choix de ses all'ectifins. L'influence
qu'exerça sur lui la femme aimée l'ut pro-
pice à son génie, et il n'eut pour son sou-
venir que des bénédictions et de tendres
regrets.
Ne cherchez jinint ijuv hii l'amer-
tume qu'enfantent les trahisons, les
cris de douleur de l'orgueil blessé, la
désespérance qui suit l'abandon, les
invectives à l'amour... Non, il laisse ces
colères sentimentales à son illustre l'ival,
Alfred de Musset, dont les imprécations
éloquentes retentissent encore dans le
ciel étoile des poètes :
Amour, fléau du monde, cxécralile folie I...
L'auteur de Uidin fui Irompe. de là
son dépit retentissant. Lamartine, lui,
est séparé par la mort de celles qui ont
charmé sa jeunesse, Graziella, Ehire. Il
les pleure, il les enveloppe dans un doux
linceul de regrets, et dresse à leur mé-
moire d'impérissables monuments.
Pour (îraziella, figure naïve et char-
mante, il écrit le Premier Reçjrel :
Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flols bleus, au pied de l'oranger
Il eit, près du sentier, sous la haie odorante,
Une pierre petite, étroite, indifférentj
Aux pas distraits de l'étranger!
Qui n"a su par ca'in-, (|ui n'a récité el
lu somciil la pièce entière? Il s'en
échappe une émotion sincère, une fraî-
cheur de sentimeiil, un parfum de ten-
dresse (|u'on ne ressent cpi au prinlemps
de la vie, el qui s'envolent, hélas I avec
lexpérience et les années.
.Après la mort, l'oubli, n'est-ce pas,
va étendre son ombre surcelle mignonne
créature qui s'ap|)elle Graziella ".' Qui se
souviendra d'elle? Qui viendra sur sa
tombe modeste é\oquer sa louchante
image? Kcoutons le poète :
Nul ne visite plus cette pierre effacée,
Nul n'y songe et n'y prie!... excepté ma pensée,
Quand, remontant le flot de mes jours révolus,
Je demande à mon cœur tous ceux qui n'j sont plus !
Et que, les yeux flottant sur de chèrts empreintes.
Je pleure dans mon ciel tant d'étoiles éteintes!
Elle fut la première, et sa douce lueur
D'un jour pieux et tendre éclaire eiicor mon cœur!
Pour l'^lvire, âme lendre el délicate,
foyer de sincère passion, digne de com-
prendre et de suivre le génie lyrique
dans ses aspirations les plus hautes,
Lamartine compose une série de poèmes
admirables. (|iii sont ])eut-ètre ses chants
les plus beaux, el certainement les plus
humains de son (cuvre. Faut-il citer
encore le Lac, puis Souvenir, Invocu-
lion, le Temple, la dixième .Méditation...
combien d'autres I
Quelle doticeiir dans crtir prière adres-
sée à Elvire \i\aiile. (pii s inquiète de
sa tristesse :
Ne m'interroge plus, 6 moitié de moi-même!
Enlacé dans tes bras, quand lu me dis : je t'aime;
Quand mes yeux enivrés se soulèvent vers toi.
Nul mortel sous les cieux n'est pluslicureux que moi !
Mais jusque dans le s:in des heures fortunées.
Je ne sais quelle voix que j'entends relenlir
Me poursuit et vient m'averlir
Que le bonheur s'enfuit sur l'aile des années,
Et que de nos amours le flambeau doit mourir!
(".'est la crainte, en effet, qui nous
allt'iiil au niilii'U du bniiheur le plus sûr
el le pins aniniié ; lions voudrions,
dans iici> l'élicités si chères, élre rassui'és
(■cintre les injures du temps, contre
l'iiniveisrlK' décadence et la mort inexo-
lalilc... \ aiii désir I mais dont liuten-
silc alle.Nte la sincérité de notre cceiu'.
Quelle (loucetn- encore dans celle évo-
cation d'Llvire reposant dans la tombe:
Mais ta jeune et brillante image,
Que le regret vient embellir,
Dans mon sein ne saurait vieillir :
Comme l'ime, clic n'a point d'àgc ! '
I. A M (ira DANS LAMAUTINE
LE CHALET DE PASSY
A la Ad de sa vie, Lamartine connut la pauvreté, et même la gêne. Touchée de ses malheurs, la Ville de Paris
lui donna un abri à Passy. Le chalet qui lui fut accordé se trouvait alors au n'* 135 de l'avenue d'Eylau, C'est là
qu'il vécut ses derniers jours, et mourut à l'âge de soixante-dix-hnit ans, le 28 février 1869.
Quinze jours avant sa mort, il disait, en regardant mélaucoliquement les arbres de sou chalet ; « Je sens que je
ne vivrai pas longtemps... Je désire qu'on me transporte sans bruit à Saint -Point, auprès de ceux qui m'ont aimé,
et de ceux qui me regretteront sincèrement. » A Saint-Point, en effet, les habit.ints ont toujours professé une sorte
lie culte pour l'immortel poète.
Non, tu n'as pas quitté mes yeux;
Et quand mon regard solitaire
Cessa de le voir sur la terre,
Soudain je te vis dans les cieux !
Quand je dors, tu veilles dans l'ombro ;
Tes ailes reposent sur moi ;
Tous mes songes viennent de toi.
Doux comme le regard d'une ombre !
Pendant mon sommeil, si la main
De mes jours déliait la trame,
Célesl: moitié de mon âme,
j'irais m'éveiller dans Ion sein !
Par ces nobles élans survivant à la
mort, par cet homniafje rendu à lainia-
ble femme qui fit palpiter son âme,
Lamartine nous a légué un consolant
exemple. Aucun luiaj^e ne vient troubler
à nos yeux ce lidèle attachement, qui
nous élève et nous maintient au-dessus
des misères de ce monde. Le spectacle
en est rare dans l'histoire connue des
liaisons humaines.
La note doniiiiaiile dos premières œu-
vres de Lamartine, \c:^ Médi laitons et les
Harmonies, c'est la lentlresse. Son âme
en est baignée. Il se complaît dans ce
sentiment, il l'exprime sous toutes les
formes, et comme il a perdu des êtres
chers dès le début de sa- carrière, ses
vers sont empreints d'une indicible
mélancolie.
I.AM(irii DANS LA.MAHTIM-:
Jus(|uà la liii, le poêle {çardcra cette | croyances des vieux âges ont été battues
indicible tendresse, que nous retrouvons en brèche, où rien n'est demeuré inat-
daiis la Chute d'un Ange, et plus encore ! laqué.
oaiis Jocelijn, admirable épopée di'
l'amour chaste et soulTrant, et des beau-
tés de la nature.
Toujours sous sa |)lume revivent ces
trois élén:enlsde séduction : la passion,
L aU'eclion, la lencIresM' pour un être
cher n'a point sondiré cepentlant dans
runiverselle tempête, et l'amour est
resté debout au nnlieudes décombres et
des ruines. Nous avons naf^uère ex|)i'iiué
>
W'-''^'~
/. >.^-^,ifi^Si^y
I .N I, 1 T 1) E .M l) t: T
Lamartine est représenté ici sur son lit île mort, il'iiprés une photographie ilu temps, prise p.ir le sculpteur
Ailam-Salomon, le jour même où expira l'nuteur des ilMilaliom. On peut remarquer sur In poitrine Ae l'illustre
mort un |)etit crucifix en bois noir. Il l'avait porté dans sa poche pendant toute sa Tic.
la douleur, et les merveilles de l'univers,
("était là, d'ailleurs son propre tempé-
rament ; il aimait, il soulTrail, et il admi-
rail. Tel il esl, Ici il se doinu', el cipinme
sa sincéi'ilé esl absolue, nous nous lais-
sons emporter par siui coup d'aile ; ravis,
nous le suivons où il veut nous mener.
Le succès sans |)i'écédenl des Mcililn-
tionis el (le ./oceli/n \ ienl de là.
Le ^rand toiirnienl de l'être humain,
c'est le l)esoi<i d'aimer, surtout dans nos
sociétés bouleversées, où le doiile s'est
(glissé dans les ('diiscieiices, où les
cette pensée dans un poème dont voie
le début :
Amour, c'est cncor toi le gr.inJ consolateur.
Le charmeur éternel, la suprême puùssance î
Tu triomphes toujours, ô divin enchanteur,
Et lu nous remplis l'àme avec la renaissance!
De tous les Dieux difunis que la Grèce aiorait.
Et que, chargé de (leurs et de dons magnifiques,
Le vieux monje païen, suppliant, vénérait
Sous le marbre orgueilleux des temples pacifiques ;
De tous ces Immortels, descendus au tombeau.
Et dont la maiesté fait sourire l'Histoire,
Toi seul es demeuré debout, vivaiU et beau,
Et l'univers entier proclame ta victoire!
L AMdLIJ DANS LAMAliTlNK
Je sais qu'on l'a inauJit, que des infortunes
Ont lancé contre toi leur stérile doctrine :
Je sais qu'ils ont gémi, regrettant d'être nés.
Et voulant t'arracher du fond de leur poitrine !
Dans leur folle amertume, ils avaient confondu
L'impudique débauche et les feux qu'elle attise,
Avec ton noble élan, avec ta convoitise.
Et voulaient te ravir l'hommage qui l'est dû!
Mais ces blasphémateurs t'apportaient leur otfrande,
Aussitôt que l'espoir refleurissait en eux :
Leur soif d'aimer encore était d'autant plus grani.
Qu'ils avaient méconnu ton éclat lumineux !
Et sans te souvenir de leur ingratitude,
De leurs dédains passés, de leur égareme
Tu les environnais de ta sollicitude.
Tu L-s éblouissais de ton rayonnement I
J'aime! je suis aimé! Voilà toute la vie
Ces deux mots, dans le cœur, résonnent nuit et jour.
Comme un chant de bonheur, ou comme un cri d'envie!
Tout commence et finit par un soupir d'amour 1
A ce besoin puissant, qui est la prin-
[)iile raison d'être de notre existence.
Lamartine jeta comme aliment des pages
stibliines, oii palpitait son
■une aimante, où on sentait
liatire son cœur, où débor-
dait toute la sève de sa jeu-
nesse : aussi les ditTt'rentes
classes de la société allèrent
à lui ; les jeunes gens, les
l'emmes surtout se passion-
nèrent pour ses vers, et sa
gloire neul point de limites.
Depuis la Nouvelle Héloïxe
de Jean-Jacques Rousseau,
on n'avait point vu un pareil en-
gouement.
Certains critiques, troul)lés par
tine telle renommée, reprochèrent à
l'auteur quelques faiblesses de stvie et
un manque de proportions dans le dé-
veloppement de ses poèmes, de Jocelyn
notamment. C'étaient là de pures chi-
canes de grammairiens, qui restèrent sans
écho devant l'entraînement Ivrique de
l'œuvre Lamartinienne. Comme le^ Médi-
tations, Jocelyn surtout est un livre de
pursentimenl. un livre jailli ducœursans
elFort, et c'est par là qu'il nous captive.
Comme l'a dit un biographe, >■ l'ambi-
tion que Lamartine avouait s'est réalisée :
son Jocelyn, après avoir l'ait couler bien
des larmes de pitié, a sa place marquée
dans les bibliothèques de famille, à coté
de Paul et Vin/inie, près de René et
d'Obermann, sur le ravon spécial qu'on
réserve aux livres intimes et préférés >■.
LE TOSIBEAU DE LAMARTINE
( Vue de la fhaivlle de '^tint-Point.)
0 forêt de Saint- Point ! Oh ! cachez bien ma cendre,
Sous le chêne natal de mou ot)scur vallon !
Le vœu de Lamartine a été réalisé, n dort là-bas sou
dernier sommei', près des êtres qu'il aima, sa mère, sa
femme, sa fille. Son tombean se trouve dans une petite
chajieUe qu'il avait fait construire, longtemps avant sa
mort, sur ua terrain indépendant du domaine de Saint-
Point et du cimetière.
La statue de M™^ de Lamartine, qui décore la petite
chapelle, est un ehef.d'œuvre d'Adam-Salomon. n Elle
fait pleurer ceux qui la voient, a écrit le poète, et fait
sourire ceux qui espèrent... Cest la mort devenue immor-
talité ! »
I.AMOLH DANS 1, A M A 1( T I N K
De nos jours-, (|uelques auteurs cha-
grins prélendeut que le chantre d'Elvire
est oubhc. cl fiue sa j^loire a pâli. Ce
sont là (les alléfralions sans l'onileniciit.
Non, quand un homme, un écrivain, un
poète a joué le rôle de J^amartine ; quand
il a tenu toute une nation attentive aux
sons de sa lyre et aux accents de sa voix ;
quand il a l'ail battre les cieurs et pleurer
les yeux par ses chants d'anuinr, de
tristesse et de désespoir; quand il a
atteint, ne fût-ce qu'un moment, les
sommets du j^énie, c'est lini, son nom ne
scirace plus de l'histoire, il est écrit en
lettres sans cesse étincelantes au l'imilnii
du temple immortel, et il n'a à redouter
ni les fatalités de l'oubli, ni la |)oussiére
des àf;es. Tels Homère, A'ir^'ile, Dante,
Milton, Shakespeare, Corneille, Jean-
Jacques Rousseau, Gœthe, Alfred de
Mussot, \'ictor Hugo.
Il y a toujours, dans le vaste monde,
quelques consciences avides qui se ré-
chautl'ent et s'éclairent à de pareils
■ llanibeaux, et ce culte discret cl désin-
téressé atteste plus éloquenunent leur
survivance et leur renommée que les
applaudissements et les fêles pom-
peuses.
i^amartinc oublié I Non certes, lilsl-ce
que tous ceux qui le lisent, le relisent,
et l'admirent dans les délices de la soli-
tude et du silence vont ensuite le crier
sur la place et dans les feuilles publi-
ques? Est-ce que les femmes élégantes,
instruites, et charmantes, qui bercent
parfois leurs rêveries au ryllime enchan-
teur de ses vers, prennent pour confi-
dents de leurs émotions ces critiques et
ces auteurs malveillants (|ui se plaisent
à ensevelir |>ériodi(pienienl le chantre
d'I'-U'ire dans les llols du plus noir
Léthé.'
Ces fossoveurs-hi, j'en ai peur, seront
depuis longtenqjs morts tout entiers, (|uo
le prince de la poésie qui nous occupe
sera plus que jamais i-ayonnant de vie
et d'immortalité.
Dans ces derniers temps, les écrixains
les ])lus (pialiliés de notre épocpie, et
parmi eux, M. Jules Lemaitre, M. de
\'ogué, de r.\cadémie française, M. tie
Hérédia leur collègue, dans son discours
de réception, ont consacré à Lamartine
des |)ages émues. c[ui ont été |)artoul
accueillies comme un ,ulc de justice
littéraire.
<■ I^amai'lhie. dit M. de \"ogué à la
fin de son élude, fui sans doute déchiré
par de basses ou d'aveugles cfilères.
mais nous en avons perdu jusqu'à la
trace. Si d<'s \ivants obscurs le calom-
nièient. (pii (>n prend souci aujourd'hui?
L'aboi joyeux des chiens du poète i-etentil
encore à notre oreille; elle ne perçoit
même plus la rumeur évanouie d'insul-
teurs ignoi-és.
<' C'est là peut-être ce (|u'il y a de
plus instructif et de plus réconfortant
dans la |)aisible ascension de son astre
sur notre horizon... Celte consolation,
nous la devons avec tant d'autres au
doux et grand poète qui se dresse der-
rière nous, comme montent dans la nuit
d'aoijl, sur la route parcouiHie, ces |)eu-
pliers géants qui semblent porter les
étoiles, absorber tout ce (pielles ver-
sent de paix sur le monde, el transmel-
lent au co-ur des hommes les llols
d'amour conlinualeur épanchés par ces
fovers de \ le clernelle. ■■
Tout i-écemment, nous avons acheté
un exem|dairedes.l/é</i7a/i'on.'î. Qu'avons-
nous découvert, en l'ouvi-ant ? Des (leurs
desséchées aux plus beaux |iassages, des
pensées, des roses, des branches d'hé-
ïiolrope. Il n'est donné qu'à un pelil
nonVbrc de ]>rivilégiés d'être associés
ainsi aux intimités mysiérieuscs de l'âme
humaine. C'est là la vraie gloire.
IIi
Iti
LES SINGES AXTIIROPOIDES
1;T le l'ITIIKCANTIIltOl'lS
De tout temps et à tous les degrés de
la civilisation, l'homme s'est préoccupe
de la question de son origine. Il n'y a
pas de peuplade sur la terre, si inculte soi t-
elle, qui n'ait été ou ne soit encore en
possession d'une légende, d'une tradition
se rapportant à ce sujet. Plusieurs popu-
lations nomades de la Sibérie, de même
que les .Vïnos de 1 lie Yéso. se disent être
les descendants en droite ligne de l'ours
noir. Certaines tribus des Peaux-Rouges
voient dans le serpent leur ancêtre pri-
mitif. Les anciens Turcs-Ouïgourscroient
descendre d'un couple d'humains sorti
d'un arbre fendu en deux. Les Dja'itwa
de l'Inde septentrionale considèrent le
singe M hanouman » comme fondateur
de leur race. Et dans les niasses popu-
laires de nos pays civilisés, que de
croyances nai'ves, que de légendes com-
pliquées, que de mythes poétiques sur
l'origine de 1 homme ! Dans la partie
plus instruite, plus éclairée de la société,
la question change de face. On ne se
contente plus d'un récit na'ïf, d'une
image plus ou moins séduisante; on
cherche l'explication scientifique du
phénomène, et si la science n'est pas en-
core prête à donner une réponse, tant
pis, on lui arrache une bribe de phrase,
souvent un mol pour échafauder une
théorie quelconque, sans se soucier de
la rigueur de la méthode scientifique.
Ainsi se forment les légendes scientifi-
ques dont on ne peut jamais découvrir
l'origine. N'a-t-on pas répété à satiété
dans le public éclairé que " l'homme
descend du singe », sans jamais préciser
la source où l'on a puisé celte information?
El elle serait bien difficile à trouver cette
source, car jamais aucun naturaliste
n'aurait pu dire sérieusemenl qu'une
forme animale descend d une autre qui
continue à vivre à côté d'elle.
^lais nous n'allons pas nous engager
dans la discussion des hypothèses scien-
tifiques sur l'origine de l'homme. Notre
but est plus modeste. Nous voulons ré-
sumer brièvement les principales don nées
sur les singes qui, par leur organisation,
se rapprochent le plus de l'homme, afin
que l'on puisse juger où en est la question
.1 E U X E CHIMPANZÉ
de la parenté de l'homme el du singe.
Nous voudrions aussi donner quelques
renseignements sur les nouvelles décou-
vertes paléontologiques qui se rapportent
à ces singes et à l'homme.
Les singes anthropoïdes constituent
un groupe très restreint du règne ani-
mal, composé de quatre genres seule-
ment. Deux de ces genres, le gorille et
le chimpanzé, habitent l'Afrique: deux
autres, l'orang-outan et le gibbon, sont
confinés dans le sud-est de l'.Asie. On
peut même réduire le groupe en question
à trois genres seulement, car beaucoup
de naturalistes considèrent le gibbon
Li;S SINGKS ANTIIIiOPOIDi:S ET LE l'I T II IXA NT II M (J l'LS
comme une forme intermédiaire entre
Jes anthropoïdes et les singes ordinaires
de l'ancien conlinenl, comme les sem-
nopithèques, par exemple.
Les anliiropoKJes ont un certain nom-
(■ H I M P A N Z f; A D r L T F.
brc de caractères ([ui leur sont communs
il tous, et qui les (listinj,^uent des autres
sin|,^es. l^ssentiellement arboricoles, ils
ne marchent pas de la même fafon que
les maca(|ues ou les pavians : penchés,
ils se déplacent en s'appuyani , non pas
sur la paume de leur main, mais sur la
face dorsale des phalauf^es |)liées. Ils
n'ont ])as de ipieue comme les autres
sinL'cs, ni d'abaioues (lui ser\enl à
ceux-ci de sacs à provision. lîniîn ils
sont dépourvus de ces callosités sur cer-
taines parties du corps qui se trouvent
chez tous les pithéciens et atteif,'nent
souvent des proportions énormes', par
exemple, chez les cynocéphales. Si
d'autre part on compare les anthropoïdes
homme, au point de vue de leur mor-
pliologie et de leur structure anatomique,
ou s'a|)crçoit que tout en lui ressemblant
d'une façon générale, ils s'en distinguent :
par rallilude imparfaitement bipède et
les variations dans la structure de la
colonne vertébrale dépendant de celle
atlidude; par la morphologie de leur
pied et de leur nez; par leur pouce non
opposable et surtout par le faible volume
relatif de leur cerveau et le peu de
complication que présentent les
circonvolutions à la surface de cet
organe, qui cependant sont
disposées d'après le même
plan général que celles de
homme.
De tous les anlhropoi'des.
le mieux connu est le chim-
panzé. On le voit dans la
plupart des
grands jardins
zoologiques.
J.es individus
jeunes, très
gais, joueurs,
attirent de suite
l'atleiition du
xisileui- par
leurs gestes
quasi humains,
par leurs mou-
vements moins
brusques, plus
rédéchis que ceux des singes pilhé-
cienS. Tout récemment encore, une jeune
femelle de chimpanzé était exhibée à
Paris, dans la boutique d'un » marchand
d'animaux en tout genre », du quartier
de la Malle au vin. (]e petit être, sur-
nommé Juliette, a eu ce (|ue beaucoup
d'honunes n'ont pas souvent, une ■• boiuie
presse ». Les reporters ont consigné sur
leurs carnets tout ce qu'on pouvait dire sur
I.KS SINGES ANTIIROPOIDKS KT LE IMTM EC A NT H li () PUS
son coniple et, en véritable enfant ^âtée,
Juliette fut installée un beau jour clans
le salon de dépêches d'un grand journal
parisien. Couchée, malade, dans un su-
perbe lit garni de dentelles, elle y fut
entourée jusqu'à sa mort de soins tou-
chants de la part du public et des jour-
nalistes.
I,a fréquence des chimpanzés dans les
jardins zoologiques et même dans les
ménageries foraines lient à ce que l'ha-
bitat de ces animaux est beaucoup plus
vaste que celui des autres anthropoïdes.
On rencontre en elTet le chimpanzé dans
l'Afrique occidentale, depuis la Gambie
jusqu'à la rivière du Cuanza et dans
l'Afrique orientale, depuis le pays de
Djouba jusqu'au lac Tanganyika ; de
plus, il est probable que ce singe fré-
quente aussi les forêts de l'Afrique cen-
trale entre les deux régions que nous
venons de délimiter à l'ouest et à l'est.
Les autres anthropoïdes ont un habitat
plus restreint. Le gorille n'a jamais été
rencontré en dehors du Congo français,
l'orang-outan n'est connu que dans
deux îles de l'.Archipel asiatique : Bor-
néo et Sumatra; enfin le gibbon habite
les mêmes terres insulaires et de plus la
jiresqu'ile de Malakka et le nord de
r Indo-Chine.
Le chimpanzé est facile à distinguer
de ses frères de race : ses oreilles énormes,
qui se détachent des deux côtés du crâne,
suflîraient à elles seules pour le caracté-
riser; mais il faut y ajouter l'expression
de sa figure, plus douce que celle du go-
rille, plus intelligente et plus vive que
celle de l'orang-outan. Enfin, la forme
de son nez et de la partie inférieure du
visage est bien dilTérente de ce que l'on
observe chez le gorille, surtout adulte.
D'ailleurs, il faut remarquer que les dif-
férences entre le jeune et l'adulte sont
beaucoup moins accentuées chez le chim-
panzé que chez les deux autres grands
anthropoïdes. Parce dernier trait, comme
par l'ensemble de sa structure corporelle,
c'est le singe qui se rapproche le plus
de l'homme. Quant à son intelligence,
elle est certainement supérieure à celle
des autres animaux, le chien excepté.
Non seulement un chimpanzé est capable
de manger à table comme un homme,
fourchette et cuiller en main, mais il peut
encore exécuter une foule de mouvements
et de travaux qui sembleraient être ex-
clusivement réservés à l'homme. Hulfon
a décrit (sous le nom de Jocko un jeune
spécimen qui mangeait fort proprement
sa soupe avec une cuiller, débouchait
une bouteille de vin et vidait son verre
en portant, d'un geste familier, la sanlé
de ses visiteurs; il épousselait la table
où il dînait, faisait le lit où il couchait.
« Je l'ai vu, dit BulFon, aller prendre une
tasse et une soucoupe, les apporter sur la
table, y mettre du sucre, y verser du
thé, le laisser refroidir pour le boire, et
tout cela sans autre instigation que les
signes ou la parole de son maître, et
souvent de lui-même. » Ce récit, presque
stéréotypé, a été répété mille et mille
fois, à propos d'autres singes, presque
toujours avec variantes et nouveau.x dé-
tails. Un chroniqueur n'est-il pas allé
jusqu'à dire, il y a quelques années, que
le chimpanzé de BufTon non seulement
reconduisait ses visiteurs par la main,
mais qu il embrassa même un jour un
vieil académicien pour le remercier de
lui avoir offert une brioche? Si le fait
est vrai, il faut croire que du temps de
BulTon les chimpanzés vivaient en grands
seigneurs, et étaient très familiers avec
les princes de la science; mais les temps
ont changé; les chimpanzés, comme
tout le monde, sont obligés de se plier
aujourd'hui aux dures exigences de notre
société démocratique. Il y a quelques
années, au Cap, un de ces singes occu-
pait le poste d'aiguilleur sur une ligne
de chemin de fer. Au jardin botanique
de Lisbonne, un autre spécimen de la
race était employé comme jardinier; il
faut dire, dans l'intérêt de la vérité, que
ce dernier vidait assez souvent l'eau de
l'arrosoir dans son estomac au lieu de
la répandre en pluie vivifiante sur les
tulipes et les roses. Mais aucune de ces
V bêtes n n'a montré autant d'intelligence
que le fameux chimpanzé chau\'e, sur-
LliS SINGKS ANTIlHOPOIDi;? KT Li; IMT 11 HC.A NT H U O PUS
nommé " Sall\" », pensionnaire du jardin
zoologique de Londres pendant liuil an-
nées. Grâce au dressage spécial que lui
lit subir son gardien, sur l'instigation de
11. Romanes, savant anglais très connu.
Il Sally ." avait appris à compter. Chaque
fois que le gardien lui ordonnait d ap-
porter deux, trois, cinq brins de paille,
il arrachait le nombre voulu de sa litière
et passait le paquet à son maître à travers
le grillage de la cage. Uarement il se trom-
pait quand le nombre ne dépassait pas
cinq; les erreurs devenaient plus fré-
quentes pour les nombres six et sept.
Mais au delà de ce chilVre l'aliili(|ue, les
méprises devenaient presque la
règle et le compte se Iranfor-
mait en chaos et confusion,
idemment l'idée de l'incom-
mensurable se confondait chez
c chimpanzé avec tout nombre
supérieur à sept. M. Romanes
a voulu aller plus loin dans ses
expériences et dresser Sally à
distinguer les cou-
leurs. Mais il n'est
arrivé à aucun résul-
t a t positif.
i.y
0 O II 1 I> L E M A L E
dis-
cernait bien
une étolfe blan-
che d'une étolfe
de couleur,
mais ne faisait
aucune distinc-
tion entre les
ililVérentes cou-
Kurs. Était- il
atteint de la
cécité des cou-
leurs"? on n'en
sait rien: tou-
jours est-il que
1 ' ox péri ence
échoua.
.\u contraire
du chimpanzé,
le gorille est de
tous les a n -
thropoùlcs ce-
lui iHic l'on voit
I.i:S SINGKS ANÏlIltUl'OIDES ET L lO 1> ITII KC AN ï 11 li O l-L'^ 627
de dilTéreiiles maladies el succombaient
au bout de quelques semaines de séjour;
pendant ce court laps de temps, lanj^uis-
sants, ils ne donnaient qu"un faible rellet
de limage qu'ils présentent à l'état de
liberté. Les jeunes qu'on a pu garder en
captivité dans leur pays d'origine se
montraient les uns farouches et indomp-
tables malgré leur âge; les autres, au
contraire, assez doux, susceptibles de
s'attacher à leur maître. De toute façon
ils étaient moins fourbes, plus graves el
réiléchis que les singes ordinaires. Le
gorille élevé à Loango par .\L Falken-
stein avait grand'peur du tonnerre et
en général de tout bruit insolite. Le son
d'une trompette l'émolionnait au point
liORiLLE .\GÉ DE DEUX .ANS de i)roduire sur lui l'elTet d'un purgatif.
Le savant naturaliste allemand employait
le plus rarement, aussi bien en liberté
qu'en captivité. Découvert il y a à
peine cinquante ans par le mission-
naire A\'ilson, il doit sa célébrité en
grande partie aux récits colorés et ex-
traordinaires que publia sur son compte,
peu de temps après, l'explorateur Du
Chaillu. Depuis, quelques rares voya-
geurs seulement, de Compiègne, Read,
Koppenfels, Petit, ont eu l'occasion
d'apercevoir, en pleine forêt, sans pou-
voir l'approcher, cet animal redoutable,
dont les canines ne le cèdent en rien à
celles du lion et du tigre. Quant aux
gorilles amenés en Europe, on les compte:
à notre connaissance, il n'y en pas eu
plus de six ou sept exhibés à Paris, à
Londres et à Berlin. Et encore, ce
n'étaient que des sujets jeunes, donnant
une idée très imparfaite de l'adulte, car
chez aucun animal peut-être la différence
entre les individus jeunes et les adultes
n'est aussi grande que chez le gorille.
Les énormes crêtes sur le haut du crâne,
les masses musculaires du cou et de la
nuque, les arcades qui surplombent les
orbites, forment comme une visière au-
dessus des veux, la mâchoire formidable
et tant d'autres caractères distinctifs, ne
se développent qu'avec l'âge. Il faut
ajouter aussi que la plupart des gorilles
amenés en Europe étaient déjà atteints
OBAXG- orT.*:
JEUNE FEMELLE
Ll^S SINCES ANTIIIiOPOIDKS KT I.K !■ I T II KC.A N 111 U (> PfS
même quelquefois exprès, quand l'animal
élait indisposé, ce moyen ihérapeulique
à coup sûr nouveau cl original. Les
jeunes gorilles qu'on a eu occasion d'ob-
server à Paris paraissaient être plus slu-
pides et plus farouches que tous les
autres antliro[)oïdes. Il se
peut d'ailleurs que leur
attitude morose et passive
n'était que la conséquence
v^ -i de leur état maladif.
OUANG-OUTAN, V I E P X MALE
Passons maintenant aux singes an-
Ihropo'ides de l'.Asie, l'orang-oulan cl le
gibbon. l'U tout d'abord qu'il nous soit per-
mis de faire une incursion dans le domaine
de la linguistique. Le nom du premier
de ces animaux devrait toujours s'écrire
omnif-oiilan et non orançj-niilançj ,
comme on le voit assez souvent, lin
langue malaise, le premier mot signifie
" liomnic des bois », tandis que le second
veut dire « débiteur », ce qui n'est pas
la même chose, on en conviendra aisé-
ment, même sans savoir le malais. Moins
nombreux que les « débiteurs », les
" hommes des bois » ne sont cependant
pas une rareté en Europe. On en voit
jusque dans les ménageries ambulantes.
Les Parisiens doivent encore garder le
souvenir du fameux « Edgard » dont les
journaux ont beaucoup parlé et qui,
après avoir mené joyeuse vie et avoir
absorbé force alcools frelatés dans les
cafés et brasseries du quartier latin, finit
par échouer, comme tant de ses congé-
nères, sur la table de dissection du labo-
ratoire danatomiecomparée au Muséum.
.^Llis ■' Edgard ", perverti par les
hommes, n'était qu'une exception
jjarmi les orangs-outans, qui, dans les
conditions normales, se dis-
tinguent au contraire par la
gravité de leur démarche,
par leur nature mélancolique
et par leur caractère con-
centré et apathique. Tels
furent les doux superbes
représentants de la race,
Max et ^L^urice, qui
malheureusement, ne
\écurent que l'espace
d'un matin au Jardin
d'.Vcclimatntion, il y a
decelaqucl(|uosannées.
Celaient des individus
âgés: l'un d'eux pré-
sentait même quelques
signes de décrépitude.
Leur taille, 1"', 10, re-
présentait certainement
le maximum de la sta-
ture de cette espèce
d'anthropoïdes. l.,es énormes excrois-
sances sur les joues, qui ne sont que des
amas tie graisse, la boursoullure au-de-
vant du cou, produite par les sacs aériens,
donnaient à leur physionomie quelque
chose d'étrange et de féroce. Leur apa-
thie et leur llegme étaient désolants;
on eût dit que chaque mouvement leur
contait des elTorls de volonté inouïs.
Il ne faut pas en conclure hâtivement
LKS SINT.KS ANTIIHOPOIDKS Kï l.K l' 11' 1! KC A N TU H U l'I' S
cependant que l'orang-outan soit dénué
d'intelligence. Au contraire, après le
chimpanzé, c'est lanlbropoïde le mieux
doué sous ce rapport. On peut en juj^er
par le récit suivant que nous empruntons
il Frédéric Guvier : « L'n orang, qui est
mort récemment à la ménagerie du Mu-
séum, dit cet auteur, avait coutume,
lorsqu'était venue riicure ilu dîner,
son désir, grimpa à la corde, monta au-
dessus des trois nd'uds cl les défit tous
trois, en présence de iM. Geoll'roy Sainl-
Ililaire, qui me rapporta ce fait. »
Le même singe, désirant ouvrir une
porte, son gardien lui donna un trous-
seau de quinze clefs; notre singe les
essaya Tune après l'autre, jusqu'à ce
qu'il eût trouvé celle qui ouvrait. Une
^0:
;ixe.
GIlSliDX BLANC UE L IXDu-CHIK
d'ouvrir la porte de la chambre où il
prenait son repas en compagnie de plu-
sieurs personnes. Comme il n'était pas
assez grand pour atteindre la clef de la
porte, il se pendait à une corde, se ba-
lançait et, après quelques oscillations,
arrivait rapidement à la clef. Son gar-
dien, ennuyé de tant d'exactitude, pro-
fila un jour de l'occasion pour faire trois
nœuds à la corde qui, ainsi raccourcie,
ne permettait plus à l'orang d'atteindre
la clef. L'animal, après un essai infruc-
tueux, reconnaissant la nature de l'ob-
stacle qui s'opposait à la réalisation de
rx. - 41.
aulre fois, une barre de fer ayant été
mise entre ses mains, il s'en servit
comme d'un levier.
Le second anthropo'ide asiatique, le
gibbon, est tout le contraire de l'orang-
outan. C'est un être agile, gai, toujours
en mouvement.
II est beaucoup plus petit que les trois
singes dont nous venons d'esquisser le
portrait; mais ce qui le caractérise sur-
tout, ce sont ses longs bras qui touchent
presque la terre quand l'animal se tient
debout, tout droit, comme un homme.
Rien n'est plus amusant que d'observer
;i.\(;i:s ANTiiinii'oiDiis i:t i.i: iMTiii:cANTiiru)i'L's
un gibbon dans une ménagerie, car i
ne perd rien de son agilité naturelle
en ta[)livilé. ICnlrons dans la " singerie
V I- E DE r i; 0 i- 1 L I) r t h o x c
DU I- IT II EC AXTB llOP IS
du Muséum cl arrêtons-nous devant la
cage où se trouvent deux gibbons
blancs. Nous surprenons l'un d'eux
assis sur une barre qui traverse sa
demeure, en train de ronger ses ongles,
mauvaise habitude qu'il a en commun
avec certains enfants de toutes les
classes de notre société humaine. Tout
à coup il saisit une corde qui se trouve
il proximi(é, s'y suspend, se balance en
l'air et projette son corps à l'autre bout
de la cage où il bouscule son compa-
gnon de captivité et engage une lutte
avec lui. Bientôt réconciliés, les deux
adversaires commencent à fouiller dans
la paille; mais cette occupation est vite
abandonnée : d'un saut léger, l'un bondit
sur le trapèze et commence à se balancer
avec une joie non dissimulée, tandis (|ue
l'autre est déjà perche sur la barre, tâ-
chant de se tenir en équilibre en se ser-
vant de ses longs bras comme d'un ba-
lancier. Le voilà qui fait un dcmi-toni-
et se tenant à la corde, va se gratter la
tête, méditant un nouveau tour de gym-
nastique. Ces animaux ne louchent
pres([uc jamais du pied le plancher de
leur cellule; ils sont tout le tem|)s en
l'air. D'ailleurs, des observateurs dignes
de foi assurent qu'en Birmanie et en
Malaisie, les gibbons exécutent des
voyages de plusieurs di/.aines de kilo-
mètres sans quitter les cimes des arbres,
sautant d'une liraiiihc à l'autre, même
quand la distance qui sépare deux arbres
dépasse 10 ou 12 mètres.
Par quelques caractères, comme l'at-
titude presque bipède, l'absence de sacs
aériens sauf chez une seule espèce , la
|)roéminence du nez (chez certaines es-
pèces du moins , le gibbon se rapproche
de l'homme; mais sa petitesse, son faciès
général, ses énormes bras l'éloignent
considérablement des k hominiens ». Par
contre il présente des analogies avec les
singes inférieurs callosités, forme de
l'oreille, disposition des poils sur la
tête, etc.). Au point de vue de l'intel-
ligence, il parait même être au-dessous
des singes ordinaires.
D'après la courte esquisse que nous
venons de tracer, on peut s'apercevoir
d'un fait signilicatif ; à côté des rensei-
gnements précis et multiples sur la mor-
phologie et l'anatomie des anthropoïdes,
on possède très peu de connaissances
exactes sur leur intelligence, leur genre
de vie, leurs mœurs. Ainsi par exemple,
pour une question simple en appa-
rence, comme le régime alimentaire, on
est encore à discuter si ces singes sont
frugivores ou(inmi\ ores. lit, maintenant.
si des formes existantes on veut passer
à celles ipii ont vécu dans les temps géo-
logiques séparés de nous par des cen-
LKS SINGKS ANTlIltDl'OlDlîS KT Ll". IM T il EC A NT 11 UO 1>L' S
taines de milliers d'années, la pénurie de
documenls devient extrême.
Cependant, ce sont ces restes fossiles,
enfouis dans la terre, qui doivent nous
C It A N E DE l'homme y U A T E R X A I P. E
Vf DE PROFIL
révéler un jour l'exislence des formes
intermédiaires entre l'homme et le singe,
comme ils l'ont fait pour les formes de
passage entre les oiseaux et les reptiles,
le fameux archéoptérix et le ptérodactyle.
Jusqu'à ces derniers temps, on ne con-
naissait que quelques fragments de mâ-
choires et d'autres ossements de deux ou
trois espèces de singes anthropoïdes,
trouvés en Europe ou dans l'Inde. Le
dryoplhécus, si bien décrit par M. Gaudry.
est un de ces singes qui a vécu pendant
la période miocène dans le midi de la
France; il ressemblait au gorille actuel.
tout en étant plus petit. Son contem-
porain, le pliopithèque de Gervais, ap-
partenant aux genre gippon. L'anthro-
popithèque des couches pliocènes dites
Sivalik idans l'Inde; paraît avoir eu un
air de parenté avec le chimpanzé.
A ces maigres trou\ailles, vint se
joindre tout récemment une découverte
d'une plus haute importance. Un savant
médecin hollandais, M. Eugène Dubois,
avait trouvé, en 1892, près de Trinil,
sur les bords de la rivière de Bengavan
(île de Java), dans une couche de tuf
volcanique appartenant à la fin de la
période pliocène ou au commencement
de la période quaternaire, un fragment
de crâne, deux dénis et le fémur d'un
être qu'il a décrit sous le nom de Pi-
(hecHiilhropus ereclus. Ce nom seul in-
dique déjà que les ossements en ques-
tion présentent des caractères inlermé
diaires entre ceux de l'homme et des
singes anthropoïdes. La description dé-
taillée, accompagnée de dessins, de ces
fossiles ne fut publiée qu'en 1894 et, à
peine arrivée en Europe, souleva de très
vives discussions dans le monde savant.
En Angleterre, des anatomistes de pre-
mierordre, Turner, Cunningham, Garson
ont déclaré que les ossements trouvés
par M. Dubois appartiennent à un être
humain; tandis qu'en .Allemagne, des
savants non moins compétents, \'ircho\v,
Krause. ANaldeyet et autres, inclinaient
plutôt à reconnaître une naluresimiesque
à ces mêmes ossements. En France, les
avis étaient partagés, mais des savants
comme Mathias Duval et Manouvrier
n'hésitaient pas à voir dans ces osse-
ments une forme intermédiaire jusqu'à
un certain point entre l'homme et l'an-
thropoïde. Pendant qu'on se livrait ainsi
aux discussions académiques, en se ba-
sant uniquement sur la lecture du texte
et l'examen des planches de M. Dubois,
ce naturaliste arrivait en Europe rap-
0
i
^w- t
L E M i: -M E ,
portant une riche moisson de faits et
400 caisses d'ossements fossiles de dil-
férents animaux, y compris le précieux
pithecanthropus. La vue des objets
I.IÎS SINC.IÎS ANTIlUorOIDKS HT I.i: l' ITII i:i : A N TU H ( ) PU S
mêmes ébranla la conviction de plusieurs
savants réunis au Congrès zoologique do
I,eyde l'été passé. Quelques-uns d'entre
i..*»»!'T.'. ~-^^^
■ Il A N E DE r H I M r A N /, le ,
■ r DE PROFIL
eux, tout en formulant des réserves, se
sont rangés à l'opinion de M. Dubois, el
plus lard, dans sa tournée à Paris et à
Londres, le naturaliste hollandais a pu
recueillir encore un certain nombre d"a-
dhércnts ii ses idées. En eirel, si l'on com-
pare la calotte crânienne trouvée par
M. Dubois à celle de Ihomme, des cou-
ches quaternaires de Spy (Belgique), on
est frappé de leur ressemblance, et l'on
est tenté d'attribuer à un être humain
le fossile de Bengavan. Mais si, d'autre
part, on place celte calotte à côté d'un
crâne de chimpanzé, la similitude de
formes saute non moins impérieusement
aux yeu^. Dans ces conditions, com-
ment ne pas admettre que l'être' en
question est intermédiaire, morphologi-
quement parlant, entre l'homme el le
singe? Le volume même du crâne, es-
timé approximativement, à 1000 centi-
niètrescubes, représente juste la moyenne
arithmétique entre celui des singes ayant
le plus gros cerveau el entre le volume
moyen du crâne des hommes normaux.
Le fait de l'existence, d'une forme inter-
médiaire, le rapj)rochanl cependant plus
d<' l'homme que des anthropoïdes paraît
donc êlrc établi. Reste l'interprétation.
Kn se plaçant sur le terrain de la seule
hypothèse scientilique existante sur les
origines des êtres, celle du transfor-
misme, on peut discuter, comme le font
mainlenani les savants (pii ont accepte
le l'ait, la question de la place du pilhe-
canlhropus dans la phylogénie de
l'homme.
Ce n'est pas la découverte d'un os qui
pourrait trancher la queslion si compli-
tpjée de l'origine de l'homme; il faut
d'autres arguments, tirés d'autres faits;
ce n'est qu'un ensemble de preuves mul-
tiples qui pourrait donner de la valeur
aux théories el aux hypothèses. En atteii-
Icndanl, on ne peut s'empêcher de re-
connaître que la découverte de M. Du-
bois a une grande portée scientifique el
mérite l'attenlion sérieuse de tous ceux
qui s'intéressent aux problèmes généraux
de la biologie. Elle provoquera d'aulres
recherches. Déjà un autre crâne sem-
blable à celui de pithecanthropus, mais
incontestablement humain, vient d'être
signalé par le professeur Xehring. Peut-
être demain trouvera-t-on au contraire
des squelettes entiers des êtres encore
plus dégradés, et pourra-l-on faire un
pas de plus vers la solution du pro-
blème. La science nous a ménagé tant de
surprises dans ces derniers temps, qu'on
est en droil d'attendre d'elle les décou-
1. K M ft SI F, V V D' BN H A r T
\c'rlcs les plus nUTvoilIcuse?- cl les pi
exlrannlinan'es.
.1 . D i; M K i; n
LES AHCIIIVKS NATION ALKS
La plupart îles archives d Etal occu-
peiil aujourcrhui d'anciennes demeures
seigneuriales ou de vieux palais. A Mi-
kn , les splendides collections histo-
riques lombardes sont installées dans
l'ancien Sénat ; à Florence, elles forment
un étaj,'e des « Uffizi » ", à La Haye, le
dépôt central des papiers du gouverne-
ment est au « Buitenhof », ancien palais
(les députés d'Amsterdam aux Etats gé-
néraux des Pays-Bas; en Angleterre,
les archives du Royaunie-L'ni furent
longtemps centralisées à la fameuse
■' Tour de Londres » ; en Espagne, celles
de Castille sont demeurées au château
fort de Simancas, en pleine campagne;
en France, les archives nationales sont
réunies depuis 1808 dans l'ancien palais
(le Rohan-Soubise, vaste et somptueux
bâtiment agrandi plusieurs fois depuis,
dont l'entrée est rue des Francs-Bour-
geois (jadis de Paradis), et contigu à
l'Imprimerie nationale, établie elle-
même dans l'ancienne demeure du
cardinal de Rohan.
Mais, avant même qu'il fût question
d'hôtel Soubise dans le quartier du Ma-
rais, les terrains aujourd'hui occupés
par les Archives nationales ont abrité
plusieurs familles illustres. Sur la rue
des .Archives actuelle (jadis rue du
(-haumei, et vis-à-vis la rue de Braque,
s'élève encore la porte d'entrée, llanquée
de deux élégantes tourelles, de l'ancien
hôtel du connétable de Clisson, élevé,
après 1370, grâce à des libéralités royales
et restauré plusieurs fois : ce vestige
assez imposant de l'architecture civile
du xiv^ siècle, sans égal dans Paris, a
conservé extérieurement son aspect pit-
toresque et archaïque; à l'intérieur, il ne
subsiste plus qu'un escalier à vis, trop
souvent remanié, et deux fenêtres de
l'ancienne chapelle. La « fontaine Cli-
chon », remplacée au xvni^ siècle par
une autre qui a elle-même disparu, est
signalée seulement à l'attenlion des
passants par une inscription :
Ut darct hanc populo fonleni ccrlabat utei-quo,
Subisius posuil ma-nia. Pra-tor aquas.
Des vicissitudes de l'ancien hôlel Clis-
son, nous ne retiendrons que son acqui-
sition par le surintendant des finances,
Ph. Babou de la Bourdaisière, en 1529,
et, un quart de siècle plus tard, par la
famille des Guises, François de Guise,
le cardinal de Lorraine et le prince de
Joinville en furent successivement pro-
priétaires et en augmentèrent l'impor-
tance, notamment par l'adjonction de
l'hôtel de La Boche-Guyon, comme l'in-
dique le vieux plan de Goniboust (1652).
Le souvenir de celte famille n'existe
plus à l'heure actuelle que dans le bel
escalier en pierre, du xvi" siècle, très élé-
gant, qui porte une croix de Lorraine
comme motif de décoration dans la
courbe de la rampe en fer : les derniers
vieux bâtiments de cette époque ont
disparu en 1870 pour faire place à de
nouvelles constructions mieux appro-
priées aux besoins modernes, ainsi
que la fenêtre popularisée par .\lexandre
Dumas, d'où Sainl-Mégrin aurait été
précipité dans la rue. Les vieux histo-
riens de Paris ont vanté la richesse
des appartements des Guises où se trou-
vaient, entre autres, de magnifiques
tapisseries et des peintures de ce Pri-
matice que nous connaissons si mal
aujourd'hui.
Echue à la princesse de Condé et à la
duchesse de Brunswick, qui ne l'habi-
taient ni l'une ni l'autre, celte propriété
fut vendue en 1704 au prince François
de Rohan-Soubise pour la somme de
326000 livres. Ce fut lui qui, à l'aide
d'une fortune d'ailleurs mal acquise,
entreprit les travaux de construction de
LES AlICIIlVKS N ATluNA I.KS
riiôtel actuel et de la ma^Miiliquc colon- 1 dont la réputalion a de beaucoup dépassé
nade qui le précède, travaux terminés I celle de son inailre. La disposition de
l'IlKTIC DU I,'a\(1I:N II Ù T H I. IIK C
(Une (les An-luvis, xiV siùolc.)
seulement en'I'C». Deux .ii.liilccles les i cette cour dliciniiciir. remle d'un doul>l.
dirif,'èrenl : Delamaii-, cpii a doniK^ les 1 portique, esl du plus heinruv ell'el, cl l;i
plan-;. !■( sou élè\'e. (iei-maiii Holl'iand, I l'avade pi-incip.ili' esl dés d('coralive.
LES AliCll IVKS NATKiNAI.i:
mal},M-é ia disparition des armoiries qui
ornaient jadis le fronton. La pureté et
I harmonie des détails ne nuisent en rien
à la correction et à la netteté de Ten-
senible, que tous les guides du wiii'' siècle
vantent à l'envi.
Knlrez-vous? L'intérieur ne semble
tout d'abord pas répondre à l'extérieur.
de moulures, de panneaux, de cartouches,
d'écussons, de balcons, qui valent tout
ce que le xviii'' siècle le plus raffiné a
laissé de plus sobre et de plus élégant à
la fois. Les pièces successives aboutissent
aux deux salons ovales du haut et du bas
qui sont des chefs-d'œuvre de composi-
tion charmante et de grâce délicate.
(Vue panoramique de la cour d'honneur et de l'entrée des dépôts.)
Au-dessus de l'escalier monumental con-
struit vers 1843 à la place d'un ancien
escalier plus élégant , l'œil est choqué
par des peintures modernes de Jobbé-
Duval, que je me garderai bien de dé-
crire, et que loi» n'ose classer dans l'art,
tant le mauvais goût y a présidé.
Mais si l'on pénètre plus avant, au
rez-de-chaussée, dans les anciens appar-
tements du prince, au premier étage,
dans ceux de la princesse, on admire, à
côté de décorations disparues dont Bof-
frand nous a laissé la description, une
série de détails de plafonds, de lambris.
D'ailleurs, ce sont des artistes émi-
nents qui ont complété l'œuvre de Tar-
chitecte et imprimé à ces constructions
un cachet si exquis. C'est aux sculpteurs
Sig. Adam et J.-B. Lemoine qu'on eut
l'idée de demander les allégories du salon
ovale du rez-de-chaussée : la Musique,
la Justice, la Peinture et la Poésie,
rilisloire et la Renommée sont l'œuvre
du premier: l'Astronomie, l'Architec-
ture, le Drame, la Comédie, sont dues
au second. Plus loin, c'est un dessus de
porte de Trémolières, Diane désarmant
I Amour, qui a figuré au Salon de 1737,
I.KS AliC II I Vi;S N AT lONA I.KS
el un Reslout de la nièmearincf : Apol-
lon apprenant ;i l'Amour à jouer de la
li/re.
Au premier ('•t:ij,''e, dans l,i i-luiinhre à
cadre chanlourné, délicieuses composi-
tions du plus féminin des peintres de
l'époque, souvent reproduites.
I.e salon ovale qui fait suite est célèbre
A .V C I E N H û T K I. S O f B I s K
(Vue lie l'aile gauche de la cour iiitérieiiiu.)
coucher, quelques scènes de mythologie
galante, sculptées dans le bois doré en
bas-relief et remplissant les trumeaux
(pii séparent les glaces des portes, ou
formant médaillons dans les angles de la
corniche, ou se reliant les unes aux autres
dans les voussures ou dans les gorges
d'entre-deux fenêtres, ont pour auteurs
des artistes de talent, mais dont le nom
reste ignoré. Au-dessus de la porte d'en-
trée, une toile de Boucher, représentant
les Grâces présidant à l'éducation de
l'Amour, fait face ;'i un 'l'i'éniolières de
I7.S7, où est mise en scène J/iVicrrc c/i-
seiijnanl à une Jeune fille l'art de la
tapisserie; el, au fond de l'alcùvc, deux
pastorales de lioiiclicr (l;iii>. leur \ieu\
par sa composition même, due au génie
de Boffrand, et par son ornementation
délicate qu'a imaginée el rendue Natoirc,
de 1737 à 173'.t, dans huit gracieux car-
touches consacrés à la légende de Psyché
d'après le conte d'Apulée. Ces tableaux
sont célèbres aussi el forment Tteuvre
capitale du peintre Naloire, qui s'y est
assurément surpassé. Notre gravure re-
présente la première el la dernière scène :
Psijché recueillie par Zàpliire, el Psyché
ravie au ciel par l'Amour.
Si nous poursuivons notre visite dans
ce délicieux inléi'ieur, c'est encore sur
des compositions de Trémolières, surdcs
(iMivrcs de Moucher Mercure faisant
l'éducatiitn de l'Amour, I7.'{H) (jne nos
i.i:
Al! cil [\i:
N ATIONAI.KS
\eux se reposent; puis deux nouveaux
dessus de porte dus à Restout lie Secret
et lu Prudence), et à Carie Xan Loo
(Castor el Pollux) ; plus loin, deux autres
\ an 1,00, deux autres Restout i .\ep(une
cl Amphitrile : lioréc el le \'ot/,-iifeur ,
cl, pour terminer, deux excellentes toiles
(le Boucher ( Vénus au bain et l'Aurore
cl Ccphale), complètent celte décoration
orifj'inale, contemporaine des bâtiments
où elles se trouvent et pour lesquels
elles ont été faites. C'est chose rare
aujourd'hui de retrouver une œuvre
d'art ;i l'emplacement même qui lui était
clesliné au moment où elle fut comman-
doté dès le principe, et qui fut achevée
en trois années.
Les grandes constructions qui font
vis-à-vis au corps principal du palais,
dans la cour intérieure, ont été commen-
cées vers 18iO, avec l'idée d'exécuter un
pendant qui ne se ressent pas trop de
son élégant voisinage; en 1865 fut inau-
gurée la vaste galerie monumentale qui
termine les palais des Archives du côté
nord, sur la rue des Quatre-Fils; et de
nouveaux bâtiments ont été élevés à
droite, depuis 1872, pour contenir les
accroissements toujours plus nombreux
du dépôt. Cet ensemble occupe une su-
r^f'rl?^ ..
S.tl, OX OVALE DU HBZ-DK-C 11 A r s-^ li K
Fragment des sculptures de Jean-Baptiste Lemoyue
ÇL'ArcUitectiirt: et l'astronomie.)
dée à son auteur, et c'est là un des prin- I perficie considérable, mais non suffîsam-
cipaux mérites de l'hôtel Soubise. d'être ment isolée : les dangers d'incendie n'y
demeuré dans ses grandes lignes avec la
magnifique ornementation dont il fut
peuvent venirquede l'extérieur, puisque
des ordres sévères interdisent d'y laisser
LES AMC.III VKS N A T M l N A I.Kï
pénétrer, sous aucun prélexle, le feu ou
la lumière factice.
On croit volontiers, flans
public.
nistères, préfecture de la Seine, ambas-
sades, etc.) et le public font quotidien-
nement par écrit ou par voie directe :
et ce public, qui s'élève parfois à cin-
c|uante personnes par jour, comprend les
que les savants attachés à cet établisse-
ment jouissent d'honorables sinécures
([ui leur assurent un repos précoce et leur
permettant d'utiliser leurs loisirs à des
travaux personnels. Il n'en est rien ce-
pendant. Peu nombreux relativement,
puis(|ue l'administration ne comprend
(|ue vin};t-cinq fonctionnaires, les archi-
vistes ont à classer les fonds anciens et
modernes; à in\cnlorier les séries les
plus inijxirlanlos ])our l'histoire; à rece-
voir et à distribuer les pa[)icrs récents
périodi(|uemenl déposés par les minis-
tères de l'instruction publique, de la
justice et du commerce; à transcrire les
<locuments dont on exige des expéditions
authentiques; à satisfaire aux demandes
nombreuses que les administrations inii-
érudils français et étrauf^ers, les histo-
riens, les simples curieux, les généalo-
gistes, les propriétaires de Paris et des
environs (pour des procès, des copies de
plans), les avoués cl les avocats, les
mandataires d'établissements publics
hôpitaux, écoles spéciales, chambres
syndicales, etc.!, ainsi que les élèves de
l'Kcole des Chartes qui viennent s'y
exercer à la paléographie.
l'n peu de statistique montrera ipie
le travail est assez copieux, puisque le
bureau spécial des renseignements a
enregistré l'an dernier '2 •J7.') demandes,
(jui ont amené I CM recherches, et qu'il
a fallu répondre, dans le même laps de
temps, à .'VJtJ lettres. I.c nombre des
lecteurs entrés dans la salle du public
NATKiNAI.KS
en 1896, a atteint près de KUIOd, aux-
quels on a communiqué :J'J (1(1(1 articles,
tous extraits préalablement de leur place
respective dans le dépôt et estampillés.
I>es mois les plus cliarifés ont été ceux
de mai et de décembre.
Rt Ton pourra se l'aire une idée ap-
proximative de Tanipleur des collections
et de la dilUculté des recherches si l'on
sait que. d après un relevé officiel, cet
établissement renferme, dans 138 salles
et ."j 852 travées, 63 000 mètres de ta-
blettes où sont rangés, dans un ordre
matériel parfait, 94 700 registres, 77 850
liasses et 83<i.50 cartons formant un
cette suite immense de salles parfaite-
ment organisées, en sortent générale-
ment émerveillés.
On est porté facilement à supposer,
lorsqu'on vient pour la première fois
rechercher un document dans ces Ar-
chives, qu'il suffit de se présenter pour
obtenir immédiatement la communica-
tion de ce cpie 1 on désire. Bien que ces
dernières années aient vu réalisée la
suppression successive de beaucoup de
formalités administratives qui dataient
d'un autre âge, il est bien entendu que
certaines demandes d'intérêt politique ou
privé doivent être soumises à la signa-
ANCIE5S .4PPARTEMEXT3 DE L'HÔTEL DE SOTBISE
(Fragraent-s de décoration d'une chambre à coucher.)
poids total approximatif de 1 405350 ki-
logrammes. Ce sont certainement les
plus grandes archives du monde, et celles
de Londres [Record Office] viennent en
seconde ligne. Les étrangers qui visitent
tare des chefs de 1 administration avant
d'être autorisées à la salle du public, et
que, pour le bon ordre de la maison, il
doit être tenu exactement compte des
dossiers, registres et pièces volantes
A i; c 1 m' li s N A r i < > n a l k s
communiqués. Mais qu'on ne s'imagine I les documents relatifs à telle localité ;
pas. comme nous l'avons entendu dire I le simple bon sens indique que les
; il A .M II u i<:
V u i: l; Il E 1. .V P II 1 X C E s .s E u L > n I 11 I s E
(B;is-relief de bois doré.)
fréquemment, iiui> Icnis les documents
sont rangés du" i)oul ii l'autre, dansdes
archives d'l*)tat, par ordre chronologique
ou par ordre ononiastiipie ; (|u'un généa-
logiste ou un hisloi-ien local |ieut venir
deinandcr le dossier de telle famille mi
grandes administrations de l'I'-lat ont
versé leurs papiers dans un ordre qui a
été généralement respecté, et que l'on
se trouve ainsi en présence des registres
du Trésor des (Chartes (ancienne chan-
cellerie iii\:ile , ou du Parlement de
I.KS AUC.IIIVKS NATIONAI.KS
Paris dans certaines salles, de ceux de la
Chambre des Comptes, du Chàlelet
ancienne police de Paris , ou du Conseil
ilHtat dans d'autres, et ainsi de suite.
le chef de la section compétente, de
feuilleter les divers inventaires qui
peuvent l'éclairer: il parcourt ensuite
les liasses ou les volumes qui paraissent
.4 r r A R T F. >t E -N T s DE LA T R I .\ C E S S E DE S O U B U
(Fragment du salon ovale du premier étage.)
n importe donc, pour l'archiviste, avant | de nature à répondre à la question posée.
<1 élaborer une recherche autorisée par | puis il rédige une note brève, mais aussi
I.KS A IICII 1 V1-;
NATlONA l.i;
complète que possible, sur le résultat de
son investigation, qui est aussitôt trans-
mise au demandeur. Pour les demandes
un peu complexes, ou dépourvues d'in-
dications sul'tisantes pour {guider l'archi-
viste, il n'est [)as rare que la réponse
soit relardée de deux nu trois joui's.
de quelques chiffres, est facile. Si l'on
prend une seule des vin','t-cinq séries
(dite série X, chacune d'elles étant dési-
gnée par une lettre de l'alphabet i dont
se compose ce magnifique dépôt, on voit
qu'elle contient à elle seule, — et c'est,
il est vrai, une des plus considérables,
■II.VMBRE A ((ll'CIIER DE LA T II I N C ES S E DE .SIlEnisE ( T R E M lU, 1 É u E S )
(^Minerve enseiynatil ii tine'eiine tlle l'art de la Tapisserie.)
l.e directeur général, en gardien vigi-
lant, se tient au courant du service par
<lesra|)|)orts nx-nsiiels qui lui permettent
de s<> rcjidreconiplc du clicinin parcouru
et de l'iinporlance, toujours plus gi-ande.
que prend son élablissenienl. pour le
[)lus grand bien des travaux historiques.
Des amis, curieux, vous interrogent
quelquefois : (• Mais, depuis le temps,
on ne doit plus rien pouvoir découvrir,
dans ces archives? .. I,a réponse, aidée
— 'Jt) 780 articles volumes ou liasses),
dont beaucou]) contiennent un millierdc
|iièces chacun, depuis l'année I "2.") 1 jus-
qu'à la Héviilulion. Dans le nombre, on
ne peut guère compter plus de 2 JllO vo-
lumes inventoriés. auxqiu'Is il convient
d'ajouter peut-être I "JOO volumes où les
recherches sont facilitées par des réper-
toires anciens, insuffisants, mais encore
utiles. (Quelle colleclion inépuisable de
documents subsiste, intacte, où les dé-
N ATIdNA I.ES
couvertes sonl souvent l'elFel du hasard,
dans les seules archives de lancien Par-
lement de Paris I
Assurément, quelques érudits remar-
quables, quelques « dépisteurs ■> habiles
ont déjà trouvé dans les différents fonds
des .Vrchives Nationales matière à d'im-
Telle est, esquissée à {grands traits,
la physionomie de l'hôtel Soubise, de
celte ancienne demeure de luxe, restau-
rée et agrandie, qui abrite aujourd'hui,
en plein Paris vi\aiil, dos trésors de
T A B I. E A r DE T n É M ij L I È II E S ( Defsus de porte
{Les Carachres de ThèophraMe ou hi Sincérité.)
parlantes publications : il sufiil de citer
les noms bien connus de Douët d'Arcq,
de Boutaric, de Siméon Luce, d'Emile
Campardon, d'A. de Boislisle, de Jules
(iuilTrey, d'A. Tuetey et de Paul (iuérin.
Mais la moisson est loin d'être termi-
née, et l'histoire, l'art, la géojjraphie,
la philologie, l'histoire des mœurs et
1 économie politique ont encore beau-
coup à gagner, à mesure que l'on con-
naîtra mieux les documents conser-
vés aux Archives nationales de Paris.
toute nature d'oii l'art n'est point exclu
et que le public ne connaît pas assez.
Ai-je besoin d'ajouter qu'il mérite une
visite au même titre que beaucoup d'au-
tres monuments historiques de notre
capitale? Les vieilles habitations seigneu-
riales commencent à se faire rares, il en
disparait chaque année ; et il est malheu-
reusement vrai qu'on les ignore trop en
raison de leur petit nombre.
H K N R 1 S T E 1 N .
I. lu:-, \(if. I vfil. in-ls. 1'. (»llciuliirlV.
It gnidr qui ronduil ers prlrrios in lirs
DflJ Ifs otMDS, IfS bois fl les il»s»rU.
Commi' pour ririter leur allure trop ifole,
llr monirot m moiarol jetlr «in cri prr(iDl
l'ommr on doublr rubaa la raraiaoe oodoir.
Bruil rlrangrmrDl, ri par \t ciri déploie
Son grand triangle ailr qui ta s'rlargissanl.
Vais leurs trrres captifs rrpandus dans la plaine
Engourdis par le froid, rbeœiuent graieœeol.
In enfant en haillons en sifflant les prominr
Comme de lourds Taisseani balanci-s lentement,
ils entendent le tri de la tribu
Ils i^rigent leur léte ; et regardant s'enfuir
Les libres loiageurs an traders de l'espace.
Les captifs lool à coup se Uient pour partir.
Ils agitent en lain leurs ailes impuissantes,
Ll, dressés sur leurs pieds, sentent confusén^ent,
^ 1 cet appel errant, se leier grandissantes
La liberté première au fond du cœur dormant.
La fièire de l'espace et des liêdes riiages.
Dans les champs pleins de neige ils courent, effarés.
Et jetant par le ciel des cris désespérés
Ils répondent longtemps à leurs frères sauTages,
r, n DE lu i n s
/-. o^.
%
> - ~-^'
-— ^' f ^^"' > ^ " -iïi^r'^^^^ "^v^^
LES
CAMPAGNES DE NAPOLÉON EN ITALIE
\'oil;i juslc un siècle, un petit général,
dont lo nom de Huonaparle-Ramolinn ne
disait encore rien à l'Europe, conquérait
en trois mois une partie de ritalie. Il
bousculait avec trente mille hommes un
ennemi dix fois supérieur, et révélait
une promptitude dœil, une précision de
mouvements, une énergie d'attaque
vraiment prestigieuses. Le poète devait
dire de l'entraîneur d'Aréole :
... Pareil à l'<iclair, tu sortis d'un orage;
Tu foudroyas le monde, avant d'avoir un nom.
Cette brusque entrée en scène du
Napoléon de l'avenir n'avait pu per-
mettre, semble-t-il, à aucun illustrateur
officiel de la gloire, à aucun traducteur
patenté des lignes et des couleurs de la
guerre, de se trouver aux côtés du
héros. Faute de peintres, faute de gra-
veurs, ces tableaux éblouissants de vic-
toire allaient risquer de disparaître au
lendemain même de leur radieuse invrai-
semblance. La fumée du canon ne se
dissiperai! ni ]ilns vite, ni moins sfire-
ment.
■•\ peine les yeux des soldats conserve-
raient-ils, comme un mirage, de vagues
glorieux souvenirs. Par bonheur, et de-
puis longtemps, les armées de France
s'étaient pourvues d'artistes formés dans
leur sein et toujours prêts à prendre
leur histoire sur le fait, à relater en
dessins leurs grandes journées, les lu-
mières subites de leurs généraux, les
révélations des jeunes talents. ne|)uis
Louis \I\', elles avaient pu se suffire à
elles-mêmes, et les peintres militaires,
de la suite de Van dcr Meulen, les .Mar-
tin, les Parrocel, les faisaient surtout
valoir par le côté décoratif.
En 1688, entre la paix de Nimègue cl
celle de Ryswici^, Louvois fondait à
\ ersailles le dépôt de la guerre, c'est-
à-dire les archives historiques et gra-
phiques des armées du roi. Près de
trente ans plus tôt déjà, un ou deux
officiers étaient désignés, par régiment,
pour relever sur place et figurer mili-
tairement les opérations de guerre.
A mesure des progrès matériels de la
tactique, il fallait former ainsi un vaste
répertoire dont l'intérêt technique et
national irait grandissant. L'initiative
de I^ouvois visait donc la centralisation
et la préservation de ces précieux docu-
ments et, pour l'avenir, une certaine
direction d'ensemble imprimée aux Ira-
vaux des officiers par ce dépôt de la
guerre.
\'ers 1711, le dépôl fut transféré à
Paris, à l'hôtel des Invalides, et confié
aux mains d'un AL de la Faye ; mais,
en 1734, l'accroissement de ces archives
était devenu trop considérable pour
n'être ])as remis à la garde d'un oflicier
général, et Louis X\' en chargea le
maréchal de Maillebois. Mêmeau moment
de la création de Louvois, les officiei*s
de régiments chargés du dessin des cam-
pagnes continuèrent à vivre à leurs
corps. l"]n 1()U(>, ils commencèrent tou-
tefois à former un groupe distinct ; et,
malgré leur attache toujours officielle-
ment persistante à leurs régiments, on
sentait l'heure où la force naturelle îles
choses en ferait un service <lonl les
maréchaux de France et le commanilc-
ment supérieur voudraient tenir dans la
main et près d'eux le faisceau compact.
Ils étaient alors connus sous le nom
d'inf/cniciirs dex camps cl nrmcex. Leur
premier chef, M. de Lilliers eut, en 1717,
le grade de brigadier d'infanterie, l'^n
172(î, ils prirent le titre (.Vingcniciirx-
gciii/r.tphcs des c.inip.t cl arniccx, et.
l.KS CAMI'AIÎNKS 1)K N AIH) I.KON KN ITAIIK
thiiis la ^'uerre suivanle, on les vit
répartis aux états-majors et procédant
aux levés des champs de bataille, des
camps, des positions et pays occupés.
Le ministère de d'Argenson leur assurait
enlin une existence spéciale : leur rési-
dence fut \'ersailles, leur uniforme, celui
des ing^énieurs ordinaires du roi, et
leurs chefs continuèrent d être des offi-
ciers supérieurs.
iljj.»..
travaux, le successeur du maréchal de
Maillebois au dépôt de la guerre, M. de
V'ault, rédigeait pendant près de qua-
rante ans, et en cent vingt- cinq vo-
lumes, l'historique, d'après les textes et
documents, des diverses campagnes,
depuis la guerre dWllemagne de 1677
jusqu'à la paix de 17(')3.
Sous Louis X\ L les ingénieurs-géo-
graphes renchérirent encore d'habileté
LE PASSACiE 1)1- PO DEVANT 1' L A 1 >
Dessin de Zix et île Bourgeois.
Leur manière de dessiner avait tout
l'esprit de l'époque, et jusque dans les ari-
dités inévitables de certaines parties de
leurs besognes. Pendant la guerre de Sept
ans, ils eurent à leur tète ^L Beaudouin,
dont l'active direction leur fit mener à
bien de précieux travaux lopographiques
sur la Westphalie, le Bas-Rhin, la Messe
et le Hanovre : cartes et dessins du plus
étonnant mérite. A la paix, ils entrepri-
rent une carte de France, la belle carte,
dite carte des chasses, et reçurent du
maréchal de Belle-Isle une organisation
de cadre réglementée : leur corps se
composerait désormais d'un ingénieur
en chef, de quatre brigadiers, huit capi-
taines, seize lieutenants, et deux pein-
tres de batailles. Conjointement à ces
sur leurs anciens el se firent dans l'ar-
mée des noms à réputation. Roger, De-
planque, Dupin-Montesson, Gauthier,
Deshayes-Montigny, L'Huilier, oncle
du futur général Berthier, Pauly, For-
tin, Cattemi furent les meilleurs d'entre
les bons, et commencèrent, le long des
Pyrénées, le beau travail des .\Iduldes,
tout en contribuant, avec les officiers du
génie, aux fortifications des frontières du
nord. L'orage de la Révolution ne manqua
pas de les menacer, comme il menaçait
stupidement toutes les institutions. La
Constituante, avec sa folie puérile de
louche-à-tout, décrétait, le 18 août 1791 ,
la suppression des ingénieurs-géogra-
phes. Mais, sitôt la guerre avec la
Prusse déclarée, on s'apercevait tout de
Mis CAM i>.\(; \i:s i)i: n.m-oi.kon i:x itai.ii-;
suite (le ce vide, et les g^énéiiiux dcman-
dèreiil instamment leur rétablissement.
Le ministre de la guerre essaya de
s'adresser, mais en vain, aux anciens du
corps. La plupart avaient déjà pris
allègrement leur parti d'un congé aussi
brutal Fortin, Cattemi, Deshayes-
Montigny voyageaient dans l'Inde,
Pauly en Californie, Gauthier avait
suivi le comte d'Estaing, L'Huilier
leurs aloi-les, susceptibles de grossir le
nombre de ces topographes-artistes
commissionnés.
A chaque corps d'armée allait donc
être attachée une brigade d'ingénieurs-
géographes. Cette brigade se composait
d'un chef de section et de six à douze
dessinateurs, suivant le cas. Le chef de
section activait et surveillait toutes les
opérations relatives à la topographie et
était avec 15ougainville. La seule res-
source ])our en improviser de nouveaux
fui de faire appel à de vieux savants
géographes, dont le dépôt de la guerre
utilisa ainsi les tristes loisirs de la Ter-
reur. On choisit en hâte un groupe de
jeunes gens aptes à s'inculquer vile le
rudiment et à former d'oflice trois bri-
giidcs d'ingénieurs, chacune de douze
sujets. Un cours d'inslruclion théorique
et prali(|ue ouvert annucllenicnl à dou/.c
élèves (levait assurer la i-cconstilulioii
du corps. De leur ccité, les généraux ne
se faisaient ])as faute de recruter eux-
mêmes, au hasard des rencontres cl
dans les rangs des troupes, des dcssina-
à l'histoi-iqne militaire. Il recueillait et
rassemblait tous les éléments nécessaires
à la formation de la carte générale du
théâtre de la guciTc, les détails des
reconnaissances militaires, des marches,
des mouvements de l'armée, les actions
générales et les faits pai'ticuliers. Les
ingénieurs-dessinateurs, sous ses ordres,
faisaient la levée de tout le pays, s'oc-
cupaient de la formation cl des dessins
(les caries, plans, vues de batailles,
reconnaissances, notaient la nature du
sol, la pojiulalion, l'industrie, les pro-
ductions el le commerce de la contrée.
lis recueillaient également les faits his-
t()ri(]ucs militaires venus i\ leur connais-
I.KS CAMPAGNES DE N A P O 1. 1:( i N EN ITALIE
sance d'une façon authentique ou dont
ils pouvaient avoir été témoins. Chacun
devait faire passer, à hi lin du mois, au
chef de section, un " huile ■ de laperçu
de son travail.
Ils étaient bien ainsi les pionniers
minutieux de l'histoire; et les g^énéraux
Meunier ou Clarcke, directeurs du dépôt
général de la guerre, en recevant ces
dossiers de campagne, à Paris, pouvaient
à l'exploration du pays, soit sous la
lente des généraux, dont ils étaient les
in<lispensables lumières, soit sur le
champ de bataille, pendant et après
l'action.
Mais plus d un lecteur du Monde
Moderne, dont l'attention a pu se laisser
prendre par une certaine nouveauté du
sujet, commence peut-être à s'inquiéter
des conséquences de cette perspective
l P I T r I. A T 1 (
lÉNÉRAL PROVERA
)essin de Martinet.
C O S 3 A R I A
les classer avec la certitude de mettre
en ordre les chapitres les plus pittores-
quement précis de nos victoires.
Les chefs de section avaient grade de
capitaines de cavalerie à la solde de
4 000 francs; les ingénieurs-dessinateurs,
grade de lieutenants de première ou de
seconde classe à la solde de 3000 ou de
2 400 francs. Défense était faite de les
employer pour des services étrangers à
leur mission technique. D'ailleurs, on
avait eu soin de les délimiter par le
titre même de leur fonction : ils s'appe-
laient le bureau topoc/raphique de telle
ou telle armée. C'étaient les gens les
plus actifs des étals-majors, soit au loin
ouverte sur un monde inconnu, car il
y a là des conséquences d'une logique
inévitable. Si ces ingénieurs-géographes-
artistes ■ sont représentés comme les
peintres, eux aussi, des campagnes de
Napoléon, n'est-ce pas autant d'atteintes
au prestige amoindri de nos grands
peintres militaires. Gros, Carie Vernet,
et les autres ?
La plus célèbre peinture militaire, la
Balaitle d'Eylau, de Gros, par exemple,
fut exécutée presque textuellement
d'après le croquis d'un modeste Alsacien
du nom de Benjamin Zix ! En outre,
presque tous les tableaux de guerre de
\'ersailles sont les g'randissements des
CAMP A cm: s i)i; napiu.kon i:x itami:
huilés de nos iiif^éiiieurs-arlisles, dont
les peiiilres d'iilelicr peuvent passer à
première \iic [loiir s'être fai( un facile
honneur.
Lecteur, ne vous inquiétez ])as. I,a
justice dislribulive nesl pas un vain
mot dans les arts, elle va départager au
mieux le continrent de mérite de cha-
cun. Celte source de documents pitto-
resques et historiques, dont les travaux
des ingénieurs-artistes alimentaient sans
interruption le dépôt de la guerre, était
notoirement publique pour les ofliciers,
les historiens, les artistes, les hommes
d'Etal; elle était publique et même obli-
gatoire, car la garantie d'exactitude
d'une impression, d'un récit, d'une page
écrite ou peinte, était naturellement en
raison directe de sa conformité la plus
fidèle possible avec les documents origi-
naux. Le premier devoir de conscience
d'un peintre était donc de recourir à
ces précieux croquis vécus. Sur de
trouver en eux les éclaireurs naturels de
SCS travaux, il pouvait d'autant plus
librement se li\ier à son souille de
facture et de couleur, et parlir de là
pour tous les beaux effets décoratifs
susceptibles de donner relief et planta-
tion scénique à ces canevas prépara-
toires. I/ingénieur-géographe apportait
la vérité de la vie, le peintre y joignait
la magie décisive de l'art.
-Afin de corroborer davantage l'exac-
titude des ingénieurs-géographes, ordre
était donné aux généraux de division
d'adresser au minisire de la guerre,
le 15 et le .'JO de chaque mois, le bul-
letin historique des opérations de leur
corps. Et même, pour rendre plus facile
et fra|)pante la lecture de ces rapports,
un modèle de rédaction par articles
était adopté : 1» la composition de la
division; 2" sa position; 3° ses muta-
tions et mouvements; }" mêmes détails
sur les divisions ennemies dans la mesure
du possible; 5" noms des généraux ou
officiers sujjérieurs chargés de l'exécu-
tion de l'action et dénomination des
corps v ayant pris part; (5" résultai de
l'action; 7" les faits d'armes et belles
actions a\cc le noni de leurs auteurs.
V 'v
Ucs^^iri (te Tauiiny.
I.KS C.AMI'AGNICS Dli NAPOLÉON EN lïALUC
LEVÉE DU SIÈGE D K M A N T O U E
Dessin de Tiiunav.
Puis, comme si ce mcmoire ne inàcliail
jKis encore suflisjimnieiil la besogne aux
historiens à venir, le dépôt s'enrichissait
de récits de longue haleine composés par
des historiographes militaires. Legrand-
Mollerat, chef de bataillon du génie,
avait écrit au jour le jour les faits de
l'armée de Uhin-et-Moselle depuis le
!.'{ ventôse an III jusqu'au 18 fructidor
an \'; le général Mathieu-Dumas, suc-
cesseur de M. de \'aultau dépôt, et dont
on connaît les mémoires, rédigeait l'his-
torique de la campagne de l'armée des
Grisons où il avait été chef de létat-
major : le général de division Foissac-
Latour entreprenait les annales de la
campagne de \'almy et de la guerre de
Hollande; d'autres plumes encore s'em-
plovaienl à des narrations complètes.
II
Au moment où s'ouvre la campagne
de 1791), un groupe d'hommes, César
Herlhier, Rousseau, Navarre, de la
Chasse, Hailleul, Auguste Chabrier,
Abancourt recevaient le litre de direc-
teurs des bureaux topographiques et
allaient s'acheminer vers les dill'érentes
armées. César Berthier se trouva désigné
poursuivre Bonaparte. Ce Berthier, dont
l'homonymat avec le général de divi-
sion, chef de l'état-major, devenait un
honneur inattendu pour sa section,
comptait dans sa brigade six dessina-
teurs princi]iaux : Roger père, un vieux
cajiitaine-géographe ; Roger lils, un dé-
butant ; Marchand le cadet, Epaillv,
Rodolphe Schouany, et Lemberl dont
un dessin du Passage du pont d'Arcole,
gravé par Fiayn et Chaponnicr, ré-
pandit un peu le nom. Roger lils fut
tué au pont d'.\rcole, sous les yeux du
général Berthier, à un moment où il
oubliait évidemment le crayon pour le
sabre des belles mêlées. A voir les
relevés et figurations des autres, on sent
tout de suite l'elT'et d'entraînante admi-
ration produit par la beauté des sites et
la furie des combats sur 1 œil et la main
de ces spectateurs attentifs. Le sujet ne
les portait pas seulement, il les trans-
portait : les indécis en devenaient ré-
solus, et la franchise de la plume et des
i-ehauts dénote leur sorte de souffle
inspiré, devant les scènes dont ils avaient
conscience d'être les historiens pour
ainsi dire responsables.
Le général Berthier, très exact teneur
d'archives et fort préoccupé de pouvoir
recueillir tous les plans de la campagne,
était homme, d'ailleurs, à doubler en
eux l'aiguillon d'enthousiasme de la
brigade. Et puis, la plus heureuse ren-
contre venait tout à coup leur adjoindre
une recrue dont ils tirèrent un nouveau
surcroit d'émulation.
A l'entrée de nos troupes dans le
Faucigny, un jeune paysagiste, fixé de-
puis plusieurs années à Sallenches, se
sentait entraîné soudain par l'odeur de
la poudre et prenait du service dans l'ar-
I.KS CAMl'AC. NKS 1) K N A l'O I.Kd N KN ITAI.Ii:
lillerie. Nature enthousiaste, il n'en
étail pas à son essai comme résolution
de premier mouvement, et sa présence
en Suisse avait été, elle aussi, improvi-
sée. Parti dès viiij^lans de Saint-Fol, en
Artois, pour un voyage d'étude en Italie,
il s'était arrêté au pied des Alpes,
ému de leurs saisissantes beautés et
préférant à tous les chefs-d'ieuvre des
hommes les chefs-d'ieuvre de la nature.
Il commençait aussitôt à peindre des
vues de Suisse très vite recherchées des
amateurs. Toujours en exploration sur
les sommets ou les flancs, il se pénétrait
1 d'il de reiu'hainemenl et des ramifica-
tions des prodigieux massifs, sans pou-
voir se douter de l'application prochaine
réservée à ce goût passionné des formes
du sol, application destinée à faire du
nom de Louis Bâcler d'.Alhe le syno-
nyme de premier topographe pittoresque
militaire connu. Officier dès le lende-
main de son engagement, Hacler d'.Albe
fut d'abord tout à ses devoirs de zèle
et de bravoure ; mais Bonaparte l'ap-
pelait sans tarder près de lui et le
faisait l'un de ses aides de camp, avec
mission de reprendre le pinceau, mais
surtout de s'armer du compas et de
l'aquarelle pour la confection d'une
carte générale de l'Italie. I^e jeune en-
rôlé dut trouver un peu bien inattendue
celle manière d'être ramené si vite à
ses préoccupations de [)avsagiste, et
se défendit vraisemblablement de toutes
ses forces d'un travail d'une telle
responsabilité. Bonaparte n'entendit
rien : il lui montra la carte du Pié-
mont par Borgonio, la carte de la côte
de (îénes par Ciiaffrion, la Mappa del
censo du Milanais, et put lui demander
avec raison si des documents de celle
incertitude étaient suffisants aux opé-
rations militaires. L'insistance du géné-
ral était un ordre et Bâcler y répondit
par une fiévreuse mise au travail. Tous
les relevés et plans des ingénieurs-géo-
grai)lK's lui sont confiés, les l)il)li<ithè-
qucs et dé|)ôts publics d'Italie ouxerts.
Après dos nxiis d'uni" aclivili' incrovablo,
(Ml VMil p;iijilrc (le iiii l;i lirllc carte du
théâtre de la guerre en Italie : trente
feuilles colombier. Cela ne l'avait pas
em[)èché d'assister à toutes les jour-
nées fameuses de la campagne, et il
dessinait même sur place le Passage du
J'('i (Iciaiil J'ini.iance, dont une estampe
de Mercoli le jeune popularisait bienli'it
la scène : le Passage du ponl de Lndi.
gravé par Mercoli père; la lialaille de
Ihvoli, aujourd'hui dans les cartons de
dessins du musée du Louvre, et la col-
lection entière des hauts faits de cette
prestigieuse descente en Lombardie.
.Aussi, dans le cours de l'année ISO."), au
moment où Napoléon décidait de dé-
corer la grande galerie du palais des
Tuileries des batailles mémorables
d'Italie et d'Egypte, songea-t-on loul
nalui-ellement à Bâcler d'.Albc pour la
lialaille d'Arcole. (^elle vaste loile, dont
les promeneurs du musée de Versailles
peuvent apprécier la vie, est de la plus
solide fi-anchise de pinceau, et le mou-
vement de figures n'y serait pas mieux
précisé par un peintre d'hisloire.
A la paix de Campo-Formio, Bâcler
organisait le dépôt de la guerre cisalpine.
à Milan, puis continuait sa carte d'Italie
par le jjrécis de la Sardaigne, de Naples
et de la Sicile. Pendant un séjour à
Paris, il fournissait d'excellents mé-
moires sur la gravure des cartes, et c'est
d'un atelier mis sous sa direction d'où
devaient sortir de surhabiles graveurs
topographes. .Au premier signal <le la
campagne de 1800, il rejoint Bonaparte
pour ne plus guère le quitter. La science
de l'u'il, la distinction d'esprit et de
manières de sa première éilucation en
faisaient le compagnon le plus précieux
et le plus agréable. .Aussi Napoléon
I l'emmena-t-il partout, à .Austerlit/,
léna, Friedland, AN'agram et jusqu'à la
Moskova. Semi-confident des plans de
campagne. Bâcler les traçait sur les
cartes et collaborait, en plus d'une sorte,
à la victoire, jiar l'apport de mille élé-
ments d'information ; puis, au lende-
main lies lriom])lies, il traçait sous
l'ii'il du héros, le partage des provinces.
i.i (Irlniiiliil ion des |-!ta(s nouxcaux.
LES CAMPAGNKS DK N A l'O I. KO N KN ITAI.IK
contribuanl ainsi à régler le sorl des
peuples. Est-ce assez roman pour une
vie destinée d'abord aux seules joies
ronlemplatives des grandes montagnes!
Et le grade de général venait encore se
joindre à tous ces prestiges. Les cartes
et les dessins de Bâcler, dont le Ministère
de la guerre conserve soigneusement
Id'uvre, nous expliquent sa juste quali-
iication de premier ingénieur-géographe
de son temps. Ses dessins vivent d une
tionnels. Dans ses dessins, les nuages
du ciel et ceux de rarlillerie jouent uu
rôle toujours varié et toujours à l'clFet.
En 180-J, Bâcler était devenu cliel'des
ingénieurs-géographes attachés au dépôt
de la guerre à Paris. Comme ses res-
sources pécuniaires avaient besoin de
se grossir un peu, il vendait clic/, lui les
estampes de ses compositions, de compte
à demi avec ses graveurs.
A partir de 1797, le bureau topogra-
■ 1 T l 1, A T m -N U K -M -
Dei;.sin de Meynier.
vie tout alerte, et sa carte d'Italie fut
une révolution. Abandonnant toute
perspective linéaire et ramenant tout à
la projection horizontale, il rompit avec
les rochers en élévation, avec les arbres
cachant les routes au lieu de les border,
avec les crêtes de montagnes baignées
de rivières, et entendit laissera une juste
distribution du clair-obscur, à une sorte
de perspective aérienne, le soin de faire
sentir et de déterminer l'élévation rela-
li\e des montagnes. Mais, par-dessus
tout, il mettait en usage un genre de
tracé également pittoresque et géomé-
trique, où les exigences de la précision
ne perdaient rien aux agréments des
tons ni des nouveaux repères conven-
phique permanent d'Italie fut établi à
Finale, sous la direction successive de
Navarre, puis de de la Chasse dont le zèle,
au milieu de nos revers inattendus et
prolongés, réalisa quatre travaux d'en-
semble : le Combat de Vaprio, les mou-
vements de VArmée sur VAdda, le
Combat d'Alexandrie, la Bataille de
Noiu'.
111
La campagne de 1800, précédée de la
formation de l'armée dite deré.serve, eut
pour bureau topographique, sous les
ordres de Bailleul : Bonne, Schneider,
Marchand aîné, Sainson, Lapie, Amédée,
Pichon et Rodolphe Gauthier.
LES CAMl'AdNLS D 1-; N A l'O I.IOO N KN ITAI.IK
I.aiiic, d'une exlrèmc prestesse de
main , n'avait guère son pareil pour
l'impromptu des croquis ; mais le plus
lin dessinateur du groupe était, sans
conteste, Gauthier, l'ancien ingénieur-
géographe, celui-là même dont le départ
avec le comte d'Eslaing a été signalé
plus haut. Le malheureux amiral payait
de sa tclc, en 1794, ses longs services
de grand marin français et ses illusions
généreuses de l'assemblée des Notables.
Gautliier, une seconde fois désemparé,
ne tardait pas à voir le dépôt de la
guerre le prier instamment de rentrer à
son ancien corps. La tentation était trop
forte pour un artiste tant soit peu épris
de son métier, jamais les ingénieurs-
géographes n'avaient été ni ne seraient
à plus éblouissante et incessante féerie.
Gauthier n'hésitait guère et reprenait
du service. On se hâta de le désigner
pour l'armée d'I*]gypte, en remplacement
de Milber; mais les circonstances ne lui
permirent point de passer Malte, et il
dut revenir à Toulon attendre de nou-
veaux ordres. I/escadre fran(.'aise v
avant relâché, l'amiral Hraix lui com-
manda d'embarquer avec lui comme
ingénieur. Hentré à Paris, Gauthier
désira, cette fois, une destination où il
pût... abordersérieuscment ; aussi le mi-
nistre Clarcke l'inscrivit-il, comme com-
pensation, sur la liste de la brigade
topogra|)hiqiu' de Bonaparte; et, à défaut
des pyramides bâties des Hamsés, il
verra franchir les pyramides naturelles
de l'Europe. Un joli dessin signé de lui
et vulgarisé presque aussitôt par une
gravure au lavis d'.Auberlin, dessin du
Passage du mont Saiiil-/iern;inl, mon-
trait combien son lalciil se dévelopjiait
au milieu d'aussi in\ raiscniblables spec-
tacles.
,Au Sainl-Iiernanl, ( l.iiilliiiT cl ses
camarades faisaienl lencDiiIrt.' d un ca|)i-
laine du génie, nommé J^ejeune, dont la
ré])utation comme artiste allait grande-
ment sélalilir. \ celui-là, comme à
Hacler d'Albf (piahr ans |)lus tôt, une
campagne de lionapartc albiil ré\éler
le vrai sens de la peinlnir inilil.iire.
Lejeune tint à la fois de l'ingénieur-
géographe et du peintre militaire d'ate-
lier : il vécut la guerre comme l'un, et la
traduisit décorativement comme l'autre.
Si ces pages pouvaient s'étendre el per-
mettre de montrer la légion des peintres
de Napoléon en train de s'assimiler les
beaux documents des ingénieui's-géo-
graphes, la transition toute naturelle
des uns aux autres serait la silhouelle
du général Lejeune. D'un sens topogra-
phique et scénique très net, Lejeune
mettait toute sa sûreté de. vécu au bout
de ses pinceaux; c'était le géographe-
artiste devenu peintre, el le peintre
pourvu de l'expérience du géographe-
artiste.
-Vutant dire l'introuvable idéal du
genre.
Lejeune fut façonné à l'école de la
guerre, et si ses dispositions natives de
peinture avaient eu à se développer en
pleine paix, peut-être n'eussent-elles pas
atteint d'aussi personnels résultats.
Né à Strasbourg en 1775, Lejeune
était élève de l'.Académie royale de
peinture de Paris, au moment de la
Révolution. Incorporé dans un régiment
du génie, il eut la bonne chance fie
suivre, comme interprète de langue alle-
mande, legénéral Jourdan, commandant
l'armée de Sambre-et-Meuse, devint
lieutenant de sapeurs et lit la campagne
de Hollande. Ses travaux de forlilica-
tions el ses brillantes a|ililudes lui valu-
rent d'être attaché en 17'.(S au général
Berthier, alors ministre de la guerre. Il
l'accompagnait au passage des .-Mpes et
se signalait en présence de toute l'armée
dans l'alFaire du fort de Hard. .Après la
campagne, le capitaine Lejeune s'em-
presse de consacrer ses premiers loisirs
de paix à peindre la bataille de Mnrengo.
11 l'avait, auparavant déjà, dessinée sur
place, en une composition, dont le gra-
veur François Jourdan lit un beau
cuivre. Le 25 mai ISOI, jour anniver-
saire de la bataille, le tableau était mis
sous les yeux du premier consul, et
valait de sa main à l'auteur une médaille
d'or. Iîi)n,q)ai'te venait, du reste, de
I.i:S CAMl'ACNKS DK NAl'OI.ÉON KN ITALIK
prendre grande estime personnelle du
capitaine-artiste. Le lendemain de Ma-
rengo, le général en chef récompensa
d'un grade tous les officiers de son état-
major; Lejeune fut le seul à s'exclure
volontairement de cet avancement; il
lui aurait fallu sortir de larme du génie,
et Lejeune tenait à son corps. Il v tenait
pour s'y être distingué, il y tenait sur-
tout, devons-nous penser, pour la faci-
en loile des images de la guerre. Ht,
d'une bravoure de pinceau analogue à
sa bravoure d'officier, il ne reculait
devant aucune dimension, aucune diffi-
culté scénique.
Ses plus importantes peintures sont
Lodi, Allkirchen, l'Entrevne de Tilsil,
le Premier passaçje du Jiliin, Somo-
Sierra, Salinas, Sarayosse, et surtout
quatre tableaux des diverses phases
JE l,X l H I L .S E I, L A
Hippolyte Lecomte.
lité des vues d'ensemble et l'étude des
spectacles savants de la guerre. Ce bel
attachement n'avait pu, dès tout de
suite, échappera Bonaparte. Aussi dut-il
signer avec d'autant plus d'aise les
grades successifs paroù Lejeune parvint
dans le génie; chef de bataillon à .\us-
terlitz, colonel au siège de Saragosse,
général de brigade et chef d'état-major
de corps d'armée au lendemain de la
Moskova. Lejeune, d'une incessante
activité, réussit, en effet, à mener sa vie
de soldat, sans nuire à ses travaux de
peintre militaire. Pour lui, la guerre,
c'était la guerre; la paix, c'était la mise
de la journée d'Austerlilz. L'une de
ces quatre toiles eut même les hon-
neurs dune curiosité dont peu d'exem-
ples, pas même le Sacre de Napoléon
par David, fournissent l'équivalent. Le
Bivouac de l'Empereur la veille d'Aus-
lerlilz, d'une saisissante vérité de tètes
et de poésie, attira tout Paris au Louvre
par masses compactes, et l'administra-
tion des musées dut poser des faction-
naires devant le tableau ! Le général
Lejeune s'intitulait lui-même « élève du
paysagiste ^'alenciennes ». De fait, sa
préoccupation continuelle des fonds,
des lointains, du cadre de nature de ses
«56 I.KS CAMI'ACNKS DK NAPOLKON KN ITALIK
siijels monliait assez riiiilueiue du i d'un tnlonl fri-aiuli au milieu des étapes,
"!•''''■<*• 1 /ix se distingua par une souplesse de
I n autre artiste de gracieux intérêt i qualités bien diverses.
d irnaf^icr, Menjamin Zix, eut l'Iioinieur
(le suivre Na[)oléon entre le général
I-ejeune cl Haeler d'Alhe, dans des con-
ditions où plus d'un ingénieur-géographe
pouvait le jalouser. Nouvel exemple
.Au délnil de sa campagne de Suisse
(I799>, le général de Sehauenl)urg a>ail
remarqué, dans une demi-lirigade d'infan-
terie, un jeune sous-oflicicr se mêlant de
dessin avec une assurance et une grâce
Li:s c.AM l'AC. m:s i>1': nai'oi.kon i;\ itai.ik
<loii( il apprécia tout de suite rintérèt,
et rattachait à son quartier général.
Le fi^renadier se nommait Zix, natif
<li' Slrasbourg comme son général : il
allait appliquant sur les grandes routes et
(hms les camps, à la libre école de la
nature et de l'observation, les principes
plus larges et com])lexes... autant dire
lidéal de l'improvisateur militaire,
l'homme de regard et de rendu inten-
sifs. A Berne, Zix faisait le portrait du
fils de son général, sous l'uniforme d'en-
fant de troupe d'un régiment de hus-
sards, et le futur pe(it baron do Schniieii-
BONAPARTE 0 R G A X I S A X T 1. E 1' A S S .1
Dessin lie Tbi-
DU M 1 ) N T S A 1 N T - B E R N A R D
de son rudiment de dessinateur; talent
tout personnel, tout inné, inaccessible
aux scrupules excessifs de la règle ou
de l'élude. Sitôt choisi, sitôt employé ;
et le voilà dessinant la reprise du fort de
Ivehl, la prise de Berne, celle de Soleure,
celle de Zurich et l'attaque de Stanlz
par le lac de Lucerne. Ces premières
(Buvres le révélèrent tout entier : pres-
tesse de main, concision claire du trait,
connaissance du soldat sous les aspects
et les raccourcis les plus difficiles:
promptitude et sûreté d'œil dans la vue
d'ensemble et de détail des scènes les
burg, dont les souvenirs devaient écrire
plus tard de bien touchantes pages sur
l'artiste, se prenait de vive sympathie
enfantine pour la gaieté, l'esprit d'en-
train du grenadier.
Zix avait tout naturellement, et dès le
premier jour, connu et fréquenté le bu-
reau topographique de l'armée des Gri-
sons, dont l'ingénieur Rousseau était le
chef; il rencontrait là un groupe actif:
Weiss et Martel chargés de la recon-
naissance du Haut Adige, des environs
de Trente et du mont Splugen; Hogard,
nn protégé de Bonaparte, Delahaye et
LES CAMPAGNES DK NAPOLÉON KN ITAI.Ii;
sans doule aussi Berlay-Berthicr, de
Chcvrière. Non loin de là, au quartier
général de l'armée du Danube, à Zurich,
régnail de même une grande animalion
de reconnaissances et de relevés. Le
directeur de la section, Tingénicur
depuis Airolo jusqu'à Allorf ; Mulre et
le même Gordon à des explorations de
montagnes en Suisse : Kalise, Pressât,
Ilortode et Ilastrel aux travaux du ser-
vice plus jourualier de l'état-major.
Mais l'amitié du général de Scliauen-
iAtiE ni- MONT SA J NT-BEllNAKD
Dessin de Meynier.
Abanciuiil, l'im dos plus agissants et à
coup sur le plus écrivant de tous les
chefs (le brigade, à juger par sa volu-
mineuse correspondance avec le dépôt,
faisait rayonner ses artistes dans tous
les sens: il occupait Guillon, à la levée
de la rive gauche du Rhin, Gordon et
Noltz au travail de la vallée d'L'rsercn,
hiirj; cl ilii hardii DiMimi ^ilhiil épargner
à /ix les divor.s échelons cl les premières
fatigues de la carrière d'iiigénieur-
géographe. Il recevait, un beau jour, sa
riMiilIc (Ir route pour Paris, oii le direc-
teur (les musées l'utilisait d'abord au
grand ouvrage aloi-s en préparation sur
l'expédition d'i^gyple, puis en faisait
Li:S CAMl'AC.N'KS DH N A l'O I, KON EN IT A 1. 1 K
le dessinateur habiluel de l'adminislra-
tinii du Louvre, et l'attachait enfin au
grand état-major de Napoléon. L'alerte
gaieté de talent de Zix le faisait em-
|)lo\ er, après Auslerlitz, à des eaux-lortes
m-l'olio re[)résentant les fêtes données
par la ville de Strasbourg à l'empereur
et à l'impératrice. Toujours ingénieux,
l'une de ses bonnes inspirations fut la
s|iirale héroïque de la colonne \'endôme.
Sans lui, le baron Denon n'aurait pas
eu peul-ètre la pensée de cette torsade
ininterrompue de bas-reliefs s'enroulant
et retraçant jusqu'au faite les prouesses
de la grande armée. Le peintre Bergeret,
chargé de leur composition, et le groupe
considérable de sculpteurs choisis pour
modeler les futurs bronzes réalisèrent
l'idée de Zix avec un style de conception,
un accord d'exécution vraiment épiques
et ressentis.
En l'attachant au quartier général de
1 empereur, le baron Uenon s était ré-
servé un agréable et très habile croqueur
X'ignettiste d'un précieux compagnon-
nage, épris, comme il l'avait été dès
la première heure, du génie de Napo-
léon et considérant le héros en plein feu
de bataille comme le plus beau spectacle
à portée d'un œil artiste, Denon ne pou-
vait se défendre de suivre toutes les
campagnes et de dessiner d'une main
singulièrement exercée, car c'était la
main d'un ancien aquafortiste à succès,
de dessiner le plus de souvenirs possi-
ble. Mais l'elFort continuel de la plume
ou du crayon lui aurait par trop gâté
son plaisir, et Zix avait l'oftice de
secrétaire... graphique, si l'on peut
dire.
Sous un tel directeur et juge, Zix ne
risquait pas d'être oublieux, encore
moins incorrect : il ne s'agissait point
d'ailleurs de satisfaire uniquement la
passion de curiosité de Denon ; un inté-
rêt général s'ajoutait à cette considéra-
lion personnelle et doublait avec raison
les motifs d'application de l'artiste, et cet
intérêt, dont on trouvera plus loin l'in-
dication, mêlait son talent à celui des
ingénieurs-géographes.
IV
Mais, pourrai! objecter le lecteur,
comment n'a-t-cm cessé d'illustrer celle
étude sur les ingénieurs -géographes -
artistes, de dessins dont pas un ne sort
de leurs mains? carie Passage du P<j,
signé de Zix, ne saurait compter, puisque
l'artiste n'y assistait pas, son collabora-
teur Bourgeois encore moins. Assuré-
ment, les portefeuilles du ministère de
la guerre olfriraient à l'infini les choix
les plus instructifs de huilés et d'aqua-
relles; toutefois, il a paru plus conforme
à l'une des destinations même des œuvres
des géographes de montrer l'usage fait
de leurs dessins au point de vue de l'his-
toire par les yeux. Napoléon les dési-
gnait, en effet, à deux emplois directs :
et d'abord servir à l'étude technique de
ses généraux et officiers, puis être les
canevas précis dont tout artiste, peintre,
sculpteur, graveur, devrait suivre stric-
tement les données. Pour réaliser prati-
quement ce double but, il encourageait
la publication du Mémorial topogra-
pfiiqiie el mililaire, recueil périodique
de la plus passionnante actualité ; mais
surtout il commandait la gravure des
batailles et des faits de ses campagnes,
une entreprise dotée de 60 000 francs
annuels jusqu'en 1811. Ce sont juste-
ment des dessins de cette suite dont
la reproduction a semblé plus complè-
tement significative. Ils furent faits
d'après les œuvres des géographes -
artistes, et même revisés sur place, par
excès de zèle consciencieux : chaque
année, à la belle saison, le baron Denon,
directeur général des musées impériaux,
partait pour l'Italie, r.41lemagne ou l'Es-
pagne, accompagné soit de Zix, soit d'un
autre dessinateur. Tous deux vérifiaient
sur le terrain, renforçaient tel détail,
élaguaient tel autre, amenant ainsi la
vérité au point le plus lumineux de per-
fection.
Déjà l'on a vu le baron Denon, dans
l'état-major de chacune des campagnes
de l'empereur, dessiner et faire dessiner :
on peut donc imaginer l'impeccable
LES CAMl'AC, Ni;s 1)K N A l'i ) I, Ko \ KN ITAI.Ii:
])récision de cette nouvelle rexision sur
place.
La collection de ces dessins pour la
gravure s'élève à deux cents feuillets,
presque tous des campafïncs d'Italie. Ils
étaient restés dans la l'amille du baron
Denon jusqu'en ces derniers mois et
viennent d'être acquis par le musée de
\'ersailles. Les talents les plus spirituels
et souples avaient été occupés à celte
série : Carie Vernet, Demarne, Eschard,
Monligny, Rumeau, Alavoine, Knip; et
parmi les noms des vignettistes de ce
texte, Taunay, Rœhn, Bourj^eois, Mar-
tinet, Thévenin, Hippolyte Lecomte, le
^'endre de Carie Vernet, Mongin el Mcy-
nicr, combien de vigueur ou de délica-
tesse de plume, et comme, à distance de
près de deux siècles, Callot et Israël Syl-
vestre retrouvent les héritiers de leurs
vives représentations de guerre I Théve-
nin surtout, dans son dessin de Boiia-
naparle organisant le passar/e du mont
Saint-Bernard, dessin très supérieur à
sa grande peinture du musée de \'cr-
sailles, et Meynicr par le faire si pillo-
resquemenl coloré du Passage du mont
Saint-Bernard, se montrent à hauteur
de la ])his fine tradition française.
A l'heure présente où le moindre
sabreur de l'épopée impériale trouve
dans les mémoires et les sous-mémoires
dont la librairie nous inonde des pié-
destaux d'honneur parfois excessifs,
n'estimera-t-on pas de stricte justice
d'avoir signalé le mérite et les services
de ce groupe des ingénieurs-géographes?
Eux aussi ont été des braves, et deux
fois braves , car ils Tétaient avec le
désintéressement de la seule gloire des
autres à enregistrer. Sans eux, une
partie du sens et des mille éclairs de
l'épée de Napoléon serait perdue pour
l'élude, et leur rôle ne semble presque
inférieur à aucun dans l'universel con-
cours de volontés entraînées d'enthou-
siasme au service du conquérant.
lIlNRl 1>1 Cn FN N K\ I i:R KS.
F. N L i V K M K .\ T [I E I, A U A L E It I K
Dessin Uo Moyiiit
DU DU e D K i' A II M I
LA PRISON DK FHKSNES-LES-UINGIS
Tous les journaux ont annoncé le ilé-
ménagenien( de Mazas, déniénajj;enient
considérable, s'il en l'ut jamais, puisqu'il
s'agissait de transporter d'un point à un
autre mille deux cents locataires d'un
f,'enre particulier et avec des précau-
tions toutes spéciales.
L'opération a été exécutée sans tam-
bour ni trompette, aucun incident ne
s'est produit, et à cette heure les démo-
lisseurs ont mis bas les murs de la jiri-
son elle-même.
Pourquoi cette démolition? La prison
de ^L'izas tombe-t-elle en ruine'.' est-
elle dél'eclueuse, malsaine, incommode,
contraire aux principes établis par la
loi de I 87,')?
Nullement, ilazas est une prison des
plus modernes, une de celles que l'.Ad-
ministration montrait aux déléf,'ués
étrangers réunis à Paris en 1895, à l'oc-
casion du Congrès pénitentiaire inter-
national. Elle a été construite dans les
dernières années du règne de Louis-
Philippe, alors que les idées de réforme
pénitentiaire étaient en honneur et que
des hommes comme de Beaumont, de
Tocqueville, Bérenger de la Drôme et
Demetz faisaient campagne pour que
l'Etat substituât partout le régime de
l'emprisonnement individuel à celui de
l'emprisonnement en commun.
<i La prison en commun, disait
M. Demetz, n'est presque plus une
peine; elle offre au criminel un asile,
une existence, une sécurité, des sym-
pathies et des suffrages que la société
lui refuse. Loin d'être un objet d'elTroi
pour celui qui la une fois habitée, elle
devient une station où il se repose des
fatigues et des tribulations de sa vie
aventureuse, où il retrempe son énergie
et sa perversité dans les conseils et les
encouragements de ses compagnons d'in-
famie, it
.Mazas fui le premier type de la prison
IX. - 43.
cellulaire modèle, destinée à moraliser
le condamné tout en le punissant. La
prison se compose de six longues gale-
ries rayonnantes qui renrerment les cel-
lules et ont, pour point de départ et de
réunion, une salle de forme polygonale
où est placé le guichet central.
Les bâtiments sont séparés par des
cours triangulaires, dans chacune des-
quelles on trouve une série de petits
]H-éaux disposés, également, suivant la
forme panoptique et destinés aux pro-
menades solitaires des prisonniers.
Mazas contient mille deux cents cel-
lules. Les travaux de construction ont
duré neuf années et ont coûté plus de
cinq millions. C est dans la nuit du l'.l
au 20 mai 1850 que sept cents condam-
nés venant de la prison de la Force pri-
rent pour la première fois possession
du nouveau local, dans lequel, depuis
lors, tant d'hommes appartenant aux si-
tuations sociales les plus diverses sont
venus expier leur faute et verser des
larmes de sang. Si ces murailles, témoins
de tant de désespoir et de quelques re-
pentirs, pouvaient parler, quelles souf-
frances atroces elles nous révéleraient 1...
Mazas est donc loin d'être une vieille
prison démodée. Pourquoi alors la dé-
molit-on?
(.)n la démolit pour des considérations
édilitaires.
La loi de 1875 a prescrit l'application
du régime cellulaire aux prisons dépar-
tementales. Pour obéir à celte loi, le dé-
parlement de la Seine doit transformer
la presque totalité de ses prisons. Des
établissements comme la Grande-Ro-
quette, Sainte-Pélagie, Saint-Lazare ne
se comprennent plus aujourd hui. Leur
reconstruction complète s'impose, mais
comment faire face à cette dépense?
Dès 1S75, le Conseil général de la
Seine s'est mis à l'œuvre et a essayé de
résoudre le problème. Mais toujours les
i.A l'iiisoN i)K kri:sm;s-i.i;s-iungis
V U K C A V A L I ]•: [{ V, — V A U T 1 K DE I, A V C H E
iivaiit-[)i'()jets ont dénioiilré la iiéoessilé
(le dépeiiFer une somme d'au moins
■25 millions de francs.
ICn présence d'un pari'il tiiill'ic, \c
C.onseii trénérnl a ajouniù la (|ucslion
et s'est contenté d amorcer la réforme
en supiiriniant la maison de ré|)ression
de Saint-Denis, qu'il a remplacée par la
constriiclion des quartiers cellulaires de
Nanlerrc, a\iiour(rhui occupés par les
femmes. .\ plusieurs reprises depuis,
divers rap])orleurs du (-onseil t,a'iiéral,
M. M. Darhot et \aillan(, aujourd'hui
député, entre autres, se sont occupés
de la question, mais sans qu'une solu-
tion intervinl. M. Louv;ird, le distingué
chef du service d'architecture dn ilc])ar-
lenicnt, que le ffouvernemeni, bien ipic
très tardivement, vient de récompenser
de ses lon^s services et de son dévoue-
ment absolu aux intérêts du départe-
ment de la Seine, avait pris soin de thé-
sam-iser et de faire réserver des sommes
im|)ortantes pour faciliter le commen-
cement de I opération, et ce n'est que
quelque temps avant la mort d'.AIphand
(pie, sur un avant-projet linancier qui
lui fut présenté par l'architecte ^[. Pous-
sin, projet basé sur la démolition de
.Mazas et des autres prisons intérieures
et la revente des terrains, l'opératiou
fut ju^'ée [lossible par le rej,'rcllé direc-
teur des travaux de Paris cl de nou-
velles études autorisées.
\'ers 18iM>, la question revient donc
sur le tapis. Cette fuis, elle est prise en
mains par deux hommes d'une rare
éiici'^ie, MM. Louis l.ucipia et Hassinet.
dont les noms méritent de rester atta-
chés à cette (grande réforme. MM. Louis
IN in: i-i;i>Ni:
■ i,i;s-ii fNi; \-
TE CAVALIÈRE — r A U T 1 K l'i; HUnlTC
Lucipia et Bassinet ont compris que la
situation actuelle ne pouvait être main-
tenue ; ils ont compris qu'une ville
comme Paris ne pouvait rester en
arrière des autres capitales: ils ont
compris tout ce qu'il y a à la fois de
faux et d'inhumain dans le raisonnement
i\c ces braves gens qui pensent qu'il est
inutile et injuste de l'aire des dépenses
pour les prisonniers. Ils savent, M. Louis
Lucipia surtout, i[ue le condamné,
quelque coupable qu'il soit, a ilroit à
la pitié et que la société a tout intérêt
à le traiter avec humanité, de façon
qu au moment de sa libération il ne
sorte pas de la prison plus corrompu
qu il ne l'était au moment de sa con-
dannuilion et plus incapable encore de
gagner son pain.
■ La réforme est nécessaire, a dit
^L Louis Lucipia, cela suffit, nous la fe-
rons ", et dans son espi-il le mot réforme
ne s'appliquait pas seulement aux bâti-
ments, mais à l'institution elle-même;
Assurément il ne dépend pas d'un Con-
seil général de modifier l'application
des peines, mais il dépend de lui de
construire des établissements dans des
conditions telles qu'un régime nouveau
s'impose et qu'une pédagogie péniten-
tiaire toute dilférenle de l'ancienne
prenne naissance.
Et d'abord pourquoi avoir des prisons
dans Paris, où le terrain coûte si cher,
où l'air et l'espace font défaut? Si nous
transportions tous nos détenus à la cam-
pagne? Cette idée, qui était partagée par
i'.Vtlministration, lit bien vite son che-
min. Depuis de longues années, AL Bau-
(liii. aujourd'hui député, était acquis à
I.A PRISON DE FRESNES-I.ES-niXGIS
ridée de la démolition de Mazas. x Dé-
barrassez-moi de ce mur noir qui frappe
si désagréablemenl l'œil de l'étranger
qui débarque à Paris, disait-il à ses col-
is té uieuu d'cne division
lègues du Conseil général, et avec l'ar-
gent que vous donnera le terrain de
Mazas vous ferez votre prison ailleurs. >i
MM. Ilattal et X'illiiiii, (|ui rcpréx-ii-
laicnt le X'' arrondissement, tenaient le
même langage pour ce qui concerne la
prison de Sainl-Lazarc. l'n fonction-
naire de très grande valeur, M. J.e Houx,
directeur des all'aires déiiartcmenlales,
dans le service duquel avaient été placés
les travaux dé|)arlcnicntaux, à la mort
d'Alphand, a su grouper et aider toutes
ces bonnes volontés, et c'est ainsi qu'avec
l'assistance de M. Duflos, directeur
de l'administration pénitentiaire, le
problème a abouti.
Dans quelques
iiiinées, il n'y aura
|)lus, il Paris, que
les jirisons de pré-
vention. Tous les
condamnés subi-
ront leur peine à
l'extérieur de la ca-
pitale, et cette
grande réforme
aura été opérée
sans sacrifices pour
le contribuable, car
elle se sera sul'li à
elle-même, c'est-à-
dire (]u'aveclc prix
des bâtiments dés-
all'ectés on payera
la totalité des con-
sl rue t ions nou-
velles.
Le Conseil gé-
néral ayant décidé
(le procéder par
solutions succes-
^i\es,onconimenva
\>;\v s'occuper des
niants. I^a prison
lie la Roquette a
lie désaffectée et
lis enfants qu'elle
loiilcnait ont été
transférés à VJCcole
l.epelletier de
Saint - Fargcau , à
Monlesson.Je vous le disais bien que, dans
sa tête, M. Louis Lucipia poui-suivait la
réalisation d'un plan .1 ci'ilc, la solution
d'une question pédagogicpie et sociale.
IJuaiid il se trouve en présence d en-
fants, il n'admet pas la culpabilité :
1' Point d'enfants coupables : des enfants
à instruire et à élever dans le sens vrai
du niot. )>
C'est ainsi <|ne la prison de la Hoquette
a été i-cinplacee i)ar l'Iù'olc l.epelletier
VUE D E N H .V n T
LA l'IUSON DK l'HKSNES-LES-liUNdlS
de Sainl-P'ary:eau, située à Monlesson,
au pied des coteaux verdoyants de Saint-
Germain. Une somme de 2 500 000 francs
a été alfectée à cet établissement, qui,
aujourd'hui, est en
plein fonctionne-
ment.
.\près les en-
fants, voici le tour
des condamnés
hommes : Mazas,
Sainte-Pélagie et la
Grande -Roquette
vont disparaître.
Les prévenus qui
étaient à Mazas
ont été transférés
à la Santé, dont le
nombre de cellules
a été considérable-
ment augmenté par
la suréleva lion d'un
étage. C'est égale-
ment à la Santé
que désormais les
condamnés poli-
t i c[ u e s subiront
leur peine.
Quant aux con-
damnés de Mazas,
de Sainte-Pélagie
cl de la (îrande-
lloquettc, ils ironi
à F r e s n e s - 1 e s -
Rangis.
Le nouvel éta-
blissement s'élève
sur le territoire de
1 a co m m u n e de
Fresnes, au lieu dit
" la Vallée-Renard
Paris. Il comprend trois prisons cellu-
laires de cinq cents cellules chacune;
ces trois prisons sont espacées de
5() mètres l'une de l'autre.
Les trois prisons sont entourées du
chemin de ronde traditionnel. En dehors
de ce chemin, on a construit toute une
série de pavillons destinés au personnel
de l'administration qui naturellement
sera fort nombreux. Ces pavillons, tous
alignés en façade sur une grande roule,
forment en quelque sorte une seconde
ligne de surveillance.
La dépense totale dépasse la somme
; T É li I E r 11 D ' u X E n I V I s I n N — \' r e du u e z - n e - c h a r s s é e
, à 1"2 kilomètres dt
de 10 millions. Le chilTre est gros, mais
il n'est que juste de reconnaître qu'il
s'agit d'un bâtiment dans lequel l'archi-
tecte, M. Poussin, qui avait déjà fait
ses preuves en construisant la maison
d'éducation de Montesson, a su réaliser
tous les progrès hygiéniques modernes.
J'ai eu l'honneur d'être rapporteur de
ce projet devant le Conseil supérieur
des prisons, où de nombreuses objec-
tions avaient été soulevées.
I.A PRISON 1)1-: l'UliSNlCS-LES-RUNOlS
Le Conseil supérieur des |)risons
esl niilurellemenl liostile à (oui pro-
jel qui a pour l)ul d'accumuler un
faraud nombre de détenus sur un
mèmepoinl. Il désireque le directeur
dune prison, tout comme le chel'
d'une école, n'ait sous ses ordres que
le nombre d'individus qu'il peut ciYci--
livement surveiller et diriger. Aussi
s'est-il effrayé quand on lui a proposé
de réunir mille cinq cents condamnés
dans un seul établissement. II a toLit
de suite pensé aux difficultés de toute
nature que cet étal de choses ferait
naître. Comment assurer la discipline
et la justice au milieu d'une pareille
afçglomération? N'était-ce pas se con-
damner à confier aux ajjents subal-
ternes le soin de distribuer les puni-
lions el les récompenses? Comment
assurer les visites au parloir? S'inia-
f;ine-t-on mille cinq cents femmes se
présentant le même jour à l'unique
])orte de la prison pour voir les con-
damnés? l"]l les membres des Commis-
sions de patronage ne seront-ils pas
perdus et découragés au milieu de ce
dédale immense? Et si une épidémie
venait à se déclarer, si le feu prenait à
rétablissement? Que de difficidtés, que
de dangers!
l/.\dministralion et l'architecte ont
compris tout ce qu'il y avait de fondé
dans les critiques du Conseil supérieur,
qui, de son côté, a senti que Paris se
trouve dans des conditions exception-
nelles, et que ce qui peut être aisément
réalisé en pi-ovince est inapplicable lors-
qu'il s'agit de Paris.
Après quelques conférences, 1 accord
s'est fait, et de cet accord esl né le pro-
jet qui a consisté à l'aire trois prisons
cellulaires pouvant cnntonir cinc| cents
détenus chacune et ayant leur organisa-
lion spéciale au point de vue du contrôle,
de la surveillance, des parloirs, bains el
|)réaux, mais ayant en commun le ser-
vice d'arrivée, les services généraux, la
chapelle-école et le quartier de |)unilion.
I,e condamné arrive à la jirison, — • il
(>st placé dans une cellule d'attente, puis
"^^^^
ELI. IJ. h \ IKi LIT OUVERT ET T A n I. E
R E L E V f: K
il est introduit dans le grelVe où l'on
dresse l'acte d'écrou, - il ])asse à la
douche, où on le netloie. il revêt le
costume pénitentiaire, il est classé dans
une industrie de son choix autant que
possible, enfin il esl dirigé sur une des
trois prisons et enfermé dans sa cellule.
Ces cellules, réparties sur cinq étages,
sont des chambres excessivement confor-
tables. Ce qui frappe avant tout le visi-
teur qui pénètre dans ces cellules, c'est
l'abondance de lumière. M. Poussin a
renoncé à la petite fenêtre en usage qui
mesurait si parcimonieusement le jour
au condamné ; il a établi des fenêtres
placées au nu de la paroi intérieure
du mur et mesurani l"',"2t> de largem-
sur 1'",,").") de hauteur. Pour que le détenu
ne puisse regarder dans les cours, la par-
tie inférieure de la fonélre est vitrée en
verres dépolis.
Les cellules ont i nièires de long sur
:2"',,")(> de large avec un cube d'air de
.'{(I mètres icelles de .Mazas n'ont que
■2(l"'\.'')70 . Le plani'her est en chêne;
les nnirailles sonl peintes d'un enduit
genre liipulin (pii leur donne l'appa-
rence de plaques de niai-bre. l'ne lampe
;'( incandescence de dix bougies éclaire
I.A PRISON DK FHKSNKS-LKS-UrNGIS
CELLULE AVEC LIT PLIÉ ET TABLE
B A B A T T l' E
celte jolie chambre, à laquelle une bou-
che lie chaleur assure une température
miuima de 1 i dej;rés.
Le mobilier est parfait. Il se compose
(l'un lavabo, d'un water-closet absolu-
ment inodore, d'un lit pliant qui se rabat
contre le mur de façon à donner le plus
d'espace possible au condamné, d'une
table é^'alement pliante et d'une chaise.
Deux étag^ères sont destinées à rece-
voir les livres de lecture et les menus
objets de ménage. Un bouton électri-
que permet au prisonnier d'appeler
un gardien en cas de nécessité justifiée.
Il est impossible d'être plus conforta-
blement logé, et la prison, ainsi com-
prise, réduit la peine à la privation de la
liberté. Tous les jours, les condamnés se
promènent individuellement, pendant
une heure, dans un promenoir de forme
rectangulaire, autour duquel on a mé-
nagé des massifs de verdure.
Il y a une vingtaine d'années, alors
que je m'occupais déjà de questions pé-
nitentiaires, jai demandé modestement
que les prisonniers eussent le droit de se
procurer quelques fleurs dans leurcellule.
Ma proposition a été repoussée. Qui
m'eût (lit alors qu'un jour viendrait
où l'Administration, avec raison,
donnerait elle-même à profusion les
plantes et les fleurs aux détenus?
Les personnes étrangères aux études
pénitentiaires trouveront probable-
ment ce luxe exagéré. Mais M. Louis
]..ucipia sait ce qu est une prison, il
sait ce que soulFre l'homme qui est
enfermé entre quatre murs, et il sait
aussi quelle influence heureuse peut
a voir sur un condamné le parfum d'une
fleur, la vue d'une plante, l'apparition
d'un rayon de soleil, la contempla-
tion d'un coin du ciel !
Une chapelle-école, renfermant
deux cent cinquante alvéoles disposés
de façon que les condamnés ne puis-
sent apercevoir que l'ofliciant, per-
mettra de célébrer le culte religieux.
Elle permettra également à l'institu-
teur de faire la classe, au directeur
d adresser une communication à ses
détenus, enfin à des conférenciers de
bonne volonté de donner des conférences
dans lesquelles on s'elforcera de parler à
la conscience et au cœur des condamnés.
Dans une prison cellulaire, le régime
disciplinaire est naturellement fort doux.
Les prisonniers étant isolés les uns des
autres, il n'y a à craindre ni révolte ni
acte d'indiscipline. Les punitions sont
très rares. Aussi, pour cet énorme elTec-
tif de mille cinq cents détenus, l'archi-
tecte n'a-t-il prévu que trente-deux cel-
lules de punition.
L'infirmerie elle-même est cellulaire.
Elle se compose de soixante-seize cham-
bres cellules, réparties en quatre pavil-
lons à deux étages. Chacune de ces
chambres a un cube d'air de 42 mètres.
Je ne parle pas de tous les détails
techniques qui ont trait à l'éclairage
électrique, au chauffage, à la ventilation,
à linstallation des cuisines, de la bou-
langerie, de la buanderie mécanique, au
transport des aliments et des matières
premières dans les cellules, îi l'évacua-
tion des eaux résiduaires, au tout à
l'égout, au service de l'eau potable. Ce
sont là des points qui ne sauraient inté-
resser les lecteurs de cette revue, mais
I.A PHISON Dr. FRKSNKS-I.KS-IîlNr.IS
qui retiennent l'allenlion des hommes
du métier. C'est dans ces détails, c'est
dans la façon dont il a su surmonter
des dirticultés considérables et prévoir
les hypothèses les plus diverses que
M. Poussin a révélé tout son talent. La
prison de Fresnes lui l'ait le^jjlus <^rand
honneur, et c'est avec impatience que
tous ceux qui ont suivi pas à pas son
œuvre attendaient que le gouveriicnient
lui décernât la récompense qu'il a si bien
méritée et que M. le sous-secrétaire
d'Klat à l'Intérieur lui a solennellement
remise le jour de rinau;,uiration de la
prison.
Les habitants de Houry-la-Ueine se
sont émus quand ils ont vu construire
dans leur voisinai;e cette immense pri-
son. Ils se sont dit qu'un établissement
de ce genre libérait tous les jours une
cinquantaine de condamnés au moins.
Qu'allaient devenir leurs villas el leurs
verjjers a\ec de pareils touristes?
(Ju'ils se rassurent! Le Conseil supé-
rieur des prisons et l'.Administration ont
pris leurs précautions. Aucun condamné
ne sera libéré sur leur territoire, aucini
ne verra le pays, ni à l'arrivée, ni au dé-
part. Le waf,'on cellulaire qui les amè-
nera à Fresnes les ramènera à Paris dans
la cour de la Santé, et c'est là que le
prisonnier sera rendu à la liberté.
I-lt à présent la |)arole est aux con-
damnés. Pour leur permettre de s'amen-
der, la société n'aura éparf,^né aucun
elTort, aucun sacrifice. C'est à eux qu il
ap|)artienl de prouver que toulcelar^ciil.
tout ce talent, tout ce dévouement n'ont
pas été dépensés en pure perle.
Le Conseil pénéi'al espère cnuxrir la
plus grande partie des millions engagés
flans cette allairc par la vente des pri-
sons désad'ectées. Il compte retirer
10 millions des bâtiments de Mazas, de
Sainte-Pélagie et de la Grande-Uoqueltc.
l'-n tout cas, il csl évident que la dispa-
rition de Ma/.as va transformer K' quar-
tier de la gare de Lyon et que les belles
constructions qui s'élèveront en face de
la gare fiuirnii-onl des ressources impor-
tantes dniil 1,1 ville de l'aris prolil.T.i.
La démolition de la Grandc-Roquelle
donnera une plus-value aux terrains que
r.Assistance publique possède dans le
voisinage. ,\vec cette prison disparaî-
tront les exécutions publiques sur la
place de la Hoquette. L'.\dministralion
va, dit-on, désigner le nouvel emplace-
ment sur lequel devra désormais se dres-
ser l'échafaud. l'.spérons que le Parle-
ment prendra les devants et tranchera
la question en décidant que les exécu-
tions se feront dans l'intérieur des pri-
sons. Des spectacles de cette nature ne
sont plus de notre temps: nos nueurs y
répugnent. Mou père m'a souvent ra-
conté que dans son enfance il y eut
dans sa ville natale, à Nice, une exécu-
tion capitale. Savez-vous ce que (il l'ins-
tituteur? .-\u petit jour, il plaça ses élèves
autour du poteau au haut duquel le
condamné allait être pendu, de façon
qu'ils jjussent apercevoir le moindre
détail de la scène horrible qui allait se
passer sous leurs yeux. Au niomenl
précis où le condamné, le cou pris
dans le nœud coulant, fut jeté dans
l'espace, l'instituteur administra une
gille formidable à chacun de ses élèves
en criant à leurs oreilles : ^ Enfants,
prenez exemple I »
Le brave homme se croyait péda-
gogue. .Aujourd'hui on ((ualiliei'ait sa
pédagogie de criminelle. La génération
qui nous suit traitera aussi sévèrement
la pédagogie du législateur qui a pensé
(|u'on pouvait donner un exemple salu-
taire au peuple en le faisant assister à
un meurtre légal.
Mais laissons de coté celle tligression.
.le disais que le Conseil général de la
Seine espérait couvrir la dépense à l'aide
de la vente des établissements désalfee-
tés. Il est à souhaiter qu'il n'éprouve de
ce chef aucune tléception, alin qu'il
termine son œuvre en s'occupanl des
femmes coiulamnées et en faisant dis-
paraître la |)rison de Saint-Lazare, ce
foyer de pestilence morale et matérielle
cpii emi)oisonne le X'' arrondissement
(le Paris.
I.nl I s P.\I 1 I AN.
PORTE d'entrée Dr CHATEAT DE LA HVXArOATE
UNE EXCURSION DANS LES COTES-DU-NORD
TONQL'EDEC, LA HUNAUDAYE. LE GlILDO
Connaissez-vous Tonquedec? C esl la
plus belle ruine du moyen âge en Bre-
laj;ne, la plus imposante, la plus dijjne
de détourner le voyageur du droit che-
min de Paris à Brest. Son site au som-
met d'un mamelon dans une contrée
pittoresque signale de loin cette forte-
resse à 1 attention du pavsagiste; ses
six tours, ses deux enceintes succes-
sives, ainsi que son donjon encore de-
bout, la recommandent à Ihistorien. à
I archéologue.
Dans cette partie de la presqu'île
armoricaine qui regarde la Manche au
nord-ouest, les vieux châteaux forts
abondent. On ne peut faire un pas
sans heurter du pied quelque vieille
pierre et toutes n appartiennent pas aux
âges primitifs. A'ers la côte. les défenses
se multiplient. La plupart de ces châ-
teaux datent du xiv"^ siècle, la grande
époque des luttes contre les Anglais.
Ils ont été construits à 1 issue de guerres
intestines qui avaient détruit beaucoup
d anciennes forteresses, et le plus sou-
vent sur le même emplacement. Il y a
lieu de penser que ces anciens châteaux
avaient été bâtis à 1 époque où les pre-
miers navires Scandinaves tirent leur
apparition sur la côte. Les lieux d'atter-
rissenient y sont nombreux et faciles:
depuis Saint-Malo jusqu'à l'extrémité
l'NE EXCI'HSION DANS I.ES COTES-Or-NOlU)
de la presqu'île, un ennemi, monté sur
des embarcations légères, trouvait aisé-
ment un sable découvert à marée basse
pour y jeter ses guerriers téméraires. 11
fallut se mettre en garde contre l'enva-
hisseur : de là ces défenses hâtives,
grossières, d'un médiocre appareil, dont
les ruines sont encore éparses dans les
trois départements cotiers, quand elles
n'ont pas été remplacées par des forte-
resses plus récentes.
Tonquedec est une de ces forteresses
relativement modernes. Elle fut bâtie
en 13',(9 par Rolland de Coëtmen sur
l'emplacement d'un château que le duc
Jean IV de Bretagne avait fait démolir.
Ses tours extérieures sont énormes, d'un
bel appareil, et le plan est original. Il
dessine un polvgone irrégulier dans
lequel sont inscrits deux châteaux dis-
tincts avec leur cour particulière. Le
premier, celui qui sert d'entrée, est
flanqué de quatre grosses tours; c'est
la pièce de résistance. Le second est
flanqué à son entrée de deux tours
d'un moindre diamètre. Derrière cette
deuxième enceinte se dresse le réduit
ou donjon, sur la pointe d'un rocher au
pied duquel coule la rivière du Léguer;
ce donjon ne présente aucune ouver-
ture au rez-de-chaussée. Ce n'est pas le
donjon hospitalier de Pierrefonds; on
n"v peut entrer que par une courtine
vers huiuelle il tendait naguère les bras
d un pont-levis. Cette courtine elle-
même est défendue par deux fortes
tours. .l'ai naguère rencontré une dis-
position analogue, mais beaucoup moins
grandiose, dans le Nassau : le château
de Ilohcnstein, bâti dans un site ana-
logue à celui de Tonquedec, a conserve
dans ses ruines une tour, un réduit dont
les murailles enveloppent un noyau de
rocher; on y pénétrait également par
une courline, mais l'accès n'était pas
défendu par un pont-levis.
(>e c|ui reste (lu château de Tdiupu'cloc
est d'une grande uiagnilicence de maté-
riaux et d'une belle proportion dans ses
diverses parties: ou la. fort ;'i tcul,
comparé à Pierrefonds. l'uv ses ili-l'inscs
intérieures, il pouvait offrir une plus
longue résistance que la forteresse de
Louis d'Orléans. Ses tours, rondes a
I extérieur et d'un plus granrl diamètre,
sont toutes hexagonales au dedans, et
les murailles n'ont pas moins de 3 à
4 mètres d'épaisseur. Pierrefonds avait
aussi des murailles épaisses; mais, con-
struites en calcaire de l'Oise, elles
étaient loin d'olfrir aux coups de bélier
et aux boulets de pierre la solidité du
granit. Le seul rapprochement que Ion
puisse établir entre les deux forteresses,
c'est qu'elles furent toutes deux éven-
trées sous Louis XIII par ordre de
Richelieu. Les forteresses du moyen âge
représentaient ce que nous appelons
aujourd'hui le <■ particularisme •>. La
politique de Richelieu visait à con-
sommer 1 unité française.
Tonquedec avait été déjà visité par
les membres du dernier Congrès d'his-
toire et d'archéologie tenu à Saint-
Brieuc. Le grand Congrès provincial,
réuni en 185)6 dans la' même ville, décida
qu'il porterait cette fois ses pas vers les
châteaux fie la llunaudaye et du (luildo.
Nous ])artimcs douze, tous plus ou moins
imbus d'archéologie, tous enflammés du
désir d'en approfondir les mystères.
Chemin faisant, nous passerions un ra-
pide examen des curiosités monumen-
tales semées sur la route, des vieilles
maisons, des plus vieilles églises, et, s'il
s'en rencontrait, nous ne dédaignerions
pas de noter sur nos calepins les monu-
ments mégalithiques dont la terre armo-
ricaine n'est point avare.
Notre |)remière halte fui à Laniballe.
La Collégiale, ancienne chajjelle du châ-
teau, (pie Richelieu lit aussi démolir,
çst plus curieuse que belle. De gros pi-
liers dénoncent à l'intérieur le xn"' siècle,
et le double triforium des travées du
chirur, du coté gauche, raconte que
celle partie supérieure de l'cdilice fut
bâtie ou l'eslaurée vers le milieu du
xiv*'; au dehors, le portail septentrional
est un bon niorceau d architecture ro-
mane assez bien conservé. On rencontre,
d'ailleurs, dans cet édifice des traces de
l'NE KXC.ritSKiN DANS I.ICS Cl ) T KS-D f -M ) I! D
(dus Il's siècles à c<)in])ter ilii xii''. Son
étuiuluo comme chapelle de chùleau
léodal donne une idée de ce que devait
être cette forteresse. 11 ne reste rien du
château, que le mamelon sur lequel il
était solidement assis et dont on a fait
une promenade omhra^fée par do beaux
oi-mes.
L'n coup d'icil l'ut ensuile donné ,'i la
petite égflise de Saint-Marlin. (pii dalc
en ces contrées que de pareilles ren-
contres. Nous vîmes des pierres, grandes
assurément, nombreuses à coup sûr;
mais ouvrages de l'homme, nullement.
En fait de monuments mégalithiques, il
n"v avait là que deux moulins dont les
ailes lournaieni lentement au souille
de la brise de -mer. Nous n'avions
pourlanl pas perdu noire temps, car du
liant tie ce mamelon le rci;ar(l s'élend à
I. A Hux A fn A YE, rnTf; xiird-est
du xi"" siècle, sans en faire grand étalage.
La plupart des églises antérieures au
xni' siècle sont en Bretagne dune archi-
tecture massive et lourde, qui ne vise
qu'à la solidité, ^'ers le xi\", elle com-
mença à prendre son essor pour arriver,
an xvi", à ces découpures dans le granit
qui font la joie des hommes de goût à
la recherche d'une originalité nationale.
La Bretagne, dès cette époque, est en
possession d'un style à elle, plein d'élé-
gance et de hardiesse.
Nos chevaux nous menèrent bon train
dans la lande où un curieux du pavs
prétendait avoir découvert des monu-
ments mégalithiques du plus haut inté-
rêt, menhirs, dolmens, allées couvertes
et le reste. Rien n'est plus vraisemblable
perte de vue sur un horizon immense et
tout verdoyant. La verdure en cette
partie de la Bretagne est caractéristique :
il semble que les champs, vallées et col-
lines ne fassent qu une forêt. Cet aspect
particulier provient du grand nombre
de haies vives dont les domaines très
divisés sont entourés, et plus encore du
g'rand nombre de pommiers dont les
champs sont plantés. La Bretagne dis-
pute à la Normandie la royauté du cidre.
Nous avons repris nos places dans nos
deux breaks; les postiers du Léon des-
cendent les rampes au grand trot et les
remontent au galop.
Des voix s'élèvent ; un grand bruit se
fait entendre. Seraient-ce les guerriers
assoupis des sires de Tournemine, trou-
L'.XE EXCURSION DANS LES COT ES-D I-N(l HI)
blés dans leur sommeil cinq fois sécu-
laire, qui se réveilleraient pour s'opposer
•par la force à notre visite indiscrète, ou
1,1 voix des châtelaines montant vers nous
|)nur nous faire un accueil courtois dif^iie
(le la vieille Hrc(af;Me ? I.'uii de no\is imucI
l'opinion hardie t|ue ces voix apparlien-
draienl pluhil à la l'aniille des palmi-
pèdes (pii sau\èrenl autrefois le Capi-
tole. Quelque téméraire que nous parût
l'opinion, nous fûmes bientôt convaincus
que notre ami avait raison : ces roix
d'en bas étaient bien celles d'un trou-
peau d'oies qui, arrachées aux douceurs
du pâturafje, venaient de se précipiter
dans les eaux d'un
éliiuf,' sur lequel deux
chênes loull'us répan-
daient leur ombre pro-
tectrice. Tirés de nos
perplexités, nous
n'avions plus qu'à
gravir le tertre des
vieux fossés.
Nous voici sous les
ffrands oinbraj;es de
la lIunau<laye.\'oi!ées
par le feuillaire, les
ruines ap|)araissent
tout à coup el produi-
sent une impression
saisissante, l'ne dou-
ble cnrcinle de fr>ssés
dcssiiu' au(i)nr d elles
(lcii\ ciriiinvallalions,
aii|ciui(l liui plantées
d arlucs. Les douves
Mint à sec et Idn peut
à liiisir examiner le
|iK(l de la forteresse.
I.,i |)orte d'entrée est
inlaclc ; il n v manfpie
(|ue la luTsi' et le
l)onl-le\is. l^lle est,
comme d'habitude,
nnverte entre deux
Iniiis, mais une des
Imirs plus ffi-osse que
In 11 Ire est aussi placée
.1 plus j,'raiule dis-
laiKe. .\ gauche de la
i^riinde porte se trouve
mil' poterne qui avait
siin petit ponl-levis
an de l'éditice est un
pentagone il régulier ; cinq tours énormes
en llanipienl les cin(| angles par des sail-
lants vai'iés. (JueUpies-unes de ces tours
sont faiblement engagées; celle qui est
située à (Imite de la porte n'est ronde «pi'à
I extérieur; elle ollVe à 1 intérieur trois
Il ft i.
irhciiliiT. I.
L'NE EXr.riiSlON DANS I.KS C.OT KS-DL'-N OIU)
pans coupes. Aucune nest complètement
cylindri(|ue: elles sont toutes bi'ilies en
bel apjjareil, avec un ail très a\ancé en
stéréotomie, et suivant une inclinaison
extérieure des murailles qui l'orme un
aufjle très aijcu avec la verticale inté-
rieure. Il résulte de cette flisposilion
que les murs sont sensihliMiient plus
épais en bas qu'eu haut.
au-devant des amis et des dames. Par
malheur, ce lo-jis du seif,'neur a ici dis-
paru. Les parties habitables du château
se sont écroulées avec les courtines de
l'est, et l'd'il attristé plonge dans les
ruines désertes, lue tour est lézardée
de bas en haut ; une autre a laissé choir
dans le l'ossé une partie de son soubas-
sement : les habitants du pays sont
Il Y. LA 31 EU
Les proportions, d'ailleurs, sont bien
prises et donnent à tout 1 édifice une
remarquable élégance que complètent,
aux sommets des tours et de hautes
courtines, les lleurons ogivaux de mâ-
chicoulis très saillants, portés sur des
consoles, d'un excellent profil. Nous ne
sommes déjà plus aux temps des som-
bres forteresses bâties uniquement pour
la défense. On a orné la demeure du
maitre, et même au dehors on montre à
l'ennemi un commencement d'ornemen-
tation. La courtoisie existe déjà; la
politesse y ajoute son charme, et à l'in-
térieur un lofjis s'avance dans la cour
venus prendre les pierres et semblent
avoir transformé en carrière ce monu-
ment, qu'une incurie coupable a négligé
de classer parmi les monuments histo-
riques. La Commission des monuments,
si elle se résout à inscrire la Hunaudave
sur ses listes, fera bien d'y ajouter deux
chênes jumeaux au bord d'un étang qui
baigne la première enceinte. Il n en est
pas de plus pittoresques à Fontainebleau.
Par la sommaire et très incomplète
description que nous en avons faite, le
lecteur a pu conclure que le château de
la Hunaudave appartient à la fin du
\i\' siècle, comme Pierrefonds. Il fut
INI-: KXCrUSKiN 1>ANS M:S C.OTKS-DL-Milil»
l)àli. en l.'HS, par Pierre de Toui-iiemiiie,
dont l'écusson yit mutilé dans les fossés,
t^est douze ans après que fut commencé,
par Louis d'Orléans, le château de Fier-
relonds, et il ne l'ut galère achevé que
dix-huit ans |>his tard. Heaucouj) moins
imposant (|ue la Hunaudaye, Pierre-
fonds était plus élégant, plus avancé
vers l'Afje de 1 unité française; ses ruines
étaient ])lns complètement répandues
sur le sol. ])liis rebelles à une restaura-
lion rigoureuse. Les cinq tours de la
Hunaudaye seraient plus faciles à ré-
parer, et quelques milliers de francs suf-
liraienl piunles eMi|)éclier de s'écrf)uler.
11 n en est pas de même du château
du Guildo. Ici la ruine est complète.
Les pans de murs épais qui |)enchent
vers l'ahime ne tarderont pas à_dis|)a-
raître; mais, en ouvrant leurs entrailles,
ils nous révèlent leur secret. I-e (iuildo
est situé sur un roc au bord de la mer,
sur la rive droite dune petite rivière
lluvialc, r.Agrcnon. Les sables ont di-
])iiis liinj;leni|)s envahi le petit esluaire
et la baie m'i il verse ses eaux. .\u\
tem])s où les navires Scandinaves visi-
taient les cotes occidentales des contrées
gauloises, il n'existait guère de châteaux
pour en défendre l'accès. Les Romains
après la conquête n'avaient fortilîé que
leurs postes militaires, les camps où se
retranchaient les armées légionnaires.
Ceux des riches Romains qui venaient
habiter la Gaule y transportaient leurs
micurs et leui's habitudes. Us n habi-
taient ])as les villes; ils vivaient à la
campagne et leurs habitations étaient de
véritables vilhv, comme en Italie, c'est-
à-dire des exploitations rurales, avec un
logis poni- les recevoir, nullcnicnl <l('s
maisons furies. On en a rclrnuxc niairil
débris où le luxe cl I arl de la nu'lropole
ont laissé des trace- (|iu> I Un recueille
avec soin. Souvent ces habitations
étaient en bois et l'enceinte était défen-
due |)ar des palissades. (^)uand les bandes
germaines s'avancèicMl dans les (îanles,
elles songèrent peu à s y corislrnire des
citadelles : elle- s'cni|iar;iiciil îles villas
romaines, et, se pliant aux coutumes des
anciens possesseurs, elles s'établissaient
dans le pays conquis à la place des an-
ciens maîtres.
Les chefs de ces bandes se taillaient
une petite souveraineté à Laide de leurs
compagnons, des « leudes » qui for-
maient leur petite armée. Comme il n'y
avait plus de gouvernement central, que
les nations gallo-romaines n'étaient plus
reliées entre elles par un pouvoir uniipie,
ces chefs de tribus ne trouvaient aucune
résistance autour d'eux. Si quelques-uns
se fortifièrent dans leurs domaines, ce
dut être pour se défendre entre eux et
(I une manière sommaire, car on ne sau-
rait assigner une origine franquc à aucune
des ruines dont le sol français porte
l'empreiiite. On peut à couji sur aflirmer
qu'il n'y eut pas de château fort a\ant
Charlemagne, sinon les canqjs reiranchés
que les nouveaux venus avaient arra-
chés à la domination romaine. l^)uaud
parurent les Scandinaves, ils trouvèrent
les cotes sans défenses et l'intérieur des
teri-es mal défendu.
Ce furent les Noi'niands (pii bâiireni
les premières forteresses, afin do se
maintenir dans les contrées qu'ils avaient
occupées. !Mais, en même tem|)s que
l'exemple donné gagnait de proche en
proche, les pays non encore soumis à
leurs armes se hâtaient délever des
tours, (le dresser do hautes murailles,
de couronner leurs églises et leurs nio-
nastèresdecréneaux. Ces premiers elfol^ls
contre l'ennemi extérieur lirent sortir
de terre et planter sur les rochers de la
cote des édilices épais, massifs, d'une
faible élévation et d un travail hâtif,
mal ordonné, eu matériaux de rencontre.
cM'CuU'' par des nm ices eu larl mili-
laiie. Je n lu>ile pas à penser que le
castel du (iuildo dont aucun écrit n a
révélé 1 origine dut être tout d abord
une de ces forteresses hâlivemenl con-
struites, avec de mauvais matériaux pris
sur place, ajustés sans ai't. uuicpienienl
poin- la défense du moment. (]'esl à ce
genre de nécessité |)assagère que paraît
a\ nir (il)(''i le pi-emier consiriu'ieur de la
LNI-; KXCI'USION DANS l.KS COT KS- I) f -N i > M 1 >
lorleresse du lluildo. Tout l'indique.
I. estuaire de la petite rivière fluviale de
1 Ai;ren(iii, moins ensablé à celle époque
([U aujoiiril hui. olIVait aux Scandinaves
un lieu de débarquement facile. Il fallait
en interdire 1 accès : un |,'raiid rocher
(|ui s'élève à pic sur la rive droite offrait
une assiette naturelle; on y éleva des
murs épais, peut-être des tours. Elles
durent élre carrées sui\anl le mode
fortes dont il reste peu de traces, parce
qu'elles furent la plupart remplacées
au XIV'' siècle par des édifices plus com-
plets, mieux entendus pour la défense,
mieux jiréparés pour les sorties, l.a
science militaire, les arts balisticpies
avaient fait des progrès qui comman-
daient des changements dans les plans,
une plus grande élévation dans les tours
et courtines, une forme nouvelle dans
romain dont subsistaient les ti
fions. Quand les Normands se furent
installés à demeure en Neustrie et eu-
rent même conquis l'Anglelerr-e, ils
tentèrent d enlever également la jjres-
cpi ile armoricaine, afin que letn- domi-
nation s'étendit sans interruption de la
Normandie à l'Aquitaine. Que les ambi-
tions féodales aient coïncidé a\ec ce
mouvement des esprits et en aient accé-
léré le développement, il n en faut pas
douter. Les deux forces n'en faisaient
réellement qu une.
C'est alors que les ducs de Bretagne
et leurs vassaux songèrent sérieusement
à fortifier leur péninsule et que 1 on vit
s'élever à la fin du xii*^ siècle et pendant
le Mil'' siècle ces châteaux, ces maisons
les embrasures et, dans les dispositions
intérieures, une plus grande étendue tles
magasins et des réduits. Ce qui est à
remarquer, c'est que, du xii'' au xv'' siècle,
ce sont les Normands qui enseignent à
leurs adversaires 1 art de se fortifier. On
a fait très justement observer que. les
premiers, sur le sol des anciennes Gaules,
les Scandinaves vainqueurs songèrent à
bâtir des châteaux forts, et ce furent
leurs premiers essais qui servirent de
modèles à leurs adversaires.
l,c Cuildo n'a pas éiliaiipé à ces \i-
UNE EXr.CRSION DANS I.KS COTES-DL-NO li H
cissiludes. Il a été reconstruit ou reni;i-
niô au moins trois fois. Ou en trouve la
])rouve dans li>s divers a|)|)areils eui-
])loyi''s cl dans i|uel(|ues prolils qui tra-
hissent 1 époque à laquelle ils furent
taillés. L'intérieur de lédilicc avait été
profondénieut restauré quand Gilles de
Hretafjue vint lui demander asile et y
fut, en 1 1 1(>. arrêté par ordre de son frère
aîné, le duc François I''". Il serait diffi-
cile aujourd hui de mettre obstacle à la
ruine totale de cet édilice historique.
Plus encore que le château de la Hunau-
daye, il est devenu une carrière où les
hahitants des villag'es voisins viennent
prendre les matériaux nécessaires à leurs
maisons. S il était classé parmi les mo-
numents hislori(|Lies, peut-être jjourrait-
on niilln' un Irinie à ce liillaf^e d'épaves.
Il If l'audiail dans tons les cas pour le
château de la I liinaudaxc. Il esl urj;cnt
de porter sccuurs a ce lie! eililicc, moins
\aste, mais mieux coiisei-vé que Ton-
quedec. l)eu.\ des plus belles tours sont
en danf;er de s'écrouler. (Quelques mil-
liers fie francs suffiraient [)our empêcher
ce malheur; le daiifjer auf;niente d année
en année.
Notre excursion, diri^c'^e avec nn savoir
et une bonne f;râce iné])uisal)les par
M. de Kerdrel, sénateur du .Morbihan,
et par notre fourrier, M. de ll^stourheil-
lon, avait été coupée en deux parties
par un gai déjeuner à Flancoét. Cette
contrée où les beaux paysages abondent
est visitée pendant l'été par de nom-
breux artistes américains cl anglais. Ils
siinl assurés de rencontrer là des motifs
\ailcs de compositions et des popu-
lations originales qui se répandent aux
grands jours de l'êtes en pillores(pies et
joyeuses réunions.
Nos i)eintrcs, s ils veulent recueillir
encore les traits saillants de la pénin-
sule armoricaine, devront se hâter d'imi-
ter leurs confrères d .\niéri(|ue. Heu à
peu les caractères particuliers des races
bretonnes s'atténuent et s'elTacent. Il
n'est déjà plus le temps où chaque vil-
lage avait son costume ; où dans les
grands marchés on reconnaissait sans
peine à leur coiffure les filles de telle ou
telle paroisse. L'instituteur et le régi-
ment tendent à faire disparaître ces dif-
férences dans le vêtement comme dans
le langage. Les nueurs se modifient
comme l'habit, l'ai vain, la section d his-
toire de 1 .Association bretonne s elForce-
t-elle de retarder ce mouvement vers une
uniformité (|ue beaucoup de bons esprits
déplorent. L'unité nationale n'a rien à
craindre de la variété jjrovinciale. Les
climats, les habitudes et les besoins
divers qui en dérivent sont variés à l'in-
fini : pourquoi les bonnets et les culottes
seraient-ils partout les mêmes? Depuis
([uelques années, l'.Association bretonne
demande que la langue de la pénin-
sule soil respectée, que du moins elle
ne soit jias pourchassée et traitée en
ennemie. (]ctte langue n'est pas un
])atois comme on a tenté de le faire
croire. C'est une langue qui a sa gram-
maire, sa syntaxe et sa littérature, cl
dans sa lilléi-aliu'e une part de poésie
(pi'il serait bon el prudent d'abriter.
Les enfants de> campagnes parlent el
pensent en celle langue. .Au lieu de la
leur arracher de la bouche, peut-être
conviendrait-il d en régler l'exercice et
d'en faire |)rofiter l'enseignement même
du français. C'est ce que demande avec
insistance la grande Société bretonne.
Apprendre à conserver l'amour du sol
paternel, de la petite patrie, c'est la base
même de cette pensée de décentralisa-
tion qui semble bien devoir un jour
l'emporter sur la concentration à ou-
trance. Le mal esl t'oniui : ]).irtanl, il
devient |ihis aisé de le comballre.
.Ai. PUONS i; ni; (".mon m;.
M. PAl L DKSCIIANKL
M. Paul DeschaiicI est une voloiilé.
Il sait (.e qu'il veul el où il va. Il a
tracé son projjraninie de politique inté-
rieure ilan.s la népiiJj!i(/ue noiive/lc, son
programme social dans la Quesdon .so-
ciale, son programme de politique exté-
rieure dans Orateurs el Hommes d' Etal,
et il s'y tient.
Il écrivait, il y a quinze ans, à propos
de Frédéric le Grand : « C'est par un
continuel elfort de volonté, par un per-
sévérant travail sur lui-même, qu'il est
parvenu à exercer filorieusement ce
métier de conducteur des peuples, l'un
«les plus durs et des plus nobles que
puisse exercer une haute intellijrence. 11
n'est pas apparu dans le monde avec
l'étoile au front : il a dû conquérir son
propre génie en quelque sorte pièce à
pièce. Ce génie et cette gloire se sont
tondus et trempés laborieusement au
l'eu de l'orge d'une volonté ardente et
sous les coups de la fortune... C'est tou-
jours la raison qui le gouverne, et l'on
peut appliquer à sa vie la parole de Bos-
suet : Le bon sens, qui est le maître de
la vie humaine, y règne partout, 'i
Puis, comparant le fondateur de la
puissance prussienne à Napoléon : « Ah !
s'écriait-il, combien nous préférons ces
grands hommes raisonnables, qui savent
borner leur champ d'action et rester
maîtres des situations qu'ils ont d'avance
réglées, qui se plient d'abord aux
hommes et aux choses pour les faire
plier ensuite, qui entrent dans leur
temps pour le mieux remuer et con-
duire, qui gardent ce qu'ils ont pris
parce qu'ils ne prennent pas plus qu'ils
ne peuvent garder, combien nous préfé-
rons ces esprits bien trempés, souples,
fins, aux puissances fatales et trop sou-
vent aveugles qui, par leurs bonds im-
pétueux et leurs aventures insensées,
faussent tous les ressorts de la poli-
tique... Si leur action est moins vive,
elle est plus durable; s'ils éblouissent
IX. — 44.
moins les hommes, ils les sei-vent da-
vantage... »
Bien servir son pays, tel est le but
que s'est proposé M. Paul Deschanel dès
sa première jeunesse. C'est là, chez lui,
M. EMILE DKSCHAXEL
du reste, une vertu héréditaire : il l'a
reçue non seulement de son père, mais
aussi de sa mère, fille du docteur Fei-
gneaux, une des illustrations médicales
de la Belgique, qui avait été mêlé acti-
vement, chez nos voisins, aux luttes du
parti libéral.
Sainte-Beuve s'est plu à citer les jolies
pages, pleines de fraîcheur et de poésie,
où le jeune exilé saluait, à Bruxelles, la
naissance de ce fils :
« Le visage de votre enfant, spectacle
d'un intérêt inépuisable! Vos yeux ne
peuvent se détacher des siens. Le charme,
loin do diminuer, va toujours croissant.
M. PALI, dkscuam;].
Chaque jour développe en lui de nnu-
velles f^ràces.
" Aussi chaque jour, désorm.nis, el
chaque semaine et chaque année, sonl-ils
les i)ienvenus.
<i On compte le temps d'une :uilie
manière qu'auparavant. Toutes ces
heures et toutes ces années, vous ne
voyez plus qu'elles vous font vieillir,
vous voyez qu'elles le font grandir.
<> D'ailleurs, vous ne vieillissez plus;
au contraire, vous rajeunissez. L'enfant
vous Ole les années qu'il prend.
<■ Ses yeux brillants de gaieté — la
gaieté de vivre — éclairent autour de
vous toutes choses, même inie chambre
d'exil...
i-' ^_'
M. TAUI. DE8CHANF. L .S u U .M K T T A N T IN
A LA C II A M II l< K
Il l.,e regard de reniant guérit toutes
vos plaies.
<i Les petites mains de l'enfant sou-
lèvent le poids sous lequel voire cœur
était accablé.
« Lorscjue vous portez voire enfant,
doux fardeau qui vous rend léger, il
met ses petits bras autour de vous, c'est
lui qui vous porte.
u 11 vous enlève dans les nuages bleus
de l'espérance, au-dessus des nuages,
au-dessus des douleurs.
1. KnfanI, source de consolation, de
joie et de vie! On lui donne la naissance
et il vous la rend, car il fait renaître
voire âme de ses cendres el de ses dé-
bris...
" Lui. cixiucttement, se laisse adorer :
il revoil toutes les caresses et en rend
Iles peu. Cela lui est dû, il le sail.
(^u'avez-vous il regretter là ? \'ous fûtes
adoré ainsi et vous files de même.
Chacun son tour. "
.lelé en Mclgique par le coup d'Étal,
M. Emile Deschanel avait été dé|)ouillé
aussi de sa chaire de litléralure grec(|ue
à l'Ecole normale. Celle chaire, il l'avait
conquise à vingt-cinq ans, el il avait eu
pour éléxes celte phalange de normaliens
qui a laissé d'impéris-
sables souvenirs, Taine,
^ ^^::^=;r-^ Aboul, Frévosl-Para-
y dol, Challemel-Lacour.
Sarcey, J.-J. W'ciss,
Caio. Mézières, etc.
Il inaugura à Bruxel-
les de libres confé-
rences où, pour la pre-
mière fois, les femmes
étaient admises, el où
se retrouvait l'élile ties
proscrits, \'iclor Hugo,
Ivigar Quinel, elc, —
voire même Alexandre
Dumas, qui, lui, su
l'éfngiail dans la pro-
scriplioii poin- échapper
à SCS créanciers.
Itcnlré en France
%
> II n 11 a 1) u
M. l'ALI. UESCIIANEL
jiprès neuf ans d'exil, M. Emile Descha-
iiel, de concert avec Albert Le \{o\.
•I.-J. Weiss, Edouard Hervé,
Ahoul, Sarcey, etc., créa ces
cours de la rue de la Paix, qui
eurent une si fjrande vof^ue sous
le second Empire et contri-
buèrent activement à Tu- .^ .
nion des libéraux et des
républicains.
M. Emile Deschanel a
été le créateur de ce genre
nouveau, de cette façon
familière d'enseignement
supérieur et libre, non seu-
lement à Paris, mais dans
la France entière, en Be
gique, en Hol-
lande, en Suisse;
semeur de la bonne
parole, il méritait
bien ce titre
d'.4/)os/o/o.5que lui
donna Sainte-
Beuve.
En même temps il collaborait à Vln-
dépendance belge, au Journal des Dé-
bals, à la Revue de Paris, à la Revue
des Deux Mondes. Ses Causeries de
quinzaine, du Journal des Débats, sont
encore un régal. On peut v lire nolam-
menldes pages délicieuses sur la mélan-
colie, longtemps avant Schopenhauer.
Sous la troisième République, député
de la Seine, puis sénateur inamovible,
M. Emile Deschanel fui élu professeur
au Collège de France.
Depuis dix-huit ans, il y occupe la
chaire de langue et de littérature fran-
çaise moderne; son cours est suivi par
un auditoire nombreux, svmpathique et
fidèle.
Dans sa brillante série du Romantisme
des classiques, il a fait voir en quoi
Corneille, Rolrou, Molière, voire même
Racine, ont été les précurseurs des ro-
mantiques. 11 a signalé notamment dans
le Tancrède de Voltaire le premier drame
romantique.
PATL DESCHANEL INVITANT LES D t P T T É S AU SILENCE
Son Lamartine, en deux volumes, est
une cpuvre définitive; il y étudie à la
fois le poète , l'orateur et l'homme |3oli-
tique. A M. Emile Deschanel revient
l'honneur d'avoir remis l'opinion pu-
blique dans la direction de cette gloire,
comme l'écrivait Alexandre Dumas fils.
Il montre en Lamartine l'homme aux
vues prophétiques, le rates, qui, dès
1840, prédisait le retour de l'Empire et
devinait même le boulangisme.
Dans ses leçons du samedi, le savant
professeur fait en quelque sorte la bota-
nique de la langue. De là est sorti le
dernier petit ouvrage qui obtient en ce
moment un si vif succès, aussi bien chez
les gens du monde que chez les profes-
sionnels ; Les Déformations de la langue
française. On y voit les lésions, les ma-
ladies dont notre langue est travaillée.
Des exemples, des anecdotes sont l'as-
saisonnement de celle piquante élude.
Nourri de ce qu'il y a de plus pur
dans l'atticisme. M. Deschanel est un
républicain d'un idéalisme supérieur.
D'une fermeté inébranlable, il a ton-
M. PAUL UESCIl ANi;i.
/
" i^^A^tA./»-^ «*.
Cij'v* 3 c "T-i y^ -v^-J^
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V-Vc*«< U.Jit<^f^ *^^ ^ji^ ^« *^.' ^»^c^^i<:
^ « V If i~^ ,
'J/
F A r - S I M I L É
DE I. ÉCRITOIIE DE /" Ci A P 7
M. PAIL DESCHANEL / ^ L-f rf a. J. L-X^'f-^ Z-UX^ *^
Jl.
jours réglé sa coiuliiile sur les
maximes des stoïciens. Lorsque
deux roules sont à suivre et
qu'on peut hésiter entre deux
partis, il suffit que d'un t-olé ^;^_^^
soit sou intérêt jjour t|u il aille
de l'autre. Quand, vers la fin
de riMnpire, M. Duruv. mi-
uislre de l'Instruction publi-
(|ue, lui olFrit de créer pour lui
une chaire au Collè};e de
France, il refusa de prêter le ser
ment [jrofessioiiuel cxifjé à celte époipie
et |)réi'éra continuer nMclesUincnl s^
carrière de conférencier, (hi linuve
diiiis <-elle vie si |)nn
liMiNde ce LTenre.
^.%
<
<%.À^«
u
f
J.
nonilireux
lils a été à
(^omme on le voit,
honne el noi)le école.
M. l'aul Desclianel n'avait pas viiif;t
ans, (juand il entra dans la vie polili(pie
M. l'AUL DESCIIANEL
comme secrétaire de M. de Marcère,
minisire de l'inlérieur, puis de M. Jules
Simon, président du Conseil. Apres une
r;i|)ide carrière administrative, (|ui lui
\alut les postes de sous-préf'el de Dreux.
de Brest et de Meaux, il fut élu en 1885
député du département d'Eure-et-Loir
au scrutin de liste, par plus de 37000
voix.
l^)uel(|ues mois plus lard, il faisait ses
premiers il a[)pela l'attention du Parle-
ment sur l'insufli.sance de notre Hotte
en croiseurs, éclaireurs et torpilleurs,
et sur les abus de l'administration de la
marine.
En I88ït, après la campa|:;iie boulan-
giste, où il avait ])ris nettement parti
contre les inspirateurs d'un couj) d'Etat,
il fut réélu sans concurrent par l'arron-
dissement de Nof;eMt-lc-Rolrou. En 1890,
HOTEL DE LA préside:
A II E S r K I. K ^ .1 A uni:
débuts à la tribune en défendant la
cause de l'agriculture française et le
droit de cinq francs sur les céréales.
« Ce fut, dit M. Henri .Avenel dans son
volume le Nouveau Ministère et la,
?\ouveUe Chambre, un des débuts ora-
toires les plus éclatants qu'on eût vus
depuis de longues années: la séance,
après ce discours, fut suspendue de
fait, et la presse de toute opinion
applaudit au jeune orateur avec une rare
unanimité. » L'année suivante, il traita
le même sujet avec un succès égal. Puis
il aborda la politique extérieure, dans
une éloquente défense de nos intérêts
en Orient. Le 29 octobre 1888, un des
il défendit éioquemment la liberté de la
presse, à propos de la proposition de
loi ayant pour objet d'enlever au jury
et de déférer aux tribunaux correction-
nels la connaissance des délits d'injure
et de difTaniation commis par la voie de
la presse ou de la parole contre les
hommes publics.
^Ltîs il n'est pas de ceux qui confon-
dent la liberté avec la licence : aussi,
quand, en 1892, dans la grève de Car-
maux, les chefs du parti radical s'al-
lièrent pour la première fois aux socia-
listes révolutionnaires, et après l'attentat
commis à Paris au siège de la Société
des mines, M. Deschanel réclama l'ap-
M. PAUI, DESCIIANKI,
plicalinii des lois, et stij;inatisa les a;;!-
tateur.s par ce mol resté célèbre : >. La
f^rève est le bouillon de culture du
politicien. » Le président du Conseil
qu'il appuyait de sa parole vibrante,
était M. Loubet.
Le 16 février 1893, dans une ardente
apostrophe, il sommait M. Delahaye de
se faire relever de son MMineiit. de ré-
'iVi])le Alliance ; (|iii, >'il> n'ont pas eu
la main heureuse au point de vue de la
direction des événements, ne l'ont pas
eue davanlag^e au point i\e vue du choix
des hommes, puisque, après avoir com-
battu de toute leur énergie Gambella et
Miribel, ils ont inventé Boulanger et
Cornélius Herz, je demande de quel
(lidil les honinie^ prélendeiil peser sur
SALLE 11 E S F K T K
vêler les noms des parlementaires com-
promis dans le Panama.
Quelques jours plus lard, il adjurait
le ministère Ribol de se séparer de
l'extrême gauche :
<i Je demande, s'écriait loraleur, en
vertu de quel droit et par suite de
quelles étranges faiblesses, des hommes
politiques qui, dans l'espace de seize
ans, ont renversé quinze ministères
républicains avec le concours de la
droite, (jui, chose bien plus grave, à
l'extérieui-, ont contribué plus que qui
que ce soit h laisser tomber l'Kgypte aux
mains de l'-Angleterre, et (pii, si on ne les
en avait jias empêchés, auraient laissé
tomber Tunis et Hizerte aux mains de la
la polili(|ue il une majoi-ilé en dehors de
laquelle ils se sont volonlaii-ement jilacés,
el sur la conduite d nu gouvernement
qu'ils n'ont cessé de combattre? \'oilà
l'éfpiivoque qui, depuis seize ans, vicie,
altère, fausse la politi(|ne du parti ré|)u-
blicain et la |iiililii|ne générale de la
France! »
l'uis il montrait cpie " toutes les règles
essentielles du gouverncmeni parle-
mentaire étaient faussées par celte
équivoque... » ; que, au lieu de minis-
tères « homogènes el solidaires », il y
avait sur les bancs du gouvernement
i> des mosaïques, où chacun des groupes
les plus disparates, chacune des opinions
les plus divergentes étaient rei>résenlés.
M. PAUL DESCII ANKL
IIl' I:i, celte incerlitude dans la dircclioii
(le lîi politique f^énérale, ces tiraille-
ments, ces contlits au sein de chaque
ministère; cette anémie du pouvoir exé-
cutif; enlin cette conlinuclle iiistahilité,
incompatible avec legouvernement d'une
Jurande nation comme la France, et sur-
tout avec la (liioclion de sa politique
extérieure, etc. ■■
En IcSUi, à la revision radicale pi-éco-
parodic duf,'ouvernement |)arlcmentaire.
Le mal n'est pas seulement dans la non-
exécution des lois constitutionnelles et
dans la violation des règles les plus
essentielles; il est aussi dans nos mœurs
|)olitiques et administratives; il est dans
cette regrettable confusion des pouvoirs :
l'exécutif ainiihilé, les ministres à la
remorf(ue des députés, les députés à la
remorcrue des comités et des coteries
HOTEL DE LA PIîÊSIIlEXrE — CABINET DE
niséepar M. Goblel, il oppose la réforme
parlementaire :
« Un gouvernement, dit-il, ne peut
pas être à la merci de toutes les som-
mations inconsidérées, de tous les ca-
prices de chacun des groupes qui com-
|)Osent l'une des deux assemblées. Le
système de la resjjonsabilité ministérielle
ainsi compris n'est plus le moyen le
plus ingénieux et le plus sur de suivre
la volonté de la nation; c'est un jeu
puéril, qu'un grand pays ne saurait
supporter longtemps, et contre lequel,
en elTet, la France a protesté violem-
ment, comme elle a pu. Ce n'est pas là
le gouvernement parlementaire, c'est la
locales... Comment veut-on cpie les mi-
nistres aient le temps de gouverner,
d'administrer, de défendre leur existence,
et par-dessus le marché d'accomplir des
réformes et des œuvres de longue haleine,
lorsqu'ils sont accablés, écrasés par ce
système de concentration bureaucra-
tique à outrance, qui a été créé en
l'an \'I1I pour le pouvoir absolu d'un
homme, et qui est manifestement incom-
patible avec le suffrage universel? »
Ne trouvez-vous pas qu'il y a quelque
chose de réconfortant à songer que cette
opinion sévère sur nos mœurs politiques
est celle d'un homme qui dès -mainte-
nant occupe une des plus hautes situa-
M. l'ALI. DICSCIIANKI.
lions de I Kt;it, et j)eul par cela même
êlre appelé d'un jour à l'aulre à les
nindilicr? Surloiil quand on sait que
M. Dcscliaiiel ne se paye |)as de mois el
qu'il fera tout pour assurer le succès des
idées dont il a toujours été le vaillant
et énergique champion.
Cette crânerie n'était pas pour plaire
à ses collèf,'ues, qui, tout eu rendant
li(in)nia},'f à son talent oratoire, à la
suppression des évèchés non-concorda-
taires, des subventions aux écoles catho-
liques d'Orient ; suppression des fonds
secrets; abrof^ation de la loi contre les
menées anarchistes; nianifestalion du
Père-Lachaise; journée de huit heures :
sur tous ces points, les ministres radi-
caux ont fait exactement ce que nous
aurions fait nous-mêmes si nous avions
iti' il Kin- place, el ce qui, fl'ailleurs.
HOTRL DE LA PRÈSIDKNCE — SALLE
M A ÎJ li B H DU I' It K M I E II K T A ■ . K
justesse de ses vues, nUeclaieiit svsténia-
(i(pu'inent de le tenir à l'écart, jusqu'au
jour où, par la force même de sa valeur,
il se trouva élevé à la vice-présidence de
la Chambre.
Il refusa le ininistri-e des Colonies
que lui ofTrit M. Mélinc; mais il prêta
à ce Cabinet son conc'fuu's sincère. Dès
le lendemain de la conslilnl ion du mi-
nistère modéré, il pi'il la pai'iiie pour
le défendre, cl ])our constater (pic le
ministère radical avait failli au |>]'i>-
f(ranmic radi('al :
■■ ... Hevision de la Constitution;
suppression du budf,'et des cultes; sup-
pression (le l'ambassade au \'alican ;
nous eut valu les critiques el les atta-
ques de leurs amis... »
lui juin suivant, lors des débals rela-
tifs à la loi sur le travail des femmes
dans les manufactures, il prononva un
discours <|ui restera comme un modèle
(le ce i|iic doivent penser les hommes
(le lu 111 M'iis dans la question sociale.
Prenant jiosition entre M. Jules
(iuesde cl M. de Mun, il fil nolammenl
les déclarations suivantes :
« Nous croyons, nous aussi, dil-il.
(pie le contrat de travail n'est pa^ nu
conli'at comme un autre, parce «pi'ici la
marchandise oITerte, le travail, ne fait
(pi'un a\ec le vendeur; c'est la piM'sonne
M. PAUL UlîSCII ANKI.
iuimaiiie elle-même qui esl enga^'ée,
cesl une créature qui vit, qui pense et
(|ui souffre...
« Nous entendons perfectionner, cou-
ronner l'o'uvre de la Révolution, en
donnant au principe de la liberté du
travail, qui a été sa conquête essentielle
dans l'ordre économique, ce qui est son
complément nécessaire, c"esl-;i-dire le
principe d'association sous des formes
« Cher paysan de France, éternel
créateur de richesse, de puissance et de
liberté, éternel sauveur de la patrie et
dans la paix et dans la fîuerre, loi qui
tant de fois as réparé les revers de nos
armes et les fautes de nos fjouverne-
ments, ta claire et fine raison sauvera
d'un matérialisme barbare l'àme idéaliste
de la France ! »
.\ la veille des élections ijénéralcs
HOTaL DR LA PRÉSIDENCE
de plus en plus variées et de plus en
plus savantes; et, quand l'association
est encore trop faible, quand l'individu
est encore trop isolé ou sacrifié, l'inter-
vention de l'Etat, non pour étouffer
l'initiative individuelle, mais pour
l'aider, au contraire, comme le tuteur
soutient la plante qui s'élève. »
Le 10 juillet 1897, M. Deschanel pro-
nonçait, en réponse à M. Jaurès, dans
une interpellation sur la crise agricole,
un discours remarquable dont la Cham-
bre vota l'affichage dans toutes les com-
munes. Après avoir démontré l'inanité
des théories socialistes, il terminait par
cet éloquent appel :
de 1898, à Paris, puis à Lyon, en de
retentissantes harangues, il développa
le programme des républicains progres-
sistes. Il y préconisait notamment le
développement de l'association profes-
sionnelle, « devenue non plus une arme
de guerre au profil d'ambitieux souvent
étrangers au monde du travail, mais
l'instrument d'émancipation et de paix
sociale qui créera, sous des formes de
plus en plus complexes et savantes, le
crédit, la prévoyance, les assurances,
les retraites, la conciliation et l'arbi-
trage, tout cet ordre nouveau, cette or-
ganisation nouvelle du travail qui nous
rapprochera de la justice par la solida-
M. 1>AUL UKSCHANEL
riU-. I.e xx"^ siècle sera le siècle «le l'as-
socialion. "
lléélii encore une iV>is sans concurrent
;i Nof;enl-le-Rotrou, M. Paul Deschanel
a été noniiné, au début de la législature
actuelle, président de la Chanibi-e contre
M. Henri Brisson avec une majorité de
dix voix, puis réélu, le 10 janvier IS'.K),
par '^^2'^ voix contre 1H7 à M. Hrisson.
Tout le monde convient que M. Paul
Deschanel accomplit sa tâche avec au-
tant de tact rpie de bonne ffrâce ; il est
bien le speaker modèle, tenant la balance
é>;ale entre les représentants de tous les
partis. Il n'avait pas attendu d'être au
fauteuil pour donner la mesure de son
esprit prime-sautier. Il y a quatre ans,
au cours d'une discussion où M. Fa-
bérol se signalait par ses bruyantes
interruptions, il le cingla de celte ré-
l)li(|uc : « C'est sans doute parce que
M. l'"abérot siège à la place où siégeait
jadis Bcrryer, qu'il interrnni|it tou-
jours! "
Les fonctions du piésidcnt s'exercent
au moins autant dans son cabinet c|u'ii
la salle des séances; c'est là aussi tpi'il
doit être l'arbitre, le conciliateur des
iiartis. A force de finesse, de bon sens.
»le ménagements, il peut éviter bon
nombre de contlits, prévenir bien des
causes de malentendus. M. Paul Des-
chanel est déjà passé maître dans ce
l'oie. Depuis son installation, son pres-
tige augmente de jour en jour. Il a
réussi à faire de la présidence la maison
commune de tons les partis.
Actuclknieiit, les anciens ennemis de
I.L Képublique sont eux-mêmes amenés
à convenir qu'elle est le seul gouver-
nement possible. Mais sur quels prin-
cipes, suivant quel esprit sera-l-elle
organisée? Tous les esprits éclairés sou-
haitent plus de stabilité dans l'admi-
nistration intérieure de notre pays et de
suite dans nos relalinns dijilomalifpies.
I,a revision on i'ap|ili(MtiMii de I;f
Constitution apparaissent comme les
seuls remèdes à la situation. Une tenta-
tive de solution ne peut manquer d'être
faite tôt ou tard.
Si l'elTort vient d'une personnalité ou
d un groupe étrangers au Parlement, les
partis qui se combattent et se neutrali-
sent à la Chambre et au Sénat oublieront
instantanément leurs querelles pour
résister en masse à l'intrus. Il aura
contre lui la majorité des membres des
deux Chambres unis pour la défense
d'un système de gouvernement dont la
disparition les supprimerait du même
coup.
Si, au contraire, la tentative sort du
Parlement lui-même, par la légalité, il
est fort probable qu'elle finira par réus-
sir. M. Paul Deschanel paraît tout indi-
qué pour coopérer à cette ci-uvre déci-
sive dans l'histoire de noire temps.
•
• •
Sa carrière politique a été si brillante,
que ses œuvres littéraires, qui à elles
seules eussent suffi à le mettre en évi-
dence, ont passé au second plan. Ksl-ce
atavisme, iidluence d'un père qui a écrit
des anthologies sur le bien et le mal
qu'on a dit des femmes cl de l'amour?
11 y a bien de l'esprit et de la pénétrati<in
dans le volume où sous ce titre : Fiçjiires
de femmes, M. Paul Deschanel a réiuii
des études d'une psychologie sédui-
sante sur M"""* Du DelTand, d'Kpinay,
Necker, de Beaumonl. Récaniier. Pas
une ne ressemble à l'autre, chacune
d'elles représente au juste le ton de dis-
tinction et de bonne compagnie de son
temps et ])ersonniRe à nos yeux un
groupe d'a|)rès une époque distincte de
la société et de la langue.
N'oyez plutôt ces croquis qui ont la
netteté et la sûreté d'une pointe sèche :
« M"'" Du Dell'and parle et écrit à ravir;
tout est sobre, naturel et vif; parla pré-
cision, la netteté, le llair critique, elle
est le N'oltaire des femmes; m;iis aussi
elle donne rim|)ression d'un monde usé,
desséché, qui a trop vécu el (pii meurt
de l'abus de l'esprit. ■>
M. l'AUI, DESCIFANEI.
« Avec M"'" d'Épiiiay le loii change.
Voici la sensibilité, le besoin de meUrc
en roman sa vie même, la manie de la
(lissei'talion prêcheuse ; elle écrit ses
Confessions el son Emile. »
Ne faut-il pas bien connaître les
femmes pour les définir ainsi? VA ne
faut-il pas connaître les femmes |)our
{jouverner les hommes?
En tout cas, s'il parle d'elles avec un
ffoùt très vif, il parle aussi ailleurs, dans
ses Figures littéraires, de « ces esprits
supérieurs, qui s'élèvent au-dessus des
passions, se dirigent uniquement par
l'intelligence et par la raison, qui voient
dans la recherche de la vérité tout à
la fois le but de la vie humaine et la
condition du bonheur, et prennent pour
guide, non le cœur, agent inférieur et
obscur de l'instinct, du sentiment irré-
lléchi, de la passion aveugle, mais le
cerveau, organe de la pensée libre et de
la volonté responsable. ■■
L hôtel de Lassay, dépendance du
palais Bourbon, a été acheté en 18.'V2 au
duc d'Aumale, héritier du prince de
Condé. pour servir de résidence au
président de la Chambre, qui jusque-là
avait erré de la rue de Lille à la place
\'endônie. M. Dupia fut le premier hôte
de cette demeure, qui ne se composait
alors que d un rez-de-chaussée. En 1846,
on construisit le premier étage, où sont
aménagés, outre les appartements par-
ticuliers du président, la salle à manger
où ont lieu les fameux déjeuners du
mercredi, la salle de billard décorée
d'une belle tapisserie, et ornée (?) des
photographies de tous les prédécesseurs
de M. Paul Deschanel depuis M. Grévy.
Tout près se trouve la salle de bains, où
la tradition s'obstine à placer une bai-
gnoire d'argent purement imaginaire.
11 n'y a, et il n'y a jamais eu, en fait
d'appareil balnéaire, qu'une sorte de
cuve en ciment, large et profonde, in-
stallée par l'ordre de M. \\'ale\\ski sous
le second Empire, et si incommode,
qu'à l'exception de la belle-mère de je
ne sais plus quel président, personne,
depuis lors, ne s'y est immergé.
Au rez-de-chaussée, les salons des
Jeux, des Saisons, des Arts et des Elé-
ments, décorés . avec une certaine ri-
chesse, précèdent le salon des Sciences,
qui sert de cabinet officiel au président
de la Chambre. C'est de là qu'il sort
tous les jours pour gagner la salle des
séances, accompagné des membres du
Bureau, en passant par la salle des fêtes
construite par ordre de M. de Mornj.-
A l'arrivée de ce petit cortège dans le
vestibule, la compagnie de garde fait la
haie et présente les armes, tandis que
les tambours battent aux champs.
C.
Ni
'?^^-^
'K^«l
r.N- DÉ.TEUXKU A LA PUÉ3IDENCE D lî L .1 CHAMBRE
L'HONNEUR DES (.4 R A X D 3 - D T C S DE RUSSIE iDapres le joaraal /e «irr)
LA AOITL'HK A PKTHOLE
Ce (|ue c'est qu'une voiture automo-
bile, le mol, composé de l'expression
grecque autos soi-même, et de la laline
nwbilis mobile, le dit : une voilure qui
se meut d'elle-même, dont les roues
tournent de par un mécanisme intérieur
au véhicule, et non parce qu'un cheval
ou tout autre moteur extérieur les en-
traîne.
La voiture ordinaire a quatre roues
qui sont seulement porteuses. La voi-
ture automobile a quatre roues, por-
teuses aussi toutes les quatre, mais
dont deux, qui sont actionnées par le
moteur ''généralement les roues d'ar-
rière), sont en sus motrices; et dont les
deux autres, qui servent à faire prendre
au véhicule les directions voulues, sont
en sus directrices. Lorsque le train
d'avant est moteur, les roues peuvent
être à la fois porteuses, motrices et
directrices; ce sont des exceptions.
Mais, quelle que soit la position de
ces roues motrices, comment sont-elles
mues ?
Pour mouvoir ces roues, les inven-
teurs ont été dans l'obligation de trou-
ver une t'ner(jie qui à la fois fût sans
danger, peu onéreuse, et de ravitaille-
ment facile. Actuellement nous possé-
dons trois sources d'énergie applicable
à la locomotion mécanique.
La première, la plus ancienne, est la
vapeur. Tout le monde sait ce qu'elle
est : l'état gazeux de l'eau obtenu par la
chaleur d'un fojcr. Le fluide fait pres-
sion sur un piston qui transmol le mou-
vement aux roues, directement ou non.
.Mais la vapeur, si pratique sur les
rails, l'est malheureusement beaucoup
moins sur route. La difficulté de trou-
ver et d'emmagasiner en chemin le
charbon destiné à chauffer l'eau: la dif-
ficulté même de trouver rapidement, en
tous lieux, la quantité d'eau nécessaire
à l'approvisionnement; l'obligation de
surveiller constamment et la chauffe cl
la pression, etc., bref dix inconvénients
majeurs ont vite démontré que la va-
peur — du moins dans l'élat actuel de
l'industrie — est totalement impratica-
ble sur route pour le tourisme.
La seconde source d'énergie admis-
sible pour les automobiles est l'électri-
cité. Le moteur électrique, en tant que
mécanique, existe, et il est presque
parfait. Malheureusement aussi ce que
nous ignorons encore, c'est le moyen
de lui fournir constamment l'électricité
dont il a besoin pour fonctionner. Il
n'existe pas de piles suffisamment puis-
santes pour l'alimenter. Et puis les piles
s'usent. Comment les remplacer en cours
de route, chez qui en acheter? La dé-
pense par kilomètre serait d'ailleurs
considérable.
On a donc recours, pour alimenter les
moteurs électriques, aux accumulateurs,
c'est-à-dire à des caisses spéciales dan>
lesquelles on accumule, on emmagasine
de l'énergie et où le moteur puise au
fur et à mesure de ses besoins la nour-
riture dont il a besoin.
.Mais... cl le mais est ici de grosse
taille, les accumulateurs sont en plomb,
extrêmement pesants, et, selon les con-
naissances actuelles de la science élec-
trique, une voiture ne peut guère em-
porter d'accumulateurs pour plus de
80 kilomètres de marche environ. Quand
elle a épuisé sa charge, il lui faut revenir
à l'usine centrale d'électricité pour
(1 relayer ". C'est expliquer (|ue la voi-
ture électrique, manifestement née pour
les villes, ne peut pas encore pratique-
ment s'en aller promener bien loin dans
la campagne.
La troisième source d'énergie, celle
qui présente seule les qualités indispen-
sables à la voiture de tourisme, est le
pétrole (essence minérale), car l'alimen-
tation du véhicule peut se faire chez
I.A \OITL'Rl-: A I>,KTI{OM':
tous les épiciers ! Celle principale qua-
lilt' de « vul^arisalion n aurait, à elle
seule même, assuré au pétrole la place
prépondérante dans la locomotion. Il se
trouve que, en plus de ce mérite, le pé-
trole a la vertu d'être une source d'é-
ncry^ie beaucoup plus riche, à poids
égal si l'on peut dire, que la vapeur et
l'électricité, puisqu'un kilogramme de
pétrole produit onze l'ois plus de travail
qu'un kilogramme de charbon, et cent
quinze fois plus qu'un kilogramme d'ac-
cumulateurs.
Toutes les voitures actuelles, tous les
véhicules qui marchent seuls sur route,
à l'avenlure, sont aujourd'hui actionnés
par un moteur à pétrole.
Qu'est-ce donc qu'un moteur à pétrole
et quels sont ses principaux éléments?
Le moteur à pétrole est un simple
moteur à gaz. Au lieu de consommer
du gaz d'éclairage comme le font les
moteurs fixes d'ateliers, ce qui serait
peu pratique sur route, il consomme du
gaz de pétrole que la machine fabrique
instantanément au fur et à mesure de
ses besoins. Des figures, très rudimen-
taires tout exprès, vont expliquer som-
mairement comment fonctionnent ces
moteurs.
Le moteur à pétrole se compose d'un
ci/lindre A (fig. 1), vertical le plus sou-
vent, horizontal parfois, large tube de
fonte, parfaitement cylindrique, fermé
à un bout, dans lequel peut aller et ve-
nir un pislon B qui, au moyen d'une
mnitivclle C et d'une bielle D, est reliée
à une roue massive \' qu'on nomme un
volant.
Quand le pislon, actionné par la force
dont nous allons parler, descendra dans
le cylindre, il poussera sur le volant; il
le fera tourner dans le sens de la flèche.
Alors le volant, lancé, fera remonter le
piston dans le cylindre. Aussitôt la
force en question repoussera en bas le
piston et ainsi de suite. Une rotation
du volant, ininterrompue, sera ainsi
produite. Donc l'arbre F, celui qui est
au centre du volant, sera également
animé d'un mouvement de rotation qu'il
nous suffira de transmettre aux roues
ÉLÉMENTS
I) ' r N' M 0 T E U It
Eu .^, le cylindre daii!^
lequel va et Tient le
pùton B. Le mouve-
ment est communiqué
p;ir la manirelle C et
la hielle D au rolant V
dont le centre est
Yaibre F.
motrices de notre voilure pour quelles
soient actionnées.
Mais avant de voir comment mar-
chera notre voiture, voyons d'abord
comment marche notre moteur.
La force qui fait ainsi descendre le
piston dans le cylindre est, dans les
moteurs à gaz ou à pétrole, celle qui
résulte d'une explosion. Rassurons-nous,
l'explosion est ici toute voulue, toute
limitée et tout inolfensive.
On sait que, communément, le gaz
d'éclairage, le gaz de pétrole, etc., brû-
lent quand on les allume; mais que,
lorsqu'ils sont mélangés à une certaine
quantité d'air atmosphérique et qu'on
les allume, ils explosent, c'est-à-dire
qu'ils sautent. Ils sont donc devenus
des explosifs en se mélangeant à une
quantité déterminée d'air.
Le problème du moteur à pétrole
consiste ainsi : à faire arriver au-dessus
du piston un volume convenablement
dosé de gaz de pétrole et d'air atmo-
sphérique qui forme un mélange explo-
sible; à allumer ce mélange pour qu'il
détone et chasse brusquement le pislon;
LA VOITLHK A HKTROLE
puis à évacuer ce gaz vieux pour faire
place à une nouvelle charge de ga/ neuf.
Comment ferons-nous entrer ce mé-
lange clans le cylindre ? Par l'aspiration
que produit le piston en descendant
dans le cylindre, aspiration qu'on pro-
Soupape
d'echappemeiit
une aspiration qui ouvre la soupape et
appelle du gaz dans le cvlindre. L'air
atmos|)liérique, obéissant à ce mouve-
ment de happement, pénètre dans le
carburateur par le robinet K plus ou
moins ouvert selon le dosage utile, passe
[nine ds l'air
atmosphéhaue
ÉLÉMENTS n'iN MilTElR A PÉTUilLE
A ALLIMAUE ÉLEtTRIyfE
.air atmosphérique, aspire par le cylindre, pénètre par le ro-
binet K dajis le carburateur J, Il se carbure au contact de
l'essence et gagne le cylinilre en traversant la soupape d'aspi-
ration. Lorsque l'étincelle l'a fait exploser et que le travail
utile est proiluit, le moteur ouvre automatiquement la soupape
d'éclmppement. et l'aspiration reprend.
voque à la main pour mettre en roule
le moteur.
Le cylindre porte dans son haut,
nommé culasse, une soupape dite sou-
pape d'admission ou d'aspiration qui a
pour fonctions d'ouvrir ou de fermer
en temps voulu la communication entre
le cylindre cl l'appareil priidiatcur du
gaz détonant qu'on nomme curhura-
teur ffig. 2).
Si nous supposons que nous ayons
versé du pétrole dans un réservoir J,
ouvert seulement à sa partie supérieure
par un conduit dont nous pouvons ré-
gler graduellement l'entrée par un robi-
net K; que, d'aulro part, nous ayons
réuni ce carburateur sommaire à la sou-
pape (|iii est la porte ilu cylindre, voici
les phénomènes qui se succèdent :
l']n tournant à la main le volant pour
mettre en route le moteur, nous faisons
descendre le piston. Nous produisons
le vide dans le cylindre, par conséquent
sur la surface du pétrole, lèche le liquide,
se « carbure ■>, devient explosif, et rem-
plit le cylindre en passant par la sou-
pape ouverte.
Lorsqu'une certaine quantité de gaz
est entrée, un dispositif d'allumage
l'enflamme, soit par une étincelle élec-
trique, soit par un tube incandescent.
L'explosion se produit. La soupape
d'admission est brusquement refermée,
empêchant tout gaz nouveau de péné-
trer, et le piston est chassé. Le volant
reçoit une imi)ulsion très vive.
Parvenu au bas de sa course, le pis-
ton ne produit plus d'elfet actif. C'est le
volant qui, en vertu tle sa force de rota-
tion, le fait remonter dans le cvlindre.
Mais le cylindre est à ce moment
rempli des résidus gazeux du mélange
explosif qui vient de travailler, résidus
déormais inutiles et qu'il faut mettre à
la porte. Plaçons en face de celle d'ad-
mission une seconde soupape dite
LA VOITUHI': A l'KTHOI.E
d'échuppemenl, soup.npe que le volant
ouvrira de lui-mt'me mécaniijuemenl au
moment de la remontée du piston. Far
là vont s'échapper au dehors les ga/.
inutiles, refoulés, balayés par le piston.
La force de lancée du volant doit être
assez grande pour faire continuer encore
au piston son mouvement de va-et-vient,
pour le faire redescendre à moitié course
après l'avoir fait remonter. Redescen-
dant, le piston recommence à aspirer,
une nouvelle explosion se produit, une
nouvelle impulsion vive sur le volant,
et le mouvement se perpétue ainsi.
Tant que nous graisserons bien les
organes en jeu et que nous l'approvi-
sionnerons de pétrole, le moteur fonc-
tionnera. Ces engins à pétrole font de
cinq cents à deux mille tours à la minute.
Une particularité cependant empê-
cherait vite notre moteur de continuer
à tourner si nous n'y prenions garde.
En elfet, ces explosions, si nombreuses
dans un temps court, dégagent dans le
cylindre une chaleur très élevée qui
échauHerait tellement le métal que les
soupapes bientôt brûleraient et que le
piston serait bloqué, ou grippé, ou calé,
selon l'expression qui vous plaira; à
coup sûr, le moteur serait hors d'usage.
11 faut donc obligatoirement refroi-
dir le cylindre, et sans interruption.
Dans les moteurs de puissance relative-
ment grande, de quatre à dix chevaux
par exemple, on établit autour de lui
une circulation d'eau qui vient d'un
réservoir spécial, y retourne après avoir
entouré le cylindre, s'y refroidit, puis
revient à nouveau refroidir le cylindre,
et ainsi de suite. Dans les moteurs de
petite vitesse, un à trois chevaux, on
se contente de refroidir le cylindre par
une circulation d'air. Le cylindre porte
alors des saillies circulaires nommées
ailettes, faisant bloc avec lui, et au mi-
lieu desquelles s'établit un courant d'air
lors de la marche du véhicule. Ce der-
nier système est employé surtout dans
les motocycles et autres véhicules à pé-
trole légers.
Le refroidissement par eau, qui est le
plus efficace, qui est toujours employé
dans les voitures, est cause souvent
d'une méprise du public. Car l'eau de
refroidissement s'échauffant parfois
beaucoup, il arrive que sous la voiture
sortent des panaches de fumée blanche
que les curieux croient venir de l'échap-
pement d'une petite locomotive. —
Tiens, disent-ils, une voiture à vapeur !
— Alors qu'il s'agit communément
d'une voiture à pétrole. Le peuple bap-
tise d'ailleurs de « vapeur » tout véhi-
cule qui se meut sans chevaux !
Le moteur fonctionnant selon les
principes que nous venons de voir, le
constructeur l'installe avec tous ses
organes spéciaux sur la voiture. Moteur
proprement dit avec son volant, son
régulateur et son système d'allumage
pour la production des explosions ; ré-
servoird'essence ; réservoird'eau, pompe
pour la circulation de cette eau, etc.
Puis le constructeur relie le moteur aux
roues motrices.
Les appareils de transmission dans
les automobiles à pétrole sont de sys-
tèmes très divers qu'il serait superflu
d'énumérer ici. Tous néanmoins sont
construits pour satisfaire à des obliga-
tions strictes et nombreuses, on va le
voir.
En premier lieu, l'appareil de trans-
mission doit être u isolable >■> du mo-
teur à volonté, c'est-à-dire qu'il faut que
le conducteur puisse instantanément,
et aussi souvent qu'il le veut, débrayer
puis embrayer. En effet, le moteur à pé-
trole ne peut pas se mettre en roule
seul, comme un moteur à vapeur, à la
simple ouverture d'un robinet. Il faut
qu'on le lance d'une façon quelconque,
le plus souvent à la main. 11 est donc
très important qu'on ne le laisse pas-
s'arrêter quand la voiture elle-même
s'arrête, sans quoi, dans un embarras
l.A VOITIUK A PKTIiOLU;
de rues par exemple, on ne pourrait
plus, après avoir stoppé, démarrer à
nouveau sans être oblijjé de descendre
<le voiture pour remettre en roule le
moteur! Aussi quand une voiture à pé-
trole est arrêtée par un embarras de
<-irculation, la voit-on trépider sur place,
car le moteur continue à tourner et les
explosions ne cessent point. Cette par-
ticularité n'existe ni dans les voitures à
vapeur ni dans les voitures à électricité.
En second lieu, il faut que l'appareil
de transmission soit capable, par le
moyen de roues dentées de diamètres
dilïérenls, voire de poulies de tailles
diverses, de fournir à la voiture des
vitesses variées. En effet, le moteur à
pétrole possède encore ce caractère
spécial de ne fonctionner bien qu'à une
vitesse déterminée et qui est sa vitesse
de régime. On ne peut donc pas compter
sur lui pour chang^er d'allures.
En troisième lieu, il faut que l'appa-
reil de transmission n'attaque pas les
roues brutalement, mais progressive-
ment, doucement même. En effet, les
engrenages et les poulies ne peuvent pas,
on le conçoit, exister dans une voiture
en nombre suffisant pour imprimer suc-
cessivement au véhicule toutes les
vitc-ses principales comprises entre zéro
et 10 kilomètres à l'heure par exemple;
chaque vitesse exigeant deux roues den-
tées en prise, c'est quatre-vingt roues
qu'il faudrait, soit un poids, un encom-
brement et un prix fantastiques ! Dans
la pratique, on se contente de quatre
vitesses au maximum. Les voitures por-
tent des engrenages qui donnent par
exemple 8, l'i, 1 i cl .'Vi, ou bien .5, 10,
:20 et 'M) kilomèlres à l'heure, etc.
Lors donc que la voiture est au repos,
le moteur étant mis en marche, si au
moment du démarrage, nous embrayons
brusquement sur la première vitesse de
S kilomèlres, je suppose, tout notre
mécanisme et nos voyageurs vont rece-
voir un clioc formidable dont les uns et
les autres subiront les dommages. En
effet, nous ne pouvons pas, sans un
heurt considérable, animer tout d'un
coup d'une vitesse de H kilomèlres à
l'heure, c est-;i-dire de •J'","J5 environ à
la seconde, une masse qui présentement
est inerte. Il faut que nous trouvions
le moven, tout en embrayant sur ce
premier engrenage, puisque nous n'en
possédons pas d'autre moins rapide, de
ne pas assommer nos gens et notre
instrument. Le mode d'embrayage doit
donc être progressif, c'est-à-dire que,
par des cônes friclionnanl les uns dans
les autres, ou par des courroies patinant
sur des poulies, le choc sera amorti, et
le véhicule ne sera propulsé que gra-
duellement, sans violence. La brutalité
serait évidemment un défaut capital
dans une voiture automobile.
Telles sont, à grands traits, la théorie
du moteur à pétrole et les obligations
fondamentales auxquelles le construc-
teur est contraint de se soumettre pour
l'appliquer à une voiture.
Simple à énoncer, cette mécanique
spéciale est cependant des plus difficiles
à exécuter. Elle est pleine de » tours de
mains » que peu de constructeurs con-
naissent bien encore. C'est en tout cas
une grande industrie essentiellement
française qui, de jour en jour, modifie
les mœurs et se répand dans le monde
entier. L'automobile prépare évidem-
ment une révolution dans la locomotion,
et par suite dans les rapporis des
hommes, plus profonde encoi-e que celle
qu'on doit à la bicyclette.
La facilité réelle de conduite cl d'en-
tretien qu'offre une automobile à pé-
trole, sa serviabilité constante à tous les
usages, sa parfaite innocuité font d'elle
dès aujourd'hui le véhicule pratique
qui peut réaliser bien des projets et
donner corps à tant de rêves I
L. IVm nin i>i: S\rNii;ii.
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE
Krckmann est mort. Il avait dispaini depuis
longtemps. Cette fois, c'est tout. C'est une fin
triste, éteinte, comme un enterrement où il n'y
aurait personne.
La ballade allemande dit que les morts vont
vite. Les vivants vont plus vite encore. Erckmann
ii'e.\istait déjà plus avant de mourir. Pas un hon-
neur, pas un discours, pas un adieu, pas une chro-
nique en son honneur sur sa tombe encore ouverte.
Rien. Le silence et l'oubli ! Et rien n'est plus
injuste ; j'en appelle à ceux de ma génération qui
ont lu et dévoré des yeux, tout jeunes. Madame
Thérèse. VAmi Frilz, le Conscrit de 1813, qui sont
des modèles dans leur genre.
ErcUmann et Chatrian ! Combien de gens disent :
" Eh quoi ! ils étaient donc deux? » La collabo-
ration et l'union furent telles qu'on prenait Erck-
mann Chatrian pour le nimi d'un seul homme.
Chatrian est mort en I,s90.
Erckmann, qui vient de mourir, était né à Phals-
bourg en 1822. Son père était libraire. Le futur
romancier connut Chatrian qui était «» pion » au
collège de Phalsbourg, en 1817. Ils s'entendaient
parfaitement et firent le projet d'écrire quelques
livres en collaboration. Ils donnèrent au journal
Le nèmocrale du Hhin, deux feuilletons, \c Sacrifice
il'Ahraham et le liourgmeslre en brmleille. et ils
firent représenter au théâtre de Strasbourg V Alsace
en 1814, drame patriotique qui fut interdit. Ces
leuvres sont très remarquables par le style et l'art.
Elles sont injustement oubliées.
Les deux collaborateurs travaillèrent ainsi dans
l'ombre jusqu'en 1859. Erckmann avait trente-sepi
ans. C'est alors qu'ils firent Vlllustre dnc'eiir
Matheus qui fut un succès et qui commença la
belle série : .1/ai/re Daniel Rock ^1861), le Fmi
YetfDf 18(j2\ la Taverne des Jambons de Mayencc.
Madame Thérèse. VAmi Frilz, Histoire d'un conscrit
de 181.3, Waterloo, la Guerre, les Vieuj: de la
vieille, le Juif polonais, et combien j'en passe !
Quel touchant tableau que ces deux amis si
étroitement unis par le cœur et par la pensée.
Malheureusement, ils se brouillèrent à la fin. En
1889, le secrétaire de Chatrian publia une suite
d'articles pour lesquels Erckmann poursuivit son
ami en correctionnelle. Un an après, Chatrian
mourut.
J'ai conservé un souvenir curieux qui réunit
dans mon esprit deux noms de patriotes, Erckmann
et Burdeau, l'ancien président de la Chambre.
Burdeau était alors simple professeur de philo-
sophie au lycée Louis-Ie-Grand ; j'étais élève dans
sa classe: c'était en 1883. Il était fort sj-mpa-
thique et patriote ardent. Il avait été décoré de
la Légion d'honneur pour sa conduite en 1870.
alors qu'il était encore élève à l'Ecole Normale. A
nos yeux, c'était un héros supérieur et d'une autre
essence.
Paul Bert devint ministre et le prit pour son
chef de cabinet. Dans les dernières classes, la phi-
losophie eut tort, et pour occuper le temps, Bur-
deau nous apporta le manuscrit d'un roman que
lui avait confié son ami Erckmann, et il nous en
fit la lecture. Je ne sais plus trop ce que c'est, ni
si le livre a paru. C'était un récit de guerre et
d'invasion ; des paysans chantaient :
Les p.mdoiirs sont :i HiXguenau.
Il y avait une très touchante histoire de chien,
et. si je me le rappelle, c'est que Burdeau nous
IX. — 45.
avait développé un cloquent parallèle entre ces
pages du chien et l'épisode du chien d'Ulysse,
dans {'Odyssée, et il ne craignait pas de dire du
romancier moderne :
— C'est beau comme de l'Homère !
Voilà un hommage précieux, et c'est celui que
j'ai voulu déposer parmi les trop rares couronnes
qui ont été apportées sur la tombe du vieil oublié.
Le début de leur collaboration est curieux. Ils
étaient venus à Paris. Erckmann avait de quoi
vivre. Chatrian avait pris un poste de petit eni-
E II C K M ,V N X
ployé à la gare de l'Est. Ils avaient tous deux en
portefeuille leur manuscrit du conte fantastique le
Bourgmestre en houleille. Chatrian le porta au
journal VArtisIe, et pour lui donner plus de chance
d'être reçu, il le présenta comme l'œuvre ^d'un
certain Erckmann. auteur célèbre en Allemagne.
Arsène Iloussaye y fut pris et publia aussitôt
le Bourgmestre en bouteille, conte fantastique,
traduit de l'allemand, de M. Erckmann. par Cha-
trian.
II y a un an à peine, Erckmann écrivait à Jules
Clarètie une lettre touchante, dont voici quelques
lignes :
Eu hiver, j'écoute bourdonner mou feu. En été, je fais trans-
porter mon fauteuil au fond de mon joirdm clos de mur>
t.\pis3ès de vignes et de volubilis, et je rêve à mes belle?
forets des Vosges, à m^ soierie, aux bonnes figures d'autrefois.
Du reste, pas de souffrance.
C'est une grande satisfaction de n'avoir jamais manqué â
ses devoirs, ni envers soi-même, ni envers sa famille, ni envers
sa patrie, et c'est la seule qui me reste au moment, prochain
sans doute, de lever le pied pour entrer dans le grand inconnu.
Comme l'observa le destinataire, c'étaient les
adieux de l'Ami Frilz. Aujourd'hui ce disparu est
I.K MOUVEMENT LITTIÎIIAIUE
iiKprl; il avait droit A notre s
aura ilroil à l'estime de l'avenir
venir, comme
De remuer la question du latin et de rallumer la
querelle des anciens et des modernes, il semble que
ce soit l'antiquité qui en a profité, car les romans
antiques n'ont jamais été plus fréquents. C'est
Aphniilile ou encore Uilbilis, de Pierre Louys ;
c'est lu Fleur de Cijlhère. de P. Castanier; c'est
la Panseuse de Ponipéi . de Jean Bcrtlieroj' (chez
Ollbmioukf). Nous nous arrêterons un instant à
ce dernier.
Le livre n'est peut-être pas d'une archéologie à
l'épreuve de toute critique ; mais il est pittoresque,
poétique, passionné et jrracieux. C'est quelque chose,
l.'histoiie est celle de la petite danseuse Nonia, qui
dédaigne les hommages de ses soupirants, notam-
ment du peintre Ludius, et qui aime épcrdument
Hyacinthe, un Camille.
Le Camille était l'assistant du grand-prêtre, une
sorte de diacre, qui se tenait debout aux côtés du
pontife en tenant les vases sacrés. On en voit un
ainsi figuré sur le Virgile du Vatican.
Leurs amours sont patronnées par le pontife, qui
voit en elles un culte salutaire rendu à la déesse
Aphrodite.
Que leur arrive-t-il'? Toujours la même chose. Ils
s'aiment tant et plus. Le Camille meurt. Nonia est
désolée.
Sur ce tissu léger sont brodées des scènes anti-
ques, des vues de là-bas, faites avec délicatesse et
charme.
Voici le Vésuve, qui est comme le président de
toute cette afl'aire ; c'est son ruisseau de feu qui
embrase Hyacinthe au cours d'une promenade dans
les roches avec l'incandescente Nonia. Ce paysage-ci
vous donnera la note de toutes ces aquarelles accro-
chées le long du récit :
Le Vésuve projetait son ombre bienfaisante sur le rivage.
Depuis la base jusqu'à mi-côte, une ceinture d'ornes l'enser-
rait, enguirlandée de vignes claires où frissonnait la caresse
fragile des pimpres ; plus liant, de^ olëandres fleurissaient en
larges roses de pourpre qui disaient la gloire triomphante du
soleil ; et, sur le plateau, tout au sommet, des sapins grêles
formaient une clairière lumineuse où venaient s'aimer le soir
les nymphes et les dieux sylvestres.
De très loin ou voyait sa masse verdoyante, tour énorme,
monter dans l'azur ; il était le gardien de la région, le géant
clément et dons qui veillait sur la félicité des peuples.
Il était la joie; il était l'ivresse et l'amour; à ses pieds, les
villes reposaient avec des mollesses de courtisanes. C'était
NéapoUs, — la cité nouvelle, — bâtie sur le tombeau d'une
sirène; HerculsDum, sjivante plus qu'une autre dans l'art des
voluptés grecques. Oploute et Rctina, sœurs jumelles couchées
dans le même repli du golfe, parmi la fraîcheur des citron-
niers; Tompéi enfin, la Joyeuse, dont la beauté peinte éclatait
sous l'ardeur du jour, comme celle d'une flllo violemment
f.irdôe offr.itit ses oharmes à la convoitise de tous les regards.
C'est le temps des vendanges, ù Pompéi; parmi
les pampres, les thyrses, les danses, la folie agi-
lait ses grelots.
Ce jour-lA, le Camille Hyacinthe rencontra et
connut la danseuse Nonia. Nous suivons celle-ci
dans l'atelier du peintre Ludius Féli.x, et lout ce
coin de vieux quartier populaire est vu avec pré-
cision et couleur. Tournez les pages comme celles
d'un album de voyage : voici l'école des danseuses,
l'orgie chez Labéon , le temple de Vénus, nous
entrons dans l'échoppe des cordonniers et des fou-
lons, au théâtre, où nous assistons A une Atellane,
au cabaret de l'Eléphant, ù l'amphilhéAtre : c'est
quelque chose comme le gros ouvrage de Uczo-
bry, plus léger.
r.epcndant, comme on a vu entrer Nonia dans le
temple où habite son Camille, on a cru que la petite
allait lA pour le grnnd-prêtre el voici une manière
de sédition contre lui. Il soulTrc el se lait pour ii •
pas gâter le bonheur des dcu.x amanls.
Nous nous promenons avec eux dans les envi-
rons, i'i Rétina, à Oplonte, à Herculanum. Ce soni
d'exquises notes de voyage. Quand Hyacinthe eut
dix-huit ans, le Camille, — ils étaient toujours pris
dans des familles nobles cl riches, — retourna dans
sa maison parmi les siens, chez son unclc, qui
organisa des fêtes et des danses cl Nonia y parul,
el sa beaulé ennammanl le mailre de céans fil de
l'oncle un rival du neveu.
C'est une scène touchante celle où Nonia se donne
au laid peintre Ludius pour obtenir de lui qu'il la
prenne pour modèle et l'emmène dans la maison
des Velti, où il doit peindre des fresques et où
Hyacinthe est malade. Pittoresque encore celle où
la foule, dans le temple, attend le miracle par lequel
la lyre de la statue d'Apollon doit s'animer et chan-
ter toute seule.
Mais Hyacinthe meurt, el Nonia retourne seule
dans la montagne, et, dans son deuil, elle danse,
seule, devant le ruisseau de lave qui avait em-
brasé le cœur de son amant.
Tout le livre est écrit d'un style ferme, clair, en
général dénué de toute bizarrerie, car les passages
sont rares où il est dit. par exemple, en parlant
d'un éphèbe, que sa tête « s'inscrivait " au-dessus
de ses épaules comme une inscription d'un temple.
Par le paysa.ae gracieux et bien italien, par les
aimables reconstitutions des mœurs antiques, par
la peinture fraîche cl jeune de l'amour, par le feu
délicat des -sentiments, par l'aspect un peu reli-
gieux de certains cotés du tableau et par la sim-
plicité des lignes, ce roman est assuré d'une place
honorable parmi les romans antiques, entre le
SiHlios. de l'abbé Terrasson. /e,<î .\[arlyr.i et les Der-
niers jours de l'aiiipéi, ou Rnme nu siècle d'Auguste.
M. Ernest Uaudcl a placé l'action de son roman
les Deux éréi/i/e.s-, paru chez Ji'vf.n, dans la période
troublée qui précède les Cent-Jours. Le récit com
menée A la veille de la capitulation de Paris, en
mars ISM, pour se terminer A la rentrée de Na-
poléon I", l'année suivante.
Le sujet est la rivalité de deux évêques de Gucr-
landc, petite ville de Picardie.
L'un, Ml" d'Ermel, a été nommé par l'empereur,
au lendemain du Concordai, pour services rendus
lors de la pacification de la Vendée.
L'autre est }iW de Magalon, émigré, aristocrate
intransigeant et attaché à l'ancien régime.
Voilà les deux rivaux. Voici maintenant le couple
amoureux de ces Monlagut-Capulel.
MB' de Magalon a un neveu, \'iclurnien de
Ferrère.
M" d'Ermel, le cimcordatairo, a une pupille,
Frédérique du Quesnay.
Viclurnion aimera Frédérique.
Quand s'ouvre le récit, Frédérique est au cou-
vent des dames d'Abbémont, ses anciennes insli-
lutrices, et se prépare à entrer dans les ordres.
Elle fait, A cel cfTet, une retraite consocrée à des ■
exercices de piété.
Puis elle rentre A Ciucrlande. Le pays commence
à être envahi ; on signale partout des partis de
cosaques.
Frédérique et sa gouvernante, pendant leur
retour, sont surprises par un orage et cnlourécs
dans la forêl par des cosaques.
Elle reconnait dans leur chef un compalriole,
Viclurnieu de Ferrère, passé aux alliés, el actuel-
lement colonel des armées du Tsar. La jeune fille
le traite durement et lui reproche de porter les
armes contre son pays.
Peu après, ('.uerlnnde est aux mains des Russes.
LE MOUVEMENT I. ITTKK A 1 K E
«95
Suit un ciuieux tableau do la cour à Paris, et ce
sont des |)anncau\ liabileuieul bi'ossés : la messe
aux Tuileries, les émigrés avides de places.
Victuriiien devient colonel d'un régiment de hus-
sards et aide de camp du comte d'Artois. Il re-
trouve A Paris la Erédérique de Gucriande venue
chez sa tante, la marquise de Morville. 11 en est
violemment amoureux. Mais elle veut entrer dans
les ordres.
Les événements se précipitent. Napoléon a quitté
l'île d'Elbe et marche sur Paris. Louis XVIII est
en fuite.
Msf de Mapalon est poursuivi, traqué, ainsi que
son neveu Victurnien. Ils sont reçus chez l'évèque
rival et heureux, Ms' d'Ermel, qui les cache et va
chercher leur grâce auprès de Napoléon. L'évèque
révolté est touché par l'aimable accueil de son
successeur, et se réconcilie avec lui. Il a même
la joie de voir Ms^ d'Ermel s'elTacer devant lui et
le laisser officier le jour de Pâques dans sa chère
cathédrale.
Il meurt le jour même, d'émotions et de fatigues,
et bénit A la fois son rival Mb' d'Ermel, son neveu
Victurnien et Frédérique.
Celle-ci a vu clair dans son coeur ; ce qu'elle
prenait pour la vocation relit;ieuse n'était qu'une
exaltation des nerfs ; elle aime Victurnien ; les
eunes gens se marient.
Cette trame supporte des tableaux bien touchés
et documentes solidement par cet historien si
informé qu'est Ernest Daudet. Toute la partie his-
torique, de beaucoup la meilleure du livre, est
dite de façon vivante, et fait une illustration pit-
toresque à cet épisode étonnant de la première
Restauration, où Louis XVIII arriva et s'en alla
avec une égale indifférence générale, et parut un
instant sur le trône comme une marionnette, que
Croquemitaine fit sauver en se montrant, et en
attendant son tour.
Puisque nous parlons de Napolépn, ne le quit-
tons pas sans signaler un curieux livre de l'histo-
rien Emmanuel liodocanachi. qui vient de publier
deux intéressantes contributions à l'histoire,
d'abord les Derniers temps du siège de La Rochelle
^1628 d'après la relation du nonce apostolique, et
ensuite Banaparle et les lies Inniennes, sujet encore
peu exploré. L'auteur nous dit ;
Derrière les acteurs de cette comédie qui se termina en
drame, se meuvent deux personnages, dont la présence en
rehausse singulièrement l'intérêt. Bonaparte et Ali, pacha de
Tébélen, se trouvant face à face sur cette étroite scène, y dé-
ployèrent ^ans entraves les procédés de leur politique, et Ali
put se datter un temps d'avoir triomphé de son rival. Son
intervention fut décisive dans le siège de Corfou.
Ce siège, moins célèbre que celui de Gênes, parce qu'il n'a
pas en d'historien, n'est ni moins tragique ni moins glorieu.x.
Les soldats de la République montrèrent alors que, s'ils se
donnaient le ridicule de parler trop souvent, môme eu Grèce,
des héros d'Homère, ils savaient à l'occasion faire preuve des
vertus qu'ils leur prét.aient ; et les Russes, qui y prirent une
part décisive, y prouvèrent que, bien qu'ils aient été souvent
nos adversaires, ils ne nous ont jamais considérés ni traités
comme des
C'est un curieux chapitre de l'histoire de Bona-
parte en Orient que la prise de possession des iles,
leur démocratisation, le gouvernement de Comeyras.
et tout ce siège de Corfou où nos forces cchouèi'ent.
Le récit est très documenté et n'est pas inutile à
l'intelligence plus complète du génie militaire et
organisateur de Bonaparte.
Ce n'est pas sans curiosité que j'ai ouvert le
petit volume de Maurice Bouchor paru à la librai-
rie Hachette, la Chanson de Roland traduite en
La (Jianson de Itnland est écrite en roman du
XI» siècle, et son interprétation exige des études
de linguistique qui ne sont pas, probablement,
l'objet familier des soins du poète des Marion-
nettes. On ne se figure pas, sur sa table, la Chres-
Inniathie de Bartch voisinant avec le .\oël que
chanta Ponchon.
Il était piquant de voir comment il se tirerait
d'une tâche ardue. Il s'en est tiré avec esprit.
Sa traduction n'ajoutera rien aux travaux des
médiévistes. Elle n'est pas faite pour eux.
C'est une interprétation libre.
C'est un essai de vulgarisation, qui n'est tenu
ni à être complet ni à être fidèle.
C'est une Belle Infidèle.
Comme elle est le fait d'un poète expert, habile,
adroit et harmonieux, elle sullira à donner au
peuple l'idée de ce que fut cette grande et belle
geste.
La rythmique en est fidèlement reproduite.
Traduite, elle peut encore être récitée à haute
voix, comme jadfs, avec le refrain Aoi.
Pour ceux qui ne connaissent pas la Chanson
de Roland, il est infiniment préférable de la con-
naître comme ceci, plutôt que de ne pas la con-
naître du tout. C'est de l'excellente diffusion.
Le plus grave reproche que je lui ferai, après
avoir rendu hommage à l'habileté du poète, qui
s'est étudié à nous rendre la musique des strophes,
indépendamment de leur contenu, — c'est la trop
grande liberté prise à l'égard du texte. Non seule-
ment il l'élague, mais il le rend, un peu trop, par à
peu près.
Voulez- vous que nous relisions ensemble l'épisode
le plus touchant de la geste, quand la belle Aude
apprend que Roland est mort : elle était sa fiancée.
.\ celle nouvelle, elle tombe morte. La vieille
geste est délicieuse et délicate de na'iveté senti-
mentale et de simplicité touchante.
L'épisode entier n'a que trois strophes.
L'empereur est revenu d'Espagne, et rentré à Aix-la-Cha-
pelle, la meilleure cité de France. Il monte eu son palais, il
entre dans la salle. A lui vient Aude, la belle damoiselle. Alors,
elle dit au roi : it Ou est Roland, votre neveu, qui me jura de
me prendre pour sa femme ? B Charlemagne en éprouve et
douleur et accablement ; il pleure des yeux, il tire sa barbe
blanche : « Sœur, chère amie, c'est d'un homme mort que tu
demandes nouvelles 1 Je t'en donnerai une belle compensation ;
c'est mon fils Louis. Je ne puis mieux parler. B Aude reprend :
d Ce propos est étrange ! Ne p'aise à Dieu, ni à ses saints, ni
à ses anges, après Roland, que je reste vivante ! » Elle perd
la couleur ; elle tombe aux pieds de Charlemagne. Elle est
morte ! Que Dieu ait merci de son àme ! Les barons français la
pleurent cl la plaignent. Aude la Belle est à sa fin allée.
Croyait le roi qu'elle fût pâmée. Pitié en a ; il pleure, l'empe-
reur; il la prend dans ses mains, il l'a relevée; sur les épaules
elle a la tête inclinée Quand Charles vit qu'il l'a morte
trouvée, quatre comtesses aussitôt il a mandé. A un monastère
de nonnes, elle est portée. Les moines la veillent la nuit jus-
qu'au jour; au pied d'un autel bellement TentelTèrent ; Moult
grand honneur lui a le roi donné. Aoi.
Voilà le texte que je traduis littéi'alement. Voici
comment il a passé dans la traduction en vers de
Bouchor :
Dans sou palais il est à peine entré
Que jiisqu'â lui la belle Aude s'avance :
« Ou donc est-il, Roland, qui m'a juré
De m'épouser dL-s son retour en France 'f n
Charles gémit ; puis, après un silence :
ce Mort, repond-il, est celui que tn dis...
Sœur, chère amie, apaise tî souffrance,
Et ton époux sera mon fils Louis, o
<i De tels propos. Sire, me sont étranges »,
Dit la belle Aude. Et douce, elle reprend :
« A Dieu ne plaise et ne veuillent ses anges
Que. 'Vwn seul jour, je survive à Roland ! »
I.E MOUVEMENT LITTÉRAIRE
Elle devient toute pâle en parlant
Et tombe aux pieds de Charlemagne, morte.
Tous les barons l'appellent en pleurant ;
Mais c'est fini, sa douleur fut trop forte.
Dieu veuille avoir son àme dans tes cicux I
Charles, d'abord, croit qu'elle s'est pâtnée.
Lui prend les mains, la relève... Ses yeux
Demeurent clos et sa bouche fermée.
Sur son beau cou sa tôte inanimée
Plie et retombe. En la pleurant, alors,
Notre empereur, qui l'a toujours aimée
Fait bellement ensevelir sou corps.
Eli bien, ce n'est pas tout à fait cela. Il me
manque tant tic si jolis détails qui mettaient au
tableau la couleur et l'ancienneté. Le récit de Uou-
chor est banal, peu touchant, sans cette grâce
na'ive et exquise qui évoque les vieux manoirs et
les chastes pucellcs abritées derrière les donjons.
Le moyen âge nous a livré un vitrail haut en cou-
leur ; notre poète en fait une grisaille. Tout ce qui
est typique a disparu, et l'empereur Charlemagne,
pleurant de ses yeux et tirant sa barbe blanche.
et les quatre comtesses mandées, et le monastère
des nonnains, et la veillée de la morte, et la tombe
près de l'autel; tous ces traits précis ont disparu,
et je les regrette, car ils sont expressifs ; ils évo-
quent une époque, et de les lire, il semble qu'ap-
paraisse la pierre tombale sous la grande nef.
avec le portrait incisé de la belle Aude, les deux
pieds posés sur un lévrier.
La tentative ne sera pas vaine, puisqu'elle ré-
pandra la notion d'une des belles œuvres de notre
moyen âge parmi le peuple et la masse. On lira
aussi avec intérêt l'intéressante préface mise en
tète du petit volume : on y voit que rien n'est
nouveau sous le soleil.
Cette édition populaire du Roland, venant après
celle du Huun de Bordeaux, de la maison Didot.
commence peut-être une renaissance de médié-
visme, qui pourrait aboutir A un second roman-
tisme. En tout cas ce sont les prcmieis essais de
vulgarisation de textes qui n'avaient, jusqu'alors.
guère servi que pour les examens.
La chronique parisienne cniplil des volumes,
comme les Prirlrails intimes, d'Ad. Hrisson, un
maître du croquis; la très amusante Vie de Paris,
de Jean Bernard, et la Vie à Paris, de Jules
Claretie, le mémorialiste si informe, si amusant
et si anecdotiquc de notre temps ; je dirais presque
que c'est le dernier chroniqueur, car on a perdu
cet art de deviser la plume en mains, d'épiloguer
avec charme sur le sujet du jour, de préciser le
présent par le passé, qui est proprement le talent
du brillant causeur. Par exemple, il est vite dit,
et il est banal de dire, que la circulation devient
très difficile dans les rues à cause du nombre
croissant des voilures et des automobiles. Le
chroniqueur sait le dire à sa façon et on l'écoute :
— ,Tc constate un cortulri effroi parmi les llànours. La
Ràuerle, cet humble plaiwir do ratflnéfl ii bon marché, n'est
plus possible avec les voiturottes A vapeur, (.'e qui donne un
prix tout particulier, un charnio h la flibiorle, c'est la quîétu<lc.
Aujourd'hui, le péril est partout. Il fnut au Parisien l'iull
exercé d'un trapiwur pour travorner les carrefour». Le cocher
est un adversaire, le chniiffriir est un ennemi. Il n'y avait
iintrofoia qu'un carrefour des ICcrnsé», i\ Paris; à présent il on
(Ht dix. Il en est cent. On écriwe partout C'en est f«it des
villes loisibles, de» promenades scntlraeiitalc», des journaux
qu'on lit en marchant, du livre nouveau que l'on feuillette des
veux avant que d'en couper les pnRcs, dés qu'on l'a pris chez
ie llbnilro. VelUrr. A droite, vclllfz A (rnuchc ! Partout le
■ lanKcr. Si vous voulez du recuoillomciit, allez A Versailles
ïoncore y trouverez -vous des tramways électriques), ou ilans le
vieux et silen<-ieux Valo^rnes, ofi eo promenait Barbey d'Aure-
villy en rolie rniiRr. avec une cairnnle irrotcsqno au front.
W recueillement? Vielll.' niodel Kpol«é, I,- recuelllemenl.
comme les Parisiens eux-mêmes ! On u'en rencontre plus diin-
ce Paris nouveau, qu'on travaille à nous faire non seule-
ment redoutab'e par les véhicules, mais ^autre sujet de tris-
tesite) désagréable aux yeux, polychrome avec des barbouillages
affreux, des coloriages bleu de cobalt ou jaune de chrome pour
attirer les pa.«sants et accrocher le regard des promeneurs. Je
ne veux pas désigner la noble et belle rue qu'on vient de
déshonorer ainsi, par un badigeonnage bleu offensant. On vent
attirer les yeux et on les choque, et on les poche. Pour peu
que cela continue, les boutiques parisiennes auront l'air de
magasins criards de marchands de couleurs.
— Mais il faut bien se faire remarquer î Une boutique ainsi
peinturlurée est une annonce toute faite, frappante et hur-
lante I
VoilÀ le mot : cette couleur hurle, et la mode de ces hurle-
ments semble se répandre. On sera bientôt obligé de mettre
des lunettes bleues pour éviter ces taches de couleur. Et qu'on
ne me dise p;is que j'attache trop d'importance À de tels
détails. Une rue de Paris, c'est, en quelque sorte, la propriété
morale de tout Parisien. L'artiste sans sou ni maille, l'ouvrier
qui ne peut guère espérer avoir jamais pignon sur rue, le
ti:ineur — s'il en reste encore — ont à eux, en toute justice, la
rue, l'aspect, la perapectivs de cette rue qui a pour proprié-
taires légaux et effectifs un certain nombre de gens. I^*
paysage parisien appartient à tout Parisien.
Toute l'histoire de la vie parisienne en 189S est
dans ce volume boin-ré de faits, de souvenirs, de
mots et de traits. Il enrichit d'un tome une col-
lection précieuse qu'on consultera plus lard comme
on a recours aujourd'hui à Barbier, à Buval. à
(îiimm ou A Bachaumonl.
Cesl un livre de solide et forlc pensée, de dia-
lectique nette et étayée, que l'ouvrage de Faguet.
Questions politiques (chez Colin^ Le volume con-
tient quatre éludes : La France en 1"S9, puis une
question bien actuelle, Décentralisateurs et Fédé-
ralistes; ensuite, l'auteur étudie le Socialisme en
1S99, et clôt l'ouvrage par celle question utTrio-
lante : Que sera le xx» siècle?
Ce qu'il sera? bien fin qui le dira. Doudan écri-
vait : " La moitié de l'histoire est failc d'événe-
ments inattendus qui font prendre un autre cours
au fleuve; et conmie dans les romans d'.\nno
RadclilTe, c'est par une porte cachée dans la mu-
raille qu'entrent et sortent les personnages impor-
tants du drame. >> Faguet le croit, sans s'en émou-
voir, et il refuse au hasard, aux accidents, aux
contingences le pQuvoir de faire dévier la lente el
sin-e évolution des choses. El pourtant, si le ne/,
de CléopAtre eût été moins long?
Parmi les fails actuels, assez universels pour
être considérés comme nécessaires et comme gros
de l'avenir, il y en a trois essentiels : la démo-
cratie, les grandes agglomérations politiques, la
ploutocratie.
La démocratie est la tendance générale eu
Europe; de ce c6té-lA l'oricnlation est nette; par-
tout la consultation populaire, la méfiance des
supériorités individuelles. — Je répondrai : sauf
en Russie el en Turquie, où le peuple craint, re-
doute et ne voit jamais l'homme-dieu qui, derrière
ses hautes murailles, dirige à son gré ses destinées,
el pénètre par toutes les fines ramifications de sa
police secrète au sein même des conspirations,
pour faire disparaître à jamais les conspirateurs.
La tendance aux grandes agglomérations est un
second fait. Les petits peuples s'ngrègenl aux
grands et aiment mieux faire partie d'un vusie
empire, au prix de leur autonomie et de leur exis-
tence ni-opre. L'instinct de race el de nationniilé
s'est épuisé. Voilà oc <pie Faguet allirme, quoique
rien ne soit plus <liscutable; A part les Etats-Unis,
dont l'Union est tranquille, je ne vois pasassci que
les petits annexés soient si heureux de l'èli-e; on
les u annexés, mais s'ils le pouvaient. Irlandais.
Polonais. Hongrois. Etats allemands ne seraient
LE MOUVEMENT LIÏTEUAIHE
^iins doute pas si soumis qu'ils en ont l'air, cl
renïucraient. Quant aux Belges, aux Hollandais,
aux Portugais, aux Danois, aux Grecs, on ne voit
pas (pi'ils aient l'annexion si facile.
Autre fait très général : la ploutocratie, l'aristo-
cratie de l'or. Ceci, c'est un fait, et fort grave.
Kaguel a écrit lA de bien jolies pages sur la difTé-
rence entre la richesse d'aujourd'hui et «elle d'au-
trefois, entre -la richesse ancienne, immobilière,
et la richesse actuelle, mobilière et mobile :
Nos graink-pères étaient un peu naïfs qu:ind ils nous di-
^îent : « Tu vois, avant la Révolution, tout ceci, de lu mon-
tagne au fleuve, dix lieues du pays, appartenaient au mar-
quis de... }> C'était exact, et eu bonne économie sociale, sauf le
cas où le marquis eût été un grand agronome, il faut convenir
que ce n'était pas une bonne chose; mais ils oubliaient que
sur CL'3 dix lieues de p.iys, toute une population aussi nom-
breuse (presque aussi nombreuse) que vingt ans plus tard,
vivait de ces dix lieues de so', et que M. le marquis, quoique
possesseur, n'en vivait p;is beaucoup plus qu'eux. Il en vivait
p*iur sa part de chef, nn peu p'us grosse que les autres parts,
quelquefois assez étroitement lui-même.
Il est presqne exact de dire que la richesse territoriale est
une richesse honorifique. Son produit le plus clair est encore
de regarder dix lieues de pays et de dire : u Ceci est à moi. »
Aujourd'hui, l'homme riche, c'est le spéculateur,
auprès duquel le plus riche seigneur territorial
d'autrefois est un hère. Il manie le monde ; l'hu-
manité est pour lui un troupeau qu'il faut faire
travailler, nourrir et tondre, sans souci de ce que
peuvent être l'idéal ou la morale. Cette force est
formidable ; elle a trouvé aussitôt sa résistance,
et c'est le socialisme. Le riche est objet de haine :
Ce n'est pas sa richesse qui vous exaspère, c'est sa force. 0»
oe lui en veut point de jouir davantage, car l'homme a, je
crois, le sentiment confus qu'il y a ime très faible inégalité de
jouissojicc entre les hcmmes; mais ou lui en veut de ce qu'il
peut tout ce qu'il veut et de ce qu'on ne p3at rien contre lui.
Ce sentiment est beaucoup plus fort que celui qui animait
nos pères contre les châtelains de 1788. Les paysans de 1788
n'eu voulaient point précisément à leurs a seigneurs » d'être
riches, ils leur en voulaient d'être gênants, avec les restes des
droits féodaux, droits de passages, etc. L'ouvrier du xix^ siècle
on veut à son patron d'être riche, mais cette fois, vraiment
riclie, riche d'une manière incomparable, et d'être le maître
absolu du travail, sinon personnellement, du moins collecti-
vement, puisque changer d'usine ne serait nullement changer
de traitement, et qu'on peut considérer tous les patrons i
un seul patron faisant travailler à l'extrême
Cette Inégalité de richesse, d'une part, inégalité formidable ;
cette enrégimentation qui ressemble à un esclavage, d'autre
pîtrt, sont le-î deux grands griefs sur quoi repose tout le
-ocialisme.
A la faveur de quelles facultés, à l'aide de quelles
causes ces faits ont-ils eu lieu? Fagueten énuraère
plusieurs : affaiblissement des anciennes forces mo-
rales, religion, instinct national, honneur de caste,
amour de la patrie fléchissant devant le cosmopo-
litisme, rapidité des communications, des infor-
mations, de la production, supériorité de l'arme-
ment. J'aime assez cette page :
Napoléon I*""" n'allait pjs sensiblement pins \ite à Moscou
qu'un empereur romain en Perse dans une expédition contre
les Parthes ; il n'était pas averti beaucoup plus vite de ce
qui se passait â l'extrémité de son empire ; et il l'était par les
mêmes moyens, p.^r des hommes galopant sur des chevaux,
tant la télégraphie aérîeime, toute ré::;ente, du reste, était
défectueuse; il ne tuait pas beaucoup plas d'hommes avec ses
fusils à pierre et ses petits canons que César son prédé-
cesseur avec ses javelots, ses flèches, ses frondes et ses cata-
pultes ; et, détail qui dit tout, comme l'ancien César, il gagnait
::«s victoires par la célérité de la marche à pied et par des
rencontres à l'arme blanche.
Si la différence entre César et Napoléon est évaluée à un,
c'est à dix qu'il faut évaluer la distance qu'il y a, pour la
façon de marcher, d'être informé et de combattre, entre Napo-
léon et de Moltke. C'est l'image exacte de la différence qu'il y
a entre ISOO et 1900 comparée à la différence qu'il y a entre
l'an I et ISUO.
Tout comme un Romain, un Franç^ais du xvru^ siècle met
huit jours pour aller de Marseille à Voxis, et il y va de la
même façon, en char tr<iiné par des chcranx.
Tout comme un Romain, un Franc ùs du xviil* siècle met
huit jours à recevoir une nouvelle de Marseille, et il la reçoit
de la même manière. Dans le temps qu'il fallait à un Farieien
du XYUC siècle pour aller à iïarseille, le Parisien de 1900 va
à Xow-York, et, s'il s'agit d'informations, Marseille, New- York
et Bourg-la- Reine sont comme B'its étaient au même point.
Bourg-la- Reine est même le plus éloigné et, chose qui explique
encore très bien la centralisation en progression foudroyante,
ce ne sont pas les villes loînjtalnes qui sont éloignées, ce sont
les villes petites, parce que les grandes, si lointiines qu'elles
soient, sont desservies, et les petites, si proches qu'elles
soient, le sont moins bien.
Or, une fois faite la part de l'imprévu, il est
probable que la science continuera d'être merveil-
leuse, bienfaisante et dangereuse et absorbante.
La démocratie deviendra universelle et restera
niveleuse, réduisant les vieux résidus aristocra-
tiques, académies, musées, enseignement supérieur,
très patriote, peu militaire, point parlementaire,
très socialiste; et il en sortira un despotisme de
soldat. Les unions douanières, les traités de com-
merce feront fusionner les petits peuples comme
autant de provinces et simplifieront la carte d'Eu-
rope; la ploutocratie croîtra, et avec elle le pau-
périsme, le socialisme qui sera vaincu par la défec-
tion de la population agricole.
De grandes nations démocratiques, plus ou moins, mais
toutes inclinant de ce côté, démocratiques dans leurs institu-
tions, dans leurs législations, et dans leurs mœurs, avec ten-
dances vagues et grande facilité à glisser an despotisme mili-
taire ; disparition des petits peuples ou réduction des petits
peuples à un état de vassalité; ploutocratie triomphante et
furieusement att;iquée par les masses prolétaires; gouverne-
ments, même s'ils sont despotiques, très hésitants, très tiraillés,
ayant des velléités socialistes et ramenés p,\r le poids de la
majorité de la nation dirigée par eux à une politique conser-
vatrice et sensiblement favorable à la ploutocratie ; disparition
presque complète des religions, des restes ou traces subsistantes
des aristocraties anciennes, des anciennes mœurs où l'esprit
reb'gieux laissait sa marque (.mariage indissoluble, famille dis-
ciplinée, subordination de la femme à l'homme), de U hante
littérature et des arts; puissante et brillante actinté scienti-
fique et puissante et universelle vulgarisation de toutes les
sciences : tel me parait être le tableau que l'on peut tracer en
SCS lignes générales du sx« siècle.
Tout ce chapitre, inspiré par la lecture d'un
livre de M.Seignobos, est remarquable et attrayant.
La fin est l'examen des avantages que présage
cette prédiction, des périls quelle annonce, et des
moyens d'y pourvoir, dont le plus net est le réta-
blissement de la loi morale dans une société ido-
lâtre du bien-être. Combattre la religion est une
erreur, car elle est inofTensive, et peut être utile
par son œuvre assainissante. Respect aussi à la
littérature, aux arts, à la philosophie. L'arbitrage
européen remplacera en partie la guerre et pro-
duira les mêmes résultats.
Si Ihabitude de l'arbitrage européen eût existé en 1871, la
France eût perdu T Alsace-Lorraine, comme elle l'a perdue, il
est vrai. La France de 1870, par une singulière illusion, parais-
sait trop forte à tout le monde; mais depuis cette époque
l'Europe serait revenue sur cette décision et eût compris que
la France trop faible et l'Allemagne trop forte sont un grand
danger qui commence singulièrement à se faire sentir.
La conclusion contient les souhaits, les espoirs,
les conseils que forme tout homme de bonne
volonté. Et il y a quelque chose de piquant, de
très moderne dans ce pronostic, ce coup d'œil en
avant, cette science de l'avenir raisonnée, métho-
dique, qui flattera à la fois les amateurs de pré-
dictions de l'ange Gabriel, les savants curieux de
fortes déductions, les joueurs et les bookmakers,
à qui il sera désormais loisible de donner le
xx*= siècle à cinq contre un.
Ci. A B ET 1 E.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
Les travaux du mctropolilain de Paris sont enfin
commences, et du Bois de Boulogne au Bois de Vin-
cennes on creuse le souterrain où il devra circuler.
Nous avons publié, au mois de juin dernier, une
carte qui indique le tracé de la plus j;rande partie
du reseau; mais, pour le moment, on s'occupe seu-
lement de la linne transversale qui, partant du
sud-est, aboutit au nord-f)uest. en partajreant à
peu près la capitale en deuv parties éfrales.
Cette ligne aura ime station place de la Concorde.
de la Concorde, qu'on perce le souterrain ; c'est
la méthode qui est maintenant adoptée partout el
elle facilite beaucoup le travail : il est probable
que sans elle le métropolitain n'aurait pu être ter-
miné pour 1900. en supposant qu'on ait autorise
de le commencer par des travaux en tranchée, ce qui
parait bien peu probable. Dans un souterrain dune
longueur de près de la kilomètres, il ne fallait pas son-
ger à emplover la traction ù vapeur : (piels que soient
les moyens d'aération dont on dispose, ils eussent
été insullisants. On a donc résolu d'emplover
la traction électrique par trolley : le courant
d'une usine centrale sera envoyé dans une
canalisation générale
uivant le tunnel, et il
crvira en même temps
A l'éclairage et
i\ la traction ;
les trains se suc-
céderont Irèsra-
Fig. 1. — Chantiers
installés dan.'» les rues
pour sortir les déblais
du souterrain destiné au mu-
tropolitain.
Un moteur électrique D, recevant le courant «lu
secteur de la ville, actionne le mnnte-cbarge M qui
monte les w.Tgonnets V remplis de déblais.
où se trouvera la principale entrée de l'Exposition
Universelle de inOo : elle aura, place de l'Kioile, un
raccordement, par l'avenue de la Grande-Armée, avec
la porte Maillot, ce qui lui permet de desservir les
importantes communes de Neuilly et Courbevoie.
Comme gares de grandes lignes, elle ne dessert que
la gare de Lyon ; comme ligne suburbaine : la gare
de Vinccnnes.
Le trajet est entièrement souterrain : de cette
façon la circulation dans les rues ne sera pas
entravée pendant l'exploitation ; elle ne devrait
pas l'être non plus pen<lant la construction; cepen-
dant, comme il est nécessaire d'aérer la galerie, d'y
descendre des matériaux, d'enlever des déblais, etc.,
il a bien fallu installer dans les rues, au-dessus du
souterrain et sur tout son parcours, des postes
desservant les puits d'accès; or ces postes sont
assez rapprochés et quelques-uns ont une inipor-
lancu assez considérable et occupent une partie
de la chaussée. Ils consistent généralement en
un baraquement en planches A un étage ^fig. 1
dans lequel est installé un ascenseur M mù par im
moteur électrique D, qui reçoit le courant de la cana-
lisation urbaine. Les déblais sont montés par cet
ascenseur et déversés directement soit dans les tom-
bereaux, soit, comme 4 la place de l'Ktoile, dans des
wagons (pii forment de véritables trains qu'une loco-
motive emmène hors de Paris. Tout cela est bien
im peu encombrant; mais, en somme, ce n'est rien
en comparaison de ce que nous auiiims di"i subir si
il avait fallu faire le travail en tranchée. C'est par
la méthode du bouclier, dont n<jus avons déjA en
l'occasion de parler ici A prfipo- rlii -.iphiin du pont
pidement : toutes les deux ou trois minutes ; le
tarif du plus grand nombre des places sera deOfr. I.i.
et, dans ces conditions, on peut assurer que le
nombre des voyageurs sera considérable. Tous
ceux qui font un parcours de 4 A 5 kilomètres auront
avantage A se servir de ce moyen de transport; les
omnibus, parcourant le même itinéraire A la sur-
face, conseiveront la clientèle des gens qui font de
petites courses; il y aura intérêt, comme on le fait
déjA pour quelques lignes importantes, A réduire le
volume de ces voitures et A augmenter leur nombre.
Si la ville de Paris se prépare A véhiculer de
nombreux visiteurs l'an prochain, les Compagnies
de chemins de fer et les Compagnies maritimes ne
veulent pas non plus être prises au dépourvu : les
pi-emières cherchent, |>ar tous les moyens compa-
tibles avec leur matériel actuel. A augmenter la
vitesse ; les secondes construisent des paquebots
dont la vitesse ne sera peut-être pas plus grande,
mais dont la capacité sera île beaucoup plus im-
portante (|ue celle des transatlantiiiues actuels.
La WhileSfar l.ine vient de mettre A flot. A Bel-
fast, au mois de janvierdernier. l'I Ve.im'c. qui dépasse
les plus grands navires connus. Le plus célèbre par
SCS dimensions était le (imat Easiern. construit,
en lSi;)3,en Angleterre, par Brunel; il avait 2l«mè-
trcs de long et 2r) de large; sa ca|>acilé était de
22 000 tonneaux et il pouvait contenir 1000 per-
sonnes. Il avait deux propvilseurs : une hélice mue
pur I r,n{i rlievnuvvapenr il des roues A aid)cs nuies
CAUSKKIE SCIENTIFIQUE
par I noo chevaux ; six mais, munis de voiles, lui
porinoltaient, en outre, d'utiliser la force du vent
quand il était favorable. Il portait avec lui, comme
moyens de sauvetage, deu.x bateaux à vapeur de
.'iii niÈtres de long avec machines de 40 chevaux et
vinf,'t bateaux à voiles, une vraie llotte ! Il avait
coûté 16' millions et était destiné à conduire en
Océanie, le plus rapidement possible el sans escales,
les émi^'ranls européens; malheureusemenl. il ne
pouvait ciitivr dans auoiui port el on lo démolit
fig. 2. — L'Oc^aiiic eompiré aux maisons.
C'est le plus graml paquebot qui existe. Lancé récemment à
Belfast, il pourra contenir 5 000 personnes. Sa longueur est
de 21-5 mètres. Ses machines développent 45 000 chevaux.
en 1891. Il ne fut guère utilisé qu'en 1865 pour la
pose du câble transatlantique. L'opération, d'abord
manquée cette première année, fut reprise l'année
suivante, et, le 26 juillet 1S66, l'Europe était reliée
A l'Amérique par 2 400 kilomètres de cùble élec-
trique.
VOceanic dépasse les dimensions du Greal
Easiern : il a 213 mètres et jauge 28 500 tonneaux:
mais il le dépasse surtout en puissance de ma-
chines, car. au lieu de 2 600 chevaux dont nous
parlions tout à l'heure, nous avons ici 45 000 che-
vaux, répartis en trois machines de 15 000, action-
nant chacune une hélice. La vitesse pourra atteindre
23 nœuds, c'est-à-dire 42 kilomètres à l'heure. Cela
n'est pas extraordinaire comme vitesse, car les
paquebots construits récemment, la Timraine, la
Lmanla, le Kniser-WHhelm. font, en moyenne,
22 Â 23 nœuds; seulement ils sont beaucoup moins
grands que XOcennic qui peut porter cinq mille
personnes, c'est-à-dire le double de ce qu'en por-
tent les autres; il est donc remarquable que.
malgré cela, il soit aussi et même plus rapide. 11
ne faut pas oublier que la puissance nécessaire en
chevaux-vapeur ne croit pas proportionnellement
à l'augmentation de vitesse, la progression est
très rapide : ainsi, quand pour faire 10 na-uds, il
faut 1 700 chevaux, il en faut 8 500 pour faire seu-
lement 7 nœuds de plus, et 18 000 pour faire
22 nœuds avec le même bateau et dans les mêmes
conditions.
L'Ooe.ini'c. pour conserver sa vitesse de 42 kilo-
mètres à l'heure, devra brûler 700 000 kilogrammes
de charbon par jour I
Un de nos confrères des Etats-Unis, le Scientific
american. a eu l'idée originale de comparer le nou-
veau paquebot aux maisons d'une rue (fig. '2\, et
son dessin, que nous reproduisons ici, permet de
se rendre compte de l'importance de ce navire.
Faire fabriquer des perles à volonté par les huî-
tres n'est pas une idée nouvelle, car dans les mers
chaudes où vit l'huitre perlièrc, on a déjà obtenu
des résultats appréciables en perçant les coquilles
et en déposant des corps étrangers qui se recou-
vrent assez rapidement de substance nacrée. 11 y
a longtemps aussi qu'on a pensé que le même
résultat pourrait probablement être obtenu avec
d'autres espèces de mollusques, voisins des huitres
et vivant soit à la mer, soit en eau douce ; mais
les essais ne donnèrent pas les résultats attendus.
M. Boutan, s'inspirant de ces faits, a été amené,
après une série d'études méthodiques, à faire de
nouvelles expériences dont les résultats très
encourageants ont été communiqués à l'Académie
des Sciences. Il a opéré sm* l'haliotis, mollusque
semblable à l'huitre qui se trouve en abondance sur
les cotes de la Manche, où il atteint une taille assez
considérable. 11 commence par percer la coquille
et introduit par l'ouverture ainsi pratiquée, qu'il
cimente ensuite, un petit morceau de nacre. Celui-ci
se retrouve, au bout de quelques semaines, recou-
vert de plusieurs couches de nacre et donne l'as-
pect d'une véritable perle d'un bel orient. Les
premières perles obtenues par ce procédé ne sont
pas assez détachées de la coquille, elles y adhèrent
par une base trop large, ce qui leur enlève beau-
coup de leur valeur: mais, dans de nouvelles expé-
riences, M. Boutan a pu corriger ce défaut. Dans
les véritables perles naturelles les couches de nacre
superposées sont toutes orientées de la même
façon, depuis le centre jusqu'à la périphérie ; il
n'en est pas de même dans les perles obtenues par
le procédé que nous venons d'indiquer, puisqu il y
a im noyau central, qui peut être en nacre, il est
vrai, mais dont l'orientation est quelconque. Quoi
qu'il en soit au point de vue du résultat cela n'a
pas grande importance, c'est l'aspect extérieur seul
qui est intéressant. Si les expériences de M. Boutan
donnent lieu à une exploitation régulière, les pro-
duits ne seront pas des perles vraies, ni des perles
fausses non plus: on aura la catégorie des perles
artificielles.
Dès les débuts de la radiographie, en 1896, on lit
des progrès assez considérables. On s'est vite
aperçu que les ampoules pouvaient être avanta-
CAUSEIUE SCIENTIFIQL'E
SS1>-
,-euscmcnl niodiCces et l'on s'attacha aussi è pcr-
feclionnci- les interrupteurs des bobines d'induc-
llon. Mais là, les propres, bien qu'intéressants, ont
l'té plus lents, et voici <|ue, tout à coup, une dé-
couverte, faite en Allemagne par M. \\'clinelt,
\ ienl de faire faire un très
-rrand pas à la question.
Nous devons d'abord rap-
peler que les courants in-
duits de haute tension
nécessaires â la production
des rayons X sont pro-
duits par la bobine de
liuhinkorfl'.
Or celle-ci
com pre nd
comme pièce
essentielle
un interrup-
teur de cou-
rant, et la
(pialilé des
coiu'ants in-
duits dépen<l
co m plè te -
V<g. :>.
Fig. 3. — Interrupteur employé pour l,i protiuctioa
fies rayons X.
A, clcctro-aiui;iiit; T, i>oint<^ de platine reliét' à l'armature et
preunitt contact avec les ressorts It, point où se fait Tinter-
ruption ; P, potence qui supporte ce^ ressorts et permet le
réglage. Les interrupteurs ils ce genre les plus perfectionnés
ilounent 10 à OU interruptions par seconde.
Fig. 4. — Interrupteur récemment imaginé par Wehnelt
et donnant 1 500 à 2 000 interruptions pur seconde.
fti fil de platine isolé A dans un tube de verre trcmi>e dans
l'eau aciduk-c en face d'une lame de plomb B. Les interrnp-
tions paraissent être produites par les bulles de gaz que
l'eau forme en se décomposant sous l'influence du courant.
nicntdu fonctionnement de cet interruplcur. Dans le
principe, et sur les bobines (n-diiKiircs (pii servent
au.\ expériences des tid)es de (;iis>^lcr, que tout le
monde connait, on se contentait dune lame de
ressort moulée comme le ni.uteau d'une sonneiie
électri(iue. Mais on s'aperçut vile <iue les interrup-
tions fournies par ce système élémentaire étaient
défectueuses, cl plusieurs constructeurs, notam-
mcnl M. Hailinuet, cherchèrent i\ le perfectionner.
Dans le .système imajçiné par ce constructeur ifij;. 3),
les intciruptions se produisent au sein de l'alcool
entre une pointe de plaline T montée sur l'arnialurc
d un éleclro-iiinianl A et des ressorts It placés au-
dessous et supportés par une potence 1" qui permet
lien régler la hauteur; les inlerruptions produites
;Mnsi sont beaucoup plus régulières et plus nettes.
Mais, (picls que soient les dispositifs imaginés, on
.irrive dillicilcmenl i\ obtenir plus de i« ou âO iulcr-
rupliuns par seconde. Or. avec le dispositif de
M Wrhuelt, on en (d>tienl <).■ I '>"" i ' """ L- pro-
grès est d'autanl plus considérable que ce résull.il
est donné sans aucune disposition mécanique, il
faut seulement employer un courant assez impoi
tant, comme celui qui est fourni par les distrilm
tions urbaines : cela est plutôt un avantage, cm
cela permet de supprimer les piles ou les accuniu
laleursdont on était obligé de s'encombrer. I.'intcj
rupteur de Wehnelt est constitué simplement Dg. -i
par une tige de platine A. isolée dans un tube
de verre, qui plonge dans un vase contenant de
l'eau acidulée avec de l'acide sulfuri<(ue; en face,
on place une autre lame de plomb B, et c'est toul.
Quand ce système est intercalé dans le courant, le
fil de platine, bien qu'au sein d'un liquide froid,
est porté au rouge, l'eau est décomposée et une
multitude de bulles de gaz et de vapeur se forment
autour du tilde plaline et s'échappent à la surface
en produisant un bruit analogue à celui d'une
sirène à vapeur. On ne sait pas d'tme façon précise
ce qui se passe entre les deu.\ liges plongées dans
le liquide; mais, ce qui est bien certain, c'est que
le courant y est interrompu et rétabli environ
deux mille fois par seconde, et cpie le courant
induit qui en résulte sur la bobine de Itulinikoril
produit, non plus comme à l'ordinaire des étin-
celles, plus ou moins longues, plus ou moins foiu'-
nies. mais de véritables llammes très chaudes
auxquelles on peut allumer son cigare. Il est pro-
lialilc qu'on va trouver à cette proiluction intensive
(in courant induit de nouveaux emplois, qui nous
réscr\cnt bien des surprises; mais, tout d'abtu'd,
c'est sur la radiographie que se dirigent les
recherches et l'on a constaté que les ampoules
donnent une production de rayons X qui permcl-
tent de photographier avec des temps de pose très
couris et dont la fixité remarquable est très favo-
rable à l'examen radioscopique sur les écrans
lluorcscents.
Il y a plusieurs années qu'un physicien, M. G. Le
lion, a publié de curieuses expériences sur la
faculté qu'ont les corps d'émettre pendant très
longtemps dans l'obscurité des radiations qui
agissent sur la plaque photographique.
I.e nom de lumière nuire, donné par ce physi-
cien à ces radiations, a été bien des fois critiqué;
le fait est que le rapprochement de ces deux moLs
est plutôt bizarre; mais, à défaut d'autre dénomi-
nation, il faut bien, jusqu'à nouvel ordre, se con-
tenter de celle-là. On sait, depuis longtemps, que
les corps emmagasinent de la lumière, comme
ils emmagasinent de la chaleur, pour la restituer
après. La preuve en est dans une expérience que
font souvent bien involontairement les amateurs
photographes : on est en voyage, on a utilisé,
sans pouvoir les développer, les plaques de tous
ses chAssis, et, lorsqu'on peut recharger ceux-ci
avec de nouvelles plaques, on emballe soigneuse-
ment celles à développer dans des journaux.
Lorsque, rentré chez soi, on peut enlin développer
ses clichés, on est tout surpris d'y trouver, outre
le paysage qu'on comptait bien y voir, un article
de journal qu'on aimerait autant lire ailleui-s. Ainsi
que nous l'avons mentionné précédemment.
M. \\.-}. lîussel a prouvé que ce fait peut être
attribué à l'évaporation de 1 encre d'imprimerie;
mais it est aussi souvent imputable A une autre
cause : c'est que le papier, ou du moins la jiartie
blanche du papier, avait absorbé la lumière el
qu'il l'a restituée ensuite; honnête papier! La
plaipic sensible, trop sensible, hélas ! est là pour
en lémoigner. On a tiré parti de ce fait pour repro-
duire des gravures sans appareil, en les exposant
simplement pendant quelques heures au soleil et
en les mettant ensuite en contact, pi-nilanl plu* ou
CAUSEUIK SCIENTIFIQUE
iiKiiiis iDiiKloiups, il.ins un châssis-presse avec une
pliKliu' au j;clatino-l)i(iniuic. Le procédé est inlé-
iL-ssaiit au point de vue expérimental seul, car
(lan^i la pratique il sera préférable, pour la rapi-
ililé ili' Icipéralion, la netteté et la perfection du
< liilu-, irn|)iror avec un appareil. M. Le Bon a
l>iiussé hcaucoup plus loin les expériences, et il
:i opéré sur des substances qui sont connues pour
absorber d'une façon palpable les radiations lumi-
neuses et les restituer ensuite : tels le sulfure
de calcium et le sulfure de zinc phosplioroscenls.
Tout le monde connait les boites d'allumettes qu'on
rend lumineuses dans l'obscurité au moyen de ces
substances. En plaçant à la lumière un écran sur
lequel est élendu le sidfurc et en le transportant
ensuite dans un endroit absolument noir, il brille
pendant plusieurs heures; mais, au bout de deux
jours, les yeux ne distinguent plus absolument
rien. Il y a cependant encore quelque chose, car,
si l'on met cet écran au-dessus d'un cliché photo-
Sraphique en contact avec une plaque sensible, au
bout de deux heures on peut développer cette
dernière et l'on a une très bonne reproduction du
<'liché. Si, au lieu de faire cette expérience au
bout de deux jours, on attend quinze jours, il
faudra d(mze heures pour que l'action se produise :
et elle persiste encore an bout de six mois, mais
•ilors il faut quarante jours pour qu'elle agisse sur
la |)laque pliotographique.
Celte persistance a été établie encore d'une
uitre façon par M. Le Uon pour prouver que les
1 idialions ainsi émises se comportent comme les
radiations lumineuses et se réfractent dans l'ob-
ji ctif : une statuette enduite de sulfure de cal-
cium et exposée quelques secondes à la lumière
devient complètement obscure, pour les yeux, au
bout de deux ou trois jours; si, dans une pièce
complètement obscure, on met en face d'elle un
appareil photographique, dont la mise au point a
oie réglée d'avance, on obtient, au bout de dix à
quinze jours, un cliché très distinct.
A la suite de ces expériences, M. (î. Le Bon a été
amené à en faire d'autres qui mettent en évidence
l'e.xistence de radiations invisibles pour l'œil, qui
ne sont pas les rayons X, mais qui comme eux
traversent certaines substances et sont arrêtées
par d'autres. L'expérience est à la portée de tout
le monde, car elle ne nécessite qu'une lampe à
pétrole et un écran de sulfure de zinc phosphores-
cent. Cette substance se trouve dans le commerce,
préparée par la méthode de M. Ch. Henry. On fait
soi-même l'écran en la mélangeant à du vernis par
parties égales, en coulant l'émulsion ainsi obtenue
sur une plaque de verre et en laissant sécher
ensuite. Pour rendre un tel écran lumineux, il suffit
de l'exposer pendant quatre ou cinq secondes à la
lumière ; mais, chose curieuse (et qui n'a pas lieu
pour le sulfure de calcium), la lumière du soleil
agit moins que la lumière diffuse et l'on arrive au
maximum d'intensité en interposant, à l'ombre, un
\'erre bleu devant l'écran. Lorsque ensuite on entre
dans une pièce complètement obscure, on voit le
sulfure émettre une belle couleur verte. Si à ce
moment on interpose, entre l'écran et une lampe
à pétrole complètement entourée de papier
noir P ifig. 5), un objet métallique enfermé dans
une enveloppe, ou dans une boite C en carton,
liu voit au bout de quelques secondes l'écran E
s éteindre dans toute sa surface, sauf à l'endroit
où est le métal : l'objet apparaît alors en clair sur
fond noir. Il y a donc des radiations émanant
de la lampe qui traversent les corps opaques et
viennent éteindre les radiations émises pour le
-ulfure de zinc; elles traversent même le métal,
< iir au bout de peu de temps l'image de l'objet
disparait.
Fig. 5. — Expciieuce du il. (i. Lu lion sur les effet?
produits par les radiations invisibles.
L, tampc k pOtrolc complètement fermée ; I*. paroi en papier noi r
ou ébonite; B, boite en ébonite ronfermiuit un objet mé-
tallique, une clef; E, plaque de verre recouverte de sulfure
de zinc pho9i>liorescent. Ce sulfure, d'abord rendu lumineux
p;ir une courte exposition à la lumière, est mis devant bi
boite, dans l'obscurité ; les rsidiations obscures qui, émanent
de la lampe au travers du pai)ier ou de l'ébonite éteignent
la pliospborescence p.artout, sauf eu face du métal (lu'olles
ne traversent que beaucoup plus difficilement.
De tous les coi-ps, c'est l'ébonite qui se laisse
traverser le plus facilement. Pour répéter l'cxpé
rience d'une façon frappante, il ne faut pas la dis-
poser tout à fait comme l'indique notre dessin ; on
place la boite, dont les fonds sont en ébonite, à
2 ou 3 centimètres de la face P de la lampe et l'on
met l'écran E directement sur la boite. Si celle-ci
est en carton, en bois, en marbre, etc.. l'expérience
réussit également, mais il faut beaucoup plus long-
temps; une simple enveloppe en papier noir, dit
papier aiguille, remplace très bien la boite. Le
charbon est le corps qui se laisse le moins facile-
lement traverser, et cela permet de faire apparat ti'c
sur l'écran des gravures mises dans une enveloppe,
car l'encre d'imprimerie est composée de parti-
cules de charbon. Il faut faire attention que cer-
tains papiers noirs, certaines préparations d'ébo-
nite contiennent du charbon dans le colorant
employé et dans ce cas sont complètement opaques
Nous devons ajouter maintenant que depuis foi I
longtemps on sait qu'il existe au delà du speitie
visible de la lumière des radiations invisibles ; telles
sont celles notamment qui impressionnent les
plaques photographiques ; mais jusqu'à présent on
ignorait qu'il y eût des radiations qui fussent sus-
ceptibles de traverser les corps opaques aussi faci-
lement que l'a démontré M. G. Le Bon. Ses expé-
riences pourront peut-être dans l'avenir donner
l'explication de phénomènes encore inexpliqués el
même servir de point de départ à des applications
pratiques qu'on ne peut encore prévoir.
On ne doit pas, en temps d'orage, se mettre à
l'abri sous un arbre, car, si on peut éviter d'être
trop mouillé, on risque fort aussi d'être foudroyé.
Ceci est bien connu, mais ce qui l'est moins, c'est
que la foudre ne tombe pas inditïéremment sui-
toutes les essences d'arbres, et certaines espèces
semblent avoir, plus que d'autres, la facilité de pro
voquer la décharge des nuages orageux. Le chêne
est l'arbre qui est le plus souvent frappé, on en a
vu qui étaient foudroyés deux fois en l'espace de
quelques jours. Le hêtre est, au contraire, très rare
ment atteint. En le prenant, comme unité, on a le-
chiffres suivants comme fréquence de foudi'oiemeiif
pourles autres arbres: pin, 15; essences diverse-, 1» ;
chêne, 54. Ainsi, il y a cinquante-quatre fois moin-
de danger à s'abriter sous un hêtre qu'à se mettre
sous un chêne. Pourquoi '? Jusqu'à présent, ou
l'ignore: mais c'est un fait qui résulte des obser-
vations que l'Electricien nous communique et con-
sidère comme faites assez sérieusement pour méri-
ter de fi.xer l'attention.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
Le chaulTaf.'c par l'électricité est certainement, .'i
bien des points de vue, le plus à recommander :
l'absence de déf^apemont de paz cl de fumée, la
facilité d'installer les appareils partout, de les dis-
simuler dans les tentures, les boiseries, la com-
modité d'allumapc et d'extinction immédiats, sont
autant de raisons qui, de même que la lumière élec-
trique, le feraient adopter, si ce n'était son prix
trop élevé dans la plupart des villes et notamment
à Paris. Cependant il existe bien des endroits où
l'on arrive à distribuer, dans ce but spécial. le cou-
rant électrique à un prix abordable. On sait (|ue
ce mode de chaufTage est basé sur la propriété
qu'a le courant électrique de porter à une haute
température les corps qu'il traverse difficilemenl.
qui lui olTrent une grande résistance, comme on
dit en termes j)Ius techniques : ordinniremcnt on
emploie un lil métallique formé d'un alliage de fer
et de nickel, on en forme des spirales qui permet-
tent d'en avoir une assez grande longueur sous un
petit volume et de combiner des appareils de toutes
sortes, aussi bien pour le chaullage des a|)parte-
ments que pour la cuisine. Il y a quatre ans qu'on
a installé ce mode de chaulTage au théâtre du
Vaudeville de Londres et l'on obtient en peu de
temps une température de 16 degrés dans la salle,
alors qu'il n'y a que i degrés dans les endroits
Fig. G. — Cheminée disposée avec les bûches électriques
de M. Le Koy.
Ces bûches A sont formi^es de baguettes de siliohim npfrlonu'ré
renfermées ilans des tubes de verre vitics d'air. Le t>iusS8ge
du cuurimt électrique les porte un rouge et elles chauffent
par rayonnement.
non chautl'és; pour un Ihéàlir. cola |irésente un
intérêt particulier, car les causes d'incendie, bien
que subsistant encore, sont moindres qu'avec le
calorifère. Au point de vue économique, on peut
également faire entrer en ligne de compte la pro-
preté, résultant de la suppression des poussières
occasionnées par les chauiTages au charbon. Au
Canada, on a pu, dans certaines villes, grice à des
forces motrices hydrauliques, donner le courant
électri(|ue A un i)rix qui i)ernu'l de l'enqiloyer
d'une façon presque générale pour le chaullage des
appartements et la cuisson des aliments; poui- ce
dernier usage surtout ce serait le rêve de la cuisi-
nière : plus besoin d'allumer, de surveiller, d'en-
tretenir son feu, un simple bouton à tourner ! On
nous assure <pic les viandes grillées au gril élec-
Iriipie gardent tout leur suc et ont une saveur
«pion ne connaît pas avec les autres sources de
chaleur. Etant donné ipic c'est surloul dans la
.journée, (piand l'éclairage est inutilisé, cpi'on a
liesoin de chaulTage, il est possible. que les usines
/.en rrmeitjnrmriif f ilf <tt articU Aon( tïonnéi au point <îf rtir sctentijiijw rt ru thhors dr lotit'
aujc (irmaiulea d'mirttêf» ou \U rfntthjnemmtii commtreii
élcclrupies. dont le matériel chôme forcément .i
certaines heures, puissent arriver A une combiiuii
son leur permettant d'abaisser dans des propoi-
lions assez notables leur prix de distribution
du courant pour cet usage spécial. En vue de celle
réalisation probable du courant à bon marché i>oiii
le chaulTage. les inventeurs ont déjà combiné liait
un matériel, et récenmient M. Le Ri'y a imagiu-
un nouveau mode de construction des résistant t-
éleetri<|ues. qui diffère complètement de celui qui
était en usage jusqu'à présent; au lieu d'être en
métal, ses résistances sont en silicium et elles sont
enfermées dans un tube de verre où l'on fait le
vide. Nous avons signalé il y a un an les expé-
riences de M. Le Hoy; aujourd'hui nous avons pu
voir dans différentes expositions la forme définitive
de ses appareils ^fig. 6).
On rassemble l'un à coté de l'autre un plus ou
moins grand nombre d'éléments et leur montage
est des plus simples: chaque élément A se termine
par une partie mélalli(iue qu'il suflil de placer sur
des pinces disposées pour la recevoir. Le silicium
aggloméré a sur la résistance métallique l'avan-
tage de dégager un nombre de calories plus élevé
pour la même quantité d'électricité absorbée; c'est
donc une considération qui doit encore entrer en
ligne de conqite pour faciliter le chauffage électrique.
On a préconisé depuis (|uel(iue temps l'emphi
de la levure de bière pour le traitement des furon-
cles, clous et anthrax; cela n'est pas une nouveauté,
car dans les pays de brasserie, dans l'est et le
nord de la France, en Allemagne, on a remarqué
depuis longtemps l'elTel bienfaisant de la levure et
certains médecins la prescrivent depuis plus de
quarante ans. Cependant ce genre de traitement
n'était pas très répandu et quelques expériences
récentes communiquées aux Sociétés savantes ten-
dent à le généraliser. La méthode, en somme, est
très simple; on ne peut pas dire d'elle que si elle
ne fait pas de bien, elle ne peut pas faire de mal,
car certaines personnes ne digèrent pas la levure,
mais, dans tous les cas, elle n'est pas dangereuse et
on peut toujours l'essayer. Un médecin de l'hôpital
Broca, M. Brocq, l'a expérimentée depuis quatre
ou cinq ans sur lui-même, car il était sujet à de
fréipienls furoncles, et il est émerveillé des résul-
tats. Son traitement consiste à prendre avant
chaque repas une cuillerée à café de levure fraîche
de brasserie; c'est une sorte de crème qu'on
délaye dans un peu d'eau et dont le goût n'est pas
désagréable, surtout si la levure est bien fraîche ;
l'été, elle ne se conserve pas et il faut la renou-
veler tous les jours. A iléfaut de levure de bière,
on peut prendre de la levure de pàlissi'rie, plus
facile A se procurer; son aspect n'est pas du tout
le même, elle se présente sous ra|>parence d'une
pâte plus consistante et elle est plus difficile &
administrer.
Quand «m commence le traitement aussitôt l'ap-
parition du furoncle, la douleur disparaît très rapi-
dement et il ne vient pas A maturité, ("hezcerlams
malades ntleinis depuis de longues années, on a
pu faire disiiaraitre en quinze jours toute nouvelle
apparition de clous et d'abcès.
De ditl'ércnts c;)tés, les essais de ce genre se sont
multipliés et les résultats ont prescpie toujours
été satisfaisants; il est probable qu'on arrivera A
se ri'udre compte scii'ntiti(iuemenl de l'action pro-
duite sur l'organisme par la leviu-e et qu'on prépa-
rera celle-ci sous une forme médicamenteuse cpi'il
sera facile de se procurer parlout,
M
'Mnnu: .lri.«i il i
CHRONIQUE THÉÂTRALE
Odéon. — Lis Truands, drame en cinq actes en vers
•le M. Jean Riohepin.
I.e motier — car au train dont nous allons ce
n'est plus guère un art — le métier, dis-jc. d'auteur
dramatique n'est pas des plus commodes. Produc-
teur et consommateur sont divisés par un malen-
tendu qu'on ferait pourtant bien de signaler une
bonne fois et de dissiper à tout jamais... L'un pro-
pose de la casse en échange de séné; l'autre refuse
de prendre livraison d'une marchandise dont il n'a
cure. L'un se réclame de la dignité et de l'élévation
de .son art. L'autre argue du plaisir spécial qu'il
entend procurer à sa propre personne... Les deu.ï
opinions, inégalement respectables, sont également
défendables. Tout dépend du point de vue auquel
on se place. Qu'un théâtre particulier, entreprise
commerciale, s'inquiète uniquement des goûts et
préférences de sa clientèle et fasse tous ses efforts
pour les satisfaire, c'est agir en bon fournisseur
soucieu.t d'achalander sa marque de fabrique, et.
charbonnier a beau clabauder qu'il est maitre chez
lui. cette indépendance est limitée à la vogue et à
la prospérité de sa boutique. Mais dans un théâtre
classé, classique, un théâtre d'Etat, subventionné,
qu'on exige de la part de l'auteur un souci aussi
mesquin et réduit à cette conception! voilà qui ne
va pas. j'imagine, sans controverse. A quoi donc
sert la subvention, si ce n'est précisément à per-
mettre — car tout, hélas ! se résume en la question
de gros sous — de lutter contre les défaillances de
caisse, résultat de tentatives moins pratiques et
plus artistiques? Les théâtres subventionnés sont-
ils faits pour gagner uniquement de l'argent, et une
pièce ne doit-elle être proclamée œuvre d'art qu'en
raison de son succès financier? Là est la question,
qu'il n est pas malaisé d'élucider... Si on l'admet, il
est certain que dès aujourd'hui le Théâtre-Français
et rOdéon devront bilTer implacablement de leurs
programmes la majeure partie du répertoire, car
les temps sont revenus du ;
J'étais seul l'autre soir an Théàtre-Frauçiis !
Ces réflexions me sont suggérées par la lecture
de la pièce nouvelle que Jean Richepin vient de
donner à l'Odéon et qui. en dépit de qualités de
tout premier ordre, n'a pas trouvé l'accueil auquel
l'auteur du Chemineau était en droit de s'attendre.
Cette ceuvre nouvelle s'appelle les Traands. On y
retrouve les qualités maîtresses du chantre des
" gueux », avec, en plus, une virtuosité incompa-
rable. Il y a dans ce drame des pages de tout pre-
mier ordre que le poète n'a jamais surpassées et
des scènes d'un dramatique empoignant capable de
contenter les plus difficiles.
D'où vient alors cette résistance à l'emballe-
ment? Eh! mon Dieu, du malentendu, tout sim-
plement. Richepin a fait une œuvre d'art, affec-
tant de négliger l'action forcément banale et
depuis longtemps ressassée, se complaisant au
contraire dans une étude de caractères, dans la
lutte de natures opposées, faisant s'épanouir celte
fleur sauvage et libre dans l'àme de son roi des
truands, et nous montrant son cœur sensible, tendre.
tout en or sous les haillons d'un ribaud, mauvais
gars, coureur de filles, voleur et. à l'occasion, assas-
sin. La thèse, au surplus, en vaut bien une autre:
et j'avoue qu il me chaut fort peu de voir Robin
Cosleau — c'est ainsi que se nomme le héros de
I histoire — perpétrant son coup du trésor de Notre-
Dame, luttant de ruses avec les archers du roi.
escaladant les murs et bataillant à lu façon d'un
brave Bussy de la Cour des Miracles contre une
demi-douzaine d'argousins moyenâgeux... J'estime
que les franches allures du siic, ses amours et sa
tendresse paternelle m'intéressent davantage que
les arquebusades et les coups de théâtre dont
regorgent les drames de l'illustre M. Rouchardy...
Oui. mais le public n'est pas de cet avis, et ce sont
précisément ces amusements puérils qu'il s'atten-
dait à trouver: il a été déçu dans son attente et
s'est abstenu... Hélas! à ce compte, c'est d'Enncry
qui aurait raison... Malgré tout, je pense qu'on
peut quand même en douter...
Voici la fable : Robin Costeau, ancien brillant élève
de l'L'niversité. a déserté les syllogismes pour la
Truanderie. Il a jeté la r«be aux orties, et. corseté
de buffle, la dague à la ceinture, il fait ripaille et
met à mal et à sac jolies filles et trésors cachés...
Ce n'est point par là qu'il nous intéresse, ce n'est
point l'enveloppe truculente qui nous séduit, c'est
ce qu'elle contient : un brave homme et un père
tendre. Car Robin a un fils, un beau gars. Michault,
qu'il a élevé soigneusement loin de sa vie d'aven-
tures et de dangers, et pour lequel il bourlingue
sans paix ni trêve, de façon à lui faire une exis-
tence exempte de soucis... Mais Michault chasse
de race. Fils de trousseur de cotes, l'amour, un
amour farouche, est entré dans son cœur pour une
belle et pure fille de bohème, la Mignote, laquelle
n'a de pensées que pour le grand Robin qui, mal-
gré ses cheveux grisonnants et son teint de bistre,
a fait, sans y prendre garde, une impression sur ce
cœur tout jeune, qui ne demande qu'à s'offrir...
\'ous sentez que là est le fond du drame... Com-
ment se tirera- t-il de cette impasse, entre la jolie
sauvageonne, dont la fraîcheur, en somme, l'af-
friande, et son fils, qui devient ainsi son rival? Le
vieux brave n'hésite pas, il se sacrifie, et quoi qu'il
lui en coûte, c'est lui-même qui poussera les deux
jeunes gens au bras l'un de l'autre. Cependant
Michault est triste, il est aussi fils d'éventreur et
sa main, lasse de- manier le paisible aviron du pas-
seur de Seine, a des démangeaisons de tripaillerie,
quand elle caresse le pommeau de son coutelas...
C'est dans son destin !... Robin Costeau. abdiquant
en faveur de son gars, le nomme capitaine et lui
confie une expédition périlleuse, dont il lui indique
tout le plan, fort bien combiné : il s'agit d'enlever
le trésor de Notre-Dame... Michault n'a point suivi
les instructions de son père, et le coup a raté:
mais, désireux de se montrer un vrai truand aux
yeux de la Mignote. il a crevé la panse de cinq
archers, et, pour couronner ses exploits par un
coup de maitre, égorgé l'archidiacre,.. Ça, c'est
une faute! Massacrer des archers, peccadille, on en
est quitte pour une amende : mais tuer un prêtre,
c'est la potence... Robin fait cacher son fils, le
met hors de l'atteinte des gens de justice, et
quand ceux-ci se présentent, il s'accuse lui-même
du meurtre pour sauver la vie de son fieu... Con-
duit à Montfaucon. il est sur le point de s'échapper,
grâce à un coup de force que Michault et la Mignote
tentent pour le délivrer : le guet, qui conduisait
son prisonnier au gibet, est attaqué par une bande
de truands et s'enfuit sous une grêle de flèches.
Malheureusement une d'elles a atteint le truand
qui meurt, la chanson aux lèvres, en bénissant les
jeunes amours de son fils et de la Mignote.
De tout ceci, parbleu, il n'y a pas à confectionner
CHHONMQUE TMKATIIALK
tiii plat bien compliqué; mais quelles dclicicusos
\iix^cs en clieniin, et comme les caractères y sont
bellement dessines! Cest d'abord un premier acte
(l'une si curieuse reconstitution moyenAjçeusc, avec
son école de la vieille Université où le docte Jehan
de Conllans enseij::nc, en latin rocailleux, les rèj^Ics
du sylloj;isme à sa classe d'écoliers, dans laquelle
Uobin Costeau fait irruption avec son cortège
bizarre de ribaudes et de truands, au son d'une
chanson qu'on hurle à plein gosier.
LKS TRUANDS.
A pleins posiers, t\ corps perdu,
Hurlu, berlii. TïhOAa, vibédu,
Chez Floni qui leur baillo
Son vin à. la futaille,
A pleins grsiers, h corps perdu,
Hurlu, bertn, ribéilîi, ribMu
Les truiinds fout ripaille.
Ecoulez maintenant Robin Costeau :
Ou
înti
(Derrière Robin Costeau se rue la bande des truands et dex
•'ihaudes, parmi lesquelx plusieurs portent triompha fanant xur
l-nrs épaules Flora, di-mi-mie.)
Salut, t1 pjiuvrc vieille Université motte!
Voici la vie et lu jeunesse qu'on t'apporte.
Avec nous clrintons-en le lumineux éveil
A pleine vobc joyeuse et forte.
\'oulez-vous connaître maintenant l'étraui^e fas-
cination que le vieux truand exerce sur son peuple
de ribaudes, oyez la dispute entre Flora et la Mi-
j;note :
FLOUA.
Oui, niessire, en vérité,
Moi, la Flora, moi qui se mimme
L'euijicritTC de lieauté,
Mui, elle pour qui tout homme
Se rlnrifre en brte de somme.
Moi ver-; qui, la tlamme aux reiu<,
Il vient plus de gens qu'a Home
Il ne va de pèlerins.
Malgré tnut, trlMire et fortune,
Le seig 'nr .h im..[, .h^it.-au,
Dont jamais I'htiéuu
Et dont les doigts i
Pont des bleus ii m:
clanche,
arteau
.ir blanche.
s- 0 *I"
i:h ! par Dieu, n'en sois pas si fière, la Flora :
A l'aimer aujourd'hui tu passes ton caprice;
Mais que demain ta maison dépérisse
l'it, ton amonr ce tant devant ton avarice,
Demain un autre t*aura.
Tandis que, moi. si je l'aime,
Moi, baehelette rie bohème,
Moi, la Mipnotc, qui n'ai pas un liard vivaiit.
Moi, .si je l'aime, après lui comme avant
J'aurai au n'être à personne,
Aluei que ma chanson le sonne.
(/aie chante.)
Toi, l'aimé qui m'aimeras,
l'in m'étreignant dans tes l)nis
Tu m'auras toute.
Nul aux fruits do mon verger
N'a pris le duvet léger
Qui les velouté.
Quand plus tu no m'aimera!',
A qui m'ouvrira les bras
Itestant farouclic.
Mon corps sera le linceul
De te» biiscrs & toi senl,
Morts sur mi bouohe.
N'est-ce pas exquis, et cela ne vaul-il pas mie
que des estocades? Voici, ensuite, la ballade
Itobin Costeiui, son Kvnngilc <lc plaisir:
N'tTonte pas ces triste» vieux
Qui voudniicnt pour t'appreiidre h vivre
Qu'arrosé dts pleurs de tes yeux
Ton nez prît racine en un livre.
Arrache l'en et l'en délivre ;
Et tes yeux désonguignouués,
Dis-leur de rire et de le .suivre.
Ton nez va devant. Suis ton nez.
Suis-le bravement, en tous lieux,
Sans peur du soleil ni du givre.
Souvent le pis conduit au mieux.
Quand, atnurii par trop de pivre,
11 te semblera d'uue livre.
N'en prends pas des airs étonnés.
Dans le ciel pourpre où l'on est ivre
Ton nez va devant. Suis ton nez.
Il ira parfois vers des yeux
A qui pieds et poings on se livre,
Yeux purvers, yeux délicieux
De femelle à. croupe lie guivre.
Ne crains pas pourtant de poursuivre.
Si, dans l'ombre où vous claironnez.
Plissions au clairon de cuivre,
Ton nez va devant ? Suis ton nez.
KN VOl
Prince, i\ cour de rimes on ivre.
Voici mes propos temiioés,
Kt je conclus : si tu veux vivre,
Ton nez va devant. Suis ton nez.
Kt les escholiers conquis jellenl au vent livres
et cahiers et s'en vont avec la ribauderie, conduits
par le jeune François Villon, qui mit plus tard sa
vie en accord parfait avec de tels principes.
Le vieux Jehan de (^onflans resie seul avec son
massicr Thibault, et les deux amis, le maître et
l'élève, reprennent la leçon interrompue.
Voyons, on conscience, n'est-ce pas lA du bon
théâtre, d'un comique parfait'? Certes, il n'y a point
de calembredaines ni de cabrioles. Mais est-il bien
certain que l'art ne réside que dans les calem-
bours ?
Au second acte, ce sont les émotions douces, les
Ames sont de miel et tout atlendries. C'est d'abord
le brave Tliibault que François Villon amène chez
Uobin Costeau.
VILLON.
s(unmes fous quand même,
1. u<3V|i..r- ......S venons voir loi,
'■ d'un coup de dague et de fièvro transi,
Notre pauvre Robin que j'aime
lisque
ïni
KVl.-
Du meilleur de moi. je t'assure,
Hi-his ! je ne suis p:is médecin pour guérir
Un. fièvre ni sa blessure ;
Mais tu lia bien p<nirtant do me venir quérir.
Quand on a mal, il n'est pire détresse
Que d'être seul, dans son mat s'ablmant ;
V.t le meilleur remèile et plus calmant.
Ce n'est tisane ni compresse,
Cluimauve, mauve ou cumin.
C'est encore un ami qui, la msiin dans lu UKiin.
Voup dit des mots de tenilresse.
Un duo d'amour à présent. Goûtez ce morcci
de roi. C'est MichnuU el la Mi^^noto qui parlent.
M 1 1- H A II LT, se rapprochant df la Miçnotr.
V,l moi rie mOme, ù mauvaisu jolie.
Si mon amour sans ce^se en soufTrant to BuppUi-
S;ins rien obtenir i\ son pré.
Ce qui m'attend, c'est pireilto aventure.
Toujours t'jumant. toujours déwspéré.
De peine en pleurs et de pleurs en torture.
Ainsi qu'elle a perdu le sens, j»» le perdrai
Passeur au bateau eluiviré
Dont la raison sera comme un noyé qui flotte.
LA MKIKOTR, moqWUSe,
Non, non, MIelmult, je n'en crois rien.
Cliavirtr ton bateau. Toi ! Tu t'y prends trop bien
CUaONIgL'E TIIKATRALK
Bou mariuier et bon pilote.
Pour ne pas le mener juste où ta veux,
Ceet-à-dire à rendroit où se tend ton verveiix ;
Et tu penses déjà m'y tenir...
(Arec une pirotutt^^.
Pas .-=1 sotte
M 1 C U A D L T.
Ah : toujours, tu te moques !
Bt moi, lâche, je le supporte !... Non ! As.cc2 1
Assez de ces jeux où tu m'efâloques
Le cœur à coups d'épingle adroitement lancés !
Dis-moi la vérité, plutôt, d'un seul coup, franche !
Plante-moi dans le cœur un couteau justiu'au manche
Tu l'aimes, n'est-ce pas, lui, lui?
LA MKîNoTE (iugénumeiU).
Point ne le sai-î.
Pas plus que toi je n'y vois clair.
e soit de l'amour, pourtant, çi m'en a l'&ir :
i ça n'eu est pas encor, cest près d'en être.
Las ; qua j'en ai de peine! Et cependwt.
Tu m'en fais le conSdent
D'une àme à ce point âincére,
e ne t'en veux pas d'en avoir tel souci,
Et que mon cœur qui se serre
T'aime eneor plus de m'en parler ainsi.
LA il I G X o T E, attendrie.
Ah I Michault, pour ta récompense.
Sache que tu n'es pas vraiment
igue que tu crois ni si méchant qu'on pense ;
Et sache surtout qu'en aimant
Comme ta fais à cette heure
C'est la façon. la meilleure
D'Otre aimé toi-même à ton tour.
Lei Truands. — Deuxième acte.
LULï, Stupéfait.
MIGNOTE
Du tout. Je n'y vois pas matière.
Ces mots qui peuvent bien te paraître insensés
Viennent du fond le plus grave de mes pensers.
Et c'est la vérité que je dis tout entière-
Ce que je sens pour lui, moi-même, en
Qai veux te l'expliquer, j'ai grand'peine à l'entendre.
C'est quelque chose assurément
De très doux et de très tendre
Où mon cœur va se chirmant;
Et d'autre part et tout ensemble
Ce que je sens pour lui ressemble
Au très profond respect qu'on a pour un purent.
Et, si je le chéris, c'est eu le vénérant.
Est-ce de l'amour? Que t'en semble?
Point ne suis assei
cas choses-là pour i
Connaissez-vous rien de plus délicalemcnt pur
que ces douces confidences de deux âmes ingé-
nues? Si. peut-être! cet autre duo entre la même
enfant loyale et le vieux truand qui a étoufté dans
son propre coeur une passion naissante cl veut
l'arracher aussi du cœur de la fillette.
ROBIN COSTB AU.
Calme l'égarement de tes yeux inquiet-.
Et que ta prime amour sourie à ta dernière !
Ta bonne foi dans une erreur fut prisonnière.
Alors que tu disais m'aimer et le croyais.
LA MIGXOTE, doidoureusement ttonm'e.
Je croyais t'aitner!
BOBXN COSTEAU.
Certes!... Et de quelle manitjn-
Ed le croyant, ton désir s'est leurré.
Fuisqu'enfîu je l'ai vu, je te le montrerai.
Moi, vieux fo', dont plus tôt l'œil se fût éclairé.
Si les ans donnaient siges-^e plénière.
CHRONMQLli THEATUALE
Imagine, petite, imtÉ{;iiie une âeur
Dont poiu<lrait au eouchunt la sève priiitaiiLt.-re.
Ce soleil, prodiguaut son reste de chaleur.
Superbe encore dans sa gloire rose et verte,
C'est vers lui, toute fraîche, et Ba corolle ouverte.
Qu'elle se tournerait, amoureuse, en ri'vant,
Sans savoir qu'il va choir bient4*>t dans le ciel blrn
Et que celui qu'il faut aimer, celui qu'elle aime.
Ce n'est pus celui-là, mais le soleil levant.
Tais-toi. Pourquoi tuer mon rêve V
R O n 1 N C (t s T E A U.
Pour que l'autre naisse et s'achève
Comme il doit s'achever dans un jeune ciel bleu.
Par le soleil d'aurore h qui tu dois ta sève,
Puisqu'il le brûlera tout un long jour en feu.
Tourne-toi vers lui 1 Regarde I 11 se lève.
Knnn voici la moi't. Mort siiuriantc. sans ciis,
mort heureuse, en somme, et d'un brave homme
au milieu des siens.
. J'ai, mes petits, que je vais trépassant.
J'ai que je perds tout mon sang
L:"i. par cette blessure...
(// montre m plaie d'où le minj i
TCIUS.
Ah !
hou IN' coSTEAi:, à Michiiult et ii hi Mignole.
Une de ■
L'uc des nôtres !
M I c H ^
ROItlN COSTKAD.
Certe 1 Et j'en ai l'âme en f6te.
LA M 10 NOTE, effitrée et jetant son arbalète.
j'en ai tiré, moi, j'en ai tiré, grands Dieux I
Il OBI N COSTEAU, lyfiquement.
Ah I si c'est la tienne, tant mieux !
M lu K 0 T K.
Que dis-tu lA ?
ROBIN COSTEi
Rien 1 rien ! Point ne t'en ofFarouche.
Tu sais, quand on est près, tout prés de s'en aller.
On dit n'importe quoi qui vous vient à la bouche.
On parle... au hasard, pour parler.
Mais ce n'était pas ça que j'avais à vous dire ;
C'était... d'être heureux... amoureux.
Et que, moi-même, au seuil de la mort qui m'attire,
.lo suis plein de bonheur à vous sentir heureux.
Et j'avais à vous dire encore...
Quoi donc 'l... Je ne sais plus... Si l si 1
Je vais le retrouver. ■Voici 1. .
Attends nu peu, la Mort, attends, pécore !
Tu ne veux pas î Allons I C'est bien. Marche I J'y suis.
Prépare tout pour nos épithalames.
Je n'ai jamais fait attendre le3 dames.
Mon nez va devant. Je le suis.
{Il tombe mort, la face en arant.i
Voilà le beau di'ame de passion que l'Odéon vieni
de l'epi'ciscnlcr. Quel sort hii est prësentemenl
réservé '? Je l'ignoi'e. Mais, quoi qu'il arrive, il res-
tera, et s'il est besoin pour lui de revanche, l'heure
siircment en sonnera.
r'i'UlK-SAINï-MAU'liN. — ï'tlii que reine, pièce on cinq acti-^
et sept tibleaux de M. Emile Bergcrut.
Je me sui.s un peu étendu sur les Truands, doni
l'art très délicat méritait celte étude, et force m'esl
bien de regagner le temps perdu sur la pièce de
Herucrnt, le<|Mel di'cidément n'ii pas de chance
depuis je ne sais cond)ien d'années, par M"'' Sar.ili
Uernhardl, a, suivant la coutume de la maison,
attendu sous l'orme tant et Uint que l'auteur a liiii
par la reprendre et la porter chez Coquelin...
Mon Uieu I que ne ferait-on pas pour être .joui' '.
Mais vraiment c'est demander beaucoup à la bonne
volonté du public que de vouloir lui faiir
admettre Coquelin en Bonaparte et en Napo-
léon 1 Je sais bien qu'il y a des iiccommode-
mcnts avec le maquillag^e et que Coquelin est
passé maître en l'art de se « caniouller ■>; mais il y
a la voix, la satanée voi.x claironnante, ia voix si
peu premier Empire, la voix de Cyrano, de Mas-
carille, la voix célèbre, universelle, populaire... et
puis, et puis, il y a la couronne! Oh! la couronne
au tableau du sacre, reproduction assez réussie du
célèbre tableau de David I Déjà, comme Corse aux
cheveux plats, ça n'était pas très réussi aux pre-
miers tableaux, mais en César imperalur. avec le
manteau de cour sur les épaules, et la couronne
au front, non, vrai, cela mancpiait de majesté. On
me dira que Diiquesne qui, dans Madame Sans-
Gène, personnifia le conquérant, n'avait avec le
masque césaricn légendaire qu'une très va^çue
ressemblance. Mais quoi'? soit dit sans ofTenser
Duquesne, il était Duquesne, il n'était pas Co-
quelin : on pouvait oublier bénévolement l'inlcr-
prèle pour ne voir que le personnage, tandis que
Coquelin ! Essayez donc d'oublier ce diabled'homme
(piand il est en scène. La j;'"''"^ de l'empereur ne
peut éclipser la sienne., Bonaparte, Napoléon et
Coquelin en une seule et même personne! C'est
trop de plus que la moitié. Le mystère de la Iri-
nité est un luxe que Dieu seid peut se permettre
et Coquelin n'est qu'un homme... quoi qu'on dise...
En revanche, M°"" Jane Ilading est bien jolie en
Joséphine. Je ne sais si la vraie lui ressemblait,
mais alors tant pis pour elle, et le vainqueur
d'Austerlitz aurait eu bien tort de la répudier
pour cette bonne bourgeoise de Marie-Louise.
Elles ne furent guère plus vertueuses l'une que
l'autre, mais, si l'Autrichienne était digne du trône
par la naissance, la créole parvenue était impé-
ratrice de charme et de beauté.
La pièce'?... Eh! mon Dieu, ce sont des anecdotes
encore, toujours. Prenez l'histoire, détachez les
différents épisodes qui se rapportent d ces années
où le premier consul aimait comme un sous-lieute-
nant et oi'i l'empereur faisait l'amour comme un
capitaine d'artillerie, jusqu'au moment où il crut
devoir ronq)re brutalement comme un soudard
ambitieux, et vous aurez Plus que reine! — Les
deux tableaux du divorce sont pathétiques parce
que l'histoire semble avoir écrit pour le théâtre,
et c'est peut-cire grûce à cette collaboration, q^ue
Bergeral n'a eu garde de repousser, grâce aussi A
une mise en scène tout A tour pittoresque et somp-
tueuse, que le drame s'allirmcra comme un succès.
C'est la grftce que je souhnile A mon vieil ami
Bergeral, que j'aime de tout mon cœur, qui est
un véritable artiste, et qui mériterait bien de
décrocher une bonne fois la timbale.
M. Emile Moreau. l'un des auteurs, avecSardoii,
de .Madame Sans-ilèiie. a fait, ce mois-ci, repré
senler au ^'aul^e\"ille .Madame de l.avalelte.
L'anecdote qu'il a découpée en cinq tableaux
ingénieusement cond)inésTst de» plus populaires.
Chacun sait «pie le comte de I^avalelle, condamné
à mori par les tribunaux de la Itestauration pour
avoir, siuis le règne tic l'usurpaleur, rempli le<«
CHRONIQUE THÉATUALE
lonctions do ministre des postes, dut son salut i
l'habile dévouement de sa femme, qui le fit évader
en lui prêtant un costume féminin grùce auquel il
passa sans être reconnu sous les yeux des geô-
liers... L'an dernier, l'Odêon avait donné une pièce
inspirée par le même sujet : Cnlinelle. Il n'y a entre
elles que la dilTérence du tour de main, mais les
estliéliques sont en tous points semblables. Il s'agit
d'amuser les spectateurs par une succession de
tableau^w pittoresques, et par l'évocation d'une
époque assez lointaine déjà pour présenter un
le ministère pendant que M""' de Lavalelte subit
de la part du ministre un interrogatoire au sujet
de l'évasion dont elle est complice. Pressée de
questions, elle va avouer: mais Itichelieu a une
âme généreuse, il ne veut pas entendre l'aveu pour
n'être pas obligé de sévir. A ce moment, la poj le
du cabinet s'ouvre et Lavalette lui-même, fuyant
devant les sbires lances i sa poursuite, entre, la
tête perdue, venant ainsi de lui-même se faire
prendre au piège... Si le ministre le livre, il est
perdu. M°" de Lavalette lui adresse du regard une
ni'c-sse 'Vaudemont. Dnc de Kichelîc
rn jésuite.
M- de L-iralett
M- Aichsinhiud. H. Hauiy.
M. Rambert,
M- Rejane.
Madam
■7e Lavalette. — Cin
}uième acte.
ragoût de choses anciennes auxquelles le public a
pris, depuis di.\ ans. un plaisir que j'aurais plus
que pei'sonne mauvaise grâce à lui reprocher...
Mais il n'y faut chercher ni étude de mœurs fouil-
lée, ni même étude de caractères. Ce sont des
tableaux amusants, je le répète, et qui procurent
le genre de sensations qu'ils promettent. On ne sau-
rait leur en demander davantage... Il y a même. —
c'est un luxe dont il faut savoir gré à l'auteur, car
il aurait pu s'en dispenser, n'y étant point contraint
par son sujet — il y a, dis-je. certaines scènes fort
habilement filées et aboutissant, comme de règle,
à de palpitants coups de théâtre qui ont déterminé
le succès. Je veux parler du dernier acte qui se
passe dans le cabinet du duc de Richelieu au mi-
nistère des affaires étrangères... C'est là que. à
l'insu du duc. Lavalette, traqué par la police, s'est
réfugie après son évasion. La cachette semblait
sûre, mais le préfet de police Ta éventée. Il fouille
suprême prière. Richelieu est un galant homme, il
se lève et se tournant vers le fugitif :
— Monsieur, dit-il, ce n'est pas moi qui vous ai
in\ilé à venir ici ; mais enfin vous êtes mon hôte.
Voici une porte qui ouvre sur un corridor secret,
par où vous pourrez gagner une rue qui n'est
point gardée. Allez...
Lavalette est une seconde fois et définitivement
sauvé.
Les policiers font irruption au moment où se
referme la porte libératrice, tandis que M"' de
Lavalette baise avec reconnaissance la main de
son sauveur.
C'est un amusant tour de passe-passe très dex-
trement exécuté. Il est à présumer que. pendant
de longs soirs, le public ira chercher dans cette
pièce un plaisir sans émoi qu'il est sûr d'y ren-
contrer.
MvrnicE Lefevmk.
LA MUSIQUE
TuKAruK i)K Monte-Carlo. — Mruallne, tragédie lyrique on
quatre actes et cinq tableaux, de MM. Armand Silvestre et
K. Morand, musique de M. Isidore de l^int.
Selon ses bonnes et louables li.>l)iludcs. il n'est
l>iis de sjiison Ihéàtiale, l'i Monte-Carlo, dont
M. Cunsboui-^' ne relianssc l'éclal . pai- l'aUi-ail
Mevsaline parait. Les conversations se taisent el
ce ne sont qu'hypocrites adulations au.vqueilcs clic
firéfère les téméraires refrains que chantent, au
oin, guides par Harès, des bandes de révoltés. Sur
l'ordre de l'impéralrice, Harès est amené en sa
présence. Indomplable, il j.ttr ;'i l\ fuco de Mev-
Décor du troi.sième acte, quat
d'une ou de plusieurs grandes premières représen-
tations d'oeuvres musicales inédites.
Le 21 mars dernier ce fut la belle tragédie
lyrique Mcssaline. cpii eut les honneurs de la rampe.
L'intérêt de cette œuvre, indépendamment de son
inoonleslable valeur musicale, réside dans l'esthé-
licpic psychologie par la(|iiclle l.-- poètes ont, si-
non excusé, du moins prescpie jusiilié en de fort
beau.x vers les débordemcnis de ré|)c)usc de Claude.
Ce n'est plus la débauchée clïrénée dont l'his-
tiiirc a cloué à l'éternel pilori et le nom et l'ef-
figie ; mais une infatigable poursuivante de ceUe
décevante chimère sentimentale, l'amour, (pie l'on
cherche vainement, d'humanité en humanité,
sans en jamais pouvoir atteindre même l'ombre.
An premier acte, nous sommes dans les .jardin>
du palais impérial. Toute une foule de scrvanle>.
d'esclaves, d'alTrnncliis et de courtisans attend le
réveil de Vnléria Messalina ! On parle dllélion
(M. Tamagno , le beau glailiali nr africain qui est
en ce moment l'enfant gAlé du public du cirtpie ;
<•! dont le frère, Harès (M. Mnuvet , chante au
coin de tous les carrefours de Home des hymnes
lie révoltes ou d'ironiques couplets dont les stro-
phes ins(denlis stigmatisent audacieusemenl r.\u-
gu.1,1.
saline toute sa haiijc et tout son mépris. Impas-
sible, elle écoute A peine les injures, admire le
chanteur, et, de sa voix la plus douce, lui dit :
H Allas.
Mais je suis homme,
Kt partout sur tes pas j'Irai, criant :
Voyez l'infAme
Qui sonillc on nous l'image auguste de la femme
Kt lirave le seul Dlen qu'on doit servir : l'anion
Tu n'as jamais connu
1/angoisso de l'espoir et la douceur des tannes
Et l'amour a brise ses tr.iits sur ton sein nu.
("est pouniuoi, demeurant i\ Um cUarnic rebellr,
.le te hnis, sans retour,
De souiller ta beauté faite pour notre anumr.
Et si, Iwlle,
lie mépriser l'amour er(>ii pour ta bcautO !
Moi, mépriser l'uuiour, quuid o'e-l loi qui me fuit I
et e\latiqne, semblant contcmplei un loinUiin ■•!
bii'iiluureuv mirage, elle ajoute :
mkssalim:
A('l>assioD3(o.
Publié avec l'autorisation de M. Choudens, éditeur, Paris. Tous droits réservés.
IX. - 40.
MKSSAI.INE
fW' r- r r J il j. j^. .- ^^
Très lent p
v/J' J'jiii J_J J''^j'i'i^:-J.j.77^i r rp'f^^
m
Mais aimcrd^a-mour, Mai* aimiTun jour IWir ;iiiii.rri> . pa . oi'IIi'ITuti'hu
jias . SI', .II' don . lierais tout pour aimer une heii.r.' !■.( iniu.rir — a. près!..
LA MUSIQUE
Du laroiiclie rcvullc, l'invincible cliarnicresse fait
un nouvel esclave, et, dès cet instant, l'amour subit
d'IIarès pour l'impératrice, qui s'est voluptueuse-
ment abandonnée entre ses bras, est aussi grand
qu'était sa haine.
Au deuxième acte, nous sonmics dans une des
tavernes de ce cloaque de Kome qu'était le faubourj;
de Suburre. C'est la nuit, et l'ori^io y est d'autant
plus cynique que les mauvais exennilos qui vien-
nent d'en haut semblent l'cncouraseï-. bculet rêveur.
Ilarès se complaît dans l'impérissable souvenir de
l'impératrice, qui l'a déjà abandonné.
. mourdont j
Voilée, à l'aflût de la réalisation de son insaisis-
sable cliimére, Messaline va se trouver être déli-
vrée, dans une sanj^lante bagarre, par Ilélion, qui,
fatalement et involontairement, se trouve être le
rival de son frère Harès.
Au troisième acte, premier tableau, dans une des
résidences secrètes de l'impératrice, vaincu et sans
volonté, Hélion avoue son trouble :
HELION
Et tandis qu'à l'orchestre le thème de l'amour
s'épanouit progressivement, dans une scène qui
m'a rappelé la beau drame de Victorien Sardou,
Tluhidiirn. Hélion avoue à Messaline, dont il ne
connaît ni le nom ni le visage, et son amour pour
elle, et sa haine pour l'impératrice.
HP , — .
Ji't'ai .me et ji^
Un répond avec douceur :
AU '. tu l'as dit ei.fiQ, enfin que tu m'aimuis 1
Toute haine est folie ;
Oublie la haine à jamais !
.Si)is tout à l'amour et redis encor
Que tu m'aimes !...
HELICi
Oui, je t'adore !..
On frappe, c'est Harès, qui, ayant reconnu Mes-
saline dans les bras de son frère, veut l'empêcher
d être victime, comme lui, des inoubliables charmes
Je cette funeste femme. Pour qu'il soit évincé.
Messaline donne des ordres A .ses gardes. Assounné,
Harès est précipite dans les flots du Tibre.
Au deuxième tableau de co même acte, sauvé
par des gens du peuple qui l'ont reconnu, alTolé
d'amour inassouvi et de haine jalouse, Harès, mon-
trant du doigt la résidence secrète, jure de frappei-
mortellement l'impératrice.
Au quatrième acte, c'est la loge impériale. Mes-
saline est arrachée de ses rêveries par Hélion,
qui, ne sachant ce qu'est devenu Harès, s'est écrié
en plein cirque :
Peuple, on m'a pris mon frère I... C'est ton impératrice!...
Farouche, repoussant tout obstacle, il vient jusque
dans la loge impériale menacer Messaline. 11 va la
tuer; mais lorsque, bravant sa fureur, clic soulève
son voile, douloureusement il laisse tomber son
glaive, car il a reconnu en elle la femme du fau-
bourg de Suburre.
Messaline a enfin trouvé en ce belluaire farouche
la personnification de son idéal. De lui, elle ne craint
pas la mort, et, désespéré, invoquant les dieux de
sa patrie lointaine, Hélion s'écrie :
HELION (pri.rii)
vous 0 mes Dieux monte ma pri
Le désespoir d'Hélion se change en haine, mais
il ne peut frapper celle qu'il a tant aimée et qui de
sa main implore témérairement la mort.
Ouvrant une porte derrière laquelle on l'a pré-
venue qu'un inconnu s'était caché pour la frapper,
Messaline va au-devant du trépas. Hélion ne peut
s'empêcher de la sauver en abattant celui qui, le bras
levé, va poignarder l'Augusta et en qui il ne recon-
naît son frère que lorsqu'il l'a mortellement blessé.
Harès n'a qu'un sentiment d'exquise tendresse
vis-à-vis de son frère qui vient de le frapper.
Quelavie e'tait Hûu.ie!..Pfousnous aimions laiiU
Fou de douleur, Hélion se précipite dans l'arène
au milieu des fauves en furie, et où voudrait le
suivre Messaline qui, retenue par la main crispée
d'Harès, mort en baisant le bas de sa robe, s'écrie
terrifiée :
Ah 1 sur moi, ces mains de mort I... J'ai peur !...
Indépendamment de MM. Tamagno et Bouvet,
Mme Uéglon, à qui était confié le rôle écrasant de
Messaline, a été la tragédienne accomplie et la
chanteuse impeccable que les librettistes et le mu-
sicien pouvaient souhaiter, et si je ne craignais
de dire une fois de plus ce que tout le munde
n'ignore, j'ajouterais qu'à l'interprétation de la
légendaire figure féminine qu'est Messaline, son
étrange beauté était indispensable. L'œuvre musi-
cale, remarquablement dirigée par Léon .lehin, peut
se scinder en deux parties bien distinctes : celle
qui, la plus importante, est toute de sentimenta-
lité, de passion, et celle dont les recherches vou-
lues d'archaisme se sont plu à évoquer, en nos
esprits, ce que pouvaient bien être les rythmes et
les sonorités de cette lointaine époque dont le
récit des fastes semble être plus du domaine de la
fable que de l'histoire.
I.A ML'SIQUK
Beaucoup de bruit pour rien. — Troisiùme acte.
Opkua-Comiqcb. — Braucoup Je bruit pour rien, opéra en
quatre actes et cinq tableaux, d'après Shakespeare, poème
tîe M. Edouartl Blaii ; musique de M. Paul Puget.
Jamais, quand on son^e aux lauriers espérés et
non cueillis, litre ne fui plus ironique. L'auleur
n'est pas le seul à avoir molivû ce demi-succès de
convenance. L'œuvre qui. indiscutablement, ren-
ferme de fort jolies papes a eu le grand tort ou
plutôt la malchance de ne pas venir à son heure
et d'avoir été confiée & un ensemble d'interprètes
qui donnaient pcut-cIre des espérances, mais ne
les ont pas réalisées.
L'orchestration trop soignée même semble être
|)lutot le résullat d'une application constante que
les fruits d'une inspiration toute vibrante de cet
intime bonheur motivé par la conception d'une
œuvre d'art. Le su.jct, plus que classique, légen-
daire, est trop connu de tous pour que ,j'ai à le
rappeler ici. Hector Herlioz s'en empara du reste
pour écrire ces deux actes pétillants d'esprit
connus sous le titre de ISéntrix et llènéilirl. ('est
justement le côté spirituel cl amusant de Miirh
ntlii abnut nuthinfi que M. K. Hlau a le plus oublié
dans son adaptation, suivant, avec jusle raison,
le tempérament nmsical de ^L 1'. Pujel dimt le
talent, plus voisin de la gi'Acc que de l'envolée.
Sri.piH'iir, iiH trnips
inii.bli's-r
.1 atlcndu xingl si\ ans pour se produire, puisqu'il
c'-t iiri.v de Homo depuis 1x7.'t.
Malgré les niunilicences de décors cl de cos-
lûmes dont M. A. Carié a 1res nrtislmu'nt paré
celle partition, l'œuvre a paru peu moderne.
Mais est-ce la faute de l'auteur qui, parfois, a su
trouver des inspirations fort émouvantes, comme
cet arioso dont on a été regretlablemcnt privé
par les exigences de la mise en scène?
1 .orsqiic tuvi IIS au raoude
Il ne faut pas oublier que la partition de lieaii
coup de hruil pntir rien dormait depuis plus de
di.x ans dans les sarcophages de l'est hétisme qu'é-
taient les carions de feu M. Carvalho. El pour
peu que l'œuvre eut eu quelques lusli-cs avant
d'avoir été présentée, vous voyez que son manque
d'actualité, pour être préjudiciable à l'auteur, est
imputable A nos ridicules nio-urs artistiques.
Je ne veux pas quitter l'ccuvio do >L I'. l'upcl
sans on signaler au moins quelques-unes des plus
charniiintes pages. Fort bien venu, le duo du
deuxième acte me semble être une dos principales
inspirations de celle œuvre.
Cl.MJniO
HKKO.Aiiiii'iis!
n,,lnn..,
Le prélude du premier acte cl la marclio nupliah
suivie d'un épilhalamc qui n'est pas sans granileiii,
méritent, par leurs belles sonorités, de relonir Ic-
souvenirs de l'audileur le plus cxige.int.
(! L 1 1 I \ r VI l> \>- vKiis.
ÉVÉNEMENTS GÉOGRAPHIQUES
ET COLONIAUX
Oui, nous Cùiiiiiionçons, en muticiv ooluniale, à
devenir sages un peu. Voici deu\ mois, il nous fal-
lait louer l'insUUition récente de jardins d'essai
coloniaux. Aujourd'hui, ce sont de nouvelles créa-
tions, également pratiques et utiles, qu'il nous faut
signaler. En vérité, la girouette du pavillon de
Flore a tourné, et le vent est propice. Le mérite
en revient pour une grande part au Jupiter de
l'endroit, un ingénieur qui a du bon sens et de la
science, et qui travaille. Le mérite en revient aussi
à la nation elle-même, qui a fait, en dix ans, son
éducation coloniale.
M. Guillain, reprenant une idée de son prédé-
cesseur, M. Trouillot, fondait, le 1^ février, le Jar-
din d'essais colanial de Vincennes. Le 16 mai-s, il
fondait VOf/ice colonial. En commençant par le
jardin d'essais, le ministre, sans doute, voulait pro-
clamer cette vérité, que les produits coloniaux
sont surtout des jiroduits agricoles, et que nos
colonies vaudront ce que vaudra leur agriculture.
Et il donnait aux agriculteurs coloniaux le centre
nécessaire d'informations où ils pourraient venir
apprendre ce qui leur est utile, quels progrès ils
ont à réaliser, quelles plantes ils doivent clioisir,
quelles graines ils peuvent semer. L'Office colonial
constituera, par contre, le centre où les métropo-
litains pourront venir s'informer des colonies. La
colonisation est œuvre de science. Qui tente cette
œuvre sans sa\'oir est certain d'échouer. Dans les
locaux de l'Office, au Palais-Royal, le futur colon,
l'industriel et le commerçant apprendront quelle
colonie achètera les produits de leur industrie,
quel sol est capable de faire fructifier leurs efforts
et à quel prix. Il y aura là une exposition perma-
nente des produits coloniaux offerts et des pro-
duits métropolitains demandés; et les gouverneurs,
les fonctionnaires des colonies en congé viendront,
àjours fixés, répondre à toutes questions. Une publi-
cation mensuelle, la Revue coloniale transformée,
racontera sans cesse cette exposition permanente;
elle nous donnera des statistiques détaillées et
récentes. Muni de ces trois organes : la Jievae, le
service d'informations, le jardin d'essais, le minis-
tère des colonies n'aura plus d'excuse, s'il ne tra-
vaille surtout à mettre en \"aleur nos possessions
et à devenir enfin le ministère de la colonisation.
DéjiV au reste, se révèlent de divers côtés d'heu-
reux indices. En Nouvelle-Calédonie, un gouverneur
bien avisé et courageux, M. Feillet, s'est proposé
comme tâche essentielle d'attirer dans son île,
pour cultiver le sol, des colons libres; nous avons
dit les résultats obtenus. Plus récemment, nous
résumions l'œuvre accomplie à Madagascar par le
général Galliéni. et montrions ce chef de guerre
aussi heureux de la vue d'un champ ensemencé
que de celle d'un rebelle vaincu. Au Congo, enfin,
d'immenses territoires viennent d'être concédés à
des capitalistes français. Eh oui — et ceci est un
fait d'une portée incalculable, — notre argent com-
mence à connaître la route de nos colonies; assez
longtemps il s'est égaré dans les fanges d'isthmes
lointains et complu à gonfler des poches russes,
Cortugaises. chinoises. Que l'argent français veuille
ien enfin féconder des ferres françaises, qui s'en
plaindra chez nous '? Déjà le succès avait été signi-
ficatif, de l'emprunt pour les chemins de fer d'Indo-
Chine. Cet emprunt avait été couvert trente-six
fois; l'Indo-Chine, sous sa seule garantie, deman-
dait 55 millions : on lui offrit près de 2 milliards !
Le 31 mars dernier, six concessions de terre, repré-
sentant une surface de près de " millions d'hec-
tares, étaient consenties, pour le Congo, par le
ministre; aussitôt, tes demandes de concessions
arrivèrent par dizaines; s'il était donné suite à
toutes, assure-t-on, le sol tout entier de la colonie
serait distiibué. Demain plus de 50 millions de
francs seront engagés dans l'exploitation écono-
mique de notre Congo.
Capitalistes et gouvernement sont d'accord pour
tenter l'exploitation de notre domaine d'au delà
des mers. Bien ne pouvait arriver de plus lieu-
reux à la cause coloniale. Lorsque nos colonies
d'Afrique nous permettront de ne plus acheter aux
voisins pour 175 millions de café par an; le Can\-
bodge et le Soudan, de ne plus acheter pour
170 millions de coton; Madagascar et l'Indo-Chine,
de ne plus acheter pour 180 millions de soie, qui
donc ne jurera pas avoir été de tout temps •. un
vieux colonial ■■ ? Il faut que nos colonies arrivent
à ce degré de prospérité; mais, jusque-là, il nous
reste à faire, et à nous tous, gouvernement, publi-
cistes, opinion publique, encore un tout petit
elTort.
Vous savez que, depuis le mois derniei", nous
avons signé une nouvelle convention avec l'Angle-
terre. Il s'agit naturellement de l'Afrique.
Voici d'abord le tracé de la nouvelle frontière,
instituée par la convention du 21 mars 1899.
La frontière part du M'Bomou (limite, depuis la
convention du 14 août 1894, entre notre Congo et
l'Etat indépendant. Elle suit la ligne de partage
des eaux des bassins du Congo et du Nil, puis des
bassins du lac Tchad et du Nil, jusqu'au 11» degré
de latitude nord. Entre ce parallèle et le 15"' degré,
elle contournera par l'ouest le Ouada'i ; une com-
mission de délimitation doit fixer sur place les
limites exactes de cet Etat, étant entendu que la
frontière ainsi déterminée ne sera pas plus à l'est
que le 23" degré de longueur est (méridien de
Greenwich), ni plus à l'ouest que le 21» degré. Au
nord du 15» parallèle, la zone française est limitée
au nord-est et à l'est par une ligne qui part de
l'intersection du tropique du Cancer avec le 16» degré
de longitude est de Greenwich (13" 40' de Paris),
c'est-à-dire des environs de la frontière occiden-
tale de la Tripolitaine, et qui se dirige vers le sud-
est jusqu'à sa rencontre avec le 24» degré de longi-
tude est de Greenwich i21''20' de Paris); elle suit
ce méridien jusqu'à la frontière nord du Darfour.
Territorialement, cette frontière laisse du côté
français le bassin du Chari, le Ouada'i, le Borkou,
le Tibesti, et, du côté anglais, le Bahr-el-Gazal et
le Darfour.
Telle est, dans ses termes, la convention qui
renverse nos projets d'agrandissement territorial
dans la vallée du Nil et met le point final à l'inci-
dent de Fachoda. Que penser d'elle?
Il est difficile d'en penser beaucoup de bien.
" Toute entente, disions-nous, parlant de la con-
vention nigérienne du 14 juin dernier, exige des
concessions réciproques. >• Cette fois, les conces-
sions sont toutes du même côté. Notre drapeau
recule; celui de l'Angleterre avance. Nous éva-
cuons nos postes du Bahr-el-Gazal : Tamboura,
Meschra-el-Rek (nous ne parlons plus de Fachoda,
dont le sacrifice est déjà de l'histoire); et les An-
glais n'évacuent rien du tout. On dira bien que le
Bahr-el-Gazal est un marécage, les officieux feront
bien remarquer « qu'il est manifestement en dehors
de la sphère de notre action ■> : que n'ont-ils fait
ces remarques il y a trois ans! Puisque nous
avons poussé nos postes jusque-là, c'est que noua
TU
ÉVÉNEMENTS GÉOGRAPHIQUES
pensions y trouver notre profit. Avouons-Ic. ■■ L'ar-
ticle 9, disions-nous encore, qui règle la question
commerciale, est bien fait pour appeler les appri'v
hcnsions et susciter la critique. » Or cet article 9
est introduit dans le nouvel arrangement. D'après
ses termes, entre les parallèles â» et 14" 20, •. les
citoyens et protégés des deux nations jouiront,
pendant trente années, du mcme traitement, pour
tout ce qui concerne la navif^ation fluviale, le com-
n-crce, le régime douanier et fiscal, et les ta.xes
lim/U d'éprét U conrention franco ■ tnjlaise l /miles à'£l3ts Chemin dt fer.
f. A C 0 N V K N T î (
f KUANCO-ANGLAISE D |i
r,'APIliqUK FRANÇAISE
de toute nature ". Il est regrettable que, dans le
bassin du Tchad comme dans celui du Niger, nous
limitions nous-mêmes notre propre liberté d'action.
Conquerront-ils, nos commerçants, les régions que
nos soldats abandonnent'.' Ou bien les commer-
çants anglais, poursuivant l'œuvre de la diplomatie
de leur pays, viendront-ils conquérir les régions
qui nous sont laissées? Non, l'exemple des dilli-
cultés i|ue nous avons dû vaincre A Madagascar
auniit dil mieux conseiller : vis-A-vis des Anglais,
le meilleur principe de conduite A observer est
celui ilu Chnrun chez soi.
Bref, •■ M. Cambon a bien mérite de sa patrie et
s'est acquis la gratitude des rivaux de son pays ».
Qui parle ainsi? C'est le Daily Chrnnicte: et
vous voj'ez bien que. cette fois encore, on a illu-
miné sur l'autre rive du détroit.
Et cependant nous sommes fort contents que
celte convention ait été signée : et pour trois rai-
sons, dont In dernière est la plus importante.
D'abord, la jonction entre notre Afrique du
Nord et notre Congo est assurée. Ce résultat, évi-
demment, n'est pas de ceux
qu'il convienne de louer
jusqu'au ciel. « Désormais,
nous pouvons aller d'Alger
A Brazzaville par terre. "
Oui, mais ferons-nous sou-
vent ce voyage ? Il est à
croire que de longtemps
cette jonction vantée ne
sera réalisée que sur les
cartes. C'est un jeu très
amusant d'agrandir, le soir,
dans son atlas, au crayon
rouge, les limites de l'em-
pire français. Cependant on
ne saurait conlcstcr qu'il
n'y ail lA pour nous quelque
avantage. La convention du
11 juin 1,S9S. si elle stipulait
la reconnaissance par l'An-
gleterre A la France des
Il rives » nord et est du lac
Tchad, était muette, par
contre, sur la souveraineté
du Kanem et du Ouada'i; et
dans les négociations qui
l'avaient précédée, le gou-
vernement anglais s'était
refusé à nous reconnaître la
propriété des régions qui
menaient vers la vallée du
Nil. Désormais, ce gouver-
nement aura les mains liées
Nos explorateurs et — tout
arrive — nos commerçants
pourront, sans craindre de
■' causer des alTaires ••, se
répandre sur tout le bassin
du Tchad. Ils seront pro-
tégés, du côté anglais, par
une frontière nettement dé-
limitée.
Les régions qui nous
sont reconnues : Baguirmi,
Ouada'i, Tibesti, ont par
elles - mêmes une valeur
réelle. Elles constituent une
surface énorme, dont la
plus grande partie est vierge
encore de toute exploration.
S'il faut en croire les rares
voyageurs (comme l'.Mle-
mànd Nachtigal qui traversa,
du Tchad au Nil, le Ba-
guirmi, le Ouada'i méridional et le Darfour), ces
régiims seraient sutlisanmient arrosées par les
rivières qui coulent vers le Tchad ; elles possè-
21 M A li s 18 9 9
populatici^ nombreuses de sémites
de nègres; leur sol conviendrait A
ullures. en particulier A celle du
Nord, le Tibesti est un pays
(lerairnl une
musulmans et
de grandes c
coton. IMiis „, ._ .- ç
nmniagneiix, dont l'altitude ne serait guère infé
rieure A .1000 mèlres; l'Européen pourrait donc
vivre lA et travailler. Certes, nous nous plaisons
A croire éloignée l'heure où nos .soldats fouleront
res hautes terres. Nous avons trop besoin, en tant
ÉVÉNEMENTS G ÉOG R A l'H I Qf ES
DIFFICULTÉS EN AFniQVE — TRIPOLI : LA PLAGE (Collection de Croizier.)
d'autres points, de fortifier d'abord notre position
et de mettre en valeur le sol, pour éparpiller nos
elTorts jusqu'à ces régions reculées de notre empire
africain. Cependant, à s'assurer des terres de ré-
serve, mieux vaut-il les savoir, pour l'heure à
venir, utilisables.
Et la troisième raison pour laquelle, à notre sens,
il convienne de se féliciter de cette détestable
convention, c'est qu'il était nécessaire qu'une con-
vention intervint, et au plus tôt.
Du besoin où est la France de simplifier sa poli-
tique extérieure, ou du moins de donner à ses
efforts au dehors une direction unique et un but
commun, c'est là une idée que l'occasion nous a
permis de développer jjlusieurs fois. Nous devons
choisir, regarder vers le Rhin, ou regarder vers
l'Egypte. Pour nous, depuis longtemps, le choix
est fait, et pour des raisons impérieuses qui ne
seraient pas ici à leur place. Mais il est un côté
de la question, qui entre dans le cadre de ces
études familières. Un rapprochement avec l'Alle-
magne, dit-on, nous vaudrait d'abord l'évacuation
par les Anglais de l'Egypte, et nous apporterait
ensuite un concours ellicace et utile dans nos en-
treprises coloniales. M. de Lanessan, ancien gouver-
neur général de l'Indo-Chine, député, vient de faire
justice, dans une revue coloniale, de ces croyances
erronées. Il montre l'Allemagne, ou se désintéres-
sant de l'Egypte, ou aidant l'action anglaise dans
ce pays. •< Pourvu que le canal de Suez, dit-il, reste
libre, l'Allemagne se déclare satisfaite... On peut
être assuré qu'elle ne s'exposera jamais, pour l'éva-
cuation de l'Egypte, à une guerre avec l'Angle-
terre. Or personne n'iijnore que la guerre seule
pourrait désormais contraindre les Anglais à
étacuer la vallée du \il. •■ Et M. de Lanessan,
après avoir examiné les résultats de notre entente
avec l'Allemagne en Orient et en Chine, ajoute :
" Ces faits montrent, en premier lieu, que, bien
loin de servir nos intérêts coloniaux, toute divi-
sion de la France et de l'Angleterre a pour résultai
fatal de les compromettre. Ils témoignent, d'autre
part, non seulement que l'Allemagne est impuis-
sante à servir notre politique coloniale, mais en-
core qu'elle a tout intérêt à la desservir. » Nous
irons plus loin, nous nous méfions de l'empereur
allemand, dont la fonction propre est la garde de
l'Alsace-Lorraine. du Reichsland, clef de voûte de
son empire, et nous croyons qu'une fois la guerre
déclarée entre l'Angleterre et nous, les prévenances
ayant cessé, nous ne nous trouverions pas en face
d'un seul ennemi.
■ Li : LE MAKCHÊ (Collection de Croizier.)
ÉVIÎNICM KNTS G KOG K APH IQU ES
1^
n
.v^j^HB
ik
Wm
ir soiDAX fxiTrxiKX (Collection Foi.)
I/Anglctci'i'c, ù tout prix, voulait nous écarlcr
de l'Egypte. L'Egypte, route niailressc de l'empire
britannique, route des Indes, route de l'Australie,
route de l'Africiuc orientale, route, ajoute M. Cecil
Uhodcs, de l'Afrique australe et du Cap, a pour
l'Angleterre un intiirft essentiel. Comme elle était
I)rête A eombatlre, nous devions, après Kachoda,
ou combattre ou reculer. xVinsi la question était
autrement grave que s'il ne s'était agi. en réalité,
que d'une province de l'Afrique centrale. C'était
notre politique extérieure tout entière, qui était
intéressée dans ce conflit, qui était gênée, qui
pouvait être faussée par lui. Et c'est pourquoi un
accord, j'allais écrire : quel qu'il fut, était souhai-
table. J-a convention du 21 mars 1899 est peu
digne, en elle-même, d'éloges; cependant il faut
remercier les négociateurs, p.irce qu'ils mil alxaili.
La cimclusion de celte convention eut ee |ue-
micr résultat de donner comme un coup de fouel
i\ une idée depuis longtemps en marche. On a
reparlé du Irnnsunharien. dont on parle en France
depuis plus de vingt ans.
M. l'aul I.eroy-Heaulieu, le savant économiste,
s'est mis A faire campagne, parla voix et la plume,
en faveur du Transsaharien ; et le Congrès de géo-
graphie, réuni le 2(i mars A Alger, avait inscrit ce
projet dans son ordre du jour. Ainsi sollicitée,
l'opinion publicpie s'est émue de nouveau de ce
revenant.
Il esl peu de projets sur lesquels l'accord semble
moins prêt de se faire, f Hèverie de nos débuts colo-
niaux! " s'éerie le Temps: tandis cpie M. Paul
Leroy Deaulieu déclare net : " Il n'y a pas, il ne
peut pas y avoir d'o'uvre plus nationale, il n'y a
pas, il ne peut pas y en avoir de plus urgente. ••
Lorsqu'il s'agit de lixer les points de départ cl
d'arrivée de la ligne, les opinions ne sont pas plus
conciliables. Hegardez la carte, disent les Tuni-
siens : le Transsaharien ne |)eut partir que de
Tunis, ne peut aboutir qu'au Tchad. Regardez la
carte, disent les gens de Constanlinc : nous avons
un chemin de fer lout construit, long de 300 kilo-
mètres et vous cherchez une autre amorce pour le
Transsaharien ? Quelle folie 1 Le chemin de fer du
Sahara doit partir de Philippevillc, passer par
Conslantine, IJjskra, Touggôurt, Ouargla, Temas-
sinin, l'A'ir... Regardez la carie, disent les gens
d'Alger : d'Alger, capitale de l'Empire, doit partir,
se dirigeant vers Laghouat et El-dolea. le rail qui
nous unira au Soudan, Regardez la carte, disent
enfin, avec les gens d'Oran, de nombreux parti-
sans : d'Oran part une ligne, qui est déjà poussée
jusqu'au parallèle 32»30, qui a de l'eau sur tout
son parcours, qui mène à l'entrée du Touat, et les
oasis du Touat vous mèneront jusqu'au coeur du
Sahara, et vous hésitez'? Ou bien le Transsaharien
échouera, ou bien il partira d'Oran, passera par
Tamentit, dans le Touat. par Timissao, au pied de
l'Ahaggar et aboutira à Tombouctou.
Ces divergences d'opinion prouvent tout au
moins, à mon sens, que la question n'est pas suf-
fisamment mûre; et peut-être conviendrait-il, avant
de se lancer dans la construction, en plein désert,
d'une ligne hmguc de 2 500 kilomètres et coûtant
250 à 300 millions, d'attendre que celte construc-
tion soit d'une utilité évidente pour tous. Nous
commençons, semble-l-il, à acquérir aux colonies
un peu d'esprit pratique, à penser à la culture,
aux travaux publics qui rapportent. Au Sahara, des
gens sensés nous crient : Casse-cou [ Prenons
le temps d'aller vérifier leur dire. Précisément une
\i SOI PAN 1.(1 > I- I 1 I, S (Ccilk-rtiun Ko;V |
ÉVÉNEMENTS GÉOG U A l'H IQUES
mission est en Irain tic tiaverscr ces régions.
M. Foureau cl le cumnianclanl Laniy. dont nous
avons pai'lé ici niênic, étaient, le 11 février, à Ina-
*zaoua, distant de ifO Uilomètres d'Ai^adès, la capi-
tale de l'Air; à celte heure, ils se reposent dans
les oasis heureuses et le danfrer est der-
rière eux. Nous déciderons-nous sans
attendre leur retour? Et ne serait-il pas
plus sa(;e de se rallier au.v vœux émis
par le Conjurés de géographie d'Alger, et
que voici :
1» Que l'occuimtion du Touat eoit dêciilt'e,
aiusi que le pro'ùngement île la ligne de l'ejctrême
Sud de Berroiwgbia à Bogbrtr et de Djenien-bou-
Uezg à Duvcyrier ;
2° Que les pouvoirs publics fius^eut procéder, le
plus tôt possible, au niveMemeat de la voie traus-
saharieniic comprise entre Tombouctou et le
Touat, afin d'en étudier le régime hydrographique ;
3" Que des études soient entreprises du côté
du Tchad, concurremment avec colles entreprises
du côté de Tombouctou et du ï?ud algérien.
Nous nous rallions à ce double pro-
gramme. L'occupation du ïouat, nous
en démontrions la nécessité ici même,
voici trois mois. Le gouverneur géné-
ral de l'Algérie, l'honorable M. Lafer-
riére, dans un discours prononcé le
7 mars, à Paris, disait : " bi donc il y
a dans notre hinterlaiid des postes qu'il
convient d'occuper pour assurer la sé-
curité du Sahara, il n'est pas seulement
de notre droit, mais il est de notre de-
voir d'occuper ces postes », cl il ajou-
tait : Il Au Touat est le nœud de la
question. » Le Touat occupé, c'est la
police du désert rendue possible ; c'est
un trafic assuré avec les habitants des
oasis, qui ont trop de dattes, dont man-
quent nos tribus algériennes, et pas
assez de blé ; c'est ainsi une bonne par-
lie du Transsaharien rendue nécessaire
sans conteste. Il serait vraiment souhai-
table que le gouverneur général travail-
lât avec énergie à réaliser son pro-
gramme.
Plus loin, au delà du Touat. c'est l'in-
connu.
Explorons d'abord.
Et ne voilà-t-il point que nos méga-
lomanes en chambre, peu contents de
lancer la locomotive vers T»mbouctou
el vers le Tchad, parlent de lui faire
escalader les pentes du Tibesti mon-
tagneux ! Ce sont, pour un quart d'heure
qui sera de quelque durée, rêveries
pures. Elles ont failli cependant nous
attirer une difficulté diplomatique avec
deux Etats européens. Le Tibesti est au
sud du Fezzan, qui est au sud de la
Tripolitaine. qui est au sud de l'Italie. Et l'Italie
a protesté ! On sait que celte puissance s'est depuis
longtemps découpé en imagination un empire dans
l'Afrique du Nord, et que cet empire a une capitale,
Tripoli. Donc, on touchait à son hinterlanri. à
son bien futur. Notre ambassadeur à Rome,M.Bar-
rère, a été invité à donner une explication qui avait
semblé inutile. Il a donc répété que la Tripolitaine
et Tripoli n'étaient intéressés en rien parla récente
convention ; que nous avions cherché exclusive-
ment à consolider notre empire africain par une
entente avec un compétiteur qui n'était pas
l'Italie : que nous ne songions nullement à détruire
l'équilibre dans le bassin de la Méditerranée. Ces
explications, que nous avons eu la bonté de
donner, l'Italie a eu la bonté de les accepter, et
l'incident est clos. Mais la Turquie, elle aussi,
s'élail émue. Car Tripoli, n'en déplaise aux députés
italiens, est à celte heure encore possession turque.
Tout récemment, un nouveau vali, llachim bev.
.Vf soVD.ix éi;tptien' (Collection Foi.)
était installé avec le cérémonial d'usage ; ses pre-
mières paroles, significatives en de telles circon-
stances, ont été un hommage de fidélité au sultan
Abdul-IIamid. Est-ce donc la Tripolitaine que
vise la protestation de la Turquie? Nous répon-
drons ici encore que la Tripolitaine n'a rien à voir
dans cette affaire. Est-ce plutôt son hinlerland,
le Tibesti, le Ouada'i? S'il en est ainsi, nous ne
répondrons rien. Il conviendrait que la Porte pro-
testât contre l'installation effective des Anglais au
Soudan égyptien, avant de s'émouvoir de l'entrée
dans notre sphère d'influence de territoires qui
ont échappé depuis si longtemps à son autorité.
G .\ s T o >• R o u v I F, n .
Phiititgraphies communiquées par la Société de géographie.)
LE MONDE ET LES SPORTS
LES OKCIIIDOPIULKS
La fin de notre siècle aura été le moment d'une
transformation dans les goiits de la jeunesse active;
si Ton remonte une vingtaine d'années en arrière
et si l'on compare les plaisirs à la mode de ce
moment à ceux d'aujourd'hui, on constate une
différence radicale. Maintenant la mode est aux
sports et, ajoutons-le, aux sports de plein air. La
cause de cette poussée peut être trouvée clans dif-
férentes raisons, dont l.n ininfipnl i ...ii, .|..
courses sera sûrement un sporlsman, et pourtant
son activité n'est que cérébrale, il dirige, de très
loin souvent, son petit ministère ; c'est à peine s'il
se dérange pour aller visiter son centre d'entraîne-
ment, dont la charge est, la plupart du temps,
confiée à un homme du métier. La photographie
est-elle un sport? Sans doute, elle en a tous les
avantages et tous les inconvénients: en ellet, elle
■ -1 '^Tv .ni^<^ fii> mônviMiionl, elle excite une ému-
> I. L E l T 1 u X nul) u .\ T u i; I. c I s s L .M .-
Ht./, u. 1)1 VAL, A vi;r. SA 1 Li. ta
l'hygiène; on recoTin.iil l.i ii.'c.--ili' du mouvement
physique, qui enip.'t lir I .i^:r 'ir I.imt ^rntir ses elTets ;
d'autre part, les In. iil.nls ,1, l.m nspii-é au dehors
sont loin d'être MrHht;.-.il.lcs. Cclli; raison, qui a
déjà son importance, ne serait pas sullisanto A elle
seule pour expliquer l'engouement du immunt : il
y en a une autre. Le développement de l'industrie
sportive, à qui l'on doit les inventions de la bicy-
clette, de l'automobile, etc., a contribué puissam-
ment à développer en nous le goût de l'exercice;
les moyens de sport, les instruments si vous
aimez mieux, sont devenus A notre portée; ils
n'exigent pas des développements musculaires con-
sidérables, ils sont A même de nous procurer une
dose de plaisir sullisantc et ils sont d'un prix en
rapport avec les moyens de chacun.
Aujourd'hui toutest spcu-t ; liuito occupation
ileiiuinilanl le développement d'un ell'orl physiqvie
ou inlellictuel et A huiuclle on s'adourie pour le
plaisir piiicuré, sans aucune idée de lucre, peut
être considérée comme un sport. Il n'est pas tou-
jours nécessaire (ju'il y ait mouvement pour qu'il
y ail «porl : ainsi, le propriétaire d'une écurie de
lation. enfin, elle est un plaisir; d'autre part, elle
a le défaut d'être absorbante, à tel point que ses
adeptes lui prêtent une importance telle qu'on lui
donne souvent le pas sur des occupations qui se-
raient plus utiles et plus fécondes.
Le jardinage, lui aussi, est un sport, et peut-être
l'est-il plus ([ue bien des exercices qui, au premier
abord, semblent posséder celte qualité A un plus
haut degré. U nécessite une dépense de vitalité
matérielle et cérébrale de tous les instants, l'ama-
teur de fleurs <|ui cultive chez lui les variétés
d'une espèce déterminée se passionne A ce plaisir
autant, sinon plus, (pie tous les détenteurs de
records. Il faudra qu'il soit ctmslamnient en éveil
pour voir ce qui se passe chez ses collègues, qu'il
surveille lui-même sa propre culture, qu'il s'ingénie
A tnuiver des moyens pour produire des types
d'une variété nouvelle, ou possédant un ensemble
lie qualités qui les mette au-dessus de ceux qui ont
été obtenus précédemment. L'émulation est grande
auprès des amateurs de fleurs; cl, le jour où ils
peuvent présenter un sujet dont ils sont les auteurs,
ils éprouvent tous les plaisirs d'un véritable succès.
LE MONDE ET LES SPORTS
719
Il fui un temps où les producleurs de tulipes
étaient très à la mode. Deux lleurs plus modernes,
et cent fois plus intéressantes, l'ont détrôné : les
fleurs aimées des collectionneurs sont aujourd'hui
les chrysanthèmes et les orchidées ; mais, des deux
espèces, celle qui détient les plus belles faveurs,
c'est la reine Orchidée.
Aucune lleur n'est susceptible de présenter un
nombre de variétés aussi considérable et d'olTrir
des dilTérences aussi grandes d'une espèce à
l'autre. Ainsi prenez un Odontoglossum, qui est le
type d'une famille, et comparez-le à un Cypripe-
(liiim. on retrouve forcément dans chacune des
deux fleurs les éléments constitutifs de l'orchidée,
nïais avec quels changements ! Ici, la fleur est
nous, c'est une acclimatation artificielle, car elles
ne poussent pas en pleine terre, mais ont constam-
ment besoin de la chaleur ou de l'humidité des
serres; on arrive, à force de soins, à pouvoir les
faire vivre chez nous, à les reproduire et à créer
des variétés nouvelles : certains horticulteurs ont
une habileté spéciale pour celle partielle leur mé-
tier, ils savent choisir les espèces voulues pour
donner naissance à des enfants qui souvent sont
très supérieurs à leurs parents, au point de vue de
la qualité. On retrouve chez le sujet hybride des
particularités qui rappellent ses auteurs, cl pourtant
l'ensemble de la plante ne ressemble jamais com-
plètement à celle dont elle est issue. Nous avons
pris trois types de fleurs que nous avons réunis
•IIEZ M. Dr
unique sur sa tige; là. elle se multiplie comme un
rameau; dans le premier cas, le labelle ^sorte de
glande sise au premier planl se développe en une
forme puissante et prend pour lui l'intérêt principal
du sujet: dans les autres, au contraire, il disparait
presque, souvent il n'existe plus qu'à l'état d'em-
bryon, afin de permettre aux pétales et aux cétales
d'ofl'rir une couronne gracieuse, dont rien ne vient
distraire la légèreté. Le Caltleya — c'est une autre
famille — se présente sous un aspect intermé-
diaire : il y a parfois deux ou trois unités sur une
même tige, la fleur est grande, aucun des éléments
n'est sacrifié, ils s'épanouissent tous dans toute
leur plénitude; mais les dispositions semblent avoir
été si bien coordonnées, il y a une telle proportion
de forme et de coulem* entre les pièces organiques.
qu'il se dégage une harmonie vivante et presque
voulue de tout cet ensemble, c'est le rajonnement
d'une fleur parvenue à sa grande maturité, parfaite
et orgueilleuse de sa beauté.
Les orchidées ne sont pas des plantes euro-
péennes, elles ont été importées; mais, grâce à une
cuKurc intelligente, elles se sont acclimatées chez
en un seul bouquet, puis photographiés. Cette image,
que nous reproduisons à la fin de cet article, ne
donne pas l'impression complète de la réalité,
puisque la couleur joue un rôle considérable dans
la distinction des orchidées. La fleur la plus à
droite, qui est un Odttntoglossum Harrt/anum, a
été prise comme élément mâle; celle du milieu.
l'Odontoglossum Pescafurei. est la mère, et la der-
nière, celle de gauche. VOdonloglossum Rolfese. est
l'hybride ou le produit. On retrouve dans cette
dernière la forme à peu près fidèle de l'auteur mère,
mais le labelle est plus développé comme dans
VHarryanum: quant à la couleur, celle du produit
est une combinaison des deux ; la mère était blanche
et le père raarron avec des zébrures jaunes et
violettes; or, dans le produit, on retrouve un fond
blanc marqué de points violets et de lignes jaunes.
Les spécialistes sont très habiles à mélanger les
espèces de façon à améliorer la race; c'est un art
véritable qui transforme la culture des fleurs en
une sorte d'industrie. Le résultat de ce travail des
serres est qu'il existe aujourd'hui des variétés
d'orchidées en très grand nombre qui n'ont plus
LE MONDE ET LES SPOKl;
aucun rapport avec les types premiers qui ont été
importés des centres naturels et qui, d'ailleurs,
continuent à l'être constamment.
On peut dire qu'actuellement il y a deux sortes
d'orcliidées, celles qui sont importées et qu'on
pourrait appeler naturelles, parce qu'elles sont
sauvapes et qu'elles n'ont jamais subi le travail
du Jardinier, et les orchidées de culture, dont les
prototypes ont été apportés à une époque peut-être
l'ûnlaine. puis ont l'ait souclie pour produire ces
innuiiilnables variétés que nous admirons aujour-
d'hui chez les amateurs et les lleuristes.
yi. Duval, qui possède à Versailles des serres
d'orchidées couvrant plusieurs hectares et qui est
l'homme de France le mieux rensei(;né sur la
question, assure que les premières fleurs importées
en Europe datent de 1731, et qu'avant cette époque
elles étaient inconnues chez nous. Malgré cette
origine lointaine, les ouvrages spéciaux parlent peu
d'orchidées pendant le siècle dernier, et il faut
remonter à 1810 pour trouver une culture sérieu-
sement menée. Les premiers noms qu'on peut
inscrire dans les fastes des orchidées sont ceux
de MM. Loddiges. Bien des mécomptes devaient
pourtant accompagner les premiers essais ; ce
n'est qu'en 1815 que l'on commença à voir se
répandre le goût de ces (leurs. Des serres furent
construites de tous les côtés, et >L Van Houtte. un
horticulteur célèbre qui a laissé ses mémoires dans
la Flore des serres et des jardins, parle de quelques
milliers de variétés existant au milieu de ce siècle.
Ce qui fait la valeur d'une orchidée, c'est sur-
tout sa rareté, la beauté n'intervient qu'en deuxième
ligne. Il est évident que si un horticulteur arrivait
à produire un sujet exceptionnel et inconnu jus-
qu'alors, mais de formes disgracieuses et rachi-
liques, il 'ne pourrait guère trouver un amateur
LE C T r I! I I' K. D I r M L E E .V N f M
I. H c T P i; 1 I' I. 1) I r M s A .M f .\ I A N II M
qui lui oITrirait un pri\ élevé do son Invention: il
f.iul .Missi que la lleur soit belle, qu'elle se pré-
•-(•nli' bien, que toutes les parties soient fermes cl
sailhmtis et qu'il n'y ail aucune solutiim dans la
suilr des (leuis quand celles-ci sont en nombre.
Les prix les plus élevés qui aient été payés sont :
7 000 francs pour le Caliteya Trianx en 1881, cl
10 000 francs pour le Vanda Sanderiana. En 1886,
VOdiinliiglnssum Dufali a été payé 4 200 francs, et
dernièrement, dans une vente,
il atteignait lOUOO francs; par-
lons enfin du Ci/pri'/jef/i'um ^'an-
dene. dont la valeur est de
22 UUO francs. Ces chiffres énormes,
qui paraissent démesurés au pu-
blic, n'en sont pas moins réels et,
ajoutons-le, justifiés. Ce qui fait
la valeur d'un objet, ce n'est pas
seulement sa beauté, sa rareté et
la difficulté de se le procurer,
c'est surtout le désir de le possé-
der ; un collectionneur d'une es-
pèce particulière d'orchidées, —
il en est qui n'aiment que les
odontoglossum, d'autres les cali-
leya, etc., — voyant un nom qui
n'existe pas dans sa serre, voudra
naturellement posséder le sujet
iilijit «le sa convoitise: il mettra
en mouvement lous ses moyens
pour l'acquérir; il ne serait même
pas un amateur sérieux s'il ne
possédait pas ce désir ardent de
compléter sa collection. 11 n'y a
donc rien d'étonnant A ce qu'il
paye un prix élevé pour ime plante
désirée & la fois par plusieurs et
qui, foreémcnl, doit appartenir, A
la fin, A celui qui la payera le plus
cher. Il en est de même pour tous
les genres de colleclions : certains
timbres valent plusieurs mi licrs
de francs, et pourlniit la beiiutéde
J/:^"^
♦
I, H CTI'KirKIi
I. A W II K N C K A N
LE MONDE ET LES Sl'OUTS
721
ce peUl boul du morcciiu de papier coloiié n ex-
plique, en aucune façon, son prix. En pai-lanl d'or-
chidées, si vous nienlionneï ces sommes énormes
.ippliquées i une fleur, on vous répondra invariable-
ment : ■■ Ce n'esl pas moi qui donnerais un prix pareil,
j'aimerais mieux acheter... » Mais vous, profane !...
vous êtes incapable, si grosse que soit votre for-
lune, d'acheter une orchidée d'amateur, parce que
pour vous elle n'a aucune valeur, vous ne pouvez
pas la comprendre ! il n'y a donc aucune raison
pour que vous la possédiez ! Mettriez-vous un
stradivarius de valeur entre les mains d'une
personne qui ne sait pas jouer du violon! Non...
n'est-ce pas, car elle ne peut pas en faire sortir les
trésors de sons que seul un artiste est à même de
tirer. Il en est de même des fleurs et de toutes
choses, un objet n'a de valeur qu'autant qu'on est
i\ même de l'apprécier.
Les prix élevés payés pour quelques plants d'or-
chidées ne doivent pourtant pas décourager les
personnes qui cultivent des fleurs pour leur plaisir:
ioutes les orchidées n'atteignent pas ces sommes
énormes, la plupart des fleurs se vendent quarante,
cinquante et cent francs. La culture en est des
plus intéressantes et ne présente pas les gros aléas
que souvent un jardinier nonchalant et peu scru-
puleux suggère à son maître pour le dissuader. Il
faut des soins, assurément, mais moins qu'on ne le
croit. D'autre part, les bénéfices des orchidées
sont très grands : la fleur est jolie, elle dure un
mois et la plante est dune ténacité cxtraortiinairc;
sa vie peut être de trente, quarante années, sans
qu'il y ait de dilTércncc dans sa production. On
peut donc considérer l'achat d'une orchidée comme
une bonne alTaire, puisque pendant un temps
presque illimité elle peut vous donner des fleurs
tous les ans.
C'est une chose des plus intéressantes d'aller
visiter une serre d'amateur: on y constate un
ordre parlait et ce souci méticuleux d'une cor-
rection complète jusque dans les plus petites
choses : le sol doit posséder certaines qualités de
perméabilité, on le traite d'une façon spéciale: les
empotages doivent se faire dans des conditions
déterminées : les jardiniers sont stylés comme les
hommes d'une grande écurie bien tenue ; chactm a
son ouvrage déterminé, les heures sont réglées de
façon (pi il n'y ait pas de confusion ; bref, il
existe toute une petite organisation dans laquelle
le personnel est hiérarchisé comme dans un minis-
tère.
Parmi les principaux amateurs qui ont consacré
une partie de leur temps et de leur fortune à la
culture des orchidées, il faut citer le duc de Massa,
qui. à une certaine époque, possédait la plus belle
collection d'orchidées ; les barons Edmond et
Gustave de Rothschild ; le comte de Germiny, à
Gouville: MM. Gibcz, Hlin, Mantin et Cardozo, à
Passv.
La fleur de gauche {Odonto-
fflossum Rolfeœ) e6t l'hybride
de l'orchidée du milieu
( Odonlofflosaum Pescatorei)
prise comme mère et de
celle de droite {Oâonlo-
glossum Ilarri/anum) prise
comme père.
LA MODE DU MOIS
Le petit drap léger, aussi fin que du cachemire, le
crêpe, le voile, l'étamine, le cachemire et la popeline
tant dea tissus appréciés en cette saison de transition.
De plus en plus, les jupes affectent la forme collante,
dite fourreau ; et certaines femmes poussent à un tel
point le respect de la mode qu'elles en arrivent ë, sup-
voilée de vieille dente'.le ou de guipure d'Irlande dans
les tons feuille ou bis. Tel est, du reste, notre modèle.
Les revers, en soie blanche brodée, sont lisérés par
une petite guipure dans l'intérieur de laquelle on passe
un petit ruban de velours ou de satin noir. Chemisette
intérieure en mousseline de soie blanche et entre-deux
primer le jupon de dessous. Les balayeuses se multi-
plient alors et suppléent A peu près au jupon an bord
de la robe; mais, sur les hanches, le moulage absolu
finit par être si excessif, qu'il tourne presque & l'indé-
cence. Aussi n'engagerai-je i>ersonne à suivre cette
exagération.
Le boléro, modifié et très varié, est plus que jamais
le roi du jour. Tantôt il tient lieu de corsage, tantôt
de vêtement, souvent de tous deux & la fois. En tous
les cas, il se porte non moins pour toilette babillée
que pour costume courant. U.ins notre modèle n* 1
composant une jolie toilette pour voiture, visite, ^re
o'ciock ou promenade, le corsage boléro est & basques
d'habit derrière et i, pointes devant. On peut le
faire en soie brochée ou brodée, même en soie unie,
de guipure, ouverte en carré & la naissance du cuu.
Ceinture drapée en satin noir, remontant sur le gilei
pour se terminer & la hauteur de la poitrine par une
double coque.
Jupe-fourreau, en petit drap, popeline ou satin noir,
ornée de deux volants un forme. Boa de plumes blanches.
Grande capeline en paille d'Italie, Ciibossée et abais.sée.
style Louis XVI, ornée de fleurs de saison et de noeud>
de velours ou de satin noir. Chou sous la pa.sse, ap-
puyant sur les cheveux. GanU et ombrelle blanche;
cette dernière montée sur bois rustique.
Le dessin n» 2 donne l'idée d'un ch.irmant petit cos-
tume tailleur, très facile à porter A pieil pour les
courses matinales. Il composerait également un coquet
costume de voyage.
LA MODE DU MOIS
Il est en petit drap beige, orné d'applications de dra|i
blanc, et la jupe composée d'une double tunique est
du dernier genre.
Corsage-blouse fermé par deux barrettes boutonnées,
laissant à découvert un gilet de mousseline de soie châ-
taigne incrustée de motifs de dentelle blanche. Col de
velours châtaigne brodé de blanc, et petits revers de
drap blanc brodés de brun. Col montant, en mousseline
de soie châtaigne drapée, et petit dépassant blanc.
Chapeau marin en paille beige, orné d'une plume de
fantaieie et de nœuds de velours châtaigne. Bas
bruns et souliers mordorés. Gants de suède clairs.
Manches toujours lonirues et légèrement évasées du bas.
Mai.-i, pour terminer l'esplication de ce modèle, disons
que le collier princesse de Galles est en perles fines ; le
face-à-main en écaille blonde avec chiffre en or incrusté
de pierreries. Quant aux gants, ils sont en chevreau
blanc, et la coiffure composée de deux fantaisies en
plumes blanches et gris dégradés, et d'une aigjrette.
Souliers de chevreau orchidée et bas de soie ivoire.
Entin, pour grand dîner ou pour soirée, je ne saurais
trop vanter une tunique en guipure d'Irlande sur fond
de soie crème ou de couleur, serrée à la taille par une
petite ceinture drapée en velours cerise. Un plissé de
mousseline de soie églantine, drapé en travers, forme
le haut du corsage et la nai'Jsance des manches qui,
Pour théâtre, casino, dîner au restaurant, festival ou
petite soirée, en supprimant le chapeau bien entendu,
notre modèle n" 3 est d'autant plus appréciable qu'il peut
à volonté se porter absolument montant, soit par l'adjonc-
tion d'une grande chemisette, soit eu continuant la che-
misette de mousseline de soie drapée horizontalement
jusqu'à ce qu'elle ferme le col droit et montant. Cette
robe est en crêpe de Chine orchidée pâle, plissé et
incrusté de guipure ancienne. Le corsage-cuirasse et les
manches longues sont entièrement en guipure ; les
manches à clair et le corsage sur transparent de soie
orchidée. On peut, à volonté, et suivant le goût, pailleter
la guipure, ce qui est le dernier cri de la mode; on
met en ce moment du pailletage partout et sur tout.
tout eu laissant sur le haut du bras une petite ouver-
ture, se terminent par des manches longues et à clair,
en guipure d'Irlande. Autour du cou, grande châtelaine
en perles noires et souliers en soie mate cerise sur les
bas de soie crème brodée.
Comme coiffure, toujours beaucoup de souplesse dans
les cheveux, de frisures et d'ondulations larges.
Pour les personnes sérieuses ou d'un certain âge, on
fait en ce moment des robes en tulle noir brodé de
paillettes, soit noires, soit mélangées de noir, de clair
de lune et d'acier, ce qui produit le plus heureux effet.
Ces robes se portent aussi bien sur des fonds de soie
noire que de couleur; on peut même les faire mobiles
et varier les fonds, ce qui est très pratique.
I,A M DDK DU MOIS
NOS PATRONS
Chemise habillée. — Cette chemise a des bretelles,
i-nues seulement par lies boutons, ce qui permet de les
supprimer pour les corsages de bal.
Le dos et le devant se coupent semblablement. Pour
couper l'un ou l'autre, nn plie son étoffe en deux, lisière
sur ILsière ; on pose, par conséquent, la partie droite
du patron sur la pliure droit fil du tis.su.
On garnit le haut de la chemise avec de la broderie'
ou de la dentelle, et l'on passe un rulian dans un trou-
trou pour servir de coulisse. Une putite bande il'étoffe
très étroite, garnie tout autour comme la chemise, seit
d'épaulette ; mais un simple ruban noué en flot sur
l'épaule peut remplacer cette épaulette.
Le chiffre bc place 4 gauche, légèrement en biais», et
r>ai très loin du milieu.
LA MODE DU MOIS
COSTUMES TAILLEUR
1. Robe de visite en drap idéal nickel biodé camaïeu,
doublé de soie gris argent. Double jupe formant pointe
devant. Boléro, très ajusté derrière, vague et allongé en
pointes arrondies devant. Col et revers chàle eu moire
gris argent brodée. Chemisette intérieure plissée en
surah crème ; col droit et cravate de dentelle nouée en
nœud papillon. Chapeau canotier en paillasson gris,
recouvert d'une couronne de roses Maréchal Niel. Gants
de suède gris clair; souliers Richelieu en peau de
daim, et bas de soie^ioire.
2. Costume trotteur en cover-coat bleu de France.
Jupe plate, bien en forme, doublée de silkcrin tilleul.
Plusieurs rangs de piqûres au-dessus de l'ourlet com-
posent la seule garniture de la jupe. Corsage-jaquette
\ basques courtes, denii-aj usté, avec coutures piquées
en relief. Doubles revers, dont le second est en soie
tilleul, mais que l'on peut, à volonté, faire en moire
bleue, pour rendre le costume plus facile à porter. Gilet
en drap crème. Ombrelle en écossais bleu et blanc avec
manche rustique. Bas et souliers noirs, gants de suède
fauve. Toque de fantaisie eu paille de riz bleue, garnie
de plumes de même nuance.
3. Costume de voyage en popeline de laine rouge
foncé. Jupe en forme, et toujours très plate sur les han-
ches. Grosses tresses de soie noire piquées à plat sur la
jupe et autour du corsage. Jaquette, très ajustée der-
rière, mais croisée et droite devant ; chemise d'homme
en batiste blanche à col droit. Cravate de soie noire, et
chapeau de paille rouge, orné d'une draperie en satin
noir et d'un chou de soie crème, devant. Ombrelle de
taffetas rouge. Souliers boutonnés, eu chevreau noir, et
bas de fil d'Ecosse noir. Gants de soie noire ou rouge,
comme le costume.
4. Costume de bicycliste en gros de Londres gris
foncé. Jupe en forme, piquée en bordure et se trans-
formant à volonté en culotte. Corsage -veston, nouveau
modèle, ajusté dans le dos, droit, croisé et boutonné
devant. Col droit. Cravate et bas écossais. Souliers
jaunes. Petit chapeau canotier en paille blanche avec
velours noir autour de la calotte. Cette veste peut se
porter à la ville ou en voyage, avec jupe longue.
OUVRAGES DE DAMES
Be nielle au crochet pour lingerie. — Le travail se com-
mence par les barrettes et l'engrêlure, c'est-à-dire en
hing. Le reste du travail, au contraire, se fait en tra-
vers, en allant et venant ; il se rattache par le crochet
à l'engrêlure.
^;'
Mûrie. — Nom brodé au plumetis pour mouchoirs ou
lingerie. Ne pas craindre de rembourrer fortement, pour
donner plus de relief à la broderie.
Porte-brosses. — Prenez un carton ferme, large de
0"',40 environ et haut de 0",2ô. Bourrez-le légèrement
d'ouate, et recouvrez-le d'étoffe ancienne, dont vous
collerez les deux bouts en dessous. L'euvers est doublé
de drap. Faites, en même soie ancienne, trois pochettes
coulissées. Fixez-les sur le carton, et parez l'ensemble de
nœuds et de galons genre ancien. Attachez en haut, à,
chaque coin, un ruban destiné à suspendre le porte-
brosses que soutient, au milieu du ruban, un anneau
dissimulé sous un chou.
Chausson au crochet tunisien, ^<iVLr babj. Le dessus du
chausson se fait de la forme d'un dessus de pantoufle
ordinaire. Il se ferme derrière par une couture à l'ai-
guille ou une maille au crochet. La semelle, également
au crochet tuii;- i part. Elle se rattache
au-dessus par uu>. miiUe au crochet. On termine le
chausson, en haut, par une dentelle coquille dort les
mailles du pied forment engrélure. Ruban passé dans
l'engrêlure et noué pour fermer le chausson, orné, uu
peu plus bas, d'un second nœud de ruban.
Beiîtiie de Pu ési 1. 1. V.
MEMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
Événements de Mars 1899.
1 — Le Sénat adopte l'ensemble du projet de loi sur le
dessaisissement de la Cliambre crimlDelle de la Cour de
cassation — Des perquisitions nouvelles sont opérées aux
siégea des diverses li(fues. — M. Louis Lucipia est élu
président du Conseil municipal de Paris. - Mort de M. Fer-
nand Xau, directeur du Jo'inml. — Mort de M. Duruof,
le premier «éronante qui franchit les lignies allemandes en
ballon, pendant le siégo de Paris. — Mort du général Miquel
de Riu. — Le ministre d'Uali<- en Cliino demande la cession
A iKiil de la baie de San-Moun, sur la cote du Tclio-
Kiiing, et le ministre de lîclKiqu'' demande également nne con-
cofsion .'l Han-Keou. - Vn ukase de l'cmiiereur de Russie
retire ou granil-diiih. di' Finlande les prérogatives consti-
tutionnelles .l.int il iiiii^-'ait depuis «on annexion A la Kussic.
— \i! Sénat américain vote le bill fixant à 65 00» régu-
liers et Sftwiii volcintairei l'efTeilif de l'armée permanente jus-
qu'en lUUl. — Le pape est ..pi r.- .l'un kïsU. au tlano gauclio.
L'opération réossil. — A Budapest, le premier ministre
expose le« pointit principaux .le son pr. .gramme : maintien du
p«etc duallitd de 1867 entre l'Autriche et la Hongrie et déve-
loppement d'une politlqv ..---.- -. ..v,a-_i
Hongrie.
vraiment nationale et libérale
2. — M. Loubet s'installe officiellement i l'Elysée. —
A l'Académie française, réception de M. GuilUnme en
remplacement .le M. le duc il'Aumale. M. Mézières répond au
récipiendaire. — (mverture du congrès des viticulteurs de
France. — Le M<it\n verse au Trésor la somme de 3f<3 S27fr. 1'.,
montant de la s.,usoripnr.n ouverte pour la construction des
sous-marin9 Fnmçtnt et Algérien. — A Madrid,
le général Toral, ipii signa la capitulation de
Sauliugo, est .rruté. — Des désordres se pro-
duisent à Santiago p;tr suite do rétablissement
d'un nouvel imp.jt sur les magasins.
3. — Le pnsi.leut de la République reçoit le
prince de Galles. — Sur la proposition de
M. .le Freyciiiet. M. Louhct sii_'iio deux .lécrets
sur l'orgiiiisatiiin de la haute inspection et
sur le tableau d'avancement. — M. Faî-
tières est clu président du Sénat, en remplace-
ment de il. Louljet, au deuxième tour, par 1-Jl voix
c..ntre b.'i. — Li Chambre valide l'élection de
M, Thomson, soumise à l'onquète. — La
Chambre criminelle de la Cour de cassation ren.l
un arrêt dans l'affaire de règlement de juges
Picquart. Picquart et Leblois sont renvoyés de-
vant la Chambre des mises en accusation pour
faux, usage de faux et communication de dossiers
secrets. Le conseil .le guerre reste saisi en ce qui
concerne les dossiers Boulot et des pigeons voya-
geurs. — En Bolivie, les forces du prési.lent
Alonso sont de nouveau battues par les fé.iéra-
listes de la Paz, commandés par le colonel Pan.lo.
oari.lidat libéral à la présidence. — L'amiral
MontojO est ecroué à la prison militaire de
M j [ni, — Le gouvernement autrichien docide
i.Apuisi.iu .les prédicateurs protestants
. traugors qui avaUMit provoqué des conversions
eu masse dans un but de sêpanition i...liti.iue.
4. _ Arrivée à Paris .iu roi de Suède, se
i-..n.iant en villégiature i Diarriu. — Arrivée à
Paris .lu président de la République de
Costa Rica, venant de Londres. — La reine
Ranavalo, .le M.a.lagascar, s'embarque iV Mar-
~.ill.^ p.'ur Alger, où elle sera internée. — Mort
lie M, Laurenceau, ancien préfet du Gar.l. —
Ix^s gouvernements français et anglais se mettent
.l'accord au sujet do l'établissement d'un dépôt de
.harbon par la France i\ Mascate, dans les
mêmes conditions que celui qu'y a établi l'An-
gleterre. — Le préfet de la Seine informe l'Aca-
démie des Eciences morales et politiques de la
.lécouvertc des restes de Turgot dans U cha-
lelle .le l'hôpital Liinnec. — Le nouveau mi-
nistère espagnol est composé comme suit
Pri si. louée et iilïaires étrangères, M. .■^ilvelB ;
s.ms-secrétaire d'Etat, M. Ranccs ; intérieur.
M. Dato; sous-secrétaire d'EUt, M. le marquis .1.-
Lema; fi[iance.«, M. Villavcrde; justice, M. Duran ;
guerre, général Polavieja; sout-eecrétaire d'Ktat,
général Ca|>debon ; travaux publics et colonie-,
marquis Pidal ; marine, amiral Gomez. Tout le
r .\ I s K cabinet est conservateur. — Mort de M. Cook,
fondateur lie l'agenee de voyages.
5. — Une terrible explosion se produit à 1 .
poudrière de la marine .le Lagoubran, entre la Scyne .
Toulon. La poudrière ett entièrement .letrultc et les maisoi
du village, qui se trouvait A proximité, s'elTondrent. Il y :.
71 morts et UO blessés.— Le l'song-li-^ amen de Chine déclare
qu'il ne peut faire droit 4 la .leman.io ilo l'Italie concernant
la cession A bail de la baie de San-Moun. — Ix. cabinet
de l'ijruguay est eonslltué. Les ( liaujbres votent l'amniltie
pour t.. us les prisonnier» politiques.
6 — M. Loubet, pour sa première sortn- omeielle, > .
Tisiier le c.n.ours général agticole. - M. Helmert, .1.
Berlin est élu membre correspondant de I AcaJénne uc-
gcloncès. — I.a quar.mtainc est levée A Tamatave. - U»
magistrats des trois Chambres de la Cour .le ea«<ati.;n sont
saisis de renquMo de la Chambre criminelle jur l'affaire «n
reviaion du procès Dreyfus, et M. BaUot-Beaupr* est
nommé rapporteur. — M. Grosjean, 3"gc A Ver«lile«, qui
MEMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
:-2i
avait joaé un rôle actif dans l'affaire Beaurepeire, est snspendn
pour trois mois par la Cour de cassation. — Les Gortés
«i'Espjgne sont suspentlues. — Le professeur 'Wassermanxif
de l'Institut de bactériolngie de Berlin, dit avoir trouve le
miorol>e de la pneumonie et le sérum qui peut guérir ce mal.
— Le ministre de Russie en Serbie, M. Jacluuski. n'ayant
pas été invita an dîner de la cour à roccasion de la proclauia-
tion du royaume de Serbie, quitte Belgrade.
7. — M. Loubet échange dis visites avec M. Iglesias,
président de la République de Costa Rica. — Au Sénat,
M. Fallières, prenant possession du f;iutenil de la prési-
dence, prononce le discours d'usage. — A Toulon, funérailles
solennelles des victimes de la catastrophe de Lagou-
bran. I^e ministre de la marine y assiste. Dans la soirée, une
sentinelle, placée près d'une poudrière, essuie deux coups de
revolvtr sans être atteinte. Les auteurs de cette tentative
criminelle ne sont pas découverts. L'émotion est considérable
à Tou'on et on redouble de précautions. — An banquet de la
Chambre de commerce de Londres M. Cambon, ambassa-
deur, prononce un discours sur les conditions essputielles d'an
rapprochement entre les deux pays.
8. — M. Goxnbarieu, préfet de la Meuse, est nommé
directeur du cabinet du président de la Bépuldiqué. — A la
Chambre, au cour? de la discussion du budget de la
guerre, M. de Freycinet prononce un important discours
sur la situanon de notre armée et il conclut en disant que le
pays peut attendre l'avenir avec confiance. —
L;i Chambre roumaine adopte h l'unani-
mité im projet d'entente avec l'empire allemand
au sujet de la mise en communication directe
de Berlin avec Bucarest. Const;*ntza et Constaii-
tinople. — L'amiral Knoor, commandant su-
périeur de la marine allemande, démissionne.
Il n'est pas remplacé. L'empereur exercera le
commanlement supérieur de la marine comme
celui de l'armée de terre. — Le gouvernement
brésilien accepte la proposition du gouverne-
ment britannique de soumettre à un arbitrage
la question de délimitation de la frontière de
la Guyane.
9. — Mort de M^' Clari, archevêque de Vi-
terbe et Ta^canella, nonce apostolique à Paris.
— A Paris, malgré le mauvais temps, l'anima-
tion est très grande à l'occasion de la mi-
carême. — L'établissement d'mi cordon sa-
nitaire pour les pèlerins venant de la Mecque,
parmi lesquels on avait constaté un cas de
peste, provoque de graves désordres à Djeddab.
Le sultan ordonne de supprimer le cordon sjiui-
taire dans le Hedjaz. — La Chambre hongroi=v
adopte le compromis provisoire avec l'Au-
triche.
10. — Le Conseil mimicipal de Paris vote
un crétlit pour l'érection d'nn monument à
Charles Floquet, au Père-Lachaise. — Mu-
surus pacha, prince de Samos. est révcque
par le suiian et remplacé par Vayanès Ef-
fendi. — Un violent cyclone, sur les ci'tes du
t'ueenslaud, c^use la mort de plus de 600 per-
sonne et la perte de Si) bateaux de p<-Che.
11. — La reine d'Angleterre débarque
à Eoulogne-sur-Mer, se rendant à Xice. — Sa-
mory et sa suite sont débarqués à Libreville et
iiiteniès à N'Djalle, sur TOgoué. — La mission
Marchand arrive à Goré (Ahyssinie). — Après
neuf mois, l'empereur d'Allemagne consent à ra-
tifier l'élection du premier bourgmestre de
Berlin, M. Kirschuer. — L'empereur d'Alle-
magne reçoit M. Cécil Rhodes, qui vient I'cl-
tretenir du projet de chemin de fer du Cuire
au Cap. — L'assemblée militaire cubaine décide
la destitution et la mise en accusation de
Maximo Gomez, sous l'inculpation de manque-
ment à ses devoirs militaires. Maximo Gomez
dit qu'il se retire.
12. — Election législative. Eure : cir-
conscription de Louviers, en remplacement <le i-\T'^n ;
M. Thorel, élu sénateur. Il y a ballottage. — La
commission argentine chilienne chargée d'exami-
ner la question du territoire contesté de la
Puna d'Atacama. n'ayant pu arriver à xme solu-
tior, se réunira à nouveau sous la présidence de l'arbitre,
M. Bnchanan, ministre des Etats-Unis à Buenos-Ayres.
13. — Le préfet de police notifie aux Sociétés de courses et
aux bookmakers l'interdiction de tenir des paris au livre.
— Le R. P. Colin, de Ma.iagascar, est ohi .-nrrespnndant
de l'Académie des sciences. — Mort de M. Paul Bonnetain,
commissaire du gouvernement an Laos. — Le> inondations
causent de grands ravages ilans la province de Murcie
(Espîgnei.
14. — Mort de M. Erckmann qui, en collaboration avec
M. Chatrian, publia des romans nationaux. — M. Urbain
Gohier et son éditeur, poursuivis on Cour d'assises pour lu
publicatii-n ilu Ii\Te l'A/tnti contre la ntition^ font acquittés. —
M. Filhol, membre de l'Académie des sciences, est élu
membre da l'A-^adémie de médecine. — A Notre-Dame, obsè-
ques de M-' Glari, nonce apostolique. — Le ministre d'Italie
en Chine est dé^-avoué pir le gouveniement pour avuir adressé
un ultimatum \ la Chine au sujet de la demande de cession de
la baie de San-Moun. — Les gouvernements allemand,
anglais et américain se mettent rl'accor*! four ajourner toute
décision au sujet des afTaires de Samoa jusqu'à ce qu'ils
aient revu des informations plus complètes.
15. — M. Loubet signe un déi-ret graciant tons les indi-
vidus poursuivis pour cris séditieux proférés le jour de
son élection. — Les élections législatives en Espagne
sont fixées au IG avril et les élections sénatoriales au
30 avril. La Chambre se réunira le 2 juin. — A tieneve, inau-
guration «lu monument élevé à la mémoire de Cari Vogt. —
Le prince Georges, gouverneur de i'rète, demande aux quatre
puissances de réduire à un bataillon l'effectif de leurs troupes
stationnées en Crète \ titre de garnison provisoire, —
L'assemblée nationale cub^ihe p^blio un manifeste confirmant
la destitution de Maximo Gomez. Le peuple proteste.
FALLiÈRESj PRÉSIDENT DT SÉNAT
16. — Par décret est institué, à Paris, un « Office colo-
nial » chargé de centraliser les renseignements agricoles,
commerciaux et industriels relatifs à nos colonies. — A l'Ecole
supérieure de télégraphie, expériences satisfaisantes avec mi
nouvel appareil de télégraphie sans fil inventé par
M. Branly. — A Friedricli-nihe, translation des restes de
M. et M""- de Bismarck 'i/ins le mausolée définitif. La
MKMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
cérémonie a lieu en présence (ïe l'emiwreur (lailhiume. —
Ouverture de la session de la Chambre ^ecque, en pr<--
sence du roi. Lecture du iliscours du trùne. — Au cours d'une
révolte des indigènes de Savemalata, côte des Célébes,
*__i, !.-..__,■_ . g.^^ — Apn-s son entrevue
i'adminiatratcur hollandais t
nvec l'empereur Guillaume, une entente s\'tal»Ut entre M. Céi-il
Ithodes et le pouvernement allemand au sujet de la ronstruc-
section du télégraphe du Cap au Caire, sur
territoire allemand. — Aux Philippines les Ami^ricains
s'emparent de Passig après un violent t-.iiut'at. — La régentr
d'Espagne signe un décret pr«>iionç.int l;i dissolution des
Chambres et elle ratifie le traité de paix conclu avec Ic^
Etats-Unis. — M. Silvela, ministre des affaires étrangères, sol-
licite les bons oftires des puissances pour arriver à la libération
des Espagnols retenus prisonniers par les Philippins.
17. — Le lieutenant en réfnrme Boisson est condamné à
cinq ans de prison pour tentative de communication à une
puissance étrangère de documents intéressant la défense
nationale. — Mort de M. Krantz, sénateur inamorible. com-
missaire général de l'Exposition de l'^sg. Le nombre des séna-
teurs inamovibles est réduit à vingt. — Mort de M""' veuve
Gltsinger, fille de George Sand. — L'Assemblée cré-
i.'Kxci.oHKiN ru: I \
vit.Mi.N t - I. \ iEi.rni:i;iiii: pis vu TIMF.^
MEMENTO ENCYCLOPEDIQUE
toise vote définitivement, eu ileuxicme lecture, le projet île
Constitution, comprenant IIU articles. — M. Ji Martine, mi-
nistre d'Italie en Chine, rappelé par son gouveruement
à la suite des incidents relatifs i la cession a bail de la baie
de San-Moun, quitte Pékin. — A Xew-York, un
incendie détruit l'hôtel 'Windsor, faisant
43 victimes, dont 32 n'ont pu Être reconnues.
18. — Des expériences faites eu présence du
sous-sccrctiiire d'Etat des postes, avec un télé-
phone haut-parleur, inventé par M. Pierre
lïerinain, d leiit d'excellents résultats. — Une
explosion dans les ateliers de pyrotechnie de
Bourges fait plusieurs victimes. — Le deuil de
M. Félix Paure ayant pris fin, M. Loubet reçoit
les membres du corps diplomatique qui lui présen-
tent leurs hommages et les félicitations de leuri
gouvernements à l'occasion de son élection. —
M> et M™^ Loubet assistent h ime
représentation de gala, à l'Opéra, au béné-
fice de l'Association mutuelle des artistes
dramatiques. — Mort d'Abdou Lahi, fils
d'Alimadou, élève de l'Ecole de Saint-Cyr
— Le prince Georges de
Crète demande aux puissances une
avance de 2 40U OOO francs pour
aider les paysans à reeonst
leurs maisons — Le prince de Bul-
garie signe un décret prononçant la
dissolution de la Sobranié. De
nouvelles élections auront lieu le
7 mai. — Par l'intermédiaire de
M. Cambon, ambassadeur de France,
le gouvernement espagnol appelle
l'attention du gouvernement améri-
cain sur la situation des Espa-
gnols retenus prisonniers
par Agi " "
mmmm
INCENDIE DE L'HOTEL WINDSOR, A N E W - Y 0 R K
) I T U R E d'ambulance T R A N S P 0 R T A X T LES VICTIMES
730
MKMKNÏO ENCYCLOPÉDIQUE
mort, à Houolulu, de l;i princesse Kaiulsmi. liii^ce de la
reine Lilinokalani, qui eût liéritù du trône si les îles )Iawaï
n'avaient été- anne.Ttres par les Etats-Unis. — A SymmCf
G 000 musulmans crêtois, dOpourvus de moyens d'existence,
pillent les quartiers grec et turc.
19. — Mort, t Antibcs, du professeur Charles Naudin,
membre de l'Acadùmio des SL-ience:? depuis 18G3. — Des
troubles sont susciti-s à la Havane par une socit-Cé secrète
de gens de couleur. Li i>Mlico intervient; il y a huit tués et de
nombreux blessés.
20. — Mort de M- Bardou, prtfet des Alpes-Maritimes.
— Mort du romancier Paul Mahalin, connu son^ le nom
de Jean Bruno. — Les n^l-Kociatiuiis entre M. Cumbon, ambas-
sadeur à Londres, et lonl Salisbury, i)our la délimitation des
possessions françaises dans l'Afrique centrale, aboutissent
À un arrangement, sous forme d'article additionnel à la con-
vention du Niger. — A Kiel, cérémonie d'incorporation dans
la marine allemande du . prince "Waldemer, fils aîné
du prince Henri de Prusse, en présence de rempereur Guil-
laume.
21. — M. Loubet reçoit le duc d'Oporto, frère du roi de
Portugal, et lui rend sa visite. — La Chambre vote un crédit
de 500 000 francs en faveur des victimes de la catastrophe de
Lag^oubran. — La Cour de cassation, toutes chambres
réunies, rend un arrêt accueillant en la forme la demande en
récusation des trois conseillers ayant siégé dans la Commis-
sion consultative du ministère de la justice, et renvoie au 24
pour statuer sur le fond. — Une explosion se produit au
laboratoire des poudres et salprtr'-s à l'uri-. Il y a trois blessés.
— MM. Auffret, de Brest, et Forgue. do Montpellier, sont
élus corresponduits nationaux de lAL;:idr[iiii^ de médecine. —
Aux Etats-Uiiis, pnur li première fois, une femme est exécutée
au moyen de rélectricité.
22. — Mort de M. Gulllemin, député d'Avesne (Nord).
— Le navire brise-glace I-:rmak arrive à Cronstadt, après
un voyage de 150 kilomètres à travers la mer gelée, brisant
une couche de glace qui atteignait souvent 2i".50 d'épaisseur,
et faisant 8 nœuds à l'heure. Ce résultat est considéré comme
très important au point de vue de la navigation dans les mers
du Nord. — Les ambassadeurs de France. d'Angleterre et de
Russie, réunis à Rome sous la prèsi'lence de l'amiral Canevaro,
repoussent la demande de crédit du prince (Jeorges de
Crète, et décident d'étudier les moyens de faciliter au gouver-
nement Cretois le crédit sur les marchés européens.
23. — Lord Salisbury arrive à lîeaulieu. — La Cliambre
adopte le projet de deux nouveaux douzièmes provisoires.
— Le sort désigne le département de la 8einc pour élire un
sénateur en remplacement de M. Krant/, inamovible,
décédé. — Mort, à Arcf.chdu, de M'"" Aline Valette, secré-
taire du parti ouvrier et l'une des initiatrices du mouvement
féministe. — Mort jle M-î' Fonteneau, archevêque d'Albi.
— Lord Kitchener se défend d'avoir oriïonné ou autorisé
l'exhumation des restes du Malidi, qui furent jetés dans le
Nil après la prise d'Omdurman. Il était absent lorsque le fait
s'est passé. 11 nie aussi avt)ir ordonné ou suggéré le massacre
des dervielies blessé^i. — Les Américains lancent une procla-
mation aux Philippins leur demandant de déposer les
armes et de se conflor nu gouvernement qui les délivra du
joug des Espagnols.
24. — La Cour de cassation rend un arrêt rejetant la de-
mande en récusation de juges furmuléo pir .M""* Dreyfus
et la condamne h 100 francs d'amende. — Ll znission Four-
reau Lami arrive h Inazoua, à 20 kilomètrf^ ;éii -ml .i'As-
Biou, et repart pour l'Aïr. — Li Chambre rcpoii-^-'c uni' jiropu.
sition tendant u augmenter l'indemnité parlementaire.
— La question de la Puna d'Atacana e^t réghc. Le tracé
de la frontière est en partie celui proposé piir la Itéi)ublique
argentine et en partie celui proposé par le Chili. — Les Phi-
lippins sont (le nouveau battus par les Américains vers
Malabon.
25. — Tx consoil municipal de Paria décide qu'un grand
prix vélocipédique international sera organisé en 1899 i-t
(juo l'Union vtlocipéllquc de France sera clitirgée de l'organi-
sation. — Le ronseil niiinicipal .l.cidc que les fondations
de la Tour de la Bastille, niisos A d. couvert par le?
fouilles du chemin do fer nirimpolitain, eemiit rérdifiées quai
des Célestins. — Mort de M. Georges Duplessis, con-
servateur honoraire de la BIbliutluviuc înitionale. niombrc do
l'Institut. — Course annuelle de Cinot entre les Universités
d'Oxford et de Cambridge. L'é<p'iiw de Cambridge gagne
de quatre longueurs. ~ Aux Philippines, les Américains
enlèvent les premi» res liv-nes de retranclicments des Plrilippins
s'étendaut de Mslal>oii à Novaliches. Ils arrivent à Maliloa,
se dirigeant vers Malolos, sit-ge du gouvernement philippin.
26. — Election législative (scrutin de ballottage).
Circonscription de Louviers : M. Riberpray, républic-ain, est
élu parf. 'SI*) voix. — Ouverture du 20" Congrès des So-
ciétés de géographie à Alger. — Ouverture du Con-
cours hippique annuel de la i^ociété hippitiue de Paris.
Le Qunv^><n' iiun r i iu- lunii liJ avril. Il a lieu dans le hall du
palai- ii.s M.*ri,inr-, ;m ChampdeMara. — L'arrivée à Bûoe de
M Max Régis, maire révoqué d'Alger, ayant provoque des
trouble-. M. K--Kis i-t expulsé de B«»ne. — Mort, à Remire-
mout, du général Jouart, commandant Ui 4*' division d'in-
fanterie. — Mort du comte de Chaudordy, ancien amba--
sadeur de France à Londres. — Le docteur Emin pacha,
premier eliirurgien du palai-^, est conilaiiun.' à l\xil pfrp<Tn<-i
pour attentat contre la vie du Sultan. — Mort tle M. Mizon,
connu par ses iniport3nles explorations dans l'Afrique cen-
trale. M. Mizon venait d'être nomm»- gouverneur de Djitwuti.
— L'impératrice douairière de Chine rend un édit
ordonnant de résister par les armes à toute tentative Je débar-
quement de troupes étrangères.
27. — Ll commission chargée de l'enquête sur rensei-
gnement secondaire clôture ses travaux. — Une circu-
laire du comte de Mouravieflf aux représentants de la Russie
à l'étranger les charge de transmettre les remerciements
du Tsar pour les félicitations qui lui ont étr adressL-es à
roccïisiou de sa généreuse initiative en faveur du désarmement.
28. — MM. Dupuy, da Toulouse, et Imbert, de M.'ut-
pellier, sont élus correspondants de lAnidéniie de mi-decine.
— Des expériences de télégraphie sans fil (système
Marconi) ont lieu entre Wimereux iFrancv) et Fnreland (An-
gleterre). Elles donnent d'excellents n-sultat,-.
29. — Il est procéilé simultanément en France, en Russie
et en Allemagne au lancement de ballons sondes et de
ballons montés. Cette expérience donne des résultats très inté-
ressants. — La situation est très tendue à Samoa. Les par-
tisans de Mataafa ayant refusé de se soumettre aux Injonc-
tions des consuls anglais et américains leur disant d'évacuer
le territoire d'Apia et de retourner dans leurs foyers, les
navires anglais et américains commencent le bombardement
des positions occupées par les partisans de Mataafa. Le consul
d'Allemagne annonce qu'il soutiendra ces derniers. ^- Des
troubles éclatent dans la province de Chang-Toung iCidnet.
Des Allemands ayant été molestfs. les navires .1. barqueut des
troupes, qui occupent Itchaou. — Au Venezuela» les géné-
raux ftuevara et Garcia-Gomez détruisent les bandes com-
mandées par le général Querra. La révolution est considérée
comme terminée.
30. — Le ministre des colonies prend un ensemble de
mesures destinées à préparer la mise en valeur immédiate du
Congo français. — Le congrès des Sociétés de géo-
graphie émet un vicu en faveur de la crcatinn de ports
fran.'> a Duniicrriuc, au Havre, A Saint-Nazaire. Marsci'Ie. Bor-
deaux et Alger. — MM Déroulède et Marcel Habert
sont renvoyés devant la ihniibic .Ir, misi- en acousîtion. —
La Chambre vote renscKiblriiu budget «t s'ainurne au 2 mal.
— Le Sénat vote les douzièmes provisoires et s'ajourne
au 9 mai. — Le vapeur anglais Stella, ayant à bord un
grand nombre de touristes se rendant d'Angleterre k Jersey.
s'échoue sur les rochers des Casiiuets par suite du brouillard.
Le bateau coule en quelques minutes. 11 y a une quarantaine
de viotinios. — Aux Philippines, les Américains s'empa-
rent de Malolos. Les Philippins se retirent à Calumpit.
31. — Le Fig<iro publie le dossier do Tenquéto de la
Chambre criminelle sur l'afTairc Dreyfus. Le gouverne-
ment décide de poursuivre ce journal i»our avoir publié ce*
documents. — La mission Marchand arrive à Addis-
Ababa. Toute la mitwion est on bonne santé. Elle a reçu en
Ethiopie un accueil très cordial. — Le roi de Suède, en villé-
giature i\ Biarritz, visite Irun et Fonttnibic. — Ix- gouver-
nement alloinand avait jiosé un tiltiniatuni au goUTernoment
marocain pour le payement d'une indemnité ^ des sujets alle-
mands molestés au Maroc Le gouvernement marocaiD
cède et accorde l'imlenniit'- nclauitT.
VILLA i DANS LE MIDI
Cette villa, bilie au-dessus de rochers qui la font
dominer presque à pic la Méditerranée, a été dis-
posée de façon à ce que l'on puisse jouir le plus
possible de l'admirable panorama qui l'entoure.
Portiques à rez-de-chaussée et treilles à l'italienne
au premier étage, balcons et belvédère ont été
" ménagés à cet effet.
En sous-sol se trouvent
cuisine, salle de bain, ser-
vices divers et caves ; à rez-de-chaussée, deu*
salons, salle à manger avec office et water-closets ;
au premier étage, quatre chambres avec cabinets
de toilette, lingerie et water-closets ; enfin au
deuxième étage, trois chambres d'amis et trois
chambres de domestiques, avec divers débarras.
Par des pentes pratiquées devant la maison, on
accède à un petit havre qu'on a disposé pour le
mouillage d'un bateau de plaisance.
La construction est élevée en meulières,
pierre blanche, avec rehauts de céramique,
■ la couverture est en tuiles. L'ensemble
de la dépense, y compris travaux
de terrassements et soutènement,
a été évaluée au total de 115 000 fr.,
al ainsi répartis :
Ir Terrassements, murs de soutènement et ma-
" çonnerie 75 000 fr.
Menuiserie et charpente 10 000 n
Serrurerie ' S»" >'
Couvertarc, plomberie 5 400 »
Peinture et vitrerie, tenture . . 6 SOO »
Fumisterie 2 000 "n
Ckind" J "" ^'11 Sculpture 2 600 »
■ J,-- ilBI Céramique et carrelages 3 800 »
Divers - -'O*) "
11.5 000 £r.
KEZ-DE-CH AUSSÉI
PREMIER ÉTAGE
H. D.
arcbitecte.
TABLEAUX DE STATISTIQUE
Ku se basant sur les résultats d'une enqut'te faite par VOJice du travail à Washington. VOffie^ du travail &aDçais a établi les
moyennes suivantes pour les trois périodes 1S70-7S, 1879-8", 188H-9C. Les différences^ entre les iliver>es villes sont sensibles, mais
il faut y voir surtoiit.le résultat de l'abondance du travail et de la rareté des ouvriers, «le l'existence plus ou moins coûteuse
suivant le^^ prix ou les obligations ré??ultant du milieu.
PHOPESSIONS
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15 l(
9 30
Compositeurs typographes. . .
3 lU
3 00
4 06
3 25
2 Df)
2 su
Maçons (pierre)
Peintres en bâtiment
Les salaires en Europe et aux Etats-Unis.
Les banques d'émission.
Les chiffres ci-dessous, provenant pour la phipart dn BuHf-
fin de gtatistigue et de U^ffiflation compa rt'^- . donnent les montants
de l'encaisse et de la circulation des différentes banques à la
fin de l'annte 1898. La composition de l'encaisse, or et argent,
est également donnée autant que cela est possible.
î PR.VNCS
Impériale d'Allemagne. 940,4
Locales allemandes. . . . 101,6
D'Autriche-Ilongrie. . . 1014,9
Nationale île Belgique . 116,1
-^ Bulgare .... 8,5
— de Danemark. 101,9
D'Espagne 472,3
De Finlande 23,4
De France 3030,2
Nationale de Grèce ... 2,5
D'Italie 366,0
De Naplcs 74,0
Do Sicile 36,7
Do Norvège 4.5,1
Dos Pavs-Bas 279,9
Du Portugal 76,6
Nationale de Koumanie. 62,2
D'Angleterre 733,4
D'Ecosse 165,0
D'Irlande 77,5
Impériale do Ilufsie. . . 2763,7
Nationale de Serbie. . . 14,3
Ilojalo do .Suéde 48,3
IMvécs suédoises. ... : 30,9
D'émission suisses 104,0
Impériale ottomane. . . 38,3
Associées de New-Yorli. 849,0
La production de la truffe en France.
kllogr. kllogr.
648,9
291,5
1696,7
70,1
31,5
242,2
754,7
260,2
1348,7
99,8
16,3
526,8
6,2
4,1
3,3
101,9
n
131,7
276,5
195,8
1444,0
21,0
2,4
79,6
822,6
1207,6
3810,2
2,5
»
126,4
303,6
63,3
799,0
63,5
10,5
230.8
35,2
1,5
61,0
44,7
»
88,3
108,8
171,1
467,9
27,1
49,5
387,0
60,2
2,0
167,0
733,4
S
682,6
147,5
17,6
200,0
67,5
10,0
160,0
2652,0
111,7 •
1821,8
.5,1
9,2
33,2
43,7
4,6
99,2
l'2,6
18,3
111,0
06,0
9,4
224,5
I>ol 360.000
Dordognu leO.OOO
(Ituronio 53.000
ATeyron 46.000
Ix)t-ct-(liironne. . . . 36.000
Vienne 32.000
Corréic 20,000
Charente- Inférieure. 18.000
Tnrn-«t-(laronne . . . 11.000
Arlége 7.000
01 ronde 4.000
La fabrication
des parfums dans les Alpes-Maritimes.
On traite annuellement dans les Ali)Cs-Maritinics. où la pro-
duction dos matières premières pour la parfumerie représente
aunuellemcnt plus de 15 millions ;
kilo^. kitivr.
Koses. .
2.000.000 r«ssie.s. . .
2..'i00.000 Tubéreuses.
200.000 Violettes .
.00(1
Les chemins de fer électriques en Europe.
Longueur des llgoi
1S97 189»
lombre de nitores.
1897 l8iH>
Allemagne 642''G9
France 279 56
Cr.-Bretagne et Irlande. 127 45
Suisse 78 75
Italie 115 65
Antriche-Hongrie 83 89
Belgique 34 90
Kspagne 47 h
llussle 14 75
Suéde et Norvège .... 7 50
Autres pays. 27 10
1.138''20 1.631
Les moyens do transport à Paris.
Les tableaux de la statistique municiiiale donnent comme
suit le mouvement des voyageurs en 1897 :
llmnibuB de 26, 30 et 40 places. 138.286.020 voyageurs.
Tramways. 103.619.314 —
Voies terrées 13. 661. 21 J —
Banlieue 713.145 —
2,56. 3 10.. 596 voj-ngeurs.
Pour les omnibus, la ligiio Madelcinc-BastIUo donne 14 mil-
lions 500,225 voyageurs, cl i>our les tramways, Moutrouge-
Onre de l'Est, 13,070,964.
O. François.
LES TIMBRES-POSTE DU MOIS
L'Europe nous envoie quelques nouveautés.
Malte, (jui paraît vouloir aussi abandonner le jeune
profil tic la reine Victoria, un peu suranné aujour-
d'hui, et cependant ne pas adopter la silhouette
respectable, mais moins décorative qu'elle oITrc
actuellement, fait paraître quatre nouveaux tim-
bres : l 1/2 p. brun, 5 )>. mufre. 2 sh. ij p. olive et
10 shellings bleu. Des deux premiers nous ne
dirons rien, en donnant la reproduction.
Les autres sont de prand format ; le premier
montre une déesse assez banale, coiffée d'un casque,
armée d'une lance et d'une épée ; le second repré-
sente saint Paul au bord d'une mer agitée, où se
débattent encore des femmes : derrière, un feu d'où
ce dont nous les félicitons, semblent le cultiver
considérablement pour leurs nouveaux établisse-
ments; c'est ainsi que l'on transforme un stock
énorme de timbres de Cuba et Porto-Rico princi-
palement au moyen du mot > llabilitado " et de
la valeur en cents. — Étant donné le peu de valeiu-
matérielle des timbres-poste, cela n'est que de la
spéculation : avis aux amateurs.
Saint-'Vincent a abandonne ses timbres si curieu-
sement gravés, et prend le type qui tend A se
(.'énéialiser pour les colonies anglaises, en deux
couleurs, les petites valeurs de 1/2 p., 1 p. 2 1/2,
3 p.. 1 p., 5 p. et 6 p., lilas et vert, carmin
bleu, etc., les fortes valeurs, de 1 et 5 sh., vert et
carmin, vert et bleu.
La série des portraits de la famille royale d'An-
gleterre à Terre-Xeuve continue; le timbre de Se.
à l'effigie du prince de Galles, qui était orange et
se confondait avec le vermillon du 3 c, représen-
tant la princesse, devient rouge carmin.
La série se compose, nous le rappelons, de la
reine 'Victoria, du duc Ed. d''i'ork, du prince et de
la princesse de Galles.
La Nouvelle-Galles du Sud modifie ses couleurs,
sans changer les types, le 1/2 p. devient vert.
Le 6 p. de la série du centenaire, rose dans
l'origine, devenu vert il y a peu, devient orange.
s A 1 N T - M A R I X
T K 1! K !•: - N !■: l V I-
A 1 X T - V I X I V X T
sort un serpent ; au loin, un vaisseau échoué ; c'est un
épisode de la vie de l'apôtre.
La république de Saint-Marin, qui aura bientôt
plus de timbres qu'elle n'est grande, émet deux
petits timbres de 2 cent, brun et de 5 cent, rouge.
Les timbres provisoires de Crète seraient, dit-on,
sérieux, ils ressemblent aux timbres-taxe de Grèce;
nous avons vu le 10 par. bleu et un 20 par. vert.
Les Pays-Bas se préparent à faire réapparaître
le timbre de 1 gulden ainsi qu'un de 2 1/2 et un
de 5, au même type, corrigé suivant les désirs de
la coquetterie de la jeune souveraine.
Peu à peu les lats se mettent à exécuter les
décisions prises au congrès de Washington, c'est
ainsi que la Suisse change son timbre de 5 en
vert, le 10 en rouge et le 25 en bleu ; nous ne
savons encore cjuand la France suivra le mou^'e-
ment, sauf pour notre 5 c, qui est déjà de la cou-
leur décidée.
Les États-Unis, en attendant les merveilleux
timbres promis pour Cuba, utilisent ceux de la
métropole au moyen de surcharges, c'est ainsi que
nous voyons 1 c. sur le J vert, 2 1/2 sur le 2 car-
min, 3 c. sur le violet. 5 c. sur le bleu et 10 c.
sur le brun, avec le mot Cuba et l'indication de la
valeur en monnaie espagnole.
Ajoutons que les Américains. 4j)ut en prétendant
ne pas aimer en principe le système des surcharges.
L'horrible petit timbre du jubilé do la reine, de
2 p. 12. passe aussi du violet au bleu.
Nous ne parlons pas des timbres de l'Inde. Etats
indépendants qui continuent leurs émissions, beau-
coup de personnes ne les collectionnant pas, vu
le peu de sérieux de ces vignettes. Ainsi Bussahir.
qui possédait des timbres, n'avait même pas de
bureau de poste : celte la-
cune est comblée, on vient
d'en ouvrir un, sans doute
pour vendre les timbres, cai-
les correspondances sont
nulles dans les minuscules
Etats du rajah.
Pour terminer, mention
nons sinon un timbre, du
moins une curiosité postale n-i'^-i; v i. I, i: s
d'actualité. Le jour du con-
grès,' à Versailles, le bureau
de poste spécialement installé dans le palais a
été pourvu d'un timbre d'oblitération particulier,
qui porte les énonciations suivantes : Versailles-
Congrès. 1", 2« ou 3« ilevée) 18 février 99. —
S.-et-Oise. Ces oblitérations sur lettres seront cer-
tainement très rares, il y en aurait eu moins de
deux cents.
.Tean Repaire.
QUESTIONS FINANCIÈRES
l'endanl loiil le mois d'avril, la (grosse question
à l'ordre du jour a élé celle du renchérissement
de l'arpent. La- spéculation a élé toute désorientée,
toute troublée par le haut pri\ des reports. Habi-
tuée à payer, pour les capilau.x dont elle a besoin,
un loyer de 1 1/2 à 2 1/2 %. elle est surprise de
voir que. tout à coup, l'argent manifeste des pré-
tentions plus fortes, et e.xige une rémunération de
5 9é et davantage, même pour les valeurs les plus
solides et qui impliquent le moins de risques,
comme, par exemple, les rentes françaises.
En thèse générale, cl sans nous préoccuper des
ennuis de la spéculation, nous ne sommes pas
étonnés de ce qui se passe, et encore moins cha-
grinés. Le renchérissement de l'argent prouve,
dans une certaine mesure tout au moins, que les
détenteurs de capitaux en arrivent peu à peu é
comprendre l'inconvénient de ces placements pro-
visoires qui s'appellent les reports, et, à peu près
sûrs maintenant que la paix, tant à l'extérieur qu'à
l'intérieur, ne sera pas troublée de longtemps, se
tournent vers les placements définitifs. Ceux-ci
leur offrent un revenu rémunérateur, beaucoup
plus rémunérateur que les reports; il est donc
tout naturel qu'ils préfèrent ceux-là à ceux-ci ; si
bien que lorsque la spéculation demande leur con-
cours, ils ne l'accordent plus qu'à la condition d'y
trouver leur compte, d'y trouver un revenu au
moins égal à celui que leur fournirait un revenu
proprement dit. Par exemple, la rente rapporte
25 centimes par mois : les capitalistes se deman-
dent p(iur<|iioi ils continueraient à accepter les 10
à 12 centiiMi"; et quelquefois moins que leur pro-
curaient les reports. Et comme ils ne trouvent pas
de réponse satisfaisante à cette question, surtout
en un moment où tout tend à se rasséréner en
politique, ils serrent les cordons de leur bourse.
S'ils les serrent pour les rentes, valeurs sans
aléa, à plus forte raison les serrent -ils pour le
reste, — et surtout pour les valeurs industrielles,
— qui sont si fort à la mode en ce moment. Ici, ils
ont pleinement raison. Ces valeurs, en effet, finis-
sent par présenter de grands avantages en raison
de leur extrême abondance. Nous avons déjà signalé
l'activité avec laquelle certains faiseurs, profitant
de l'inclination visible du public pour ces sortes
de titres, se livrent à une incessante fabrication
de Sociétés plus abracadabrantes les unes que les
autres. Les <i petites Sociétés n, c'est-à-dire celles
qui exigent seulement un capital de 2 ou 3 mil-
lions et dont les actions sont de 100 francs, sont
celles qu'on s'applique le plus à multiplier, sous
prétexte que le public n'a eu qu'à se louer du succès
de cinq ou six Sociétés de ce genre. On nous signale
des ■■ créations » vraiment bizarres : on met en
actions une fabrique de fromages, un ou deux cir-
ques, une école d'équilntion et un hippodrome, situé
à proximité d'un cimetière, — ce qui peut, d'ailleurs,
avoir ses avantages en cas d'accidents mortels.
IJu'on nous fasse la grâce de croire que nous n'in-
ventons rien. Du reste, beaucoup de nos lecteurs
iloivenl être édifiés A ce sujet, attendu que le ser-
vice de publicité en ces <. entreprises » est extrê-
mement bien fail, et <pie tout le monde a re<,ui,
reçoit ou recevra A domicile une nuée de prospectus
ou de circulaires.
Les ' valeurs industrielles .. françaises, — passe
encore ; en se donnant un peu de mal, il n'est pas
impossible d'obtenir quelques renseignements sur
leurs tenants et leurs aboutissants et sur ceux
des gens qui les lancent. Mais nous sommes
envahis aussi par une multitude de valeurs étran-
gères, également parées de l'étiquette •■ indu>
trielles », et sur le coniple desquelles il est malaisé
de se renseigner. Pour celles-là, il n'y a qu'une
chose à faire : s'abstenir soigneusement.
Ce n'est pas que nous nous renfermions dans un
étroit nationalisme et que nous soyons aveu-
glément hostiles à toute participation à des affaires
étrangères. L'argent est une marchandise comme
une autre, et nous pouvons avoir intérêt à l'ex-
porter, de même que nous avons, dans certains
cas, intérêt à exporter nos autres produits. Mai>
il faudrait que ces exportations ne se fissent qu'à
bon escient; et cela n'est pas toujours le cas. C'est
ainsi que nous avons vu, avec regret. d'importante>
maisons financières honorer de leur patronage un
emprunt chinois, effectué dans des conditions
plutôt fâcheuses. Le prospectus, entre autres
choses, déclare, en gros caractères, que ces titres
seront amortis en vingt années; et au-dessous de
cette déclaration, en petits caractères celte fois,
se lit cette mention : ■■ A partir de ICOO «. Comme
nous sommes en 1S99, il résulte de cela que l'amor-
tissement a lieu en Irenle ans, et non en vingt.
Pourquoi cette espèce de trompe-l'œil ?
On nous dit aussi que Hankéou, ville où doit
aboutir le chemin de fer que l'on doit construire
avec le produit de l'emprunl, est une ville de trois
millions d'habitants; et on fait grand état de ce
cliilTre énorme. Ce qu'on ne nous dit pas, et ce
qu'il importerait de savoir, c'est si cette ville de
trois millions d'habitants a des industries. En
Chine surtout, les vastes agglomérations ne signi-
fient pas grand'chose à ce point de vue ; et il n'csl
jamais venu à l'idée de personne de parler de l'ac-
tivité industrielle à Pékin, par exemple, qui, soit
dit en passant, n'a que deux millions d'habitants.
La Chine compte donc une ville plus peuplée que
sa capitale, et aucun Européen ne s'en est jamais
douté ! Fâcheuse ignorance !
Tout cela n'a pas empêché l'emprunt chinois
d'être un succès. Du moms, les journaux quoti-
diens nous l'ont alTirnié, et nous n'avons garde de
mettre en doute leur véracité. Seulement, nous sa-
vons ce que vaut l'aune des succès de ce genre.
Le syndicat a gardé tous les titres que le public
n'a pas souscrits, et il s'arrangera pour écouler
ces titres peu à peu sur le marché. Nous aimons A
penser que nos lecteurs ne se trouveront point
parmi ces preneurs ultérieurs. L'obligation est de
500 francs; émise à ■'iS2 fr. 50 et rapportaçt 25 fr.
par an, son revenu ressort à un peu plus de 5 96.
Eh mais! nous avons cela sans courir si loin! A la
cote onicielle est inscrite l'obligation ottomane 5%
lSO(i, qui vaut 177 francs et rapporte également
25 francs par an. Si donc on tient A un emprunt
étranger, d nous semble que ce dernier titre est
préférable au premier. La Turquie, au moins par
le contrôle européen auquel est soumise son admi-
nistration financière, nous offre des garanties que
nous chercherions vainement en Chine, où la haine
de l'étranger règne toujours et de plus en plus.
Tant et si bien, que la sécurité de nos entrcpri.se»
là-bas est toujours sujette à extrême caution.
E. Bhnoist,
Dlrcotoiir «lu Mottitettr éf*momi<iHr H fiitnnHfT,
» 17. nie ilii I-imt-X.-ilf.
BOURSE DE PARIS (Comptant). — Cours extrêmes de Mars 1899.
FONDS D'ÉTAT ET DE VILLES
S % français perpélnel
Z % à9 amortissable
îl/SiTd»
Obligations tunisiennes 3 Jf 1892 . . .
Emprunt Annam et Tonkin 2 1/2 %,
Emprunt de Madagascar 2 1/2 %
Ajigleterre. consolidéa 2 3/4 %
République argentine 6 % 1886
Autriche 4 % 1876, or
Belge 3 % 1873 conv. (2" série)
Brésilien 4 % 1889
Chine 4 ^ 1895, or
état indép' du Congo, lots 1888
Egypte 7 %, dette unifiée nouvelle . .
— 3 1/2 %, dette privil.. conv..
Espagne extérieure 4 % 1882, perpét.
Hongrois 4 ;|f 1881, or
Italien i %
Portugais 1853 3 %
Roumain 4 % 1890
Russe 4 % 1880 (6« émission)
— i% 1889, or
— i % consol. (l" et 2* séries). .
— 4 ^ 1890 (2« et 3» séries)
— 3 % 1891, or
— i% 1893, or
— 3 1/2 X 1894, libéré
— Z % 1896
Serbie 4 % 1896
Suisse (chemins de fer) Z %
Turquie, dette convertie (D) 4 ^
— oblig. consolidé 1890, ^ %
— — ottom. priorité 1890, 4 %.
— — privil. douanes 6 %
— — ottom. 1894, 4 ^
— — 1896,6 %
Ville de Paris 1865, i %
— 1869, i %
— 1871, 3 %
— 1876,4^
— 1876, i %
— 1892, 2 l/2^toutpayé.
— 1894-96,21/2^ d»
— 1898, i %
Tille de Marseille 1877, 3 %
— d'Amiens 1871, 4 X
— de Bordeaux 1863, Z %
— de Lille 1860, Z %
— — 1893, 3 1/2^
— de Lyon 1880, Z %
ÉTABLISSEMENTS DE CRÉDIT
Banque de France (Actions)
Banque Paris et Pays-Bas. A"
Banque Transatlantique . . d"
Compagnie Algérienne ... d»
Comptoir d'Lscompte d*
Cré'iit Foncier de France. . d*^
Foncières 1879, Z% ... (Obligations)
— 1883, 3 i' d»
— 1886, 2 80 jl" . . . d«
— 1896, 2,80 % lib. d»
Communales 1879, 2,60 % . d°
— 1880, Z % ... d»
— 1891, Z % ... d«
— 1892,3^.... d»
Crédit Industriel (Actions)
Crédit Lyonnais d°
Société Générale d"
Banque Ottomane d"
bt.iel
<'iar«l
PI» blDt.
3 ■>
103 »
3 >
101 60
3 50
103 70
IS s
500 B
2 50
85 76
12 60
87 B
9
111 75
26 >
472 B
4 »
104 1'
3 1
101 60
4 S
64 »
20 II
103 .50
>
96 B
20 08
108 00
17 67
105 40
4 T,
60 00
4 B
103 50
4 >
9.1 6.3
1 93
87 60
4 >
93 76
4 »
102 90
4 n
1(12 40
4 m
103 J>
4 I
102 »
3 »
94 2.)
4 B
103 60
3 50
100 70
3 »
94 60
4 B
62 75
3 »
104 70
1 B
23 95
20 B
426 »
30 B
493 B
2$ B
606 60
SO B
465 B
35 B
490 »
18 08
550 B
10 66
429 B
10 68
41(1 60
18 06
667 >
18 06
667 60
8 83
404 75
8 83
ICO B
S 72
451 B
10 70
406 B
3 60
122 50
3 B
B B
3 64
129 50
3 16
603 »
2 67
103 y>\
116 >
4090 B
36 95
1II3S B
11 68
430 »
39 60
738 B
36 B
610 >
34 96
760 B
13 40
505 B
13 48
460 B
12 4i
491 B
13 44
491 »
11 50
498 B
13 40
505 B
10 72
401 1.
14 36
495 B
13 B
630 B
32 05
905 B
12 B
680 B
13 50
578 »;
101 90
100 9.)
103 25
110 30
468 B
103 20
101 05
61 60
103 B
108 »
103 90
66 »
101 60
94 65
36 30
91 30
101 70
100 80
101 60
100 06
93 70
101 90
99 86
103 B
32 70
406 B
477 B
496 35
460 B
474 B
644 B
980
430
790
500 25
464 )>
CHEMINS DE FER
Est 600 fr. tout payé (Actions )
P.-L.-M d» d"
Midi d» d«
Nord d" d»
Orléans d» i'
Ouest d« d"»
Bdne-Guelma. . d° d"
Bst-Algérien ... d° d"
Oaest-Algérien . d* A"
Andalous d*" d*
Autrichiens d- d''
Sud-Autriche . . d' d*
Nord-E-spagne. . d" d"
Faragosse d" d»
Est 3 % nouveau (Oblig.)
P.-L.-M. 3 % nouveau d»
Midi 3 % nouveau d«
Nord-Est français Z % d»
Orléans 1884 d»
Ouest 3 % nouveau d®
Bône-Ouelma Z % d°
Est-Algérien 3 % d«
Ouest-Algérien 3 ^ d»
Médoc 3 % d»
Andalous 3 % estamp d*
Autrichiens 3 % 1'» hypoth. d">
Xord-Espagnel""* hypothèque. d"
VALEURS DIVERSES
Docks et Entrep. de Marseille. (Actions)
Entrep. et Mflg. Gén. de Paris. d*
C'« G'" Transatlantique d»
C'*" française des Métaux .... d"
C* générale des Tramways ... d*"
C® générale des Eaux d*
C'« du Gaz de Bordeaux d"
C'« du Gaz général de Paris. d"
C" du Gaz de Marseille d»
Aciéries de France d»
Forges et Chantiers Méditer. d«
Bateaux Parisiens d**
C" franc, des Chargeurs réunis, d»
C'« des Lits militaires d»
Société de la Tour Eiffel d»
C" intern'« des Wagons-lits . . d®
Régie des tabacs ottomans . . d®
C" générale des Eaux 3 % .. (Oblig.)
- - h%.. d»
C'« Parisienne du Gaz ^ % .. d»
Gaz central 500 fr. 4 ^ d»
Ci' du gaz p. France et Et. 4 J'. d»
Ci«dcsMessag.Marit.31/2;ï'. d»
C" &' Omnibus de Paris i% . d»
C" G"» Voitures à Paris Z\ 2% d»
Cie Qie Voitures Urbaine b% . d»
C" des Lits militaires i % .. d»
Canal de Panama, lots, t. p. . d°
— — 310 p d"
— — bons à lots 89, d°
C'° du Canal de Suez i % ... à'
— 3 % (l'« série). d«
— 3% (3« série). d"
Obligations du Mondt Moderne (5 £r.
net de revenu). — Coupons payables
le 1''' avril et le 1" octobre aux
bureaux du Monde Moderne ou au
Comptoir général de crédit, 17, rue
du Pont-Neuf.
6 B
4 35
13 44
13 44
13 44
13 44
13 44
13 44
13 46
3 60
32 16
1070
49 70
1957
46 42
1406
56 90
2135
53 99
1860
34 75
1316
26 97
790
35 10
753
23 78
661
473 B
474 25!
474 25 I
13 48
464
„
13 54
415
11 B
263
15 B
470
11 B
376
14 30
329
16 43
474
25 73
680
17 30
344
37 95
670
B
124S
69 98
32S5
82 66
1976
20 32
480
46 60
1180
34 44
1170
26 30
825
22 63
825
65 04
1370
44 79
1620
6 16
610
30 B
830
25 B
306
13 46
473
22 94
625
18 16
610
18 16
510
18 30
512
15 84
614
18 B
608
B
488
50
23 30
214
21 81
613
B
117
B
368
50
B
113
24 50
647
13 40
480
13 60
480
5 *
100
b;
m
fîTnfTtfTt
luî mnn \i* fmm ^- fTTTTn
KA1,ADE PRINCIPALE DE LA COUR DE .MARBRE (ÉTAT ACTfEL)
Reproduction très réduite d'une des pinnehes de l'édition Marne.
VERSAILLES ET LES TIUANO.XS
L'architecliii'c doit parler clairement aux yeux :
c Je suis un palais ! dit Versailles, rendant plus
éclatante encore, par son majestueux exemple, l'etcr-
nclle vérité de cet axiome d'art. Je suis un palais
comme il n'en existe aucun autre dans le monde
entier, n Ainsi parle M. Ph. Gillc.
Et c'est cette incomparable merveille que la
maison Mame, qui aurait pu se reposer quelque
temps sur les lauriers de sa Vie de Jèsus-Chnsl,
entreprend de présenter dans une somptueuse
publication, dont les trois premiers fascicules
viennent de paraître.
IMiilippc (iillc en a écrit le texte, et cet honneur
lui revenait de droit. Versailles est, avec les lettres,
l'objet de sa vie. Il lui a consacré sa passion d'ar-
tiste, son érudition sans cesse en éveil, son culte
du beau. C'est lui qui a mené, à travers tous les
obstacles, la campaj^ne pour la restauration du
palais et de ses jardins. Il a triomphé de toutes
les apathies, pires que les hostilités, et c'est vrai-
ment à lui que nos enfants devront de ne pas avoir
vu l'insouciance, plus cruelle que le temps, achever
des ruines déjA commencées.
O n'est point la " Kolie du gi-and roi ■> qu'il
s'apissait de défendre, mais les splcndcui's d'art
(|u'elle renferme. Otte folio ne fut point, d'ail-
leurs, telle que le veut la légende. On a parlé de
plus de 4 niilliai'ds, alors que des états retrouvés
depuis n'élèvent pas l'ensemble de toutes les dé-
penses, y compris les Trianons, Marly, etc., A plus
de r>00 millions de noire monnaie.
['X qu'importent les cliilTres en celle matière! Il
s'agit ici de la création des plus admirables œuvres
d'art, dans tous les ordi'es, nui aient jamais été
réunies pour In glorification du beau. C'est un musée
sans rival, aujourd'hui conservé pour des siècles,
que M. l'hilippi' Ciilli' di'iril. l'n appuyant ses des-
criptions sur Ihisloire, avec toute l'autorité qui lui
appartient.
C'est M. Marcel Lambert, architecte en chef de
Versailles, qui a pris la direction d'une illustration
qui comportera plus de trois cents sujets, dessins,
gravures, plans et relevés, dans le texte et hors
texte. Sa compétence exceptionnelle le désignait, et
son sens artistique s'affirme hautement par le parti
pris général de cette illustration. Les procédés de
simili cl de photogravure en paraissent exclus, sauf
les exceptions nécessaires, elles yeux sont charmés
par la vigueur des dessins, les tons chauds des
gravures sur bois et le charme des eaux-fortes.
Ainsi a été conçue une publication magistrale,
dont l'exécution est à la hauteur de l'idée ; noble
elTort, à une époque où les palais ne se construisent
plus et où les monuments de librairie semblent éga-
lement manquer d'architectes.
La maison Mame a aussi publié, en un bel in-folio,
des Récits du temps passé, ilc M. Maurice Main-
dron, qui sont uni' suciossion de faits héro'iqucs.
L'autcurh's a piésouUs vu ai lisle, comme dans une
galerie de tableaux. Les commentaires sont inutiles
quand l'histoire parle avec une telle éloquence, et
les cii'urs se haussent d'eux-mêmes au spectacle de
CCS grandes choses. M. Maindron est ici dans son
atmosphère familière.
Kt nous ressentons, devant ces exploits, quelque
humiliation de notre petitesse contemporaine. Où
sont nujoui-d'hui les chevaliers de Malte et les
Parisot de La Valette '? Le concept humanitaire
s'est amélioré, l'idéal social s'est transformé el,
malgré des accusations de faillite, le progrès est en
marche. SoitI mais les individualités disparaissent
et les caractères s'amincissent.
A. 0.
Le
Mon de Modetn e
Juin 1899
LA LIAISON D'HIXTOR
Les Fossemufiiie tenaient, il y a dix
ans, le rôle tort enviable d'cTceplton
dans la haute société parisienne. Leur
nom servait aux optimistes car il en
reste encore deux ou trois: pour prou-
ver que tout n'est pas invariablement
au pire dans le plus mauvais des
mondes possibles.
Si l'on at'lirmail que l'amour n'existe
plus, que les jeunes gens visent à la dot,
non au cœur, de la fiancée, on était sûr
d entendre cette objection — à supposer
que quelqu'un se donnât la peine de
discuter 1 axiome :
— Cependant, Hector de Fossema-jne,
qui était fort riche, a épousé Suzanne
de Craponne-Xertigny pour ses beaux
yeux.
Et, contre les lamentations variées
des pessimistes, les Fossemagne, ou l'un
d'eux, servaient de réponse :
— Il y a encore des gens du monde
qui ne se ruinent pas ; \oyez les Fosse-
magne.
— 11 y a tout au moins un ménage
heureux à Paris : les Fossemagne.
— Il y a une femme qui n'a pas
d'aventure, et cependant ce n'est pas
faute d être jolie : la marc[uise de Fosse-
magne.
— Il y a un mari tidèle : Hector de
Fossemagne.
Et ainsi de suite.
J'ai connu Hector au collège, où il
était << petit ", alors que j'étais « grand ».
Mais la musique nous rapprocha. Il
était soprano dans les chœurs de la cha-
pelle, où je faisais trembler les vitres
comme basse. Quand nous nous retrou-
vâmes, il n était plus soprano, fort heu-
reusement pour lui, mais il était tou-
jours musicien. Sans la malencontreuse
idée qu'a eue son père de lui laisser
une grande fortune, il ferait probable-
ment aujourdhui du siniili-AN'aguer tout
aussi proprement qu'un autre. Il avait
du moins une qualité charmante et des
plus rares, qui était de ne pas se croire
du génie. Fort timide, au surplus, il
gardait ses compositions dans un tiroir
et n'en parlait qu'à quelques intimes, se
refusant d'ailleurs à toute audition.
— Comme cela, disait-il, je garde les
roses de lart pour moi, sans en faire
sentir les épines au prochain.
Un beau matin il oublia ses oratorios
et ses sonates. 11 était amoureux, ma-
gnifiquement , poétiquement , stupide-
ment amoureux, de la très admirée
Suzanne de Craponne. Pour me la faire
voir, il me traîna au bal, désirant con-
naître mon avis. Mon avis, s'il faut tout
dire, fut qu'il manquait à la belle
Suzanne je ne sais quoi pour me char-
mer. Ce qui lui manquait, je 1 ai com-
pris deux ou trois ans plus tard : c'était
d'avoir un cœur, simplement. A |nu't
cela, elle possédait toutes les qualités
— et le nombre en est beaucoup plus
grand qu'on ne pense — dont l'éduca-
tion peut enrichir un être humain que
la nature a privé de tendresse. Il faut
même reconnaître que l'éducation de
l'époque présente, avec son développe-
ment hâtif et exagéré, doit aboutir à
l'élimination de la tendresse. Les espèces
de fleurs créées dernièrement parla cul-
ture manquent de parfum, ce qui n'em-
pêche de composer avec elles des bou-
quets incomparables. Mais il manque à
I.A 1.1 AlSiiX 11 11 KC.TOH
ces bouquets le « je ne sais quoi ■ dont
l'absence nrinquiélail chez Suzanne. .\
tout prendre, je n'avais rien de précis à
formuler contre elle, et je ne formulai
rien, sauf qu'elle était supérieurement
belle, vérité hors de discussion.
Je m'ahslins même de calmer les ter-
reurs de mon ami, dont la naïve mo-
destie envisaf;eait des chances peu pro-
bables de défaite. 11 était jeune, bien
fait, intellifjent, forl honnête, artiste,
mais ])as plus que ne doil l'être un
iiiimme du monde (pji veul rrslci' du
monde. Enfin, il était riche, cl les ('.la-
ponne étaient dans la ^ène: ieni- lille
dépassait la vinfjlième année. Hector
avait tant d atouts qu'il pouvait abattre
son jeu; toutefois il était de ces joueurs
(|ue désintéresse une partie f^af^née
d'avance. Donc je lui laissai l'émotion
de 1 entreprise, les soupirs de l'attente,
les battements de ccem- de l'anxiété. 11
fui le plus charniiiiil, le plus lunide. le
|iliis ir.initif lies ;niiinireu\ : son idole
put s'iniaffiner, en voyant sa ferveui",
qu'il combattait vingt rivaux, ce qui
n'était pas, je crois, la vérité absolue.
Bref, après une cour assez longue, mais
délicieuse, le thermomètre sentimental
mai-quait passion, — du côté d'Hector,
— quaiul 1 idole tomba dans les bras de
l'adorateur. Le monde pendant un an
les perdit de vue.
Ils rejjarurenl entin, plus heui-eux (|ue
jamais, témoignant, avec un bon goût
très rare, une sorte d'embarras de ce
bonheur qui les singularisait tlans la
foule, comme eussent fait des costumes
de l'autre liémisphère. Leur bonheur
devint elfrayant, en quelque sorte,
lorsqu ils curent une petite fille, <pie
son père nomma Suzette. On peut <liie
cpie celui-ci connut alors un apogée de
la félicité humaine. Hélas! l'arvcnu au
l>out de son orbite fortunée, laslre de sa
vie allait se rapprocher de la terre, .le
me souviens du vague serrement de
cn'ur avec lequel j'enleiulis Herlor me
faire un jour cette confession :
— Toi qui analyses les cœurs, tache
de m'expliipier ce qui se passe dans le
mien. Depuis que j ai une fdlc, mon
bonheur, chose que je croyais impos-
sible, a augmenté. Pourquoi suis-jc
tenté de croire qu'il est moins calme?
Les yeux de celte petite créature pas
encore tout à fait humaine s'ouvrent
seulement, et déjà ils me troublent. Je
soupire comme à 1 époque où je n'étais
])as sur d'être aimé. Il y a eu moi une
sorte de malaise absurde et iiulétinis-
sable. (jcla va-l-il durer ainsi?
pour la ]ireiniêre fois depuis son ma-
iia;;c I all'reux mot sortait des lèvres
d 11.(1. .r. L'A.XAL'^'SH paraissait. Dans
K' lar.liii de mon pauvre ami, la première
ikur automnale apportait l'annonce des
matins moins brillants, des soirs plus
^•ite venus. Sans exprimer toute ma
pensée, je lui répouflis :
— Probablement, tu es jal.uix. Si lu
ne l'es pas encore, un instinct vague
t'a\ertil que tu vas l'être. Oui, tu seras
jaloux de la tille. La mère, à certaine>
ll(•Ul•e^, se placera entre toi et l'amanle.
Vous serez trois là où tu as connu le
duo sublime. C'est la loi. Mais la na-
ture, (jui nous meurtrit à chaque phase
de notre vie, panse nos blessures avec
une bonté admirable. Ce que l'amaul
perdra, le p.Mc va le retrouver. Si !.•
Ileu\i' de l.ui li.iiiheur se divise en deux
branches, qu'inqiorlel II nv coule |>as
une goutte de moins.
Hector parut nu'diler la réjionse ipi il
venait d'entendr.'.
— Sais-lii uiir chose? dit-il au bout
d'un iiislanl. l'Ii bien, je crois avoir
doniu' un nom au nuilaise qui me
trouble : c est connue le remords anticipé
d'un crime que je vais ciunmettre. Oui!
Je sens que je vais aimei- ma tille plus
que... tout au monde !
— 'lu appelle> cela un crime? lis-je
en l'iaiil.
— C est , dans tous les cas, une
eH'i'oyable injustice. Pendant deux an-
nées ma femme a été le seul motif de
ma vie, le seul objet de ma pensée. Klle
a régné sur tous mes actes, sur lou>
mes désirs, sur toutes mes espérances.
La voilà, aujourd'hui, pourvue d'une
I.A MAISON I) Il i;c.Tnlt
rivale, et pourquoi? Est-ce parce qu elle
ma néglio'é? Cette reine a-t-elle oublié
son sujet fidèle dans les plaisirs? Non.
Pendant des mois elle a été souiFrante,
misérable. Pendant des heures elle a
subi des tortures. Elle a risqué sa vie
autant que nous la risquons dans une
bataille. Mais nous avons, nous autres,
les tambours qui battent, le drapeau qui
flotte au soleil. Tordre du jour qui cite
nos noms, les galons neufs, la croix,
tout ce qui peut, en quelque sorte,
IN 1) il i;i'/i'iiii
exaspérer le eourafje. Pauvre Suzanne 1
l'allé n'a rien eu de tout cela, lît lorsque,
redevenue femme, sauvée, ressuscilée,
elle vient reprendre sa place : « Part à
deux! » lui crie le vagissement de sa
fille... Avoue que lu n'avais jamais ré-
fléchi à cela.
— J'y ai réfléchi, tout au contraire.
Dieu merci, mon âme est plus simple
que la tienne; ma conclusion est moins
troublante. Ce remords dont tu parles
est une exagération de raffinement dans
la sensitivité. Je ne vais pas si loin que
loi. Je me contente d'affirmer qu'il faut
beaucoup pardonner aux femmes, d a-
bord parce qu'elles aiment plus que
nous, je pense, et ensuite parce que
leur enjeu de souffrance physique et
morale, aussi bien que de dangers ma-
tériels, est beaucoup plus grand que le
nôtre dans la partie conjugale. .Autre-
ment dit, la paternité, c'est les grandes
manu'uvres; la maternité, c'est la vraie
guerre, avec des balles qui sifflent el
(les sabres qui coupent. Les hommes
l'oublient trop facilement.
— .*\h ! s'écria Hector, moi je ne
l'oublierai pas. J'ai eu trop peur pen-
dant cette guerre dont tu parles!
11 est probable que Fossemagne par-
vint à endormir ces scrupules qui font
voir en lui un tour de pensée très |)eu
banal, dont ses actes devaient donner
plus lard une étrange manifestation. Il
adora sa fille avec une exaltation in-
quiétante: tous ses amis voyaient fort
bien (pi'il ne survivrait pas à l'enfant,
si elle venait à quitter ce monde.
Suzanne, embellie encore par la mater-
nité, ne laissait paraître, il faut le dire,
nulle jalousie. Aussi bien, [)our lire les
secrets cachés sous celle enveloppe su-
perbe, on aurait eu besoin de ces rayons
nouvellement découverts par la science.
Une chose restait indubitable : ce
couple n'avait jamais élé plus heureux,
plus uni, plus intact, au milieu des
malheurs, des querelles, des chutes
(|u'il semblait dominer, comme l'impas-
sible soleil domine l'agitation périlleuse
des flots, Hector méprisait le monde, il
me l'avait confié souvent; mais il avait
trop de sagesse pour laisser voir qu'il le
méprisait. Lui et sa femme sortaient,
recevaient, juste assez pour ne pas faire
dire qu'ils étaient des originaux ou des
avares. Bien des jeunes femmes, surtout
faites comme la marquise, auraient
trouvé cette vie un peu sévère, el je le
lui déclarai un jour,' en louant sa phi-
losophie. Elle me répondit :
— La philosophie est très facile dans
mon cas. J'étais destinée à ne pas sa-
voir ce qu'est une toilette, ou une voi-
ture, ou un diamant. J'ai toutes ces
choses. Les avoir, c'est l'essentiel; les
montrer plus ou moins, c'est l'acces-
soire. Il n'y a au monde que deux per-
sonnes à qui je désire de plaire : mon
mari et moi-même.
Celait un bel éloge que la marquise
de Fossemagne donnait à sa propre
vertu; mais je ne pense pas qu'un seul
homme, dans tout Paris, aurait pré-
tendu qu'elle se le donnait a lorl. Peut-
être aurait-elle mieux rendu justice en
disant : « Moi et mon mari. » L'affir-
mation, même ainsi formulée, n'en était
pas moins décourageante pour les tiers;
quelques-uns décideront qu'elle l'était
plus. Ce qu'il y a de certain, c'est que
j'ai rarement vu faire aussi peu le siège
d'une jolie femme. Comment l'aurait-on
pu, d ailleurs, |)uisque smi mari l'accom-
pagnait partout? Conter fleurette à ma-
dame quand monsieur, enibossé à quel-
ques pas, vous contemple sans jalousie,
en souriant dane sa barbe, c'est un
passe-temps ridicule et, dans notre
belle France, le jour oi'i il sera ridicule
de manger, li>iilo ];i iKilldU mourra de
faim.
II
Si la société parisienne a\ait le temps
d'analyser, autrement qu'en lisant ou on
écoutant l'analyse faite par les autres,
elle se serait demandé pourquoi, un beau
malin, Hector se remit à composer de la
musique. C'est une question que je me
posai, je ra\<Mie. Il me parut que mon
l.A I.IAISllN 1) IIKCIOI!
ami travaillait, après plusieurs années
d'oisiveté, parce que sa l'emme le faisait
rouj^ir de cette oisiveté. Et quand une
femme commence à s'apercevoir que son
mari est oisif, concluez qu'elle commence
à le trouver ennuyeux. Suzanne, dont
l'habileté me frappa dans l'occasion,
comprit sans doute qu'il fallait encou-
rag^er les travaux du compositeur en lui
donnant la joie incomparable de faire
applaudir sa musique. Pour un amateur
qui possède un appartement très vaste,
cette joie est facile à obtenir. Donc le
marquis de Fossemagne invita ses amis
à une audition de ses œuvres.
11 Y a, sur les deux rives de la Seine,
30 000 personnes pour qui l'ennui de
rester chez soi après diner, dans un bon
fauteuil, près d'un bon feu, en compa-
gnie d'un bon livre ou de leur femme
léfritime, suivant les cas, constitue le
souverain mal. Kn regard de cette cala-
mité, les infortunes secondaires de la
vie leur paraissent non seulement sup-
portables, mais presque agréables, par
comparaison. De là vient qu il n'est
pas de si mauvaise pièce qui ne trouve
des spectateurs, pas de soirée si mono-
tone qui ne range une fde de voitures
devant la porte de la maison. Dire que
les auditions d'Hector de Fossemagne
étaient amusantes pourrait passer pour
une llatterie. I"]lles furent immédiate-
ment à la mode, ce qui vaut mieux. Il
en donna trois pendant un certain hiver,
qui fut celui où sa femme eut trente ans.
La maison avait changé d'aspect de-
puis que l'art en avait pris possession.
Même en dehors des soirées musicales,
on y voyait des instrumentistes, dont
plusieurs étaient reçus presque dans
l'intimité. Parmi ceux-là. il faut citer le
violoniste Kopriva, dont Paris fut en-
thousiasmé pendant une heure et dont
la disparition, inexplicable pour tout le
monde, le sera moins, peut-être, pour
ceux qui liront ces lignes. Ce jeune
Hongrois, avec sa figure calme et rosée
de clergyman, manquait de technique,
au dire des grands juges. Malgré cela,
e n'ai jamais entendu un violoniste
porter à un degré pareil la fougue de
rim|)ression produite.
L'n soir, je m'en souviendrai toujours,
nous avions dîné ensemble chez les Fos-
semagne. Sur la fin du dessert, je dis-
cutais avec Kopriva, malgré mon in-
compétence, le polenliel, comme nous
disions, des divers instruments. Je sou-
tenais que la première place doit être
donnée à l'orgue , ce qui indigna le
jeune artiste comme une attaque per-
sonnelle. J'avais observé, en plus d'une
occasion, que la marquise aimait à le
contredire, et j'admirais Kopriva qui
soutenait en pareil cas son opinion avec
autant de liberté que s'il n'eût pas eu,
comme contradicteur, une des plus jolies
femmes de Paris. Moi-même, bien que
n'ayant jamais songé à voir autre chose
qu'une amie dans la femme d'Hector, je
n'aurais pas eu mes coudées si franches.
Ce soir-là, Suzanne nous dit ;
— Hier, j'étais à Saint-Sulpice pour
un enterrement. \\'idor nous a joué la
Marche funèbre de Chopin. J'en ai
encore la chair de poule. Qu'aurait pu
faire là un violon?
Je vois toujours l'expression de souf-
france irritée qui assombrit le visage
de Kopriva et mit un éclair dans ses
yeux noirs :
— Ah I vraiment I s'écria-t-il. \'otre
monsieur \\"idor vous a donné la chair
de poule, avec ses claviers, ses pédales,
ses tuyaux semblables à des cheminées
d'usine?... Moi, je veux que la Marche
funèbre vous fasse pleurer, vous fasse
trembler, vous fasse demander grâce...
Ah ! vous voulez savoir ce que peut
faire un violon I...
Il s'était levé de table comme un fou
et, par une sorte de fascination étrange,
nous le suivîmes sans prononcer une
parole. Je pensai, quant à moi, qu il
existait entre lui et ^^'idor quelque ran-
cune professionnelle, inconnue du pu-
blic. Déjà il était dans le boudoir de
la marquise, où une seule lampe très
voilée tamisait une lueur rouge. Dans
l'àtre mouraient les tisons du feu, qui,
toute la journée, avait surchaulTé l'at-
I.A MAISON DlIKC.TOIi
mosphèrp. In parfum violent, dont
Suzanne nie semblait abuser depuis
quelque tem])s, saisissait les nerfs. Déjà
le Ilong^rois tenait son violon ; du bout
de l'archel il désij^na au marquis le
siège du piano, et, par les simples ac-
cords successivement majeurs et mineurs
du prélude, Hector ouvrit une scène que
je n'oublierai de ma vie.
M de Fossema^ne s"était assise près
de la lampe, avec une expression de défi
sur son admirable visafje. l'allé oITrail, en
ce moment, limage d'une guerrière (|ui
va combattre, plutôt que d'une mondaine
qui va écouter deux pages de musiijue.
.'Mors le génie vibra dans les cordes de-
venues vivantes sous les doigts de l'ar-
ti.ste. Lui-même, emporté bientôt |)ar
cette force irrésistible, nQ se souvint
plus que sa volonté l'avait déchaînée. Il
oublia l'archet qu'il tenait dans sa main,
1 instrument sur lequel se promenaient
ses doigts fiévreux, les auditeurs (|ui
étaient là, haletants.
Le drame des funérailles se dérou-
lait; nous entendions les cris de la dou-
leur jaillissant des lèvres, suivis de ces
sanglots où l'on devine le c(eur étouffé
sous des larmes qui ne coulent plus.
Nous suivions, au rvlhme lent des pas
du cortège, un char lugubre et pesant.
Va toujours la foule semblait grossir. Et
toujours l'orchestre semblait augmenter
sa puissance. Car ce n'était pas. ce ne
pouvait pas être un violon, de (|ui sor-
tait cette tempête d'harmoiiif . celle
vapeur magnétique (Iciiit la Iciisinii crnis-
sail de niinut<' en niiiuile, :iu pninl (|u il
nous semblait que les murs de celte
petite pièce, où la respiration devenait
gênée, allaient se fendre dans une ex-
plosion, .lamais les cent jeux des ])lus
puissantes orgues, jamais la coborle la
plus nondjreuse d'exécutants n'allein-
dronl ram[)leur de ce chef-d".i'u\ rc sous
l'archet de Kopriva, dans ce boudoir
parfumé, aux tentures sourdes...
J.,a tempête s'était calmée, lue mélo-
die leiile, sereine, disait la résignation
de ceux (|ui restent, l'élernelle paix du
lonibeau après la fali''ue de vi\re, l'es-
poir d'une existence meilleure. A la
seconde reprise du chant, le Hongrois
vint se placer devant Suzanne, et alors
cette même mélodie, transformée, devint
un chant d'amour éperdu, si clair, si
audacieux, si avoué que je tournai, les
yeux du côté de l'accompagnateur,
elfra^'é de la scène qui allait suivre.
.Mais, dans cet homme penché sur son
clavier, je crus comprendre qu'il y avait
alors non plus un mari, seulement un
musicien. Hector semblait ne pas voir
les yeux de sa femme tout baignés de
pleurs, sa poitrine haletante sous les
dentelles, son visage où le défi était
mort. Subjugué lui-même, tout à sa
tâche d accompagnateur, ce malheureux
ne songeait qu'à faire ressortir le jeu
de Kopriva. Ignorait-il donc à quelle
œuvre maudite, infernale il s'asso-
ciait?... .•\|)rès les dernières mesures,
dont la plainte ralentie expira dans un
épuisement mortel, Kopriva, le front
baigné de sueur, partit, sans un mol,
nous laissant tous brisés. Je le suivis
presque aussitôt. Le marquis , paie
comme un mort, oublia de me recon-
duire. Moi-même je ne me souviens
plus comment je pris congé du couple
que je laissais derrière moi.
Celte soirée, à ma connaissance, n'eut
pour résultat manifeste que de ralentir
mes relations avec les Fossemagne.
Quand je retrouvai Hector, une sorte de
gêne avait remplacé la franchise de nos
rapports quasi fraternels, .le m'étonnai,
soit dit en |)assanl. de le trouver sou-
dainement \ieilli. .le n avais plus le
même plaisir à le voir et je sentais que
ma présence lui donnait le contraire
du ])laisir. Notre amitié de vingt ans
passa très vite de 1 inlimilé à la froi-
deur. Tout cela, couronné par la sé|)a-
raliiMi anmielh^ des Parisiens après
la s.iisdii . nie lit perdre de vue les
Fossemagne, (|ui , 1 hiver suivant, par-
tirent de bnniio heure pour Cannes.
C'était, si je ne me trompe, la première
fois qu'ils prali<|uaient celte station
hivernale, donl je les avais entendus à
maintes reprises célébrer l'ennui. Moi-
i\ 1> IIKC.Tdli
inême je m'arrèlai ;i Cannes celle an-
née-là, en revenant d'Italie. Je comp-
tais n'y faire qu'une halte, ce qui me
dis])ensait de me montrer chez les
Fossemaf^ne ; cependant je m'informai
d'eux auprès d'une vieille parente de
qui je recevais l'hospitalilé :
— Ah I mon neveu ! voilà nue his-
toii-e ! voilà un scandale 1... \ Uns ne
savez i-ien? D'où venez-\ous donc? Ici,
on ne parle pas d'autre chose ; car nous
sommes vertueux, à Cannes. Si encore
ces déhordenients se passaient à Nice,
où l'on est hahitué aux aventures !
J'avais encore le souvenir d'une cer-
taine soirée où j'avais senti, par un
étrange pressentiment, que la Marche
de Chopin accompagnait les ohsèqucs
(lu bonheur conjugal de mon ami. Je
hasardai cette question philosophique :
— Kst-il donc vrai,
comme l'a dit Balzac
et, plus récemment,
un prédicateur de re-
traites, qu'une femme
ne doit jamais s'enor-
gueillir de sa vertu
avant trente ans?
— Qui parle d e
I.A MAISON 1) IIKCTOII
femme? La pauvre marquise a toujours
été irréprochable. Cesl de son mari que
nous avons à rouf;ir. Entre nous, il a dû
fatiguer le ciel par sa mauvaise mu-
sique. .Aujourd'hui plus de doubles
croches, mais les f,'rifres crochues d'une
demoiselle qui no le lâche plus.
— Hector!... Hector infidèle 1... Hec-
tor aux mains d'une intri^'anle I. .. Je
n'en crois pas un mot 1
— Eh bien, si vous n en croyez |)as
un mol, faites- vous montrer, sur la
route (l'-\ntil)es, la villa dune actrice
de quatrième ordre qui se nomme Lucile
Méfjnier. Demande/ le nom du monsieur
qui lui a procuré cet asile, charmant
d ailleurs, et qui va s'y enfermer tous
les jours. Si tf'est pour jouer sa mu-
sique, je plains la malheureuse !
— El la marquise ne sait rien?
— Les avis diffèrent. Si elle ne sait
rien, elle y met de la bonne volonté. Il
faut dire qu'elle vit très en dehors du
monde, absorbée dans sa fille, une déli-
cieuse créature, âgée de neuf ans. Aucun
homme n'entre chez Suzanne qui, vous
pourrez le voir, est plus belle que jamais
dans sa beauté triste d'aujourd'hui. Dé-
cidément, il ne faut pas compter sur le
bonheur en ce monde, lue femme ne
devrai! jamais se marier 1
— Cependant, ma chère tante, vous
criez analhème sur ceux d'entre nous
qui veulent rester célibataires. Com-
ment ferions-nous, alors?... Mais, vous
savez, je ne croirai au dévergondage
d'Hector que quand j'aurai vu.
Hélas I Je vis deux jours après. Tout
le monde connaissait Lucile Hégnier, à
Cannes. Le premier rôdeur venu me
montra sa maison , vrai nid d'amou-
reux baigné par la mer, caché dans les
palmes. Et, pour comble de certitude,
j'en ((.v sortir mon mni, ayant, à vrai
dire, la mine d'un amoureux éconduit
plutôt que celle d'un amoureux vain-
queur, l'^n m'apercevant , il éclaira sa
physionomie d'une gaieté voidue, fort
peu plaisante à contempler :
— Ilalloa ! me cria-l-il sans liàler ni
ralentir le |)as. Qur dial)le fais-lu ici?
— Et toi?... lui demandai-je en lui
serrant la main avec aussi peu d'enthou-
siasme qu'il en mettait à me l'ollrir.
— Moi, je viens de faire une visite...
Mais comme tu es froid pour un vieil amil
— Dire que J'ai froid serait plus
exact, lui répondis-je. N'as-tu jamais
frissonné en passant près d'une maison
amie, tombée en ruine?
— Qu'est-ce qui s'est écroulé ? Ma
vertu ?
— Pour pleurer la vertu, il faut élre
un sage, que je ne suis pas. Pour
pleurer le bonheur, il suffit d'être
homme. C'est ton bonheur détruit que
je contemple en soupirant.
— Des phrases, mon cher 1 J'ai été
heureux dix ans, et vertueux... .^L'iis
ceci ne regarde que moi. C était large-
ment payer ma part au très petit contin-
gent de moralité et de félicité que l'es-
pèce humaine doit fournir, tout en
suivant sa route à travers les siècles.
Est-ce que mon corps n'a pas changé
durant ces dix ans? Pourquoi mon âme
n'aurait -elle pas le droit de changer
aussi ?
— Mais ce n'est pas de ton bonheur,
c'est de voire bonheur que je parle. Ta
femme?... Ta fille?...
— Elles vont bien, merci 1 Les as-tu
vues ?
— Non, et je ne me sens pas le cou-
rage de les voir. De quoi parlerions-
nous?
— De moi. Tu les ])Iaiiulrais. Tu
dirais à ma femme qu'elle méritait
mieux. Car tu le penses, nécessaire-
ment? Tout le monde le pense, d'ail-
leurs. Elle est si noblement résignée !
In éclat de rire, diaboli(|uc, pénible
à entendre, accompagnait ces paroles.
Toute celte conversation , si étrange-
ment cynique , si nouvelle dans la
bouche d'Hector, me plongeait dans la
stupeur et me donnait l'impression que
j'avais devant moi un inconnu, (^c mau-
vais mari avait-il été un hypocrite |)en-
(lanl la moitié de sa vie? .M'a\ail-il
trom|)é pendant vingt ans? J'essayai
un clfort suprême : je lui demandai :
I.A LIAISON 1) lIKCToli
;Mon pauvre ami, est-ce bien toi
qui me disais, lorsque ta fille est venue
au monde : " Je sens que je vais trop
laimer et jai peur que ma femme en
soit jalouse ! » Tu ne l'aimes donc plus,
la petite Suzetle?
I.A I.IAISdN 1) IIKCTÔH
Comme si je l'avais l'rappé au cœur,
il porta les mains à sa poitrine en bal-
butiant :
— Ma fille 1... Ma lillc!... Tu ne sais
pas... Tiens, laisse-nioi : tu m assas-
sines !...
.le n'osai le retenir. Tout t-ehi était
si mystérieux que mon rôle d'ami deve-
nait intolérable. Je partis le lendemain,
fort déconcerté, et je revins à Paris oii,
bientôt, j'entendis parler de ■• la liai-
son » d'Hector.
.Aux premiers jours de mai, l'apparte-
ment des Fosseniaf;ne étaitencore l'ermé.
Puis, juste au moment où Paris allait
devenir désert, on apprit qu'un juge-
ment de séparation — en faveur de la
marquise naturellement — venait d'être
rendu. L'hiver suivant la trouva instal-
lée dans un entresol modeste, avec une
vieille parente. I'"lle voyait peu do monde
et, disail-on, ne vivait que pour sa tille
dont elle surveillait minutieusement
l'éducation. Mon ancienne amitié avec
son mari — qui voyageait hors de
l''rance — m'interdisait d'aller la voir.
Ce ménage, après avoir tenu dans ma
vie une place considérable, n'y restait
qu'à l'état de souvenir, mais d'un sou-
venir inllnimcnl flouloui-eux.
111
.le nie souvenais à peine du nom de
Lucile Régnier, lorsque, trois ans plus
tard, une circonstance fortuite nous mit
en présence. Des amis faisaient jouer
dans leur salon une comédie fort mince
dont j'étais l'auteur. Il me l'alhil diriger
les répétitions. Parmi les inler|)rètes,
choisis dans plusieurs petits théâtres,
qu'on mettait à ma disposition, se trou-
vait l'ancienne <■ liaison ■• d'Hector. On
devine (|u'elle m'intéressa moins pour
ma ])ièce que [)our son aventure passée.
l']lle ne man(|uait ])as de talent, ni
même d'une distinction relative. Nous
fûmes très vite camarades, et, le soir
(le la représenlatiiui , elle lit de son
mieux pour donner toute la \aleur pos-
sible à une (puvre que la postérité ne
connaîtra point.
Comme je me retirais, chargé de ces
bravos qu'on est toujours sûr de trouver
dans un salon, je rejoignis Lucile, qui
attendait sa voiture :
— \'ous ne soupez pas? lui denian-
dai-je.
Klle me répondit qu'elle n'iiimait pas
ces collations oii les artistes sont servis
à part, ainsi que des jiesliférés :
— Cependant, ajouta-t-elle, je meurs
de soif. Si mon auteur était un ange, il
monterait dans mon coupé et m'abreu-
verait de quelque chose de bien frais,
avant que j'aille dormir.
Je répondis que j'allais cire un ange
et, en quelques tours de roue, nous arri-
vâmes à un restaurant où i< j'abreuvai ■>
ma jeune première d'une douzaine d'hui-
tres et d'une aile de poulet froid, le tout
arrosé de trois coupes de cliquol. Il était
lard; la salle commune où nous avions
pris place était presque déserle, et Lucile
avait le Champagne triste, de sorte que
nous fûmes sérieux comme des notaires
en fonction. Klle m'assura que j.e lui
semblais fort honnête homme, ce qui
ouvrit la porte à ses confidences, — un
peu compliquées, je dois le dire. — Tou-
tefois, elle me déclara, non sans m'éton-
ner, qu'elle mettait l'amour platonique
au-dessus « de l'autre ".
— \'oulez-vous me dire ce que c'est
que l'amour platonique? lui deman-
dai-je axec l'iiitention calonniieuse de
la prendre au dépourvu.
— L'amour platonique, me répondit-
elle, c'est quand on s'adore sans laire
de bêtises.
— Connaisse/.-vous dos exemples?
— Mais certainement. L'homme que
j'ai le plus aimé ne m'a jamais embrassé
le front, — ni autre chose, ajouta-t-cllo
en \o\ant un sourii-e relever ma mous-
ladu". Va cependant je l'ai revu tous les
jours pendant six semaines. 11 m'avail
loué une petite maison, à Cannes, sur
la roule d'.\iilibes. Le |)remier jour,
quand il partit sans avoir fait autre
chose que me serrer la main, fumer
I.A LIAISON 1) Il KC.TOli
des cigares sur ma terrasse en exami-
nant les vagues, et martyriser mon
piano, j'ai cru qu'il était timide et je
me suis moquée de lui avec ma femme
de chambre. Croiriez-vous qu'après une
semaine de ce résime le bruit de ses
pas sur la route me donnait des palpi-
tations de cœur? .Moi qui ne comprends
que les valses, je restais pendant des
heures à écouter sa musique, une mu-
LA MAISON D IIKCÏOU
sique à porter le diable en lerre. Et si
un homme peut se vanter qu'on lui a
élu licU'lc, c est celui-là. Quand la porte
s'était refermée sur lui, je prenais la
plume... Probablement, vous ave/ reçu
des lettres d'amour : comme celles que
je lui écrivais alors, jamais! .. Le rêve
lini, j'ai bien cru ([ue j allais mourir!
Je demandai le nom de cet homme
extraordinaire sans pouvoir l'arracher
à Lucile; mais je n'en avais pas besoin :
Hector de Fossemagne, de toute évi-
dence, avait été le héros de ce roman
bizarre. Mais à quoi songeait-il, au nom
du ciel ?
Je demandai à ma compagne, sans lui
laisser voir que j'avais deviné le nom
du héros :
— Vous n'avez pas été heureuse long-
temps?
— Six semaines. // était marié. Sa
femme , sans doute , aura pincé mes
lettres. Il y a eu scandale, séparation.
Tout cela pour quelques cigarettes, pour
beaucoup de musique lamentable, et
pour des conversations aussi peu gaies.
Si vous y comprenez quelque chose,
vous êtes malin.
Certes, je n'étais pas plus « malin »
que Lucile Régnier; j'en fis l'aveu loyal,
sans chicaner ma petite amie sur la qua-
lité, peu méritoire, de son amour plato-
nique. J'avais de\ant moi un mystère
de plus, ajouté à pas mal d'autres que j ai
glanés dans le sillon de la vie et qui se
dessèchent peu à peu dans ma mémoire.
Ivt, de fait, celui de « la liaison d'Hec-
tor 1) était presque oublié quand, à mon
extrême surprise, la poste m'apporta
une lettre du marquis : je ne l'axais
pas revu depuis (Cannes. Il m'écrivait
simplcnienl, comme si nous nous fus-
sions quittés la veille :
i< Tu sais par les journaux le mariage
de Suzette. l'"ais-nioi le plaisir ou plutôt
rends -moi le service d'y assister. Les
cérémonies de ce genre ne sont jamais
agréables pour un père si'purc. Je vou-
drais quitter l'église et rentrer dans ma
solitude au bras d'un ami, caT mes forces
physiques et morales ne sont plus ce
qu'elles étaient il y a dix ans. C'est
entendu, n'est-ce pas, mon cher? Tu
viendras ? ■■
Non seulement Suzette se mariait,
mais encore elle faisait >• un grand ma-
riage », un mariage de cinquante lignes,
comme disent les reporters spéciaux. Je
trouvai Saint-.\uguslin renq)li par une
foule, et quelle foule ! Connue lleurs,
comme musique, comme toilettes, comme
noms, il était vraiment diflicile de rêver
mieux. Cependant, parmi ce millier de
personnes, — à commencer par moi. —
se glissait une gêne vague. Peu d'assis-
tants, je suppose, auraient voulu être à
la place du pauvre Meclor, obliquement
agenouillé sur son prie-Dieu, de façon à
ne pas voir sa femme, qui, elle aussi,
était fort changée.
Le discours du célébrant fut curieux.
Ce prêtre, âgé et \cnérable, n'en était
pas évidemment à son coup d'essai en
matière de " situations délicates ".M"'" de
Fossemagne fui complimentée sur ses
vertus: éloge trop lourd, sans doute,
pour sa modestie ; car elle l'écoula, la
tête dans ses mains, presque avec des
sanglots. Il faut supposer que l'orateur
n'avait pas reçu, comme moi, les conli-
dcnces de Lucile; son discours fut muet
sur les vertus de mon pauvre Hector
dont il [ml heureusement glorifier les
ancêtres, ce qui jirouve que la noblesse
a du bon, même pour un ])rédicateur
dans l'enibari-as.
A la sacristie, le supplice fut vrai-
ment cruel. Debout à coté de sa femme,
le marquis put étudier la gamme des ava-
nies, les poignées de main rapides et
volontairement distraites, les sourires
contraints et lîgés, les félicitations bal-
butiées; même, de temps à autre, I onii.v-
sion d'une douairière ;i chc\ al sur les
micurs. Il était là comme un in\ilê né-
cessaire, mais connue un invité dont la
présence glaçait tout le monde. Il tint
bon, toutefois. Quand il se sentait las
de son rôle, je voyais son regard, où
brillait alors un éclair d'amour, se tour-
ner vers sa lille, rayonnante de bon-
heur, de lu\<- l'I de beauté.
I.A MAISON 1) IIKCTOH
Enfin , le cortège se l'oniia pour la
sortie. J'attendais ce malheureux sous
le porche. Dès qu'il put se dérober, il
prit mon bras et nous nous perdîmes
dans la foule. Un fiacre, hélé au pas-
sage, nous emporta derrière ses stores
baissés, comme il eût emporté, au sortir
de la cour d'assises, deux accusés mis
au grand air après un acquittement dou-
teux.
Lorsque, enfin, nous ncuis trouxànies
dans le rez-de-chaussée d Hector, il se
laissa tomber dans un fauteuil, épuisé ;
je j)us \oir en ce moment qu'il avait
presque l'air d'un \ ieillard. .
— Pauvre ami I soupirai-je. Comme
tu es changé I Es-tu malade?
— Malade I s écria-t-il en riant d un
rire douloureux. Usé par le vice, flétri
par la débauche : voilà ce que j'ai lu
dans les yeux, deviné dans les chucho-
tements de tous ces idiots que nous
quittons. Tâche de leur faire croire que
cet appartement, où nulle femme n'a
jamais pénétré, n'est pas le rende/.-vous
des pécheresses de la capitale 1 Toi-
même ne l'as-tu pas entendu dire? Ne
l'as-tu pas cru?
— Tu es probablement beaucoup plus
oublié que tu ne penses, répondis-je. Il
est vrai que tu viens de sortir de l'ou-
bli pour une heure... En effet, le monde
est stupide.
— Heureusement 1 fit \'iclor. Stupide
autant qu'il est implacable, de sorte que,
au moyen de sa bêtise, on peut mettre en
défaut sa méchanceté. Oui, on le peut;
je viens de le faire; la farce est jouée.
Su/.ette \ient d'entrer dans une famille
Iles ancienne, très considérée, infini-
ment sévère. Pauvre enfant 1 Elle avait
contre elle mon passé et ma réputation.
Mais sa mère, qui l'a élevée et très
bien élevée, il faut en convenir, était un
ange. Le prédicateur 1 offrait, il n'y a
qu'un moment, à l'imitation des épouses,
trop nombreuses, dont les maris sont des
monstres.
— Je sais que tu n'es pas un monstre,
dis-je à Hector. Quant à préciser ce que
tu es, sur mon àme. je ne le poin-rais
pas I Tiens, mon ami , le moment est
venu de t'apprendre que Luciie Régnier
m"a conté votre histoire, .le t'avoue que
je n'y ai rien compris :
— L'indiscrète 1 Elle pouvait faire tout
manquer 1... Par bonheur, ni loi ni les
autres n'ont cherché l'énigme. Ecoute,
toi qui es le tombeau des secrets ! La
séparation , prononcée au profit de sa
mère, a-t-elle empêché Suzette de se
bien marier?
— Non, certes I répondis-je. Elle ne
pouvait espérer mieux.
— Et si les rôles avaient été renver-
sés? Si le jugement a\ait été contre ma
femme?
— 11 est certain, affirmai-je, que ta
fille en eût souffert gravement. Il est
certain qu'elle n'eut pas fait le mariage
qu'elle vient de faire. Mais pourquoi ce
dilemme de séparations où lu le places?
Veux-tu dire, — et vraiment je com-
mence à le croire, — que tu t es fait
condamner volontairement ?
— Je me suis fait condamner volon-
tairement, répéta Hector d une voix tpii
commençait à trembler. // fullait une
séparation. J'en ai pris l'odieux à cause
de Suzette.
— Mais pourquoi fallait-il une sépa-
ration ?
— Parce que, mon ami, quand on a
donné à sa femme tout son cieur, toute
son admiration, tous ses désirs, tous ses
espoirs pendant dix ans, le contour de
ce visage, la forme de ce corps, le son
de cette voix sont le plus atroce des
supplices, après que 1 indignité d'une
ingrate créature vous a foudroyé !
— Tu es fou ! m'écriai-je.
Mais la protestation resta dans mon
gosier. Tout à coup le souvenir de cette
soirée fatale, où Kopriva nous avait ter-
rassés tous par son génie, me revint à
l'esprit. Je gardai un silence dont le
malheureux Hector devina la cause :
— Ah ! toi aussi, tu avais vu, soupira-
t-il. Tu avais vu ce miracle effroyable du
démon ; une femme, une mère, fascinée
en quelques minutes, après dix ans de
bonheur et de pureté. JMais lu ignores
I. A MAISON 11 lIKCTnlt
une chose : c"esl que, dès le lendeniiiin
de ce concert en famille donl lu fus le
lénioin, ce misérable et son... admira-
trice avaient trouvé moyen de se re-
voir...
— llectnr!... ne dis p:is cela, m'é-
criai-je.
— Oui, des le lendemain 1 Tu lui re-
prochais {l'avoir une beauté froide I...
Elle m'a tout axouc, mon ami. Après
cette confidence — lu admires proba-
blement sa franchise — le paradis ter-
restre de ma vie devenait un enfer où,
comme deux damnés, nous allions nous
trouver en |)résence pour de louf^ues,
lonf;ues torlures 1 Ccpendanl , même
avant de se jeter à mes genoux, elle
avait obtenu de Kopriva le serment qu"il
allait partir, qu'il ne mettrait plus lefiied
en France. Fallait-il que cet homme fût
enivré d'amour pour obéir i(unine d a
fait :...
— I'',t lu n'as i)as |)U... ?
— Pardonner? .-\h ! j'aimais trop!...
.\lors ce fut elle qui ni'oH'ril de partir,
de disparaître, de me laisser ma lille I
J'entrevis pourSuzetle un avenir de dis-
^'ràce. Ma lille 1 Tout ce qui me restait
au monde! Je réfléchis beaucoup dès
qu'il me fut possible fie réfléchir. C'est
alors que j inventai la comédie deCannes.
Lucilc Réj^nier t'a dit vrai. Seulement
elle a <lù me croire fou !...
— C'est elle qui a été folle, répon-
dis-je, car elle s'est mise à t'adorer.
Mais revenons à ton sacrilice. l'ne
chose m'cmi)cchc de le comprendre : ta |
lille devenait une étranffère pour loi'.'
— Pas tout à fait. Je la voyais sou-
vent. Sa mère, donl la vie, depuis lors,
a été une longue pénitence, l'empêchait
de me mépriser. Dernièrement, Suzanne
m écrivit pour m'olfrir de tout révéler à
l'enfant après le mariage. Mais je ne
veux pas que ma bien-aimée ait celle
douleur. Puisque, dans nos moeurs, la
femme est déshonorée par l'infidélité,
simple peccailille chez l'homme, il faut
que Suzette arrive à ses cheveux blancs
avec l'ignorance de la honte maternelle.
D'ailleurs , depuis la cérémonie d'où
nous sortons, j'ai de nouveaux projets.
— Mon Dieu ! m'écriai-jc, que vas-tu
faire encore? Les projets d'un homme
de ta trempe sont efl'ravanls.
— Je vais faire une chose ])eu allen-
due en elfet. Je vais reprendre avec ma
femme les apparences de la vie com-
mune. De celle fa^on, ma lille m'est
rendue et ses enfants pourront avoir
mes caresses. I.e monde dira : <■ Quelle
sainte que celle admirable Suzanne ! V.Wc
a pardonné ! » Une fois encore j'aurai
trompé le monde I
— Je devine ce qui se passe en loi,
dis-je à mon ami. Dans la rencontre de
lout à l'heure, lu as senti que tu aimes
encore la femme?
— .Ah ! lu n'y entends rien ! me répon-
dit Hector de Fossomagne. J'ai senti, au
contraire, — et c'est là ce ((ui me décide,
— j ai senti tpie je ne 1 aime plus!
LlioN un. T INSE.Vf.
-t3((5-
T O K I O
Un des vieux résidents étrangers au
Japon, à qui on demandait un jour son
sentiment sur ce pays, caractérisait ses
impressions diverses en appelant l'em-
pire du Soleil levant ■. la terre des dés-
appointements )i. Le mot est joli et bien
vrai en ce qui concerne Tokio spéciale-
ment. On avait rêvé, en elTet, quelque
ville g^randiose, aux portes gigantesques,
aux palais sans nombre, avec toute la
richesse et la splendeur orientales, et,
quand on approche de cette capitale
d'un empire de iO millions d âmes, on
est désagréablement surpris de voir
comme un immense village, aux mai-
sons basses, aux rues boueuses, avec
une vie populaire grouillante et une
absence de luxe absolue. Peu à peu
cependant, lorsqu'on se défait de ses
idées premières, on garde, somme toute,
l'impression fort curieuse et peu banale
d'une grande cité étrangement bariolée,
pittoresque et vivante.
S'il faut en croire les vieilles annales
IX. — l!l.
du Japon, le pays autrefois n aurait pas
eu moins, tour à tour, de soixante capi-
tales. Aux anciens jours, en elTet, on
avait une épouvante superstitieuse du
lieu dans lequel une personne était
morte. Le fds d'un homme défunt se
reconstruisait toujours une autre mai-
son, et de même aussi le successeur d un
mikado se choisissait une nouvelle ca-
pitale.
Lorsque la civilisation chinoise en-
vahit le Japon, on prit une manière de
vivre plus confortable et plus raffinée,
qui était tout à fait incompatible avec
ces changements répétés. Le pays n'eut
plus dès lors qu'une seule capitale, mais
ce ne fut pas immédiatement Tokio.
Tokio, autrefois Védo, a, en elFet,
une origine relativement moderne. .\u
moyen âge, l'espace que la ville occupe
maintenant était presque totalement
recouvert par la mer ou par des lagunes.
En 1456, un guerrier du nom de Ola
Dokivan y construisit une forteresse.
TOKIO
Les avantages militaires de cette posi-
tion ne lardèrent pas à être connus de
Hideyoshi, le « Napoléon du Japon »,
qui dépêcha un de ses lieutenants. Jeya-
sou, pour en prendre possession. Quand
Jeifasou devint lui-même shogoun, cesl-
à-dire délégué général de l'empereur, il
fît de Yédo sa capitale. Depuis ce
temps-h'i, le Japon eut ainsi prati-
quement deux métropoles : la vraie
capitale, Kioto, où l'empereur résidait
dans une majestueuse réclusion , et
Yédo, d'où le shogoun exerçait l'autorité
effective sur tout le pays. .\ la suppres-
sion du shogounal, en ISdS, le mikado
ou empereur vint habiter à ^ édo et, le
13 septembre de la même année, le nom
de la ville était changé en celui de
Tokio, qui veut dire capitale de l'Est, en
opposition avec Sai-lvio ou capitale de
rOuest, qui était le nom de Kioto.
Depuis lors, la ville n'a pas cessé
d'être le siège du pouvoir suprême.
L empereur ayant concédé à son peuple,
en I8<S',*, une Constitution établissant
une Diète, c'est à Tokio que les deux
Chambres qui la composent ont leurs
palais respectifs. II y a, en outre, dix
ministères entre lesquels est répartie la
direction effective des affaires du pays.
Tokio, (|ui, tout comme Rome, est
bâtie sur plusieurs collines, couvre un
immense espace de terrain plus vaste
que Paris sans doute. (In ne s'en éton-
nera pas si l'on veut bien songer cjue la
ville compte I ,")(i(M)0(l habitants, que
presque toutes les maisons n'ont pas
d'étages, et que beaucoup sont bâties
au milieu des jardins. Certains quar-
tiers donnent même absolument l'illu-
sion (le la cam|)agne, et, lorstpie dans
(|uelque rue ombragée de Koishikawa,
|)ar exem])le, on rencontre un rustique
tliar à bœul's. on ne se croirait guère
dans une des ca[)ilales du monde.
L'histoire de Tokio est, en grande
|)arlie, une succession de désastres :
tremblements de terre, incendies, ty-
phons, inondations, etc. La ville a été
détruite et reconstruite plusieurs fois
après des connagratinus de lnul genre.
En I7t»3, un tremblement de terre lit
37 000 victimes. En 1855, un autre en
fit plus encore.
Quant aux incendies, ils y sont si
fréquents, et si appréciés aussi, qu'on les
appelle •< la fleur de Tokio •> et que la
langue japonaise a toute une gamme
très nuancée de noms divers pour les
désigner suivant leur origine, leur vio-
lence, etc. Le plus fameux de ces sinistres
est celui qui détruisit la moitié de la
ville en 1657 et brûla 1 10000 personnes.
Tout récemment encore, dans le cours
de l'année dernière, 2000 maisons furent
réduites en cendres dans le quartier de
Ilongo.
On s'explique d'ailleurs la puissance
de destruction et la violence de ces
incendies par ce fait que, précisément à
cause des tremblements de terre, la
ville est bâtie tout entière en bois. Seuls,
quelques très rares particuliers et les
grandes administrations ont des con-
structions à l'européenne. L usage s'en
est introduit au Japon en 187'2, mais il
ne s'est pas propagé.
C est dans celte même année 187 '2 que
Tokio a été réunie par un chemin de fer
à Yokohama, le grand port de commerce
distant de 30 kilomètres environ. La
lumière électrique a été introduite dans
la ville pour la première fois en 1885 et
les téléphones en 1890. Mais tous ces
perfectionnements sont enc«u'e fort peu
répandus. Je termine ces renseigne-
ments en vous rappelant que Tokio a
été ouverte aux voyageurs en 1809;
mais on ne peut pas y résider librement.
Tsoukidji, la concession étrangère, est
encore le seul quartier où peuvent ha-
biter les étrangers sans attache avec le
gouvernement jajionais.
Va maintenant, pour aci'oin])lir luilre
pèlerinage aux lieux célèbres de la ville,
quittons Tsoukidji par une belle journée
de printemps ou il'aulomne.
Mais tout d'abord — à tout seigneur
tout honreur — il faut payer son tribut
d'éloges au petit véhicule qui est le roi
incontesté des rues de Tokio; car enfin
on ne peut guère parler des inénarrables
tramways, bourrés comme des boites de
sardines, traînés par de petites rossi-
nantes faméliques, et qui n'ont d'inté-
ressant que de rapporter '^'t pour 1(10
aux actionnaires de la compagnie.
Le djinrikisha, lui, est coquet, pro-
pret, léfjer, et, pour peu qu'on choisisse
un bon trotteur, on file apréablenienl à
travers la ville immense.
On ne s'accorde pas quant à l'oriirine
Les deux héros de la profession sont
les traineurs de Jjinrikishas nommés
Moukobata et Kitaj^a qui, en mai 1891,
accomplirent l'acte de courag:e dont on
a coutume de faire jjloire au prince de
Grèce, en sauvant la vie au tsarévitch
de Russie, actuellement Nicolas IL Le
gouvernement russe leur sert à tous les
deux une importante pension.
Je viens lie dire que le cJjinriliisha
.MAISON' DE THE
des djiiirikishas. Ils datent de 1867 ou
1868 et ont remplacé les palanquins.
Les Japonais en attribuent l'invention
à l'un des leurs qui vit encore et pour
lequel, à chaque session de la Diète, on
dépose une pétition tendant à accorder
une pension à ce bienfaiteur national.
II est plus probable cependant que l'in-
génieux véhicule a été imaginé, en 1867,
par un .Américain nommé Goble, qui
était moitié savetier, moitié mission-
naire. L'idée fit immédiatement for-
tune, et à l'heure actuelle il n'y a pas
moins de 40 000 djinrikishas en circu-
lation à Tokio. La course en coûte 15 à
20 sens, c'est-à-dire 8 ou 10 sous.
est le seul moyen pratique de circuler
dans les rues de Tokio. J'oubliais la bi-
cyclette dont messieurs les Japonais se
servent à merveille. Ils ont pris du pre-
mier coup cette attitude couchée sur la
machine qui, pour les professionnels,
est, vous le savez, un brevet de chic et
de suprême élégance.
Il y a, à Tokio comme partout, des
promenades classiques que les guides
recommandent et qu'il serait de mau-
vais ton pour un étranger de ne point
faire. Une des premières est celle du
parc de Shiba. Les curiosités y sont,
d'ailleurs, des plus variées, et à côté de
ses temples qui comptent parmi les pre-
mières merveilles de l'jirl japonais et
dans lesquels f)ii peut admirer les tom-
beaux de quelques shoyouns, un a le
loisii- de visiter aussi un des prineipaux
bazars de Tokio, le célèbre Isirnnlioha,
où sont mis en vente les mille menus
objets de la vie japonaise.
A quel(|uo dislance de Sliiba se
trou\e le lemjjle bouddhiste de Senr/a-
liDiiil/i où sont enterrés les r/nnrnnte-
■tepl linnins qui. voulant veiif^iT le
meurtre d'un cher nlnié.
n'hésitèrent pas à braver
la rij,'ueur des lois et mou-
rurent après avoir mis à
mort l'assassin de leur
maître. Les quaranle-xepl
lionins reslenl dans l'ima-
gination populaire comme
des modèles d'esprit che-
\alcresque et de dévoue-
ment. L'admiration de la
foule pour CCS héros est si jjrandc (|uc
renccns brûle constamment (le\ant la
tombe de leur chef, Ui.shi lùiurano-
sanlié, et que des milliers de cartes de
\isite leur sont apportées au nouvel an
par les admirateurs de leur courageux
attai-hemenl .
Le parc de Shiba est à un bout de la
ville ; son rival dans la faveur populaire,
le parc d'Ouéno, est au côté ojiposé.
Pour aller de l'un h l'autre, on traverse
la ville entière.
X'oici d'abord (iiiiza. la fjrandc rue
cil vont llâner les étran};ers, avec ses
mafjasins dont quelques-uns sont orga-
nisés à reuro[)éenne et dans lesquels on
a l'agrément de pouvoir pénétrer sans
quitter ses chaussures. Puis, tout près
de là, Aalca-dori avec ses boutiques de
curiosités qui sont le paradis des bibe-
loteurs.
Nous voilà en plein centre de la ville
maintenant. Nous traversons iXagala-
tcho, le quartier « chic " de Tokio, le
quartier des légations. Tout autour dans
la plaine se dressent
de grandes bâtisses offi-
V o s s ft nu r A I. A I s i m !• fc u i a i,
cielles, en brique rouge, architecture
européenne; les ministères, le palais de
la Diète; puis, au milieu, faisant une
tache heureuse, le palais impérial. Il est
pesamment assis sur cette grande plaine.
Les fossés qui l'entourent, avec leurs
talus verts et les arbres qui s'j étalent
et les myriades de fleurs sauvages flot-
tant sur les eaux tranquilles, olfrenl un
des plus beaux spectacles de Tokio.
Le palais impérial est habité de-
puis IS8Ù par l'empereur. L'entrée en
est réservée à quelques privilégiés seu-
lement. Extéi'ieurement, les bâtiments
sont d'architecture japonaise. Quant à
l'intérieur, le type de la décoration de
LE PARC D O U E -N
l'impériale demeure est essentiellement
marqué par une simplicité raffinée, avec
des teintes neutres et pâles et des do-
rures très douces : c'est du pur shin-
toïsme, le vrai style impérial. L'ameu-
blement du palais vient d Allema^'ne
et est d'un elFet moins heureux.
L'Université de Tokio a été longtemps
la seule du Japon. Depuis quelques
mois, il y en a une aussi à Kioto, mais
exclusivement japonaise. Celle de Tokio,
au contraire, compte nombre de pro-
fesseurs étrangers. Elle comprend six
Facultés : droit, médecine, littérature,
science, agriculture et génie civil. La
Faculté de médecine est exclusivement
sous l'influence allemande; les autres
ont des professeurs de diverses natio-
nalités : français, russes, allemands,
anglais, etc. Tokio comprend encore
nombre d'autres établissements d'en-
seignement supérieur : l'école normale,
l'école supérieure de commerce, l'école
des nobles, l'école des beaux-arts, et des
écoles militaire et navale.
Nous voici enfin à Ouéno. C'est le
quartier le plus populaire de la ville.
Juché sur sa colline, avec ses minuscules
maisons de thé cachées dans les bos-
quets, ce parc charmant est le rendez-
vous favori des promeneurs. Tout Tokio
y vient voir en avril les cerisiers en
fleur, et, en août, les lotus qui s'épa-
nouissent sur son petit lac de Shmoha-
zoa-no-iké.
Asakousa est à quelques minutes de
Ouéno et on aperçoit de loin son hor-
rible tour. C'est à Asakousa que se
trouve le grand temple de Sensodji,
populairement appelé Asakousa-h'wan-
non, parce qu'il est dédié à Kwannon,
la déesse de Merci. La tradition popu-
laire donne à ce sanctuaire une fabu-
leuse antiquité, et c'est le plus fréquenté
de la ville. C'est le temple préféré de
la classe moyenne et des basses classes.
La grande salle olfre certainement un
des plus extraordinaires spectacles qu'il
soit possible d'imaginer. On y voit un
extravagant mélange de piété et de
plaisirs, de splendides autels et de gro-
tesques ex-voto, de jolis costumes et
d'idoles répugnantes. Toute une foule
grouille là parmi le claquement des
chaussures de bois, — car on ne se gêne
guère à .Asakousa-Kwannon, on ne se
déchausse pas et on f^arde son chapeau.
Des coqs, des poules trottinent partout;
des pif^eons se pavanent sur les solives;
des enfants jouent sur les statues exté-
rieures ; des soldats fument; les crovanls
Iraliquent à haute voix avec des mar-
chands de charmes, et dans un coin, les
amoureux apportent des lettres sup-
pliantes à la divinité. De tout ce monde
personne ne sort sans s'arrêter devant
une malheureuse idole, horriblement
sale et défi{;urée, que chacun frotte
selon ses maux, qui sur les yeux, qui
sur lo nez, etc. Au dehors, tout autour
du teni|)le, c est une foire pcr]>étuellc,
un entassement extravaf;ant de bara-
ques de toutes sortes. Voilà les spec-
tacles divers : théâtres, jongleurs, lut-
teurs, singes savants; puis les boutiques
à deux sous, les photographies à bon
marché, et surtout les inénarrables
pêcheurs à la ligne qui, gravement, un
petit bambou en main, taquinent des
poissons rouges au fond d'un baquet:
une « foire aux pains d'épice ■> débrail-
lée, qui se prolonge le soir aux lanternes,
et cela pendant trois cent soixante-cinq
jours par an.
Derrière Asakousa, commence la
(c Plaine du Honheur », le célèbre
Yoshiwara, où sont cloîtrées les fra-
giles beautés...
On peut dire que la plus grande attrac-
tion de Tokio, c'est Tokio elle-même,
avec ses étranges petites maisons de bois,
la vie en plein air du peuple, le bruit des
chaussures, les djinrikishaa, les petits
enfants, les jolis costumes nationaux
que les modes européennes n'ont heu-
reusement pas encore détrônés, et, enlin,
pour la classe des bourgeois, des petits
employés, rindcscri])til)le grotesque tles
combinaisons de ces costumes japonais
avec les vieux « laissés pour compte »
des tailleurs occidentaux. Tout cela
contribue à donner h la ville un aspect
absolument particulier. Les rues sont
animées, grouillantes et pleines de
bruits divers. C'est le cri du marchand
d'objets en osier, avec son chargement
si artistement arrangé, puis le siflle-
ment aigu de la bouillotte du raccom-
modeur de pipes, l'appel guttural des
raccommodeurs de chaussures, une fan-
taisiste troupe de chanteurs ambulants
ou une bande de prêtres mendiants,
enfouis sous leurs grands chapeaux.
Mais ce sont surtout les innombrables
enfants. Avec ses grandes rues sans voi-
tures, le Japon est bien, comme on l'a
dit souvent, le paradis des enfants.
Leur gentille mine et leur air éveillé
égayent beaucoup la ville, et .ils sont
tout à fait charmants quand ils veulent
bien cependant ne pas trop insulter
l'étranger.
Rien, peut-être, ne donne tant de
physionomie aux rues japonaises que la
coutume des basses classes quiveut que
les bébés se promènent toujours atta-
chés sur le dos de leurs frères et sœurs,
à peine plus âgés qu'eux. Tout ce petit
monde court, s amuse, sans se soucier
le moins du monde du bébé qui, der-
rière, s'égosille à qui mieux mieux ou
dodeline de la tête en dormant.
Il y a deux grands jours de fête spé-
ciaux pour les enfants. Le 3 mars,
chaque boutique de poupées est gaie-
ment parée avec ce qu'on appelle
0 Jlima-Siniia et qui représente la cour
en miniature. C'est la fête des petites
fdlcs. Celle des gardons a lieu le ."> mai.
Ce jour-là, on voit de tous côtés de
gigantesques carpes en papier peint,
(lottant au sommet d'un mât comme des
drapeaux. Chaque maison qui possède
des garçons — et il y en a dans toutes
ou à peu près — a ainsi un mat avec
autant de carpes que d'enfants mâles.
I.,a tradition populaire entend montrer
par là que, tout comme la carpe nage
dans la rivière en remontant le courant,
de même le hardi garçon surmontera
les obstacles de la vie et deviendra
grand en gloire et en renommée.
Nombre de ces enfants ont la tête
dévorée d'un eczéma d'une forme très
connue et facilement guérissable; mais
on se garde bien de rien faire, car la
superstition veut que ce soit là une
garantie de santé pour l'avenir.
Lorsqu'un pelil Japonais vient au
monde, fille ou garçon, la nouvelle de
sa naissance est immédiatement annoncée
aux amis et connaissances qui doivent
venir rendre \isite au nouveau-né et
à sa famille en apportant des cadeaux.
Cest ordinairement de l'étoiTe qui ser-
vira plus lard à habiller le petit. Il est
Le nouveau-né reçoit son nom le
septième jour de sa naissance, et cela
donne lieu encore à une cérémonie spé-
ciale et à des réjouissances variées. Les
petites filles prennent le nom de belles
et f,'racieuses choses de la nature: on les
appelle : Prune, Neige, Fleur de Pêcher,
Clarté du Soleil, Lotus, etc. Aux petits
garçons, on réserve des
noms qui sont des symboles
de force et de courage ;
E N' T r. E E n r
: 11 T t M i' 1. 1:
coutume d"y ajouter des œufs et du
poisson sec.
Quatre jours après, lorsque la mère
est relevée de ses couches, la famille du
bébé renvoie, elle aussi, des présents
et une lettre de remerciements à tous
les amis qui se sont précédemment dé-
rangés. Le cadeau, cette fois, consiste
toujours en du riz bouilli contenu dans
une boite de laque. La boîte doit être
rendue à la famille, sans avoir clé net-
toyée, ce qui serait souverainement
inconvenant.
c est ainsi qu'un grand nombre de sujets
du Mikado s'appellent : Rocher, Ours,
Tigre, etc.
Les garçons seuls peuvent prendre le
nom de la famille et hériter des titres
paternels. C'est là un premier trait
de la position supérieure reconnue à
l'homme dans la famille japonaise, par
contraste avec le sort réservé aux jeunes
filles.
Les petits enfants japonais ne connais-
sent pas tous les petits soins, toutes les
<c douillelteries » dont on entoure les
enfants européens; aussi les bébés japo-
nais sont-ils inliniment moins déplai-
sants, plus vivants et plus fjracieux que
leurs petits camarades d Occidenl.
Deux ou trois semaines à peine après
sa naissance, le bébé japonais se pro-
mène déjà, ficelé sur le dos dune sœur ou
d'un frère aîné. Là, il lui est loisible de
trier tant qu'il lui plait; personne ne
viendra le consoler. De cette façon les
petits Japonais apprennent très vite à
prendre la vie avec un brin de philoso-
phie. \ ivant de très bonne heure en [)u-
blic, dans la rue, ils sont immédiatement
éveillés et vivants, et ils s'habituent tout
de suite à s'intéresser aux jeux divers
des aînés sur le dos desquels ils vaga-
linndent.
Feu à peu les enfants grandissent
ainsi, les garçons restant parfaitement
libres et respectés dans la maison dès
L'ur plus jeune âge, jusqu'à ce qu'ils
deviennent des hommes à travers les
étapes successives de leur jeunesse d'éco-
lier qui ne diffère guère de ce que nous
connaissons chez nous.
Quant aux jeunes lilles, il n'en est
point de même. Dès leur plus jeune
âge, elles apprennent à se considérer
comme inférieures, à n'avoir d'autre
volonté que celle de leur [jère, puis de
leur mari, car la femme japonaise est
toute sa vie sous le contrôle du sexe fort.
Pendant son existence entière, elle devra
absolument faire abstraction de son moi
propre et cacher tout signe d'émotion
désagréable; elle devra rester sereine et
faire bonne figure dans les circonstances
les plus pénibles. Ses parents niàles la
respecteront toujours et la traiteront
aimablement, mais elle n'en est pas moins
une inférieure, l'allé devra api)rendre bien
vite à s'occuper de la maison, à diriger
les servantes. C'est à elle qu'incombe le
devoir de veiller à ce que le thé soit
toujours prêt pour les hôtes et à le leur
servir. Elle doit connaître parfaitement
toutes les recettes culinaires et. en par-
l' N E .MAISON .1 A P O N A I .-i E
ticulier, savoir bien l'aire bouillir le riz.
Le grand principe de sa vie est robéis-
sance aux ordres de son père ou de
son mari, même quand ils vont contre
ses instincts féminins les plus intimes,
et, de fait, les femmes japonaises sont
capables, à ce point de vue, d'un degré
d'abnégation vraiment extraordinaire.
La jeune fille va à l'école tout comme
les petits garçons; mais, en dehors de
cela, elle a des études à faire qui lui sont
particulières. Pour le charme de son
futur intérieur, en effet, elle doit savoir
deux choses essentielles, sans lesquelles
elle ne serait pas une femme accomplie :
la musique et l'art de faire le thé selon
les règles consacrées.
Au Japon, la musique est réservée
aux femmes, aux prêtres et aux aveugles.
La jeune fille bien élevée jouera donc
du kolo ou du shamisen.
Mais sa grande occupation, celle qui
prime toutes les autres, c'est de devenir
experte dans la cérémonie compliquée
du thé. Cette cérémonie du thé, qu'il ne
faut pas confondre avec l'habitude ordi-
naire de servir le thé, est un des traits
caractéristiques de la vie de famille au
Japon. L'art de bien faire le thé, de le
servir, de le faire selon le cérémonial
requis est la base des mœurs sociales.
Il repose tout entier sur une doctrine
ésotérique dont les principes, précieu-
sement transmis, de génération en
génération, à de rares initiés, ne sont
point livrés au public qui n'en connaît
que les manifestations extérieures.
Chaque étape de cette cérémonie est
réglée par une étiquette scrupuleuse.
Tout doit être choisi selon les règles : le
thé, d'abord, qu'il faut d'une espèce
particulière; la théière, qui doit être
d'une forme spéciale, et jusqu'au char-
bon lui-même qui n'est point le charbon
ordinaire.
L'art de faire le thé est enseigné par
des professeurs réguliers. La fantaisie et
l'observation de chacun n'ont rien à
voir ici; ce sont des règles immuables,
dont il serait malséant de s'écarter. Les
apprendre forme le fondement de l'édu-
cation d'une jeune fille bien élevée.
A seize ans, la jeune fille est en âge
•de se marier. C'est une conséquence
fatale pour elle. On lui demandera bien,
à la rigueur, si le fiancé qu'on lui
■destine lui plaît ; mais elle n'aura pas à
dire qu'elle ne désire pas se marier.
La cérémonie du mariage, qui ne revêt
à peu près aucun caractère ni légal, ni
religieux, prend place à la maison du
fiancé où la jeune fille est conduite. On
porte là aussi le trousseau de la fiancée
cl les présents qu'elle fait à toute la
famille de son futur époux. Chaque
membre de cette famille, depuis les
grands parents jusqu'aux petits-enfants,
sans oublier aussi tous les domestiques
<lc la maison, reçoivent quelque chose.
l.a cérémonie du mariage consiste à
boire un peu de saké (eau-de-vie de riz)
dans une coupe à deux becs. Les fiancés
boivent chacun h leur tour. C'est un
symbole, signifiant que les époux parta-
geront les joies et les malheurs île la vie
conjugale. Puis la fête se prolonge ()cn-
dant plusieurs jours.
Le divorce est extrêmement fréquent
au Japon, car il suffit du consentement
des époux pour l'obtenir. Dans les
basses classes surtout, rien n'est plus
commun que de rencontrer des gens qui
en sont à leur cinquième ou sixième
union. I^a crainte du scandale fait que,
parmi les classes s\ipérieures, cette pra-
tique est un peu moins fréquente.
L'infériorité de la femme vis-à-vis de
l'homme est très nettement marquée
dans le divorce; c'est même pourquoi
beaucoup de femmes préfèrent endurer
beaucoup de l'inconduite et de la mé-
chanceté de leur mari que de demander
le divorce. La loi japonaise, en elVet,
établit qu'en cas de divorce, quelles
qu'en soient les causes, les enfants reste-
ront avec le mari. Le culte des ancêtres
tel qu'il est organisé au Japon, la conti-
nuation de la lignée par les mâles seule-
ment, et l'opinion généralement acceptée
que les enfants héritent des qualités de
■leur père plutôt que de leur mère, fon(,
en effet, que les enfants sont considérés
comme les enfants du mari seulement.
Il est juste de dire que cet étal
d'abaissement dans lequel est tenu la
femme japonaise commence à soulever
1 opinion. Le Japon a vu naître récem-
ment, lui aussi, un mouvement fémi-
niste, et de vaillantes femmes réclament
à grands cris pour leur sexe un meilleur
traitement. Le nouveau code civil qui
va être mis en vigueur prochainement
répondra en partie à ces vœux.
On ne saurait passer quelques jours
à Tokio sans s'olfrir le divertissement
d'un repas à la japonaise.
Après avoir préalablement ôté vos
souliers, que vous laissez à la porte,
tout comme ailleurs votre parapluie,
vous entrez dans le restaurant. Une
nuée de petites bonnes, aux yeux bridés,
éveillés et moqueurs, viennent bien vite
regarder le « barbare » sous le nez.
Puis l'une d'elles s'empare de vous et
prestement vous mène dans un petit
coin, vous installe sur les latamis
(nattes), car il faut s'asseoir par terre.
Puis elle vous apporte alors une foule
de petites assiettes qui contiennent
d'étranges choses qu'on essaye de manger
avec des baguettes de bois. Et les pe-
tites bonnes rient de votre inexpérience.
Klles sont assises autour de leur ré-
chaud et, entre deux services, fument
lestement une pipe minuscule.
Mais ce que l'étranger ne doit pas
manquer surtout de voir, ce sont les
fleurs. Quelle que soit l'époque pen-
dant laquelle vous séjourniez à Tokio,
il est bien rare que vous n'ayez |)as le
loisir d'admirer quelque belle floraison.
C'est le grand plaisir national. A de
certains jours qui sont fixés par la tra-
dition, le peuple se rend aux endroits
consacrés pour voir de beaux arbres
fleuris. lîn fé\i-icr, ce sont les pruniers
à Kame'ido Oumé-'\'ashiki ; en avril, les
cerisiers à Ouéno et à ?hiba ; en avril
aussi, les pivoines à Poméï. Les azalées
s'épanouissent en mai à Okoubo-Moura ;
les iris, en juin, à Ilorikiri; les lotus sur
le iielil lac- d'Ouéno. en août, et les
chrysanthèmes pendant les trois pre-
mières semaines de novembre à Asa-
kousa.
Mais, entre toutes, la vraie fleur na-
tionale, c'est celle du cerisier. Le ceri-
sier est cultivé partout, uniquement
pour tout. Elles sont l'objet de l'admi-
ration et des préoccupations de tous.
L'art de faire des bouquets, par exemple,
n'est pas laissé au Japon, comme en
Europe, au caprice de chacun. Les Ja-
ponais en ont fait un art véritable et
MAR CHAXD D OBJETS ES OSIER
pour sa fleur. Les poètes l'ont toujours
chantée depuis les temps les plus re-
culés. Le patriotisme lui-même s en est
emparé, on la déclare la vraie fleur du
Japon et on l'oppose à la fleur du pru-
nier qu'on prétend être d'origine chi-
noise. <• La fleur de cerisier, dit un
proverbe japonais, est la première des
fleurs, comme le guerrier est le premier
des hommes. »
D'ailleurs cet amour de la fleur au
Japon n'est pas seulement confiné aux
arbres. On aime les fleurs en tout et
aussi une science. De fait, ils invoquent
pour ce délicat ouvrage l'aide du confu-
cianisme lui-même et arrangent les fleurs
philosophiquement, en tenant compte
de tous les principes de la nature et de
quelques règles traditionnelles. Ces
règles sont jalousement transmises dans
les diverses écoles qui se sont succédé
depuis que Sen-no Rikyou, le premier,
posa les principes de l'art, au xvi" siècle
de noire ère.
Des effets de lignes et un certain arran-
sement achevé au moven d'irréfrularités
iirlilic'iellemeiil protluiLes soiil la cariic-
léristique des compositions ilor;iles des
Japonais. Par contre, ils ne s'occupent
pour ainsi dire pas de l'harmonie des
couleurs qui passe avant tout chez
nous.
Ne croyez pas cependant que toutes
ces idées, qui nous sont étrangères, re-
tiennent le peuple japonais d'une foule
de préoccupations pour lesquelles nous
nous passionnons. Le monde de Tokio,
tout comme celui des autres capitales, a
aussi ses caprices passagers, ses engoue-
ments. Le snobisme n"}' est pas inconnu
et, de temps en temps, une nouvelle
mode s'empare de la société déscruvrée
et lui aide à passer une saison. On s'en-
goue, d'ailleurs, pour les choses les plus
diverses. En 1H7;{ — ne riez pas — on
se prit d'un bel amour pour les lapins.
On n'avait pas encore vu de ces ron-
geurs au .laj)on. Les premiers qu'on
importa comme curiosité atteignirent
des prix fabuleux. On les vendait cou-
ramment I 2(1(1 ou I 5(10 francs, certains
spécimens se payant même jusqu'à
1(«M» francs.
En \M'.i, il fut de bon ton d'éditer des
dictionnaires par souscriptions. Mais
ces entreprises littéraires tournèrent
mal, et quelques-uns des promoteurs
finirent sur les bancs des tribunaux.
En 18Si, on fonda des sociétés sa-
vantes.
En 1885, tout fut à l'athlétisme.
En 188t;, on valsa avec rage et on ima-
gina la mode des funérailles pompeuses.
Puis vinrent les tables tournantes, le
mesmérisme, etc.
En lcS89, on fonda des compagnies
par actions, et il y eut un renouveau
général des anciennes coutumes japo-
naises coïncidant avec un mouvement
anti-étranger, (^e fut la grande année
de réaction,
Ivn I8'.l(), on spécula sur les chemins
de fer.
En I8'.)(). on lit des colleclions de
timbres-poste et, actuellement, on dis-
cute le point de savoir s'il y a lieu,
oui ou non, d'adopter le gouvernement
parlementaire.
.1
M A .1 ;
COINS DE HOLLANDE
Nous sommes heureux do pf)uvoii' pré-
senter à nos lecteurs un artiste belge,
M. H. Cassiers, dont nous reproduisons
c[ualre dessins dun album, édité par
MM. Dielrich, de Bruxelles, qui feront
ressortir son talent plein d originalité.
.Après divers voyages destinés à cher-
cher la nature qui convenait le mieu.\
à son tempérament, c'est au pittoresque
de la Hollande qu'il est revenu. « Il n'y
a pas pour moi de charme plus grand
que de me trouver devant mon chevalet
au milieu de ces plaines immenses ani-
mées de moulins, d'animaux, de fermes
el, par-dessus tout cela, de merveilleux
ciels roulant de grands nuages... >^ Ainsi
s'exprime l'artiste lui-même.
M. Cassiers, toutefois, sait présenter
COINS DK
MOLLANDK
l;i nature en lui
faisant en quelque
sorte toilette et de façon à
la faire aimer des profanes. Dans ce
petit pays de \'olentlani, pour prendre
un exemple, la jolio tache des deux
femmes est là [)our le plaisir des yeux.
Mais, si l'artiste les a peut-être prises
ailleurs pour les placer ci cet endroit et
si leurs ajustements sont coquettement
tournés, elles n'en sont pas moins réelles
et vivantes.
Nous sommes à Kalwyk. non loin de
Lryde. Le Mhin, superbe, linit miséra-
blement. Pen-
dant que son cours,
divisé vers le Sud, perd
jusqu'à son nom dans les eaux de la
Meuse, un faible bras, remontant un peu
vers le Nord et conservant seul l'appel-
lation de DudcUijn le vieux llhin , ve-
nait se répandre dans les sables de la
mer, et, pour comble de dis^'ràce, les
(ières eaux de Bâie et de t'.oloj^ne trans-
formaient les dunes en marais pestilen-
tiels. Au commencement de ce siècle,
de formidables travaux hydrauliques,
où excellent les Hollandais, surent em-
COINS DK
prisonner clans
un fanal ces tristes
Ilots tlomesliqués. Laspect de
la plajje et du pays environnant est
morne et semble envelopper ces lieux
dune inconsolable mélancolie.
Située au milieu des bouches de l'Es-
caut, l'île de Zuid-Beveland était autre-
fois rattachée à la terre ferme ; une
tempête de 1532 la laissa isolée au milieu
des Ilots. Goes est sa ville la plus impor-
tante et elle a gardé le souvenir d'un
épisode des guerres contre les Espagnols.
En 1572, elle était occupée par les
Espagnols qui allaient être pris par les
y^^J^-i ^^ z- Zélandais, mai-
vironnante, quand, pendant la
nuit, Mondragon et 3,000 hommes, par-
tis de Berg-op-Zoom, traversèrent le bras
de mer, ayant de l'eau jusqu'aux épaules,
avec la certitude d'être noyés par la ma-
rée montante ^i leur marche, qui devait
durer six heures ainsi, était quelque peu
ralentie. Au point du jour, ils arrivèrent
renforcer la garnison qui les vit surgir
de l'onde comme des monstres marins.
Plus loin enfin, plus avant dans la
mer, la dernière de l'archipel de l'Es-
caut, est l'ile de ^^'alcheren. C'est Tex-
COINS DK ,r.
IIOI.I.ANDK
ijireiiii'iil
l'réfiuenléc des tniirisli's. ,i\cc ms
deux villes <le Flessiiif^ues rt de Middel-
hiii';;. i..i |)hile e;im|);if,Mie n r>l (|ii'iiii la|iis
de \e]-diiie sillonné de cmikiiix; l'air v a
celle clarté spéei.'ile des pavs ninuHli's
où la lumière semble se crislaili~rr dans
les |)arlieules li(|iii<les de ralmosplière ;
la mei' environnante écrase toiil de sa
^n-andeiir apparente on c-acliée. Les mai-
sons ont conservé rem|)reirile de la
doniinalion es[)af;noie qui ne cessa (lu'eii
i;ran(r|)laee, sub-
siste riiolel de ville construit en
I i()S |)ar Chai'les le Téméraire, décoré de
vin(,'l-cinq statues colossales des comtes
et comtesses de Flandre. Les costumes
y ont conservé les formes pittoresques
d'autrefois et le souvenir de l'amiral
Huylei-, né dans l'ile, nourrit les habi-
tants dans le culte des immortelles cam-
|)af;nes de 1 indépendance.
A. ( i A M K « .
ALMANACIIS CLKIKUX
U AUTHEFOIS El U ALMOIRI) llUI
l/illustration des calendriers et des
almanachs, jusqu'à la fin du xvi" siècle,
reste morale et relif,'ieuse. Elle se res-
sent encore, au moins par sa forme
conventionnelle, des miniatures de ces
livres d'heures où avaient été annexés
à l'orijjine les calendriers. Ce sont pres-
(jue toujours les mêmes sujets qui sont
représentés avec une inf^énuité pleine
de charme : le jug^ement dernier, les
phases de la vie humaine, le retour des
saisons, des scènes de chasse, des ta-
bleaux de la vie rustique.
Tous les almanachs de cet te époque sem-
blent avoir pris pour modèle le Grand
kalendrier et compost des bergiers
publié pour la première fois en 1493 et
considéré comme le plus ancien. Les
imagiers qui taillaient dans le bois ces
grossières figures n'étaient que des
ouvriers sans idéal artistique et si leurs
icuvres nous plaisent aujourd'hui, c est
surtout par la naïveté de l'exécution.
L'almanach du xvi"-' siècle, livre de
piété ou grimoire de sorcellerie, s'adresse
presque uniquement à un public popu-
laire. Les livrets de Nostradamus, ceux
de Rabelais étaient vendus surtout dans
les campagnes, par des colporteurs,
l'omme de nos jours les Mathieu Laens-
berg. Il faudra attendre plus d'un siècle
avant que l'almanach devienne un livre
urislocralique.
Tandis que l'Allemagne pouvait s'en-
orgueillir d'Albert Diirer et l'Italie de
Marc Antoine, la gravure en France,
dans la première partie du xvi" siècle,
en était encore à d'informes essais.
L'attrait qu'une illustration soignée
peut donnera un livre, on ne s'en doutait
même pas. Il y avait presque toujours un
contraste choquant entre la beauté du
papier, l'élégance des caractères et la
laideur des gravures, aux traits épais,
l\. — jo.
aux ombres mal disposées. Voilà pour-
quoi on ne peut citer pendant cette
période d'un siècle et demi que trois ou
quatre almanachs français artistiques,
parmi lesquels u le calendrier historial
de 1563 ", imprimé en rouge et en noir;
à Lyon, avec les lettres si gracieuses de
Jean de Tournes et des figurines très
élégantes attribuées au Petit Hernart>.
Quoique la gravure ait fait alors do
grands progrès, l'almanach-livre reste,
au wif siècle, une publication populaire
et même sous cette forme il est peu
répandu. On a cité comme nlfranl un
caractère beaucoup plus artistique " le
calendrier de Bussy » avec des por-
traits de Petitot, mais on ne le connaît
que par tradition et il a été impossible
d'en retrouver un seul exemplaire.
Depuis la mort d'Henri IV' jusqu'à
l'avènement de Louis X\', pendant
cette période qui est l'âge d'or de la
gravure française, l'illustration des alma-
nachs se cantonna dans des estampes
dont les vastes proportions et le côté
décoratif plaisaient au goût sévère du
grand siècle. C'est le règne du beau, qui
précède le règne du joli.
Kn 1010 parut la première estampe-
almanach, dessinée vraisemblablement
par Léonard Gaultier ou Thomas de
Leu. Elle n'est pas signée, de même que
la plupart de celles qui suivirent. 11 faut
admirer la modestie de ces grands ar-
tistes qui faisaient des chefs-d'œuvre et
négligeaient d'y mettre leur nom. Heu-
reusement pour eux, le talent est aussi
une signature.
Dans la partie supérieure de l'estampe,
une vignette représente Henri IV,
Marie de Médicis et leurs enfants. De
chaque côté se dressent deux colonnes
torses d'un beau style Renaissance.
La mode de ces belles illustrations.
774 AI.MANACHS C. t' H I KL' X I) A IT 1{ ICl'O IS KT D' A LMOL'R DH U I
Krt r A M r K- A I.M AN AOII U K 1 Ij G 2 — I. A N A ] S S A N C K 111 1) A l 1' 11 1 N
aMANAClIS CL'HIELX 1) AL T It K KO IS ET I)' A LM 0 f Fi D II f I "b
ESTAMPE- ALMAXAlH DE 1 G tj 'J
ALLIAKCB DE LA FRAXCE AVEC L ' E 3 P A li X E
7-6 AI.MANAC.IIS C.IHIKLX D A IT Fi K F( 1 1 S KT I) A T.! () f lU) Il 1 1
dans lesquelles le calendrier avait sur-
tout comme but de faciliter la vente, se
continua sous le règne de Louis XIII cl
leur vogue ne fit que croître. Les gra-
vures représentaient presque toujours
des sujets qui se rapportaient au roi el
à sa famille.
Ces estampes étaient à l'origine de
formai in-folio. Vers 1050, on commenva
à leur donner un format double et on
peut voir dans cette modification une
preuve de leur légitime succès. Elles
eurent désormais les dimensions de la
feuille appelée aujourd'hui grand aigle
et le calendrier, imprimé à part, réduit
à sa plus simple expression, n'occupa
plus qu'une petite place, laissée au mi-
lieu.
Les faits les plus importants de l'an-
née précédente : batailles, fêtes, ma-
riages, etc., étaient représentés sur ces
estampes-almanachs et des médaillons
ou des cartouches entouraient les sujets
principaux. .Ainsi, en 1G84, l'estampe
publiée chez la veuve Bertrand et gra-
vée par de Larmessin représentait « les
derniers soupirs de la très haute, très
puissante et très vertueuse princesse,
Marie-Thérèse d'Autriche, infante d'Es-
pagne, reine de France et de Navarre,
morte à \'orsailles le 31 juillet ir>S3. ..
Généralement les sujets principaux cé-
lébraient les gloires ruineuses de
Louis XIV' et ses douteuses vertus el
c'était un très grand honneur que d'être
placé près de lui, dans un cartouche de
quelques centimètres carrés. M'"" de Sé-
vigné prétend que les guerres conti-
nuelles du siècle sont dues principale-
ment à l'ambition des généraux .. de
composer des almanachs ».
Les compositions satiriques contre les
femmes — à quelque religion qu'elles
appartinssent — ne sont pas rares. Vax
KMiO, l'estampe-almanach publiée chez
Alexandre IJoudan, représente Z,ns/(icru,
opéraletir rvpliali(/uc, dont les talenls
nous sonfainsi décrits : « Céans, mais-
Ire I>ustucru : un secret admirable (|u'il
a porté de Madagascar pour reforger et
[lollir, sans l'aire mal ny douleur, les
léles des femmes acariaslres, bigeardes.
criardes, diablesses, etc., el qui ont
d'autres incommodités, le tout à un prix
raisoiniable, aux riches pour de l'argent
el aux pauvres gratis. » Le même sujet
était reproduit avec quelques modifica-
tions en 16(i2 : il avait eu sans doute
beaucoup de succès. (]e Lustucru, im-
mortalisé depuis par le meurtre du chat
de la mère Michel, était un personnage
populaire, un forgeron fantaisiste dont
le nom sous sa forme interrogalive
signifiait d'après Tallemanl des Héaux :
" Que c'était iine chose qu'on ne croyait
pas qui put jamais arriver, de redresser
la tète d'une femme. "
Au même genre satirique se rattache
une des estampes-almanachs les plus
curieuses : l'Emoiileiir. publié en 1673
chez la veuve Montcornet. Sur la place
de la Foire Saint-Germain, un rémou-
leur entouré de têtes de femmes essaye
inutilement de leur limer la langue
à l'aide de sa meule. Quoiqu'elles
soient coupées, ce qui les met incontes-
tablement dans un état d'infériorité, les
têtes protestent et accablent de railleuses
invectives l'artisan déconcerté :
Guy, frippon d'éniouleur. c'csl en vaiiiciiioulcr
Ma lanfcue avec outrajjc :
Ta iiK'iiK' rt les travaux no feronl qu'efliler
Son IraïK-liant davanlajie.
Les vers sont mauvais — on ne sau-
rait demander aux graveurs d'être poètes
— mais l'iilée ne manque [)as de piquant.
.Ai-je besoin d'ajouter que les femmes
étaient les premières à en rire?
Comme il se publiait en moyenne, de
Kilo et I7i0, cinq ou six de ces estam-
pes, chaque année, et deux ou trois dans
la période qui a précédé et dans cellequi
qui a suivi, on peut évaluer leur nombre
à deux mille environ. Il n'y a pas au
point de vue iconogiaphicpie de docu-
ment plus important. Tout ce qui sot
fait de grand pendant deux siècles,
l'image le reproduit et lui donne une
nouvelle immortalité. C'est l'Arl, — un
art incomparable. — mis au service de
l'Histoire.
AI.MANACIIS crUI KIX I>' A T T U K KO I S KT 1) A l' .1 (H' H D lU 1 777
ESTAMPE-ALMANAOH DE 1678 — TRAITÉ DE NIMÈGUK
à qui on a do:iiié les traits de Louis XIV, est représenté jouant aux dames avec un Espagnol,
un AUemaift et un Hollandais et gagnant la partie.
1-H AI.MANACIIS CllUiaX I) A l' T U K l'U 1 S Kï D A L' .1 O l li 1 ) II f I
Les principaux riKirciiaiulsd'eslampcs-
almanachs au x^ ii" et au xMii'' siècle
avaicnl leurs obscures boutiques dans
la rue Saint-Jacques: N. de Poilly, <'i la
Belle-ZmaffC, la veuve Montcornet, à
la Belle-Croix, Nicolas Langlois, à la
Victoire. On pourrait citer encore Pierre
Landry, Trouvain, les Jollain, les Bon-
nart, N. de l^armessin — et les deux
derniers représentants, à la veille de la
Hé\olulion, de ce commerce démodé et
de cet art déchu : Rapilly, à la Ville de
Coulances, et Basset, fabricants de pa-
piers peints.
Ces admirables chefs-dœuvre de la
gravure française sont passés presque
tous à l'étranfjer, surtout en Allemagne.
C'est de Ih qu'une partie est revenue en
Franco pour entrer dans les collections
et particulièrement dans celles de l.eber.
d'Hennin et de .M. Edmond de Roths-
child, qui possède près de sept cents
pièces. La collection Hennin, un peu
moins riche, se trouve, comme on sait,
à la Bibliothèque nationale.
Le xvin'- siècle est la belle époque de
l'illustration des almanachs-livres. L'es-
tampe se rapetisse et ce qu'elle perd en
beauté noble et en éclat décoratif, elle
le gaf^ne en linesse et en grâce. La ma-
jesté un peu froide et trop apprêtée de
Lebrun est remplacée par l'élégance
maniérée de Boucher ou de \\'atleau.
La série des Elrennes mic/nonnes et
utiles commence en 17:25 et le Petit
alnianacli pour 1733, publié chez l'apil-
lon, graveur sur bois, est un des pre-
miers qui soit orné de jolies gravures.
Dessinateurs et graveurs, assujettis
au même goût, séduits par le même
idéal, se valent et se complètent. Cochin,
Eisen, Ciraveiot , Marillier, Queverdo,
Cholfard, Binct, (^hodowiecki, Moreau
le jeune, Debucourt trouvent de dignes
collaborateurs dans Fessard, Lemire,
de Cillent, de Longucil, (îaucher, Del-
vaux, etc. De l'association de leurs ta-
lents, souvent réunis d'ailleurs chez le
même artiste, sortent des livres char-
mants dont l'illustration est pleine de
distinction et d'esprit. De l'esprit, en
ce temps-là, le crayon en a autant que
la plume et ce n'est pas peu dire.
l-es éditeurs eux-mêmes — ô temps
heureux ! — ont des préoccupations
artistiques et savent donner à leurs
almanachs imprimés avec goût, un as-
pect élégant. Ils le recouvrent de soie,
de maroquin rouge ou vert sur lequel
sont dorés d'amoureuses devises ou de
gracieux attributs ; des carquois, des
llcurs, des colombes. Quelquefois dans
la couverture est incrusté un médaillon
contenant une miniature.
Ingénieur, géographe et libraire, Des-
nos, le créateur des charmants Alma-
nachs géographiques, invonle un papier
peint servant en même temps de tablette
à dessiner. Ce papier, très blanc, très
souple, peut être opposé avec avantage
au meilleur de ceux qu'on fabrique en
Hollande. Desnos s'en sert pour éditer,
comme il le dit dans un de ses prospec-
tus : <i des almanachs de toute espèce
et des plus intéressants, gravés en taille-
douce, joints ou non à des tablettes,
avec aiguilles ou style remplaçant le
crayon. » Ce style eu métal, probable-
ment en plomb, inventé par l'ingénieur
éditeur, il en était très lier et le quali-
fiait lui-même de singulier.
.\ cette époque où on peint des calen-
driers sur des assiettes, où on les grave
sur des médailles, l'almanach prend
mille formes. Tantôt il est orné d'une
glace, tantôt il sert de portefeuille par
le gousset qui y est ménagé. L'almanach
lilliputien se porte dans un petit étui
d'or, cil guise de breloque. (]elui qui
appartenait au baron Bichon avait vingt-
cinq millimètres de hauteur sur vingt
millimètres de largeur. Donnons son
titre, car il mérite de passer à la pos-
térité. C'était le" /?ei'ei'//?ia/('n.alnianach
pour l'an 170t), gravé par ("ocquelte,
rue du Petit-Pont, chez un limonadier».
Le nom de ce graveur no \ oiis semblc-
t-il pas prédestiné ?
Parmi ces almanachs du win" siècle,
pr<'S(|uo tous sont remarquables, et
l'obligation de n'en citer que quelques-
uns rond lo choix très diflicilo.
ALMANACIIS CUIilliUX D'AUTRKFOIS ET I) A U J O U H 1)' Il U I T79
E.STAMPE-ALM ANACH DE liiMI — LK CIBIVET DU CÉLÈBRE EMPIRIQUE DEBEUX
UNE SCÈNE DU l( MALADE I M A G I X A I R E 1) DE MOLIÈRE
7H(. AI.MANACIIS C U lU K l X 1) A l T HKKi i (s KT l)' A U JOU R D II l' I
K ST A M I' 1- A I. M \ N \ ' M 111 1 ll^ J
1 PUT II f: ri SI'. i)K i.ouis XIV sous lks traits d'aimu, i.
AI.MANAC.IIS lUlilia'X I) A U Tl{ E KO I S KT 1)' A T .1 1) l' U 1) II IJ I 7S|
i;sTAM l'H-ALM AN AOH DE 1 Ij 8 6 — LE DOUE I) E U f! .V E S A V E U ri A I L L F! S EN 168j
Au-dessous : démolition du temple de Cbareuton après la révooatiou de l'edit de Nantes.
ALMANACIIS CfHIKLX I) A UTR KKO I S KT I) A U JOL' It D 111 I
D un mauvais livre Taisant un joli
volume, Marinier illustra — dans les
deux sens du mot — VAlmanach des
(îràces. Chodowiecki orna VAlmanach
A L -M A N A L u DU U 1 A 1) L E
PAR l'abbé q r e s X e L , 1737
{Frontispice.)
(le Gotha de ses reproductions des
modes du jour, si exactes el si curieuses.
L'année 1776 de ce recueil, une des plus
recherchées, donne, intercalées dans le
calendrier, en regard de chaque mois,
douze gravures qui sont les reproduc-
tions réduites des estampes de Freu-
debeg pour les monuments du costume.
C'est, en douze tableaux, la journée
d'une jolie femme — elles le sont toutes
dans les almanachs — depuis le lever
et le bain, jusqu'au bal et au coucher.
Cochin dessinait les spirituelles vi-
gnettes des Klrcnncs mn/nannes, des
Etrennes galantes c|ui se vcntlaient, en
1751, chez Vallayer, marchand bijou-
tier, rue Royale, des litrennes li/ri(jues
et anacrénniii/iies, fondées en 1781.
Nul ii"a su mieux que lui peindre les
petits-maitres à la taille élancée, à la
tournure élégante, et les coquettes mar-
quises dont le buste gracile se dresse au-
dessusdespaniers démesurés. Ses grandes
dames ont des airs fiilés de soubrette.
Il est vrai qu'en revanche ses soubrettes
ont des élégances de grande dame.
Dans VAlmanach utile et agréable de
la lollene de l'Ecole rotjale militaire.
pul)lié chez Fraull, Gravelot représen-
tait d'un dessin souple et aimable, dans
le genre de Boucher, au-dessous des
numéros de la loterie, quatre-vingt-dix
scènes enfantines où le principal rôle
est joué par une petite fille déguisée en
dame, et nous voyons dans ses succes-
sives transformations : la Criarde, la
Polit;onne, la Mal à son aise, la Bi-
chonnée, la Preneuse d'oiseavx , la
Trai/evse de cachet, la Coe/feuse, la
Petite Marchande. On n'a eu égard dan»
le choix des figures, disait 1 éditeur,
qu'à la galanterie qui est si naturelle à
la nation franvaise. Le dessin est aussi
gracieux que 1 idée.
h]n 1764, Lattre, grareiir en lettres,
rue Samt-Jacques, proche la fontaine
Sainl-Séverin, comnienvait l'admirable
série, qui devait durer près de vingt ans,
de VAlmanach iconologique des Arts,
illustré d abord par (jravelot, puis par
Cochin, et dont les frontispices, d'un
goût un peu trop allégorique, mais très
gracieusement dessinés, représentent
l'Ktude, la Peinture, la Sculpture, la
Tragédie, la Comédie, la Danse... el
même la Logique et la Chirurgie.
Très intéressant par ses documents
sur Paris, quoiqu'il fût consacré aux
Jardins, l'almanach de 1774, qui avait
pour titre : les Délices de Cérès, de
Pomone et de Flore, clait orné de gra-
vures très fines qui représentaient l'.As-
semblée à Longchamps, le Salon des
tableaux, les Houlovards, etc.
On pourrait citer aussi V.Almanach
puce ou almanach nourcau de l'an passé,
public en 1780, un des livres les plus
élégants qui soient sortis des presses de
Cazin, VAlmanach littéraire ou Etrennes
AI.MANACIIS CL'HIEIX I) A T T 1{ K KO IS ICT D A U.IO U H I) Il l' I
(l'Apollon, avec ligures de M;irillicr, et
Almanach du chasseur en 1773, dont le
frontispice est j^ravé jjar CholTard.
On ne peut reprocher à ces livrets, si
recherchés aujourd'hui, que leur texte
assez souvent insipide — surtout quand
ils sont en vers — et les titres bizarres
((u'on leur donnait presque toujours
dans les dernières années du siècle.
Jubert vendait, en 178lt, le Prolotijpe
des âmes sensibles ou les Èpurf/nes Je
la Pudeur, et le libraire Lanjjlois fils
annonçait à la même époque : 1 .l/( des
PL^isirs ou les Mois à la mode, le Petit
Chou-Chou, le Merlin Bavard, Mon
petit savoir faire. On ne veut que
celui-là, et le mieux nommé de tous :
VAtmanach sans titre.
Pendant la période révolutionnaire,
l'almanach mondain , considéré sans
doute comme trop aristocratique, se
réfugie à l'étranger. Il n'est guère
représenté, en France, que par Debu-
court qui dessine les jolies gravures on
couleur de V Almanach national 17'.M-
17991, duCalendrier républicain an III)
et par Moreau le jeune qui illustre
V Almanach historique de la Révolution
française ,179'2i en prêtant, par la dis-
tinction et la finesse de son dessin, aux
héros de la République, les élégances
de l'ancien régime. L'édition de luxe de
V Almanach du père Gérard, sur beau
papier d'Angoulême, et qui se vendait
dix sols, est ornée de gravures de Borel
où se révèle l'influence de Greuze.
Sous le Directoire, époque de tran-
sition entre le siècle qui finit et celui
qui va commencer, le genre d'illus-
tration créé par Cochin redevient à la
mode, mais on l'imite en le dénaturant.
L'élégance se tourne en airectation; ce
qui était de la grâce devient de la
fadeur. Dans les gravures des alma-
nachs, qui sont presque toujours ero-
tiques ou satiriques, la minceur des
personnages est tellement exagérée qu'on
les dirait passés au laminoir.
Le premier Empire et la Restauration
sont caractérisés au point de vue litté-
raire par un débordement de sentimen-
talité déclamatoire. La mélancolie est à
la mode et elle s'aggrave de la plus dou-
ceâtre galanterie. Les femmes se van-
tent d'être " sensibles » et s'efTorcent
d'être romanesques ou de le paraître.
Elles s'appellent Paméla, Edwige ou
Zélie. Elles jouent de la harpe, comme
M""^ de Genlis, et portent des turbans,
comme M""' de Staël. Dans les romances
qu'elles chantent dune voix attendrie,
avec des regards mourants, il y a des
chevaliers fidèles, des pages, des pale-
frois, des créneaux, des sultans et des
gondoles. L'almanach lui-même, si gai
et si sceptique au xvni* siècle, ne peut
échapper à la contagion et, pour plaire
au public, il se fait troubadour.
Les mêmes poésies artificielles, les
AL-MAXACH DU DIABLE
PAR l'abbé QUESNBL, 1738
(Frontispice.)
mêmes récits mélancoliques et funéraires
se retrouvent dans l'Echo des Lardes,
dans r Almanach des dames qui mourut
de tristesse en 1845, dans l'Enfant
A I.MANAIJIS Cl'lUKlX D A f Tl( K Kl 1 1 S KT 1) A IM< > f 1! D HT I
chéri des dames, dans l'Alm;in;tc/i dédié
aux demoiselles, sans exccplor le ('h,in-
soiinier des (jrAces. Les titres de ces
livrets suffisent h indiquer l:i l'ade j^alan-
teric qui y rè^Mie. 11 faut mettre à part
rAlm.iiincli lies modes (]ui parut pour
la première l'ois en 18H, avec des '^ri\-
vures en couleur.
Treuttel cl \\iirlz, .laïul, Lcfuel,
Louis, Marcilly étaient les principaux
éditeurs de ces almanachs féminins qui
donnaient quelquefois asile aux poésies
de \'ictor lluf^o, mais que remplissait
le |)lus souvent la littérature de M""'Uu-
frénoy ou de J.-P. Brès.
D'ailleurs, ces gracieux jielits livres
étaient des bijoux d'étagère et, pourvu
qu'on se gardât bien de les lire, on ne
]K)uvail que les admirer. Imprimés sur
un très beau papier, d'une blancheur
laiteuse, recouverts dun cartonnage
j^lacé, blanc ou rose, avec un encadre-
ment doré en forme de guirlande ou
encore enveloppés dans un étui de soie
brodée, ils tenaient lieu des sacs de
bonbons qu'on oITre aujourd'hui.
L'illustration de ces almanachs mi-
nuscules — rin-32 est leur format ordi-
naire — ne ressemble en rien à celle du
wni'' siècle. Les pay.sages, mis ù la
mode par Chateaubriand et IJernardin
de Saint-Pierre, s'y rencontrent assez
fréquemment. On y reproduit souvent,
dans les dimensions les plus réduites,
<les tableaux de Claude Lorrain, lluys-
daél, Potter, \'an (ioyen, Berghem, etc.
L'Mmfin.ich de h, Cour, de h Ville ri des
J)èp;irlemenls, pul)li('' jur .l.mrl, (Imine
de jolies vues de Paris.
Devéria, Le Hoy, Desenne sont les
dessinateurs ordinaires — 1res ordi-
naires — des almanachs de cette époque.
Ils ])rodiguenl, a\ec ini regrettable
parli pri'^, le- poêles |nM'cli('s sur un
«•(•Mcii, les jrunc- femiucs ]>cnchées sur
un bei'ceau on >ur une Inmhe, les vieil-
lards |>ieusement soutenus par leurs
lilles et les chevalicn-s pai'l.inl pour la
<Toi.sade, coinmi- le |rniH' cl bi'.in
Dunois.
-An conimeiiremeiÈl de ce siècle, dans
la société élégante, un almanach de luxe
était considéré comme indispensable.
.Aujourd'hui ce qu'on recherche dans
ces innombrables recueils médiocrement
im|)rimés, ce sont des gravures comi-
ques, des anecdotes grivoises ou des
renseignements pratiques. Qu'ils soient
amusants ou utiles et qu'ils ne coûtent
pas trop cher, voilà tout ce qu'on leur
demande. Quant à la beauté du papier
ou de l'impression et à la finesse des
gravures, le public n'a plus assez de
loisirs pour se donner le temps de les
admirer. Inutile et coûteux, l'almanach
artistique n'a plus sa raison d'être.
.Aussi, depuis une cinquantaine d'années,
n'en cite-t-on que quelques-uns à tirage
réduit le plus souvent et dont le prix
n'est jamais bien élevé. Parmi les plus
connus, je ne vois guère à mentionner
que l'Almanach de 1866, publié par
Cadarl et Luguet avec des eaux-fortes
de A. de Boret et de Ulm, l'Almanac/i
fanlaisisle pour 188'2, publié chez Le-
merre, avec dix-sept eaux-fortes, par la
Société des Eclectiques dont M. Aglaiis
Bouvenne fut le fondateur, en 1872, et
enfin les almanachs d'Henri Boulet qui
contiennent d'assez jolies eaux-forles île
cet artiste.
A I. M AN ai; u ■
Il faudrait Imil un volume poui' don-
ner seulement les titres des innombrables
almanachs spéciaux, depuis celui des
foires chevalines jusqu'à celui des char-
cutiers. Je me bornerai à indiquer par
ordre de date les principaux, ceux qui
se recommandent par quelque inlérél
diicumcnlaire ou quelque valeur artis-
tique.
Dalior.l niuuv l.i-,.<-hnre in-PJ, l'AI-
manaeh de Laurent d'Hourij, qui de-
vait,devenir par les lettres de renouvel-
lement <lu '21 janvier I(>',)<(, l' Almanach
rni/al, parut pour la première fois en
UM'2. Officiel et adminisli-atif, il modifia
son titre à tous les changements de ré-
gime, tour à four roval, impérial el
national. Après la mort de Laurent
AI.MANACHS (-.Llili:i\ D A IT li KFO I? KT I) A f .1 (. l' H D 11 f 1 >»
ANNEF \1ER\ ETLLTLUSE
ESTAMl-E-ALMANACH DE 1740
PROGRÈS DU COMMERCE A LA SUITE DU TRAITÉ SIGNÉ EN 1739
ENTRE LA FRANCE ET LA HOLLANDE
AI.MANAC.IIS r.UlilKlX I) AITHKFOIS KT l) ALMOl' li D II f I
d'IIoury, en 1723, il fut con-
tinue- par sa veuve et ses des-
cendants jus(|u'à la Révolu-
lion.
Un médecin du roi — quel-
que peu charlatan, comme la
|)lupart de ses confrères en ce
temps-là, — NicolasBléj.;ny,eut
le premier l'idée de fonder un
almanach du commerce. 11 lo-
geait rue de Pincourt, à l'en-
trée du faubourg' Saint-An-
toine,et y avait établi un labo-
ratoire pour ses élixirs et ses
panacées. Il guérissait ou plu-
tôt il ])rélendait guérir les can-
cers avec des « emplâtres phi-
losophiques ».
Sous le pseudonyme d'Abra-
nam du Pradel, philosophe el
mathématicien, Blégny publia
<liez la veuve Denis Nion,
en KV.tl et IGU'i, le Livre
commocle cunteniint les adresses
de la ville de Paris avec les
séances et les vacations des
tribunaux, le prix des maté-
riaux et des ouvrages d'archi-
tecture, le tarif des monnaies,
les départs des courriers el
générale meni toutes les com-
modités sujettes aux mutations.
La réclame tenait d'ailleurs
une grande place dans cet
almanach où Abraham du
Pradel consacrait tout un cha-
pitre aux merveilleuses cures
de Nicolas Blégny. Personne
assurément n'en pouvait
parler avec plus de connais-
sance cl d'intérêl.
Imi 17',)H, un homme trop
oublié,. laccjues de la Tyiina,
ancien profes-
seur devenu
libraire, fonda
avec Duver- ^^^^g^^
neuil l' Alma-
nach du Com-
merce, qui, en
1H07, complè-
jtftitia jii-ia
4
ESTA M r K - A I. M A N
COt. () N N K
C O N S A r H ft K A I' X H
Il lî !■ II K M I !■: Il
■Il DE 18 2 1
fi 11 us fi;aN(
V. M r 1 I! K
lemcnt transformé, devint l'AI-
iitunuch du commerce de Paris,
(les déparlements de l'Empire
fra nra is et des principa les villes
du monde. Ce ne fut plus
désormais une aride nomencla-
ture, mais, comme on l'a jus-
tement remarqué, une sorte
de topographie commerciale,
un recueil d'utiles renseigne-
ments sur 1 industrie, le com-
merce et les arts. Chaque
année, pour donner plus de
garantie à ses informations,
1 éditeur faisait parcourir ou
parcourait lui-même une partie
de la France et des pays étran-
gers. A la mort de la Tynua, son
associé, l'ex-capucin Bottin
devint le directeur de l'alma-
nach et lui donna son nom.
C était alors un volume in-8"
qui coûtait l'i francs. Bottin,
rex[)loita fort habilement de
ISIH à 1853 et, à cette époque,
il le céda à la maison Firmin-
Didol qui y adjoignit des
annonces et des réclames,
lui 1883, l'almanach Didot-
Bottin a été vendu à une so-
ciété spéciale.
l^' Almanach hislori(/ue et
chronologique des spectacles
de Paris, publié chez Duchesnc
le Calendrier historique des
théâtres l'avait précédé
(Ml 1751 1, parut en 1752 et
\ écul jusqu en 1815, sauf
deux inlerruplions, de 17!t5
;i 1S(H) el de I80-2 à 1815.
Très bien fait, plein de ren-
seignements utiles, d'ana-
lyses de pièces, de biogra-
phicsd'acteui"s
et d'actrices,
ce recueil est
^^^^^>^^ d'un intérêt
exceptionnel
pour l'hislciire
du théâtre au
x\ni" siècle.
ALMANACIIS CL'iUKfX I) AUTli KFO IS ET 1) A L' JO U H I)' II L' I -S7
Il a été continué par diverses publi- 1 blié avec des eaux-fortes de Gaucherel
cations dont la fortune a été moins | et de Lalauze à la Librairie des Hibiio-
iieureuse et notamment, depuis 1874, I philes. Un recueil qui eut jadis beau-
par ÏAImanach des Spectacles, pu- | coup de vogue et dont les exem-
ALMANAC.IIS C f li 1 Kf X I) A IT H liFO IS KT D A IM () f H I) Il U I
plaires traînent aujourtl'luii <ur les quais,
VAlmanach des Muxes, fut fondé on
1703 par deux médiocres écrivains, Sau-
lereau de Marsy el Malhon de La Cour.
Ce dernier fui f^uillotiné en 17*J2, mais
ce n'est pas, comme on pourrait le
croire, pour avoir passé la moitié de sa
vie à recueillir pieusement les insipides
poésies commises par ses cantempo-
rains. Ij'Alm.inach des Muses mourut
en 1833.
La première idée de VAlmamtch de
(îolha est due à Guillaume de Kotber{(,
mort ministre d'Etat en 1795. Il avait
publié sous le titre d'Almanach néces-
saire pour I7G3, un petit calendrier sur
le modèle des Elrennes qui paraissaient
alors à Paris. L'année suivante, \' Almn-
nacA néce.?.Sci;'re,que le public s'était obsti-
né à trouver inutile, se transforma sous le
nom de son nouveau directeur Klaphel.
Celui-ci y inséra, par une innovation
heureuse, la liste des souverains de
l'Europe avec des tableaux généalo-
giques. L'année 1764 peut donc être
considérée comme le point de départ de
VAlmanach de (iolha, dont les anciens
exemplaires sont fort recherchés à cause
des gravures de modes qu'ils contien-
nent. L'édition allemande parut en 171).")
et ajouta à la liste des souverains celle
de tous les membres des familles
princières. C'est la maison .lustus
Perthes de Gotha, fondée en 1783,
qui publie cet almanacli, en fraisais
et en alleniaïul . (lejiuis plus d'iiu
siècle.
Il existait à la lin du win'' siècle un
homme que la Providence destinait
sans doute à conqioser des livres de
cuisine, car elle lui avait donné les
prénoms de Laurent , célèbre par son
gril, et de Baltha/ar, i-enomnié pour ses
festins. (Tétait Grimod de la Heynière.
On lui doit entre autres (i-uvres de haute
fjraissc, suivant le mot de liabelais, un
almanach par lequel il est bon de ter-
miner cette élude, car aucun ne s'adresse
à un plus nombreux public.
Publié sous le pseutlonjme d' . un
vieux amateur », VAlmanach des Gour-
mands ou Calendrier nutritif parut de
1803 à 181-->. Il est dédié à d'Aigrefeuille,
un des familiers de ('ambacérès, àcause
de son excellente table, abandonnée
plus tard avec les plus vifs regrets :
D'.Aif,'rcfeuille, de Monseigneur
Ne pouvant plus piquer l'assiellc.
Pour en tiînioipncr sa douleur,
A mis un crêpe à sa fourchcUe.
Le premier volume de VAlmanach des
Gourmands , celui de 1803, est orné
d'un frontispice de N. Dulin ^ maître
sculpteur », qui représente une Table
semé pour plus de quinze personnes et
sur lat/uelle on voit seulement deux
couverts. Grimod de la Heynière pensait
que quand il y en a pour quinze, il y en
a pour deux. Sur les tablettes d'une
bibliothèque on aperçoit, non pas des
livres — car rien n'est moins comestible
— mais des cervelas, des pâtés, des sau-
cissons, un cochon do lait el des bou-
teilles que l'on peut supposer remplies
d'excellent vin. L'n jambon est accroché
au plafond eu guise de luslre.
Ce petit livre, bhcn imprimé el d'un
engageant aspect, est plein, je n'ose
dire farci, de renseignements culinaires
et d'éloges prodigués aux princijiaux
cuisiniers el restaurateurs du temps. Les
renseignements sur la pré])aration des
plats ont une valeur incontestable, mais
les éloges sont lellenienl enthousiastes
qu'on a pu se demander s'ils étaietit
absolument désintéressés. Peut-être ce
lyrisme cache-t-il de secrètes indiges-
tions, qui ne furent pas payées.
.Après avoir composé ce chef-d'<eu\ re
en huit volumes, monument impéris-
sable des méditations de son estomac.
Grimod de la Heynière, vers la lin de
l'Kmpire, se relira du monde — égale-
ment blasé sur les fumées de la gloiii-
et sur celles de la cuisine.
Il KMll 11 '.\ 1. Ml 11 AS.
M A U \' A I S (J L' A 11 T S D " H K l ' R \i
soLviiNiRS d'un offjcœk i>i: spahis
Nou;; axions re^u, au cercle militaire,
le capitaine Frémy, qui arrivait d'A-
frique, où il avait connu Durocher. et
nous étions allés le reconduire à son
logement.
Il est toujours intéressant, pour des
ofliciers, de visiter l'installation d un
nouveau camarade, surtout lorsqu il
rentre d un |)ays exotique où d habitude
l'on collectionne le bibelot.
Nous nous étions donc répandus fanii-
lièremenl dans la chambre de Frémy,
furetant partout, feuilletant les albums,
retournant les bibelots, essavant les
armes, passant en revue les estampes
et les chromos, lorsque nous entendîmes
soudain le j;rand Paulin s'exclamer ;
— Que diable est-ce que cette reli-
que-là ?
El, nous étant retournés, nous le
vîmes campé devant la cheminée, les
mains derrière le dos, son long corps
penché sur un objet qu'on n'a pas cou-
tume de voir à pareille place.
C'était, reposant précieusement sur un
coussin de velours, garanti par un globe
de verre, un vul-
gaire talon de botte
portant une éti-
quette avec cette
date :
17 nutrs 187s.
— Une relique.
en effet, répliqua
Frémy en sou-
riant ; à la date
que vous lisez là,
ce talon de botte
m'a sauvé la vie.
— Voilà un talon
qui a eu de l'esprit,
dit gentiment Jac-
IX. — Dl.
(|not: contez-nous donc ce sauvetage-
là : il ne doit pas manquer d'originalité.
Frémy ne se fil pas prier.
— J'étais, dit-il, en garnison à Seb-
dou, gros village situé au nord des hauls
plateaux de la province d't)ran, lors-
que, invité par le capitaine commandant
de Sidi-Medjahed, je vins un jour à cette
smalah pour y chasser un troupeau de
sangliers que le caid des Ouleds-Sidi-
Medjahed avait dépisté.
Quand j'arrivai au bordj les chasseurs
étaient déjà réunis : une douzaine d'ofii-
ciers, des sous-oflîciers de la smalah,
des spahis indigènes. l,e caid avait
amené des rabatteurs de sa tribu et ses
chiens, deux s/oïKjhis féroces, à robe
zébrée, qui avaient été vingt fois décou-
sus, mais qui n'en étaient que plus
acharnés chaque lois qu'on les ramenait
au combat.
Où allait-on? Si Djelloul, le caïtl. l'ex-
pliquait :
Les chasseurs avaient fait cercle au-
tour de lui : il avait rejeté le pan de son
burnous blanc par-dessus son épaule, et
MAIVAIS QUARTS D'HEIHE
son bras, liâlé el nerveux, Iniçait en
avant de lui, dun geste lent et plein de
noblesse, l'itinéraire qu'il fallait suivre.
Les sangliers étaient dans le Trali-
mel, un ravin qui a son origine près de
hi route de Maghnia, à quelques kilo-
mi'lres du bordj, et qui s'ouvre sur la
Tal'na. dans laquelle il déverse ses eaux
pendant la saison pluvieuse.
t)n partit gaiement. Le déjeuner de-
vait sui\ic sur des mulets.
.V l'entrée du ravin les rôles furent
distribués cl nous nous mîmes en chasse.
Je suivais depuis quelque temps un
sentier, côtoyant un précipice, au tlanc
de la montagne, lorsque je me trouvai
devant un vieil olivier sauvage, penché
\ers l'abîme. Je n'avais qu'à incliner la
tête pour j)asser sans embarras sous
cette os]icce de fourche caudine.
Malheureusement je n'avais pas songé
à mon fusil de chaSse, que je portais en
bandoulière ; ce dernier, arrêté par une
branche, déplaça mon assiette, tandis
que mon cheval, surpris de la secousse,
se portail vivement en avant. Le sen-
tier tournait à droite, derrière l'arbre,
le cheval ne le vil pas, la terre manqua
à son pied antérieur gauche, qui descen-
dit dans le vide, et la pauvre bêle plon-
gea dans le précipice, la tête en avant.
Dans ce moment critique j'avais d'in-
stinct jelé mon bras droit autour de la
fatale Ijranche et je la serrais convulsi-
vement. Par malheur mon étrier droit,
pivotant sur le cou-dc-pied, avait bas-
culé en arrière cl sa grille était venue
s'arc-boulcr sous l'éperon de ma botte,
m'enchainant étroitement à la selle.
Aussitôt je sentis tout le poids du
cheval suspendu à ma jambe, mon corps
s'allonger cruellement, mes articulations
craquer; et mon bras allait être promj)-
tement arraché à son support, quand
soudain, allégé, délivré, j'entendis le
cheval rouler seul dans l'abîme.
li'élrier, sollicité par le poids du che-
val, avait arraché le talon de ma botte,
et mon pied s'élail trouvé dégagé.
Je n'ai pas eu le temps d'avoir peur,
mais (piel(|u'un cul peur |)iMir nmi.
I^orsque je me retrouvai sur mes pieds,
mêlant retourné, j'aperçus le grand
I>ixmier, arrêté à quelques pas.
Dixmier était un sous-oflicier de spa-
his, de taille gigantesque; jamais il
n'aurait pu passer sous l'arbre: il avait
été témoin du drame.
Je vois encore son visage, vert comme
celui d'un cadavre :
— C'est égal, mon lieutenant, me
dit-il d'une voix qui trahissait son émo-
tion, vous pouvez vous vanler de m'avoir
fait passer un mauvais quart d'heure !
— Ah ! dit le capitaine Durocher,
dans la tourmente de la vie, qui donc
n'a pas eu son mauvais quart d'heure !
Quand Pascal croyait voir un gouffre
constamment ouvert à ses pieds, n'avait-il
pas devant les yeux l'image réelle de la
vie...
Paulin protesta.
— .\h çà ! Durocher, est-ce que vous
allez parler longtemps sur ce ton-là"?
Savez-vous que vous n'égayez guère la
situation I \'ous feriez mieux de nous
conter quelqu'une de vos aventures de
smalah 1
— J'allais vous le proposer, dit le ca-
pitaine Durocher.
— Sera-l-elle gaie, au moins?
— Je ne vous le promets pas. \'ous
savez, Frémy. que c'est en 1879, envi-
ron un an et demi après votre accident,
que je fus envoyé, précisément, à cette
smalah de Sidi-Medjahed dont vous nous
parliez tout à I heure.
Un jour mon capitaine me dit en sor-
tant de lal)le :
— Durocher, le garde-manger est
vide; vous devriez aller nous tirer un
lapin pour ce soir.
Le capitaine avait remarqué que, de-
puis quel(iucs jours, une certaine mé-
lancolie m'avait envahi et que je ne
sortais guère de ma chambre.
Ell'ectivemcnt j étais pris de nostalgie.
.Mon capitaine avait débuté, lui aussi,
dans une smalah: son ànie ardente,
sensible, avait passé avant moi par des
cjilhousiasmcs et des tristesses. C'est
|ioMrcpiiii il .iv^il compris la cause de
MALVAIS OIART;
mon aiïaissenieiit moral et, sans paraili-L'
la deviner, avec ce tacl exquis qui ])ri'-
sidait à lous ses actes, il uriiidiquiiil le
remède :
Il f'allail me distraire.
,1e suivis sou conseil. Je déirurliiii
mou l'usii et ma caruassièie, cl je sil'lhii
mou chicu.
N'ayant de yoùt à rien, ne sachant
que l'aire, j'emportai à tout hasard
quelques lij;nes afin de pouvoir pêcher
à la Tafna si le cn'ur m'en disait. .le
n'avais pas à m'embarrasser d'une '^nu\e ;
en Aljjcne, sur le bord des otiadi, ou n'a
qu'à se baisser pour couper de Irrs
beau.\ roseaux, qu'on abandonne ensuite.
.le sortis à pied, décidé à ne pas trop
m'éloi^ner du bordj. Je descendis à la
Tafna, puis, tournant à droite, je remon-
tai lentement le fleuve, que me cachait
souvent un épais rideau de lauriers-i'oses,
couverts de fleurs superbes.
A deux kilomètres, la Tafna décrit
une boucle allongée, étroite, qui enve-
loppe une sorte de promontoire assez
élevé sur lequel les Romains avaient bàli
un poste que les .\rabes du pays appel-
lent encore le camp romctin.
Sous les ruines du camp romain s é-
tcndent des cavernes naturelles, qui pa-
raissent avoir servi de caves ou de silos
à la garnison ; les Romains y descendaient
par un plan incliné souterrain dont la
partie supérieure est comblée.
La légende rapporte que ces cavernes
renferment un trésor dont on ne peut
malheureusement s'emparer parce qu'il
est gardé par le diable. On raconte, à
l'appui de cette légende, qu'un homme
du pays, ayant eu la témérité de pen-
cher la tête dans l'ouverture, il en était
sorti un grand vent qui avait balayé
l'imprudent et l'avait jeté évanoui à plu-
sieurs kilomètres de là.
Depuis ce temps, les arabes n'osent
plus approcher de ce lieu maudit.
Les cavernes prennent jour, à l'extré-
mité de l'escarpement du camp romain,
sur la boucle de la Tafna, par un trou
hideux, semblable à la gueule ouverte
d un crapaud géant.
J'y allai la j)remière fois avec un
garçon entreprenant, très amateur de
ces sortes d'expéditions : le maréchal
des logis Sénecca.
Dès l'entrée, nous fûmes arrêtés par
une profonde e.xcavation que bordait,
de notre côté, une sorte de garde-foii
naturel, bas comme la margelle d'un
puits. La paroi en était droite comme
un mur.
Sénecca avait allumé une bougie et
lavait avancée au-dessus du trou noir.
— Je ne vois pas le fond, dit-il.
— Parbleu, fis-je, vous le cachez avec
la flamme de votre bougie. Portez la
main à droite.
— Je ne vois pas davantage.
— Eh bien, jetez-y un caillou, et vous
l'entendrez.
— C'est vrai, je n'y pensais pas. Le
caillou accuse une profondeur de cinq
à six mètres.
— Comment allons-nous descendre?
demandai-je à Sénecca.
— J'ai ma corde, dit-il.
— Quelle corde?
— Ma corde à fourrage, mais elle est
trop courte : cinq mètres.
— C'est sui'lisant; quand l'un de nous
SLTa au bout, cela fera sept ; avec cette
MAUVAIS QUAinS I) MEUKE
lonf^ucur-là nous devons atteindre le
fond. Mais comment allons-nous atta-
cher la corde?
— C'est facile; ;iUeiidez, mon lieute-
nant.
Et Sénecca sortit.
Il revint bientôt u\ec une forte perche,
qu'il coucha sur la marj;elle; il y fixa so-
lidement la corde, i'i laquelle je me sus-
pendis et, tandis que mon compag;noii,
penché sur le bord de la fosse, m'éclai-
rait avec sa bougie, j'opérai iii;i des-
cente.
— Y êles-vous, mou li^'utenjuit? me
cria Séuecca.
— Non, lis-je, vous vous êtes Irompi-
dans votre calcul ; je suis au bout de la
corde et je ne touche pas le fond... at-
tendez, je vais lâcher la corde de Li
main gauche et allonger le bras droil,
le fond ne peut être bien loin.
— Prenez garde, mon lieutenant, me
cria Sénecca clfravé, vous n'allé/, plus
pouvoir remonter I
— Laissez faire: là, v» .v csl, j -u 1^^
fond à la pointe de mes pieds. Le (rou
doit avoir 7'", 10.
.V vous, Sénecca.
.\ussi tôt mon compagnon me rejoignit.
.Vrrivé en bas, il eut une inquiétude :
— Comment ferons-nous pour re-
monter?
— Je vous aiderai.
— Mais vous, mon lieulenanl?
— \o\is irez chercher une corde au
bordj, j'attendrai.
Nous commençâmes par examiner le
sol que nous avions sous nos pieds. 11
était couvert d'ossements de toutes
formes, parmi lesquels nous relevâmes
deux crânes humains. Depuis quand ces
débris humains étaicul-ils là, en com-
pagnie de squelettes d'animau.x de di-
verses sortes? Comment y étaient-ils
venus? A quelle espèce d'hommes
avaient-ils appartenu? Autant de ré-
llexions iiue nous nous communiquâmes
en les accompagnant de suppositions
dont je vous fais grâce; bref, nous con-
clûmes que tous ces êtres, hommes et
animaux, avaient du tomber là acciden-
tellement et que chose pareille aurait
bien pu nous arriver tout à l'heure.
Notre petite provision de bougies,
vile épuisée, nous lit écourter notre ex-
cursion. Lorsque, de retour dans la
fosse aux ossements, nous levâmes les
yeux du côté de l'orifice, pour nous
orienter vers la corde, celle dernière n'v
était plus; elle gisait à terre, cassée près
du nœud qui l'avait li.xée à la perche.
Comment et par qui celle rupture...
suspecte avait-elle élé faite? — Les
arabes ont toujours aflirmé qu'elle était
certainement l'ieuvre du diable.
Que faire à présent? — Que devenir?
Piiur sortir des cavernes il n'y avait
|)as d'autre issue que cette fosse. Impos-
sible d'en escalader la paroi, verticale
et sans aspérités. Nous essayâmes néan-
moins, je lis la courte échelle. Je par-
vins même à enlever Sénecca dehoul le
long de la paroi, un pied dans chacune
de mes mains, à bout de bras; il restait
])lus de .'{ mètres de muraille au-dessus
.le lui.
MAI' V A I S Q V A li 1" S D 1 1 E V lî K
Après nous être épuisés en vains ef-
forts, nous fûmes réduits à appeler, à
crier, à hurler pour attirer vers nous
l'attention des problématiques êtres hu-
mains qui pourraient bien errer aux en-
virons ; encore fallail-il que ce ne fussent
pas des Arabes, qui, pour rien au
monde, n'auraient consenti à
a])proclier des cavernes.
Nous nous démenions comme
des fauves au fond de leur fosse
et les ossements que nous fou-
lions aux pieds se heurtaient en
rendant des bruits secs qui,
semblant nous avertir du sort
qui nous attendait, nous gla-
çaient d'horreur.
Après plusieurs heures d'an-
fjoisses, nous entendîmes enfin
un bruit de pas et de voix qui
s'a[)prochaient ; cotait la déli-
vrance.
In petit berj^er arabe a\ait
entendu nos appels; il était allé
donner l'alerte au bordj.
— 11 nous avait vus, préten-
dait-il, entrer dans les cavernes
et le diable était certainement
en train de nous y faire un
mauvais parti, car nous criions comme
des possédés.
Cette a\'onture ne nous découraijea
pas.
Pour ne pas rester sur un échec ca-
pable de nuire sérieusement à notre
prestige d'officier et de sous-officier
français, nous retournâmes le lende-
main auxcavernes munis cette fois d'un
falot et d'une solide échelle de corde.
Bientôt les cavernes n'eurent plus de
secrets pour nous. Nous les trouvâmes
divisées en plusieurs salles situées à des
niveaux différents. Des racines pétrifiées,
semblables à des conduites en terre, les
traversaient près de la voûte, s'incrus-
taient dans les parois rocheuses. Elles
étaient habitées par des chauves-souris
et ne contenaient que du guano.
IS'oti-e exemple devint contagieux.
Beaucoup de spahis français furent pris
du désir de courir des aventures dans
les cavernes et les grottes qui pouvaient
exister aux environs. C'était là une nou-
velle source de distraction et en même
temps d'imprévu.
Pendant jilusicurs semaines ce sport
fut à la nicide: aux environs du bordj il
n'y eut pas de trou dans lequel les pro-
meneurs ne vissent paraître ou dispa-
raître les jambes de quelque spahis.
.Notre brigadier maréchal, un type ex-
traordinaire, barbu comme le juif er-
rant, dégingandé, brûlé par le soleil et
noirci par la forge, --intrépide au su-
prême degré, devint l'un de nos plus
enragés excursionnistes etleur boute-en-
train.
Un jour, en n'idant dans la montagne,
il avait avisé un trou de rocher qu'il
n'avait pas encore remarqué. En se pen-
chant à l'entrée, il y avait vu les traces
d'un animal inconnu de lui. Vivement
intrigué et ne prenant pas la peine de
réfléchir au danger qu'il pouvait courir,
il s'était engagé dans le trou, qui n'était
qu'un étroit boyau dans lequel il ne pou-
vait avancer qu'en rampant.
Pour s'éclairer et se défendre, il avait
pris dans la main gauche une bougie
ilAliTS I) IllUlilC
cl dan» la droite un revolver chargé.
Mais le corridor se rétrécissait peu à
peu, de sorte que notre hnmme, ayant
voulu forcer le passajre, se trouva pris
par les épaules et mis dans l'impossibi-
lité soit d'avancer, soit de reculer.
Kn même temps il entendit, au fond
du repaire, un bruit semblable à celui
que ferait un fauve qui labourerait le
sol avec ses grilfes.
Saisi de peur, il pressa la délente; le
coup partit, mais le vent de la délona-
tion lui éteignit sa bougie.
En présence d'un animal inconnu,
mais en tout cas pourvu de griffes, dans
l'impossibilité de se dégager, dans celle
de se faire entendre du moment que son
corps formait bouchon sur l'entrée de
ce réduit, le [)au\re diable se trouvait
dans une situation vraiment dramatique
et il entre\oyail déjà une fin horrible,
lorsqu'il se sentit violemment tiré par
les pieds. I,a douleur que lui lit éprou-
ver cet arrachement fut telle qu'il perdit
connaissance en revoyant le jour. C'est
l'ouvrier sellier qui, en quête d'aventure
pour son compte, ayant vu le brigadier
maréchal entrer dans le repaire,
et ne le voyant plus reparaître,
en avait conçu de l'inquiétude.
Quant à l'hôte de ce malciicoM-
treux repaire, c'était un inolFcnsif
porc-épic; en «'agitant, inquiet,
au fond de son gîte, il avait
produit sur les parois, avec ses
piquants, ce bmil qui, sans
doute grossi par la sonorité du ^,
lieu, avait pu faire croire à la '" "
présence d'une bêle fi'rnce aigui-
sant ses griffes.
Le porc-épic fui pris le K'iidc- -\,
main au lacet et le cadre français ^ ,,,
s'en régala. * '
Mais me voici iiicMi loin du
récit (le chasse ou tle pêche
(|uejc m'étais proposé de vous couler.
— Cela ne fait rien, fimes-nous, allr/
donc, ces histoires-li'i .sont intéressantes.
— C'est que, voyez- vous, continua
Durocher, j'ai laisst' dans ces environs
de la siiKilah l.iijl de <oMV<'nirs vi\'aces
(|ii'il m est ini|)Ossible de les passer sous
silence lorsque, chemin faisant, je revois
si bien, en esprit, les lieux auxquels ils
se rattachent.
Et puis, je ne sais pas si vous ave/
eu l'occasion de faire comme moi cetle
remarque ;
Les drames de l'existence, jjarce qu'ils
réveillent nos énergies, mettent davan-
tage nos sens en émoi et s'impriment
plus profondément dans le cerveau que
les événements fondés sur la joie et le
plaisir. Ces derniers oui disparu depuis
longtemps du souvenir que les premiers
s'y maintiennent toujours en images
intenses qu'on aime à évoquer de temps
à autre, parce qu'on trouve une certaine
volupté à revivre les émotions qu'on a
ressenties ou les soulFrances qu'on a
endurées.
— Oh 1 je suis parfaitement de votre
avis, dit Paulin d'un ton moitié gogue-
nard, moitié amer; ainsi, moi qui ai
coulé la vie douce dans le farniente des
bonnes garnisons, j'ai à présent le cer-
veau absolument vide, absolument...
.le vous disais donc, continua le capi-
h^^
^ï^'^^*^
liinu' Durocher, (|uc c'esl \ers les ca-
xei'iu's (lu "camp roniHiii cpu' j'avais non-
chalamment |>orlé mes |)as.
Décidé à ne pas chasser, je m'étais
assis au bord dp l'eau, vers le sommet
de la boucle de la Tafna. au jned d un
(.UAHIS 1) lll'lItK
lamarin, pivs d'une anse en minialuro
qu'encadraient des lauriers-roses et des
buissons entrelacés de vigne vierge.
Derrière moi se dressaient les escai--
])ements du camp romain, devant moi
s'arrondissait le cirque des montagnes
qui serrait de près l'oued, et dont la base,
rongée par les eaux, se terminait en fa-
laises.
Parmi les ajoncs du rivage, immo-
bile, les pieds dans l'eau, la tête encas-
trée entre les deux épaules, un héron,
le long bec en arrêt, attendait mélanco-
liquement le passage d'une proie. A mes
pieds, la rive, couverte d'un sable fin
dans lequel scintillaient des paillettes
de cuivre , s'enfonçait insensiblement
sous l'eau, paisible en cet endroit que
rien ne troublait ; les oiseaux se tai-
saient, accablés parla chaleur intense;
sur ma droite, une mare aux grenouilles,
d'habitude si bavarde, était silencieuse.
La Tafna, aux eaux rougeâtres, pre-
nait, sous l'éclat du soleil, des rellets
dorés; parfois un martin-pêcheur, pas-
sant comme un météore, rayait d une
aile rapide la surface de l'eau.
Les barbeaux, d'abord effarou-
chés à mon approche, s'ébat-
taient maintenant près de moi
et je distinguais le miroitement
de leurs ventres d'argent.
Mon chien, après s'être désal-
téré à l'oued, s'était couché dans
mon ombre, haletant, la langue
pendante.
Ce spectacle, celle invitation
au repos me tentèrent. Je coupai
un long roseau, j'attachai à sa
line extrémité l'un de mes engins
de pêche, j'amorçai et je jetai
ma ligne à l'eau. Mais l'heure,
la température n'étaient pas pro-
pices. Lorsque, à bout de pa-
tience, je me décidai à quitter la
rivière, je n'avais pris que trois mé-
chants barbillons que je mis tout de
même dans ma carnassière, afin de ne
pas revenir bredouille.
Deux sentiers reliaient le bordj au
camp romain : l'un suivait la ri\c
gauche de la Tafna, l'autre longeait la
crête: j'étais venu par le premier, je
m'en retournai par le second.
Il fallait gagner le camp romain, le
traverser et de là i-emonter sur la croupe
principale, que l'on suivait jusqu'au
bordj.
Celte croupe, ou plutôt celte ramifi-
cation de la montagne, inclinée sur la
Tafna en toit de maison, est flanquée
d'escarpements, de falaises et de roches
massives, dont la base disparaît dans un
fouillis de buissons, d'éboulis, de pierres
et de quartiers de roches.
Impossible de trouver un site plus
sauvage que ce coin aride de la smalah.
Ce qui n'est pas rocher sur le versant
est cailloux au sommet ; en quelques
endroits, les pentes sont recouvertes
d'une terre légère, sans consistance,
croulanfe, chauve, sur laquelle il n'y
a que quelques arbustes chétivement
poussés.
Çà et là des oliviers aux troncs dé-
charnés, rabougris, comme convulsés
par la souffrance, semblent attester une
longue existence de misère s'achevant
dans une lente agonie.
Je m'attardai au camp romain.
Après la chaleur accablante de la
journée, un orage était à craindre pour
le soir. Déjà le vent s'était levé, le ciel
MAT VAIS grAHTS I) IlErRK
élait devenu de [)lomb, de grands nuajces
couraient rapidement au-dessus de ma
tète. Quand j eus atteint la ciète, le
vent avait au;;mcnli'' d'intensité. Main-
tenant il souillait en tempête, s'enyouf-
l'rant brutalement dans les j,'orf;cs, qu'il
remplissait de sourds grondements et
desil'llemenls aigus, brusquement inter-
rom|)us par des accalmies pendant les-
c|uelles la nature, dans un silence de
mort, semblait attendre un assaut plus
terrible.
.Mors la tempête reprenaitavecfureur,
des brandies sèches et de la terre vo-
laient en l'air, tandis que des éboulis
de cailloux roulaient au fond du ravin.
Les troncs des vieux arbres craquaient,
agitaient convulsivement leurs hautes
branches à demi chauves, s'inclinaient
davantage sur l'abime. Le soleil a\ait
disparu sous un double rideau de nuages
abaisses cl de poussière et le jour obs-
curci donnait au Irisie jiaysage un as-
pect lugubre.
J'avançais pèniblenienl. Sur mon pas-
sage, la queue d'un serpent rentra vive-
ment dans l'intervalle de deux |)ierres.
L'n Momain superstitieux, un Arabe,
auraient mal auguré de cette rencontre ;
je n'y lis pas atlenlion.
Cependant, d'instinct, jjoim- éviter à
la l'ois les pierres et les serpents, j'obli-
quai un peu à droite et je m'engageai
imprudemment sur la partie déclive et
dénudée de la côte.
Une saute de vent nio lit perdre
1 équilibre, je tombai sur mon séant et
je commençai à glisser lentement avec
les terres.
.\ une dizaine de mètres au-dessous
de moi, le lalus, incliné à quarante-cinq
degrés, aboutissait à la crête d'un rocher
à pic, haut d'une vingtaine de mètres,
.le m'en rapprochais peu à peu. liés
doucement, sans secousse, sans qu'il me
l'i'it possible d'enrayer le sinistre mou-
\ enuMil.
Au bout de ce court voyage, en appa-
rence si paisible, était la cluilc vertigi-
neuse, (\\i haut de la roche lnr/)i-ici]iic,
la mori all'rcusc. inniile, ignorée peut-
être, sur les dalles du fond où j'allais
me briser.
Rien à la portée de ma main, soit à
ma droite, soit à ma gauche, aucune
branche de salut, et tout mouvement
un peu iirusque de mon corps ne pou-
vait servir qu'à accélérer ma chute.
l'ne accalmie dans la tempête s'était
produite, comme si la Nature attentive
voulait assister à ce drame. Derrière
moi, mon chien avait conscience du
danger; il aboyait désespérément, bon-
dissant sur la crête, marquant, en ra-
massant son cor|)s en avant, l'inlention
de venir me rejoiixlre, me sauver peut-
être, et reculant chaque fois cirrayé. Se
voyant impuissant, il s'arrêta et, le
corps tourné dans la direction du bordj.
le museau en l'air, il hurla à la morl.
Cependant mes |)ieds approchaient
de l'alfreux précipice; quelques cail-
loux, me devançant, avaient déjà roulé
dans le vide, et j'avais entendu le bruil
sec de leur choc précurseur.
Dans le court moment que dura ce
terrible voyage, je ne sais pas si j'eus
réellement |icur, mais ce dont je me
souviens, c'est que tout mon passé, tous
mes rêves d'avenir délilèrcnt sous mes
veux. V.n un clin d'o'il. je revis toute
M.uwMS (jrAUTs 1) II l'.riti-:
ma jeunesse laborieuse, mes luUes pour
arriver à cette situation d'officier que
j'avais tant désirée, mes efforts pour
acquérir l'expérience et la science pra-
tique du métier.
A jjrésent que j'étais parvenu, que
l'avenir me souriait, je voyais avec an-
fjoisse ma carrière brisée par ce coup
de vent qui me précipitait du haut d'un
rocher.
J'oubliais le mal que je me ferais
en tombant, la mort inévitable; je pen-
sais seulement au travail acharné de
tant d'années, qui serait infructueux;
je pensais à ceux que j'aimais et que
j'allais quitter sans pouvoir leur dire
adieu; j'en ressentais au cœur une poi-
gnante douleur, qu'augmentait encore
le désespoir de mon pauvre chien.
Tandis que je continuais à descendre
lentement, un buisson passait presque
à portée de ma main droite, mais trop
loin encore pour qu'il me fût possible
de l'atteindre; car, manquant de point
d'appui pour me redresser et prendre
un élan, toute tentative de ma part
n'eût servi qu'à hâter ma chute; je
n'étais plus qu'à deux mètres du pré-
cipice.
Kn face de moi, sur l'autre versant
de l'étroite gorge, un berger arabe, qui
gardait quelques chèvres, chantait en
me regardant tomber.
Pourquoi cet homme, qui devait voir
le danger mieux que moi, n'en était-il
[)as. ému? Pourquoi de deux êtres
témoins de ma triste fin, n'avais-je
que mon chien pour manifester de la
douleur?
Etait-ce parce que cet .Arabe, fata-
liste comme tous ceux de sa religion,
envisageait ma destinée comme irrémé-
diablement écrite à l'avance au livre de
Dieu? — Mektoub Allah! — Était-ce
parce qu'il voyait en moi un roumi, un
infidèle dont la mort serait agréable au
prophète? Etait-ce parce que cet homme
était un sage, qui ne voulait pas me
troubler, parce que mon sang-froid pou-
vait seul, occasionnellement, me faire
entrevoir un moyen inespéré de salut ?
Était-il ami ou ennemi? Je l'ignorais. Il
n'avait l'air ni satisfait, ni chagrin; je
ne pouvais démêler aucune de ses im-
pressions sur le masque impassible de
son visage.
Cependant, tout en pensant — et je
reconnus en cette circonstance la puis-
sance que peuvent atteindre, en inten-
i,ir.\ii T
- /<. Al).-.
s&.,.-4Mc^^^^^:^,
site el en rapitliti', raltciilioii el la
pensée humaines — je n'avais pas cessé
de chercher la possibilité d'enrayer au
moins ma lugubre descente. Tout
à coup, ô bonheur, j'aperçus une racine
qui, émergeant de terre presque sous
ma main, ])our y rentrer quelques cen-
timètres ])lus loin, formait une esjjèce
de poignée naturelle donl je in'eni[)ai'ai
aussitôt.
La racine était sèche, je l'avais prise
trop brusquement, elle cassa à une de
ses extrémités...
.Alors, me faisant li'ger sur le frric
appui qui me restait, je jjarvins à me
retourner sur les genoux; mais, au mo-
ment où j'allais me redresser, la racine
se brisa à l'autre bout et me resta dans
la main...
■le me voyais |)erdu. Résigné, je fer-
mai les yeux.
Soudain, une pensée rapide traversa
mon esprit ; Mon fusil 1
.Mon fusil, que j'avais en bandou-
lière! Doucement, en inclinant le corps
en avant, je le fis glisser par-dessus
mon épaule, puis, saisissant la poignée
à deux mains, j'abaissai vivement le
bout du canon entre mes deux jambes.
el je l'enfonçai énergiquement en terre,
obliquement.
.•\rc-boute par ce support . je |)us
enfin me remettre sur mes pieds et, dé-
tendant les jarrets, atteindre la brous-
saille que j'avais vue tout près de moi, à
ma gauche; de là je gagnai la crête, où
mon chien me reçut avec la démonstra-
ion de la joie la plus vive.
— Voyez, Frémy, à quoi tient l'issue
des événements et comme ils sont pleins
de contradictions :
l-'arme qui a failli occasionner votre
chute vient à propos arrêter la mienne;
en revanche, vous trouvez un talon sau-
veur et un homme qui vous plaint; moi
je n'ai, devant la mort, qu'un chien qui
pleure et un -Arabe qui chante.
Lorsque j'arrivai au bordj. le capi-
taine était dans la cour.
Me voyant rentrer le fusil sur l'épaule,
il vint au-devant de moi et, penchant
la tête pour voir ce que j'avais dans ma
carnassière :
— Eh bien, Durocher, me dcman-
da-t-il gaiement, avez-vons tué r|ut'l(pie
chose ?
.l'ouvris le sac.
l\n apercevant les trois baibillons, le
bi-ave homme pivota sur les talons et
partit d'un si franc éclat de rire que
j'en oubliai mon mauvais quart d'heure.
]•'. Ott.
PALI DDL' KKliLISI
Paluldù l'"erlisi était à peine âjïé de
dix ans lorsque sa mère le conduisit
pour le l'aire embaucher i^ la soufrière
de la Roccazza, où son père, maître Ca-
taldo, venait d'avoir le malheur de
laisser un bras sous un éboulement qui
avait enseveli plus de vinjjt mineurs.
Un vrai massacre I
Paliddii les avait toujours devant les
veux, ces cadavres broyés et sanglants
qui, retirés de dessous les décombres,
étaient rangés en file, les uns à côté des
autres, sur la grande esplanade, parmi
les arbres clairsemés et attristés, sur la
terre nue et crayeuse. Il était accouru
avec sa famille pour les voir, tout en
larmes, parce qu'on disait que son père
se trouvait aussi au nombre des morts;
et sa mère, la Mena, s'arrachait les
cheveux en chemin et remplissait 1 air
de cris qui auraient ému jusqu'aux
pierres.
Mais, par un miracle de la bonne
Vierge du Carmel, comme disait la
Mena, qui s'était attendue à pis encore,
maître Cataido avait eu la chance de ne
perdre qu'un bras, tandis que les autres
avaient perdu la vie. Et vraiment il y
aurait eu de quoi remercier la ^la-
done, si la perte de ce bras n'avait pas
entraîné la perte du pain, dont on avait
joliment besoin à la maison pour rassa-
sier les cinq petits enfants affamés.
L'aîné d'entre eux, c'était Paliddù, ce
bonhomme grand comme ma botte, et
si pâle, si maigre, qu'en l'apercevant le
contremaître avait hoché la tête d'un
air de pitié méprisante. Son opinion,
c'était que ce singe-là n'était pas de
taille à résister : pour sûr, il v laisserait
sa peau.
Mais, quand on manque de pain,
comment songera ces tristes choses? La
Mena ne songeait qu'aux deux bons
lans par jour que rapporteraient les
Xoii!< avons illustré cet article pai' des r
lieux par l'auteur lui-même.
huit ou dix heures de travail employées
à remonter le soufre du fond de la
mine jusque sur l'esplanade. (Le lari
vaut à peu près quarante centimes.)
Paliddù fondit en larmes la première
fois qu'on le fit descendre dans ces gale-
ries souterraines remplies de ténèbres,
à peine éclairées çà et là par les lampes
blafardes des mineurs ; il pleura lon-
guement, de grosses larmes silencieuses,
lorsque, par les étroits puits d'accès, il
dut grimper des centaines et des cen-
taines de marches raides, sans chaus-
sures, demi-nu, hors d'haleine, courbé
sous la pesante corbeille de soufre que,
d'une main, il soutenait à grand'peine
sur ses épaules, tandis que, de l'autre
main, il portait un lampion de terre
dont la lueur faible éclairait son che-
min douloureux.
Comme le Christ au Calvaire 1 Sans
pouvoir presque s'arrêter pour re-
prendre haleine, — car il ne fallait pas
interrompre la marche des camarades
qui venaient derrière, l'un après l'autre,
en longue file, — encore que ses pe-
tites jambes fléchissent sous lui, dans
cette montée où il suait, haletait, étouf-
fait à chaque marche nouvelle, avec des
ah! ah! si sourds et si lamentables
qu'il semblait avec ces soupirs exhaler
aussi sa petite âme brisée et tour-
mentée.
Cependant il avait fini par s'accou-
tumer à cette vie de chien. Peu à peu
ses yeux s'étaient déshabitués de pleu-
rer, même quand Mangiatabacco île
Chiqueur), le plus méchant des mineurs,
lui rompait l'échiné à coups de pied;
mais, secs et comme hébétés dans ce
pauvre petit visage qui allait s émaciant
de jour en jour, ils n'en révélaient que
plus lamentablement la détresse d'une
douleur lasse et résignée.
Oh! le labeur infâme, qui le détrui-
?piocluctions de pholograpliies prises sur les
p.M.iDDr rKiti.is
Piiit lenloment! Olil les élenielles jom-
iiéos, toiiles paroilles. U'-nélireuses cl
liorribles comme de profondes nuils, où
l'on se voyait à peine ;i hi lueur ties
lampes fumeuses, où la mine se taisait,
pleine d'efl'i-ois, et où l'on n'entendait
que les coups lents et cadencés des pics,
répétés par l'écho monotone : des coups
lourds, continuels, sans pitié, qui sem-
blaient frapper sinistremeni sur son
cœur! Les tristes journées d'hiver, oii
l'on sortait de la mine ruisselant de
sueur, sous la f,'laciale (l'anioulane qui
sonfllail en tempête ri (pii ddimait un
frisson de mort jus(|uc dans les os! Les
ti-isles journées d'été, on l'on sull'oqnait
dans l'air embrasé et empesté qui faisait
de la mine une vaste fournaise, où l'on
portail envie aux paysans cpii moisson-
naient en rase campaffne sons les ar-
deurs furieuses du soleil, où le dur el
noir morceau de pain, nioi'dn en liâle,
conmie si on l'eût Vf)lé, s'arrèlail dans
la f,'orf,'e sèche el ne pouvait passer
qu'après qu'on l'avait trempé dans
1 liuile noirâtre de la lampe!
l'A encore, si elle avait duré toujours,
celte f,'ràce du bon Dieu, il y aurait
eu de quoi remcrciei- le ciel. Mais,
(piand on n'a |ins de chance, on s'en
aperçoit bien !
Dès le commencement de l'été,
plusieurs mines, les mines riches,
a\aienl suspendu le travail, parce
(pie le prix du minerai était tombé
si bas qu'il n'aurail pas même sufli,
disail-on, pour payer des cailloux,
si l'on eût extrait des cailloux au lieu
de soufre, l'n vrai fléau! Car la
paye, qui diminuait aussi à vue
d'(eil, ne suffisait même plus à con-
tenter la faim. Kl, un beau malin,
\Lnif(ialabacco, qui était le porte-
malheur de la Hoccazza, vini don-
ner la mauvaise nouvelle : leur |ia-
Iron, lui aussi, allait suspendre le
travail.
Ce fui un t'oup (le fondre (|ui jela
la consternation dans toutes les
ànies; et Paliddù, ce malin-là, an
moment de se mcllro à l'ouvrage,
après avoir comme d'habitude fait
le sifjne de la croix,- baisa avec une
ferveur suppliante le scapulairc
<|n'il portail altaché à son cou. —
Oh! la très sainte \'ierge allait bien
y ])ourvoir! Xon, elle ne voudrait pas
lui retirer le pain quotidien!
l'"t pourtant, deux jours après, le
contremaître annonça aux mineurs qu'ils
pouvaient s'en retourner tous dans leurs
villages et que le travail était suspendu.
— Mordieu! I'"l coniment allons-nous
faire? s'écria maître Pinu, (pii a\ait à
sa charge sa femme, sa mère el sept pe-
tits enfants : neuf bouches à nourrir,
sans compter la sienne.
l'^l tous, lenlemeni, après s'être attar-
dés h n'en plus finir devant les puils
d'entrée, comme s'ils n'avaient pas le
cd-ur de s'en éloigner, parfirent avec
des murmures el des blasphèmes, tandis
tpie Mangiatnhacco s'obslinait à répéter,
de sa voix de mauvais angLire :
l'Al.lDDU 1-EHI.lSI
— Est-ce que je ne vous le disais pas,
hein? Est-ce que je ne vous le disais
pas ?
— Oui; mais ce qu'il faut niaiud"-
naut, c'est lâcher de remédier au mal,
observa maître Pinu. Il faut aller chez
le patron, aller chez le maire, aller à la
ville, chez le préfet. Il faut aller jusque
chez le Christ et le descendre de sa
après s'être rendus à la ville voisine
chez le préfet, revinrent bientôt les
mains vides : pas la moindre mesure
|)rise et beaucoup de belles promesses,
les pilules ordinaires tpi'on leur mettait
dans la bouche pour empêcher la faim
de les rendre furieux.
Et les jours passèrent, sans travail, et
souvent aussi sans un morceau de pain.
criiix... où ces chiens de juifs n Uni
peut-être pas eu tort de le clouer!
En chemin ils rencontrèrent d'autres
bandes d'ouvriers qui revenaient aussi,
lents et découragés. Au village, la
place était envahie par des groupes de
mineurs que le même sort avait privés
de travail; partout des murmures, des
imprécations, des blasphèmes; sur tous
les visages une angoisse, une conster-
nation qui serraient le cœur.
Paliddù, cahin-caha, le menton en
l'air et les bras ballants, circulait parmi
les gens de sa connaissance, en quête
d'espoir. Mais, à vrai dire, il n'y avait
rien à espérer; car les chefs d escouade.
l.;\ Mena, qui ne pou\ail obtenir
même un grain de sel à crédit, après
avoir vendu le peu de vieux meubles
qu'elle avait à la maison, se lamentait
comme une folle, accoudée près de
l'âtre éteint, en pensant à tout ce dont
avait besoin sa misérable famille. Le
pain, l'huile, le bois, et le loyer, et les
hardes ! Oh! le pain, surtout!... Sans le
pain, comment vivre?... Ah! mon
Dieu, mon Dieu !
Maître Cataldo, enfonçant dans ses
cheveux l'unique main qui lui restât,
secouait la lête sans rien dire, les yeux
fixés sur ses plus petits enfants qui se
roulaient sur le sol en criant :
l'Al.lDTif l-KKI.I:
— J'ai faim I Du pain !
Une scène à faire dresser les cheveux
sur la tête. Si liien quà la lin le pauvre
diable s'enfuit de chez lui; et Paliddii,
à son tour, s'en alla, n'ayant plus le
C(tur d'assister à celte détresse.
La place, où ils vinrent se réfuj^ier,
fourmillait de faces pâles et déchar-
nées : hommes, vieillards, enfants, mi-
— .Aux soufrières! Aux soulrières!
Nous les forcerons bien à nous faire
travailler! ,\ux soufrières!
.Mais maître Pinu , (|ui , suivant
l'exemple donné par quelques autres,
était venu avec une pioche au lieu d'un
pie, se mil à hurler, de toute la voix
([u'il avait dans la jjorjje, qu'il valait
mieux aller piocher avec les pavsaiis
sérablenient vêtus, couverts à i)eine des
flerniers haillons qu'ils n'avaient pas
trouvé à troquer contre un morceau de
pain; tous avec une expression de rage
désespérée dans les yeux. Et, pour
accroître la tristesse de ce spectacle, on
apercevait çà cl là des femmes amai-
j;ri('s qui se li-,iiniiiciil , harassées, en
tiriinl derrière elles ou en portant dans
Knis hias de pelils enfants ébouriffés,
dé;,'uenillés, presque nus, j)leuraiil.
Maiif^iatabacco el d'autres, avec le
pic et la bcs.ue sur l'épaule, |)éro-
raient binyanmiiMil au milieu de ce
concert de lamentations et de proposi-
tions échanj;ées dans les f^roupcs :
pour un /.(/■/. p.iiir un cirliiio ;4(l cen-
times) par jour, plutôt que de mourir
dé faim, les mains sur le ventre, au mi-
lieu de la rue. Dans les soufrières ou
dans les champs, c'était tout un; ce
qu'il fallait, c'était du pain el du travail.
VA alors ce cri, répété par dix, par
cent, par mille et mille bouches, éclata
comme un tonnerre cl monta vei-s le
ciel, unanime, presque féroce :
— Du pain et du travail !
Paliddù, enlevant de sa tête son
grand mouchoir rouge, se mil à l'agiter
en l'air comme pour montrer à tous que
lui aussi était là et qu'il joignait à la
clameur des autres sou petit cri déses-
PAt. IlJlir FKHLISI
péré; et il se poussa en avant pour se
rapprocher de ceux qui avaient crié les
premiers, à l'endroit où rai,MtalioM pa-
raissait le plus ardente.
Mais, soudain, une v(ii\ courul dans
le tumulte :
— La troupe I la troupe !
Et toutes les tètes se tournèrent vers
l'enlrée de la place, par où arrivaient
floltanl par instants dans la foule en
j,'uise de rouge étendard, s'avançait in-
trépidement vers les soldats, comme
pour donner l'exemple de ce qu'il fallait
laire, tous se portèrent en avant sans
plus prendre j^arde à la sonnerie de clai-
ron, qui, là-bas, au fond de la place,
recommençait à les menacer ; et les
femmes s'avancèrenl au premier rauf^'
r^ *?!-; ■■-> '^U À'''
<?*.
. « ..-Jl '
, i
des soldats el des carabiniers, en longue
file, la baïonnette au bout du fusil et
luisant au soleil. Un frémissement plus
fort parcourut la foule, une indécision,
une angoisse que rendit plus vives une
longue sonnerie aiguë de clairon. Plu-
sieurs reculèrent en criant :
— Ils vont tirer sur nous I Us vont
tirer sur nous !
D'autres crièrent :
— Non , non ! c est pour nous faire
peur. Xous ne voulons de mal à per-
sonne. Ce que nous voulons, c'est du
pain et du travail. 11 est impossible qu'ils
nous massacrent 1
Et. comme le mouchoir de Paliddù,
de la foule, pâles, échevelées, avec leurs
petits enfants au cou, en hurlant :
— Massacrez-nous ! massacrez nos
enfants si vous en avez le courage ! Mas-
sacrez-nous avec eux ! 11 vaut mieux
mourir I...
Une troisième sonnerie de clairon
retentit, plus aiguë, plus prolongée,
plus lugubre, et passa au travers de la
cohue, frémissante et solennelle comme
un souffle de mort. Il y eut un silence
imprévu et subit, puis une clameur de
tempête, un rugissement d'indignation,
de rage, de fureur, qui couvrit la voix du
commissaire les exhortant à se disper-
ser. La foule s'agita comme une houle.
l'A 1,1 DDL' l'KRI.lSI
se poussa en avant comme une vaf^ue
immense et terrible, soulevée contre les
soldats; des bras innombrables se dres-
sèrent, des poings menacèrent ; et, au-
dessus des tètes, on vit les pics étincelcr.
Mais un sinistre fracas fit explosion
dans un nuage de fumée; et, aussitôt
après, ce fut le hurlement épouvantable
de f^ens qui s'éparpillaient dans une
fuite folle.
Alors apparut un sj)ectacle liorrililc à
voir. La place, devenue instantanément
déserte, était semée va et là de cada\rcs
ensan),'lanlés, de mourants qui se tor-
daient dans les alFres de lagonie, de
blessés qui, par un elîort suprême, se
soulevaient et cherchaient à fuir.
El là-bas, seul, à quelques pas des
soldats, il y avait, étendu et immobile,
un pauvre petit corps d'enfant, la tête
fracassée, auprès d'un mouchoir rouge
qui ressemblait, lui aussi, à une large
tache de sang.
.\ttii.ui Bahiukra.
Truduclivii de C IIlhei.i.i;.
A T T I L 1 1 1 B A R B I E r> A
Si, pour présenter M. Attilio Barbiera
iiux lecteurs du Monde iWof/e/vie, nous com-
mencions par rappeler que, de tout temps,
la Sicile a été féconde en conleuis, ijue
Tbéocrite et Moschus, dont les idylles
sont souvent de véritables nouvelles, na-
quiienl à Syracuse, que, parmi les con-
temporains, Verga et Capuana, deux nou-
vellistes illustres, ont vu le joui- dans l'ilc
charmante qu'une |)oésie populaire appelle
" le diamant de Dieu ", il nous reproche-
lait sans aucun doule l'imprudenco de tels
rapprochements et se plaindrait avec rai-
son iriMi éloj;e maladroit qui écraserait
le disciple sous les grands noms des
Miailres.
M. I{arbiera,né à Porto Empcdoclc, près
d'Agri;,'-enle, est encore un i< jeune ": niais
ce n'csl pas un inconnu. Dès ISy.'t, ii vingt-
deux ans, il publiait sa première nouvelle
dans la Scpmi illiislr:ila de Florence. Néan-
moins, la première œuvre importante (pi'il
ait pioduite no parut qu'en IS'.l7.à Palerme,
sous le titre / Tonncnliili, qu on pourrait
traduire librement ■< les Alisérables ■•.
I. 'auteur y décrit avec arl et avec force,
parfois même avec un peu de brutalité,
les mii'urs, les |)assions et les souffrances
du peuple sicilien, et surtout celles des
|iopiilalions ouvrières t|ui travaillent aux
mines de soufre. C'est un milieu ((u'il con-
naît à fond pour y avoir grandi, et les
lalilcaux qu'il nous en donne ont une véri-
lalih' valeur documentaire.
Après avoir, par ce livre, pris une place
liouoralile entre U'S écrivains .■ provincia-
lisles n de l'Italie, M. Harbiera ne s'arrê-
tera ])as en chemin. Il a déjà sous presse
un nouveau recueil intitulé Vit:i parsnii.i,
qui ne sera pas accueilli moins favorable-
ment (pic le premier.
G. H.
-c»<o><=>-
LA MAXl FACTLUK VV gUAI d'oUSAT
LES MANUFACTURES DE TABACS
(In jjoiu-rait rouler des l'euilles de
lab;ic el les l'umer; mais ce procédé
jjriniitir ne donnerait que des produits
imparfaits : il peut suffire à un pro-
ducteur qui prépare lui-même sa pro-
vision de tabac; il ne saurait satis-
faire à une exploitation industrielle, et
nous allons voir qu'elle est très com-
pliquée.
Chaque i;onre de tabac a naturelle-
ment sa fabrication spéciale. La plus
simple est celle du tabac à fumer ou sca-
ferlati, mot bizarre qui semble être la
corru])tiou du terme italien : scarfel-
Iclli : petits ciseaux, et qui a été donné
à ce j;enre de tabac, parce qu'il faut le
liaclicr, le couper en mille morceaux.
Le scaferlati est composé pour un tiers
de tabac indigène et pour deux tiers de
tabac du Kentuckyou du Maryland, ou
encore de tabacs d'Orient.
Dans les magasins de la manufacture,
IX. — yi.
les feuilles sont réunies en paquets, qu'on
appelle mano([ues. L'extrémité de la
manoque est formée par tous les « pé-
tioles », c'est-à-dire par les plus grosses
cotes ; ces pétioles, étant très fibreux, ne
peuvent être utilisés: on doit donc les
enlever el cette première opération s'ap-
pelle écahochage: la partie détachée est
connue sous le nom de caboche. L'appa-
reil avec lequel on opère l'écaboction
se compose d'un couteau à lame qua-
drangulaire, auquel on imprime un
mouvement circulaire alternatif, an
moyen d'un arbre muni d'un volaiil
régulateur et d'une table portant une
contre-lame semblable à celle d'un ci-
seau. L'écabochagc réduit la manoque
de 3 à 10 pour 10(1.
En vue des opérations ultérieures, on
soumet ensuite les feuilles à un mouil-
laqe: c'est la seconde phase de la fabri-
cation. Ce mouillage se fait d'ordinaire
I.Kt^ M ANLI-'ACTIHES DE TAIÎACS
avec de l'eau sulée, alin clenipèeher
des fermentations trop actives qui pour-
raient altérer la consistance des tissus et
peut-cire raronic lui-mcnie. On domie
ainsi au tabac un excédent d'humidité
d'environ lit pour 100. Le mouillaf^e se
l'ait soil il la main, en trempant Texlrc-
mité des manoques dans une cuve pleine
d'eau salée et en les retournant ensuite
sans dessus dessous, soit en les dispo-
sant en couches et en les arrosant.
Troisième opération : Vépou/urdugc ;
c'est la plus simple; elle se réduit a bri-
ser le lien qui maintient la manoqne et
à desserrer iiinsi les feuilles.
Après réjioulardage, nouveau monil-
\;\\:c. alin de porter l'excédent d jiiniii-
dilé du liibac de H» à .'JO pour 100. Ajoii-
loiis que 1 nu tend à supprimer le pre-
mier inonillaj;e, l'époularda^e se l'ail
alors à sec.
(Juatricme opérali<in ; le r.i/i.x/c (>ii
dispose les feuilles paiallèlemcnt les iiiirs
an\ autres dans des formes et l'on porte
le ballot ainsi formé au hachoir.
I.e li;iih;tqe esl l'opération la ])liis
impiirtaiile : il faut ipie les l'enilli's
siiienl hachées le plus régulièrement j)os-
sible, de l'avon à éviter la |)roduclion de
ces fragments de cotes que le fumeur,
usant d'un terme un peu imagé, ap|)elle
des " bûches ». I,e hachoir comprend
comme organes principaux des rouleaux
sur les(piels une toile est fortement ten-
du,': les feuilles de tabac placées par
I nmrii'r >ur cette tnili' sont compi-i-
mées par un système de conli'<'poids
et de tendeurs et forment une couche
(|u on désigne sous le nom [)ittorcsqne
di" " gâlean ». i.e gâteau est |)oussé par
les rouleaux d'entraînement sons le cou-
teau, lame d'acier lrem|)é, taillée en
biseau et placée obliquement dans les
i-aiunres d'un cadre mobile. Ce ca(h'i'
joue lui-même dans les rainures d'un
cadre lixe, où est ménagée loin ei-turi>
par la(|nelle se présente le c gâteau •• et
il e>l animé d'un mouvement alleinatif
d.i lis le sens vci'lical. l'n hachoir, conduit
par un ouvrier, donne <'in iron I (KM) ki-
logrammes de scaferl.ili par joiinii'e de
travail de neuf heures. Les couteaux
doivent èlre changés toutes les demi-
heures: un atelier d'aiguisage est atte-
nant aux salles des hachoirs.
\'ienl ensuite la iorrè faction. Il s'agit
de débarrasser le tabac de l'humidité
qu'on lui a volontairement donnée, alin
de pouvoir le hacher plus facilement. Le
torréfacteur est d'ordinaire un cvlindre
en tôle de près de 3 mètres de long sur
1 mètre de diamètre, qui est mobile au-
tour de son iixe et qui est porté à la
température maxima de HO degrés. Des
régulateurs permettent d'abaisser cette
température, lorsqu'on fait passer dans
l'appareil certaines espèces de tabac. Le
cliaiillage est à 1 air cliand. L'air pénètre
lal(''ralemeiit dans un massif de maçon-
nerie et passe dans une jiremière enve-
lop|)e ou " manteau » qui entoure le
cylindre avant d'y pai-venir; il s'échappe
eiiMiile |iar la grande cheminée dans I at-
mosphère. Quant au tabac, il est jeté, au
moyen {l'une trémie, dans le torréfac-
teur: des valves d'entrée permettent d'eu
régler l'admission ; brassé par suite de
la rotation du cylindre sur lui-même, il
est poussé par des hélices vers la sor-
tie : à ces hélices sont lixés de loin en
loin des crochets, dfint le rôle esl d'em-
péther le tabac encoi-e humide de for-
mel- des |)elotes. Dans un torréfacteur
de ,"i mètres, il passe ]irès de 600 kilo-
grammes de tabac à l'heure, chaque
parcelle n'y >.eiouriiant pas pins de dix
à ipiiiize minutes et y |)erdant en\iroii
l'd pour KHI de son humidité.
( domine celle dessiccation n'est passuf-
lisiiiite, on a recours à un dernier appa-
reil, le scchetir, qui a égalemeni pour
mission de refroidir le tabac. Le système
est, à peu de ihose près, celui du torré-
facteur. .\u lieu d'être en ti'de, le cylindre
esl en liol>: il e.-t traversé par un cou-
rant clair, proMicpié par un venlilatem',
placé au-dessous de la trémie d'entrée:
l'air circule en sens in\erse du tabac,
fpii perd encore ainsi jirès de '2 pour 1(10
de son hnmidilé.
I liiilic'ine opération : la mise t'ii oi.i.v.sw.
On poile le tabac dans des greniers où
MA.M l'AC.TfUl-:
1 1 !■: r A 1! A I
on le cli:?pose eu meules de 3 mètres en-
viron de hauteur sur 4 de lonfjueur et
de larf;oiir: la niasse pèse de 25<)(HI
à 3(HHM) kilogrammes. Le tabac contient
eni'oi-e à ce nionienl 18 pour 1(10 criiunii-
dité et sul)il, par ciuiso(iucnt, une léj;ère
Ici'MinnlHliim. (]e séjourcii masses a pour
mettait le tabac dans les sacs, le com-
primait léffèrement avec un coup de
presse hydraulique el achevait de coller
la vijjnelle.
Aujourd'hui, on eni|)loie de pi-élc-
rence une nouvelle machine mécanicpie
c-onstruile par .M. Hclol. in^'-éniour <le
elVet do lui enle\cr <• l'odeur de Tour •
qu il };arde à la suite de ces diverses
manutentions; au bout d'un mois, il est
apte à être mis en paquets.
L'opération du paquetage se faisait
autrefois avec une machine hydrau-
lique, qui nécessitait 1 emploi de trois
ouvrières. La première, Venveloppeuse,
préparait les sacs en papier sur des
>i douilles » ou formes et commençait
à placer la vitjnette de garantie; la se-
conde, la peseuse, disposait la quantité
voulue de tabac dans un entonnoir mo-
bile : et la troisième, la mccanicieiinc.
1 Klal. l)cux bobines de papier se dé-
roulent latéralement : le papier est coupé
en longueur et transformé en sac par
une succession de volets qui se rabat-
tent sur les cotés et sur le fond. A ce
moment le sac ainsi formé sur une
douille mobile est emporté à la position
de remplissage et deux fouloirs y pous-
sent la dose de tabac préalablement
pesée et renversée automatiquement
dans 1 appareil. Enlin, les vignettes,
prises une à une dans un ruban sans fin
et enduites de colle, viennent s'appli-
quer au sac au moment voulu. L ne
I.KS MANCFACTIUKS DE TAliACS
seule ouvrière siil'lît k la niaiia'uvre de
la machine mécanic[uc, au lieu des trois
que riécessilait la niachiue hydraulique;
de plus, elle peut empaqueter lifld kilo-
;,'rammes de lahac |inr |<iur. au lieu de
ISd kiinpraniiues.
I, embalhif;e des pai|U(>l> se l'ail clans
d énormes tomieaiix.
1, administration fabrique aussi du
marvland pur et du scaferlati supé-
rieni-; ce dernier contient les mêmes
es|)èces que le scaferlati ordinaire, mais
on réserve pour cette fabrication les
feuilles de qualité supérieure.
.\ signaler encore une dernière fabri-
cation, celle des scaferlatis à prix ré-
duits, vendus exclusivement dans les
zones frontières. Ce scaferlati est ob-
tenu en partie avec des côtes qui ne
sont pas antre chose, rappelons-le, que
des bouts de manoque. Le kilof^-ramme
coûte, suivant la qualité, 8 francs,
.") francs, 'A francs et même 1 fr. 50: on
le trouve fjénéralemenl en pacpiets de
KM) fjjrammes, sous papier jaune, et dis-
tingués par des vignclles respeclixes
l'oses, vertes et bleues.
Passons maintenant à la fabrication
des cigarettes; elle est toute récente en
France. Jusqu'à lélablisscmcnt dn mo-
iio|iole. les fumeurs avaient, en elfet,
l'habitude de rouler eux-mêmes leur
cigarette ; avant 1870, on n achetait
que des ciijnreUcs ;) hmiquin, c'csl-à-
dire terminées |)ar un bout de carton.
( )n fabrique enccirc à la main les ckjh-
relles à Jjoik/uiii et (pielques |)roduits
de luxe, i, 'ouvrière mel le lahac dans
un moule à charnière et le coill'e avec
un petit tube de papier ])réparé à
I avance; à 1 aide d une h'gère lige mé-
lallicpie elle refoule le tabac dans le
Inbe, puis elle l'barbc la cigarelle a\ec
des ciseauN. l'nui- faire Ir liiln', mdc
autre ouxrièri' rccml des panucls de
dl<' feiiill.
mpci's a la luarliiiu' el
i\v Inrnir reclangulaiiT ; elle 1rs ili'laclu
li's unes (h's aiilres el en gomme. ivei
un pinceau les bords ou, suivant U
(ernic ('(ins.-ici-é. la coulure. \près (pmi,
elle r.iiilr rh.Kinc jrndlr .luloiii ilun
mandrin. Ces tubes sont fermée à l'une
de leurs extrémités.
Parmi les machines les plus em-
ployées aujourd'hui se trouxeiil les ma-
chines Decoullé, (pii fabriquent des
cigarelles sans colle, c est-à-dire des
ciccjanles el des hongroises; on les fait
soit avec du scaferlati ordinaire, soit
avec du scaferlati supérieur ; elles sont
ouvertes à leurs deux bouts.
c< Dans une machine à cigarelles. dit
-M. Hère, dont le livre les Tabacs l'ait
autorité en la matière, on dislingue les
organes qui servent à confectionner le
tube, ceux qui servent à le transporter,
les organes de jiréparation et d intro-
duction du tabac et les organes qui font
le rangement; tous ces organes sont
mis en mouvement par des galets; ces
derniers s'appuient sur des pièces tour-
nantes cju'on nomme cames et auxquelles
on donne une forme telle que le galet
se meuve dans un sens déterminé el
a\ec une vitesse convenable. »
Examinons une machine Decoullé. Le
])apier se déroule sur une machine et
\ lent se formel' en tube autour d une
broche en acier; ses bords repliés l'un
sur I autre ])assent par la l'ente très
étroite d une partie de la broche appelée
esairgol. .Aussitôt après, la coulure du
tabac est fortement serrée enlrc deux
molettes — sortes de petits disques
garnis d'une fine dentelure — eu acier,
que Ton peut sern-r plus ou moins pour
assurer la solidité de l'agrafage. I..CS
tubes sont coupés à longueur par un
ciseau et descendent le long' d'une cré-
maillère jusqu'à la position de remplis-
sage. Le tabac, étalé [lar une ouvrière
sur un cuir sans lin aussi régulièremenl
que possible, isl découpé par doses
égales an ino\i'n d un conleau; chaque
dose es! coinprinire sons foniir de bou-
din el est ensuile relonlee dans le Inlie
par une broche a|)|)elée liroclic lie liinir-
r.iiic. Les cigarelles viennent ensuile
se ranger aulonial iqui-menl dans une
boite.
(]onlrairenieiil aii\ ('■lr(/:inlcs el au\
liniiiiriiisfy . les (■i'(/,7re//c.v franç.iiscs
MANI FAC.TIMKS DE TABACS
sont collées. Le papier, une fois coupé
il longueur, est transporté sur un petit
chariot et enroulé sur une broche; ses
bords reçoivent, au moment voulu, une
certaine quantité de colle. Le tabac est
défjafjé de la broche d enroulajje par un
petit <lis(jue de caoutchouc el descendu
lectionnées à laide dune rouleuse ; ses
organes principaux sont une toile sans
fin attachée aux deux extrémités d'un
tambour circulaire iixe et placée au-
dessus d'un rouleau; ce tambour fixe
comporte une rainure, dans laquelle
l'ouvrière dispose le tabac: elle l'ail en-
par une échelle justju'au point de rem-
])lissage.
L'économie réalisée grâce au rempla-
cement de la confection manuelle des
cigarettes par la confection mécanique
est considérable. Au lieu de '2 fr. 50 à
3 fr. .">0 le mille, suivant les espèces, le
prix de revient n'est plus que S-'i à
A'^ centimes. Les machines à cigarettes
collées produisent 1,5<I(I cigarettes à
1 heure: celles à cigarettes sans colle en
donnent l.HOO. On évalue l'économie,
en tenant compte de l'amortissement,
à 6,000 francs par machine et par an.
Depuis trois ou quatre ans on a re-
pris dans des conditions nouvelles la
fabrication des cigarettes " dites " à la
main. Ces cijrarettes sont, en effet, con-
sulte parcourir au rouleau mobile envi-
ron la moitié de sa course; à ce moment
elle dispose bout à bout sur la toile sans
tin quatre feuilles de papier, — car la
rouleuse fabrique simultanément quatre
cigarettes, — puis elle fait rouler le
rouleau jusqu'à son point d'arrivée. Les
feuilles de papier étant convenablement
enduites de colle, les cigarettes se trou-
vent formées; elles se détachent au
ciseau, car elles adhèrent entre elles par
des brindilles de tabac. L'ne ouvrière
confectionne 250 cigarettes à l'heure
avec cette machine.
Toutes les cigarettes sont soumises à
une vérilication qui porte sur la com-
pacité du tabac, les taches, le collage
et l'agrafage du papier. Celles qui sont
I.KS M AN'Ll'AC.TIHKS DK TABACS
refusées sonl déchirées par une machine
spéciale et le tabac en est employé à
iiniivpnu.
(Ouaiit aux ci^'arelles définitivcnipiil
reçues, elles sonl mises
par les paqueleuses
soil en portefeuilles
livrés pai- 1 induslrie
privée^, soil en boiiiliin
labriquésà la main,
par dos ouvrii-rcs
spéciales, à l'aidf
d'un mandrin. I.;i
paqueteuse, ipii peut cniiiallei- |(I(HM) ci-
fjareltcs |):ii- jour, roule d'ahord '20 cif;a-
rettcs dans une feuille de pajiicr
mousseline, s'il s'a^'il de françni.ics, ou
dans une feuille d'élain doublée de pa-
pier mousseline, s'il s'a;,'il d'auli-cs cij,'a-
reltes; elle ferme le papier à une extré-
mité et le roule en tortillon à Taulre
extrémité, coupe la houppe du lorlillon,
met ce patpiel dans le boudin cl ap|)Osi'
la \if;nel(e.
Passons nKiiiili'iiaiit ihuis les ,ilclici>
de fabrication des cif;ares.
C'est dans la fal)ricalion des ci^'arcs
que l.'i fiMilaisie des pi-odueleurs se donne
le plus librement eajrii-re. V.w l'y:i\)vi-.
on peut les ramener à trois types prin-
cipaux ; 1" les cifïares ù un sou, à un
sou el demi et à deux sous; 2° les ciffa-
res de trois sous et au-dessus; enlin,
M'iescigares de luxe.
(Contrairement à
ce que l'on serait
tenté de croire, ce
sont les cif;ares les
moins chers dont la
l'ahrication est la
plus com])li(piée. En
elfet, plus la feuille
esl Une, plus le trai-
lement doit en être
simple.
Les cigares ordi-
naires sonl consti-
tués par un tiers de
tabac du Kentucky
et pour les deux
autres tiers de tabac
i[uli;,'ène. C'est ce
dernier qui sert à
consliluer la cou-
\c'rlurc' (lu cigare,
aulrenicut dit sa
r.d)e ...
Les feuilles, avant
il'étre <. roulées »,
subissent un traite-
ment spécial : épou-
lardage, triage, el,
])our celles qui doi-
vent constituer l'in-
térieur du cigare : lavage méthodique
au moyen d'un ingénieux système de
cuves. Ces feuilles étant en elFet de pro-
venances très diverses el ayant par con-
séquent des qualités spéciales : arôme,
richesse en nicotine, force, combusti-
bilité, etc., la -macération provoque
entre elles un échange de ces fadeurs
hétérogènes et donne à l'ensemble l'ho-
mogénéité désirable. On se sert pour
opérer celle macération de jus de tabac
de moins en moins concentré, variant
de !.■> à H) degi'és à l'eau claire. Il y a
oi'dinaircnienl six macérations succes-
sives di> li-ois lieui'cs chacune. Les
cuves conticunnit chacune "JfMl kilo-
M:S MANUFACTriiKS DK TAIÎACS
f,'rammes de labiic el reçoivent environ
ôôO litres de jus.
Quant au jus de tabac, autrefois inu-
tilisé et même très embarrassant, car on
ne pouvait, sans soulever de léj^itimes
protestations, le déverser dans une ri-
\ière, il a maintenant une assez grande
valeur marehaude. Distillé, il donne
du sulfate de nieotine que Ion expédie
dans l'Amérique du Sud, où il sert à
traiter la gale des moutons. Le sulfate
de nicotine \aut cnxii-nn '20 francs le
kilogramnu'. .Mais le jus de tabac à
1."} degrés a lui-même une valeur; on le
vend aux agricul-
teurs à raison de
00 centimes le litre.
Après avoir été
macérées, les feuilles
de tabac passent
dans une essoreuse
qui leur laisse encore
ÔO pour 100 d'hu-
midité. ()n les porte
alors au torréfac-
teur, puis dans un
séchoir à air chaud,
où on les place
d abord sur des
claies; puis, on les
dispose en « masses ".
.Au bout d une di-
zaine de jours, elles
sont aptes à être
travaillées.
Un cigare com-
prend essentielle-
ment trois parties ;
la robe, l'enveloppe,
l'intérieur ; ce der-
nier est constitué
par des bribes, des
détritus de feuilles;
transformé en rou-
leau, sous les doigts
agiles de la ciga-
rière, il est placé par elle sur une
feuille ni trouée, ni déchirée, qui sert
d'enveloppe ; enfin, elle recouvre le pe-
tit cylindre, c'est-à-dire la « poupée »
ainsi formée, de la robe ou « cape ».
Cette cape est une lanière dont la di-
mension correspond à celle des cigares
à recouvrir. La cigarière place l'extré-
mité de la poupée sur le bout de la
lanière et, avec la paume de la main,
elle enroule vivement la robe en spirale
autour de la ])oupée de façon que
celle-ci ne soit pas trop serrée; elle taille
ensuite l'autre bout de la robe avec un
couteau spécial dont la lame est arron-
die et l'applique sur le bout de la pou-
pée; puis, avec un peu de colle de pâte,
elle fait ce qu'on appelle la tête du
cigare. Enfin, pour donner au cigare
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une forme vraiment cylindrK[uc, elle
le roule sur sa table, à l'aide d'une
petite planchette et, avec un coupe-
cigares, sorte de petite guillotine, elle
coupe le côté du cigare opposé à la
I.KS MANMTAC.TI'UKS DK TAlîAC.S
lêli- pour lui donner la longueur voulue.
Il \ ;i deux sortes de cigares à 5 cen-
times : les cigares à bouts tournés ou,
])ar abréviation, les cigares BT et les
cigares à bouts coupés ou HC. Ces der-
niers n'ont pasde tête arrondie; ils sont
coupés aux deux extrémités, à l'aide
d'un couteau. l>n en l'ait une partie
avec la rouleuse Reiniger, analogue à
la rouleuse de M. Belot qui rahriqnc
quatre cigarettes ù la fois.
Les cigares à un sou et demi ou esqiii-
drados ont une robe constituée par des
feuilles corsées, trempées dans du jus
de tabac et ils sont comprimés dans des
moules qui leur donnent une section
ciirrée.
Tous ces cigares sont vendus en pa-
quets de dix et de vingt-cinq.
Ce qui distingue les cigares à Kl cen-
times des cigares à un sou ou un sou et
demi, c'est qu'ils sont presque exclusi-
vement fabriqués avec des tabacs exo-
tiques et spéciaux, notanmienl avec des
tabacs du Brésil, utilisés pour l'intérieur,
des tabacs de Rio-Crande ou de Sanlo-
Doniingo |)Our les enveloppes el des
labacs de .hiva ou de Siinialra pour les
robes.
La fabrication se fait à la main,
comme pour les cigares moins chers el
an moule, d'après un svstème usité en
.Allemagne. 11 y en a de deux sortes ;
ou bien le moule comprend deux parties
identiques se recouvrant très exacte-
ment, ou il se compose de deux organes
dill'érents s'emboilant l'un dans l'autre.
La poupée est placée d'abord dans le
moule pendant quelques secondes, puis
retirée pour être u capée ». Mais, quand
le moule est à recouvrement simple, il
se pi'oduil (onjours des petites arèles ou
" bavures ■■ sur la [)oupée et on les fait
disparaître en la roulant entre les deux
parties du moule, c'est-à-dire en la
!• inoidinani •■. Cet inconvénient n'existe
pi-es(|ue pas dans les moules à emboîte-
ment.
('ne anK'liiiralioii de ce dernier svs-
lème, c'est le bluc-moules, (|ni comprend
d'ordinairi' vin;.'! moules à cmiIm .ilinirnl
juxtaposés. Les parties inférieures ou
" femelles ■■ reçoivent la poupée, que
l'ouvrière presse ensuite avec les par-
lies supérieures ou " mâles », toutes
ajustées à une même planche en sapin.
Lue presse assure d'ailleurs l'emboî-
tage de toutes .les parties super])osées
el deux étriers de fer le maintiennent.
Quand la cigarière opère avec des moules
simples, elle les place au furet à mesure
dans des casiers à compartiments. Ca-
siers DU bloc-moules sont ensuite trans-
portes au séchoir où ils séjournenl
environ douze heures.
(In fabri(|ue aussi mécaniquement des
cigares à ]() centimes avec une machine
américaine, la machine Miller. On com-
mence par faire passer des débris tie
tabac dans un blutoir, puis on les hache
au moven du hachoir .losselin, composé
essenliellemenl de deux tambours porte-
lames concentriques tournant en sens
inverse; les matières hachées sont tami-
sées sur une toile métallique, placée à
la base de l'appareil. Du obtient ainsi
la n picadura ■■, le scaferlati spécial qui
forme l'intérieur de ces cigares.
C'est à ce moment (pi'inlerx ient la
machine Miller. Mlle comprend des or-
ganes distributeurs de 1' n intérieur ■>,
des organes roulenrs, qui enveloppent
la picadura dans la fourniture el des
organes Iransmelleurs cpii prennent la
fourniture el la mettent dans un bloc-
moules. .Après un séjour de vingt-quatre
heures dans le bloc-moules, les fourni-
tures sont ensuite capées à la main.
Les cigares de 10 centimes sont mis
en boite ou en paquets de .")0, UH> et
surtout 'IM cigares, sous papier jaune,
recouvert d'une vignette.
( )n disl IngLie princi]ialemenl lescigares
1) B (débris de Brésil , communément
iippelés << députés », qui sont fabriqués
avec des tlébris de Brésil, el les cigares
I II (inlérieur Havane) ou " sénateurs »,
qui coûtent deux sous el demi, el donl
l'intérieur est fait avec des débris de
tabac delà Havane. Ces derniers cigares
sont t'abriipiés avec la machine Miller.
X'ieiiliciit aiirè^i le- liiliilrfcild.i à
I.F.S MAMFACTrRKS DK TABACS
13 centimes et les favorilos à 20 cen-
limes, tous deux en tabac lin du Brésil,
recouverts avec des robes de Suniatrn.
L'administration l'alirique aussi ,'i «a
manufacture de Heuillv des u ha\aiies »
d'après les procédés de fabrication hava-
lorado, le madiiro-colorado, le claro-
colorado et le clam, qui constituent la
f;amnie du foncé au clair. Les colTrets,
en cédrat ou eu peuplier teint, dans les-
quels on les place, sont f^aniis intérieu-
rement de lilets en papier de diverses
naise. La première opération consitle
il mouiller les feuilles a\-ee un pulvéri-
sateur ou bien à les laisser séjourner
dans une atmosphère saturée d'eau. On
divise ensuite les feuilles en trois caté-
gories : les intérieurs ou « tripes ", les
fournitures et les capes. La confection
se fait au bloc-moules.
On distingue dans le « havane ■> cinq
nuances principales : le maduro, le co-
couleurs; le lilct bleu iiidK|ue les mil-
lares, ciy^ares ayant des fournitures à
base de Brésil : le fdet jaune indique les
capes Sumatra ; le lilet blanc est airecté
aux capes Havane ou Mexique.
Citons parmi les cigares les plus en
faveur, fabriqués par l'administration,
les millares, à 15 centimes; les opéras, à
"JO centimes; les aromaticos et les ca-
mélias, à 25 centimes ; les irahucos, les
I.KS MANlTACTiriKS I)K TAIÎACS
hrevas, les londrés, à 30 centimes, et les
cazadores et les londrès flor fina, ;i
Xt centimes. Tout est en havane, dans
les cnzadores, les trahucos, les aroma-
licos et les opéras : dans les hrai'os, la
cape est en Mexique; dans les londrès
cl les camélias, elle est en Sumatra.
Nous ne ])arlons |)iis des ci-rares direc-
Icniout importés de la Havane, dont les
marques les plus connues sont les Henry
Clay, les Agiiila del Oro, les Morales
labaciis, les Upinnnn, les Impériales cl
les (]onchas...
l'ne seule marque est importée de
Manille, la Flor de Isabella.
Enfin, l'administralion réserve aux
casinos, cercles, cales et restaurants des
cigares genre Havane, de modèles spé-
ciaux, qui se classent en deux marques :
l'une, El Fenix. comprenant trois spé-
cimens différents : ]esPalrioles,a 50 cen-
times, les Escfiiisilos, à 40 centimes, el
les Bouquets, à 30 centimes. L'autre,
la Carniencila. en a cinq : les Alfredos,
à .")(> centimes, les Rigolettos, à 40 cen-
times, les Hefjalia fîna, très appréciés,
à 3") centimes, les Victoria, à 30 cen-
times, et les fteinitas, à '2ô centimes. Les
/'V/i/f sont fabriqués avec des " tripes »
de Havane, des fournitures du Brésil et
des robes de Sumatra. Les alfredos sont
triés dans les londrès , les riijoleltos
dans les trahucos et les reinitas dans
les londrecitos. Les autres carn)encitas
sont en lîrésil capes avec du Sumatra.
Ajoutons que si l'administration vend
ces cigares aux garçons de cercles et de
cafés aux prix que nous venons d in-
diquer, elle leur laisse le dioil de nia-
joi-er ce prix, ce à quoi ils n nul garde
de mancpier.
Il nous reste à dii-e quek[Mes mots de
la fabrication du tabac à jjriseï', appelé
aussi <■ poudie oi-dinaire ». On y em-
ploie des feuilles corsées de \ irginie,
très aromatiques , du Lot , la j)lus
" prisée » — c'est le cas de le dire —
des espèces indigènes, du Xord, de
i'lile-el-\'ilaine el du Lot-el-daronne.
L é|)f)ulai'dage des feuilles peut se
faire à sec; il n'v a pas nilcrét. en l'Il'cl.
à éviter de briser les feuilles, puisqu'elles
doivent être toutes réduites en miettes.
On les mouille ensuite dans l'eau salée, de
façon à ne les saturer que de 1 J pour lOd
d'humidité. Otie mouillade se fait mé-
(•aiii([uement à laide d'un grand cylindre
en bois, tournant sur des rouleaux et
muni intérieurement de lames héli-
co'ulales, qui forcent les feuillesàavancer.
Dans le cylindre arrive également un
jet d'eau, provenant d'une pompe an-
nexée à l'appareil; mouillé, brossé, le
tabac sort enfin du cylindre. On le met
alors en masse pendant trente-six heures,
puis on le déchiquette avec un hachoir,
qui cou|)e de 1 000 à 1 :iOO kilogrammes
à 1 heure. On forme à nouveau, après
cette opération, des masses de 40000 ki-
logrammes de tabac, dans des salles
spéciales, pourvues de cheminées d'aéra-
tion. .Aux masses nouvelles, on mélange
des parties des masses précédentes,
incomplètement fermcnlées. La tempé-
rature s'élève d'abord lentement jus-
(pi'à "J.") degrés, |)uis monte ra])idement,
jioui- atteindre la lenipéralui-e maxima
de <S0 degrés. Pendant la fermentation,
la masse perd environ S pour 100 de son
poids. La force, en nicotine baisse de
ÔO pour 100, tandis cpi'il se forme de
l'acide méihylique. de l'acide formique
et sui-tout de l'acide acétique. De l'am-
moniaque est également produit, mais
il se perd dans l'atniosjihèrc. Ces phé-
nomènes sont déterminés par une com-
bustion énergique , qui s'opère aux
dépens de l'oxygène de l'air. Cette opé-
ration, grâce ;'i divers procédés, ne <lure
plu^ (pir ilriix ninis, au lieu de six.
Oénidliesa (■on|i> de pic, les masso
dégagent une très forte chaleur, el ce
tra\ail est très pénible. On râpe alors le
tabac a\ec des moulins mécaniques,
débitant 40 kilogrammes ;'i l'heure. Le
moulin mécanicpie se compose d'une
cuvetle lixe de 40 cenlimèlres de hau-
teur, armée à l'intérieur de lames planes
en aller, maintenues par des coins en
lioi> il d une noix trimionique eu fonte,
pi>aiit IMK kilogrammes et clavelée sin-
■lical: elle esl également
lin Mi'hn
MANi rAC.TriîKS nr: tahac?
armée de lames planes en acier, inclinées
à '2'2 degrés. Larbre repose sur une cra-
paudine, portée par un levier à contre-
poids, de façon à pouvoir se soulever
lorsqu'il rencontre une résistance.
Puis, on tamise le tabac à Taide de
blutoirs. A ce moment on ])rocède à
une nouvelle mouillade, car ce " râpé
sec " ne contient que '2(\ à "i.") pour 100
sifs. I^a première case, la case de fer-
mentation, reçoit un niélanf,'e de quatre
cinquièmes de râpé mouillé et un cin-
quième de râpé ayant déjà fermenté : le
Il réchaulfant ", chargé d'activer la fei"-
mentation de l'ensemble. La tem|)érature
s'élève assez vite à .'jO degrés. .Au bout
de trois mois, premier transvasement ;
au bout de trois autres mois, deuxième
d'humidité, dose suflisiinlc [miir le
râpage, mais trop faible pour déve-
lopper son « montant ». L'humidité est
portée à 33 pour 100, et on mêle '2 kilo-
grammes et demi de sel à 100 kilo-
grammes de râpé pour régulariser la
fermentation. (>ette mouillade se fait
avec un triturateur mécanique, afin
d'éviter la formation de boulettes.
On emmagasine enfin la poudre ainsi
obtenue dans de grandes boîtes en chêne :
les « cases » ; elles en contiennent cha-
cune de 30 000 à 40 000 kilogrammes.
On opère quatre transvasements succes-
I i;iii-\ .i-riii>Mil : ili'ux mois après, même
opération, et enfin , au bout de deux
autres mois, derniertransvasement. Fina-
lement, le tabac est porté dans une salle
qui peut contenir la production d'un
mois : la salle de mélange, où s'opère
un amalgame des râpés fabriqués pen-
dant cette période : comme leurs qua-
lités sont variables, ils en font un
échange favorable à la masse. Ce séjour
dure un mois ; l'ensemble des divers
séjours est de près d'un an et demi. Cette
fabrication est donc particulièrement
onéreuse.
LES MAM' FAC.TtHES DE TAHAC.:^
I.'embïilla^'e se l'ail dans des tonneaux
où lapoudreest pilonnée mécaniqucmenl.
On la vend 12 fr. 50 le kilo^'ramme. On
fabrique également, avec 40 pour 100 de
ràjié bien conditionné et 00 pour 100 de
débris de scaferlatis, un tabac à priser
destiné aux établissenionts hosjiilaliers
et (|ui porte le joli nom de <' [loudre
d'lios|)ice ».
\'ous ne II chiquez ■> probablement pas,
ami lecteur? Pourtant cet article serait
incomplet si la fabrication du " l'ôIe »
nu tabac à mâcher n'y était au moins
mentionnée.
On distinfïue les rôles menu - lilés,
fabritpiés avec des feuilles de Lot-et-(Ja-
iMirine. l'.jjoularda^e et tirajje à sec; les
feuilles les plus noires et les plus goni-
lucuses sont les plus recherchées. Mouil-
lade à l'eau salée, puis séjour en masse,
pendant f|uarante-huit hcin-es, et éco-
la!;e, \iiilà des opérations que nous
avons déjà souvent décrites, \ient en-
suite le " lila^^e ■>, c'est-à-dire la con-
fcclioii erniie ccirili^ rie .") niillimèlrcs de
diamèli-e, (ipéi iil ion i|in sr fait au rouet.
1, appareil rcimprcnd un tambour formé
lie driix disques réunis par des lra\ei'ses
(III " alliichons », mobile autour dnn
axe lioi-i/oiil:i|, l.'(iu\ rière li' fait (ourner
à la main cl ciiroiili' un lilé en hélice;
le mouvenienl du tambour donne à la
corde la torsion nécessaire. Elle est
ensuite enroulée en hélices très serrées
sur des bâtonnets de façon à former des
pa(|uets de I H) fjTammes, dont le jjoids
est, par les opérations ultérieures, ra-
mené à 100 grammes : c'est le « rôlage >>.
Puis, trempage d'un quart d'heure dans
des jus salés (|ui accentuent la couleur
et renforcent le goût ; pression à la presse
hvdrauli<|ue, pour se débarrasser de ces
jus cl dessiccation de six nu sept jours
dans nue armoire à compartiments on
circule de l'air chaud. Ces rôles menu-
lilés sont vendii~ M'i francs le kilo-
gramme.
(Jnanl aux rôles ordinaires à \'2 (r. .')0
le kilogramme, ils sont mi-])arlis de
N'irginie et de Kcntiicky, nii-parlis de
Lol-ct-Garonnc. I.nl. NonI cl llle-
el-\'ilaine. L'es feuilles sont tressées plus
grossièrement; le filage se fait mécani-
quement avec le rouet Andrews.
Enlin, des tabacs inférieurs servent à
faire les rôles de troupe qui, au lieu
de 1"J et IH millimètres d'épaisseur, en
ont .'{0. Mais nos malhurins ne sont pas
fâchés de se dédommager de la qualité
par la quantité.
l'"t maintenant, un rapide coup d'u-il
sur l'organisation et les résultats du mo-
nopole en France.
I, I'"tat possédait, au 31 décembre ISO."),
.")" i,")0 000 francs enxiron de tabacs, dont
■J-J.')(MHMIO francs de tabacs indigènes eu
feuilles, 1"> millions de tabacs exotiques
en feuilles, l.'jSOOOOO francs de tabacs
en cours de fabricalion, cl un peu
|)his de i millions de tabacs fabriqués.
Leur valeur était estimée A SI .•{•J,')0(MI fr.
cl la régie possédait, en outre, ;i cette
époque, tant en bàlimcnts qu'en usten-
siles, machines, mobilier cl fournitures
de tout genre une valeur de 17 millions
li.'iUOOO francs, snil \in capital approxi-
matif de |-J,S<.I7.")0IH( IVaiio.
l'ji ISIM), la régie a aciielé iP.HiniHK)
francs de tal)a<'s cl en a\ ait dé'ià pour
."i7 .")On(IOO francs en magasin, l.e stock
qu'elle a eu à sa disposilion pendant
celle année a donc été de ',I.S.")OOOIH) fr.
de tabacs. On en a travaillé dans les ma-
nufactures tidiSOdOUO kilogi-ammes envi-
ron. Les frais de faliricatinn, de person-
nel el d'entretien des bàtime'nls ont été
de Ht millions, et ceux de transport de
•2(100 000 francs.
Ivn l'ésumé, les dépenses de la régie
en IHUC) se sont élevées pour les frais
généraux, les achats, les transports, la
fabriialion el les frais de vente à
7-.>7<Hl(mil francs en chill'res ronds.
Parcnnire. elle a vendu i)i>ur Mi\ mil-
lions -J.")!) (100 francs de tabac en France;
OOOOIIO francs en Corse el en .Mgérie,
et I ."jOOOOO francs à l'étranger; soil
:59;L')00000 francs environ. Ces tabacs
se sont divisés en I7()"200 kilogrammes
environ de tabacs de luxe, au prix
moyen de 'y2 francs le kilogramme;
•27 lr)0(MMI kilogrammes de labacs .le
LES MAMFAl.TIHKS DK TAliAC.^
Si;
vente courante, au prix moyen de K5 Ir.
le kilofframme, et IKiôO kilofframmes de
tabac de vente restreinte, au prix moyen
de '2 Ir. 7.') le kilogramme. Le bénélice
net du monopole a été d'environ '.i'2'A mil-
lions, lin liS'J."), il avait été de près de
[il'2 millions.
La rég:ie possède '20 nianulactures,
dont :{ à Paris : Gros-Caillou, Reuilly
et Pantin, et 17 dans les villes suivantes :
Nice, Marseille, Toulouse, Bordeaux,
l'oimeins >Lot-et-Garonne) , Dijon,
lliom, Limoi;es, Lyon, Châleauroux.
Orléans, Nantes, le Mans, Morlaix, le
Havre, Dieppe, Nancy et Lille. Leur
valeur immobilière est estimée à '21 mil-
lions ."{(ItlOOO francs, cl avec les ma-
chines et le mobilier à 33 millions
en\iron.
D'autre part, il y a l'ii l-'ranceUI ma-
gasins et :{ en .\lj;érie, à ilussein-Dev,
Hlidah et Bcinc, dont la ^•aleur totale est
estimée à 11» -J.VMKIO francs.
Les salaires des ouvriers des manufac-
tures se sont élevés en 18i)(i à i:{ millions
()0(l(IOO francs environ. Le service dans
chaque manufaclui-e est confié à un di-
recteur assisté d'un ingénieur, d'un
sous-ingénieur et d'un contrôleur. Dans
les déparlements où la culture est au-
torisée, le directeur remplit en même
temps les fonctions de dii-ecteur de la
culture.
On emploie surtout des femmes.
Ainsi, au 31 décembre 1896, il y avait
dans les pianufactures 1 590 hommes
et 13 810 femmes. Ce nombre décroit
chaque année, à cause des perfection-
nements si remarquables apportés à la
fabrication mécanique. .Ainsi, en 189"J,
il y avait encore I 780 hommes et
I i 91(1 femmes. La journée est de dix
LA FOUILLE A L .\
LES MANLl'ACTLUi:? DK TAliACï
heures; le salaire moyen de 5 francs
pour les hommes et de 3 francs pour
les femmes.
I,es départements où hi cullurc du
tabac est autorisée sont au nondjre
de '2'y : ce sont l'Ain, les Alpes-.Mari-
times, les Houches-du-Khone, la Cor-
rèze, la Cole-d'Or, la l)ordo},'ne, la
Drome, la Gironde, l'Ille-et-Vilaine,
l'Isère, les Landes, le Lot, le Lot-et-
Garonne , la Meurthe-et-Moselle , la
Meuse, le Nord, le Pas-de-Calais, le
Puy-de-Dôme, les Hautes-Pyrénées, la
Ilaule-Saone, la Savoie, la Haute-Sa-
voie, le \'ar, le \'aucluse et les \'os{;es.
On en cultive aussi en Algérie. G est la
Dordo^nie qui en produit le plus :
;!«()()(HM) kilogrammes en 1896, suivie
par l'Isère: ■Jîn^Odd kilogrammes; le
Pas-de-Calais : -J .■■>"2<MH)() kilogrammes :
le Nord ; -JlVidddd kilogrammes, el le
Loi : -ilOltOlK» kilogrammes. An con-
traire, les Bouches-du Rhône ne pro-
duisent que 16000 kilogrammes ; le
Puy-de-Dôme ; .'{OODO; le Aar : {0 0(10,
et ia Meuse : .ViniM). Il y av:nl en ISUC)
.îiH.'iO plaiilcur- el IC) I IC> lieehn-es cul-
livés; la Dordugne a eu i-ullin-e :{(IS6
hectares, taudis que les Houches-du-
Hhônc n'en ont ([ue 1 ; la Meuse : "J ; le
Puy-de-l)i'inie : ."), et le \'ar : H.
11 est intéressant de savoir quels sont
les départements où l'on consomme le
plus de tabac : le Nord vient en tête
avec une consommation de i O'.tOOOl) ki-
liigi-amini>s ; chaque babiliiiil en use
eux Iron ■J'~^',1Î.')0 par an et ce départe-
ment a i-appoi-ti' à la régie, en IH'.Kî,
liS|0((00 francs. Toutefois chacpie
habitant nedéi)ensc par an, en moyeinie,
(pie H l'r. 17, tandis que dans la Seine,
tout eu ne consommant en moyenne
que I '~-."J"J.''). l'habitant dé|)ense par tète
I'.) IV. iO. Les di\ (Ic'parlemeuts où la
ciinsiinnuation e>l la |ilns grande par
tète sont : le .Nord, le Maut-Mliin, la
Meurthe-et-Moselle, le Pas-de-t^alais. le
\'ar, les Honches-du-lUiône, la ilaule-
Saviiie, les .Alpes-Maritimes, les .Ar-
dennes el la Seine. Le (h'parlemeni (pli
en consdunne le ninni^ est la l.ii/,('-i'e. où
l'habitant n'emploie, chaque année, que
:$80 grammes de tabac. .Après viennent
1 .Aveyron i io grammes , la Dordogne
( (80 grannnes et la \'endée .")0."> gram-
mes!. L'habitant qui dépense le moins
pour son tabac est celui de la Haute-
Savoie : i francs par an el par tête.
Pour comiiléler celte rapide slalis-
lique, il nous reste à rechercher quels
sont les départements où, depuis 1830,
la consommation de tabac individuelle
a sensiblement augmenté ou diminué,
l ne rcmar(|ue générale s impose tout
d'abord; presque tous les départements
de l'Ouest consonmient beaucoup moins ;
ainsi les Côtes- du -Nord passent du
8" rang au 60', le Finistère du (i" au .■'):2''.
l'Ille-et -\ ilaiue du 18'' au .')>>'', la
.Mayenne du "JO'' au 65''. le Morbihan du
II'' au .'')7''; d'autre part, la Seine est
passée du 1'''' rang au 10''. Par contre, la
Haute-Savoie passe du H7" rang au 7''.
l'.Audc du 7:2'' au 17'', le Gers du 8'2'' au
47'", les Pyrénées-Orientales du .ÔP" au
16'' el r.Ain du 7i'' au 4i''. On voit que
l'augmentation de consommation est
surtout sensible dans certains départe-
ments du Midi el du massif alpin.
La France est d'ailleurs loin d'être
le [)avs où l'on fume le plus; elle ne
\ieiit (|n'an 10'' rang, après les Pays-
Bas, les b:tals-Lnis, la Belgique, l'Alle-
magne, r.Australie, l'.Aulriche, la Nor-
vège, le Danemark et le Canada. La
consommation moyenne annuelle est de
3'^'. 100 dans les Pays-Bas. tandis qu'elle
n'est en France que de *,t67 grammes; en
Espagne, elle est encore plus faible :
."j.'jO grammes.
Le bénéiice |)ar kilogranmie vendu,
qui était en F'rance de I fr. 67 en 1811.
de 3 fr -JO en 181 j, de 1 l'r. I'.» en 1830
et de 1 fr. (il en 1818, n'a dépassé
'•> francs (pi'en ISCil; en 18(i(), il était
de 6 francs, el en lS7l', il est monté à
8 fr. 10; il est actuellement de H fr. ()7.
Ft voici comment les gouvernenuMits
savent, sans faire crier les contribuables,
nnier un peu de fumée en beaucoup
d'argent.
.1 I A > Bush ï iii>.
LES
MAITRES DE LESTAMPE Eï DE LAFFICIIE
M. T(.1ULOUSK-LAl"TliE(:
-Lai-thec. — Affiche pour Vi'niun
du Commerce.
Si quelqu'un de ces a'f,'ipans ou
satyres imaginés par la mythologie
capricante des anciens pour égayer de
fantastiques Lupercales renaissait à notre
monde en puissance d'œuvre d'art et
>e mettait à fréquenter les milieux du
Paris qui s'amuse, il est fort probable
que ce dieu à pied de chèvre, à vision
sautillante et perverse, reproduirait ses
>cnsations à la manière heurtée et par-
fois incohérente de M. Toulouse Luutrec.
Il lui serait, d'ailleurs, diflicile de rendre
avec plus de vérité, de passion, de sou-
ToLi.oiSE-LAL riu;r.
bresiiuls cl d'humour la furie miniiillo-
nique des professionnelles de la danse
des Cythèrcs de Paris, le désordonné
aiFolant des mouvemenls. les contorsions
des membres, le fjrouillemenl et le Iré-
:^5SK.i
Tu I 1.1) I SE-La ITII KC. — I ■
niiiusM'nii'ut ik's (lanseui> (liiiiv un IkiI
public. .No cliiM'clicz pas tiiutclois eu
M. 'l'oulouse-I-autrcc le dessin en tant
que linuratiou de galbes, dans ces scènes
notées " sur nature » ; il n'y en a récllc-
nicnl pas el il ne peut pas y en avoir.
I)ans une foule qui s'afjilc, se désarti-
cule et li-ausfornie à chaque instant le
rvthnic ii lu IVjis simicstiue cl iK'Mncnl de
ses ondulations, ce ne sont plus des
formes que l'œil de l'observateur perçoit,
mais quelque chose d inexprimable
comme des jeux de lij^nes brisées et des
sarabandes de taches multicolores. Ces
lignes el ces ta-
ches, M. Toulouse-
Lautrec est arrivé
à les perce\oir, à
les surprendre, à
en posséder la
technique insane:
et il les manie
en virtuose con-
sommé; même, à
force de les étudier
et d'en jouer, il a
pris pour ainsi dire
inconscicmmen l
l'habitude déjà in-
véléroe de dislo-
quer à peu près
tous les person-
nages qu'il repré-
sente, fantoches de
la vie moderne,
cristallisés en une
singulière conli-
guralion dans le
cadre en faux
éciuerrc du guignol
de sa rétine. Il
scMiible avoir fait
il' meilleur de sou
éducation d'artiste
au milieu des Cy-
l hères |)arisienncs
et devant les in-
fernaux quadrilles
(les bastringues,
'■ni. counnedaulresonl
fait la leur ilovanl
les bas-relicls du l'arlhénon, siiiiui .ui
l.iHivre cl au Musée des eslan)|)cs, cl,
.plus heureux (|uc maints académiques
liges en des dogmes rigides, au moins
M. Toulouse-Lautrec i-éalise l-il de la
vie, de l'agitation, du mouvement en
une danse prodigieuse des couleurs.
Mien (le l'instantané photograpliiipu'
dans SCS curicusi's recliercho, rien non
TOrLOlSK-I.ALTHEi:
plus du groupe reconstitué et posé dans
l'atelier; c'est de l'observation traduite
avec beaucoup d'à-propos selon le mode
impressionniste. Kt il faut bien convenir
que ce mode très large et très vibrant
donne des résultats
surprenants lors-
qu'il s'agit pour
l'artiste d'inter-
préter certains
elTets fugaces, ta-
bleaux de vie con-
lempo raine qui
brillent un instant
sous l'éclat des
pâles lueurs élec-
triques ou sous
cette expression de
foule enfiévrée
qu'allume un éclair
de gaieté ; il est
difficile de les
exprimer à son gré
surtout sur le banal
papier ou sur la
froide pierre litho-
graphique. Aussi
chercherait-on en
vain un peintre ca-
pable d'évoquer
mieux que M. Tou-
louse-Lautrec la
fait jusqu'alors cer-
tains intérieurs de
bals et leur atmo-
sphère fébricitante
certains coins de
café - concert , ou
quelque vision
d'un tout autre-
milieu déséquilibré
de Paris. N'au-
rait-il accompli
que cela. avec
l'apport de sa personnalité, qu il fau-
drait encore le compter au nombre de
nos grands impressionnistes ou ta-
chistes, diviseurs de lumière et autres
tenaces chercheurs de rendu nouveau.
Cet original artiste a débuté aux
i< Indépendants >, dont il est resté pen-
IX. — 53.
dant longtemps une des plus curieuses
attractions. En 1S93 seulement, il traça
sa première affiche : Jane Avril, bientôt
suivie par une série très remarquée :
Heine de Joie, le Divan Japonais, le
T 0 r L o r ;
u T r, E p. — Affiche pour le galon des Cent.
Malin, la Goulue Moulin - Rougei,
Bahylone d'Allemagne, Aristide Bruant
(Ambassadeurs , Elles affiche divisée
en vignettes , Caudieux, Divan Japo-
nais, Confetti, les Drames de Toulouse,
le Pendu, May-Mitton, May-Belfort,
Salon des Cent, la Bévue Blanche,
T O U L O L' s K - 1. A U T H K C
jusqu'à celle étoiinanle aflichc de
l'Auhe, l'une des plus récentes de loutes
et qui, 1res dill'érenle de celles qui l'ont
précédée, nous montre en quelque sorte
l'âme de l'auteur sous un angle inat-
tendu. Sur un quai de grande cité d'où
s'aperçoit, à l'hori/on, l'alhcscence du
jour naissant, de pâles miséreux Irainent
la voiture qui contient leurs pauvres
meubles. l']l ils vont, le corps harassé,
mais la tête énergique, et, dans les
yeu.x, l'espoir des lendemains vengeurs.
Cette [lage de l'Auhe vigourcnsonicnl
silhouettée intéresse comme un tableau
social et alTecte comme un cri de tribun.
Nous comparions, en commençant,
l'art de M. Toulouse-Lautrec à celui
d'un capripède ou d'un faune épris de
peinture; si l'on
examine l'esprit de
ses œuvres, la mé-
taphore se com-
prend peut-être
iniiniment mieux
encore. Notre
peintre de mo-
dernes bacchantes
imprègne, en elfet,
tous ses traits
dunehauteet mor-
dante ironie. N'oyez
plutôt les têtes de
ses personnages
ordinaires, classez-
les, scrutez-les, et
dites si ce n'est pas
là une étonnante
ménagerie hu-
maine 1 -Vvecquelle
joie maligne n'a-
t-il pas accusé les
tares de celle-ci,
les apophyses ou
les lèpres morales
de celui-là 1 Avec
quelle forcènerie
gouailleuse n"a-t-il
pas, notre bon
Lautrec, de ci de
là, en ses pages
plutôt maculées
(]u"écritcs, repro-
<luit les beautés
flétries, les visages
<■'"■".';''■ fanés et tous ces
masques où la
luxure cl les basses passions ont laissé
leurs lamentables stigmates! \'raiment,
nos dégénérés des deux sexes peuvent
se contempler tlans ces diverses compo-
sitions lilhographiées comme dans un
sordide, mais lidèle miroir, peut-être
un peu convexe ou même concave; mais
les images, pour y apparaître grossies
TO U I.O LSK- 1. A L' T R 10 C.
Toulouse-Lautrec. — Affiche de cyclisme.
qijas û'Oriéans
TouLOUSE-L.irTREC. — Affiche de l'Aube.
TOVI.OlSE-LAfTREC
et déformées parfois, ne nous en appa-
raissent pas moins d'une absolue netteté
cl justesse d'expression.
\'oulez-vous contempler un type
> I s K - L A r T II E c
Affiche pour le D
ravaf^é de noctambule impénitent ? \'oilà
Valentin <■ le désossé », dont l'effigie se
découpe en ombre chinoise sur l'affiche
élevée à la gloire déjà si profondément
décadente de la Goulue. Ce n'est qu'une
silhouette frottée d'un ton d'ombre :
mais, telle qu'elle se présente, elle suffit
pour révéler l'homme, tant elle est fixée
par l'artiste dans le caractère fantasma-
gorique voulu ; aussi absorbe-t-elle l'in-
térêt de l'affiche.
\'ous plait-il de voir accouplés, en un
groupe de forçais de la vie, l'amaleur
de voluptés tarifées qui achète humble-
ment des plaisirs, et la pauvre fille de
fêle qui en tient commerce pour vivre?
Regardez l'annonce de Heine de Joie,
roman de \"ictor
.loze, affiche parue
il y a bientôt qua-
tre ans : vous y
verrez en un simple
coin de table le
vieux beau, triste
lype de boursier
juif et de « vieux
marcheur », à l'é-
tat de ruine dans
sa veulerie de dé-
bauche, et la sou-
peuse, fille cyni-
que, provocante
dans sa formidable
et triomphante bê-
tise. Tout l'abêtis-
sement, sinon l'a-
brutissement de la
vie de fêle niaise
et crapuleuse,
toute la lassitude
de ces conjoints
instantanés se lit
ici dans les pos-
tures comme dans
les physionomies
crayonnées à lar-
ges traits plaqués
de taches vivantes.
Celte tille à peine
indiquée par des
à plats d'enlumi-
nures, avec ses lèvres carminées et ses
yeux menteurs, qui dépose un simulacre
de baiser sur la l'ace congestionnée du
vieil apoplectique, cela dépasse en
hideur le baiser de Titania sur le mullc
de Bollom !
La femme des bals et des cabinets où
l'on soupe n'a pas (l'interprèle plus
psychologi(|uo, par reulaidisscnient mo-
ral qu'il fait transparaître, que M. Tou-
louse-Lautrec; il la connaît comme un
naturaliste passionné connaît telle fa-
mille ornithologique ou tel groupe de
T O U L O U s E - L A L' T H E C
■^ib
quadrupèdes mammifères. Elle nesl
pas seulement synthétique par le dessin,
cette danseuse silhouettée pour le « Jar-
din de Paris », elle l'est principalement
par ce qui se déj;aye de son type. Voilà
bien la professionnelle ! Pauvre créa-
ture, qui, charf;ée d'amuser la g^alerie,
attriste comme un
pitre dégrimé.
Quel ennui sur ce
visage presque si-
niiesque , quelle
lassitude surtout
dans cette vague
pose d'acrobate ,
plutôt que de cho-
régraphe qu'elle
e.vprimel N'a-t-elle
pas l'air d'accom-
plir une fonction
lamentable, voire
d'exécuter un som-
bre exercice ? Et
de fait, ne décom-
pose-t-elle pas
un mouvement ,
comme un simple
gymnasiarque le
pourrait faire en
vue d'assouplir ses
muscles?
M. Toulouse-
Lautrec compte au
nombre de ceux
dont les sensations
sont tellement in-
tenses qu'ils ne
peuvent en donner
une idée que par
des audaces d'in-
terprétation qui
semblent extrava-
gantes à détailler
et des outrances
absolues d'exécu-
tion. Et pouraccu-
ser le caractère qui
le frappe, pour camper le type qu'il
imagine, aucune audace, semble-t-il, ne
le ferait reculer.
Souvenez-vous de la femme en noir
de la très belle affiche dite du Divan
Japonais, spectatrice silhouettée en
moderne esthète, moitié morphinomane,
moitié phtisique, si curieuse sous le
chapeau qui la casque de deuil ; ne
lavons-nous pas tous rencontrée en
tous les coins de Paris, celte chercheuse
Tou LO L'.SE-L A TT R EC. — Affiche pour le concert des Amba^séa'lettn.
d aventures galantes au sombre costume?
Rappelez-vous enfin l'extraordinaire tête
de l'affiche de Bruant , burinée d'un
poing énergique pour les Ambassadeurs.
TOULOL-SK-I.ALTHEC.
Celte télé exsangue, anguleuse, se di^ta-
chanl sur un ample cache-nez rouge,
était d'un effet féroce; et elle inquiétait
mille fois plus par la blague froide
(lui tran<sude de son rictus et dr ~"n
Inl I.l.rsK-LArTKKC. — Atticllf ci
regard que par son apparence macabre,
(^esl encore avec une imagination de
faune qu'il lire un parti comique des
|)arlicularités de cerlaines gens et de la
singularité des choses. Dans l'afliche de
Jane Avril, ayant besoin d'un repous-
soir au premier plan, il y a collé une
tête de violoncelliste dont la chevelure
irritée se découpe en toupet clownesque.
I-c manche de l'instrument lui-même,
allongé outre mesure, sert de motif orne-
mental et, pour ajouter à l'effet drola-
tique, la main qui s'y crispe exhibe,
ainsi que dans certaines caricatures ja-
ponaises, des poils hérissés.
Tn cITcl analogue anime la grande et
victorieuse a fliche:
Baljfjlone d'Alle-
magne, de \'ictor
.loze; la raideur
militaire, que les
Teutons poussent
à son paroxysme,
en fournil les élé-
ments. Lefantassin
au porl d'armes, et
les officiers qui
passent devant lui
sont écrits par des
moyens empruntés
à l'imagerie d'Epi-
nal, mais avec une
verve sarcaslique
dont l'inlcnsité se-
rait difficilement
déliassée.
Dans le domaine
de l'art, aux ter-
rains si mouvants
et variés, M. Tou-
louse-Lautrec s'est
choisi un petit coin
d'observation ana-
lyti<]ue,et il a celle
s u [) é r i o r i t é sur
beaucoup, qu'il a
su comprendre et
prendre ce qui
convenait à ses
[iiusii-hall. dons naturels.
L'important en art,
ce n'est pas de s'adonner ù tel ou tel
genre plus ou moins noble, selon les
directions d'esprit et les modes ré-
gnantes ; c'est par-dessus tout et avant
tout d'exprimer sa vision en artiste.
Pour l'avoir compris, ^L Toulouse-
Lautrec restera comme une des plus
curieuses figures parmi les maîtres de
ri'.slampe et de l'Affiche de ce temps.
D o T A \ !■: l ' Z A N N R .
LK PORC AGRICOLE
?i nous ouvrons le Dictionnaire de
l'Académie au mort porc, nous trou-
vons : " porc, s. m., cochon ». Au mol
cochon, nous trouvons un double sens :
<■ 1" porc; "2" homme très malpropre,
qui fait quelque chose de sale. ■> Le
premier sens est le sens propre ; le
second est le sens figuré. Le second a
fait du tort au premier, en ce qu il a
accrédité un préjugé fâcheux et injuste
sur les habitudes du porc, et en ce qu'il
a jeté une certaine défaveur sur le mot
cochon, qu'on hésite à prononcer en
société, quoiqu il soit pourtant la déno-
mination exacte adoptée par la science.
L'élevage du porc est un des premiers
dont on retrouve la trace dans I histoire
de l'humanité. Les plus anciens osse-
ments d'animaux domestiques décou-
verts dans les stations préhistoriques
sont des ossements de porcs. Parmi les
grands éleveurs de porcs de lantiquité
grecque, le nom d Llysse brille au pre-
mier rang. Homère nous a décrit tout
au long sa porcherie, en appliquant au
maître porcher. Eumée, I épithète que
la postérité lui a décernée à lui-même,
celle de divin. Depuis ces époques loin-
taines, l'élevage du porc (dont nous
n'avons pas à retracer l'histoire) n'a
jamais périclité. Les crises économiques
passagères qu'il a traversées sont elles-
mêmes une preuve de son importance.
Car la mévente actuelle des porcs, dont
on a fait grand bruit, et qui a même été
discutée devant le Parlement français,
provient de la surabondance de la pro-
duction, qui a fini par rendre ToITre
supérieure à la demande. Or cet éle-
vage n'aurait pas été aussi répandu,
s'il n'avait pas présenté des avantages
exceptionnels.
Au point de vue industriel, le porc
peut être considéré comme une machine
merveilleuse, destinée à transformer
toutes sortes d'ordures en substance ali-
mentaire. Les eaux de vai.sselle, les
eaux grasses, les résidus industriels, les
déchets et les rebuts de toute nature,
dont aucun animal ne voudrait, le porc
les accepte, les dévore, les engloutit, les
utilise avec une puissance sans égale.
Aussi l'a-t-on trouvé de tout temps,
dans les moindres ménages de paysans,
pour cet emploi tout particulier. Pendant
longtemps, la viande de porc fut la
seule que l'on connût dans les villages;
c'est elle qui a initié l'habitant des cam-
pagnes à la viande de boucherie. Au
point de vue culinaire, le porc a été le
précurseur du bœuf et du mouton.
De tous les animaux domestiques
exploités par l'industrie agricole, le
porc est le seul qui ne remplisse qu'une
seule fonction économique, la produc-
tion de la viande. Les autres animaux,
même de leur vivant, fournissent des
produits divers, avant d'arriver à la
boucherie. Le cheval et le bœuf donnent
du travail; la vache, la brebis, la chèvre
donnent du lait; la chèvre et le mouton
donnent de la laine; les volailles don-
nent des œufs et de la plume. Le porc
ne fournit aucun produit de son vivant;
car il faut ranger parmi les exceptions
les porcs qui cherchent des truffes; les
porcs attelés pour le labourage (comme
en Ecosse) ; ceux dont on utilise l'ins-
tinct fouisseur pour bêcher la terre
; comme en Normandie] ; le porc employé
comme monnaie d'échange (dans les îles
de l'océan Pacifique); et enfin les
cochons savants que l'on montre de
temps à autre dans les cirques. En règle
générale, le cochon est simplement un
producteur de viande ; Animal propler
convivia nalum, disait Juvénal. Et Var-
ron, qui exprime la même pensée, ajoute
que l'âme a été donnée au cochon en
guise de sel, uniquement pourconserver
sa viande.
Mais si le porc n'a d'autre fonction
I.K l'OliC. AfWilC.OLE
que de produire de la chair, il la pos-
sède à un degré que ne présente aucun
autre animal. La proportion de matières
alimentaires accumulées dans l'orga-
nisme du porc est si considérable, celte
fabrication de viande est si rapide, elle
s'opère à l'aide de matières premières
de si faible valeur commerciale, [)Our la
plupai-t (sans pailcr de tous les déchets
de l'alimentation humaine), que l'on
peut, sans erreur, considérer les cochons
comme les plus importants des animaux
domestiques. Ajoutons, d'ailleurs, que
l'élevage du porc se prête et s'adapte
aux conditions économiques et sociales
les plus diverses, depuis le petit ménage
le |)lus ])auvre jusqu'à l'exploitation
agricole ou industrielle la plus riche et
la plus avancée.
Une des aptitudes les plus remar-
quables du porc, c'est la production de
la graisse. La bêle s'en imprègne telle-
menl, que cela constitue une difficulté
sérieuse pour les préparateurs de pièces
ostéologiques, qui ont toutes les peines
(lu monde à dégraisser le squelette du
cochon. Un artifice auquel ils ont par-
fois recours consiste à laisser l'animal
mourir de faim, pour qu'il arrive à
manger toute sa graisse en dedans :
procédé barbare, mais bien ingénieux.
Seulement, toute médaille a son revers.
Celte production de graisse prend par-
fois une telle prédominance, qu'elle
atrophie la production des muscles. Il
n'y a plus que quelques brins de viande,
noyés dans une masse de suif. De là,
deux espèces de viandes de porc, cor-
respondant à des demandes tout à fait
différentes, qu'il faut immédiatement
distinguer.
Dans l'économie domestique, surtout
dans celle des petits ménages l'uraux,
on conserve la viande de |)orc par la
salaison. On obtient ainsi les jambons,
le petit salé, le lard séché ou fumé.
Pour cela, il faut des cochons rclativc-
mcnl maigres. Dans les cochons trop
gras, le lard perd en consi.slancc ce
qu'il gagne en abondance; il manque de
fermeté, s'imprègne malaisément de sel
et rancit facilement. De plus, les mor-
ceaux fondent à la cuisson et ne laissent
qu'un résidu insignifiant à la ménagère
désappointée. Ces sortes d'animaux sont
donc assez peu propres à la conserve
des viandes de porc.
Au contraire, pour la consommation
de la viande fraiche, et spécialement
pour la charcuterie des grandes villes,
ces cochons trop gras trouvent facile-
ment leur emploi. Leur excès de graisse
est utilisé à des préparations diverses
où l'on en tire aisément parti. Cepen-
dant les charcutiers de Paris et leur
clientèle en général) préfèrent les porcs
chez lesquels la proportion de graisse
n'est pas excessive.
Ces différentes espèces de viandes de
porc sont fournies par des races di-
verses, dont l'élevage doit faire la dis-
tinction, et que nous avons maintenant
à étudier.
Ce n'est pas une petite alfaire que
l'élude des races porcines lorsqu'on
veut en pénétrer le dédale dans tous ses
détours. La première fois que l'on se
trouve en face d'une collection un peu
complète de ces animaux, comme dans
le concours général agricole de Paris,
on éjjrouve un grand élonnement et un
grand embarras. Des noms identiques
sont donnés à des animaux très diffé-
rents, et des noms dilférenls à des ani-
maux absolument identiques. Il faut
dire que l'on s'est évertué à multiplier
les croisements des diverses races entre
elles. L'Angleterre surtout a brillé dans
ce genre d'exercice. De grands person-
nages se sont appliqués à créer des
races nouvelles. Chaque comté a voulu
avoir la sienne. l>n est arrivé à cata-
loguer une centaine de races environ.
On a fini par aboutir à une si belle con-
fusion, qu'on a jeté bas, en Angleterre,
cet échafaudage disparate; et la classi-
fication a été réduite à deux groupes :
races de petite taille et races de grande
taille.
I',l piiurlanl. I dn pcnl se i,'updei' .1
I.1-; roue, ac, mcoLic
travers ce labyrinthe lorsqu'on
possède un fil conducteur. En
réalité, les produits de ces croi-
sements innombrables dérivent
tous de trois types primitifs,
auxquels il est facile de les rat-
tacher. Ces trois types ont été
bien nettement établis et spéci-
liés par le professeur André
Sanson, il y a plus de trente
ans déjà; il les a dési^rnés, d'a-
près leur origine géoj;raphique.
sous les noms de race celtique,
race ibérique, race asiatique.
La race celtique est immédiatement
reconnaissable à ses oreilles longues et
larges, retombantes, qui lui cachent
complètement les yeux. Le front est
large, la face est longue ; sa ligne supé-
rieure de profd (le chanfrein) forme un
angle obtus à la racine du nez. Le cou
est long et mince ; le corps très allongé;
le dos voussé, étroit, tranchant; les
membres longs; la taille grande. Les
animaux de cette race font plus de
chair que de graisse, et leur chair est
savoureuse. Leur lard est ferme, s'im-
prègne facilement de sel et se conserve
bien. Les femelles sont très prolifiques.
Le nombre de leurs petits, qui est égal
à celui de leurs mamelles, dépasse sou-
vent douze, et peut aller jusqu'à seize
ou dix-huit, et même au delà. La race,
à l'état pur, est toujours dépourvue de
pigment. La peau est rose, les soies
blanches ou jaunes. Toute tache noire
à la peau ou aux soies dénonce un croi-
sement.
Cette race habitait autrefois la Gaule
celtique. Elle ne s'est conservée réelle-
ment pure qu'à l'ouest et au nord-ouest
de la France; et, pour cette raison,
c'est là qu'il est permis de placer son
berceau. De là, elle a gagné, à l'ouest,
les îles Britanniques, avant leur sépa-
ration du continent, à l'époque où
l'homme, contemporain du mastodonte
et du mammouth, allait à pied de
France en Angleterre. A l'est, cette
race a gagné une partie de l'Europe. Au
sud, elle a envahi l'Italie septentrionale
POKC CBAOXNAIS (liACE CELTlyrE)
et centrale. Peut-être même a-t-elle
passé d'Italie en Grèce; car Athénée ra-
conte qu'il y avait en Grèce des porcs
de taille énorme, égalant celle des jeunes
bouvillons chez qui les cornes commen-
cent à paraître. Ce que l'on sait du
moins, c'est que les porcs gaulois étaient
très estimés des Romains, et que chaque
année d'immenses troupeaux de porcs,
sous la conduite de leurs gardiens, s'en
! allaient à pied, de tous les points de la
Gaule, jusqu'en Italie et même à Rome.
La race ibérique se distingue de la
race celtique par ses oreilles étroites,
allongées, dirigées obliquement en avant,
légèrement ascendantes, presque hori-
zontales. Le front est étroit ; la face est
allongée, efiilée; le profd du chanfrein,
au lieu d'être coupé par un angle obtus,
présente une courbure rentrante faible-
ment arquée. Le cou est court, de
moyenne épaisseur. Le corps est de lon-
gueur moyenne, cylindrique, à ligne
dorsale droite. Les membres sont rela-
tivement assez courts et fortement mus-
clés. Les animaux de cette race, comme
ceux de la race celtique, fabriquent
plutôt de la chair que de la graisse, et
leur chair a une saveur accentuée. Leurs
jambons sont très estimés. Les femelles
sont moins fécondes que celles de la race
celtique. Elles ne font guère plus de
huit à dix petits. Elles n'ont, en général,
que dix mamelles.
Tandis que, dans la race celtique
pure, la peau est toujours rosée et les
soies d'un blanc jaunâtre ou rougeâlre,
i.K voue. A(". iticdi.i;
on constate, au contraire, dans la race
ibérique, que la peau est toujours forte-
ment pigmentée en noir, et les soies
sont presque toujours noires ou noi-
râtres.
Cette race a eu son berceau sur les
bords de la Méditerranée. On la trouve
surtout, à l'état de pureté et complète-
ment noire, en Espagne, en Italie, en
Sicile, à Malte. Elle s'est étendue en
France dans la région du Midi, jus-
qu'au plateau central. Les Espagnols
l'ont transportée dans le continent et
dans presque toutes les grandes îles de
l'Amérique.
La race asiatique se reconnaît facile-
ment à ses oreilles courtes, petites, dres-
sées, et à l'angle droit que son groin
forme avec son front. Il semble qu'un
coup de hache ait taillé un front vertical
sur un chanfrein horizontal. Le front
est large, la face large et très courte. Le
cou est court, épais, formant poche ou
besace. Le corps est court, de forme
cylindrique; les membres sont courts et
grêles; la taille est toujours petite, et
les mamelles peu nombreuses. Les ani-
maux de cette race, doués d'une apti-
tude digestive portée au plus haut
degré, sont très précoces. Mais ils fabri-
quent surtout de la graisse; leur lard
est mou, difficile à saler, et leur chair
de saveur fade. Leur pelage est tantôt
blanc, tantôt noir, tantôt blanc et noir.
Les cochons de race asiatique sont
connus en Europe depuis longtemps
sous le nom de race chinoise, tonki-
noise, siamoise, japonaise. BufTon les
mentionne; il dit qu'on les connaît en
TItriR NAPOLITAINE (RACR IBllKIgDR)
France, que quelques personnes en
élèvent, qu'ils se mêlent et produisent
avec les cochons de la race commune.
C'est l'Angleterre qui a inauguré les
croisements systématiques entre les dif-
férentes races porcines. Au dernier
siècle et même au commencement de
celui-ci, les cochons anglais étaient net-
tement de race celtique. Ce type a été
fort bien décrit et figuré par David Low
dans son histoire du bétail anglais. L'au-
teur fait remarquer que les cochons
normands, à oreilles tombantes, ressem-
blent beaucoup aux anciennes races de
r.Angleterre. Ces races occupaient les
comtés d'York, de Lincoln, de Norfolk,
d'Essex, de Shrop, de Ilamp, etc. Mais
tout ce bétail a été peu à peu transformé
par l'introduction des animaux de la
race asiatique, puis de la race ibérique.
Les premiers croisements furent faits
par l'illustre Bakeweli , vers le milieu
du siècle dernier. De tous les animaux
qu'il voulut améliorer dans sa ferme de
Dishley-Grange jchevaux, bœufs, mou-
tons, cochons), le seul groupe (|ui ait
survécu à ses tentatives est celui des
moutons de Dishley, sa création favo-
rite et son principal titre de gloire aux
yeux de la postérité agricole. Mais il
avait croisé l'ancienne race porcine du
Leicester avec la race cochinchinoise, et
créé ainsi la race New-Leicestcr, douée
d'une grande précocité et s'engraissanl
très facilement. Ses tentatives ont
trouvé de nombreux imitateurs, qui ont
employé à leur tour la race asiatique
pure ou déjà croisée pour l'amélioration
de leurs porcheries.
Cependant ces produits,
où prédominait la formation
de la graisse, n'avaient pas
donné toute satisfaction aux
éleveurs; et c'est pour cela
que lord Western eut l'idée
d'un nouveau croisement. Au
commencement de ce siècle,
à la suite d'un voyage dans
le sud de l'Italie, où il avait
été frappé des mérites de la
race porcine napolitaine, il
I.I-: POliC. AC.U ICOLK
ramena en Angleterre, dans ses
propriétés du comté d'Essex, des
reproducteurs appartenant à
cette race, et il les accoupla avec
des animaux indigènes. Ainsi fut
créée la race d'Essex, qui fut
perfectionnée depuis par divers
autres éleveurs, notamment par
l'isher llobbes, mais que Ion
ne put maintenir au point voulu
qu'en renouvelant souvent les
croisements avec la race napoli-
taine.
De nombreux essais analogues
ont été tentés, soit en France, soit en .An-
gleterre, avec des fortunes diverses et des
succès très variables. Les deux grandes
races anglaises les plus renommées sont
les Yorkshire (blancs) et les Berkshire
(noirs). Les produits obtenus manquent
souvent de fixité, car le grand écueil
des croisements, c'est l'incertitude des
résultats obtenus. Toutes les races de
grande valeur (chevaux, bœufs, mou-
tons) sont reproduites entre elles, sans
croisement, par sélection zootechnii/ue,
comme on dit; et c'est pour cela que
l'on a établi des livres généalogiques,
destinés à garantir la pureté et l'homo-
généité de la race qu'ils concernent.
Actuellement il n'y a guère qu'une
race porcine qui présente cette garantie
de pureté : c'est la race celtique de
l'ouest de la France, dont les diverses
variétés, jnancelle, angevine, craon-
naise, normande, augeronne, cotenline,
sont les plus estimées. Améliorées par
les seules méthodes zootechniques, elles
ne le cèdent guère, comme conforma-
tion et comme précocité, aux races an-
glaises les plus renommées. Ajoutons
que ces diverses variétés des » cochons
de l'ouest de la France « jouissent d'une
estime toute particulière de la part des
charcutiers et obtiennent toujours, sur
les divers marchés aux bestiaux, des
prix supérieurs aux autres.
Cependant, depuis quelques années,
on s'attache dans la région du Limou-
sin à perpétuer la race ibérique à l'état
de pureté. Gomme elle fournit, de même
T Iir I E A X G L .1 I s E ( Il A C E ASIATIQUE)
que la race celtique, plus do chair que
de graisse, on peut la conseiller aux pe-
tits ménages qui élèvent des porcs pour
leur consommation, sans vouloir en
faire commerce.
Dans l'élevage du porc en petit, on se
livre à toutes les opérations qu'il néces-
site : production des jeunes, élevage
des gorets (ou petits cochons) sevrés,
engraissement des adultes. Mais lorsque,
au contraire, on veut faire cet élevage
en grand, il est préférable d'adopter la
méthode qui a fait le succès de toutes
les industries : la division du travail.
\'oici les trois termes principaux de
cette division, et les trois industries
correspondantes qui, séparées, sont gé-
néralement plus lucratives que réu-
nies :
1° Production des cochons de lait;
2° Elevage des jeunes cochons depuis
le sevrage jusqu'à l'âge d'un an envi-
ron, un peu plus ou un peu moins;
3° Engraissement des bêtes du second
groupe.
Ici, le choix de la race à élever est
commandé par les conditions mêmes du
marché et par les demandes des con-
sommateurs. Comme dans toutes les
autres industries, il faut travailler en
vue du débouché. Si Ton a des clients
qui demandent des porcs noirs, il faut
faire des porcs noirs; si l'on demande
des porcs blancs, il faut faire des porcs
blancs. Si la clientèle demande des ani-
LE IMiliC .\(;iUC.(U.K
maux qui soient plus en chair qu'en
graisse, il faut donner la préférence aux
races françaises pures ou ne possédant
que très peu do sang anglais. Si, au con-
traire, la vente des porcs gras est plus
avantageuse, il faut choisir des animaux
anglais purs ou des croisenienls trc'-s
riches de sang anglais.
1mi somme, quand on travaille [)oar
le |)ublic, il faut suivre les goûts du pu-
l)lic et ne pas vouloir lui imposer les
siens. Il en est aulrcmonl quand <iu tiM-
vaille pour soi.
Le premier mode d'exploitation est
un des plus lucratifs. I,cs cochons de
lait se Ncndcnl l(Ui|iMirs à un prix rela-
tivement i'l('\('' : cl, loi-si|u On ,1 des
mères très prolifiques (comme les grandes
races françaises), le bénéfice est souvent
considérable. Avec le produit de leur
vente, certains cultivateurs arrivent à
payer tous les ans leurs fermages.
(lomme les gorets ne se nourrissent
du lait de leur mère, c'est seule-
ment lie la nourriture de la mère qu'il
tant s'occuper. Les eaux grasses for-
ment la hase de cette nourriture. (A^pen-
dant il est nécessaire d'y adjoindre di-
verses autres substances, auxquelles il
convient de faire subir, conmie prépa-
ration préliminaire, soit la cuisson, soit
la fermentation. Ces deux opérations
rendent les aliments plus digestibles,
plus profitables, et en outre la cuisson
détruit les germes de parasites qui
pourraient être contenus dans les ali-
ments.
Pour ces diverses substances alimen-
taires, l'expérience apprend à en varier
le choix, la dose et les mélanges ; ce
sont notamment la farine d'orge, les
pommes de terre cuites, le petit-lait, la
\iande cuite, le son, les carottes, les
topinambours mil s, le maïs concassé, etc.
I'",u clé. (111 peu! y a|inilcr des aliments
LE POHC AGRICOLE
veris, comme du trèfle et de la luzerne.
Mais les cochons, qui sont omnivores
et dont l'estomac unique se rapproche
plus de celui de l'homme que de celui
de l'estomac multiple des ruminants
(bœuf et mouton 1, utilisent assez mal
la cellulose; il est préférable de prendre
les herbivores comme machines à trans-
formation de ces substances, auxquelles
ils donnent plus de valeur.
La science zootechnique s'est occupée
de déterminer d'une façon précise les
bases chimiques de l'alimentation de
ces animaux. Nous allons les rappeler
brièvement.
Dans tout aliment, la chimie a l'ha-
bitude d'éliminer l'eau et de n'étudier
que la matière sèche. Puis, dans cette
matière sèche, elle détermine les prin-
cipes azotés ou albumino'ides, et les
principes non azotés, composés surtout
d'hvdrates de carbone et de graisse. La
proportion des premiers aux seconds
s'exprime par la formule suivante :
MA
MNA
ce qui veut dire éléments azotés et élé-
ments non azotés. Si le premier terme
est représenté par 1 et le second par 5,
on dit que la relation nutritive est d'un
cinquième, ou que le quotient de nutri-
tion est de j.
Or, pour la truie qui allaite, on ad-
met que, pour 1 000 kilogrammes de
poids vif, la matière sèche totale doit
être de 22 à 23 kilogrammes et conte-
nir de 2 à 3 kilogrammes d'albuminoïdes
pour 13 à 16 kilogrammes d'hydrates
de carbone et de graisse ; ce qui
donne un quotient de nutrition variant
entre [ et ^. Pour une truie de 200 kilo-
grammes, Boussingaull indique comme
modèle la ration suivante :
Pommes de terre cuil
Seigle en farine. . . .
Lait écrémé et caillé.
lli=e.250
l'e.ÎDO
G litres
Jusqu'à quinze jours, les gorets re-
çoivent uniquement le lait de leur mère.
Au bout de deux ou trois semaines, ils
commencent à goûter à la ration de la
truie. Il faut alors les habituer gra-
duellement à une alimentation différente
du lait, et consistant en lait écrémé ou
petit-lait avec addition de farine d'orge.
Depuis le sevrage, qui s'opère en gé-
néral à six semaines environ, jusqu'à
l'âge de trois mois, on peut conseiller,
comme ration moyenne par tète, l'em-
ploi d'un litre et demi de lait aigre et
300 à 400 grammes de farine d'orge.
Entre trois et six mois, deux litres de
lait aigre, 250 grammes de farine d orge,
230 grammes de son, 123 gi-ammes de
tourteaux de lin et 730 grammes de
balles de blé. Entre six et neuf mois,
quatre litres de lait aigre, 2''^, 300 de fa-
rine d'orge, 3 kilogrammes de pommes
déterre, 500 grammes de son, et 1 kilo-
gramme de balles de blé. On peut ajou-
ter à ces diverses rations un œuf par
tête, et 300 à 1 000 grammes de farine
de pois, bouillie ou simplement délayée
soit dans du lait de vache, soit dans du
petit-lait.
Pour l'engraissement des jeunes ani-
maux, on a établi les règles suivantes,
dont les chiffres se rapportent à I 000 ki-
logrammes de poids vif :
AGE.
MATIÈRE
sèche
i
HYDRATES
de
carbone
QUOTIEST
de
totale.
S
et graisse.
nutrition.
mois.
kil.
kil.
kil.
2 à 3
-12
7.500
30
1/4
3 ;\ 5
31
5
23
1/5
5 à 6
31.500
4,300
24
1/5,5
6 à 8
27
3,400
20,400
1/6
8 à 12
21
2,500
16,400
1/6,5
Les animaux que l'on veut engraisser
seulement à quinze mois ou deux ans-
peuvent être nourris d'une façon moins
concentrée, ^'oici quelques exemples de
rations parmi lesquelles on pourra faire
un choix, en y apportant les modifica-
tions que l'on jugera convenables. Ces
rations, que nous empruntons à M. P.
Petit, sont calculées pour 1 000 kilo-
grammes de poids vif ;
i.ii PO ne. AGRicoM-:
1" Typt.
Son 10 kil.
Pommes de terre 40 —
Orge 20 —
2^ Type,
Petil-lail 50 lit.
Pommes de terre 50 kil.
Farine de fèves 10 —
Balles de blc 10 —
3' Type.
Glands frais 30 kil.
PeLil-lait 20 lit.
Tourteaux colza 4 kil.
Seigle 10 —
Orge 10 —
40 Type.
Pommes de terre 50 kil.
Touraillons 10 —
Balles de blé 10 —
Seigle 10 —
5« Type.
Betteraves 50 kil.
Son
10
Maïs 10
Seigle 10
Glands frais 10
G' Type.
Touraillons.
Maïs
Halles de blé
Petit-lait . .
On continue rengraisscmcnl jusf|u';i
ce que le poids n'autîmeiile i)lus que
d'une 1res faible (|uantiU' quotidienne.
lion, beaucoup plus voisine de celle de
l'homme que de celle des animaux her-
bivores, permet d'expliquer et de diri-
ger son réfîime alimentaire. Ses dents
sont au nombre de 44 : 6 incisives, 4 ca-
nines (qui, chez le mâle, prennent un
développement parfois considérable,
analogue à celui des défenses du san
glier), et, chez l'animal adulte, vingt-
huit molaires, tuberculeuses comme
celles de l'homme, et non ])as aplaties
comme celles du cheval, du bœuf ou du
mouton.
En outre, son appareil digestif est
beaucoup moins long que celui des ru-
minants ; son estomac est simple, au
lieu d'être quadruple. Cela permet de
comprendre comment, pour les aliments
grossiers, surtout composés de cellulose,
il les utilise beaucoup moins bien que
les ruminants.
Pour ces diverses raisons, le porc
mange très volontiers de la viande soit
à l'état cuit, soit à l'état cru, soit à l'étal
de chair morte, soit à l'état de chair
vivante. On sait (et Columelle le men-
tionnail déjà) que fréquemment la truie,
imitant Saturne sans le connaître assu-
rément, dévore ses enfants nouveau-nés
et ne leur donne la vie (|uo pour la leur
porc
si un
comme
iiniinal (
nous 1
ninivon
dé,;,
.■nli-
nva
mil" t
DENTITION DU MOliTON
reprendre aussitôt. De là vient
la jjrécaution indis])ensable
de lui enlever ses petits au fur
il à mesure qu'ils naissent.
Quoi d'étonnani à ce qu'elle
mange les enfants des hommes
comme elle mange les siens '/
Nous avons corniii 1res inli-
mement ini homme estropié,
il été amputé du poignet droit
i'uie,à l'âge d'un an. .\u moyen
i^^
AC. lilCOLl!:
i T O 51 A C DE L H ( ) 51 51 K
E S T 1 1 11 A (.■ D f MOUTON
;sTOMAf Dr poitc
àgo, de nombreuses sentences furent ren-
dues contre des pourceaux qui avaient
mangé des enfants. De temps à autre les
journaux rapportent quelque catastrophe
analogue; et les annales judiciaires ont
souvent eu à enregistrer, à propos d'in-
fanticides, la complicité inconsciente
des pourceaux dans la destruction du
petit cadavre.
On a donc eu l'idée de nourrir les
porcs avec les débris de viande prove-
nant soit des boucheries, soit des clos
d'équarrissage, et aussi avec des ma-
tières grasses de toute sorte (suifs,
huiles, etc.). Depuis le sevrage jusqu'à
l'âge de l'engraissement, les matières
animales cuites et mélangées à des
pommes de terre peuvent constituer un
bon aliment. Mais le régime exclusif
des matières animales, surtout à l'époque
de l'engraissement, déprécierait singu-
lièrement la qualité de la viande et la
fermeté du lard. C'est ce qui fait qu'au
moyen âge, dans les règlements de po-
lice relatifs aux corporations parisiennes,
il était défendu aux marchands d'huiles
et de suifs d'avoir chez eux des
porcs pour les engraisser.
11 est un autre aliment animal i
que le porc ne saurait consoni
mer sans inconvénient pour lui
et pour l'homme : c'est le rat. Il
est vrai que ce sont souvent de
simples représailles ; car on a \ u
des cochons gras (et ce n'est pas
d'hier, puisque Varron en parle
déjà) dans le dos desquels d(.-i
rais avaient creusé leurs galerie--
mangeant tout le lard contenu
entre le cuir et la chair, sans
causer aucune douleur à la bète.
car le lard ne contient pas de filets ner-
veux, et par suite il est insensible. Or
les rats sont souvent trichines. Cette
révélation pendant le siège de Paris a
fait tomber brusquement le prix du rat
de 1 fr. 25 à 0 fr. :25, et l'on admet au-
jourd'hui que c'est en mangeant les rats
que les porcs contractent la trichine. Il
faut donc veiller à la bonne construction
des porcheries pour fermer le passage
aux rats, et se préoccuper de la destruc-
tion de ces rongeurs.
Enfin, les cochons ne reculent môme
pas devant une nourriture qu'il est dif-
ficile de nommer honnêtement en fran-
çais et que les Américains n'hésitent
pas à leur donner, en les traitant de
« vidangeurs économiques». En France
même, dans certains pays arriérés où
l'usage des fosses d aisances est inconnu,
les porcvs récoltent des excréments hu-
mains contenant des anneaux de ver soli-
taire (ou lénia). Les œufs contenus dans
cesanneauxécloseiitet donnent naissance
à des cyslicerques, germes de ténia dont
ils sont en quelque sorte l'état larvaire.
KAT DANS LE DOS DUX PORC BRAS VIVANT
I. IC POMC AGlilC.dl.K
Le porc devient ainsi ladre, et l'usaf^e
de sa viande crue ou incomplètement
cuite restitue à l'homme le ténia dont
l'animal a été l'hôtelier passager. Le
premier remède contre la ladrerie du
porc consiste à ne pas laisser de fumier
humain à sa disposition.
L'habitation du porc mérite aussi une
attention spéciale. La porcherie doit
être propre. De sa nature, le porc est
propre; c'est l'homme qui l'a rendu sale
et lui a fait mériter le nom de cochon.
Les animaux doivent être bien protégés
contre le froid, qu ils redoutent, et
contre la chaleur, qu'ils craignent encore
davantage. Il faut notamment les abri-
ter des rayons du soleil. La porcherie
doit être aérée, largement éclairée pour
les reproducteurs, un peu sombre pour
les animaux à l'engrais.
Un point important consiste à bannir
le bois de l'habitation du porc. Les
pores du bois s'imbibent de liquides
odorants, de détritus variés, de micro-
bes nauséabonds et malfaisants, ou pa-
thogènes (comme dit volontiers la science
actuelle). Le sol de la porcherie sera
en matériaux imperméables, tels que
granit, grès, asphalte, ciment, briques.
Il est bon que le sol soit un peu en
pente, pour l'écoulement des eaux <le
lavage et des déjections. Dans certaines
porcheries, chaque loge contient une
petite éminence, espèce de tertre sur
lequel les animaux aiment à se reposer
et qu'ils ne souillent presque jamais de
leurs déjections, malgré le préjugé si
habituellement admis de la malpropreté
du porc.
Les auges devront être également en
pierre ou en métal, de préférence au bois,
parce que ces substances sont moins fa-
ciles à souiller et plus faciles à nettoyer.
Il est bon d'annexer aux porcheries
une cour avec laquelle elles communi-
quent, et où les animaux puissent
prendre de l'exercice. En outre, il est
très utile d'y adjoindre un bassin d'eau
dormante, ou mieux encore d'eau cou-
rante fpar la dérivation d'un ruisseau .
Car — et ici encore nous pouvons invo-
quer le témoignage de Columelle — le
porcainic beaucoupàse baigner ; et, lors-
qu'il se vautre dans de l'eau sale, ce n'est
pas parce qu'elle est sale, mais c'est
parce que c'est de l'eau. Kntre l'eau
propre et l'eau sale, il n'hésitera jamais.
Les porcs adorent même les bains de
mer: il y a une vingtaine d'années, nous
en avons vu à RoscolT qui rivalisaient
sous ce rapport avec les touristes des
deux sexes, lui Angleterre, on pousse le
souci de la toilette jusqu'à doucher les
porcs avec une pompe, lorsqu'on ne
peut pas les laisser se baigner, (^es soins
hygiéniques, joints à une extrême pro-
preté des porcheries, sont les meilleurs
préservatifs contre les épidémies.
Il y aurait lieu sans doute, pour com-
pléter cette étude, de parler de l'utili-
sation de la viande de porc ; mais cette
question dépasserait beaucoup les bornes
qui nous sont assignées. Le sujet vaut
la peine d'être traité à part ; car il inté-
resse tous les consommateurs, qui sont
encore plus nombreux que les éleveurs;
et la viande de porc est assurément
l'aliment qui a le plus préoccupé la re-
ligion, la législation et la science, depuis
les premiers temps de I luimanilé jus-
qu'à nos jours.
D' lli
l R ( i K 0 R G K .
•?®3-
LE MOUVEMENT LIÏTERAIHE
Du nou\eau livri- d'Anatole France. l'Anneau
d'amétht/sti\ il y a bien des choses à répéter des
remarques que nous suggéra la série des précé-
dents chapitres de cette étrange histoire contem-
poraine. C'est toujours la même ironie spirituelle,
le même himiour, les mêmes procédés qui sont
ceux de la parodie et dont la grande loi est le
contraste. Parler avec emphase d'un objet ridicu-
lement trivial, donner de l'importance à ce qui n'en
a pas, s'exprimer doctoralement à propos de bali-
vernes, c'est d'un elTet toujours sur quand on le
l'ait avec talent.
Vous conter l'inliiijue de ce récit est chose dau-
prendre, l'ollicier a passé la frontière et les com-
missaires perquisitionnent chez lui. C'est ainsi que
l'anneau épiscopal lit partie des documents saisis
cl mis sous scellés. La fantaisie y est partout
comique, avec des trouvailles ingénieuses. Le jeune
Uonnionl va à l'Exposition des automobiles, au\
Tuileries; la statue de Lancoon se trouve englobée
dans l'enceinte; le jeune idiot croit que c'est une
réclame d'allure sportive et prend le serpent pour
une annonce de pneu. C'est lui qui grille d'envie
d'aller chez les de Hrécé, auxquels il fait offrir ])ar
sa mère un ciboire pour le sanctuaire de Notic-
Uamc des lîelles-Feuilks ; mais une invitation ne
Cliché Domat.
il. AXATOLE France, auteur de l'Anneau d'améthyste.
tant moins aisée qu'elle n'existe pas, ou si peu
qu'on la dit en deux mots : >L l'abbé Guitrcl est
nommé évéque, parce que le jeune Bonmont veut
être reçu dans une famille noble où l'évèque pourra
l'introduire. Aussi protége-t-il cette candidature,
qui, de fil en aiguille, devient celle du ministère.
Autour de ce fait élégamment simple, nombre de
pages exquises et charmantes et de digressions
adorables sur les origines du IMes Irœ ou le culte
d'Hercule Mélampyge, Tout cela sans ordre appa-
rent, ni secret : à la dérive, comme au hasard des
sujets et des mots d'amorce. Ce sont des dévelop-
pements tout prêts pour les détaillants qui font des
anthologies, florilèges, miscellanées ou autres mor-
ceau.x choisis, recueils et corbeilles du Parnasse.
Quant au titre, l'Anneau d'amélhijste, il désigne
l'anneau épiscopal que M"" de Bonmont se pro-
pose d'offrir à l'abbé Guitrel dès qu'il sera évêque.
Malheureusement, elle l'oublie sur la table, chez son
amant l'officier: quand elle revient pour le re-
IX. — 54.
suffît pas : il veut, au.x chasses, avoir le bouton,
et il s'en explique avec l'abbc Guitrel, son ambas-
sadeur :
— Ne g.iffniis pas, monsieur rabl)é. Ce n'est pas ça... Oh !
mais ce n'est pas ça du tout. Une invitation... Je suis bien sûr
de recevoir une invitation aux citasses de Brécé en échange de
Tustensile.
— Du ciboire, du ciboire, ciborium.
Le procédé est constant et, au demeurant, heu-
reux. Il y a toujours opposition entre le langage et
le sujet, entre le personnage et la situation. L'abbé
Guitrel explique à M"" de Bonmont les vertus de
l'évèque Loup, et son interlocutrice, qui a joué
un rôle dans l'histoire de ces dernières années, lui
répond par les vertus de son amant, un officier
viveur que tous reconnaitront.
Le jeune Bonmont songe à obtenir le bouton
dans les chasses des de Brécé et, ce pendant, il est
à la caserne : il est de semaine, il pèle des pommes
de terre dans la cour :
LE MOUVEMENT LITTEHAIUE
Il songeait ;
— Leur bouton, ils ne le ilonncnt pas qu'à des iluc^ et pairs,
bien sûr I Les Brécé, c'est plein d'Américaines et de Juives. Je
les ^
. bie
II jeta violemment dans la marmite sa pomme de terre
pelée. Et le soldat Cocot, poussant un gros juron dans uu gros
rire, s'écria :
— Voilà qu'il renverse le bouillon maintenant, misère de
sort I
Et Briqueballe s'égaya de cette plaisanterie, parce qu'il avait
l'àme simple et qu'il était de la classe. Et il se réjouissait de
revoir bientôt la maison de son père, bourrelier à Cayeux.
— Ce vieux cafard de Guitrel ne fera rien pour moi, songeait
le soldat Bonmont. Il est tré? fort, Guitrel, plus fort que je
n'aurais cru. Il m'a posé ses conditions. Tant qu'il ne sera pas
évèquo, il ne parlera pas à ses amis de Brécé. Il est rosse
tout de Ultime.
— Bunmont, dit Briqueballe, ne f... pas les éplucliurcs dans
la marmite.
Le contraste, le parado.xe, l'énumiration prolnn-
pée sont parmi les ressources de cette inépuisable
paieté. L'cnumération, dont Rabelais déjà faisait
un si copieux et amusant usage, sert ici quelque-
fois avec drôlerie. L'abbé Guitrel développe, pour
son compte, la thèse de Bossuet sur les variations
de lEiîlise protestante, et c'est par l'accunmlation
qu'il frappe son adversaire.
Les Juifs n'étaient pas considérés au moyen âge comme des
hérétiques. Et ils ne sont pas à proprement parler des héré-
tiques. L'hérétique est celui qui, ayant été baptisé, connaît les
dogmes de la foi, les altère ou les combat. Tels sont ou tels
furent ks ariens, les novatiens, les montanistes, les priscillia-
nistes, les manichéens, les albigeois, les vaudois et les anabap-
tistes, les calvinistes, si bien accommodés par votre illustre
aïeul Nez-d'Argent, et tant d'autres sectateurs on défenseurs
de quelque opinion contraire à la croyance de l'Eglise. Le
nombre en est grand.
Chez M"" la duchesse douairière de Brécé, il y a
des photographies sur un guéridon, et aussitôt
nous sommes amplement renseignés :
Sur les consoles, sur les tab'.es, s'étalait une multitude de
photographies, dans des cadres à chevalet, de couleurs et de
formes variées, en peluche, en cristal, en nickel, en porcelaine,
en galuchat, en bois sculpté, en cuir gaufré. Il s'en trouvait
de dorés, imitant un fer à cheval, une palette avec dos cou-
leurs et les brosses, une feuille de marronnier, un p.ipil on.
Dans la bibliothèque de M. de Brécé, il v a des
livres. Ne nous dira-t-on point lesquels '.' Si fait :
M. Lerond tira à lui successivement plusieurs volumes, des
in-uctavo, des in-quarto, des in-folio, reliés en veau marbre, en
veau racine, en veau granit, en parchemin, en maroquin rouge
ou bleu.
Qu'il y ait là dedans beaucoup de lecture et de
savoir, il faudrait, pour en douter, n'avoir pas lu
ces jolies, ces délicates, fines et savantes disserta-
tions ou adaptations ; car l'auteur se contente pai'-
fois d'adapter à son héros quelque trait connu
avant lui. (Vest ainsi que M. l'abbe Guitrel devieni
le sujet d'une anecdote rapportée à Hossuet par
M'"'' Cornuau qui l'a contée ainsi :
TJu jour, la pluie survint pendant qu'il se promenait avec
elle dans un jardin oU il y avait assez de monde, prV-'tres, reli-
gieux et .lutres. Tout le monde se mit i\ courir pour gagner
la maison, et on lui dit en piissant ; « Kh quoi! monseigneur,
vous n'allez pas pins vite! l) Il réponilit avec un air très
sérieux ; c II n'est pas de la gravité d'un prélat de courir. »
Et , alla toujours à petits pas... Il revint trouver la compa-
gnie avec un air de joie qui était charmant, en disant :
M Nous avons été mouillés un peu plus que vous, mais nous
ne sommes point si las, car nous n'avons jwint couru. »
^L Anali>lc France a habilement utilisé ce Irait.
Il pleut dans le pare: Jules de Bonmont et
M""- Ilerlha courent jusque sous la voiile ; les
messieurs en font autant. L'abbé Guitrel seul ne
courait pas.
Ut bIcntAt l'on vit M. l'abbé Guitrel, humide et |ialBiblo,
monter les degrés do pierre. Il avait, dans cotte alerte, observé I
scnl une parfaite dignité, gardé le calme convenable à son
état et k sa corpulence, montré par anticipation une gravité
vraiment épiscopale.
jjme dg Bonmont demanda d'une voix un peu grosse et
moins suave que sa bouche :
— Vous êtes mouillé, monsieur l'abbé ?
L'abbé Guitrel retira son lart.'e chapeau dont le poil poudreux
était tiqueté de noir par la pluie, promena le regard de soi
petit œil gris sur le groupe encore un peu lialetant de ceux-l.i
que des gouttes d'eau avaient mis en fuite, et dit, non san-
une douce malice :
— Je suis mouillé, mais je ne sais p.is essoufflé.
Faut-il dire que l'actualité lient ici une place
très large, comme dans un journal.' L'all'aire Drey-
fus y a les honneurs de nombreuses pages sans
que l'auteur se soit jamais compnuiiis dans un
sens ni dans l'autre, ce cpii permettra au livre
d'aller dans toutes les mains; les visions de Tilly-
sur-Eure, le Club des aul<imol)ilcs, tous les menus
faits de la vie paiisienne y ligurent par allusions.
Ces. éléments divers, ils sont et nous les avons vus
déjà dans l'Orme du mail et dans le Mannequin
d'dsler.
Si l'Anneau d'amèlhyule mérite une place à part,
c'est qu'il rend à certaines places un sim nouveau,
qui pourrait bien être le signal d'une évolution
dans le talent de son auteur.
L'ironie perpétuelle lasse et s'épuise. Elle em-
porte avec soi une sécheresse qui ne peut long-
temps plaire. Là où il n y a que dit l'esprit, on se
prend à souhaiter un jour qu'il y ait un peu de
cieur.
Il n y en avait pas dans les deux satires précé-
dentes d'.\natole France. Il y en a dans ce nou-
veau volume, cl du meilleur.
L'Anneau d'amélliysle marque l'avènement du
sentiment dans les peintures auparavant ironistes
et impassibles de M. Fiance. C'est notable.
Ce sentiment, il éclate dans un épisode cliai-
mant dont le héi'os est noti'e ami le professeur
Bei'gerct, qui reparait dans ce volume oi'i il n'a
rien à faire que bavarder.
Comme il n'a ])lus île femme, el qu'il mancpie-
rait d'interlocuteur, M. France a fait succéder à
la fcnmic légitime un petit loulou du nom de
Bi(|uet. C'est bien le morceau le meilleur de tout
le volume (|ue l'épisode de Hi(|uel.
Il a été apporté un malin par la cuisinière, qui
a trouvé ce roquet perdu. La présentation est tou
chante. Beigei'ct, sous un air inditl'ércnl de philo-
sophe, se prend d'amitié jjour le pauvi'e abandonné;
il le regai'de, admire son regard inlclligenl, sa
gueule rose qui bâille :
M. Borgeret lui mit la main dans la gueule. I-e petit chien
lui lécha la main. Et \n vieille Angélique, rassurée, sourit.
El Bergerel <le disserter, car il serait étrange
que Bergerel vil im chien sans rattacher aussitôt
ce concept à queUpic théogonie :
l.c chien, dit M. Bergerel, est un animal religieux. Siui-
Viiuc, il adore la lune et les clarli's llottantes sur les eaux. Ce
sont ses dieux et il leur adresse, la nuit, de longs linrlcnienti).
Domestlqiie, il se rend favorables, imr ses caresses, les génies
puissants fini disposent des biens do la vie, les hommes. Il les
vénère, il acoomplit jwur les honorer des rites qu'il connaît
de science héréditaire ; il leur lèche les mains, se dresse contre
leurs jambes, et, s'il les voit irrités contre lut, il s'approche
d'eux en rampant sur le ventre, on signe il'liumilité, pour
apaiser leur colère.
Kl, déjà, le philosophe et le i-o<pu't sont ime paire
d'amis. "Celui-ei n sauté sur les genoux de celui-là,
d'un air confiant cl tranquille.
M. llergerct le iwsa sur le tapis, et le regarda avec intérit.
— Il est j.ill I dit In servante.
— Non, il n'est piis joli, dit M. lliTgeret. Mnis il est sym-
pathique, et II a ile beaux yeux. C'est ce i|n'on ilifait de mol,
ajouta le professeur, quand j'avais le triple de 8,ui ilge el |».-
encoro ht moitié de sou intelligence, bans doute, j'ai depuis
LIi MOUVEMENT LITTÉRAlKE
S39
ors jeté sur l'univers une vue qu'il ne jettera iamais. Mais, au
regard de la vérité absolue, on peut dire que ma connais!*aucc
égale la ^ienue par sa petitesse. C'est, comme la sienne, un
point gt'-ométrique dans l'infini.
Et, s'atlressant à la pauvre petite bête qui flairait la cor-
beille aux papiers :
— Flaire, fliire. lu! dit-il, renifle, prends du monde extérieur
toutes les cormaissances qui peuvent parvenir à ton faible
cerveau par le bout du nez noir comme une truffe. Et que
moi, cepenilant, j'observe, je compare, j'étudie : nous ne sau-
rons jamais, ni l'un ni l'autre, ce que nous faisons ici et pour-
quoi nous y sommes. Qu'est-ce que nous faisons au monde,
hein V
Comme il avait parlé un peu fort, la petite bête le regarda
avec inquiétude.
Bci-fîcret lui cherche un nom, et, à ce propos,
disserte sur la cynéj;étiquc ancienne et moderne,
puis il se prépare à reprendre le cours de ses tra-
vaux sur Virgilius yauticus ou la marine dans
VEnéide.
Cependant Riquet levait éperdument et agitait ses pattes.
Kt M. Bergeret, si^ucieux de retourner à ses amusements phi-
losophiques, lui dit avec bonté, mais d'un tou bref :
— Riquet, allez vous cacher !
Sur quoi Riquet fut se mettre le museau contre la porte pir
laquelle Angélique était sortie. Et il demeurait l;^ jetant par
intervalles de petites plaintes très humbles. Puis il piétinait
sur place, et ses ongles faisaient sur le parquet ungrillotis très
doux. Pois la plainte faible recommençait, pois le grillotis.
Et M. Bergeret, qu'importunaient ces bruits alternés, dit impé-
rieusement :
— Riquet, tiens-toi tranquille I
Et Riquet le regarda longuement de ses yeux bruns, un peu
tristes. Il s'assit sur son derrière, regarda encore M. Bar-
geret, se releva, se retourna contre lu porte, tialra le seuil et
lit entendre de nouveau sa plainte aiguë et douce.
— Tu veux sortir? lui demanda 51. Bergeret.
Et le maître, posant sa pume, se leva de dessus son fau-
teuil et il alla jusqu'à la iwrte qu'il entre-bàilla de trois à
quitre doigts. Alors, après s'être assuré qu'il ne risquait point
d'être heurté au passage, Riquet franchit l'issue qui lui était
ouverte et s'éloigna avec une tranquillité qui prenait presque
un air d'impolitesse.
Alors le savant put revenir aux vaisseaux
d'Enée et sonder les dessous des textes. Il fut dis-
trait par des grattements et des petits cris.
Riquet, en effet, après avoir cherché vainement Angélique
dans le logis, avait été saisi du désir de revoir M. Bergeret.
La solitude lui était pénible autant que la société de l'homme
lui était chère. Pour faire cesser le bruit et aussi par un
secret désir de revoir Riquet, M. Bergeret se leva de son
fautouil et alla ouvrir la porte. Riquet entra dans le cabinet
avec tranquillité, comme il en était sorti. Mais, <iè5 qu'il vit
1.1 porte refermée, il prit un air triste et il erra dans la pièce
comme une âme en peine. Tout à coup il paraissait chercher
avec intérêt quelque chose sous les meubles et reniflait
bruyamment. Puis il m.archait sans but ou s'asseyait dans un
coin, bien humblement, à la façon des pauvres qui se tieiment
sous le porche des églises. Enfin il aboya au plâtre d'Hermès
qui était sur la cheminée.
Et 5[. Bergeret lui adressa ces paroles pleines de justes
reproches :
— Riquet, cette vaine agitation, ces reniflements et ces
aboiements seraient plus convenables dans une écurie que
dans le cabinet d'un professeur.
Les chiens inspirent bien, pour l'ordinaire, ceux
qui écrivent â leur sujet. Toute cette histoire de
Hiquet demeurera parmi les modèles du genre.
Un procédé encore consiste à épuiser à fond tout
le détail le plus circonstancié de l'action la plus
banale. Un romancier du commun aurait tôt fait
de dire :
— M. Bergeret se leva et alla prendre sur un
rayon le second volume dOttfried Miiller.
M. Anatole France dit cela en neuf pages, éga-
lement amusantes, nous arrêtant devant le tabou-
ret percé, ne laissant échapper aucune basse cir-
constance quil sait relever et enrichir par la magie
de sa gaieté. Lisez-en cette citation, qui n'est qu'un
fragment de cette péripétie haletante :
Or, dans le dessein de prendre le Manuel d'Ottfried Millier,
M. Bergeret quitta le fauteuil qu'il partageait avec Riquet.
Riquet, qui, roulé en boule, la tète contre le ventre, reposait
dans une tiède langueur, entr'onvrit im œil voluptueux qu'il
referma aussitôt. Et M. Bergeret alla tirer le tabouret du coin
obscur où il était caché, le plaçai à l'endroit qu'il fallait, se
hissa dessus et parvint, en se guindant sur la pointe des pieds
et en allongeant le bns le plus possible, à toucher d'un doigt,
puis de deux doigts, le dos d'un livre qu'il jugea être celui
dont il avait besoin. Quant au pouce, il demeurait en deç^ du
rayon et n'était d'aucun usage. M. Bergeret, qui en éprouvait
de grandes difficultés â tirer le livre à lui, fit cette réflexion
que la main humaine est un instrument précieux, précisément
parce que le pouce y est opposé aux quatre autres doigts et
que les hommes ne seraient point artistes s'ils avHÎent quatre
pieds et point de mains.
— C'est â la main, se dit-i!, que les hommes doivent d'être
constructeurs de machines, peintres, scribes et généralement
manipulateurs de toutes substances. S'ils n'avaient point un
pouce opposé aux autres doigts, ils se trouveraient aussi
empêchés que je suis en ce moment, et ils n'auraient pas
changé la figure de la terre. C'est ta forme de la main qui,
sans doute, a assuré à l'homme l'empire du monde.
Mais, presque tout aussitôt, M. Bergeret songea que les
singes, qui ont quatre mains, n'ont point pour cela créé les
arts ni aménagé la terre à leur ns;ige. Et il biffa de son esprit
la théorie qu'il venait d'y esquisser.
Il y a ainsi telles pages qtii font beaucoup son-
ger, par la science du menu détail, au Voyage
autnur de ma chambre^dc Xavier de Maistre. dont
Anatole France peut parfois se réclamer.
tiiquet joue son rôle dans ce drame. M. Bergeret
dégringole :
Au bruit de la chute, Riquet avait santé en bas du fauteuil
et couru vers son malheureux maître. Près de lui, maintenant,
il s'agitait plein de trouble, avançait, reculait. Tour à tour il
s'approchait par sympathie et il fuyait de peur d'un danger
mystérieux. II concevait très bien qu'un malheur était arrivé,
mais il n'avait pas l'esprit assez réfléchi pour en découvrir les
causes ; de là son inquiétude. Sa fidélité l'attirait près de l'ami
souffrant, sa prudence l'arrêtait au bord de l'endroit funeste.
Entin, encouragé par le calme et le silence qui s'étaient réta-
blis, de ses deux pattes de devant qui tremblaient, il embrassa
M. Bergeret au cou et le regarda avec des yeux de crainte et
d'amour. Et le maître écroulé sourit, et le chien lui lécha le
bout du nez.
Il est déjà arrivé à Anatole France de parler des
bêtes. Jamais il n'en a parlé ainsi. Il avait dans le
ton une certaine sécheresse, une indilTérence froide
même quand elle voulait nous apitoyer dans des
poésies de sentiment et de tendresse. Ouvrez les
Poèmes dorés : la pitié est absente. Et quand les
cerfs se déchirent et ensanglantent 1 herbe, et quand
la libellule meurt, l'épingle du savant passée à tra-
. vers le corps,
Emportant vers les joncs son épingle et sa n:ort,
et quand meurt aussi le pauvre singe grelottant
dans la serre vitrée, et quand expire la perdrix
Dans les joncs, à Tabri de Tépagneul qui flaire,
au milieu de tous ces trépas de misérables créa-
tures, le poète trouve de jolies idées, des rappro-
chements gracieux dignes d'un dilettante de la
pUniic et de la lyre : le grand frisson d'humanité
blessée n'y est pas. et le petit Riquet. l'humble
ami de Bergeret. l'a inspiré de façon beaucoup
plus pitoyable et plus émue.
Vous comprenez par là combien cette note est
neuve chez notre auteur, qui nous avait toujours
masqué sa sentimentalité trop modeste derrière
son esprit gouailleur. Elle est charmante, cette
histoire de petit chien : elle serait à détacher, et
on la donnerait à lire aux petites filles dans les
couvents pour leur apprendre à écrire de belles
narrations.
Bergeret et le chien s'embrassant le nez! C'est
sur cette vision touchante qu'il faut quitter ce
brave homme. Xous le prenions pour un cuistre
pédant et ridicule, parcheminé comme un palim-
X40
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE
psestc. et il iiiiiis npp.irnit soudain biin. naïf, sin-
cère. Icndro. aiinanl. dnu.t avec le ))oUt niqiiel
perdu. Nous lui pardonnons sa science et .sa faconde.
l)arce qu'il a un Cd-ur d'or, qu'il le cachait, que
nous n'en savions rien, et que nous venons de faire
celte découverte. Il faut l'en féliciter.
Le digne liomnie est sensible et attaché; l'objet
seul nian(^uait à son attachement; sa femme indi-
f;ne a méconnu ce trésor; M. Bergerct aura du
moins aimé un chien et aussi les pierres de sa
^ille. Car. lorsqu'il fut nommé professeur i Paris,
il eut une tristesse et regretta les choses qu'il
quittait.
On s'attache au.\ murailles, aux choses ina-
nimées; le regard prend ses habitudes et soufl're
d'en changer. M. Hergeret vadire adieu aux vieilles
sculptures na'ivcs de l'église Saint-Exupére.
Il n'en pouvait détacher ses yeux. Cette idée naïve de
l'univers, qu'avaient exprimée 14 des ouvriers morts depuis
plus de cinq cents ans, l'iittcndrissait. Il la trouvait aimable
dans son absurdité. Il rcRrettait de no pas l'avoir mieux
étudiée jusqu'alors ni considérée avec assez do sympathie. 11
songea que ue port;iil du .logement dernier qu'il avait vu doré
par le soleil ou bleui par la lune, riant dans la blanche
lumière ou noirci de l'hiver, encore nn peu de temps, et il ne
le verrait plus.
Il sentit alors qu'il était lié aux choses par des liens invi-
sibles qu'on ne rompt pas sans peine et il fut pris tout à coup
dune grande piété pour sa ville. Il chérissait Us vieilles
pierres et les vieux arbres. 11 se détourna de son chemin pour
aller voir sur le mail un orme qu'il aimait entre tous. C'est
celui sous lequel il avait coutume de s'asseoir l'été, au déclin
du jour. 1.0 bel arbre, maintenant dépouillé de ses feuilles, dé-
ployait, nue et noire sous le ciel, sa puissante et fine mem-
brure. M. liorgeret le contempla longuement. Le tranquille
géant était sans frissons ni murmures. Le mystère de sa vie
pacifique inspira de profondes méditations à cet homme qui
partait pour une nouvelle destinée.
Aiusi M. Hergeret connut qu'il aimait la terre de la patrie
et la vil:e où il avait éprouvé des tribulations et goûté des
joies paisibles.
La teneur du livre est si souple, si élastique,
qu'elle peut s'étirer et se prolonger au gré de la
fantaisie. A la (in de ce roman, nous laissons Her-
geret professeur de Kacullé i\ Paris, (Juitrel évé-
(pie, poursuivi conntie d'abus par le gouvernement
avant d'avoir pu demander le bouton des chasses
des de Brécé pour le jeune .Iules de Honuionl; la
préfète a apparu un instant pour .se mal conduire
en liacrc; on a potiné comme d'usage chez le
libraire Paillcit. La situation n'est ni fermée, ni
gênante, ni compromise. Cela peut aller encore
liMigtem|)s. |)onr noli'e agrémcnl, tant (|ue ces
esprits dislingués et divers e\pi-iineroiit en cause-
ries lentes leurs (avons de penser mollement scep-
tiques, et que. connue dans les précédents voUunes,
dans les suivants, ils iront ainsi conversant.
Il y a longtemps (juc nous n'avons lu des vers.
En voici.
Les l'dèsies de Stéphane Mallarmé ont été pu-
bliées, avec nn symbolique et ed'rayant frontispice
de Félicien Uiqis, par l'éditeur briixellois Edmond
Deman. Nous ne n<ius y arrêterons pas fort long-
temps. |)aice qu'elles donnent la migraine. Si l'es-
pace ne nous était mesuré, nous eussions aimé A
nous attarder devant quelqu'une de ces spliinges,
à lintcrroger, i\ lui arradier son secret, c'est-
à-dire sa signilication. Mais passons. .le vous don-
nerai seulement, pour vous exercer, un Ijout de ce
logogiiplie, pris au hasard, par exemple le début
de la pièce intitulée l)im du l'oéme: traduisez le.
si cela vous plait : la Revue publiera les meilleui es
solutions :
Je t'apporte l'cnfaut d'une nuit d'iduniée I
N'olre, h l'a'Ie sanglante et pille, déplumée
Par le verre brûlé d'aromates et d'or.
Par les carreaux glacés, hélas! mornes encor,
L'aurore se jeta sur la lampe angélique.
Palmes ! et quand elle a montré cette relique
A ce père e^siiyant un sourire ennemi,
La solitude bleue et stérile a frémi.
.\insi soit-il. Passons à Maurice Hollinal. doni
la libraii'ie Kasquelle publie de jolies poésies,
l'aysni/es et l'at/saiis. tout imprégnées de la sen-
teur des champs et des villages, florianeric brutale
qui fait penser à F. Millet, qui évoque le pavsan.
ses sensations, ses joies, et les beautés de la na-
tin-c. Le dessin est ferme, la touche énergique, le
vers solide, sans chevilles ni attaches, en plein
chêne. Ce sont des scènes, des paysanneries à la
Ténicrs, des vues rustiques ; ici les petits pavsans
ont fait une glissoire sur la glace, et leurs atti-
tudes sont notées avec observation et vérité :
11 fait un froid noir et tout gèle :
Abreuvoir, écluse et ruisseau.
Tous Us puits, \ l'endroit du seau,
(-)nt de la f^lacc à leur margelle.
C'est pourquoi, vite, après la cla.sse,
Les enfants viennent, k grands cris,
(i lisser sur l'étang si bien pris
Qu'ils ne craignent pas que çi casse.
Kn tas, casquettes sans visières,
B.-rels bâillants, chapeaux tortus.
Ils arrivent les reins battus
Par leur petite carnassière.
( >n les voit pris et bkns, les mioches.
Qui, d'un trait, au bas des airs blancs.
Passent, les bras tendus, ballants.
Croisés — ou les mains dans les poches.
— Autour, des plaines dépouillées
Montrant leurs vieux herbages gris ;
Des arbres nus. d'autres maigris :
Tète ronde et feuilles rouillôes.
Mais, vifs et gais comme la flamme,
Ces garçonnets an teint vermeil
Mettent là verdure et soleil :
Tout le printemps qu'ils ont dans l'nme.
Ce panneau encore est une vigoureuse aquarelle,
la pauvre chaumière au bord du marais :
Sous la pluvieuse lumière.
Dans l'air u glacé, la chaumière.
Non loin d'un marais ius^ilubrc
Kst lamentablement lugubre.
Au dedans, c'est tant do misère
Que d'y penser le cœur se serre.
De chaque solive minée.
Du grand trou de la cheminée
Dont le foyer large est tont vide.
IjG froiil tombe en un jour livide
Et la bise a l'entrée aisée
Par la porte et par la croisée.
Or, dans ce logis où la fièvre
Allume l'œil, verdit la lèvre.
Et fait sonner la toux qui racle,
11 va s'accomplir un miracle.
Le miracle fut que la bonne mort naturelle dé
livra, en même temps, la mère et les trois petits
du fardeau de la vie pour leur éviter les alTres du
suicide.
Regardez encore ce paysage de bois cr.iquelé el
noirci \r,\v le feu :
On voit ce grand fond de vallée
Fuligineux pona les cioux ronds :
Li'i, terrain, hcrlH>s, rameaux, troncs.
Tout une forêt fut brûlée !
D'elle, si verte et si i>euplèe,
Qui, si Itère, portait son front.
Narguait le vont, raillait t'alTront
Du tonnerre et de la gelée,
Il reste la place... raclée.
Croupissante et notre, meublée
D'un seul arbre, cuit tont de bon :
Un paysage de charbon
Dans un gouffre de la vallée 1
LE MOUVEMENT LITTÉRAIRE
Le poète a sur sa palette les tons qui prêtent de
la poésie aux détails les plus vulgaires, aux ta-
bleaux les plus communs, et nous ne nous fussions
jamais avisés sans lui qu'il pût être intéressant,
émouvant même, de re^^arder du linjfc qui sèche
pendu à des cordes ; c'est que nous avions mal
regaixié, et il nous dessille les yeux : ce qui est
bien la fonction du poète :
Le mapique soleil sur les hauteurs pensives
Fait luire et triompher tous ces grands linges blancs
Qui, chevauchant leur conle au sortir des lessives,
Y sèchent, tour h tour inertes et tremblants.
Ils apparaissent purs, ardents, frais et joyeux
Au loin, flottant rappel des gloires printanières.
Bleutés, rosés, baignés d'azur et de lumière.
Fêtant le paysage, éblouissant les yeux.
Mais le soir, c'est l'horreur suprême ! Car. alors,
On dirait invisible un long troupeau de morts,
Spectres rampants enfouis dans leurs grands draps funèbres.
Pendant que tout noircit, — \h ! restant blancs — eux seuls.
Ces linges ne sont plus qu'un rideau de linceuls
Barrant l'iiorizon vague où montent les ténèbres.
Il rèjîne d'ailleurs une grande variété dans ces
Imagos i)oétiques, où il serait étonnant qu'il n'y eût
pas (les touches lourdes, grosses et grasses, puis-
qu'il s'agit de paysans vrais et nature.
C'est une vieille tradition, que nous ont léguée
les fabliaux du moyen âge, de représenter le paysan
comme un personnage balourd et nigaud.
Au xiv® siècle, on faisait de lui ce conte :
Un pîiysan passe devant un maréchal ferrant et
avise à terre un fer à cheval. Il veut s'en saisir.
Mais le fer était encore chaud, et il se brûle. Le
maréchal rit et lui dit :
— Crache dessus pour le refroidir.
Le paysan rentre le soir cJiez lui et s'attable. La
soupe est trop chaude.
— Que fais-tu? lui dit sa femme.
— Je crache dedans pour la refroidir.
C'i'st celui-là sans doute que Rollinat a rencontré
et dont il nous fait ce conte plaisant et gras :
Soigné par un malin, le vieux ayant pour tic
De balayer sou nez du revers de sa manche
Bâfrait, buvait, montrant par plus d'un pronostic
Qu'il achèverait soûl le saint jour du dimanche.
Il avait nettoyé tous les plats rie à rie.
Le pain sec y passait, les os après les tranches.
a Ah I voilà la salade enfin, dit le loustic.
Comment i'aimez-vous mieux, père Jean ? verte ou blanche ?
— C'est la blanche, mon fils, moi, que j'aime le mieux. »
Or, ta salade étant des asperges, le vieux.
Tandis que l'autre en hâte engouffrait les bouts verts,
Grognait les chicots pris et mâelnnt de travers :
a C'est peut-être ben bon, mais que le diabl' me torde !
Si ça n'me paraît pas que i'mange de la corde 1 »
Ces tableautins abondent et enrichissent la ga-
lerie, de couleur un peu sombre, mais partout d'un
effet saisissant. Et. devant la forêt brûlée, le vieux
pécheur, les charbonniers, les bœufs, les meules
de foin. le vieil étang sur lequel planent les noirs
corbeaux, on a l'impression forte et profonde d'être
loin de Paris et des tramways.
Mon ami TrulVier me demandait si j'avais lu le
nouveau volume de vers de Paul Labbé. Sentier
fleuri chez Lkmeure . Comme il m'assurait qu'il y
avait bien du talent, j'étais sceptique, ainsi qu'on
l'est toujours devant les dires de l'amitié. J'avais
tort. Le volume a des pages d'une saveur douce et
poétique, qui valent d'être lues. Ecoutez cette fin
de poème : Fleurs de givre, ces pâles fleurs qu'on
veut cueillir et qui sévanouissenl dès que la main
les touche :
Ainsi jx^ndant la nuit profonde, ô flenrs du rêve,
Bravant la saison rude et l'injure du temps.
Vous évoquez en bous l'image du iirintemps.
D.ins une heure de charme et d'illusion brève.
Vuus faites resplendir à nos yeux éblouis
Tout ce passé riant, qu'une souvenir embrasse.
Tout ce dont nous aimons h retrouver la trace
Dans la sérénité des jours évanouis
Et, pour nous mieux donner l'illnsion charmante
Des rêves envolés et des bonheurs tlèfunts.
Vous peuplez de rayons, de chants et de parfums
Les paya bleus, où souffle une brise clémente.
Cela est délicat et joliment pense. Il y a des
rythmes, de la prosodie aisée, même dans la dilli-
cultc :
Le bonhomme Hiver est venu,
Vieux et chenu,
Souffler sur les feuilles jaunies
Et l'essaim <Jes flocons d'argent
En voltigeant
S'accroche aux branches dégarnies.
Les oÏFeaui du froid avertis
Restent blottis
Dans quelque bois, au creux d*un hêtre,
A peine le moineau subtil
Oserait- il
Mettre le bec à la fenêtre.
Certaines pièces ont de la vigueur, comme celle
qui s'appelle Ceux qui meurent, et ce sont nos sol-
dats à Madagascar, ceux que nous avons vus tous
partir de Paris en nombre et revenir plus que
décimés, moins par la guerre que par la lièvre :
Aussi, parmi ceux-là qui se vantaient d'atteindre
Tananarive assise entre ses blancs rochers,
Combien de ces vaillants, que nul ne vît se plaindre
Et qui sentaient la mort arriver sans la craindre,
A l'ombre des forêts de bambous sont couchés !
M. Paul Labbé est un poète. II a l'inspiration, et
il n'a pas tout à fait tort quand il dit à Louise
Labbé :
Va, je 1
; bien de la famille !
Cette inspiration qui soulève la poésie fait un
peu défaut à M. Gaston Armelin, qui a le désir et
la foi, comme disait Musset, mais ([ue ses moyens
trahissent parfois, dans VArchanije des batailles
chez Flammarion . Il est regrettable qu'on ren-
contre trop souvent de ces vers qui. selon le mot
de Régnier, ne font que rimer de la prose ouproser
de la rime :
Avec l'amour qu'on a pour tout ce que l'on fonde...
On attendit dis ans le moment opportun...
Car les gens de Masey sont pour les Bourguignons,
Tandis que Domrémy, rêvant de délivrance.
Est pour Us Armagnacs et le Dauphin de France...
En avait-il fallu des sueurs, des misère?,
Que de privations de choses nécessaires, etc.
Le ton s'élève heureusement en d'autres pages:
l'inspiration cherche toujours l'expression des sen-
timents nobles et réconfortants, animés par un pur
patriotisme. L'assaut du Mont-Saint-Michel est
peint avec vigueur. Jeanne d'Arc regarde, un peu
plus loin, un paysage qui n'est pas sans charme :
Tandis qu'à son fuseau le fil tordu s'enroule,
Jeanne, vers la vallée où la rivière coule,
Relevant ses grands yeux, ses yeux doux et profonds,
Jeanne regarde avec amoiu", là. dans les fonds,
Où la chute du soir met des tons de jiervenche.
Une église, des toits pâles, des maisons blanches
Dins des bouquets d'ormeaux, etc.
LÉO Claretie.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
On sait depuis Irenlc ans qu'il n'y a pas de (;az
permanents : que tous, même l'hydrogùne, l'oxygène
el l'air, sont liquéfiables. M. Cailletct, dés 1877, en a
obtenu des gouttelettes dans son laboratoire; mais
le procédé qu'il employait eût été trop coûteux
pour être utilisé d'une façon industrielle. Depuis,
de grands progrés ont été faits et tout récemment,
il y a environ un an, M. Linde, de Munich, a ima-
gine une machine qui permet de produire écono-
miquement l'air à l'état liquide en quantité aussi
grande qu'on le désire. Nous avons déjà dit ici
(|uelques mots des applications qu'on pouvait en
tirer, nous y reviendrons; mais d'abord nous vou-
lons faire connaître la machine qui le produit. I.a
pièce principale est un triple serpentin S composé
de tubes concentriques (fig. i ; une pompe A com-
prime l'air dans
/^ I ^^^^^^^ii^îa> le tube intérieur
à 200 atmosphè-
res: on ouvre un
robinet à poin-
teau IJ et il se
délend en partie
pour i^asserdans
le serpentin qui
entoure le pre-
mier; la détente
iduitdufroid,
de sorte ([u'il y
a échange de
Fig. 1. — Machine de Linde servant & la fabrication
industrielle de l'air liquide.
S, serpentins concentriques où se font la comiiression, la <lé-
tenle et l'échanKC de température; A, pompe de compression
dans le premier serpentin ; ii. pompe comprimant de nouveau
l'air après sa détente partielle; R, robioet donnant la
détente; P, robinet permettant à l'air liquide de s'écouler
dans If réservoir L.
température entre l'air qui continue i arriver et
celui qui sort; celui-ci est, du reste, repris par une
autre pompe H qui le comprime de nouveau dans
le premier serpentin.
Les pompes sont mues par un nioliiii- non re-
présenté sur notre dessin. On comprend (pu', par
cet échange ccmstunt de tem]>ératuic entre lair
qui arrive de plus en plus froid, on arrive au bout
d'un certain temps à obtenir un refroidissement
considérable, ce qui permet de faire la liquéfaction
A une pression relativement peu élevée; car il ne
faut pas oublier que, pour liquélier un gaz. il ne
suffit pas de le comprimer, mais il faut aussi l'ame-
ner à une certaine température qui est le point
critique du gaz; c'est pour l'air 110 degrés au-des-
sous de zéro. Lorsque celle température esl utieinle,
on ouvre le deiixiènie robinet A |>ointeuu P et l'air
liquide s'écoule dans le réservoir spécial I, relié A la
machine; un tube de verre plonge dans ce réser-
voir et, comme il y a une légère |iression en excès.
le liquide s'écoule par le robinet de vidange placé
sur le cote. On le recueille dans des vases spéciaux
qui ont été imaginés, il y a plusieurs années, par
M. le professeur d'Arsonval.du Collège de France;
ce sont des ballons en verre A double paroi fig. 2 .
entre les(|uelles on a fait le vide aussi complète-
ment que possible; c'est le meilleur isolant qu'on
connaisse. Dans ces vases l'air peut se conserver à
l'état liquide pendant quinze jours, si le vide esl
bien fait entre les parois K et I ; une très petite dif-
férence entre la perfection du vide de deux ballon*
influe beaucoup sur le temps de la conservation; il
peut être de huit jours dans l'un et de (juinzc jours
dans l'autre, pour une difTérence de videipii corres-
pond A des fractions de millimètre de mercure dans
le manomètre. 11 est clair qu'il ne faut pas boucher
les réservoirs, car il y a une évaporalion constante
du liquide; c'est l'azote qui s'évapore d'abord, de
sorte qu'à mesure ijue le liquide diminue il s'enri-
chit en oxygène. L'n mètre cube d'air oi-dinaire
correspond à un peu plus d'un litre de liquide ; on
voit tout de suite lA une applicaliim pour les ba-
teaux sous-marins ; le personnel aura sous un vo-
lume très restreint de quoi respirer longtemps sans
revenir A la surface. En s'cvaporant. l'air liquide
produit comme tous les liquides volatils un abais-
sement de température, c'est-à-dire que pour passer
d'un état à l'autre il emprunte de la chaleur aux
corps voisins. Ici. il y a un large emprunt; l'abais-
sement produit est de 192 degrés au-dessous de
zéro! Malgré cela on peut loucher le liquide, on
peut s'en verser sur les mains sans danger; il ne
touche pas la peau, parce qu'il prend l'état splié-
ro'idal, c'est-A-dire qu'il se divise en une infinité
de petites sphères qui sont chacune entourées d'une
gaine de gaz.
On ne boirait pas impunément un verre d'air
liquide, mais on peut en boire cependant; l'expé-
rience en a été faite un peu par hasard. M. d'Ar-
sonval a raconté, deunicremcnt, dans une confé-
rence faite A la Société de physique, qu'il en avait
un jour emporté A un dîner où il était convié et
qu'au dessert il en avait versé dans le Champagne
pour le rafraîchir. Un convive un peu pressé, sans
attendre que l'évaporalion se fut produite, avala
Fig.2. — Ballon d'Ar-
sonv.il pour la con-
servation de l'air
liquide A la pres-
sion ordinaire.
Le vide est f.tit aussi
conip'ètementqne iws-
sible entre les parois I
et K,qui8oiit en outre
argentées. Le liquide
peut ainsi 80 conser-
qu'on mette do bou-
chon an ballon qui le
contient.
JwTffl^*'
son verre d'un trail. Dans l'eslomnc l'air repril
rnpidemcnt son étal naturel sans produire de
dégât. grAce A l'état sphéroidal ; mais l'augmen-
tation de volume se fit sentir sur le malheureux
convive qui, comme la grenouille de la fable, enlla.
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
enfla... mais il s'arrêta à temps, les soupapes na-
turelles sêtant ouvertes pour Dermettrc au gaz en
excès de se dcgajicr.
La faculté de produire facilement une très basse
température sera d'un grand secours pour bien
des industries et sera même mise à profit dans
les pays chauds pour procurer un peu de bien être
aux habitants. Une autre application est déjà mise
à profit pour le percement du tunnel du Simplon;
c'est l'utilisation de la vive combinaison du charbon
et de l'oxygène pour produire un explosif; on
connaît l'expérience classique qui consiste A plonger
ime allumette presque éteinte dans une éprouvette
contenant de l'oxygène : l'allumette se rallume im-
médiatement. Si on met une assez grande quantité
de charbon en poudre en présence de l'air liquide
et qu'on porte un point de ce charbon à l'ignition,
la combinaison est tellement vive et spontanée
qu'on dispose là d'un explosif égal à la dynamite,
mais qui a sur celle-ci le très grand avantage de
pouvoir n'être préparé qu'au moment même de
l'usage. Le charbon étant mis d'avance tout pul-
vérisé dans des cartouches avec une amorce de
fulminate, on verse au moment de l'usage le
liquide autour de la cartouche qu'on met dans le
trou de mine et on détermine rinllammation de ful-
minate par un procédé quelconque. Si l'explosion
ne se produit pas pour une raison ou pour une
autre, on peut, au bout de quelques minutes, s'ap-
procher sans danger ds trou de mine; car, alors,
fout le liquide est retourné dans l'almosphère à son
état naturel. On évite ainsi les redoutables acci-
dents qui se produisent parfois avec les cartouches
de dynamite, qui éclatent au moment où l'on croit
qu'il n'y a plus de danger ; on évite surtout que
des cartouches puissent être volées pour un usage
criminel.
Jusqu'à présent nous n'avons, en France, que la
machine que M. le professeur d'Arsonval a fait
minier dans son laboratoire; elle peut produire
cinq litres à l'heure : c'est plus que suffisant pour
de^ expériences; on en construit de beaucoup plus
importantes, et l'une d'elles fonctionne déjà en
Allemagne pour les usages industriels.
L'alcoolisme est toujours le sujet des médita-
tions des savants et des moralistes. La France est,
hélas ! en trop bonne place dans la liste des
nations que mine le lléau.
Dans ses leçons remarquables à nos futurs mé-
decins, M. le professeur Debove s'elTorce de leur
faire comprendre que c'est un peu sm- eux qu'il
faut compter pour prêcher l'abstinence auprès des
populations, aussi bien en paroles que par l'exemple,
et il a, certes, bien raison : car qui peut être placé
mieux que le médecin pour être écouté à ce sujet?
Depuis que la loi exempte de toute déclaration
les bouilleurs de cru. considérés comme ne distil-
lant que le produit de leur récolte pour l'usage de
leur famille, le nombre s'en est accru considéra-
blement et ils sont aujourd'hui environ neuf cent
mille. On estime à 700 000 hectolitres par an la
quantité d'alcool qu'ils fabriquent et qui échappe
à tout contrôle. L'importance de cette fabrication
n'est donc pas à négliger; cependant on ne peut
en tenir compte dans les statistiques, le chiflre
donné plus haut n'a que la valeur d'une évaluaticm
sans base bien précise. Quant à la production
industrielle, elle est prospère, malgré les droits
dont elle est frappée ; depuis vingt ans, elle a
augmenté de plus d'un tiers et cependant tout le
monde est à peu près d'accord sur la toxicité des
boissons alcooliques; mais, en général, on estime
que c'est seulement l'abus qui est dangereux. Il
faudrait savoir où commence l'abus et où il finit.
Il n'y a pas que les gens qui titubent dans les rues
qui sont alcooli<|ues : beaucoup qui s'estiment très
sobres le sont aussi. L'apéritif avant chaque repas.
sous quelque nom qu'il se vende, le cognac dans le
café, le petit verre ensuite et le vin plus ou moins
pur pendant le repas, tel est le régime de bien
des gens que personne ne pensera à qualifier de
buveurs. Qu'une maladie, même bénigne, survienne
chez eux : on est tout étonné de lui voir prendre
une gravité exceptionnelle: c'est que l'alcool,
même à petite dose, mais à jet continu, n'épargne
aucun organe de l'économie et les prédispose tous
à la maladie.
Il existe, en Angleterre, des S'ieiéd's de tempé-
rance où l'usage de l'alcool. S(iii~ lniilr- m-s formes,
est interdit, et les CompagiUi- M ,i--ui ini-e sur la
vie font, aux membres de ces Sucuirs. des avan-
tages considérables sur les pi'imes à pas'er. Les
statistiques établissent que l'aliénation mentale et
la criminalité dans une contrée sont en raison
directe de la quantité d'alcool consonmiée.
Voici les chilTres cités par M. le professeur
Debove pour la Suède, où l'alcoolisme est en dé-
croissance : de Is.'iO à U*.14, la consommation
annuelle étant de 2.'! litres par habitant, il y a eu
59 homicides et 2 281 vols: de 1X75 à IS7X, l'a con-
sommation se réduit à 5 litres : il n'y a plus que
is homicides et 1 .S71 vols.
L'aliénation mentale suit la même progression et
il est facile de constater qu'en France elle est plus
élevée dans les départements où l'alcool est en
faveur. Dans le département de la Seine, on
compte parmi les alcooliques plus d'un tiers des
aliénés qui arrivent aux asiles.
Dans bien des contrées, les femmes rivalisent de
zèle avec les hommes pour la consommation des
boissons alcooliques. D'après une enquête récente
de M. Raoul Brunon, la Normandie est, sous ce
rapport, dans une situation déplorable ; il n'est pas
rare de trouver des ménages ouvriers où la femme
absorbe un demi-litre et plus d'alcool par jour.
Dans de nombreuses usines, les ouvrières dépen-
sent beaucoup plus en alcool qu'en nourriture. En
Bretagne, la situation n'est guère meilleure : sur les
côtes, pendant que le mari s'a'coolise à la mer, la
femme et les enfants en font autant à terre. Que
le nom d'eau-de-iie est trompeur! C'est eau-de-
mnrl qu'il faudrait dire : mort de l'individu, mort
du pays. Voilà où nous mène l'alcool, même en
proportions relativement faibles : on ne saurait trop
le répéter. On ne peut songer évidemment à le
jiroserire complètement, mais qu'on fasse une
guerre acharnée aux soi-disant apéritifs et diges-
tifs qui s'imposent à force de publicité. Si le
buveur est coupable, combien plus le sont encore
les nombreux tentateurs qui, ne voyant que leur
intérêt personnel, cherchent par tous les moyens
à débiter leur poison I Ce serait déjà une façon
d'enrayer le mal que d'interdire la publicité pour
les boissons alcooliques. Malheureusement trop de
gens sont intéressés à des titres divers à ce que
le contraire ait lieu, et l'on ne peut compter que
sur la sagesse du consommateur : faible espoir!
Une excellente mesure, qui devrait être rendue
plus générale, a été prise par M. le D'' Le
Gendre, qui fait distribuer dans son service à tous
les malades et fait afficher |)artout dans les salles
la notice suivante : " La plupart des maladies soi-
gnées dans les hôpitaux sont causées ou aggravées
par l'abus des boissons alcooliques. Toutes les
boissons alcooliques sont dangereuses. Les plus
nuisibles sont celles qui contiennent, avec l'alcool,
des essences aromatiques, comme la liqueur d'ab-
sinthe, qui ne peut jamais être bienfaisante, le vul-
néraire et les prétendus apéritifs appelés amers.
Les boissons alcooliques sont encore plus dange-
CAUSEniE SCIENTIFIQUE
i-euscs quand nn les prend le malin à jeun et entre
les repas. I.'homme devient inévitablement alcoo-
lique, c'est-à-dire empoisonné lentement par l'al-
ool, même sans avoir été jamais en état d'ivresse.
quand il boit tous les jours de l'alcool, de la
liqueur ou trop de vin plus d'un litre par .joui- .
L'alc<iol est un poison dimt l'usajre habituel délruil
plus ou moins vile, mais inévitablement, les
ors;anes les plus nécessaires à la vie : l'estomac,
le foie, les reins, les canaux du san;;, le cceur, le
cerveau. 1,'alcool e.\cile l'homme, mais ne le for-
tifie pas. Il ne remplace pas la nourriture, mais il
en fait perdre le {çoûl. Quand on boit souvent de
l'alcool, ou quand on boit trop de vin, on est plus
e.\posc aux maladies, et, quand on est devenu ma-
lade, la maladie est toujours plus (cravc ; elle se
complique souvent de délire mortel. I/alcool cause
très souvent la phtisie, en afl'aiblissant les pou-
mons; chaque année, nous voyons des malades qui
entrent d'abord à l'hôpital pour alcoolisme et qui
reviennent quelques mois plus tard atteints de
phtisie. Les parents qui ont fait abus des buissons
alcooliques ont souvent des enfants qui naissent
mal conformés ou idiots et qui meurent de con-
vulsions. ..
Ce n'est pas seulement dans les hôpitaux qu'il
faudrait répandre cette notice, mais aussi et sur-
tout dans les centres industriels, où l'alcoolisme
produit le plus de mal.
L'emploi de l'eau potable dans les villes est une
des questions qui intéressent le plus les hygié-
nistes et partout on cherche les moyens de sté-
riliser d'une façon sûre l'eau des réservoirs de
distribution. Dans une des dernières causeries,
nous avons signalé les appareils Tyndal, installés
à Sainl-Maur, pour employer l'ozone à cet ellct. A
I.illc, les appareils de MM. Marmier et Abraham
sont aussi A l'essai en ce moment dans le même
but; ils emploient également l'ozone. Les pro-
priétés bactéricides de l'ozone sont connues déjà
depuis vingt ans,. mais pas employées à cause des
difficultés de produire l'o/.one industriellement;
autrement, si on en veut de petites (|uantités, rien
n'est plus facile : avec une seule étincelle de la
machine à plaleau, son odeur se l'ail sentir. En
principe, il suffit donc de produire de l'électricité
à haute tension en présence de l'oxygène ou plus
simplement de l'air ordinaire; il n'est pas néces-
saire que l'étincelle jaillisse, il est même utile
(|u'elle ne se produise pas pour assurer la conser-
vation des appareils; cela n'est pas toujours facile
à obtenir, car on marche A la tension considérable
(le .'in 0(10 à 10 0110 volts ;comme point de compa-
raison, nous dirons que le courant employé- à
l'éclairage est généralement aux environs de
100 volts).
M. Marins Otto vient d'imaginci' un disposilif
très intéressant qui rend, dans les appareils pro-
ducteurs il'ozonc, l'étincelle inolTensive en sup-
pi'imant immédiatement la cause qui la pinduit.
Ku général, le couivml du générateur quel qu'il
soit, à très haute tensi<m dans tous les cas, est
amené à deux pôles dont les formes varient sui-
vant les inventeurs, mais qui sont disposés pour
que l'eflluve électi'ique tpii v,i de l'un à l'autre
soit traversé par un courant d'ail'. .\ ces hautes
tensions, il suffit de fort peu de chose pour (|u'une
étincelle jaillisse entre les pôles : une distance un
peu moins grande entre eux à un endroit ipià
l'autre peut suflire, et cette étincelle peut devenir
un vi'rilable arc. comme celui (|u'on recherche
dans les lanqies d'éclairage; mais alors c'est le
matériel qui brûle et mm un charbon mis là tout
exprès. I)«n-. le ilispositif iinagiru- pai- M. Mai'ius
f)lto, les pôles sont mobiles l'un par rapport A
l'autre. L'un d'eux est constitué par un cylindre H
gai'ni inlcr-ieurement de bandes métallique^ K
fig. .'( , l'autre est un second cvlindre 1' gai'ni cxlc-
Fig. 3. — Machine de Marias Otto pour la fabrication
industrielle de l'ozone.
K, luuides de fer placées à l'intérieur d'un cylindre fixe B dans
l'intérieur duquel tourne sur son axe >hi cylindre P irarni dv
pointes. Celles-ci se prolonpent À l'intérieur dn cylindre
et se trouvent en regard d'autres bandes de fer fixes K.
L'effluve jaillit entre les pointes mobiles et les bnndes fixes.
L'air circule entre les deux. La mobilité des électrodes a
pour but d'empêcher les arcs de se former et de ilét^-riorer
les appareils.
rieurement de pointes : c'est ce dernier qui csl
mobile, il tourne autour de son axe au movcn
d'une poulie D relice à un moteur: pour utiliser
plus complètement encore l'effluve, on a égalcmenl
disposé un pôle fixe A relie au premier, à l'infé-
rieur du cylindre à pointes, et celles-ci se prolon-
gent de ce côté. L'effluve se produit donc entre les
])ointes et les bandes métalliques fixes E cl V :
mais si, pour une cause quelconque, une étincelle
jaillit, elle est immédiatement arrachée cl l'axe
continu ne se forme pas. L'air circule entre les
cylindres, un ventilateur le fait entrer par l'un
des bouts et il sort ozonisé par l'autre ; c'est de
là qu'il se rend aux appareils de stérilisation, qui
peuvent cire de différents modèles. Les essais
faits en ce moment dans dilTérenles villes portent
non seulement sur le générateur d ozone, mais
aussi sur la façon de le mélanger aussi inliinemenl
que possible avec l'eau.
Quoi(|ue cela paraisse assez simple. <in rencoiilre
dans la praficpu' une certaine (lillii-iilté à im-flre eu
contact avec l'ozone toutes les particules d.- leau
à stériliser; le micndw est si petit i|u'il faut une
division extrême du li(piidc pom- ipi il soit sûre-
ment détruit. Nous aurons A i'c\euir plus lard sur
ces appai'cils, quand un tvpe aura été définilivc-
M„',.l adopté.
.\u point de vue pédagogique on ne tient peut-
êlre pas toujours assez compte du rapport (pii
doit exister entre la somme de travail deiuamli' et
la capacité du cerveau. Celui-ci, comme les mus-
cles, s'nccroit sous l'influence d'un exercice appro-
prié et son frav.iil doit être sagement réglé, sous
peine de le voir fatigué par des elTorfs trop consi-
dérables. M. le ir Clément Didvcs a l'ail un tra-
vail intéressant A ce sujet il il en rend compte
dans la llevtie f/'/ii/i/iéfie. Il estime ipie. dans toutes
les écides de garçons ou de filles, la durée des
heures de travail est généralement trop grande.
C'est plutôt la méthode d'insf ruction que la lon-
gueur du fenqis employé qui doil ilonner de bons
résultats el voici les ilurées préconisées par l'auteur
de ce travail. — De cinq A huit ans : douze heures
par semaine; de ilix A diuize ans ; xingtet une
i
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
heures; de quatorze à quinze ans : trente heures:
de seize à dix-sept ans : quarante heures; cin-
quante heures à dix-neuf ans.
Si l'on est appelé à dépasser ces moyennes à un
moment donné, pour une préparation d'examen
par exemple, il convient de donner ensuite un
repos complet et un sommeil plus Ion;; à l'enfant.
De même que l'amélioration de la race cheva-
line a donné naissance avix courses hippi<(ues. où
les concurrents sont soigneusement choisis, élevés,
entraînés pour ces épreuves. l'auloniobiliMiie fait
créer des tvpes spéciaux de véhicules destinés à
voir jusqu'où la résistance des matériaux et la
puissance des moteurs employés permettront d'allei'.
De ce frenre sont la voiture de M. le comte de Chas-
seloup-Laubat ^lijr. 4 et celle de M. Jcnatzy lig. 5 ;
toutes deux sont électriques et construites spécia-
lement pour cet usa^e. L'avant est effilé comme la
proue d'un na\ire. alin de diminuer la résistance
L'encaustiquage des planchers n'a pas seulement
pour but de leur donner un aspect plus a(;réable:
mais il est aussi utile au point de vue hvfiiéniquc
en ce qu'il bouche les porcs du bois et ferme leur
accès aux germes infectieux qui s'y lojjeraient.
pour en ressortir sous l'acliim de trépidations ou
d'autres causes analo;;ues. Dans la plupart des cas.
la précaution devient à peu prés inutile: car on
bouche bien les pores du bois, mais <m laisse entre
chaque planche un interstice qui est bien un plus
vaste lojiement à microbes. Aussi le D' Vallin,
professeur à l'Ecole de Santé militaire, a-t-il recom-
mandé de commencer par mastiquer toutes les
fentes des parquets. D'après ces principes, M. An-
nequin obtient d'excellents résultats en opérant de
la façon suivante : il fait un mastic composé de
blanc d'Espatrne et colle forte, qu'il colore avec de
la terre de Sienne. Après l'avoir introduit dans les
interstices du plancher, il laisse sécher quaranle-
Fig. '4. — Toiture électrique de course
de M. le c" de Chasseloup-Laubat.
Fig. 5. — Toiture électrique de course de M. Jenatzv,
de l'air. C'est sur la route centrale du parc agrricole
d'Achères qu'ont lieu les essais; on comprend, en
effet, que, pour affronter les très grandes vitesses,
il faut un endroit spécial où la circulation puisse
être exclusivement réservée aux concurrents. La
distance à parcourir est seulement de deux kilo-
mètres, ce qui est suffisant pour une épreuve de
ce grenre. Le premier kilomètre a. jusqu'à présent,
été parcouru par M. de Chasseloup-Laubat en qua-
rante-huit secondes ; il faut pour celui-là tenir
compte du démarrafre: quant au second, le véhi-
cule étant lancé, il ne faut plus que trente-huit
secondes pour le parcourir. M. Jenatzj- suit son
conciu'rent de très près.
Cela fait presque 95 kilomètres à l'heure! Il n'y
a pas de trains express qui obtiennent cette vitesse
comme moyenne. Il est juste d'ajouter que. si les
automobiles devaient conserver cette rapidité pen-
dant plusieurs kilomètres de suite, il est probable
que leurs orfianes ne résisteraient pas. Mais il en
est de même dans les courses de chevaux : on ne
demande jamais à un animal de produire en ser-
vice courant ce qu'on obtient sur un hippodrome.
Ces régimes d'expérience n'en sont pas moins utiles
à divers points de vue, pour renseigner les con-
structeurs : ceux qui s'y prêtent auront droit à la
reconnaissance de tous les amateurs d'automobile,
car ils jouent là un jeu qui peut être fort dauftc-
reux; cela prouve en tout cas qu'ils ont une con-
fiance absolue en la solidité de leur monture.
huit heures: après cela, il chauffe de la parafBne
à 300 degrés, qui est à peu près son point d'ébul-
lition, et il la répand sur le parquet. .\ cette tem-
pérature, elle pénètre le bois à peu près de 4 mil-
limètres et, quand le refroidissement commence,
on pratte pour enlever l'excédent.
L'n plancher ainsi préparé offre une surface bril-
lante impénétrable aux germes infectieux, inatta-
quable aux acides et aux alcalis. M. .\nnequin
estime que le prix de revient est de 70 centimes
par mètre carré, dans une salle où le parquet est
en mauvais état, et de 50 centimes s'il est neuf:
mais, une fois l'opération faite, il n'y a pas à la
renouveler avant plusieurs années.
C'est une méthode dont il y a lieu de recom-
mander l'emploi, non seulement dans les hôpi-
taux, les infirmeries, les casernes et les établisse-
ments d'instruction, mais en général partout où la
présence d'un public nombreux tend à mettre en
mouvement les poussières, souvent dangereuses,
accumulées dans le parquet.
A ce sujet des conférences x*ont être organisées
par la Ligue contre la tuberculose, fondée depuis
quelques années, dans le but de prévenir chacun
des dangers qu'il court et de mettre le remède û
côté du mal. Le remède, dans la plupart des cas,
est la précaution hygiénique. On trouve le pu-
blic heureusement de moins en moins sceptique;
les travaux de Pasteur l'ont convaincu, et on com-
mence à croire que réellement, les maladies étant
S46
CAUSERIE SCIENTIFIQUE
dues A un micnibp, celui-ci ninrl. la maladie avorte.
Grâce aux mesures (|ue le publie consent enfin à
prendre : ébullilion. filtrage des eau» suspectes,
désinfection des locaux apris les cas de maladies
contagieuses, on voit diminuer tous les jours les
fièvres typhoïdes, scarlatines, etc. Mais une ma-
ladie plus terrible que le choléra et qu'on n'a pas
encore assez appris À redouter, c'est la tuberculose.
Beaucoup en sont atteints et leurs crachats dessé-
chés, mêlés aux poussières de l'atmosphère, font
de nombreuses victimes. Ileller estime (|ue le
nombie d<' bacilles expcetiués quotidiennement par
un phlisique est de plus de sept milliards!
Des expériences concluantes faites sur les cobayes
prouvent (|u'il y a presque certitude de contami-
nation pour tous les indixidus ipii liabilent uiu-
pièce où sonl desséchés des crachats de phlisique.
On ne saurait ti'op recommander d'observer et de
faire observer par les autres les précautions si
simples qui sont pi'cscrites : ne jamais cracher par
On a cru pendant lon^'lcnqis que la trulTe était
un produit naturel du sol qu'on ne pouvait |)as
reproduire artificiellement et qu'il fallait, comme
pour les minéraux, se contenter de l'exploiter lA
où elle se trouvait. Cependant, comme c'est l'un
des produits de la terre qui donne le plus de
revenu, et cpie la France en a cimime la spécia-
lité, puisqu'elle en exporte pour plus de 1 millions
de francs par an, alors qu'on n'en importe, et de
qualité inférieure, que pour environ 700 000 francs,
on s'est dit qu'il serait bon de pouvoir produire à
volonté le précieux champignon. Les recherches,
qui remontent déjà assez loin, ne restèrent pas
tout à fait inutiles, et l'on parvint à réussir à créer
des truflières au moyen de glands de chêne semés
dans un terrain propice. Ce moyen, qui est le plus
répandu, est tout à fait indirect, et il en existe
d'autres plus rationnels qui consistent à transpor-
ter de la teri'e d'une trullière naturelle dans un
endroit qui se prête à ce genre de culture : il y a là
une sorte d'ensemencement; mais les résultats
sont généralement très incertains.
Cependant, il y a peu de temps, M. le duc de
Lesparre a fait à l'Académie des sciences une
conmumication qui ]>ermct d'espérer qu'une étude
plus complète et plus scientifique des conditions
de reproduction de la Irulfe peut amener de très
bons résultats par la culture directe. I.e procédé
employé consiste à déposer des spores de Irufl'e
sur les feuilles vertes du chêne ou du noisetier;
une huitaine de jours après, il se jiroduit une ger-
mination ; mais il ne faut détacher les feuilles de
l'arbre qu'après six ou sept semaines |>our les
ensemencer; il est évident qu'cm ne peut faire cet
ensemencement iiue dans un terrain convenable-
ment préparé, débarrassé des plantes nuisibles et
de t>i"élérence situé sous des chênes noirs, car la
présence de cet arbre parait absolument indispen-
sable à l'existence des trul)ières. On se procure
des spores en laissant dessécher une truite à un
endroit sec jusqu'à ce (pi'elle ileviennc dure et
racornie. On la broie alors avi'c de l'eau, de ma-
nière à foi'mei' une pâte liquide, et c'est cette
pâte qui renferme une très grande quantité de
spores (pi'on étend siu- les feuilles. La question est
(lu reste cniore assez neuve et mérite d'êlrc étu-
diée: il existe un .\lin;iii;ii:h tlii Ini/iiulleiir, \iar
M. <le Hosi'cdon, ime pourrnnl eonsidtcr ceux de
nos lecteiu's que la (pu'stion intéresse; les pro-
cédés de M. le duc de l.esparre y sont exposés
avec les plus grands détails.
Le montage du pont Alexandre III est aujour-
d'hui assez avancé pour qu'on se rende compte
de son aspect fig. 6 . C'est un pont biais d'une
seule arche de 110 mètres de large entre les culées;
sur celles-ci s'appuient les articulations dont le
Fig. 6. — État actuel du Pont Alexandre II f, montrant
une grande partie de l'arche métalHipie de 110 mètres
mise en place.
système est calculé de façon que les arcs qui
forment cette immense arche ne travaillent qu'à
la compression.
Nous avons déjà parlé de l'opération intéres-
sante qui consistait à mettre en place la passe-
relle de montage; elle repose à chaque cxlrémit<5
sur des chevalets munis de galets et peut se dépla-
cci" dans le sens du courant du fleuve à mesure
des besoins pour amener chaque arc en |>lacc dans
toute la largeur du pont. Au milieu, elle est sou-
tenue par deux pylônes en charpente foncés sous
l'eau, et à chaque bout elle porte deux hangars
abritant les treuils et les machines à vapeur. Tout
cet outillage fonctionne très régulièrement et les
arcs prennent rapidement leur jjlace, bien que le
poids soit de 1C6 000 kilogrammes pour ceux qui
sont à l'extérieur et de li.3 000 kilogrammes |)our
les intermédiaires. Ces arcs sont en acier moulé
et les motifs décoratifs sont en partie en fonte
et en partie en bronze pour les principaux sujets
de sculpture. Comme déciu-ation, en dehors de
l'ouvrage principal, on a élevé à chaque angle, de
chaque coté de la Seine, de très grands pylônes
en maçcmnerie; il nous semble qu'ils viennent un
peu là sans raison d'être et ils étonnent plutiM le
spectateur.
On prétend que la chaussée du jiont sera tr(»p
élevée et nuisipiera la perspective de l'hotcl des
Invalides qu'on avait voulu ménager; on ne peut
pas encore se rendre compte du résidtal eii ce nu»-
uu'nt à cause de la passeiélle île montage (pii tient
toute la place; à considérer la partie de l'arche
mise actuelleuu'nt en place, il ne send)le pas (pie
celte fâcheuse éventualité se produise et il est
probable (pu- des jardins sitiu's entre le grand et
le polit palais, à jieu près conq>lèlenu-nt terminés
pour le gros leuvre. qui remplacent l'ancien l'a-
lais (le l'iiuluslrie. on jcuiira de la perspective (pi'on
a eu pour but de nu''nager en faisant ces travaux.
L'ensend)le de l'Exposition avance, le Chani))-
de-Mars se ciuivre de charpentes en fer cl les ga-
leries se dessinent ; les ccuistructions accessoires,
telles que celles du panorama aniuu' de l'histoiiv
du vieux Paris, sonl pres(|ue lerminé-cs. Nous don-
nerons, en lenq)s et lieu, à nos leeleui's les détails
(pii pourront les intéresser à ce sujet.
» nom itonrifS au jutint ih- vm- tcffntijîiju^ ft ti} tUhoi
aux demandfi d'ttdreufs ou dt rm-viçnt^nenti «
dr toute récent]
nnierciaux.
(!. Ma nu se haï..
nui it ne êrrn pns répondu
CHRONIQUE THÉÂTRALE
CoMKDlE-FR\Nf;\lsE. — Lf Torrent^ comédie en quatre actes,
de M. .Maurice Donnay.
Il y avait pléthore le mois dernier, r'est de
disette que nous pâtissons aujourd'hui. .\ part le
Torrent, la nouvelle piùce de M. Maurice Donnay,
que la Comédie- Française a montée avec le soin
ciiii oaiMclénse la grande Maison, cl une amusante
comédie-vaudeville: Ma bru! de MM. Paul Bil-
haud cl Fabrice Carré, représentée avec grand
succès à rOdéon, nous n'aurions i|ue peu de chose
à raconter sur les manifestations de l'art drama-
tique pendant ces trente derniers jours.
L'appai'ition, sur la première scène du monde,
de l'œuvre d'un jeune auteur, comme M. Maurice
Donnay, est un signe des temps. Nous assistons
à l'éclosion d'une génération nouvelle, jeunes reje-
tons d'un arbre archi-séculaire, dont les rameaux
anciens se sont tour à tour desséchés ou bien sont
prématurément tombés sous les coups de la fatale
cognée... Ilélas : il est bien dépouillé maintenant,
le vieil arbre: il n'étend plus guère de feuillage
majestueux, et il faudra de longues années avant
qu'on puisse \'enir de nouveau rêver sous son om-
brage. J'imagine que la génération de dramaturges,
dont nous suivons avec un sympathique intérêt les
consciencieuses tentati\es, sera une génération
transitoire destinée à frayera leurs successeurs des
voies nouvelles. Cela tient — j'y reviens encore, j'y
reviendrai sans cesse — à l'incurie des directeurs,
qui, depuis quinze ans, n'ont rien prévu, n'ont
rien su prépai'er. Aujourd'hui que les vieux maîtres
s'en sont allés, les jeunes n'ont pu acquérir l'ex-
périence nécessaire, et le public, attardé dans
l'admiration des formules surannées, n'a pas encore
eu le temps de faire son éducation et de s'accoutu-
mer insensiblement à un idéal plus rapproché de la
vérité... On a démoli, on a renversé bien des forte-
resses où s'étaient réfugiées les con^'entions et les
invraisemblances : mais, le siège achevé et la vic-
toire remportée, on n'avait rien à mettre à la place
des ruines. Le théâtre contemporain ressemble à
un chanipde bataille dévasté au soir d'une journée
sanglante. Lorsque l'école romantique fit, en 1830,
le splendide effort d'où elle devait sortir victorieuse
de l'école classique, au moins existait-elle, avec
son organisation complète: elle avait ses chefs et
son armée. Les vaincus se virent, du jour au len-
demain, remplacés, et le trône de l'art dramatique
ne connut pas de vacance... .\ujourd'hui, les pro-
cédés vieillis du romantisme ont craqué de toutes
parts, le souille d'enthousiasme et de jeunesse qui
animait jadis toute la natiim s'est éteint !... Rien ne
surgit à l'horizon... Des tentatives quelquefois heu-
reuses, des essais pas toujours infructueux, une
guerre de partisans à travers les broussailles,
quel(|ues beaux coups de feu par-ci par-là, des
arquebusades un peu partout; mais pas d'ordre,
pas de méthode, pas d'école... Il n'en pouvait être
autrement. Pendant de si longues années, on a dé-
couragé toutes les bonnes volontés, on a lassé
toutes les patiences, on a stérilisé tous les elTorts...
Aujourd'hui, il faut payer : la note est salée...
Est-ce à dire que le théâtre soit mort '? Non. assu-
rément. Le théâtre en France ne peut pas mourir;
il est dans notre sang, nous l'avons dans la peau;
mais il sommeille ! C'est une éclipse momentanée,
une anémie passagère dont les causes sont mul-
tiples... Un jour viendra où. le malaise actuel ayant
disparu, la scène française brillera d'un nouvel
éclat, j'en suis bien convaincu... Verrons-nous
cette aurore ? Je le souhaite. En tout cas, nos
enfants assisteront à ce réveil: ils en auront l'âme
réjouie... Pour le moment, nous sommes dans la
pénombre, dans le chiarn osruro, comme disent les
Italiens, dans la demi-obscurité familière aux
chambres de malades : il y faut marcher â pas
comptés et parler doucement, sans élever la voix.
Ces réllexions, qui me sont suggérées par l'audi-
tion du Torrent, ne peuvent et ne doivent en rien
affecter le délicat et spirituel psychologue un peu
amer qui se cache chez M. Maurice Donnay, sous
une apparence de raillerie légère. Dans sa pièce
nouvelle, l'œuvre la plus importante, sinon la
mieux venue, qui soit sortie de son cerveau, je
retrouve une partie des qualités qui le distinguent
et qui lui ont fait jusqu'ici sa large place daiis la
jeune littérature dramatique; mais je n'y retrouve
plus, et c'est ce qui m'afflige, sans m'inquiéter
outre mesure, sa qualité maîtresse : la gaieté et la
raillerie mordante qui avaient jusqu'alors assuré
son succès... Oh! je conçois bien que l'idée seule
d'écrire pour ce tremplin solennel a du glacer ou
du moins tempérer sa verve prime-sautière; je com-
prends parfaitement qu'ayant à fournir des mots
et des idées à toute une pléiade de sociétaires, à la
fois juges et interprètes, il ait éprouvé, en trem-
pant sa plume dans son encrier, la rude émotion
qui doit étreindre quiconque se hasarde pour la
première fois à écrire pour d'aussi imposants per-
sonnages. C'est ce qu'on appelle couramment
l'émotion inséparable d'un premier début. Mais le
public, lui. ne s'intpiiète pas des causes de la dé-
faillance : il se borne à la constater. Et voilà le
danger... En écoutant le Torrent, il semble qu'on
assiste à la représentation d'une œuvre posthume
d'Alexandre Dumas fils demeurée inachevée et
mise  peu près au point par quelque disciple res-
pectueux des procédés du maître, mais inhabile à
s'en servir. Si. au lendemain de Phrynè. d".4//-
leurs et surtout d'Amants, on fut venu dire à
M. Maurice Donnay qu'il chausserait un jour les
bottes de l'auteur du Demi-Monde et que — ceci
est plus fort — il ferait de l'un de ses personnages
une incarnation nouvelle du Desgenais raisonneur.
de Théodore Barrière, dont l'insupportable de
Rieux. de tWmi des femmes, fut une épreuve
retouchée et dont le Morins. du Torrent, est la
plus récente éditifm. j'entends d'ici le beau rire
sonore par leiiuel l'humoriste chatnoiresque eût
accueilli la prophétie... « Moi ! se fût-il écrié,
tomber dans ce raplaplal Introduire dans une
pièce ce dévideur de phrases sans portée, ce cryp-
togame parasite poussé sur le drame comme un
champignon sur un mur, cet empêcheur de danser
en rond, ce fâcheux qui ne tient à l'action que
pour l'encombrer, qui n'a de lien avec les autres
personnages que son bavardage souvent nuisible,
ce donneur de conseils contradictoires et généra-
lement ,-fl>surdes, cet intermédiaire entre la pensée
de l'auteur et 1 intelligence des spectateurs, ce
lampiste chargé d'éclairer les obscurités, ce car-
tonnier destiné à recueillir les documents dune
intrigue parfois touffue, cet avertisseur dont la
fonction consiste à chaque acte à dire au public
distrait : « Voici où nous en sommes, ne vous
(I égarez pas. je vous prie, ou vous n'y \'errez
« goutte!... >t Allons! pour qui me prenez-vous'?
Je n'ai peut-être pas encore et c'est bien excu-
sable toute l'expérience nécessaire pour bâtir une
pièce suivant les règles normales dont la science
ne s'acquiert qu'après de nombreux essais person-
nels ; mais il est des formules conventionnelles
contre lesquelles s'insurge mon esprit si moderne
81S
CHRONIQUE TIIKATRALE
et si clair, qu'il ne reconnaîtra jamais et devant
lesquelles il ne s'est jamais incliné et ne s'inclinera
jamais... Que si, dans un débat d'ànies, j'ai besoin
que mon personnage principal confie ses scrupules
à un interlocuteur, pour éviter la rcnpaiiie niclo-
dramatii|iic du mnnolii};ue: que s'il lui faut, pour
ainsi dire, croiser le fer, comme à la levon d'es-
crime. a\'ant d'aller sur le terrain, je lui donnei'ai
comme second momentané un personna^'e d'ar-
rière-plan, une sorte de confident de tragédie, si
mon imagination en détresse ne me fait pas trouver
dans l'action même l'adversaire utile, mais jamais
cette pensée saugrenue ne me poussera dans la
cervelle de ressusciter un poncif démodé, de jeter
à la traverse de mon drame un assommant indi-
vidu, <lont les conférences saugrenues se super-
jinscnt, se substituent même à l'action, émasculent
mon héros, lui retirent son libre arbitre et le ré-
duisent au rôle de pantin irresponsable, dont un
intrus inexpliqué tire à mon gré les ficelles ! »
Voilà sûrement ce qu'eut répondu M. Maurice
Donnay. C'est tout le contraire qu'il a cru devoir
faire. C'est à cause de ce personnage équivoque,
nuisible au demeurant, que la pièce tout entière
a je ne sais quel air de déjà vu qui lui enlève une
partie de ses qualités.... car elle en a de très belles
et de très sérieuses... Elle est bien conduite, encore
que le sujet ne comportât peut-être pas quatre
actes et qu'il y en ait sûrement un de trop; mais
les hors-d'œuvre dont elle fourmille sont plaisants
et. si l'on avait pu condenser un peu quelques coins
(I ■ ili ilogue, ce défaut aimable deviendrait un
véritable mérite... Quant à la thèse — car c'est
une pièce à thèse, hélas! — elle n'est pas d'une
nouveauté absolue. Le droit au bonheur est un
thème sur lequel im a depuis longtemps brodé de
nombreuses et de brillantes variations. Nous avons
déjà entendu ailleurs celles du Torrent.
Voici l'analyse succincte de la pièce, son argu-
ment, pour mieux dire. Il tient en quelques lignes.
Deux ménages mal assortis vivent et voisinent
dans une province. M. Camille Lambert — bour-
geois bourgcoisant, imbu de tous les préjugés de
ceux qui ont lec<eur sec et. se tenant rigides sur le
terrain des principes et des droits individuels, se
prétendent fils de la Révolution, sans jamais en
avoir compris la grandeur et la morale fraternelle
basée sur les devoirs sociaux — a épousé ime jeune
fille à l'àme tendre et romanesque. De ce mariage
de convenance sont issus deux enfants, fille et
garçon, que la maman adore, sur lesquels elle a
reporté en partie toutes les aspirations alVectives
de sa nature aimante. M. Lambert, lui, ayant, par la
naissance d'un fils, assuré la transmission de son
nom, se lient pour quitte envers la société comme
envers sa femme qui n'est plus à ses yeux que la
gouvcrna:ite de ses enfants. De quoi se plaindrait-
elle.' Considération, fortune, bien-être, elle a tout
ce qui est nécessaire à une femme. Il lui manque
l'amour! mais l'amoui' c'est le superflu. OrM. Lam-
bert, bon comptable de sa vie, n'admet point les
dépenses inutiles.
D'autre part, .Julien Versannes, clubman élégant,
distingué, àme haute cl fière, a épousé une gen-
tille poupée parisienne, sèche de cieur, fri\ole et
1res sportive, pour laquelle l'existence s'écoule
(■nire un polo, une promenade à bicyclette ou
quelque partie de chasse avec groom pour tenir et
<'liarger les armes. Des enfanis, .lulien en a hmg-
lemps désiré; mais Charlotte Versannes s'esl tou-
jours refusée à pratiquer ce sport spécial qui ris-
cpierail, ne fût-ce que pendant ((uelqucs mois, de la
priver de sn distraction favorite, la bicyclette, et
?)eul-étrc même lui déformerait la taille à toni
jamais. L'amoin-! qu'esl-ce que c'est que cela'.'
IM-ee que les jeunes filles ■■ smarl » d'à présent
ont un cœur? C'est bon dans les romance:, avec
les petits oiseaux, les petits ruisseaux et les pelite-s
fieureltes. \'ersannes, las de la vie futile et oisive
de Paris, s'est retire dans ses terres du IVrigord.
où il fait de l'élevage, se retrempant ainsi dans la
nature et donnant un débouché à son activité
inquiète.
Voilà donc les ménages côte A cote. Il arrive ce
qui devait arriver forcément : Julien Versannes et
Valentine Lambert ont échangé leurs âmes faites
pour s'entendre et se comprendre, et un soir, tout
simplement, parce que la grande voix de la nature
les y conviait irrésistiblement, ils sont tombés aux
bras l'un de l'autre... Mais une catastrophe se pré-
pare qui serait une joie ineffable si Valentine était
la femme légitime de Julien, qui devient un malheur
épouvantable parce qu'elle lui est légalement étran-
gère, parce que l'un et l'autre sont maries, parce
que Valentine est mère et tendre mère. Ce malheur,
c'est une nouvelle maternité prochaine dont la
jeune femme fait l'aveu dans une scène vraiment
exquise. Que faire? Fuir ensemble, abandonner l'un
son foyer sans amour, l'autre les deux êtres qui
jusque-là ont rempli sa vie et qui ont besoin d'elle
et de sa tendresse infinie? Feinllre? Donner au
principe du Droit : 7s pnter est (ftifin nupti.-e de-
monstranl. une vraisemblance acceptable? L'alter-
native est odieuse et le cœur loyal de Valentine
se soulève à l'idée d'une telle hypocrisie ou d'une
cruauté pareille...
Julien consulte un ami, le fâcheux Morins dont
j'ai parlé plus haut. « Fuyez, lui conseille ce Dcs-
genais nouvelle manière. Le droit au bonheur est
le plus sacré des droits. Déchirez le pacte qui vous
enchaîne et allez-vous-en loin du monde ftindei'
une famille nouvelle. " Il en parle à l'aise, le bon
Morins, célibataire irresponsable.
De son côté, Valentine confesse sa faute et confie
ses angoisses à un vieux prêtre de mieurs impec-
cables et d'esprit ouvert à toutes les faiblesses hu-
maines : c. Malheur i celui par qui le scandale
arrive ! lui répond l'homme de Dieu. Rapprochez-
vous de votre mari. Le sacrifice est terrible. oITrcz-le
au Seigneur comme une expiation. Songez à vos
enfants, dont vous n'avez pas le droit de déshonoivr
la mère... ■■
Chacun, à son point de vue spécial, a peut-être
raison, et les deux morales se peu\ent défendre
par des arguments péremptoires. Il n'y a pas d'autre
issue, il faut choisir.
Valentine en trouve une troisième un peu na'ive.
Elle fait à son mari l'aveu de sa faute cl le sup-
plie, en lui jurant de ne plus chercher A revoir son
amant, de lui laisser sa place au foyer près de ses
enfants et de pardonner.
Là encore se place une fort belle scène, la ]>lus
fcu'te de tout l'ouvrage, avec le duo d'amour pas-
sionné entre Julien et Valentine : c'est la scène où
Lambert et sa femme se jettent à la Icte leurs
griefs respectifs. Supplications et larmes sonl im-
puissantes à fléchir le mari inllexible. I.aniberl
permet à A'alentine d'embrasser ses enfanis, il la
malheureuse, désespérée, la tête perdue, quille,
celle maison où jamais elle ne doit plus rentrer cl
se jette dans un torrent ipii traverse le parc, pré-
férant la mort à la vie odieuse qui serait désormais
la sienne...
C'imme on In dit justement, c'est un dénouomeni,
ce n'est pas une solution... Y en avait-il une?
Le théâtre répiuul : non!... La vie implacable el
logiipie, répond : peul-êlre!... Mais ce peiil-vire!
est gros lie menaces, ses consé<|uenees sonl
l'Iïroyables et enirainent à leur suilc In cour d'as-
sises". Il est inutile d'insisicr. on n compris. Sacri-
fice |)our sacrifice, lequel choisir? La ipieslion
s'élargit singulièrement si on l'envisage à ce point
i
4
CIIUÛNIQUE THEATRALE
S.19
de vue et. en face de ce fameux droit a>i bonheur
droit nullement dcmontué d'ailleurs el qui, en
respéec, n'est qu'un poslulatum, il s'en dresse
peut-être un autre, monstrueux, qui en est, en
quelque sorte, le ei)rollaire!
,1 ignore si l'idée en est venue à M. Maurice
Domiay. En tout cas. s'il y a songé, il n'a pas osé
aller justiu'au bout de sa pensée. Il s'est contenté
d'exposer le problème sans en indiquer la solution.
A'oilà l'œuvre.' Elle a des défauts sans doute:
mais elle n'est pas banale, on en conviendra, et,
n'était son ordonnance générale, all'aiblic par l'in-
troduction de personnafïcs par trop accessoires,
il n'y aurait qu'à lui reprocher un peu de timidité.
Quand on aborde de tels sujets, il faut les traiter à
fond, sans défaillance. Oumas n'y eût point manqué.
L'auteur des Idves de M"" Auhr.iy et de l'Affaire
Clemenceau avait, en même temps que le courage
d'exposer des idées paradoxales pour ne point
dire subversives , la prestigieuse habileté de les
faii'c admettre, nu moins pendant le cours de la
repiésenlation. C était sûrement l'esprit le plus faux
qui ail jamais existé, mais c'était un fort... Le talent
croissant de M. Maurice Donnay ne lui permet i>as
encore ces audaces pour la justification cl le triom-
phe desquelles il faut du génie.
L'autre exemple est tiié d'animaux plus petits.
Ce n'est point que je considère comme arl infé-
rieur celui qui répand la joie autour de lui. On
connaît là-dessus mon senlimenl et j'estime que
ceux-là doivent être remerciés qui nous font rire
au milieu des tristesses de l'heure présente. Molière
est aussi grand que Corneille ; Aristophane et
Piaule valent Eschyle et Sophocle... Seulement,
voilà, il faut être Molière, Aristophane ou Plaute,
ce qui n'est pas donné à tout le monde.
M.M. Paul Bilhaud et Fabrice Carré sont eux-
mêmes, ce qui est déjà fort beau en un temps
où chacun est un peu tout le monde el où l'origi-
nalité, fa personnalité sont denrées peu courantes
sur le marché dranialique. Ils ont une qualité bien
précieuse pour des auteurs comiques et plus rare
qu'on ne le suppose : ils sont gais! Leurs pièces
ne sont pas toujours définitives, mais elles sont
d'une bonne humeur communicative et les circon-
stances qui ont réuni dans une heureuse collabo-
ration deux auteurs qui se complètent si bien l'un
l'autre sont des plus heureuses pour l'art drama-
tique.
Ma hrii! est un vaudeville. Disons hardiment le
mol, sans fausse honte, sans hypocrite pudeur.
Pourquoi un vaudeville ne serait-il pas une bonne
pièce? Pourquoi, s il est spirituel et franchement
comique, ne serait-il pas amusant? Pourquoi, s'il
est amusant, serait-il de bon ton de ne pas s'y
plaire?... Ah! mes amis, la vie n'est déjà pas si
gaie, avec ses tragédies de chaque jour ! Ne fai-
sons pas la petite bouche si par hasard une note
gaie vient relever le ton monotone clés jérémiades
quotidiennes. Notre beau el cher pays, qui fut le
plus joyeux du monde, est en Irairt de perdre sa
belle humeur qui faisait sa force et sa gloire : rions
donc, sans arrière-pensée, quand l'occasion s'en pré-
sente : le rire est sacré, le rire est béni ; c'est notre
vie, c'est notre santé. Hions comme nos pères, qui
marchaient gaiement à tous les combats une chan-
son aux lèvres, ce qui ne les empêchait pas d'être
des héros quand il le fallait. Qu'ils soient donc
remerciés et enviés, ceux qui ont reçu du ciel le
don du rire, dépôt sacré qu'ils ont le devoir de
partager avec nous en échange de notre reconnais-
sance...
MM. Paul Hilhaud et Fabrice Carré ont choisi
pour exercer leur verve un thème bien souvent
exploité, mais demi ils ont su renouveler le plai-
sant intérêt: c'est la belle-mère!... Ah! celte
M"» Leverdier. quelle merveille ! quel poème d'acri-
monie, d'autoi'ilarisme. de jalousie pointue ! quel
caractère en poil à gratter, en papier de verre !
Ça n'est pas une femme : c'est' un hérisson, une
peste insupportable d'une outrance incroyable el
pourtant réelle, — c'est une synthèse! Ce n'est p;;s
une belle-mère, c'est la belle-mère.
Comme l'indique le titre du vaudeville, qui par
son observation sincère et de tenue littéraire cou-
fine à la comédie de mœurs, c'est la mère du mari
qui exerce sa tyrannie sur sa belle-lille... Ce
détail futile en apparence, ([ui dill'érencie la belle-
mère dont il s'agit de la plupart des belles-mères
déjà connues, révèle une notation plus exacte des
choses de la vie... La belle-mère acariâtre est
généralement bien plus elïrayantc pour une bi'u
que pour un gendre... La question de sexe joue
ici un grand rôle... Une femme est toujours femme,
el les rivalités féminines sont toujours, à ((uelquc
âge (juc ce soit, une cause d'irritation pour certains
caractères... De plus, dans l'amour pur el sacré de
la mère pour son fils, il entre aussi, inconsciem-
ment, un peu de tendresse jalouse qui n'existe
qu'à l'état de traces impondérables dans l'amour
d'une mère pour sa fille... Prenez une M""-' Lever-
dier. par exemple : il est certain ([u'elle sera dis-
posée à voir dans sa bru une rivale qui lui vole la
tendresse exclusive de son enfant. Et même, com-
bien de mères voyez-vous dissimuler l'âge trop
ré\ élateur de leurs filles ! Combien^ au contraire,
n'en voyez-vous pas s'enorgueillir de celui de leurs
fils ! C'est que chaque année qui orne d'un charme
nouveau la beauté dune fillette repousse au
second plan celle qui hier encore faisait, sans
partage, ample moisson d'hommages. Au contraire.
l'Age qui. d'un gamin gauche et timide, fait peu à
peu un beau et séduisant cavalier, le rapproche de
cet être admirable de dévouement, d'abnégation,
de sacrifice qui s'appelle la Mère. C'est un prolec-
teur, un compagnon qui grandit à ses cotés. ,\ussi
avec quel orgueil, avec quelle douce et fière joie
elle s'appuie sur son bras déjà fort! Celte jeunesse
pleine d'espoir, ensoleillée comme un beau matin
de printemps, s'harmonise avec cet automne tout
doré des feux du crépuscule... Le mari n'est déjà
plus que l'ami, le compagnon parfois débile, d'hu-
meur souvent chagrine. Le fils, c'est l'œuvre splen-
dide, rayonnante, l'oiseau chanteur essayant ses
ailes que la maman a longtemps couvé avec amour
et dont elle ne voit pas sans un peu d'inquiétude
attristée les passions naissantes, les élans encore
incertains et timides dont chacun l'éloigné d'elle.
Les saintes se résignent, mais ne peuvent s'empê-
cher de sentir l'amertume du sacrifice. Les autres
se cramponnent. Pour elles la bru est l'intruse,
l'adversaire. Pour les M^ts Leverdier. c'est l'enne-
mie!... Aussi, que de tours pendables sont-elles
disposées à lui jouer, à cette pauvre fillette sans
défense, e.xposée à toutes les fureurs de la mégère,
et qui souvent ne trouve point dans l'époux le
défenseur sur lequel elle est pourtant en droit
de compter... Dieu garde vos tilles d'une belle mère
comme celle de la comédie ! Il faudrait qu'elles fus-
sent d'un caractère habile et décidé comme
Marthe pour ne point tomber dans les pièges que
pendant trois actes, avec l'idée fixe de provoquer
lui divorce qui lui rende son fils, ne cesse de
tendre à sa bru l'esprit machiavélique de cette
belle-mère épique.
Un vaudeville, fùt-il même aussi près que celui-ci
850
CHRONIQUE THÉÂTRALE
de la comédie ne se raconte pas, il s'écoule
et se voit. Tout l'inlérct plaisant de la pièce
réside dans les innombrables scènes qui la com-
posent, dans CCS mille et trois incidents qui che-
vauchent l'un sur l'autre, se hciutcnl. se bous-
culent et cascadcnl sans relâche du commencement
à la fin. .MIoz voir Ma bru! et votre sommeil sera
doux et réparateur et vous vous sentirez meilleurs
cl plus forts il'avoir ri. car vous aurez, été dans
la vérité de la nature puisque, suivant le docle cn-
seittnement de Rabelais qui s'y connaissait en
morale et en philosophie,
Mieulx vaull de ris que de larmes eicrire
Pour ce que rire est le propre de rnomine !
amitiés, il était fidèle à ses rancunes «l A ses
haines. De commerce plaisant, car il avait beau-
coup d'esprit, il se laissait aimer sans Irop croire
é la sincérité des prolesUtions cl, de fait, sa mi;-
anthropie, que l'àfre accentuait, aurait sufli pour
comprimerions les élans... C'était de misanlhropie
et de sarcasme qu'élalt fait surtout son talent,
talent indiscutable, je le répète, cl qu'on aurait le
plus grand tort de méconnaître.
Après des tentatives plus ou moins heureuses
au Gymnase, après les Faux inènayes. déjà oubliés
et l Age ingrat, qui est plus frais dans les sou-
venirs. Pailleron trouva dans le Monde ou ion
s'ennuie la formule de la comédie saliri(|ue con-
temporaine et nioiili-a (l;in< oertnincs scènes Cï-
.i.ilHi,,^fik^,:Mi\*
M. ÊDOr.Vltl) r.l 1 LLKUON DAXS SOK CABINET DE Tlt.VVAIL
Kl
II. 1>
Pailleron n'est plus ! C'est un auteur satirique
pluli'il qu'un auteur comique qui s'en va de ce
monde après avoir, depuis lonplemps, achevé son
œuvre. Très lancé dans le monde parisien où sa
situation sociale lui avait fait un grand nombre de
courtisans et quelques amis, Pailleron, auquel la
Comédie-Française doit un de ses plus brillants
succès, le Momie nii l'un s'ennuie, cl un acte qui
est presque un chef-d'œuvre. l'Flincelle. fut ce
qu'au xviii'' siècle on appelait un petit mailre. Il
peut et diiil être rangé dans la calégiu'ie des poel:v
minores dnnt s'honore la littérature dramatique.
Dimé d'une puissance d'observatitm indéniable, il
ne fui pas un philosophe an sens élevé du mol: il
n'en eut jiUiiais lu sérénité, l'eu solide dans ses
quiscs de VElincelle. que ce co-ur d'apparence un
peu sèche était susceptible d'attendrissement.
Mais à peine avait-il fait (juelques pas dans celle
voie, qui semblait devoir être longuement triom-
phale, qu'il sembla vouloir la quitter. La Souris
n'était point pour le ramener dans un chemin dont
<;a/)o/iii.ç. faible imitation du Monde où l'on s'en-
nuie, l'écarta pour toujours...
D'humeur hautaine, sous des apparences de bon
garçonnisme qui ne trompaient (pie quelques
naïfs, Kd. Pailleron ne manquait pas, (.arfois, d'une
certaine condescendance pour ses cimtemporains
et surtout pour ses émules: mais en revanche il
avait de lui-même et de la loUlilé de ses propres
ouvrages une très haute op nion que l'impartiale
critique ne professe sans réserve qu'A l'égard de
deux d'entre eux... lesquels suffiront, du reslc, A
établir sa renommée.
Mai'ui.:!: I.
K F li V II B.
LA MUSIQUE
Opkka dk Bkblin. — JJudarra, drame lyrique en quatre actes
et >iopt tableaux, musique lie M. Feroand Le Borne, texte
allemand de M. A. Brunnemann, d'après le livret français
de MM. Lmiis Ticrcelin et Lionel Bonnemère.
Après la Briséïs de Cliabrier, que notre Opéra
vient de donner lui aus.si, et dont j'aurai le bon-
heur de parler le mois procliain, M. Pierson, l'ha-
bile directeur de l'Opéra de Berlin, a l'ail repré-
senter, le IS avril dernier, Mudarra, l'ieuvre de
notre sympathique compatriote, M. Kernand Le
Borne.
Ce double témoignage de considération à l'égard
de notre art musical français doit, non seulement
être très agréable à notre amour-propre, mais
nous servir aussi d'enseignement.
Il ne faudrait pas laisser nos jeunes compo-
siteurs, découragés par le mauvais accueil fait à
leurs œuvres, prendre trop souvent le chemin de
l'étranger. Ne serait-il pas regrettable qu'un jour
cette opinion s'accréditât parmi eux : « Pour le bon
goùl musical, la France est très inférieure à ses
rivales, car. ses sympathies esthétiques ne s'affir-
ment que par accès de snobisme. » Entre l'Opéra
et rOpéra-Comique plus ou moins heureu.x dans
leurs choix, mais toujours sur la brèche, il est né-
cessaire, indispensable que Paris ait une troisième
scène musicale dite lyrique. Cette troisième scène
est en train de ressusciter pour l'instant, mais ne
serait-il pas juste que celle dont on attend de si
bonne besogne fut aidée par la Ville ou l'Etat'?
Il ne faut pas oublier que. si la production musi-
cale française est égale en quantité A celle de nos
voisins, les débouchés nationaux sont moindres.
En dehors de Paris, quels sont les théâtres de
province qui ont l'honneur de représenter, régu-
lièrement, des œuvres inédites'? Aucun! Seuls, les
théâtres de Lyon, parfois, etde Rouen, de loin en
loin, secouant leur apathie, ont fait ce louable
effort avec /,1 Vendée, de Gabriel Pierné 1S97 , et
Sanisnii el Halila, de Camille Saint-Saens (1890',
tandis qu'en Allemagne, à part les théâtres de
Berlin, les théâtres de Coblcntz, Weimar, Munich,
Uresdc, Mayence, Hambourg, etc., pioduisent ré-
gulièrement des œuvres inédites el des auteurs
inconnus dont beaucoup sont nos compatriotes.
Mais revenons à Mudarra.
Eprouvant les mêmes tortures morales que le
Hollandais du Vaisseau fantnme, ce héros, lassé
de désillusions et angoissé d'espérance s'écrie :
Maesloso _ML'DARRA
un inipc
rê.ve de célestes a.tnonrs -
Comme Messaline. mais dans un autr-e sentier,
celui de l'amour sentimental, je dirais pres((ue jila-
tonique, fuyant l'enivrement des sens. Mudarra
M. Krauss\ qui poursuivait infaligahlemout la
réalisation de son rêve d'idéal, en a i^rosfpie trouvé
la personnification en Aliénor (M"" Ucstinn', fille
du comte de Penmarck. Le plus délicat des
bonheurs, la plus idéale des unions est impossible.
Mudarra est pa'i'en. Aliénor est chrétienne. De plus,
son père vient de la fiancer au baron d'Avaugour,
dont, dans des combats passés, Mudarra, ô ironie
du sort! a sauvé les jours.
Tout l'intérêt dramatique de cet opéra réside
dans la lutte que ces deux cœurs unis par les
invincibles liens de la fatalité vont inutilement
subir pour ne point faillir.
Depuis qu'elle a vu le Maure, la jeune fille ne
peut de son co>m- en elfaeer l'image. Et même à
cl. Bftry-Btnque.
M. F E R X A N U LE B 0 R .\ E
genoux, priant dans son oratoire avant la cérémo-
nie nuptiale qui doit l'unir au baron d'.Vvuugour,
désespérée, ses lèvres murmurent l'aveu de sa
liauvre âme désemparée.
AII"mod'" _AIIEN0R
$
.d.'z àmoiiro'ur la for. ci'd'oiibli -h
lui! lui' to
tou.jours!
En effet, lorsque, seule dans sa iluinibre luipliale.
elle voit apparaître Mudarra qui vient pour I en-
lever et qu'elle se trouve ensuite défaillante et
fugitive entre les bras de son ravisseur, ce n'est
plus la jeune fille innocente, passive, obéissante et
résignée, mais une jeune femme chez qui la passion
furieusement éclose déchaîne toutes les audaces et
fait, de sa chaste prière implorant le secours divin,
un palladium à son union coupable et impie.
MUDARRA
FRAGMENT DE LA SCENE II DU QUATRIEME ACTE
Chanté |i:ii' M"» Dkstinn {Aliéiior; et M. Khauss :.Mu(larraj.
Andante
r J' ^'i'ir r r Ir r i'l|' i f I !'■ ^' h-
Du Conii du tumplo oii ton o;il la di' . vi . m- Cle . miMiti' à Ion
Vior . (;o di . vi . ne Les. bras tfn . dus va dos . ion . dn- mt^
J i fti i: Il
rrr ifrf
N-^-i-^
^^
Publié arec l'aulurisalion de M. Choudens. éditeur, Paris. Tous droits réserx-és.
M IDAltUA
M t UAIIIl A
LA MUSIQUE
Knd'c Muiiarr-a cl A\"an^uur M. IltilVinanii iino
liiKo U'iribli- sont;a};o. BUssi-, rc|).iiiv veul Iciilcr.
dans un supicmo cfTin'l. do vcnmi- siin honneur;
lorsqu'il est poi^'nai'dL' jiar Mikla M"'' (îolze, une
mauresque qui aiinail éperduuient Mudarra et qui.
ayant mélancoliquement prévu, à son vif deses-
poir, mais sans le moindre ressentiment, l'abandon
dont elle serait un jour victime pour la chrétienne.
a vouhi éviter à son maître, dont l'àme est réjtc-
nérée par l'amour pur, l'ineffaçable souvenir d'un
meurtre. C'est alors que le drame s'épanouit dans
toute son horreur. Chez Mudarra. la conscience
se réveille leri'ible, ^'enJ;el•esse. expiatoire. Certain
de voir éterncllemenl se di'csser entre Aliénor et
lui l'ombre sanglante du baron d'Avangour, Mu-
darra se suicide malfiré les pleurs et les supplica-
tions d'Aliéuor et de MiUla qui, désespérées, restent
seules comme allolées entre ces deux cadavres.
L'interjirétatiitn, cl l'evécution, furent dignes de
tous les éloges. De l'œuvre de M. F. Le Borne,
,je ne puis qu'ajouter ceci : elle est la digne sœur
inlellectuellc de ces belles pages symphoniques.
Temps de guerre, dont le i)ublic parisien, lors des
beaux concerts que donna l'Opéra en 1896, eut le
plaisir d'avoir les premières auditions.
Opér.\-Comique. — Le Cygne, Ballet eu im acte de M. Catulle
Mendès, musique de il. Charles Lecocq.
Décidément, les palmipèdes font essentiellement
partie des accessoires du Théâtre moderne. Après
le cygne de Wagner et le canard sauvage d'Ibsen,
M. Catulle Mendès ne pouvait faire autrement que
de nous offrir, lui aussi, non un canard, son ironie
est insuffisamment aiguisée pour cela, mais un
cygne qui ressemble fort à une oie. Le sujet de ce
ballet est des plus enfantins et jamais je ne croirais
que Léda eût été assez sotte pour confondre l'imma-
culé et harmonieu.x plumage du cygne avec les
flottants et incolores vêtements de Pierrot qui, en
la circonstance, me semble n'être qu'un serin.
En elfet, toute l'intrigue de ce petit ballet réside
dans celte erreur, cette indélicate supercherie.
Amoureux de la princesse Léda iM"" Dehelly}.
PieiTot ^M"' Pepa Invernizzi) se désole. Malgré les
consolations que lui oITrent, et la gracieuse nymphe
des bois i^M"" Boni) et le spirituel petit faune
\M"' Chastes), il persiste dans son chagrin qui ne
s'apaise qu'à la vue du somptueux cortège de Léda
qui, suivie de ses amies et de ses noires esclaves,
vient quotidiennement se baigner dans les limpides
eaux serpentant au milieu des bois ombreux.
Caché parmi les buissons, Pierrot assiste au très
suggestif déshabillé de ces dames qui plongent et
nagent dans l'eau transparente en attendant le
Cygne qui, chaque jour s'approchant d'elles, vient
recevoir les caresses de Léda.
Jaloux et furieux, Pierrot, son bâton â la main,
dissipe les groupes épeurés des charmantes femmes
et assomme le Cygne. A la grande frayeur et au
|ircifiiiid icnicirds de son nieui'liier, le Cygne, qui
a la vie liés dure, chante son interminable agonie
et meui't.
Co\ii'iMucée, Lé<Ia s'arme d'un arc et lance h
Pierrot qui l'escpiive une llèche vengeresse, puis,
triste et désolée, avec ses compagnes elle pro-
cède aux funérailles du Cygne regrette.
Le petit Faune conseille malicieusement à Pierrot,
aussi blanc que le Cygne, de glisser majestueuse-
ment sur les eaux et, imitant de ses bras l'on-
dulation des ailes du Cygne, de s'approcher de
Léda cpii, abusée, lui fera fort probablement le
même accueil. Pierrot suit le conseil, les bai-
gneuses l'accueillent â bras ouverts et un rideau de
feuillage descend fort A propos pour ne point
ellaroucher nos yeux. Il ne se relève triomphalc-
iiuiil i|ue pour nous exhiber la féconde couvée de
Léda, trois œufs dimt émergent des petits pierrots
ayant au dos des ailes de Cygne!
Plus du répertoire des Folies-Bergère que de
l'Opéra-Comique, le Ci/gne est accompagné d'une
assez agréable musique dont les rythmes et la
mélodie, sans avoir ce je ne sais quoi d'inattendu
et d'inentendu qui charme, ont l'ail pourtant
plaisir. ,Ie citerai la danse du petit faune admira-
blement interprétée par M"' Chastes.
Une fois pour toutes, et pour ne plus me répéter,
il est une constatation des plus agréables à faire à
l'actif de M. A. Carré. Toutes les œuvres dont il
nous oITre le spectacle et l'audition, premières,
reprises ou répertoire courant, sont empreintes
d'une note peisonnelle qui est bien le cachet d'un
homme sincèrement épris d'art, désireu.t d'y
apporter de sérieuses et utiles améliorations; en
un mot, un maitre incontestable dans l'art de la
mise en scène.^ Mais je crains fort qu'il ne soit
induit en erreur par ses lieutenants habituels qui,
devant le faire benélicier de leur compétence musi-
cale, font peut-être fausse route en prenant lem-s
sympathies pour des opinions et en présentant
celles-là comme telles.
THÉ.iTRE DE LA REXAISS.VXIE (^THEATRE LYRIQUE). — Obé-
7*0/1, opéra fantastique eu quatre actes et neuf tableaux.
Adaptation lyrique de M. L.-'V. Durdilly, poème de JI. Michel
Carré, musique de Charles-Marie de Weber (178(1-1826). —
Le Barbier de Séville, opéra bouffe, d'après C. de Beaumar-
chais, version française de M. L. V. Dundilly, musique de
G. Bossini (1792-1868). — Martha, opéra-comique en quatre
actes et six tableaux, de MM de Saint-Georges et C. de
Charleraagnc, musique de F. de Flotow (1812-1883).
MM. Milliaud continuent leur louable effort artis-
tique. Montés avec un soin des plus consciencieux
et interprétés par une fort bonne troupe lyrique,
à la tète de laquelle se trouvent d'éminents artistes
comme M. Soulacroix, Obéron, le Barbier de
Séville et Martha ont retrouvé, sous la magistrale
direction de l'éminent chef d'orchestre qu'est
M. Danbé, les applaudissements qui accueillirent
déjà ces œuvres en 185". 1865 et 1876.
Ces représentations font grand honneur à
MM. Milliaud, dont les artistes, l'orchestre et les
chœurs, prenant quotidiennement cohésion, s'ap-
prêtent à mériter les nouveaux succès ciue leur
vaudront l'interprétation des œuvres inédil<-s actuel-
lement à l'étude.
(lUlLI. .\UME Dan VER:?.
» >«/•
LA COLO.N'ISATIO.V A'. I! I C'P 7. I. KilAXrAISE K N T T N I S I K : LE DHMAIKE DK L'EXPIDA
ÉVÉNEMENTS GÉOGRAPHIQUES
ET COLONIAUX
C La Tunisie retentit encore de l'écho de longues
fêtes. Heureux pays, qui ne se rappelle à l'at-
tention publique que par des inaugurations de
chemins de fer ou de ports, signes manifestes de
sa prospérité ! Il y a deux ans, c'était l'ouverture
du port de Sfax, qui nous donnait l'occasion de
tracer les grandes lignes de son tableau économique.
Aujourd'hui, c'est l'ouverture du port de Sousse,
l'inauguration de la ligne Sfax-Gafsa, celle de la
ligne Sousse-Kairouan, la visite officielle du port
de Hizerte, l'inauguration de l'Ecole d'agriculture
et de la statue de Jules Ferry à Tunis, qui nous ra-
mènent dans le canton le plus prospère de notre
empire colonial.
Jamais on ne dira assez l'importance, dans l'œuvre
de colonisation, du rail.
Le rail seul permet l'exploration sérieuse ; seul,
il pacifie; seul, il mêle indigènes et colons; seul,
il provoque la culture, fait naître le commerce,
enrichit. Or la Tunisie se dote chaque année d'une
voie nouvelle ; la longueur de son réseau dépasse
aujourd'hui 900 kilomètres. Au début de l'année
dernière, ce réseau était composé des lignes sui-
vantes : de Ghardimaou frontière algérienne : ligne
de Bône) à Tunis (1S9 kil.), avec embranchements
du Ponl-de-Trajan à lîéia-Villc (11 kil.) et de Djé-
deida à lîi/.erte (T.'i kil.); Tunis 4 la Goulelte;
Tunis à Zaghouan (62 kil.) ; Tunis àSous.sc (150 kil.),
avec embranchements sur Menzel-bou-Zelfa et sur
Nabeul. Depuis, trois nouvelles lignes ont été
ouvertes, qui viennent d'être inaugurées : celles de
Sousse à Kairouan, de Sousse à Moknine, de Sfax
à Gafsa.
La ligne de Sousse à Kairouan iOO kil.) a été
livrée A la circulation dès le mois de mai dernier.
Klle remplace le petit chemin de fer Decauville
établi par le génie militaire cnire ces deux villes,
dès les premiers temps de l'occupation, et qui
suivait toutes les sinuosités de l'ancienne piste
arabe; ses wagonnets, traînés par deux chevaux,
ne remontaient que péniblement les pentes raides
et les descendaient trop vile.
La ligne de Sousse A Moknine. par Djemal, n'a
été achevée que le 15 avril dernier. Elle est une
amorce de la future grande ligne Sousse-Sfax.
l'Ius inqxirlant est le tronçon, long de 2ili kilo-
rièlres, (|ui unit les gisements de phosphates de
Gafsa au port de Sfax. Grâce à l'application d'une
méthode nouvelle de travail, son établissement n'a
demandé que quinze mois. La ligne se dirige
d'abiird vers le sud. longeant, à peu de distance de
la mer. la route qui mène à Gabés ; à Maharès,
elle se dirige vers l'ouest, et gagne presque en
droite ligne Gafsa, i|u'elle atteignit en septembre
dernier. De Gafsa. elle se prolonge durant quel-
ques kilomètres vers l'ouest, jusqu'à Metlaoui. où
se trouvent les gisements concèdes. La conférence
consultalive du Protectorat a décidé, le 5 mai der-
nier, de la continuer, vers le sud. jusqu'à Tozeur
(81 kilomètres de Gafsa), centre des oasis du Choll-
cl-Djerid. L'importance de celte ligne sera consi-
dérable. Outre les ph<isphales. on a signalé dans la
région des gisements de calamine (zinc' et de mer-
cure. La région du Djerid produit des tissus re-
nommés et les meilleures dattes de Tunisie. Les
22 niilliiins de kilogrammes de ce fruit, (pie donne
annuelleiiient Tozeur. au lieu de gagner Gabès à dos
de cliamoaux ou par arahas, voitures indigènes à
deux hautes roues, se dirigeront, par voie ferrée, sur
Sfax. Enfin Gafsa, avec sa forêt de palmiers, sa
végétation variée, sa pittoresque casbah, attirera
les touristes, et nul doute qu'elle ne jouisse bien-
tôt de la vogue de Hiskra.
La Tunisie doit être une colonie essentiellement
agricole : c'est sans doute ce que le gouvernement
a voulu marquer, en faisant inaugurer par le mi-
nistre des travaux publics la nouvelle Ecole d'agri-
culture de Tunis, riche d'un jardin d'essai, d'une
ferme d'expérience, d'une station agronomique,
d'une station météorologique. Et c'est, en effet, A
la mise en culture du sol que doivent servir d'abord
les chemins de fer.
Oi'i en est cette mise en culture? Avant l'éta-
blissement du protectorat français, les Européens
n'allaient guère en Tunisie que pour se livrer au
trafic; en ISSl, les Français ne possédaient dans
le royaume que deux domaines : celui de l'Oued-
Zargua et celui de l'Enfida. La situation changea
bientôt. Dès )8S4, nos capitalistes se tournent
vers la Tunisieet achètent, celte année-IA. iOOOO hec-
tares. Les prix élevés qu'atteignaient alors les vins
algériens furent pour beaucoup dans cet engoue-
ment. Au 31 décembre IS02, les Européens possé-
daient 1.10000 hectiires, dont 402 000 aux Français.
ÉVÉNEMENTS GÉOGRAPHIQUES
85;
Mais peu à pou 1rs acliiils se rali'iilii-fiil : iliins les
années 1S90 cl 1S9". :iO >S00 hrctaics sculemcnl.
Le 31 décembre 1897, les Eumpéens possédaient
528 000hectai-es. dont IGT 000 aux Français. Le beau
feu des comniencenicnls s'était apaisé. Il faudrait
prendre garde qu'il ne s'éteigne.
. Si nos capitalistes semblent uionhii- umins de
zèle, nos colons prennent-ils
plus nombreux lu l'nule de
la Tunisie? Les cliilïres. au
premier abord, sembloni des
plus -satisfaisants. Eu ISSO.
les Français étaient 780 ; en
1891, ils étaient — population
civile — lOO.'IO; en 1.S96.
16 500. L'accroissement de
leur nombre avait été. an-
nuellement, de 9.'i2 pendant
la première période de dix
ans, de 1 300 pendant la
deuxième période de cin<i
ans. Mais il faut prendre
garde à ceci : (pie. sur le
chiffre actuel de IfiOOO Fran-
çais, la moitié vivent dans
la ville de Tunis, et que
2 000 seulement sont des co-
lons agricoles. C'est trop
peu. Certes, on conçoit aisé-
ment que. dans les premières
années, on se soit préoccupé
d'éviter toute déception qui
eût pu discréditer dans l'es-
prit public la Tunisie ; on
s'est attaché surtout à la
qualité des colons, et. en
fait, la qualité de la popula-
tion agricole française en
Tunisie semble excellente :
l'excédent annuel des nais-
sances sur les décès est de
11 pour 1000 habitants, la
proportion des naissances,
de 37 pour 1 000 : aucun dé-
partement français n'appro-
che de ces chiffres. Mais nos
colons sont trop peu ; ils
sont noyés parmi les indi-
gènes et aussi parmi les
90 000 étrangers, Italiens et
Maltais surtout, dont le
nombre grossit beaucoup
plus vite que le leur.
C'est là, à notre sens, la
question essentielle quant à
notre domination en Tunisie.
Dans nos colonies de climat
tropical, c'est-à-dire dans la
plupart, nous pouvons ex-
ploiter le sol, grâce à des
capitaux, à des cadres de
surveillants choisis, au.x ser-
vices salariés des indigènes.
C'est le cas, par exemple,
du Congo français, dont nous
annoncions récenmient la fa-
veur nouvelle auprès de nos capitalistes. Mais le
climat de la Tunisie permet le travail à l'Euro-
péen; le pays est en grande partie très insuffi-
samment peuplé : pourquoi ne pas nous attribuer
ces places libres et les richesses latentes de ce sol?
Ce n'est pas 2 000 paysans français qu'il faudrait
compter en Tunisie, c'est 20 000, 200 000! Mais de
ces bras, dira-t-on, la France a besoin pour sa
propre agriculture. Voici un chiffre : de 1884 à 1896,
il est sorti de l'rance 140 OOU émigrants, dont seu-
lonu-nt 13 000 (abstraction l'aile des 2 000 colons
venus d'Algérie) ont gagne la Tunisie. Nous pen-
sons (lue la plupart des 138 000 autres inunigrants.
au lieu daller cidtiver les terres de nos voisins ou
les aider dans leiu- commerce, auraient mieux fait,
et dans l'intérêt nati(mal, et aussi dans leur propre
intérêt, dC se joindre au petit noyau de colons
J/ A' DIT K H II À X A' A'
Roussi
^ I h ri
Monast r
-^ I r
Douirab ^ !
PBinetesijM
LA T r X I s I E
LES CHEMIXS DE FEIi — LES ROUTES — LES PRODUCTIOK&-
lunisicns. La culture de la vigne, que les Italiens
pratiquent avec succès en Tunisie — on prévoit le
jour où ils seront, parmi les viticulteurs. la ma-
jorité, — les plantations d'oliviers peuvent faire
vivre et prospérer les petits colons: à ceux dont
les ressources seront suflisantcs. l'exploitation
agricole basée sur l'élevage et la culture des
céréales assurera des bénéfices certains.
Il faut donc attirer des colons fiançais en Tuni-
sie: il faut faire, sans vergogne, de la réclame
ÉVÉNEMENTS GÉOGRAPHIQUES
pniii- i-olli' lul.iiiic. (jiii |)out devenir la plus riche
ciil.inio du uiimde. L'i'nion coloniale françahe,
diinl nous nous plaisons ii citer le nom. a com-
mence une propaf^ande active en faveur de celle
œuvre. En moins de trois ans, un peu plus de
2 01)0 personnes se sont adressées à Vb'nion, sur
lesquelles ii.'J possédaient pour Ifi millions de capi-
taux. Sur ces 11.). J07. possédant ensemble 1 mil-
lions 727 000 francs, ont finalement annoncé leur
départ pour la Tunisie. C'est un commencement,
ce n'est qu'un commencement. Il faudrait, d'une
jiarl.ipie Tîulioinistralion. (pie les C('mpni::nies svd)-
ment duquel doit contribuer d'abord le nouveau
port tunisien. Ici nous avons lieu d'éirc plus plei-
nement satisfaits. Avant l'établissement du protec-
torat, la moyenne annuelle du commerce de la
Hégcnce était de 23 millions ; ce chiffre était dou-
blé en 1881-lssâ et il a doublé encore depuis cette
date : 90 millions en 1WI7. Celle dernière année, la
plupart des récoltes ayant manqué, la valeur des
exportations a fléchi : 36 789 000 francs. Mais la
France et l'AI(;érie ont pris la plus gfrande part
aux importations ; .W millions et demi sur 53. I,c
commerce franco - tunisien v.i, d'ailleurs, recevoir
Tl'NI.> — VUE CRISK DES TElUiASSES D V D .V 1! - E L - li K V tl'olli-iUoll H. Vnllicr.)
venlionnées {chemins de fer. navifjntiiin. eau, tcaz
réservassent à nos natiimaux tous les emplois, et.
de l'autre, que tous ceux qui imt l'honneur de tenir
ime plume cl qui s'intéressent ît lu prospérité de
nos ciiliinies. ne se lassent point de répéter:
Cl \'ous voulez expatrier vos capitaux, ne les
envoyez ni dans quelque istluue luinlain, ni en
Chine : envoyez-les au (".Mii(;n l'ran(,''iis, i\ Mada-
gascar, en Indo-Chine; vcnis voulez vniis expatiier
vous-mêmes, n'allez plus dans les .Vniériipies étran-
gères, allez en Nouvelle-Calédonie, en Algérie, en
Tunisie. Ainsi, vous travaillerez ii la grandeur de
la Ki'ance et à votre pi'opre fortune. "
M. Krantz, ministre des travaux publics, a inau-
guré, après l'Ecole d'agriculture de Tunis, le port
de Sousse. La Tunisie possède aujourd'hui quatre
bons ports : Tunis, Bizerle, Sfax et Sousse. I.a con-
struction de ce dernier a été commencée en 1806.
Il consiste essentiellement, comme celui de Tunis,
en un bassin de 13 hectares, muni de 600 mètres
de quai & fi"", 50 de profondeur et protégé par une
jetée-abri. Ce port sera le débouché .de centres «gri-
coles el miniers; déjà il est relié par le rail A Kai-
rouan, et l'on parle de prolonger cette ligne jusqu'à
l'algérienne Tebessa.
Après l'agriculture, le conmierce, au dévoloppe-
un essor nouveau grâce aux décrets du 2 mai 1898,
désormais, les principales industries françaises, qui
jusqu'à ce jour, étaient primées par la concurrence
étrangère sur le marche tunisien, telles que celles
des fers, tissus de laine, métaux, machines, etc.,
sont assurées d'approvisionner exclusivement ce
marché « par la double combinaison de la fran-
chise accordée au produit de l'espèce el de l'appli-
cation aux marchandises similaires étrangères du
tarif protecteur établi en France ». D'aulre part,
on sait que les produits tunisiens jouissent à l'en-
trée en France, depuis lu loi du 19 juillet 1890,
d'un tarif de faveur.
Les villes de France (pii trafiquent avec la Tu-
nisie sont, après Marseille, qui eut, jusqu'en 1870,
le monopole de ce commei-ce, Lyon, Paris, Houen,
Houbaix, Tourcoing, Lille, Limoges, Sedan, Dun-
kerque.
Dans le Sud. le commerce avec (îhndnmès el le
Sahara se dé\'eloppe rapidement ; sa Ajileur n'élait
ipie de 1300 000 francs en 1806, en 1897 elle a
atteint 3 500000 francs. A la fin de l'an dernier
im entrepc'il a été établi à Cahès. où les marchan-
dises qui doivent être expt'di»''es sur le Sahara el le
Souilan sont déposées avec iléluve dune partie <lcs
ihoils. Celle mesure fait déjà sentir M>n elfel : en
EVENEMENTS G E O G U A P 1 1 1 Q U E S
X59
janvier 1899. une douzaine de caravanes sont
venues à Gabès et en sont reparties charjfccs de
diverses marchandises, notamment de 31 000 kilos
de sucre.
Et M. Krantz a inauffuré enfin, à Tunis, la statue
<le .Iules l'erry.
.luKs l'erry a donné la Tunisie à la France.
Elail-il juste de l'en remercier, et son cadeau
a\ail-il quelque valeur?
L'élude sonmiaire. que j'arrête ici. est la réponse
i'i Cille ([uestion. Oui. la Tunisie, qui valait bien
quelque chose en 1.S80. vaut aujourd'hui beauc<iup.
çiquc et dans tout le monde civilise une grande
émotion. C'est qu'ils annonçaient le retour, après
plus d'une année de silence, de l'expédition con-
duite par M. A. de Gerlache, â bord de la Belgica,
vers le pôle Sud. Des télégrammes plus explicites
arrivaient quelques jours après, qui permettent
dès aujourd'hui de reconnaître l'importance de la
nouvelle oeuvre acconqilie.
Hélas! nous ne pouvons nous tenir, en appre-
nant cette bonne nouvelle, de penser à ceux qui
sont partis aussi, confiants et joyeux, vers le pôle,
et qui ne sont pas revenus. Andrée, lui. est
Tl'XISIE — rXK TEXTE A K .1 B E tCoIlectil
En 1897. année de dure épreuve, année où le double
fléau, la sécheresse, les sauterelles, s'est abattu sur
le pays, l'exercice financier s'est liquidé par un
excédent de recettes de 880 000 francs. Dotée d'un
bon budjrct. munie d'un réseau l'erré que complé-
teront les lijrncs de Sousse-Sfax. Gal'sa-Tofzeur.
Kairouan-Tébessa. Tunis-le-Kef. munie de quatre
bons ports, conimerfante déjà, en rapports com-
merciaux réguliers avec la France, d'une part, avec
le sud de l'autre, défendue par le port militaire
de Bizerte. la Tunisie n'a besoin, pour être assurée
d'un avenir prospère, que de nombreux colons
agricoles français. Ce sont eux qui. le jour du
danger, la défendront, la maintiendront française ;
ce sont eux qui. augmentant son commerce, rem-
plissant ses ports, usant ses rails, remuant son sol
fécond, l'enrichiront et lui feront peut-être revivre
les jours de prospérité de la Tunisie romaine, les
jours de grandeur de Carthagc.
El cela sera dû à .Iules Ferrv-
Le 5 avril dernier, au soir, arrivait de Montc-
rideo à Bruxelles le télégramme suivant :
!■ Belr/ica. Adrien. »
Et ces deux petits mots ont provoqué en Bel-
demeuré silencieux. Quel silence formidable! Quel
drame! Un matin, le 11 juillet 1897, trois hommes,
Andrée. Knut Frankel, Nils Strindberg — deux
enfants, ces derniers : ils n'avaient pas trente ans!
— montent dans la frêle nacelle d'un ballon.
LAchez loul! et l'Ornen s'élève, fde droit au nord-
est. Un moment, on le voit redescendre; il touche
presque la mer; du lest jeté, il rebondit, monte,
monte, puis disparait. El c'est tout. Depuis, nous
nous sommes demandé, chaque mois : Et Andrée?
Pas de réponse; le silence de la solitude polaire.
Cependant, de toutes parts, on a cherché. Ba-
leiniers, chasseurs de phoques, habitants des
régions arctiques, ont reçu de leurs gouverne-
ments la mission officielle de chercher. Au Spitz-
bcrg, en dépit tles longs efforts des expéditions
Nathorst sur IWntarlic- et Lerner (sur VHelgo-
land], rien ; à la terre François-Joseph au
nord-est du Spitzberg . malgré la présence de
l'expédition ^^'ellmann ^sur le Fritjof , rien. Sur
la côte septentrionale de Sibérie, l'une des régions
arctiques les plus rarement visitées, malgré les
recherches spéciales faites par MM. Stadling et
Frankel, frère de l'infortuné Knut, rien. Dans les
iles de la Nouvelle-Sibérie, malgré les indications
précises données aux pêcheurs, rien. Au nord de
ÉVÉNEMENTS G É 0 G H A P H I Q U E S
l'jinliipol amcricniii, oi'i les recherches, il le faut
dire, n'ont pas clé aussi complètes qu'au nmil de
l'Ancien Continent, rien. Hien ! Xi le moindre
indice, ni la plus lé(;ère trace! On sait d'eux seu-
lement qu'ils sont partis.
Iteveniins aux lieureux.
Depuis les expéditions du I"rani,-ais Diunont-
d'Urville, qui découvrit la leire Adélie eu l^io, et
de l'Auftlais .lames Claïke Hoss, ((ui atteij;nit, en
février lSi2. la latitude extrême de ■Î8»10' sous le
méridien de la Nouvelle-Zélande . les terres an-
l,arcti(|ues n'avaient été visitées (|ue par des
baleiniers écossais ou norvégiens, et leur connais-
sance scientifique n'avait fait que peu de progrès.
Il appartenait au Hcljje A. de tîerlachc de re-
prendre la tradition de l'exploration de l'extrême
Sud. r.c 16 août 1897, il quittait Anvers, sur la
Beli/ica, dont l'aménapemcnt avait été approuvé par
Nansen. L'accompnnnaient le lieutenant I.ecoinlc,
second, le lieuleuant Danco, charjic des observa-
tions aslrouonii<iues et magnétiques, MM. Arc-
tovski océanographie et météorologie', Hacovitsa
^^éoloi,'ie et sciences naturelles , Meclaerts et
Amundscn. et vingl-dcux hommes d'équipage. La
Belf/irn croisait l'escadre cpii menait M. Kélix
Faurc en Hussic — que ces temps siuil lointains
déjA ! — et arrivait dans le port du détroit de
Magellan. Punta-Arenas. le l""^ décembre. Elle était
en retard; la saison d'été austral, qui correspond
A notre hiver, était fort avancée. M. de (îerlache
annonça donc «juil se dirigerait, sans visiter la
terre de Graham, vers la terre Alexandre I", puis,
au sud-ouest, vers la terre Victoria, et qu'il irait
hiverner i\ Melbourne, ■■ & moins d'être blo(|ué en
roule, disait-il. ce ([ui retarderait les nouvelles
jusqu'en avril IN'.iO ...
Otte dernière prévision s'est réalisée A la lellre.
Le 14 .janvier l.'iî'S. 'l'expédition quitta la baie
Saint-.Iohn. dans l'ile des Etats lextrcmité sud-est
de la Terre de Eeu^. et cingla droit au sud. Le 15,
elle constatait, par 55» 55' lal.S. et63"19' long.'W'.,
une profondeur de iOiO mètres. Le 21. elle recon-
naissait les Shetland du sud. Le 23, elle fait route
vers la baie d'IIughes. découvre un nouveau dé-
troit, parcourt durant trois semaines ces parages,
dél)ari|uaut partout où il était possible, étudiant
une faune lerreslre antarclicpu' inconnue, multi-
pliant les levés, les observations magnétiques,
botaniques et géologiques. Le 12 février, on se
dirige vers la terre Alexandre V; le bord occi-
dental de la ban<piise est exploré. Le 10 mars, la
Belgicn est déBnitivement bloquée.
C'est l'hivernage.
La latitude extrême est atteinte. grAce A la dé-
rive, le 16 mai : 71».3«', par N7».'t9' long. W. Le 17,
le soleil se couche, pour ne plus se lever au-dessus
de l'horizon avont le 21 juillet. Le lieutenant Dancos
meurt ; on crevise sa tombe dans la glace. Le temps
est mauvais, mais le froid est supportable. Le mois
de septembre est le plus dur : le N. on mamue
13 degrés centigrades au-dessous de zéro. Enlm,
l'élé amène, en février 1,S99, la <lélivrahce. Durant
trois semaines, tous s'occupent de dégager le
navire. (V n'est que le 10 mars, après une année
jour pour jour d'emprisonnement, que le pack
s'ouvre définilivement. La dérive avait [Huissé la
lielgica jus(|u'au 103" long. A\'. • •
Hedevenu libre, le navire retourne A Punla-
Arenas, où il est arrivé le 2S mars. Mais M. de
Gerhiche. parait-il, ne considère point son explora-
tion connue terminée; dès le beau temps revenu,
vers seplenibre. il doit se diriger vers la terre Vic-
loria-du-Sud. (|u'il s'était proposé d'atteindre.
(ÎASTON ItorviKii
[l'iKiliii/raiiliies communiiiutes par la SocUHé <le ijcnyraiihie.)
D K P A n T P O U B LA P R O M F. X A D K
LE MONDE ET LES SPORTS
COMMENT ON f A IT UN CIIKVAL DE COURSE
L'industrie des courses est sûrement une des
affaires les plus florissantes qu'il y ait en France,
il serait même peut-èlre difficile d'en trouver une
autre qui provoquât un tel mouvement d'arpent: on
peut admettre, en effet, que le budget det courses,
en y comprenant les sommes engagées au pari mu-
tuel — qui sont productives — est de 3b0 millions
par an, soit un million par jour, rien que pour les
sociétés principales qui tiennent d'ordinaire leurs
assises aux environs de Paris. A ces sommes
déjà très considérables, il faudrait ajouter tout
l'argent que les courses font indirectement entrer
dans le commerce parisien et suburbain : les cou-
turières, tailleurs, cochers de remises et de fiacres,
restaurateurs... voient souvent le plus clair de
leurs bénéfices dans le pain qu'ils font avec les
courses.
Si les hippodromes venaient à disparaître du jour
au lendemain, ce serait une ruine complète pour
quantité de patrons, et la misère la plus absolue
pour des milliers d'individus qui ne vivent que par
les courses.
Dans toute affaire, dans tout métier, il y a un
objet : celui des courses est le cheval. Cet énoncé,
qui pourrait paraître na'if au premier abord, a
pourtant besoin d'être rappelé, car la plupart du
temps, le pur sang qui constitue le nerf moteur et
la cheville ouvrière des courses est complètement
oublié et mis de côté : quand on en parle, c'est
sous un nom propre, il devient alors une sorte de
mécanique sur laquelle il est permis de faire toutes
sortes d'hypothèses, et si on argue de ses qua-
lités, ce n'est qu'au point de vue de l'argent qu'il
peut rapporter et non à celui de sa valeur réelle;
le cheval devient la bille d'une colossale roulette
qu'on regarde tourner et à laquelle on ne s'inté-
resse qu'autant qu'elle est à même de tomber dans
le trou sur le numéro duquel on a engagé ses paris.
Les paris sont pourtant indispensables àl'existence
même des courses, aucune subvention ne pourrait
remplacer l'appoint que les joueurs viennent ap-
porter journellement sur nos hippo-
dromes; c'est immoral, mais il n'y a pas
moyen de sortir de là : la meilleure preuve,
c'est que la loi défend les industries qui
vivent sur le jeu. et malgré cela. l'Etat
a sanctionné la violation de ses propres
règlements par 1 institution du pari mutuel.
Pourquoi les paris sont-ils interdits en principe.*
C'est assurément moins pour réprimer le vol habi-
lement dissimulé par des délenteurs peu honnêtes
que pour empêcher l'ouvrier ou employé imprudent
de chercher dans le jeu un supplément de salaires
que ses exigences trouvent insuffisants. Désappointé
par une fortune contraire, il ne croit trouver un
moyen de sortir de l'impasse terrible dans laquelle
il s'est engagé que par le crime ou le suicide; le
législateur a été bien inspiré en confectionnant sa
loi I Mais alors pourquoi légalisc-t-il les paris en
les monopolisant à son profit? Puisqu'il n'y a pas
moyen de les éviter, ne valait-il pas mieux les
laisser libres en laissant à chacun le soin de se
renseigner sur la solvabilité des gens avec qui on
a alîaire?
La réponse à cette question nous entraînerait en
dehors du cadre de notre étude, le mieux est delà
laisser aux spécialistes qui, en général, semblent
lier l'avenir des courses à la liberté des paris.
A rencontre de cette théorie, nous pouvons
reconnaître qu'au point de vue sportif, les sociétés
de courses ont tout à gagner de la centralisa-
tion des paris aux guichets du mutuel, car elles
touchent un pourcentage qu'elles perdraient forcé-
■ à rtrntrainement
LE MONDE ET LES SPORTS
chevaux i l'exercice
rie champ
d'entriiînement
de Maisons-Laffitte.
ment si les paris re-
<lcvcnaiciit individuels;
la libellé des paris ne pour-
rait donc cire prolilablc
qu'aux pro|)riétaircs qui trouveraienl de la soilo
un moyen d'au(;mentcr le gain des courses où leur
cheval a des chances et pour laquelle le prix n'est
pas très élevé. Mais il est avéré que presque tous les
propriétaires, d'une façon ou d'une autre, perdent
de l'argent; c'est une opinion courante; quelques-
uns ont gagné, mais c'est l'exception : un d'eux, et
des plus connus, a eu de très grands succès en
steeple; mais il paraît que celui-là ne jouait jamais.
Alors !...
Quand un cheval arrive sur un champ de courses
<in se doute guère des soins que sa préparation a
quelquefois nécessité et les sommes considérables
que son propriétaire a du sacrifier pour mettre la
Iiétc à même de se |)résenter.
Il faut deux choses pour un bon cheval, sa nais-
sance et sa i)réparalion nu mieux, son entraîne-
ment, comme on le dit dans le monde spécial, mais
lu principale est assurément l'origine; (piand une
bêle a du sang de quelque grand cheval dans les
veines, elle est presque toujours i\ même d'avoir
un brillant avenir, c est le meilleur apport, .\insi
l'issue i\c Stuart, à M. HIanc, est parliculièrement
recherchée; des Américains ont oITcrt A sou pro-
priétaire un million potu' posséder son étalon et
n'ont pu réussir; quelle est donc la valeur de
Sliinrl. et quelle est la somme d'argent qu'il fau-
ilrait oITrii- pour l'acquérir, c'est 1res dillicile à
dire, car son propriétaire est riche et ne peut se
laisser tenter par l'app&t d'un gain: pourtant si on
lui oITrait dix millions, vingt millions! que sais-jc'
-Mais alors on lombc dans la fantaisie.
L'origine n'est pas absolument infaillible; il ar-
rive que des produits, dont on a payé la parcnlé
très cher, ne fournissent aucune carrière, alors
qu'un cheval assez obscur se révèle tout è coup
comme un champion merveilleux. C'est ainsi qu.-
Téni'hreuse. qui n'avait été payée que quelques
centaines de francs, a gagné un million et demi de
prix durant sa vie de courses.
Pendant longtemps, l'entrainement des chevaux
est resté l'apanage exclusif des professionnels an-
glais : les courses ont eu de la vogue de l'autre
coté du chenal longtemps avant qu'elles fusscnl
en honneur chez nous, et lorsque des propriétaires
français ont acheté des pur sang pour les faire
courir, ils se sont naturellement adressés aux per-
sonnes qui avaient l'habitude de ce métier, c'est-à-
dire aux Anglais: on n'a pas réagi cl, petit à petit,
ces derniers ont accaparé les champs de courses à
leurs idées; les jockeys, entraîneurs, etc., sont
presque tous Anglais, les locutions de courses sont
pUqiart anglaises : c'est ainsi qu'on dit walk-
over, slarler, lurf. jockey, lad. steeple,
etc., si bien que ces expressions qui
définissent un sens très précis n'ont
pas trouvé de traduction dans notre
langue.
Depuis quelque temps pourtant,
nous voyons quelques Français se
mettre de la partie, tant au point
(le vue de l'entraînement que de la
monte, mais ils sont en telle mino-
rité, qu'on ne peut les ciinsi<lércr que
comme des exceptions.
Les grands centres d'entraincmenl
en France sont : Chantilly et Mai-
sons-LaHitle ; la dilTércnce qui carac-
térise ces deux lieux sportifs, c'est
qu'à (Chantilly il y a plus d'entrai-
nours particuliers, tandis nu'à Mai-
sons et Achèrcs ce sont plutôt les
entraîneurs publics qui dominent.
Ces derniers prennent en pension
les chevaux des petits propriétaires
qui ne veulent pas faire les frais
d'une écurie, ils se chargent de leur entretien com-
plet et de leur dressage moyennant une somme
qui varie de 5 A 10 francs par jour; comme on le
voit, on peut se payer des chevaux de courses sans
être millionnaire.
En général, on envoie une bclc A l'entraîneur
quand elle a un an et demi. Il faut s'entendre sur
celte question d'âge des chevaux. Pour simplilîcr
les programmes, les sociétés supposent que tous
les chevaux sont nés le f'aoùl, et deux ans après ils
peuvent courir; par conséquent, si un poulain est
ne avant ce moment, tant mieux pour lui, il sera
de ce fait plus .Igé et partant plus fort à courir;
aussi dans les haras, on s'efforce il les faire venir
vers le mois de mars ou d'avril ; on pourrait évidem-
ment gagner un mois ou deux, mais les chevaux
sont lorl frileux et on cherche A leur éviter les
mois Irop durs de janvier cl de février. Si la bète
naissait après le l"' août, elle serait considérée
comme ayant un an de plus et serait, par suite,
obligée de subir toutes les charges et obligations
de son Age.
Les poulains et pouliches qui arrivent dans les
centres d entraineinent sont très nerveux et sau-
vages, il est 1res dillicile d'en approcher et impos-
sible de les monter; il faut les habituer petit A
petit. On commence par leni* attacher un caveçon,
sorte de liol muni d'iin p.iicls eu plomb qui pèse
Tîv LE MONDE ET LES SPORTS
sur le nez afin de rendre les
commandements plus actifs : une
fois coilTés de cet appareil, on
les fait travailler à la longe en
les forçant à tourner en rond.
Puis on cherche à les dresser au cinaNei- ; c c>l
la partie la plus difficile, car le poulain ne se
fait pas à l'idée d'avoir quelque chose sur le dos;
on lui met successivement des couvertures, des
pendeloques pour l'habituer aux étriers, et finale-
ment une selle; tout ce travail a demandé de dix à
quinze jours. Il n'est pourtant pas encore possible de
le faire monter par un homme. On dresse un cavalier
espagnol, sorte de barre verticale en fer de 0'",40
qu'on place sur la selle et qui est muni de guides
placées à la hauteur des mains d'un
véritable cavalier: enfin, on le fait
monter par un lad — pardon! par
un garçon — aussi jeune que pos-
sible et dont on augmente le poids
de joiu' en jour, soit a\"ec des sur-
charges de plomb, soit eu prenant
un jeune homme plus âgé.
Dès que le cheval est à même de
supporter un honin\e, on le fait sor-
tir. On le mène au champ d'enlrai-
nenient, et on le fait galoper der-
rière un vieux cheval qui n'a pour
métier que de faire marcher ses ca-
marades; on donne des petits galops
sur -100, 600 ou 800 mètres, jamais
plus dans les commencements. Ce
travail doit être fait le matin; et
en été, quand il fait trop chaud, les
entraîneurs n'hésitent pas à envoyer
leur personnel sur les routes à trois
heures du matin pour éviter aux
bétes des transpirations fatigantes
et inutiles.
Le cheval rentre au pas à lécurie,
et, afin de se remettre les reins, j -...j. ,,.[,,,
l'homme marche au pas à coté de
lui. l'ne fois dans son box, la bète
ne bouge plus de la journée. Il faut toujours
mettre un vieux cheval pour entraîner son jeune
camarade, sans quoi il ne marcherait pas; les
,\earlings sont rétifs au travail, ils ont plutôt envie
de gambader et de s'amuser, il faut l'exemple de
leu
d.i
lH de
l'aplomb. Dans les connnencements ils ont la bouche
molle et ne se retiennent pas sur le mors. Mais peu
à peu ils s'y font, et lorsque le cavalier sent que sa
bète prend un point d'appui sur le fer, c'est qu'elle
est à même de produire un exercice jîIus sérieux.
On simule alors des courses véritables en pla-
çant les chevaux en ligne et en agitant devant eux
le drapeau du starter afin de les habituer à savoir
bien prendre le départ; on va même jusqu à ha-
'•:- chevaux à l'exercice.
biller les hommes d'écurie avec des casaques pour
les faire aux couleurs et pour qu'ils ne s'effrayent
point le jour de la vraie course.
Quand il y a une course en perspective, on en-
traîne le cheval sur la distance en lui faisant l'iire
Llv MONDE ET LES SPORTS
tous les jimrs les 1 200 ou 1 (>00 nièlrus qu'il aura
à fournir le jour de la bataille. S'il s'agit d'une
course de 1 oro mètres ou plus, comme cela arrive
malheureusement quelquefois, on ne pousse pas au
travail les chevaux sur ces distances trop lonjçues
qui ne servent souvent qu'à finir une bétc.
Le secret du métier consiste à faire manjrer de
l'avoine au cheval, car seule l'avoine donne et en-
trelient les muscles sans lesquels le cheval de
courses n'existe pas. Or tous les chevaux ne man-
(;ent pas connue ils le devraient; il faut essayer
des moyens les plus divers pour les y conduire;
on mélanjje des herbes fraîches à l'avoine pour
stimuler leur appétit; on trompe leur palais de
toutes sortes de façons, on enlève la nourriture
pour la rendre un quart d'heure après, on augmente
la dipse de jour en jour, ou bien on alTame la bètc
partiellement; malgré toutes ces précautions, sou-
vent elle se refuse à manger, au grand détriment
de ses forces et des courses qu'elle devra fournir.
La Société de sleeples-chasc a loué entre le ren-
dez-vous de la Muette, A Maisons, et Saint-Ger-
main, une belle allée de 1 kilomètres, qu'elle
entrelient avec beaucoup de soin pour faciliter
l'exercice des pensionnaires des entraîneurs ; eha<|uc
jour, le sol est hersé pour faire disparaître les
aspérités ducs au galop des chevaux. Cette piste
(l'entrainement est d'un grand secours |)our tous
ceux qui s'occupent de chevaux ; chaque bète in-
scrite doit payer 60 fi'ancs par an pour avoir le
(huit de proliter de cette allée, cl une surveillance
constante se fait pour emiiècher les abus. Il y a
im garde qui reste constiunment sur les lieux pour
voir s'il ne se produit aucune infraction. 11 counait
lous les chevaux à leur l'orme, cl du premier coup
d'(eil, M. lloliert sait distinguer ceux qui sont
inserils, il y ni a plusieurs centaines, et malgré
<ela. jamais il ne s'y trompe.
L'n des piiiicipiuix enliaineurs ;\ Maisons esl
M. Ouinebert qui dresse les chevaux du baron
Kinot et de M. Kaider; il possède un élaiilissemenl
très bien monté qu'il a nonuné villa Marisse, du
nom de la fameuse jument qui a gagné le grand
steeple d'.\uleuil l'année dernière 120000 francs^;
c'ist enciire lui qui a conduit à la victoire le fa-
meu\ Préfet, qui a couru trente fois en Isïis, ga-
gnant neuf fois et restant ({uinze fois placé :
Ardent 11^ qui a renïporté la première fois le prix
du Président de la Republi(|ue, sorl de ses écuries,
ainsi (pie Viiucuuleurs gagnant le prix Monlgo-
merv, Granillieu, arrivé premier dans la grande
com'se de haies l'année dernière, i Auteuil, et
Cxieliine. l'heureux vainqueur du prix du Jubilé
lOOOOn francs, 1 200 mètres).
M. Lhostc entraîneur français connaît son mé-
lier à fond, ei on lui doit bien des cas désespérés ;
il a su tirer parti de chevaux sur lesquels il n'y
avait plus A compter, et ses ({ualilés techniques le
font apprécier de tous ceux qui ont recours à lui.
M linddock, est un entraîneur publie ; à Maisons.
il |Hi..vi 1,. un magnifique établissement rempli de
|M iiviMiniaires de marque entre autres Dunois, à
M \\,N-..eki.
Nous ne pouvons citer toutes les écuries qui fonl
de rentrainenient, ces lignes ne pourraient y suf-
lire ; nous ne pouvons cependant passer sous silence
le nom de M. ^^'ebb, à Chantilly, qui a la direction
des chevaux du baron Schickler. dont on a tellement
parlé il y a quatre ans. M. Watson. également A
Chantilly, donne ses soins aux bètes du baron de
liolhschild. parmi lesquelles se trouve le Roi Soleil,
gagnant du Grand Prix de l'année dernière, et (jui
est resté le meilleur quatre ans de la saison.
De tous les établissements, le plus luxucu.x esl
celui des frères Bartholomew, A diamant, où se
trouve l'écurie de M. Alb. Menier; c'est de ce
centre que sont sortis Quilda, gagnant le prix
Hoyard, et Cambridge, vainqueur du prix de Diane
l'an passé.
Nous devons enfin une mention toute spéciale à
M. 13oon, le célèbre jockey, qui entraîne depuis
queUpie temps les chevaux de M. .lean Houssod,
dont l'écurie tend A devenir une des plus impor-
tantes et des plus brillantes ; elle possède, entre
autres, le meilleur cheval de sauts. A'éri/iii. le vain-
queur probable de la prochaine Ciraiule Course de
haies A .\lltenil.
'.'If.' .Mil,:,!
in
Le ga
MEMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
Événements d'Avril 1899.
1. - M. Loubct inaugure rEzpositionâespasteliistes.
— Le Congères de géographie tenu à Alger adopte plu-
sieurs vœix en faveur du traussahirieu. — Mort de la
baronne Hirsch. dont le nom est attaché à un grand
nombre d'n-urreà de bienfaisance. — Mort du marquis de
ChennevièreSf membre de l'Acadi^mie des beaux-arts. —
Ouverture du Congrès du Mexique. Dans son discours, le
président de ia République constate l'état florissant des finances
du pays.
2. — M. Loubet assiste ans courses d'Auteuîl. Le prix
du président de la République est g.i^'no par « Géographie n.
— Les premiers fiacres électriques automobiles circulent
dans Paris. — ilort de M""- Michelet. veuve du grand his-'
torien. — Le prince Mohamed de Tunis, recevant les délé-
gués d'une CLiravane d'institntears parcouratit la Tunisie, leur
dit que les Français et les Tunisiens sont frères. — L'agent
bulgare à Constantinople est rappelé pir son gouvernement.
— Inauguration de la Maison du peuple h Bruxelles. Dis-
cours de SI. Jaurès. — Le président Mac Kinlej signe le traité
de paix entre les Etats-Unis et l'Espagne.
3. — Le ministre de la marine p irt île Pari' p «ur aller
inspecter les ports de la Manche et de rOcéan, —
Dans une nouvelle proclamation aux Philippins, le
général Otis dît que la domination de^^ Etats-Unis st.r;t imposée
à toutes les parties de l'archipel; la plus grande liberté com-
patible avec les droits souverains de l'Amérique sera laissée
aux Philippins pour se gouverner eus-mèmes. — Mort, à Zurich,
du banquier Guyer-Zeller, promoteur de la construction
des chemins de fer suisses. — La Grèce proteste contre la déci-
sion du gouvernement bulgare d'astreindre au service militaire
les_ sujets hellènes résidant en Bulg'arie. — Le bateau-
hôpital Saint-Paul, destiné à porter secours aux pécheurs
de morue de Terre-Neuve, fait naufrage près de Portland.
4. — Sous la présidence de M. Legrand, sou s -secrétaire
d'Etat à l'intérienr, ouverture du Congrès international
anti-alcoolique. — Ouverture du Congrès annuel des
Sociétés savantes à Toulouse. — Ouverture du Congrès
des aliénistes et neurologistes à Marseille. — A Cuba,
l'Assemblée cubaine est dissoute, l'armée est licenciée et
reml les arme^. Le conseil municipal est érigé en gouverne-
ment définitif. — Mort del'su'chiduc Ernest d'Autriche,
fils de feu l'archiduc Rénier.
5. — Par ordonnance du juge d'instruction sont renvoyés
devant la police correctionnelle les membres des bureaux des
Ligues des Droits de l'homme et de la Jeunesse royaliste. —
M. Loubet quitte Paris, se rendant à Montélimar. — Jlort de
M. Berthold Zeller, pro-
fesseur d'histoire à la Sor-
bojuie. — A Rome, ouverture
du 6' Congrès internatio-
nal de la presse, en pré-
sence du roi et de la reine
d'Italie. — A Bruxelles, ouver-
ture de la i^ session de l'In-
stitut colonial interna-
tional. M. Favereau, ministre
des affaires étrangères, préside.
— Le conseil municipal de
Paris reçoit les délégués du
Congrès anti-alcoolique.
6. — A Pari-, ouverture du
S*" Congrès des professeurs
de l'enseignement se-
condaire public. — M. Lou-
bet arrive à Valence et a
Montélimar, où la mimicipalité
lui offre un banquet. M. Lou-
bet, dans un discours, fait
l'éloge de l'armée. — A Men-
ton, inauguration du monu-
ment élevé à la mémoire de
l'impératrice Elisabeth
d'Autriche. L'empereur est re-
présenté. L'évéque de Nice
retrace les vertus de la dé-
funte. — L'invitation à la
conférence de la paix
est envoyée par l'intermédiaire
de la diplomatie néerlandaise.
L'invitation fait ressortir l'ini-
tiative louable du Tsar pour
répandre les bienfaiis de la
paix et arriver, si possible, il ta midération de3 armements.
Dix-neuf Etats européens sont invités, ainsi que les Etats-Unis,
le Siam,Ia Perse, la Chine et le Japon. — Par décret, le prince
Georges de Crète amnistie tous les délits politiques (îommis
du IG septembre 1896 au 9 décembre 1898, sauf ceu.t commis
les '25, 26, 27 octobre 1898 dans la ville de Candie.
7. — M Loubet quitte Montélimar pour rentrer .i V.irW.
— L'eecadre de mann?uvre de la Méditerninée quitte Toulon
se rendant à OagMari pour saluer le roi et la reine d'Italie
au nom du gouvernement français. — Une mission catho-
lique ayant été détruite ;i Chun-Choug (Curret des troupes
coréennes sont envoyées pour rétablir l'nrdre. — M. Leygues,
ministre de l'instruction publique, arrive à Toulouse jiour pré-
sider le Congrès des Sociétés savantes. — Sur la proposition
de l'AUemagae, l'Angleterre et les Etats-Unis acceptent d'en-
voyer à Samoa une commission <le trois membres pour
ré;?ler les différends. Les dccisions de cette commission devront
être prises à l'unanimité. — M. Cambon, ambassadeur de
France, remet au président Mac-Kïnley deux vases de Sèvres
qui lui avaient été offerts au mois d'août dernier par
M. Félix Faure à l'occasion de l'ouverture du nouveau
câble franco-américain.
8. — M. Loubet rentre à Paris. Dans l'après-midi il pré-
side, au pilais du Trocadéro, la fête donnée au profit des vic-
times de la catastrophe de Toulon. — M. Leygues, ministre
de l'instruction publique, préside la séance de clôture du Con-
grès des Sociétés savantes à Toulouse. — M. Delcassé, ministre
des affaires étrangères, reçoit l'invitation officielle pour la
conférence de la paix. — Le directeur et le gérant du
Foj-iro Mwnt ciiiiLÎ.LUin -- ;, ôoO francs d'amende pour publication
du dossier de l'enquête de l'affaire Dreyfus devant la
chimbre criminelle de ia Cour de cassation. — Le ministère
russe prend des mesures pour limiter l'affluence des juifs
dans la ville et la province de Moscou. — Les troupes anglaises
évacuent Om,durman (Soudan égyptien). Omdurman sera
prochainement rasé. — On apprend de Samoa que Maliétoa
Tanou a été installé le 23 mars, comme roi de Samoa, à Mou-
linonou par les consuls américain et anglais.
9. — MM. Viger, ministre de l'agriculture et Guillain,
ministre des colonies, président l'inauguration du monument
élevé à Pasteur, à Lille. — On annonce que le docteur Bra,
de Paris, est parvenu à isoler le parasite du cancer. Ce
parasite est un champignon inférieur de la famille des asco-
mycètes. — Un banquet par souscription est offert au Puy à
M. Dupuy, jirésident du conseil, qui prononce nu grand dis-
cours politique. — M. Max Régis, ancien maire d'Alger,
Cl. Lac^ t-t tils,
LE VOYAt
L- PUÉrilDEXT DE LA. KÉPUBLIQUEA MuNTKHilJ
La remise des dt>corations dans la cour de la gare.
866
MEMENTO ENCYCl.Ul'l-;i)IQrE
gi
nié pour avoir injurié le gonvcnicnr gùnéral «le l'Al-
^ dans un discours prononcé dans une réunion au Vélo-
drome de MusUplis. — Elections législatives * Pro-
vins (Seine et-Marne) : M. Derveloy, ra.lical-socialistc, est
élu par 6 990 voix en remplacement de M. Monuiut, décédé.
A Vciiilôme ( Loir-et-Cher) : il y a ballottage. — Election
sénatoriale dans la Drôme : M. Bizarelli, député, républi-
cain, est cln par 666 voix, en remplacement de M. Loubet élu
président de la Uépuhlique. — Ouverture à Saiiit-Pctersl>ourg
rie la section françiiisc de l'Exposition industrielle franco-
russe, placée sous le pitronage du graiid-iluc Constantin. -
L'escadre française arrive 4 Cogliari.
10. — Ouverture de la session des conseils généraux.
Dans leurs discours, 1» plupart des présidents rendent hom-
mage à la mémoire do M. Fé ix Faure et adressent l'expression
de leur dévouement à ir. I.mibet. — Une commission est
'i -truction jinblique dans le
;: ^ aurait heu d-:.|i|...rtfi-
iltés de médecine.
■I .1. du puits de l'alirac. —
le pardon aux ras llangascia
]„■!< ri voilés et leur rend leurs insignes et dignités.
— Aux Philippines, le général Lawton s'empare de Sauta-
Cruz, ville |jriiici|)-ile de la baie de Lagiina.
11. —M. Loubet reçoit la visite .le M. Iglesias, prési-
dent lie la République de CoslaRica, qui vient lui faire
fCS adieux. — Le cabinet grec donne sa démission, qui est
acceptée. Le roi mande M. Tliéotoki. — A Samoa, uu duta-
cliement anglo-américain tombe dans une embuscade des parti-
sans de Matoofa. Trois officiers sont tués.- M. Dimitri
Stourdza présente au roi la démission du cabinet roumain,
qui est acceptée. -^ Le parti révolutiomiaire fédéraliste de Idi
Paz (Bolivie) est victorieux. Le colonel Pando est rentré a
Onizo. Le président Alonzo et ses ministres sont en fuite. —
Le pape reçoit les félicitations des cardinaux à l'occasion du
„,,r;-.]n .nini-:.
but d''tn-liiT 1rs M. 1
dans l'agrégation d. s
M. Leygues rr. -i :•■ '
L'empereur Ménélik ai
i.gt
Fournier
pontificat. — L'amiral
à déjeuner, .a bord du Bremivi, les autorités
liari et les commandants des navires italiens.
— Le loi de Suède, venant de Biarritz et Pau,
a Bordeaux. Il visite les principaux châteaux du Médoc.
. ,.., !e loriniil dit roi Oscar de Suéde dam le numi'ro de
ni ISU7 du Monde Moderne.) — >!. Loubet reçoit le duc de
T35e;:f'v
A .■MONTftl. IM AU — ON A II C DE T 11 1(1 .Ml' Il E
Cambridge et lui rond fb visite. — I.o« commIsKaIros fran-
çais et iillinmndB pour la délimitation de la frontière occiden-
tah' dn Dahomey rei.renncnt leurs travaux, suspendus à la
Buite d un doaccord. l.'enlente est lompléte maintenant. —
La commission du concours de façades, instituée par la
ville de Paris, décerne les prix. Le premier prix est décorné A
la maitou du SU4 de la ruo de llrcncllc. — Le roi et la
LK MONUMENT ÉLEVÉ A PASTEDR
Inaugure à Lille le 9 avril.
reine d'Italie arrivent h Cagli.ari. — .V la suite de désordres,
■2 lou étudiants sont exclus de l'Université de Moscou
et JOU de celle de Saint-Pétersbourg.
13. — luauguratiou du monument de Louis Veuillot
dans la Basilique du Sacré-C-eur. — Le rOi de Suéde
quitte Bordeaux se rendant en Toumine. — A l'occasion de
la conclusion définitive de la paix entre les Etats-Unis et
PKspagne, le président Mac-Kinley adresse à M. Loubet une
lettre exprimant, au nom du gouvernement et du peuple amé-
ricain, ses sentiments de haute appréciation pour la part prise
par M. (^ambon, représentant de la France, il cet heureux ré-
sultat. M. Loubet remercie M, Mac-Kinley de l'evpression de
ces sentiments. — Mort du peintre décorateur Rubé. —
L'amiral Fouruier rend visite aux souverains italiens k
Cngliari.
14. — l.e ministre des travaux publics fait signer un dé-
cret déterminant les conditions auxquelles sera soumise la cir-
culation des voitures automobiles. — Les souverains
italiens passent en revue l'escadre française en rade de
Cagliari. Au déjeuner offert par l'amiral Fouruier À boni du
Jlrennua, en l'honneur du roi et de la reine d'Italie, «les toast^
de sympathie sont échangés. — Le nouveau cabinet grec
est coniiiosé comme suit ; Théotokip, présidence et intérieur ;
Simopoulos, finances; Ronianos, affaires étnuigcrcs; colonel
L'ounioundourt>8, guerre; Boudouris, marine; Caraixiulog, ju--
tlce ; EutaxhiB, culte et instruction.
15. — A l'Académie des Sciences morales et poli-
tiques, réception de M. Luzzati, ancien ministre Italien, cornu.,
membre associé étranger. M. Luzzati donne lecture d'ntj-
importante notice sur son prédécesseur, M. Oladslono. — .^
concours hippique, le prix des officiers est couru on pr<
soncc do M. Loubet. — A I Hôtel de Ville, troisième soir. •
offerte par la munioliialité. M. Loubet y assiste. — MM. U'n
Bourgeois, iléputé, ancien prési.lent du conseil, ancien mlnlstr
des affaires étrangères ; Bihourd, ministre do France à la Ha; ■
et d'Kstournelles, déput«S ministre iilénlpotenlluire. B«int d.
gués pour représenter la France à In conférence pour !•
désarmement. — I-o conseil des ministres dlNpnKiie déci 1
de nommer M. le duc d'Arcos ministre d'Espagne n
MEMENTO ENCYCLOPÉDIQUE
' U- lu Washington. — Le tribunal correctionnel d'Alger
irriîTe- condiimne M. Max Régis ù quatre mois de prison
pour outra^'es au gouverneur général de l'Algérie.
16. — M. Doumer. gouverneur général de Tlndo-
Chine, arrive à Bangkok (Siazn), pour rendre visite au roi et
lui exprimer ses remerciements pour les félicitations qu'il lui a
envoyées par un ambassadeur, lors de sa nomination au poste de
gouverneur. — La conférence de Rome approuve la nouvelle con-
stitution Cretoise. L'article 38, relatif au droit de l'assemblée
d'élire nu successeur au prince, est rayé. — Mort du commandant
Aubert, l'un des héros de Bazeilles. — La fédération nationale des
mineurs belges décide la grève générale dans les quatre bassins
iiouillers de Belgique. Elle demande une augmentation de salaire de
20 pour lOU. — Les ambassadeurs et les légations de toutes
les puissances remettent à la Porte une protestation contre les
entraves apportées au commerce par les douanes turques.
— M. Dupuy de Lùnie est nommé sons secritaire d'Etat aux
affaires étrangères d'Espagne. — Dernicre journée du
ronconrs hippique. A cinq heures, le roi Oscar de Suède
arrive au concours, accompagné du commandant Lamy, de la
militaire du président de la République, et de M. Dui*,
ministre de Suède. Le concours se termine par un brillant car-
rousel, auquel prennent part 32 cavaliers; S officiers
de cuirassiers, 8 de dragons, 8 d'artillerie et du train
des équipages et 8 de. chasseurs et hussards.
17. — Le gouvernement belge donne son adhésion
à un projet d'exposition industrielle à Liège, en 1903.
— Par un iradé le sultan consent à la participation de
la Bulgarie à la conférence pour le désarmement.
18 — Aï L-ubet
donne mi dcjeunsr
en 1 honneur du roi
^■,4,1, '
■C-i^-S
AU C ON cor R S HIPPIQVE
MEMENTO ENCYCLOPEDIQUE
de Suéde. — Le roi de SuWe visite les travaux de l'Exposi-
tion. — T'n immense incendie détruit *Jii6 maisons ou cases à
Pointe à-Pitre (<;uiideloape). 2 <iuO personnes sont sans abri.
— Les mcInbrc^ dcâ bureaux des Ligues des Droits de
rhomme, de li» Patrie fraiiçAÏse, Antisémitique, Plébisritaire,
comparaissent devant le tribunal correctionnel pour infraction
A la loi sur les associations non autorisées de plus de vingfc
personnes. Les membres du bureau de la Ligue des Droits de
l'Homme sont condamnés h 16 francs d'amende, avec appli-
cation de la loi lîêrenper. Ils fout appel. — A Samoai les
partisans de Bfataafa et ceux de Malietoa se livrent un sérieux
combat au cours duquel il y a vingt morts, dont deux ICuro-
péens. — Les élections en Espagne donnent une forte
majorit*-' au gouvernement. — Lc^ souverains italiens
quittent Cagliarî se n-udant à i^assari. Au moment rie leur
départ, une estrade sur laquelle se tenaient les jeunes filles des
écoles s'écroule. Vingt d'entre elles sont blessées, dont
plusieurs grièvement.
19. — Quarante mille hommes sont amenés par ciriquante
trains à Lourdes, pour un pèlerinage spécial d'hommes. — Le
tribunal ((irrectiomiel coiiihinine les membres du bureau de la
Ligue de la Patrie française ii 16 francs d'amende,
avec a.ppli<-'atiûii de la loi liereoger. — Mort de M. Abraham,
dit Alexandre Weil, ancien journaliste, auteur de nom-
breux travaux d'érudition. — Dans une circulaire aux gouver-
neurs, le gouverneur général de la Finlande dit que le
manifeste du 16 février a été mal interprété. Il n'est jamais
entré dans les intentions du Tsar de changer quoi que ce soit à
l'organisation intérieure de la Finlande. — On signaU^ une
dimiiiution du nombre des cas de peste aux Indes. Le
nombre des victimes, depuis le commencement de l'épidémie,
est évalué à 250 000. — Les souverains italiens iir.'si<iL-nt.
Ji Sassari, l'inauguration du monument de Vict-ir-ljniiiiuin. i. _
Les villages de Vinclina et de Jaquel, dans !:i République
argentine, sont détruits par un tremblement <[•■ tirn-. Ji'ini-
portants dégâts sont causés près de Vinclina par l'ernption du
volcan HuoaHgo.
20. — Le roi de Suède quitte Paris. — Mort de
M. Fiedelf chimiste, membre de l'Institut. — Réunion, à
Bruxelles, d'une conférence internationale pour le règlement
de diverses questions de douanes et notamment pour l'intro-
duction des alcools en Afrique. Dix Etats sont représentés.
21. — A Saint-Ktienne-ilu-Mont, messe solennelle à l'occa-
tion du deux centième anniversaire de la mort de Racine.
M«' Touchet, èvêque d'Orléans, prononce le panégyrique de
Racine. La plupart des membres de l'Académie assistent a
celte solennité. — La Société de géographie décerne une
grande médaille d'or à M. E. Gentil, pour son exploration
en Afrique, du Congo au Tchad, et une grande médaille d'or
au général Gallieni pour son œuvre accomplie au Soudan,
au Tonkin et à Madagascar. — Le nombre des grévistes
dans les bassins houillcrs de Belgique s'élève à ii> OOU.
22. — Arrivée A Paris de M. Lellanoff, maire de Saint-
Pétersbourg, et de deux délégués officiels chargés de déposer
une couronne sur la tombe de M. Félix Faure, au uom de la
municipalité de Saint-Pétersbourg. M. LelianoflE est reçu à la
gare du Nord par le bureau du Conseil municipal de Paris. —
L'Académi.^ de^ Sciences morales et politiques décerne au
COnunandant Marchand le prix Audiffred, de 15 000 fr.
Ce prix e-t il< ^tin. ;t r^ .Minpenser les plus beaux et les plus
granil> ilrvuiinn-nts — M. Leygues, ministre de l'Instruc-
tion publique arrive à Itoueu, où il va étudier le fonctionne-
ment des musées et tout ce qui réfère aux monuments histo-
riques, i^ leur conservation, aux archiver et aux bibliothèques.
— M. Loubet assiste au bal des Sa int^Cy riens, à l'hôtel
Continental. — Diins une réunion de club li New-York, le capi-
taine Goghlan, ayant commandé sur un navire américain
à Manille, prononce ilea jinroles injurieuses A l'égard de la
marine iillcniatide. Il en résulte un échange d'observations
entre le cabinet américidn et l'ambassadeur d'Allemagne. —
Les souverains italiens passent en revue les escadres ita-
lienne et angUise dans le golfe d'Arami.
23. — Elections législatives & Venddmo (scrutin de
t>allott(igo). M. David est élu par 10 763 voix. — A la Perté-
Milon, cérémonie du deuxième centenaire de la mort de
Racine. Après la cérémonie religieuse a Hou une représenta-
tion dramatique donnée avec le concours do la Comédie-Fran-
^ise. — Plusieurs membres du gouvernement français vont
eu Tunisie pour assister h l'inaugnration dn monument de
Jules Ferry. — A Alger, au cours d'une umnifeatation pro-
voquée par les antisémites, M. Dnnnont, le maire d'Alger
et pluHieurs liiitres personnes sont arrétéH pour avoir proféré des
cria liostikM au gouverneur. — Duns un rngngenjont avec les
Philippins, à (^Julngua, les Américains perdent un colonel,
un lieutenant et plusiourîi soldats. Los Américains réussissent
4!opendant a déloger les Philippins de lenrit rctranohemcats et
lc4 poursuivent dans la direction de Calumpit.
2ï. — A Tunis, inauguration du monument élevé à la mé-
cnoiro de Jules Ferry sur l'avenue de la Marine, en pré-
sence de MM. Krantz. Legrand et Mougeot, membres du gon-
vernement frunçiis, de M""^ Jules Ferry, de M. Charles Ferry,
du président du Conseil municipal de Paris et d'un grand
nombre de députés, de sénateurs, de représentants de la presse
parisienne. Plusieurs discours sont prononces. M. Legrand va
saluer le Bey au nom du gouvernement françiiis et lui offre un
vase de Sèvres au nom de M. Loubet. Le Bey le charge de trans-
mettre au Président de l;i Hépiiblique l'assurance de s^s senti-
ments dévoués. — La Société royale des sciences et des
lettres de Copenhague nomme membres correspondants :
MM. Alfred Fouillée, Emile Picard et Henri Poincaré. de l'Insti-
tut, et M. A. D:istre. professeur à la Faculté des sciences de Paris.
25. — M. Lelianofif, maire de Saint-Pétersbourg, dépose
sur la tombe do M. Y. Faure, au Pèrc-Lachaise, la couronne
offerte parla municipalité de Saint-Pétersbourg, — Inaugura-
tion du buste de Racine sur l'emplacement de raucien
cimetière de Port-Uoyal. — Les mini«tres inaugurent le port
de Sousse (Tunisie). — Le tribunal correctionnel condamne
M. Jules Guérin, de ht ligue antisémitique, à seize francs
d'amende et M. Jules Legoux. de la ligue plébiscitaire, à
seize francs d'amende avec appli.-iitioii île hi loi Uérenger. —
M. Delcassé remet au prince Ourousoff, ambassadeur de
Russie, les insignes rie gmn.i-cr'iix •iv i.i L- L-i-m d'honneur. —
La nouvelle loi sur les accidents du travail provoque
de nombreuses protestations. — Le général Gallieni quitte
Tananarive pour rentrer en France. Son départ donue lieu à
d'imposantes manifestations de sympithic. L'intérim sera
rempli par le général Pennequin.
26. — La municipalité de Paris offre un déjeuner en l'hon-
neur de M. LelianoS*, maire do Saint-Pétersbourg. M. Du-
])uy, le prince Ourou^uff, ambassadeur de Bnssie, et M. Lelianoff
jinrt/^nt ik- tiKi^t-. — Inauguration, à la Flèche, du monumeut
. l, v. i 11 niMii lin- de Léo Delibes. — M. Loubet reçoit le
duc de Connaught et lui rend s;i visite. — Mort du chan-
>;>>niair Delormel. — Les membres de la commission pour le
règlement .le l'affiiire de Samoa s'embarquent h San-Frai»-
cisco. — Le général Mac Arthur s'empare de Calumpit (Phi-
lippines), après un violent combat.
27. — A Nice, inauguration du nouveau pont SUT le
Paillon, ru jir.-^ence de la reine Victoria. — Mort de
M. Edmond Perras. sénateur du Uhône. — Le conseil
legisluif <w hi Nouvelle-Galles du Sud, dont les hésita-
tions avaient retarde la conclusion de la fédération Austra-
lienne, vote en troisième lecture le bill déjà a-iopté par les
autres colonies. — Le marquis de Novellas, premier searétalre
à l'ambassade d*E^;pagne à Paris, remet A M. Siïvela le proto-
cole de paix conclu entre l'Espagne et les Ktats-Unis,
nitiflé p.if I»- pr'-i. lent Mac Kinley. — Le Conseil suprême
de guerre de Madrid contirnie les décisions des tribunaux
d'honneur urd-muaut le passage du général Tejeiro dans la
réserve pour încapnoite et l'exclusion «le l'armée du colonel
Zamera. — M. Leygues. ministre français de l'instruction
publique, est reçu en audience p;irticuliére par le roi d'Italie
avec lequel il s'entretient longuement. — L'assemblée Cre-
toise approuve la constitution avec les modifications proposées
par les puissances. Elle décide de contracter un emprunt de
9 millions et de rembourser aux puissances les 4 millions
avancés par elles.
28. — En Tunisie, inauguration du chemin de fer de S fax
à Gafsa en présence de M, Krantz, miuistre des Travaux
publies lie Fniuce. — Un arrêt de la chambre des mises en
accusation renvoie MM. Dérouléde et Habert devant la
cour d'assises pour provocation au crime contre la sûreté de
l'Etat et provociition de militaires h la désobéissance. —
M. Lelianofir, maire de Saint-Pétersbourg quitte Paris.— I*
j)résident îles Etats-Unis invite les gouverneurs .les Etats du
Sud à mettre un terme aux lynchages de nègres que les
blancs pourchiiî^sent au moyen de chiens-limiers.
29. — M. Loubet assiste i\ l'inaugtiration des deux Salons
lie peinture et de sculpture ii la Galerie des machines. — Dan>
une ciHiférence avec les généraux américains, les délégués
des Philippins demandent 1)^ suspension des hostilités pen-
dant trois senniincs afin de pouvoir consulter le Cougrts sur
l'opportunité de continuer la guerre ou d'entamer des négociji-
tions de paix. Le général Otls refuse ces propositions f t pose
comme condition l'i la suspension des hostilîti^ la soumission
des insurgés. — M. Leygues fait visiter à la reine d'Italie
les travaux des pensionnaires ile la villa MtHlicls, — La Russie
et l'Angleterre signent un arrangement pour la délimitation
de leurs sphères d'influence imiustrielle en Chine,
30. — A I.yon, M. Koujon. directeur dos Ueaux-Arts. pre-
siile riuauguràtlon du buste du ctuuisoiniior Pierre Dupont.
— A Menton. ini\ugur.itlon du niomiment élevé h la mémoire
de l'Impératrice Elisabeth d'Autriche. — Km Espagne,
les élections sénatoriales donnent une majorité de soixante
voix au Rouveriiemciit, — M. Stoyanovltch. ministre dcg tra-
vaux publics en Serbie, est remplacé par M. Athanaskowlteh.
— U Oauloit ouvre une tou^crlptlon |>our l'acqulBition de U
maison des v Dernières cartouches », A Usieillos.
I
LES TIMBRES-POSTE DU MOIS
L'Allemagne, qui avait le bon esprit de n'avoir
pas trop de timbres différents, serait, dit-on, dis-
posée à suivre l'exemple d'autres pays : elle émel-
trail des timbres de 30, SO pfennig, 1, 2 et 5 marks.
entre parenthèses soit dit, doit bien, du liaut du
paradis des Incas, être étonné de se voir sur des
iimbros-posle.
De l'orto-Ric(t nous \'ionncnt les timbres des
P A U A ( i U A Y
La Suisse a exécuté les résolutions du
congrès de Washington, en adoptant les
couleurs verte pour le 5 centimes, rouge
pour le 10 centime» et bleu pour le 25 cen-
times, sans moditîcation de types.
Nous apprenons aussi le prochain chan-
gement des timbres turcs : le nouveau
type est adopté et en cours d'e.xécution.
L'Inde anglaise a remplacé le 1/i d'anna
provisoire par un timbre de 3 pies, rose;
cela ne sera sans doute encore que pro-
visoire, et, en matière de timbres, ce n'est
pas comme en matière administrative, le
provisoire dure peu.
Le .lapon s'est aussi conformé au.x pre-
scriptions de l'Union postale universelle, et
nous voyons un 2 sen vert, -4 sen rose et
10 sen bleu.
A Malacca, les surcharges continuent
pour fabritiiier des 4 cents ; après le 5 cents,
c'est le S qui est transformé, ainsi que le
5 cents de 18S3, tiré en rose pour la cir-
constance; si cela ne sert pas beaucoup
pour la correspondance, cela donnera tou-
jours des distractions aux amateurs et
des bénéfices aux trafiquants.
Au Canada, le timbre planisphère
voit encore la mer changer de nuance;
si à chaque tirage cela doit se repré-
senter, on fera bien de n'y plus prendre
garde ou d'avoir un album entier pour
ce timbre !
Nous donnons ici un des der-
niers spécimens de l'industrie para-
guayenne.
Le grand besoin ds timbres 10 cent. H^
ayant fait sentir la nécessité de mo-
difier le 15 cent, après le 40 cent.,
nous lui devons le type ci-contre, de couleur orange.
Le Pérou remplace, toujours pour satisfaire à l'U.
P. U., son timbre bleu de 2 centavos par un rouge
du type représentant l'Inca Manco-Capac qui,
IX. — 56.
ILES V I E R
Etats-Unis, surcharges à l'instar de ceu.x
de Cuba. Ce provisoire ne durera pas
sans doute, car on annonce que les plus
petites valeurs de Cuba sont à la gravure :
ils représenteront l'inévitable Christophe
Colomb, une statue allégorique de Cuba,
un navire et un paysage.
Les Iles-Vierges ont de nouveau des
timbres spéciau.x ; sans être aussi bcau.x
que les anciens, ils sont assez artistiques;
tous semblables, 1/2 p. vert clair, 1 rouge,
2 1/2 bleu clair. 4 brun, 6 violet. 7 vert
foncé, 1 shilling bistre et 5 shillings bleu
foncé; c'est en somme une jolie série.
La Nouvelle-Galles du Sud modifie en-
core les couleurs de son 6 pence dont
Oiius avons donné la reproduction en
mars; il devient orange.
Les Etats-Unis conservent les jolis
timbres d'Hawa'i. sauf ceux de 12 et
25 cents, qui portent l'un la légende ré-
publique d'Hawa'i et l'autre le portrait du
président, mais le 1 cent deviendra vert,
le 5 bleu, et dès à présent le 2 de-
vient rose.
Les Iles Samoa, dont on parle tant,
se livrent aux surcharges pour utiliser,
après le 1 shilling rose, le 1 p. vert,
cela n'est pas bien sérieux. On sera
bien aise de voir le protégé des Anglais
et des Américains, le roi Malietoa, qui
s'était empressé de faire mettre son
cfTigie sur un des timbres; nous le
donnons à titre d'actualité.
Nous regrettons de ne pouvoir mettre
A ï en regard la figure de son compétiteur
Malaafa, le protégé des Allemands;
mais, soit modestie, soit parce que les
Anglais ont organisé le service postal, il n'a pas
eu les honneurs du timbre-poste!
J EAN Repaibe.
LA MODE DU MOIS
Notre modèle n» 1 est une élégimte et fort dis-
tinguée toilette en grenadine noire, sur fond de taffetas
ciel très pâle. Sur l'ourlet de la première jupe en taf-
fetas, entre-deux de chantilly ou de tulle noir brodé.
La tunique se termine par uu volant froncé très flou.
Corsage croisé, très simple, sans fermeture apparente,
avec revers en taffetas ciel, recouverts de tulle noir
plissé et ILsérés de velours noir. Intérieur bouillonné,
en mousseline de soie noire sur petite guimpe de mous-
Comme corsage, uu boléro, à pointes accentuées, devant,
croisé un peut haut, et fermé par de jolis boutons de
fantaisie en cristal pervenche. Sur le col et les revers
tailleur, en moire blanche, une application de vieille
seline de soie ciel. Col et cravate semhlable.i. Grand
ciiapcau île paille ciel j une superbe plume amazone
noire recouvre la passe, contourne la calotte et re-
tombe derrière sur les cheveux ; & gauche, groupe de
coques de ruban bleu ciel recroquairt la passe. Gants
blancs. Souliers de chevreau noirs, et bas de soie bleu
ciel ou noire.
Dans notre modèle n" 2 nous reproduisons une ra-
vissante toilette : c'est un costume tailleur en peau de
soie pervenche, (l double jupe : la première, légèrement
longue; la seconde dentelée en dents de loup ; l'une et
l'autre emliuitant abhiilnmei't les hanches sans uu pli.
guipure bise rehausse l'éléfiauce île celle mi.<e très
simple et très distinguée. Chemisette intérieure en mous-
seline de soie blanche, avec entre-deux de dentelle, ou
petits plis lingerie, suivant le gofil. Manches très lon-
gues, seulement un peu plus larges i\ reuinianchure,
ornées de trois groupes de petits |ilis. Le chapeau, en
paille de soie assortie de nuance ft la robe, tient iV la
fuis du chapeau <( Iwrgère )i et d» chapeau u Paméla ».
Simple ruban de satin noir autour de la calott:^ bosse,
se croisant derrière pour former brides et venir fe
renouer sans pans sous le nicntou. .'Vu milieu, devant,
étoile formée par cinq cociues de ruban de .satin noir
LA MODE DU MOIS
<7I
;ui centre de laquelle s'épanouit une touffe de boules
de neige.
En faille évêque est la toilette n° 3, très remarquée 4
l'un des grands mariages qui se sont célébrés ces
jours-ci. Trois biais, deux étroits et un plus large,
en satin tilleul pâle, la bordent tout autour et forment
feston à larges dents arrondies sur la draperie qui,
remontant & gauche, vient se perdre dans la fermeture
derrière. Corsage plissé en travers, en satin Liberty
d'un violet plus foncé, formant camaïeu. C'est la
guimpe qui retombe sur le corsage et forme boléro
court dans le dos et sous les bras. Le cane de devant
est retenu au boléro, de chaque côté, par deux petites
pattes fermées avec des boutons en strass ancien, ou
en belle passementerie. La guimpe et le boléro, en
faille, sont unis et garnis comme la jupe. Col très
haut, formant pointes de chaque côté. Toque en paille
de soie et en tulle adorablement chiffonnés, et touffes
de violettes russes, mélangées de violettes de Parme,
se perdant dans les cheveux. Bas de soie évêque et
souliers en chevreau de même uuance, car la grande
élégance veut qu'on revienne & la mode de jadis et
qu'on porte les chaussures assorties de ton au cos-
tume. Gants blancs, en chevreau glacé.
Le modèle n" t est en voile gris argent. Tunique
très simple, formant peplum devant et derrière, avec
ourlet rapporté en bordure, piqué des deux côtés. Cor-
sage tout -X fait plat, mais de coupe exigeant une absolue
perfection, croisé, sans fermeture apparente, sauf un
gros bouton en argent ciselé dans le coin à gauche.
Même ourlet rapporté qu'à la tunique, et chemisette
intérieure rappelant la première jupe — longue comme
toutes les jupes modernes — • en taffetas gris argent,
entièrement plissée de petits plis lingerie. C'est aussi
d'une exquise simplicité. Le petit chapeau breton est en
paille de riz gris argent ; une ceinture de velours noir
entoure la calotte et se noue, devant, en nœud cravate
avec boucle de strass sur le lien. Ruche de tulle assorti,
très vaporeuse, contournant aussi la calotte, et s'ar-
rêtant au nœud, de chaque côté ; enfin, sous la passe,
légèrement relevée derrière, cache-peigne très fourni,
en roses pâles, ou en fleurs de saison. Toujours manches
très longues. Gants de suède blancs, ou assortis; bas
de fil d'Ecosse noirs, avec chaussettes gris argent, et
souliers gris, en daim, genre Richelieu, avec boucles
d'argent ciselé sur le cou-de-pied.
LA MODE DU MOIS
NOS PATRONS
Boléro. — Très ajusté, ce boléro peut se faire en
laine comme en fil ou en coton, c'est-à-dire en toile à
voile ou en piquù, soit en tissu avant ilu soutien. Le
devant, sans pince, se coupe en deux morceaux réunis
sous une patte rapportée et piquée. En reps de coton
bleu ciol, il serait charmant de le lisérer de bleu foncé,
et de faire le col, les revers, les parements des manches
et les boutons en piqué blanc, avec intérieur et cravate
nouée en nn-ud papillon, en tulle brodé blanc.
Les crans iniliqucnt la manière de coudre ensemble
les diverses parties du devant, et le dos, dont nous ne
donnons ([ue la moitié de la largeur. Il est bon de sou-
tenir un peu les coutures pour maintenir la rondeur de
la cambrure de la taille.
TOILETTES PRATIQUES
N" 1. — Jiobe de jeune Jille, en voile gris souris. Jupe
moderne avec piqûres contournant les hanches et
formant tablier. Corsage-
blouse, froncé à la taille
devant, ajusté derrière, ou-
vert sur une guimpe de
taffeta-s rayé en travers
noir et blanc. Jockeys plats
sur les manches absolument
collantes et unies. Cein-
ture ron-ie, h boucle. Ce
même modèle, en toil" en
l)iqué ou eu coutil, pour
les grandes chaleurs, serait
tout & fait gracieux.
N° 2. — Costume pour
dame un peu forte et d'un
certain âge. Jupe demi-large,
avec coutures apparentes,
très busquée à la taille, et
ceinture en pointe, cousue
à plat sur la jupe. Corsage
ajusté, rentré sous la jupe, >^-„ .j
et tout uni. Revers et col
en velours, ou bien en moire,
avec gilet brodé, ou composés d'une belle guipure noire
appliquée sur un dessous en satin ivoire. Le col rab ittu
LA MODE DU MOIS
et les revers tailleur seraient préféraMes, en cette
saison, au col McHlicis. Mais il est des femmes que cette
mode passionne au point de ne pouvoir s'en passer,
mètne en été. En cachemire ou en voile, pensée, bleu
marine, caroubier ou gris fer, cette robe serait tout &
fait pratique et charmante.
N<» 3 et 3 bis. — Toilette J'aprcs-miili (dos et devant),
en toile Je soie, foulard, louieine, ou satin Liberty
uni, pervenche. Jupe appuyée et non doublée sur un
fond de jupe en taffetas, ou en tatTetaliue même nuance.
La robe se compose d'ime première jupe unie, sur
laquelle retombe une tunique bordée par un volant en
forme allant en diminuant jusqu'à la taille, dev,ant.
Blouse-corselet formant presque bavette devant, et cein-
ture Suissesse derrière, sur une guimpe plate eu guipure
d'Irlande, appuyée sur un fond de soie crème. Cravate
et ceinture longue nouée derrière en noeud bébé, de
nuance assortie ou tranchante sur celle de la robe.
N» 4.
N» 4 6;.
Xos 4 pt 4 bis, — Costume de promenade et de visite
(dos et dev.ant). Première jupe en taffetas à ramages
genre ancien, dans les teintes neutres ; double jupe en
drap cachemire bleu de Frauce, à pointe devant, à
demi-traîne arrondie derrière, avec double piqûre au
bord. Corsage-habit, formant boléro à pointe, et ouvert
devant sur un gilet pareil au jupon. Revers en moire
bleu foncé, sur lesquels il serait fort joli d'appliquer
de seconds revers plus étroits en moire ivoire ou blé
pâle. Ceinture plate, et en pointe, en moire Vjleue.
Beaucoup de ces modèles peuvent permettre d'uti-
liser, en les rajeunissant, des costumes de l'année der-
nière. Tous peuvent se faire aussi en taffetas ou en
faille, les costumes tailleurs en soie unie commençant à
se porter avec succès. La peau de soie est, en ce cas,
un tissu également précieux, pourvu qu'il ait un peu
de soutien par l'apprêt.
On peut aussi s'inspirer de ces modèles pour com-
poser des robes d'été en linon, en mousseline, en
piqué, toile à voile, etc., voire en serge, en cheviotte ou
en covercoat, pour voyage. Le tulle point d'esprit, le
tulle grec, la grenadine ou la gaze de soie, mélangés à
de la soie unie, composeraient aussi de jolies toilettes
de.casino.
TRAVAUX DE DAMES
Cacke-pol. — Eu cycas (feuille de palmier tresséeV
liC cache-pot japonais ne coûte que quelques centimes.
Il est très sobre, mais devient très élégant en le gar-
nissant de coques de rubans formant anses de chaque
côté, et d'une draperie en dentelle et ruban de soie. On
assortit la couleur du ruban & la nuance des fleurs gar-
nissant le cache-pot.
Kssuie - plume. — Découper un trèfle à quatre
feuilles dans du drap
vert ancien ; broder
les nervures en soie
verte, et sur une
d es feuilles, unpt lit
insecte en soie vertf
et noire. Découper
trois épaisseurs de
drap noir sur le
modèle du trèfle eu
drap vert ; attacher
le tout ensemble
par un point au
centre du trèfle, et rouler un petit morceau de drap vert
pour la tige.
Coin de dessus de plateau. — En granité de coton
crème, onrlé à jour, et orné de fleurs de catleyas (orchi-
dées mauves) et de c.ipillaires. Les catleyas sont brodés
au point de tige en soie i jour mauve ; les capillaires,
au point lancé, de deux tons de vert olive.
Berthe de Prêsillt.
TABLEAUX DE STATISTIQUE
Les accidents de chemins de fer en 1 896-97.
kilonièlref.
France 33. ïïtl
Alleimigne 45.<,IG5
Autriche-Honpric SU.TSit
Belgique 4.7H3
Daiiemurk 1 . 73'>
Indes anglaises 3L'.G21
Japon '^A'lS^\
Suisse S.ci'u
Voyajfenrs. Kmiiloy»-!^, An
i pemonnent. Voy«p.-nra. KtinilorV-i. Antres p*Tw>ani
201 2t7 456 93
237 26S 1.4S9 212
129 191 |.2:»2 lai
61 188 1.117 CO
Les Téléphones.
Le bureau de statistique de Stockholm, se basant sur le^i
données les plus récentes qu'il a pu se procurer, a donné le
tableau suivant des téléphones, nombre d'instruments et
distances couvertes.
Nonihre. K ilomùirt-s.
Ktats-Unis
Allemagne
Grande-Bretagne et Irlande.
Suède
Canada
Suisse
France
Autriche
Norvège
Russie
Italie
K<pagne
Danemark
Hongrie
Belgique
Mexique
Hollande
Finlande
Uruguay
Japon
Cuba
Indes britanniques
Australie
Roumanie
Cap et Natal
Paraguay
Philippines
Algérie
Itulgaric
Tunisie
Indes françaises
Sénégal
72.627
1.29C.656
i36.712
134.215
120.000
7Û.S40
7G.Ô93
101.764
74. ('.30
63.HSil
6.'> . ÛUO
21.00U
22.984
16.000
28.870
20.127
19.000
S. 000
21.000
13.063
S. 468
1.900
3.606
3.846
1.770
La consommation du gaz dans Paris
et sa banlieue.
18611. . .
. . 76. 5111.922
IXll.i. . .
. . 116.171.727
187U. . . .
. . lU. -107. 904
1875. . . .
. . 17.^.1«S,S|.1
1S«IP. . . .
. . 2'il.:i4<.321
1S«.'|
. 2«6.46.'i.999
1K1)(I
. .•)II7.8B1.«S0
I«9.-i
. 311.023.400
IS90
. .■J1K.020.OC0
1897
. 316,308.270
1S9.S
. .•iS0.0Sl.25O
Production du sucre brut en Europe.
(En tonnes ; 1.000 kllogrammca.)
169^IH99 U9;-tH<.m
Allemagne 1.020.600 1.837 104
Autriche 896.680 821 .694
Ii"s«le 7.14.3.17 719.1160
l^'runcc 688.690 773.1.'iO
Bcllfl'ine 197.200 234.000
HolUnile 147.000 126.6.'i8
SuMe 67.000 88.000
4.341.307 4.61)9.666
Les constructions navales en 189S.
(Navires de guerre non compris.)
X.ivires. Tonnages. N^Tiren. Tnanj^
-Angleterre. 761
États-Unis. 170
AUemagoe. 114
France. . . ."i7
Russie ... 21
Phys-Bas. . 34
1.367.. '570
210.900
1C8.40.Î
Italie. . . .
Colonies an-
glaises. .
Norvège. .
Suède . . .
Danemark.
21
Les étrangers
dans les ports francs chinois.
Anglais. . .
Allemands .
Américains
Français . .
Hollandais.
Danois . . .
Espagnols .
Colomi.
4.939
9i>0
1..164
098
81
147
.*Sur4ois et ^«rTrf .
Russes ....
Autrichiens .
106
Italiens. . .
.Taponais . . ,
Portugais .
La récolte du houblon.
(Kvaluation i\f M. Beokenlnupt.) Bn quintaux (I
• kilogr.).
1^97. IM9«.
Allemagne 477.228 360. (KM
.Angleterre 411. 0S6 37.%.iKHJ
Ktat.«-Uni8 .190. OW) 330. iKN)
Autriche lnO.696 160. iMH)
Krance 78. («W 36.0<H)
Belgique 711. OHO 36.1KI0
Russie G2.S00 ftO.oiK)
Australie. l.'i.ooo i:..(KK)
Autre* pays 1.%.IKHI Ul.lHiO
Totll 1.673.709 1.3.-.0.I100
La navigation de plaisance.
YAniTS A VOtl.KK YACHTS A VAPK.rB
Nonilirw Tnnniiirc. Nonilm-. TitimAjrf.
Ruy.iume-l'ui 3.206 60.739 898 95.1116
Cttlonics anglaises. .. . 3.12 4.069 l'.l 3.I1H
France 4 76 9.403 223 18.1169
Allemagne et Autriche. 343 4.814 37 6.786
Suède et Xor%ègc. .. . 299 3. .Mo 34 1.236
Belgique et Hollaudo. 146 2.641 40 1.234
Italie 90 1.908 37 4.07.'i
Danemark Ile 1.480 1 6(2
Kspagne et Portugal. . 43 g»< 9 7:13
Divers pays 241 3.44G 108 43.611
6. 311 93.009 1..I36 172.669
Pour les Ktits-Uni«, le VaeM rfnfittM-, auquel oo« chiiTres
«ont empruntés, Indique 1 496 yachts A voiles et i^ vn^ieur.
G. François.
QUESTIONS FINANCIÈRES
Le fait que W \nihlk- va de plus on i.liis \ .-is U-s
valeurs à rcviim oqnitable est iiuKniahli' ol so
manifeste dune façon île plus en plus péiemploiie.
A l'heure (|uil est, <m peut facilement niesurer le
chemin parcuuru clans cette voie, et déterminer
dune maniiM-e à peu près précise les phases de
lorientalion nouvelle. T.-ut d'abord, les valeurs
d'Etats ont été peu à peu délaissées, et la décrois-
sance de la prédilection du public à leur cgard est
attestée par la baisse régulière des cours. Baisse
régulière, — et fiénérale. Qu'il s'agisse des rentes
françaises, ou allemandes, ou prussiennes, ou
russes, ou suédo-norvégiennes. — nous ne parlons
ici que des titres solides, et qui, pendant l'exercice
écoulé, n'ont pas eu à compter avec les conlin-
gences de la p<ililique, — le résultat est le même :
U-s cours actuels sont partout en recul sur ceux
de l'an dernier, qui eux-mêmes s'inscrivaient à un
niveau inféiieur à celui de la période précédente.
En même lenips que baissaient ainsi les rentes,
on voyait fléchir les valeurs assimilées, titres du
Trésor, obligations de la Ville de Paris, ou du Crédit
foncier, ou des Chemins de fer. Puis, les grands
litres, dits classiques, ont eu leur tour. Devenus
de moins en moins maniables par l'inflation de leurs
cours, ils ont été peu ou prou abandonnes par la
moyenne épargne; et cet abandon a été d'autant
plus rapide que le revenu était moins en rapport
avec l'importance du capital représenté par les va-
leurs. Les Voitures, les Messageries maritimes, les
valeurs gazières, d'autres encore, ont fléchi peu à
peu. Cette lélrogradation n'implique pas que les
entreprises intéressées aient perdu quoi que ce soit
de leur solidité, mais simplement cpie l'épargne
éprouve le besoin d'avoir des valeurs plus maniables
par leur prix, et d'un revenu plus productif. Et de-
puis l'avènement des valeurs industrielles émises à
un taux accessible à tout le monde, le mouvement
s'est accéléré. Les capitaux de formation nouvelle
simt allés vers les nouvelles valeurs: et. parallèle-
ment, nous voyons tous les jours les anciens capi-
taux représentes par les valeurs anciennes se mo-
biliser, et venir A leur tour vers les entreprises
modernos. qui triomphent sur toute la ligne.
Nous av.. us exposé précédemment les causes pri-
mordiales de celle évolution, née du besoin très
naturel qu'éprouve tout capitaliste de tirer de son
capital le parti le plus avantageux qu'il p<nirra. Nous
n'insisterons donc pas aujourd'hui sur ce point,
el nous nous bornerons à rechercher rapidement
quelles iinl été. parmi les valeurs industrielles, les
plus favorables. Cela n'est pas malaisé à discerner.
D'une simple inspection de la cote il résulte que
les valeurs de consommation constante et générale
ont été l'objet des préférences du public, qu'il
s'agisse de chaussures, d'eaux gazeuses ou d'autres
produits ou denrées. Les petites valeurs.— « petites »
s'entend du capital des entreprises, et non de
leur qualité. — ont été absorbées les premières,
en raison de leur accessibilité. Puis, la moyenne
épargne a tourné ses regards vers des titres exi-
geant un débours plus important, mais émanant
également des sociétés ou d'entreprises indu.s-
Irielles ; et c'est, -k l'heure actuelle, le groupe des
valeurs métallurgiques et de leurs succédanées qui
délient le reetud du succès el de l'aclivité.
Il n'est rien de plus naturel que cela, puisque
nous sommes à une heure où la grande industrie
prend un développement tout à fait extraordinaire.
Des usines se construisent partout, et des chemins
de fer s'élablissenl, et des outillages se créent, et
des industries nouvelles surgissent, el les anciennes
industries se réorganisent, et les tramways se mul-
tiplient, et la machine se substitue de plus en plus
à la force vivante, et les canaux se creusent, et les
débouchés se multiplient. Tout cela demande, néces-
site, exige des quantités colossales de métaux ; le
fer. le plomb, le cuivre, sont les indispensables
matières premières de tout ce mouvement, et sont
demandés et achetés longtemps avant que d'arriver
à la surface du sol. Tout naturellement, les valeurs
des Sociétés métallurgiques voient leurs cours pro-
gresser en même temps que progresse la consom-
mation des produits de ces Sociétés. Nous conve-
nons même que, dans certains cas, la hausse des
cours est plus rapide qu'il ne faudrait : mais de ce
que la spéculation commet quelques excès, il serait
puéril de conclure que le mouvement est tout en-
tier artificiel. Il est. au contraire, parfaitement
logique et normal parfaitement, en dépit de cer-
taines exagérations.
A la hausse des valeurs métallurgiques corres-
pond naturellement la hausse des valeurs charbon-
nières. Celle-ci est commencée déjà : et il est per-
mis de croire que le progrès réalisé par elles ne
constitue qu'une première étape dans la voie de la
hausse. Il en est qui, malgré l'élévation de leurs
prix, constituent encore de très bons placements ;
il en est aussi qui ont été poussées d'une manière
excessive; il en est enfin qui sont délaissées on ne
sait trop pourquoi, et qui auront leur tour. Nous
examinerons tout cela. Nous examinerons aussi la
question de savoir si, dans ce groupe de valeurs,
il ne s'en trouve pas quelques-unes qui soient sus-
ceptibles de trouver place dans des portefeuilles
sérieux, soit qu'elles n'aient pas atteint encore le
développement auquel elles peuvent prétendre au
point de vue des cours, soit iiue lairaire repré-
sentée par ces valeurs ne soit ([u'à peine sortie de
la période de préparation et d'installation maté-
rielle. Disons tout de suite que nous sommes en
train, en ce moment même, d'étudier une affaire
de ce genre — une alfaire française — destinée,
ce nous semble, à prendre rang parmi les meil-
leures. C'est des Charbonnages d'.\nnezin que nous
voulons parler. Nous en parlerons plus à loisir dans
notre prochain article: mais, d ici là, nous donne-
rons par lettre particulière à toutes les personnes
qui nous feront l'honneur de nous écrire à ce sujet,
les détails les plus circonstanciés.
E. Bbnoist,
Directeur du ifonitmr étmomùt"^ el lit
17, rue Un Pont-Neuf.
( iiaim:li.k FrxKRAir.i-:
r I, A N 1) K I. A (■ Il A r E r, i, F,
m.
n. A N niî I, A ou Y l'T E
ooni'K Sun AU
("cite cliapellc funéraire, d'une importance excep-
liiinncllc, est <5rif,'<'e au-dessus d'une crypte où se
trouvent disposés trois tombcnu.v. On descend dans
cette crypte par un de|,'ré accessible sur la face
l)ostéricure. I. 'intérieur de la chapelle haute cou-
licnt, face il l'entrée, un nioupe coniménioratir et
des inscriptions et cnd)lènies sur les autres faces.
De» niosa'iipies coniplclcnl la décoiation de la uar-
tic su|)érieuie et de la coupole octogonale. I,e jour
y pénètre par ([uatre haies latérale» et l'o'il prati-
qué nu sommet, jcarnis de \itrau\ en (.'risaille.
lixlérieureiuerit, la parlie inférieure carrée porte
air\ angles des petites demi-coupoles aliril.iid une
décoi'alion en mosa'icpie sur fond d'oi- ,i|,|iiii|iii'i'
sui- les pans coupés. I,c sonbassemeiil en ^raml
formant plate-forme reçoit un enlourniie de ver-
dure basse en buis taillé entouré dune petite (Trille
en fer foigé. I.e reste de la construction est élcv<!
en iiierred'un grain dur et très fin, et tout l'édilicc
en définitive a été traité avec le plus grand soin.
l,a dépense se répartit ainsi :
Fouilles, Kranit et maçonnerie. ... SI 000 fr.
Statuaire et soiilpturc 14 UOO >
Ker forgi! 4 0(H1 »
Moniïquos SfiOil >
Murlircrie, ilnlhiKes .1000 b
liroiize l|K)rtcft) 1 fiurt i
Vitraux SOO >
Total «riftOO a
11. D., architecte.
PÊCHE EX KACX TROUBLES, d'après un dessin de Fbkd. W. Rose.
(G. w. Bacon et Co, éditenra, Londres.)
Jeux et Récréations, par m. g. BEmiN
N^ 286.— Haut : Noirs.— Bas : Blancs.
Les blancs jouent et font mat en
N- 287 — Haut ^olr — Bas : Bla
Les blancs jouent et gagnent.
AfJrF.^fpr IfX communications pu
N« 288. — Charade, par A. G.
Mon un est le nom â'im hôte chftmiAnt des bois.
Sur lies rayons poudreux mon second se Aélaifse,
Ou bit-n son contenu distrait et remplit d'aise.
Ri-pandant 1a terreur et les vagues effrois,
Mun entier apparaît, quand la nuit est épaisse,
Auï sombres carrefours, sur la Imutt:- falaise.
Kt l'on demeure alors frissonnant tt «lus voix.
N» 289. — Mots en losange.
KXVOI D'ex LECTEUIt.
— Irf grand mot principal de ce nouveau problème
Kst chea nous fort commun, on le voit dans l'em-
[blèrae
De plusieurs corps d'état. Lecteurs, attention.
Veuillez montrer ici votre érudition.
— Lettre ; terme d'échecs : puis magnifique rflle;
Outil très estimé par le sculpteur habile ;
Ecrivez an-ilessous un verbe qui, souvent.
Vaut mieui qu'une promesse etméme jilus de cent.
— Espèce de tamis doit se mettre à la suite.
Tftchez de rattraper cette voyelle en fuite,
Elle n'est pas bien loin, vous en viendrez à bont ;
Ce losange aussitôt apparaîtra debout.
N" 290. — Variété.
Trouver un nom de saint qui se Use de
la même façon dans l»s deux seus.
N« 291. — Curiosité.
Un père, une mère et leurs deux eufants
veulent passer une rivière à l'aide d'une
grande pl.inche. Le père, qui pèse 65 kilo-
gr:immes, après un prudent essai, s'assure
que la planche pourra le porter jusqu'à
l'autre rive. Seulement, il constate qu'il
ne pourra pas emporter avec lui la moin-
dre charge. Comment s'y prendront-ils
pour passer tous les quatre, sachant que
la mère pèse 60 kilogrammes et que les
deux enfants pè-icnt, l'un 30 kilogrammes
et l'autre 35 kilogrammes ?
SOLUTIONS
NO 279. — 1. D 6 F D. 1. C joue,
2.Tr>R. 2. Rpr.T.
3. D 6 F R échec et mat.
2. C joue.
2. D pr. P échec et mat.
N» 280. - ?lil ili' 31_^' -!L15
12 41 41 32 lacboi 34 2ô
43 1 1 18
Î6~7 gagne.
N» 281. — Théodore, Dorothée, Hérodote.
N° 282. — HAINES
AINES
INES
NES
E S
N" 284. — Le six Lance E d'or.
Le silence est d'or.
N" 285. — Lorsque le gendarme se met
à sa poursuite, le malfaiteur a déjà psir-
couru trois fois 7 kil. 800 m., c'est-à-dire
23 400 mètres. .\Tant d'être repris, il f-iit
encore quatre fois 7 kil. 800 m., c'est-à-
dire 31 200 mètres. Il a donc parcouru
54 600 mètres au moment de sa capture.
Or le gendarme n'ayant marché que quatre
heures a dû faire à l'heure le quart de
54 600 mètres, c'est-à-dire 13 C5U mètres.
les Jeux à M. G. Beuditt, à Billancourt (Seine), avec timbre pour répons>
LA CUISINE DU MOIS — LA VIE PlîATIQUE
Potage Rabelais. — Formule. — 300 grammes de
haricots rou^c<, une carotte et un oignon moyens.
I i lilrc (1<; vin ruuse. 1 litre (i'eou filtrée, 120 grammes
(le l;ird gras, 1/2 litre de bouillon, iJO grammes de gluten,
peu de sel, pointe de cayenne, un verre de madère.
Opkkation. — Trier et laver les haricots. les faire cuire
avec l'eau, le lard, la carotte et l'oignon. Les passer au
tamis. Mettre la purée dans une casserole avec le sol. le
cayenne, le vin, faire houiliir en remuant pendant cinq
minutes. Faire cuire le gluten dans le bouillon vingt
minutes à tout petit bouillonnement; verser la purée
dans la soupière <•( le gluten.
Turbot sauce Victoria. — Vider et ratisser un
turbot, le couvrM- largement d'eau fraîche dans une tur-
botiére munie d'une grille, ajouter un peu de lait non
bouilli, saler fortement, couvrir d'un linge et faire un
bouillon lentement. Hetirer et laisser pocher au chaud
une demi-heure.
La sauck. — Réduire au quart un décilitre de vin
blanc et un verre à madère de vinaigre, retirer la casse-
role du t'en et laisser un peu refroidir, ajouter trois
aunes d'œufs frais et une cuiller à bouche de bouillon
du turbot, mélanger avec un petit fouet, et, en tournant
loujotir'^, mcorpnicr lentement 200 grammes de beurre
fondu presque bouillant. Blanchir dan'^ leur eau 2^i huîtres,
le-; ajouler a la sauce bien chaude ainsi qu'une cuiller
de leur e lu et autant de câpres, saler et aciduler d'un
peu de i-itron, servir avec le turbot.
Baron de veau braisé à l'oseille. — Au mois de
fewier dernier nous avons servi le baron d'agneau rôli :
nou-^ sommes donc un peu familiarisés avec cette si belle
pièce. Le baron de veau est d'une richesse incomparable
et d'une majesté imposante, surtout dans un lunch ou
buOet de bâl : mais quels soins pour le servir doré et
glacé i\ point ! De toute rigueur il faut que le veau soit
jeune et de bonne (pialité, la viande blanche et non
verte ni rouge. Ktendre dans une large plaque en cuivre
une roiKlie de couennes de lard, une de rouelles d'oignons
ei |Kir-(le>sus une de carottes, dans un coin ajouter un
loi I lMiu(|itel garni. Poser le baron le côté extérieur
dessus et le couvrir d'une feuille de papier d'office
beurrée. Pousser au four, de boulanger, si c'est possible,
sinon dans le four de la cuisinière, le laisser suer un
<[uart d'heure. Arroser avec une bouteille de vin blanc
tie Graves et remettre au four. Arroser tous les quarts
<rheur(r. Le vin étant réduit, mouiller avec un litre de
bouillon et arroser maintenant deu.\ fois à trente minutes
d'intervalle. Hetourner la pièce, laisser cuire deux heure-;
encore et arroser quatre lois. Le veau doit être couvert
d'une couche d'osmazOme rissolée du plus bel effet. La
viande à l'intérieur doit être blanche et Juteuse, aussi
tendre et de haut goût que du jeune poulet de grain.
Passer le jus, le dégraisser et arroser i\ peine le dessus
pour envoyer fumant. Le reste est servi A part. Si on
sert froid, celle gelée est étendue en ligne droite sur le
milieu du baron en long.
L'osEiLt.K. — Knlever les grosses cftles à 1 kilogramme
d'oseille, la laver avec soin et la mettre *i cuire sans eîiu
dans une casserole. Aussitôt fondue, la passer au lami»
de crin, la relever dans une casserole pas trop petite et
un peu forte, saler et sucrer légèrement, mouiller avec
un demi-litre de bouillon gras, couvrir et taisfer cuire
au four doux une heure. Délayer à froid 20 gramme^ï de
farine avec un demi-décilitre de lait et verser sur Poseille
en tournant en <lehors du feu: battre un œuf et un jaune
et ajouter en tournant t4>ujours pour éviter de les cuire.
Goûter pour s'assurer que l'osedle n'est pas trop acide.
Petits pois à la paysanne. — Un litre de (letiLs pois,
G carottes et 12 [x*fils oignons. 125 grammes de lard
maigre, un quart de litre d'eau.
Opération. — Couper le lard en dés et le dorer avec
un peu de beurre en même temps que les carottes coupées
par le milieu et les petits oignons, mouiller et ajouler les
I>ois. cuire ra]>idement trente minutes environ.
La maison. — On m'a observé très souvent que les
petits pois à la paysanne n'étaient jamais bien cuits.
Cela vient du roux fait avec la farine. Procédez ainsi :
triturez dans un bol 'iO grammes de beurre et une petite
cuiller à bouche de farine. Les pelits po's étant cuits,
retirez-les du feu, jetez dedans le beurre manié divisé en
trois parties, tournez la ca.sserole. et les petils pois se-
ront liés.
Bombe à la d'Antîn. — Demi-litre de crème douce,
2'K) grammes de sucre et une cuiller à café de vanille en
poudre.
Garmtibe. — fjO gramme-s de beurre, 50 grammes de
sucre, 'lO grammes crème de riz. W grammes amandes
rApées. un blanc d'truf.
Opkbation. — Chauffer un saladier, y mettre le beurre
et le travailler avec une cuiller de bois pour en faire une
crème onctueuse, y ajouler le blanc d'œuf battu, mélan-
ger à la fois le sucre, la vanille, le^ amandes et la crème
de riz. Avec une cuiller à bouche, faire des pelits tas sur
une plaque en tôle épaisse beurrée, .secouer la plaque
pour aplatir la p.ltc et cuire à four un peu chaud quinze
minutes environ. Knlever lout chauds les g:lleau\ et les
refroidir sur des tamis. Monler la crème douce, mélanger
le sucre el la vanille, puis les pelits gAlcaux. Verser «lans
un moule à bombe et l'entourer de glace pilée el forte-
ment salée. deu.\ heures.
A. COI.OMHII.
L'âge des poules et des coqs. — Quand on n'a pas vu naître
les eo(|s dans sa basse-cour, il e«l difficile de se rendre
roinfile di' l< ur .Jtre. Le journal l'Éhvatjr n-n- iloin. i .■ ■
snjel duiii. V i,i(ii,;it,ionspraliques.La conn.ii m. i i. ,-(■
dr,s< ...[.rî -Il s [.Milles se déduit très bien de I .h < > -ir
\'r\tf\ MH il .lc^ |. hunes des oiseaux. Jusqu'à I .i^u .le .(tLiLn:
nmis (I ilrtiii, le |i.nilri ne montre pas d'éperon au tarife:
a 1.1 jil:i<r UN il Mil .j[i|Mi;iiirecet organe, existe une écaille
piii-; triiiii'lr 4|iM' le, .iiitres. Sous cette écaille, de (piatre
mois el cleiui a cinq ni<ns. se forme une légère protubé-
ranee. Ase|)t mois, l'éperon mesure environ 3 millimètres
«le long; a un an, il a \'o millimétrés et il est arque, la
pointe étant le plus souvent en haut. .X quatre ans. la
longueur de l'éperon atteint de 5(1;^ .Vi milhmelres, et de
r>2 il G5 millimètres à cint] ans. Quant aux indicalions
fournies par les plumes, elles sont précieuses en raison
f\v eetle n re')iisl:in(r ((u'ellcs permettent de contrôler
eelli I, iM m. |i,ii I . \ irnrn dcs crgotî:. A f^a naissance,
le I ,.,,[,,,, , , I ,1 lin duvet jaunâtre et fin qui pcr-
sisi( |u .(j .m .livi iiM |.>ur environ. Du dixième jour A
cinq .srm.iUÉ.:.-., il e-^L i..ll\erl tic priite-; pliitlirs matS sanS
les rémiges primaires. A si\ - m m m I ; \u < in rrr grande
rémige, l'une des dix que Imh i . h l'r |.i im m .s cl (pii
s'attachent à l'extrèmilé H. I ni imcm,, i I i ilnixiéme
la suit à dix nu dnn.r Jm, i- ,1 ,■■,■■ . ,■!.■ . ■ .1, ,■■ ■ , r
les autres, en mar.-h ,■■' .i. .', , ■ ' .■■ 1 r.
située tout a fail .i , - , , ■ ,,■. . . i , i. .m.,.., .j .l.>Mr
rnvion (piaire moi- .iim'- i ■! < i 'i t i .in.' .jimm-I
Coniiervnlton des œufs- — Dans 10(1 litres d'eau jeter
:> Uilogiainmes de chaux vive et \ kilogramme 1/2 de hcI
de euisine; a^'der plusieurs fois par jour le mélange et
laisser déposer. Après quelques jours, soutirer le liquide
clair et le verser dans un frti : ajouler l-Vi grammes de
carbonate de soude, de crème de tartre, de salpêtre et
de borax, et :î0 grammes d'alun: laisser dissoudre, agiter
et voilà le bain prêt. Placez-y les œufs au fur et a
mesure, ou bien remplissez le fht s'il y a ass^ez d'œufs, et
(lue le liquide dépasse de 2 à 3 centimètres la couche la
plus élevi. ; tenir au frais el à l'obscurité: les œufs se
conscrveiont de la sorte des mois enlicr.s. Le liquide ne
doit servir qu'une seule fois. (Amrriran ayricuHnrtxt.)
Al tri: l'Hoc.i 1)1. — Achetez de la paraffine H fr. 10 le
kilog.). faiUs-la tondre sur un petit plat dans une terrine
ou casserole: dès <prcllc est fondue, trempez y les œufs
un il un et retirez-les; il reste une mince couche ile
pnraflînc qui arrêlc l'air cl empêche la pulrèfaclion. Le-
œufs se conservent des mois si l'on ne fenil pas l'enduit
dont ils sont recouverts. Il va de soi cpi'ils ne pourront
pas servir ii l'éclosion, el on les maniera avec pre-
jlion, les emmagasinant, une fois la paraflîne durcie.
La paraffine peut se remplacer par un vernis, encore
on peut etuclopper cha(|ue œuf hermétiquement avec du
papier de journal el les garder ainsi en caisse, au frais
el à robseiirite. (/.r ToHt-Snvnir.)
Ivoire jauni - L'ivoire, au lieu de blanchir on vieil-
Iis^.an1 comme un eliocnlat eélébre, a le tort de jaunir.
Ceii.v ;i qui eelle teuile ne plairait pas ont un moven
simple de la faire disparaître.
Ils n'ont qu'à imbiber l'objet d'essence de lérèl>enthine
el de l'exposer au soleil uendant trois ou quatre jouis. Le
blanc redevient immaculé.
Victor de Ci.ftvKs.
TABLE DES AUTEURS ET DES ARTISTES
Adelixe (Jules).— Au Pays de Corneille; à Hoiien,
IX, 51.
Adeli.ve (Jules). — IlUistration de An Pai/s <le Cor-
neille; à Rouen, IX, .M.
Alexandre (Arsène). — Les Vingt pins célèbres Ta-
bleaux du Louvre, IX, 327.
Almeras (Henri d"). — Almanachs curieux d'autre/ois
H d'aujourd'hui, IX, 77.".
ATTILIO Barbiera. — Pallddu Ferlisi, IX, 799.
Bakalle (Jehan de). — Le Boisseau de perles, IX,
379.
BaRIC. — Œuvres diverses, IX, 475.
Baron- (Jacques). — Ox/ord, IX, 29.
Batbedat (Thérèse). — Traduction de L' fleure du cou-
cher chez les Bron'n,IX, 517.
Baudouin (Marcel). — La Fabrication du poisson de
mer, IX, 525.
Baudrt de Saunier (L.). — La Voiture à pilrole,
IX, 688.
B.IYARD (Emile). — Falguière, IX, 195.
BeaureharI) (Gérard de). — XapoUon Bonaparte et
Caroline du Colombier, IX, 370.
BeNOIST (E.). — Questions financières, IX, 152, 302,
44«, 590, 731, 875.
Berthaut (Léon). — ^m Pays de Corneille: au Petit-
Couronne, IX, 43.
Bertrand (M'»"). — Illustration de Gillette d'Éiiolles,
IX, 5.
Beudix (G.). — Jeux et Récréations, IX, 155, 307, 448,
592, 737, 877.
BrillaUD-Lavj.vRDIÈRE (Ch.). — .4« Pays des Palu-
diers, IX, 83.
BUFPENOIR (Hippolyte). — L'Amour dans Lamartine,
IX, 611.
Calmettes (Pien-e). — Les Confections à bon marche,
IX, 483.
CALMETTE.S (Pierre). — ■ Illustration de Les Confections
à bon marché, IX, 483.
Cauixne (Alphonse de). — Une Excursion dans les
Côtes-du-.Vord, IX, 669.
Caudn (Georges). — Bakou, IX, 209.
Carret. — Illustration de L'École polytechnique, IX,
170.
Cauuceet (Henri). — Illustration de La Chanson de
Musette, IX, 227.
Caruchet (Henri). — Illustration de La Petite Seine,
IX, 493.
Carcchet (Henri). — Illustration de Les Oies sau-
vages, IX, 644.
CAS.S1ERS (H.). — Illustration de Coins de Hollande,
IX, 769.
Chantavoixe (Henri). — La Petite Seine, IX, 493.
Chexxeviiîres (Henry de). — Les Campagnes de Napo-
léon en Italie, IX, 646.
Guerrier (Paul). — Gillette d'Étiolles, IX, 5.
Glaretie (Léo). — Le Mouvement littéraire, IX, 113
263, 405, 549, 693, 837.
ClÈves (Victor de). — La Vie pratique, IX, 149, 305,
449, 593, 738, 878.
Colombie (A.). — La Cuisine du Mois, IX, 149, 305
449, 593, 738, 878.
CoRRÈUE. — Le Sommeil d'Antiope, IX, 333.
CoiRBOix (F.). — Illustration de La Mauvaise Preuve,
IX, 163.
Da Guxha (A.). — Chasse à courre dans la Forêt de
Fontainebleau, IX, 287.
— Comment on fait un cheval de
course, IX, 8iîl.
— Le Duel de nos jours, IX, 430.
— L,e Ménage à quatre, IX, 574.
— Les OrcMdophiles, IX, 718.
— Matinée au Bois, IX, 150.
Daxvers (Guillaume). — La Musique, IX, 127, 277
420, 564, 708, 851.
David. — Le Sacre de Napoléon I" ii Notre-Dame, IX,
342.
Dechartres (Gaston). — Les Chiens de Berger, IX,
495.
Delacroix (Eugène). — Dante et Virgile aux Enfers,
IX, 346.
Delay (Clara). — Au Sortir de l'ombre, IX, 455.
Dexiker (J.). — Les Singes anthropoïdes, IX, 623.
Dex (Léo). — L'École polytechnique, IX, 170.
DiEVDOXXÉ (Emile). — L'Électricité dans la ferme,
IX, 234.
Dillox. — Illustration .4 « Sortir de l'ombre, IX, 455.
Droxsart (M"» Marie). — Traduction de Wee Willie
Wintie, IX, 97.
DUBOR (Georges de). — Le Théâtre de l'Opéra, IX,
389.
DULAC (Maurice). — Illustration de En Bordée de fa-
mille, IX, 382.
ÉtOLLES (Pierre d'). — L'Hôtel des Invalides, IX, 501.
Etchevebrt (D.). — Illustration de Wee Willie Win-
kie, IX, 97.
Ethel Turxer (Tliss). — L'Heure du coucher chez les
Brown, LX, 517.
Falguière. — Œuvres diverses, IX, 195.
FouRXERT. — Illustration de La Mode du mois, IX,
142, 296, 434, 578, 722, 870.
Fra AN(iELICO. — Le Couronnement de la Vierge, IX,
327.
TABLE DES ALTEUHS ET UES AUTISTES
François (6.)- — Tableaux de statistique, IX, 140, 301,
444, 588, 732, 874.
Fi'STKii (Charles). — l.a Femme suisse, IX, 541.
Ganirii (A.). — Coins de Hollande, IX, 769.
— // Œ«fre de Baric, IX, 47.i.
G VDSSKIinx (B.-H.). — Le Roman de la foi, IX, *!•!!.
GftuiCAlT.T. — Le Sait/rage de la M-'Iuse, IX, 314.
Gbos (B.-»ron). — La Liulaille d'Eijlau, IX, 34.Î.
GSKLI. (Paul). — Ilolbein à Bàle, I.K, 67.
Grrox (M"" ilaximilienne). — Illustration de La
Liaison d'Hector, IX, 743.
Hacks (D'). — Un Dispensaire d'enfants, IX, 4Gfi.
H. D. — Chapelle /unn-ttire, IX, 87(5.
— Maison de campagne atix ent'ij-ons de Paris,
IX, 44.!.
— J\tvillon de garde, IX, 587.
— l'etit hùlel à Paris, IX, 300.
— l'illa dans le Midi, IX, 731.
— Villa de bains de mer, IX, 141.
HK(;T()R GkuRUE (D'). — Le Porc agricole, IX, 827.
He.nui ot. — Illustration de Le Théâtre de l'Opéra, IX,
389.
HfcUKI.t.E (G.). — Traduction de Puliddu FerlisI, IX,
7119.
HiiLiiiîIX. — Œuvres diverses, IX, 67.
— Portrait d'Érasme, IX, 334.
Lai.I.EMAXD (Ch.). — Illustration de Mauvais Quarts
d'heure, IX, 789.
Lara (Isidore de). — Messaline, IX, 709.
Latmomiku (D'.!.). — La lloulevr et ses Remèdes, YH,
533.
Lav.vay (L. de). — Baalbek, IX, 347.
Le BnRNE (Feniand). — Mudarra, IX, 852.
Lecomte (Hippolyte). — Le Pont de la Chiusella, IX,
605.
Lefevre (Maurice). — Chronique thééitrale, IX, 123,
273, 415, 559, 703, 817.
LecranI) (Marc). — La Pierre qui chante, IX, 56.
Lk Nain. — Repas de Paysans, IX, 339.
LfcoNARI) DE Vi.vci. — La Joconde,lX.'i29.
LfcTANci (E.). — Royale-Gavotte, IX, i22.
LoiniDET. — Illustration de Les Coulisses des coulisses,
IX, 107.
LriiTET (Marcel). — Une Journée de chasse à courre,
IX, 58.
Makjnax (Albert). — L.a Ronde des Notes, IX, 133.
Maxteuxa. — La Vierge de la Victoire, IX, 328.
Maxtelkt CA.). — Illustration de Im. Femme suisse,
IX, .541.
Maresl'hai. (G.). — Causerie scitntifque , l.X, Ils,
268, 410,554, 698,842.
Marshall (J.ack). — Tohio, IX, 757.
Martinet. — Capitulation du général Prorera à Cos-
saria, IX, Ii49.
Masson-FoREHTFER. — Fn Bordée de famille, IX, 382.
MaI'I'assant (Guy de). — Les Oie.s sauvages, IX, 644.
Messaukr (André). — Véronique, IX, 280.
Mk.ynikr. — Fulvvement de la galerie du duc de Parme,
IX, 660.
Mkvnier. — La Capitulation de Mautoue, IX, 653.
— Le Passage du Saint- llernard, IX, 658.
MlI.LIvr (,I.-F.). — Les Glaneuses, IX, 345.
Moi.ixif: (Marcel).— La Photographie de l'invisible,
IX, 861.
MoN(iix. — Entrée du défilé de Pancorvo, I.V, 656.
MriKiEii (Henri). — l.a Chanson de Musette, IX, 227.
NÉRONDE (C. de). — Francisque Sarcey, IX, 211.
— Paul Peschanel, IX, 677.
NÊziËnF. (n. de lu). — Illnstratiou de Une Journée de
chasse à courre, IX, 58.
OuER (F.). — Illustration de l es Singes anthropoïdes,
IX, 623.
Ott (F.). — .\/auvais QuarU d'heure, IX, 789.
Padliax (Louis). — La Prison de Fresnes-lti-Rungis.
IX, 6GI.
Perosi (Don Lorenzo). — La Résurrection du Clirisl,
IX, 567.
PorssiN (Nicolas). — L'Enlèvement des Subines, IX,
340.
Phésillv (Berthede). — La Mode du mois, IX, 142,
296, 434, 578, 722, 870.
Raphaël. — Saint Jean-Baptiste, IX, .330.
Rembrandt. — /.es Pèlerins d'Emmaûs, IX, 335.
llEXArDoT (P.). — Illustration de La Pierre qui
chante, IX, 56.
Repaire (Jean). — J.es Timbres-poste du mois, IX, 304,
445, 589, 733, 869.
RoHAl'IiI (A.). — Illustration de La .Muse de Mont-
martre, IX, 183.
RoDENBAfH (Georges). — /.« Matiraise Preuve, I.X,
16.3.
Rœhx. — Le Pont de L.odi, IX, 648.
RdSEYRO (Je.iD). — La .Manufacture des tabacs, IX,
805.
RouviER (Gaston). — Événements géographiques et colo-
uiaux, IX, 135, 282, 425, 569, 713, 856.
Rorx (G.). — Illustration de L.e ,'^auretage, IX, 311.
RuBENS. — La Kermessei IX, 336.
Rudyard Kipling. — li'w ]Villie )Vinlie, IX, '.>:.
RUYSDAEL. — Le Buisson, IX, 338.
SuiAUX (.Tean). — Le .Sauvetage, IX, 311.
SiMOXAIRE. — Illustration de Le Boifseau de perles,
IX, 379.
Stein (Henri). — Les Archives nationales, IX, 633.
Steinlen. — Œuvres diverses, IX, 256.
Taunay. — Entrée à Jmola, IX, 650.
— Levée du siège de Mantoue, IX, 651.
Thèvexix. ■ — Bonaparte organisant le passage du mont
Saint-Bernard, IX, 657.
TlNSEAi- (Léon de). — La Liaison d'Hector, IX, 743.
Titien. — La Mise au tombeau, IX, .331.
TotiDiiiZE. — Le Jeu de Robin et de .\farion, IX, 134.
Toiliuse-LaIitrec. — Œuvres diverses, IX, 819.
UzANXK (Octave). — Steinlen, IX, 256.
— 7o«/oii.«e-/.aii/rei;, IX, 819.
Vax Dvck. — Portrait de Charles I",IX, 337.
Vaicaire (Maurice). — Les Coulisses des coulisses, IX,
107.
Veuxet. — La Chanson de .Musette (musique), IX,
233.
VfcnnxiîSE (Paul). — Les Xoces de Cona, IX, 332.
Vidal (Paul). — La Ilnrgonde, IX, 128.
Vrii:naULT (Pierre). — l.a Muse de Montmartre, IX,
183.
WatTEAI'. — L'Embarquement pour Cythère, IX, 341.
Weisskr (Ch.). — Illustration de l.a .Manufacture des
Tabacs, iX, 805.
WEIS.SER (Ch.). — Illustration de l.e Porc agricole,
IX, 827.
WORMBKR (André). — L'Enfant prodigue, IX, 664.
ZlX-B(iiiR()KOI8. — Le Passage du Pii devant Plaisance,
IX, 647.
TABLE DES MATIERES
Littérature.
Boisseau un perlks (Le), par Jehiin île B^iralle,
IX, 370.
Bordée de famille (Eu), par Masson-Forestier,
IX, 382.
Chanso.v de MrsETTE (La), pir Ilenri Murger,
IX, 227.
Gillette d'Étiolle.s, par Paul Charrier, IX, 6.
Hkcre Dr ooui'HER CHEZ LES Browx (L'), par Miss
Ethel Turaer, IX, 517.
Liaison d Hect.iu (La), par Léon de Tiuseau, I.X,
743.
MArvAi.SE PREUVE (La), par Georges Rodenbach,
IX, 163.
Mauvais quarts d'heure, par F. Ott, IX, 789.
Muse de Montmartre (La), par Pierre Vrignault,
IX, 183.
Oies sauvages (Les), par Guy de Maupassant, IX, 64 t.
Paliddu Ferlisi, par Attilio Barbiera, IX, 799.
Petite Seine (La), par Henri Chantavoine, IX, 493.
Pierre qui chante (La), par Marc LegranJ, IX, 56.
KOMAN DE LA FOI, par B.-H. Gausseron, IX, 599.
Sauvetage (Le), par Jean Sigaux, IX, 311.
Sortir de l'ombre (Au), par Clara Delay, IX, 4,')5.
Wbe Willie Winkie, par Rufivard Kipling, IX, 97.
Critique, Théâtre, Musique.
Amour dans Lamautine (L'), par Hippolyte Buiïe-
uoir, IX, 611.
Bibliographie, IX, 156, 450, 594, 736.
BURGONDB (La), par Paul Vidal, IX, 128.
Chronique théâtrale, par Maurice Lefevre, IX,
123, 273, 415, 559, 703, 847.
Coulisses des coulisses (L°s), par Maurice Vau-
caire, IX, 107.
Enfant prodigue (L'), par André Wormser, IX, 564.
Messaline, par Isidore de Lara, IX, 709.
Mouvement littéraire (Le), par Léo Clarelie, IX,
113, 263, 405, 549, 693, 837.
MUDARRA, par Feruand Le Borne, IX, 852.
Musique (La), par Guillaume Danvers, IX, 127, 277,
420, 564, 708, 851.
Résurrection du Chrlst (La), par Don Lorenzo
Perosi, IX, 667.
Eotale-Gavotte, par E. Létang, IX, 422.
Théâtre de l'Opéra (Le), par Georges de Dubor,
IX, 389.
Véronique, par André Messager, IX, 280.
Histoire, Biograpliie, Philosophie,
Ëconomie sociale.
Archives nationales (Les), par Henri Sltiu, IX,
633.
Dispensaire d'enfants (Un), par le D' Uacks, IX,
466.
Francisque Sakcet, par C. de Nùronde, IX, 241.
MEMENTO encyclopédique, IX, 146, 291, 438, 582,
726, 865.
Napoléon Bonaparte et Caroline du Colombier,
par Gérard de Beauregard, IX, 370.
Paul Deschanel, par C. de Néroade, IX, 677.
Pats de Corneille (Au) ; au Petit-Couronne, par
Léon Berthaut, IX, 43.
Pats de Corneille (Ah); a Uouen, par Jules Ade-
line, IX, 61.
Prison de Fresnes-les-Rungis (La), par Louis Pau-
lian, IX, 661.
Tableaux de statistique, par G. François, IX, 110,
301, 444, 588, 732, 874.
Beaux-Arts.
Almanachs curieux d'autrefois et d'aujour-
d'hui, par Henri d' Aimeras, IX, 773.
Campa'JNes de Napoléon en Italie (Les), par
Henry de Chennevières, IX, 646.
Coins de Hollande, par A. Ganier, IX, 769.
Falguière, par Emile Bayard, IX, 195.
HoLBEiN A Bal F, par Paul Gsell, IX, 67.
Œuvre de Baric (L'), par A. Ganier, IX, 475.
Steinlen, par Octave Uzanne, IX, 256.
Tableaux du Louvre (Les vingt plus célèbres), par
Arsène Alexandre, IX, 327.
Toulouse-Lautrec, par Octave Uzanne, IX, 819.
Géographie, Voyages.
Baalbek, par L. de Launay, IX, 347.
Bakou, par Georges Caron, IX, 209.
Événements géographiques et coloniaux, par
Gaston Rouvier, IX, 136, 282, 425, 569, 713, 866.
Excursion dans les Côtes-du-Nokd (Une), pnr
Alphonse de Calonne, IX, 669.
Femme suisse (La), par Charles Fuster, IX, 511.
O.XFORD, par Jacques Baron, IX, 29.
Pats des paludiers (Au), par Cb. Brillaud-Laujar-
dière, IX, 83.
ToKio, par Jack Marshall, IX, 757.
TAHI.E DES MATIÈUES
Armée, Marine.
École polytechnique et lks polytechniciens (L'),
par Léo Dex, IX, 170.
Hôtel des Invalides {L'), par Pierre d'ÉcoUes, IX,
501.
Sciences,
Commerce et Industrie, Agriculture.
CaI'.serie .':ciENTiKlviK, par G. ilarescbal, IX, 118,
2i;8, 410, 554, «98, 842.
Chiens de berger (Les), par Gaston Dechartres, IX,
495.
Confections a bon marohê (Le.s), par Pierre Cal-
mettes, IX, 483.
DoDLEUK ET SES REMÈDES (La), par le D' J. Laumo-
iiier, IX, 5;t.S.
ÉlectricitP: dans la kerme (L'), par Emile Dieu-
donné, IX, 2.S4.
Fabrication du poisson de mer (La), par Marcel
Baudouin, IX, 525.
SlANTPACTriiE des tabacs (La), par Jean Roseyro,
IX, 80.^..
Photographie de l'invisible (La), par Marcel
Molinié, IX, 3lil.
Porc agricole (Le), par le D' Hector George, IX, 827.
Qdestions financières, par E. Benoist, IX, 152, 302,
44(1, ."igO, 734, 875.
Singes anthropoïdes (Les), par J. Deniker, IX, ()23.
Sport, Mode, Vie pratique, Caricature,
Pages diverses.
Caricature inteiinationalb (La), IX, 154, SOei,
448, 592, 7;i7, «77.
Chapelle funéraiiik, par H. D., I.X, «Tii.
Chasse a coprre dans la forkt de Fontaink-
bleap, par A. 11 1 Ciinha, IX, 287.
Comment on fait un cheval dk course, par A. Da
Cuuha, I.X, 8G1.
Cuisine du mois (La), par A. Colombie, I.\', 149, 305,
449, 593, 738, 878.
Duel de nos jours (Le), par A. Da Cunha, IX,
430.
Jeux et récréations, par G. BcuUin, IX, 155, 307,
448, 592, 737, 877.
Journée de oha.s,se a courre (Une), p.ar Marcel
Luguet, IX, 58.
Maison de campagne aux environs ue Paris, par
H. D., IX, 44:i.
Matinée au Bois, par A. Da Cunlia, IX, 150.
Ménage a quatre (Le), par A. Da Cunha, IX,
574.
Mode du mois (La), par BertUe de Prcsilly, IX, 142,
296, 434, 578, 722, 870.
Orchidophiles (Les), par A. Da Ciinlia, IX, 718.
Pavillon de garde, par H. D., I.V, 587.
Petit hôtel a Paris, par H. 1)., IX, 300.
Ti.MBRE.s-PosTK DU MOIS (Les), par Jean Repaire, IX,
304, 445, 589, 733, 869.
Vie pratique (La), par Victor de Clùves, IX, 149,
305, 449, 593, 738, 878.
Villa dans le Midi, par H. D., IX, 731.
Villa de bains de mer. par H. D., IX, 141.
Voiture a pétrole (La), par L. Biudiy de Saunier,
IX, 688.
Table des auteurs et des arti.ste.s, IX, 879.
FIN DU NEUVIEME VOLUME
(Tome I .le 18:i9.)
L'Èiileur-Giraht : A. Quaktin.